‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 68 sur 103 · LES DERNIERS HOMMAGES · texte numérisé non relu

LES DERNIERS HOMMAGES

[Après les désastres de la campagne de Saxe, Napoléon se prépare encore à une laite suprême; mais le ressort national est brisé et les levées en masse ont épuisé le pays ; des signes de lassitude apparaissent et, le l^"^ janvier 1814, aux réceptions du jour de l'an, V Empereur lui-même laisse transpercer , à travers ses éclats de colère, les premiers symptômes de la « fièvre ohsidionale ».]

Au milieu de la table, la corbeille renfermait un massif de fleurs dans son large cercle de bronze doré, où les aigles s'éployaient parmi des étoiles et des

abeilles, sous les anses formées de cornes d'abondance. Sur les côtés, des Victoires ailées soutenaient les branches enflammées des candélabres. Ce surtout de style Empire avait été donné par Napoléon en 1812, au comte Martin de l'Aisne, grand-père du comte Martin-Bellème actuel. Martin de l'Aisne, député du Corps législatif en 1809, fut nommé l'année suivante, membre de la commission des finances, dont les travaux assidus et secrets convenaient à son esprit laborieux et timide. Bien que libéral d'origine ei de tendances, il plut à l'Empereur par son application et par une exacte probité qui savait n'être pas importune. Deux ans, il fut sous une pluie de faveurs. En 1813, il fit partie de cette majorité modérée qui approuva le rapport dans lequel M. Laine, donnant à l'Empereur chancelant des leçons tardives, censurait à la fois la puissance et le malheur. Le 1" janvier 1814 il accompagna ses collègues aux Tuileries. L'Empereur leur fit un accueil effrayant. Il chargea dans leurs rangs. Violent et sombre dans l'horreur de sa force présente et de sa chute prochaine, il les accabla de sa colère et de son mépris.

Il allait et venait dans leurs lignes consternées quand, tout à coup, il saisit au hasard, le comte Martin par les épaules, le secoua, le traîna, en s'écriant : « Un trône c'est quatre morceaux de bois recouverts de velours ? Non ! un trône c'est un homme, et cet homme, c'est moi ! Vous avez voulu me jeter dans la boue. Est-ce le moment de me faire des remontrances, quand deux cent mille cosaques franchissent nos frontières ? Votre M. Laine est un méchant homme. On lave son linge sale en famille. » Et tandis que sa fureur se répandait, sublime ou triviale, il tordait dans sa main le collet brodé du député de l'Aisne. « Le

»euple me connaît. Il ne vous connaît pas. Je suis 'élu de la nation. Vous êtes les délégués obscurs d'un léparteraent. » Il leur prédit le sort des Girondins. Le )ruit de ses éperons accompagnait les éclats de sa ^oix. Le comte Martin en resta tremblant et bègue )our le restant de sa vie, et c'est en tremblant que, api dans sa maison de Laon, il appela les Bourbons iprès la défaite de l'Empereur. En vain les deux resaurations, le gouvernement de Juillet et le second împire, couvrirent de croix et de cordons sa poitrine oujours oppressée. Elevé aux plus hautes fonctions, hargé d'honneurs par trois rois et un empereur, il entit toujours sur son épaule la main du Corse. Il Qourut sénateur de Napoléon III, laissant un fils agité iu tremblement héréditaire.

Anatole France. Le Lys Rouge.

Calmann-Lévy, édit.

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