U ENTREVUE DE TILSITT
[Tandis que l^ Autriche, la Prusse et la Russie voient fondre leurs armées et perdent leurs provinces l'une après Vautre, leur alliée, l'Angleterre, qui les pousse et les soutient, fait sa fortune de leurs malheurs et elle ébranle ainsi leur fidélité : aussi la paix est-elle vite signée entre Napoléon et Alexandre lorsqu'ils se rencontrent sur le Niémen (juillet iS07).]
Sur la place où était l'empereur se tenaient, face à face à droite, le bataillon des Préobrajensky, à gauche celui de la garde française en bonnet à poil.
Pendant que l'Empereur [Alexandre] s'approchait du flanc d'un bataillon qui présentait les armes, au flanc opposé accourait une foule à cheval et devant elle Rostov reconnut Napoléon. Ce ne pouvait être un autre. Il allait au galop, en petit chapeau, la décoration d'André en travers de l'épaule, en uniforme bleu ouvert sur un gilet blanc. Il montait un cheval arabe gris pommelé d'une race merveilleuse, sur une selle bleue brodée d'or. En s'approchant d'Alexandre il souleva son chapeau, et à ce mouvement l'œil exercé de Rostov ne put pas ne pas remarquer que Napoléon se tenait mal
et peu ferme sur le cheval. Le bataillon criait : « Hourra ! » et « Vive l'empereur 1 » Napoléon dit quelque chose h Alexandre. Les deux empereurs descendirent de cheval et se prirent la main. Un sourire faux, désagréable, était sur le visage de Napoléon. Alexandre, avec une expression amicale, lui disait quelque chose.
Rostov, sans baisser les yeux, malgré les pas des chevaux des grenadiers français qui faisaient reculer la foule, suivait chaque mouvement de l'empereur Alexandre et de Bonaparte. Il était frappé de ce fait inattendu pour lui qu'Alexandre se tenait avec Bonaparte comme avec un égal, et que celui-ci se montrait très à son aise avec l'empereur russe, comme si cette proximité avec l'empereur lui eût été naturelle et familière.
Alexandre et Napoléon avec la longue file de leur suite, s'approchaient du flanc droit du bataillon de Préobrajensky, en marchant droit sur la foule qui se tenait là. Tout à fait par surprise la foule se tenait si près des empereurs que RoFtov, qui était dans les rangs de devant, eut peur d'être reconnu.
— Sire, Je vous demande la permission de donner la légion d'honneur au plus brave de vos soldats... dit la petite voix sèche, précise, qui accentuait chaque syllabe. Le petit Napoléon parlait ainsi en regardant droit dans les yeux d'Alexandre.
Alexandre écoutait attentivement ce qu'il disait et, inclinant la tête, sourit agréablement.
— A celui qui s'est le plus vaillamment conduit pendant cette dernière guerre, ajouta Napoléon en scandant chaque syllabe, et avec un calme et une assurance révoltants pour Hostov, en regardant les rangs des soldats russes qui se dressaient devant lui, pré-
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sentant toujours les armes, et regardant immobiles le visage de leur empereur.
— Votre Majesté me permettra- t-elle de demander lavis du colonel ? dit Alexandre, et il fît rapidement quelques pas vers le prince Kozlovski, commandant du bataillon.
Bonaparte déganta sa petite main blanche et déchirant le gant le jeta. L'aide de camp qui était derrière s'élança vivement et le ramassa.
— A qui donner ? demandait à voix basse, en russe, l'empereur Alexandre à Kozlovski.
— A qui ordonnez- vous, Votre Majesté?
L'empereur, mécontent, fronça les sourcils, se détourna et dit :
— Il faut pourtant lui répondre quelque chose. Kozlovsky, d'un air résolu, regarda les rangs et
dans ce regard il embrassa Rostov. « Peut-être moi ! » pensa Rostov.
— Lazarev 1 appela le colonel en fronçant les sourcils. Le soldat Lazarev qui se trouvait le premier du rang s'avança bravement.
— Où vas-tu? Attends ici!... chuchotait-on à Lazarev qui ne savait où aller. Lazarev s'arrêta, regardant effaré le colonel, et son visage tremblait comme il arrive aux soldats appelés devant le front.
