‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 57 sur 103 · AU SEUIL DE LA RUSSIE · texte numérisé non relu

AU SEUIL DE LA RUSSIE

[La Russie mystérieuse, aux étendues insondables, s'ouvre devant nous. D'ennemi, point, ou en si petit nombre qu'on s'use contre lui, sans résultat. Cet état-major russe, dont, en deux campagnes déjà, Napoléon a déjoué les plans, prépare ce système du recul stratégique qui, en entraînant l'armée française, loin de ses hases, précipitera sa ruine. Cependant, l'Empereur est sûr de la victoire : il ne le cache point à l'envoyé d'Alexandre.]

Le luxe et la magnificence déployés autour de l'Empereur des Français surprirent Balacliow, bien qu'il fut habitué à la pompe des Cours.

Le comte de Turenne l'amena dans une grande salle de réception où étaient réunis une foule de généraux, de chambellans, de magnats polonais, dont il avait vu déjà la plupart faire leur cour à l'empereur de Russie ! Duroc vint lui dire qu'il serait reçu avant la promenade de Sa Majesté.

Quelques instants plus tard le chambellan de service, le saluant avec courtoisie, l'engagea à le suivre dans un petit salon contigu au cabinet où il avait reçu les derniers ordres de l'empereur Alexandre ; il y attendit quelques secondes ; des pas vifs et fermes se rapprochèrent de la porte, dont les deux battants s'ouvrirent à la fois... Napoléon était devant lui ! Prêt à monter à cheval, eu uniforme gros-bleu, ouvert sur

un long gilet blanc qui dessinait la rotondité de son ventre, en bottes à Téouyère et en culotte de peau de daim tendue sur les gros mollets de ses jambes courtes, il avait les cheveux ras, et une longue et unique mèche s'en détachait pour aller retomber jusqu^au milieu de son large front. Son cou blanc et gros tranchait nettement sur le collet noir de son uniforme, d'où s'échappait une forte odeur d'eau de Cologne. Sur sa figure encore jeune et pleine, se lisait l'expression digne et bienveillante d'un accueil impérial. La tête rejetée en arrière, il marchait d'un pas rapide, marqué chaque fois par un soubresaut nerveux. Toute sa personne forte et écourtée, aux épaules larges et carrées, au ventre proéminent, à la poitrine bombée, au menton fortement accusé, avait cet air de maturité et de dignité affaissées, qui envahit les hommes de quarante ans dont la vie s'est écoulée au milieu de leurs aises ; son humeur semblait être excellente.

Il inclina vivement la tête en réponse au salut profond et respectueux de Balachow, avec lequel il se mit tout de suite à parler, en homme qui connaît le prix du temps, et qui ne daigne pas préparer ses discours, convaincu d'avance que ce qu'il dira sera toujours juste et bien dit :

« Bonjour, général, j'ai reçu la lettre dont vous avait chargé l'empereur Alexandre, et je suis charmé de vous voir 1 »

Ses grands yeux le dévisagèrent un instant, et se portèrent aussitôt d'un autre côté, car Balachow par lui-même, ne l'intéressait guère ; tout son intérêt était concentré comme toujours, sur les pensées qui s'agitaient dans son esprit, et il n'accordait généralement au monde extérieur, dépendant, comme il le croyait

de sa seule volonté, qu'une très mince importance : « Je n'ai pas désiré et je ne désire pas la guerre, dit-il, mais on m'y a forcé. Je suis prêt, même à présent (et il appuya sur ce mot), à accepter toutes les explications que vous me donnerez... » Et il lui exposa en quelques paroles brèves et nettes, le mécontentement que lui causait la conduite du gouvernement russe... Napoléon huma une nouvelle prise de tabac, et frappa du pied sur le plancher. C'était un signal, car à l'instant les portes s'ouvrirent et un chambellan offrit à l'Empereur son chapeau et ses gants, en s'inclinant avec respect devant lui, tandis qu'un autre lui tendait son mouchoir de poche. Il n'eut pas l'air de les voir.

« Assurez en mon nom votre empereur, continuat-il, que je lui suis dévoué comme par le passé ; je le connais et j'apprécie hautement ses grandes qualités. Je ne vous retiens plus, général ; vous recevrez ma réponse à l'empereur... » Et saisissant son chapeau, il marcha rapidement vers la sortie ; sa suite se précipita aussitôt sur l'escalier pour le précéder et l'attendre au bas du perron.

Tolstoï. La guerre et la paix.

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