LE DRAPEAU TRICOLORE
[La constitution nouvelle a solennellement été proclamée au champ de mai. A peine cependant VEmpire est-il rétabli que VEurope se dresse contre lui et c'est de nouveau la guerre. Cependant, le plus pur enthousiasme anime l'armée que les procédés vexatoires de la Monarchie ont exas' péré. Le drapeau tricolore a été salué de nouveau par d'unanimes acclamations.]
... Nous arrivâmes sur la place au moment où le bataillon débouchait de la grande rue, au coin de la mairie, derrière les tambours qui couraient, la caisse sur Tépaule. Une foule de monde les suivait. Sous les vieux tilleuls, le roulement commença ; les soldats en tumulte prirent leurs rangs et presque aussitôt, le commandant Gémeau, qui souffrait de ses blessures et ne sortait pas depuis deux mois, parut en uniforme sur les marches de la maison Minque. Le sapeur de planton tenait son cheval et lui prêta Tépaule pour monter. De tous côtés, on regardait. L'appel était commencé.
Le commandant traversa la place, les capitaines allèrent vivement à sa rencontre ; ils se dirent quelques mots ; ensuite le commandant passa sur le front du bataillon, pendant que derrière lui s'avançait un simple sergent à trois chevrons, qui portait un drapeau dans son étui en toile cirée.
La foule grandissait toujours. M. Goulden et moi, nous venions de monter sur la borne, en face de la voûte du corps de garde. Après l'appel, au bout d'un instant, le commandant tira son épée et donna Tordre de former le carré.
Je vous raconte ces choses simplement, parce qu'elles étaient simples et terribles. On voyait à la pâleur du commandant qu'il avait la fièvre et pourtant il faisait presque nuit. Les lignes grises du carré sur la place, le commandant à cheval, les officiers autour, sous la pluie, les bourgeois écoutant, le grand silence, les fenêtres qui s'ouvrent aux environs, tout est encore présent à mon esprit et voici qu'il s'est passé bientôt cinquante ans.
Personne ne parlait, car chacun savait bien qu'on allait apprendre le sort de la France. « Portez armes !... arme bras ! » cria le capitaine Vidal.
Après le bruit des armes, on n'entendit plus que la voix claire du commandant, cette voix que j'avais entendue de l'autre côté du Rhin, à Lutzen et à Leipzig, celle qui nous criait ; « Serrez les rangs ! » Elle me traversait jusqu'à la moelle des os.
« Soldats, dit-il, S. M. Louis XVIII a quitté Paris le 20 mars et l'empereur Napoléon a fait son entrée dans la capitale le même jour. »
Une sorte de frémissement s'étendit partout, mais cela ne dura qu'une seconde et le commandant poursuivit :
« Soldats ! le drapeau de la France, c'est le drapeau d'Arcole, de Rivoli, d'Alexandrie, de Chebreisse, des Pyramides, d'Aboukir, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau, de Friedland, de Sommo-Sierra, de Madrid, d'Abensberg, d'Eckmùhl, d'Essling, de Wagram, de Smolensk, de la Moskowa, de Weissenfels,
de Lutzen, de Bautzen, de Wurtschen, de Dresde, de Bischofswarda, de Hanau, de Brienne, de Saint-Dizier, de Champaubert, de Château-Thierry, de Joinvilliers, de Méry-sur-Seine, de Montereau, de Montmirail... C'est ce drapeau que nous avons teint de notre sang... c'est celui qui fait notre gloire... »
Le vieux sergent avait sorti le drapeau tricolore tout déchiré de son étui. Le commandant le prit :
« Ce drapeau, le voilà î... vous le reconnaissez, c'est celui de la nation. C'est celui que les Russes, les Prussiens, les Autrichiens, tous ceux que nous avions épargnés cent fois, nous ont ôté le jour de leur première victoire, parce qu'ils en avaient peur. »
Un grand nombre de vieux soldats, en entendant ces paroles, détournaient la tête pour cacher leurs larmes ; d'autres, tout pâles, regardaient avec des yeux terribles. « Moi, cria le commandant en levant son épée, je n'en connais pas d'autre. Vive la France l vive l'Empereur ! »
A peine avait-il poussé ce cri que tout éclatait, on ne s'entendait plus ; de toutes les fenêtres, sur la place, dans les rues, partout des cris de « Vive l'Empereur ! vive la France ! » partaient comme des coups de trompette. Les gens et les soldats s'embrassaient; on aurait dit que tout était sauvé, que nous avions retrouvé tout ce que la France avait perdu en 1814.
Erckmann-Chatrian. Waterloo.
Hachette, édit.
EDGAR QrJINP]T