Napoléon tourna à peine la tête, fît un mouvement de sa petite main potelée, comme s'il voulait prendre quelque chose. Les personnes de sa suite devinèrent sur-le-champ de quoi il s'agissait, elle se remuèrent, chuchotèrent en se passant quelque chose, et le page, celui-même que Rostov avait vu hier chez Boris, courut en avant, s'inclina respectueusement sur la main tendue, et, sans la faire attendre, y remit la décoration au ruban rouge. Napoléon, sans regarder, serra les
doigts. La décoration était entre eux. Napoléon s'approcha de Lazarev qui roulait des yeux et continuait à regarder obstinément son empereur, et il se tourna vers l'empereur Alexandre, en montrant par là que ce qu'il faisait maintenant était fait pour son allié. La petite main blanche qui tenait la décoration touchait la boutonnière du soldat Lazarev. Napoléon semblait croire qu'il suffisait pour que ce soldat fût heureux pour toujours, pour qu'il fût récompensé et distingué de tous les autres hommes, que la main de Napoléon daignât toucher la poitrine de ce soldat. Napoléon appuya seulement la croix sur la poitrine de Lazarev et retirant sa main il s'adressa à Alexandre, comme s'il savait que la croix devait s'attacher à la poitrine de Lazarev. En effet, elle s'y attachait.
Des mains secourables russes et françaises saisissant vivement la croix l'attachaient à l'uniforme. Lazarev regardait sombrement ce petit homme aux mains blanches qui lui avait fait quelque chose et continuait, immobile, à présenter les armes, puis de nouveau il regardait dans les yeux d'Alexandre ; il semblait lui demander : « Faut-il que je reste toujours debout, ne va-t-on pas m'ordonner de m'éloigner ou de faire quelque autre chose ? » Mais on ne lui ordonna rien, et il resta longtemps immobile dans la même position. Tolstoï. La Guerre et la Paix.
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COIGNET
U ENTREVUE DE TJLSITT
Enfin, le 19 juin, un envoyé de Tempereur de Russie passa le fleuve pour parlementer, il fut présenté au prince Murât, et aussitôt à Napoléon qui répondit de suite, car il donna Tordre de nous tenir prêts en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de Russie, et les ordres furent donnés partout de prendre les armes pour recevoir l'empereur de Russie devant toutes les troupes en grande tenue. On dit qu'on allait faire un radeau sur le fleuve et que les deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie pour nous tous ! Tout le monde était fou.
Les officiers étaient parmi nous pour que rien ne manque à notre belle tenue : les queues bien faites et bien poudrées, les buffleteries bien blanches ; défense de s'éloigner. Lorsque tout fut prêt, nous eûmes Tordre de prendre les armes à onze heures pour nous porter sur le fleuve. Là, nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra sur le Niémen. Sur le milieu du fleuve se trouvait un radeau magnifique, garni de belles tentures très larges, et sur le côté à gauche, une tente. Sur les deux rives une belle barque richement décorée et montée par les marins de la garde. L'Empereur arrive à une heure et se place dans sa barque avec son état-major. Les empereurs partirent au même signal, ils avaient chacun les mêmes degrés à monter et le même trajet à parcourir, mais le nôtre arriva le premier sur le radeau.
On voit ces deux grands hommes s'embrasser comme deux frères revenant de l'exil. Ah ! quels cris de : « Vive l'Empereur ! » des deux côtés !
Cette entrevue fut longue, et ils se retirèrent chacun de leur côté... Le lendemain nous recommençâmes la même manœuvre, c'était pour recevoir le roi de Prusse ; heureusement que le grand Alexandre était là pour prendre sa défense, il avait l'air d'une victime. Dieu, qu'il était maigre, le vilain souverain I mais, aussi, il avait une bien belle reine.
Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table, c'était glorieux après les avoir bien rossés, mais pas de rancunes ! La ville fut donc partagée par moitié, et le lendemain toute la garde sous les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque côté. Notre Empereur fut au-devant de l'empereur de Russie au bord du fleuve avec des chevaux de selle pour faire monter l'empereur et les princes, mais le roi de Prusse n'y était pas ce jour-là. Quel beau coup d'œil que ces souverains, princes et maréchaux, avec le fier Murât qui ne cédait en rien en beauté à l'empereur de Russie, tous dans le plus beau costume ! L'empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel Frédéric : « Vous avez une belle garde, colonel. — Et bonne, Sire », dit-il à l'Empereur qui répondit : « Je le sais. »
Le lendemain il les régala d'une belle revue de sa garde et du troisième corps commandé par le maréchal Davoust, dans une plaine à une lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde était brillante comme à Paris, et le corps du maréchal ne laissait rien à désirer (toute sa troupe en pantalons blancs). Après la revue de ces trois souverains, on nous fît défiler par
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division ; on commença par le troisième corps, puis les grognards (c'était un rempart mouvant). L'empereur de Russie, le roi de Prusse et tous leurs généraux saluèrent la garde à chaque division qui passait.
Cahiers du capitaine Coignet.
Hachette, édit.