‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 80 sur 103 · LA BATAILLE VUE PAR UN SOLDAT · texte numérisé non relu

LA BATAILLE VUE PAR UN SOLDAT

Fabrice trouva bientôt des vivandières, il demanda à Tune d'elles où était le 4® régiment de hussards auquel il appartenait.

— Tu feras tout aussi bien de ne pas tant te presser, mon petit soldat, dit la cantinière touchée par la prieur et les beaux yeux de Fabrice. Tu n'as pas encore

la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont se donner aujourd'hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu pourrais lâcher ta balle comme un autre. Ce conseil déplut à Fabrice, mais il avait beau pousser son cheval, il ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps à autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de s'entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d'enthousiasme et de bonheur, qu'il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l'exception de son vrai rfbm et de sa fuite de prison, il finit par tout dire à cette femme qui seniblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat.

— Je vois le fin mot, s'écria-t-elle enfin d'un air de triomphe ; vous êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4' hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l'uniforme que vous portez et vous courrez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut, vous n'avez jamais été soldat, mais comme un brave garçon que vous êtes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraître et ne pas passer pour un capon.

Fabrice convint de tout : c'était le seul moyen qu'il eût de recevoir de bons conseils. J'ignore toutes les façons d'agir de ces Français, se disait-il, et si je ne suis pas guidé par quelqu'un, je parviendrai encore à me faire jeter en prison et l'on me volera mon cheval.

— D'abord, mon petit, lui dit la cantinière qui devenait de plus en plus son amie, conviens que tu n'as pas vingt ans ; c'est tout le bout du monde si tu en as dix-sept.

C'était la vérité et Fabrice l'avoua de bonne grâce.

— Ainsi tu n'es même pas conscrit ; c'est uniquement à cause des beaux yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste ! elle n'est pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu'elle t'a remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval ; vois comme ta rosse dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d'un peu près : c'est là un cheval de paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette fumée blanche que tu vois là-bas par dessus la haie, ce sont des feux de peloton, mon petit ! Ainsi, prépare-toi à avoir une fameuse venette, quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger un morceau tandis que tu en as encore le temps.

Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière, la pria de se payer.

— C'est pitié de le voir ! s'écria cette femme; le pauvre petit ne sait pas seulement dépenser son argent. Tu mériterais bien qu'après avoir empoigné ton napoléon je iîsse prendre son grand trot à Cocotte : du diable ,si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me voyant détaler ? Apprends que quand le bucal gronde, on ne montre jamais d'or. Tiens, lui dit-elle, voilà dix-huit francs cinquante centimes, et ton déjeuner te coûte trente sous. Maintenant, nous allons bientôt avoir des chevaux à revendre. Si la bête est petite, tu en donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt francs, quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon.

Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue par une femme qui s'avançait à travers champs, et qui passa sur la route.

— Holà, hé I lui cria cette femme, holà 1 Margot, ton 6* léger est sur la droite.

— Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros, mais en vérité tu me fais pitié ; j'ai de l'amitié pour toi, sacrédié I Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu ! Viens-t-en au 6" léger avec moi.

— Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux me battre et je suis résolu d'aller là-bas vers cette fumée blanche.

— Regarde comme ton cheval remue les oreilles ! Dès qu'il sera là-bas, quelque peu de vigueur qu'il ait, il te forcera la main, il se mettra à galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m'en croire ? Dès que tu seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi à côté des soldats et fais exactement comme eux. Mais, mon Dieu, je parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche.

Fabrice fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu'elle avait deviné juste.

— Pauvre petit ! il va être tué tout de suite, vrai comme Dieu ! ça ne sera pas long. 11 faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la cantinière d'un air d'autorité.

— Mais, je veux me battre.

— Tu te battras aussi, va, le 6* léger est un fameux, et aujourd'hui, il y en a pour tout le monde.

— Mais serons-nous bientôt à votre régiment ?

— Dans un quart d'heure tout au plus.

— Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de toute chose ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me battre. A ce moment le bruit du canon redoubla, un coup n'attendait pas l'autre. C'est comme un chapelet, dit Fabrice.

— On commence à distinguer les feux de peloton,

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dit la vivandière en donnant un coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par le feu.

La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu des prairies ; il y avait un pied de boue : la petite charrette fut sur le point d'y rester. Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux fois, bientôt le chemin moins rempli d'eau, ne fût plus qu'un sentier au milieu du gazon. Fabrice n'avait pas fait cinq cents pas que sa rosse s'arrêta court ; c'était un cadavre posé en travers du sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.

La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte fort prononcée ; la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme se parlant à ellemême. Ça n'est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros, elle éclata de rire.

— Ha I ha ! mon petit, s'écria-t-elle, en voilà du nanan ! Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout c'était la saleté des pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel on n'avait laissé qu'un mauvais pantalon tout souillé de sang.

— Approche, lui dit la cantinière, descends de cheval, il faut que tu t'y accoutumes. Tiens, s'écriat-elle, il en a eu par la tête.

Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée et défigurait ce cadavre d'une façon hideuse ; il était resté avec un œil ouvert.

— Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une poignée de main pour voir s'il te la rendra.

Sans hésiter, quoique près de rendre l'âme de dégoût, Fabrice se jeta à bas de cheval et prit la main du cadavre qu'il secoua ferme ; puis il resta comme

anéanti; il sentait qu'il n'avait pas la force de remonter à cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout c'était cet œil ouvert.

La vivandière va me croire un lâche, se disait-il avec amertume. Mais il sentait l'impossibilité de faire un mouvement : il serait tombé. Ce moment fut affreux ; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à fait. La vivandière s'en aperçut, sauta lestement à b'as de sa petite voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d'eau-de-vie qu'il avala d'un trait ; il put remonter sur sa rosse, et continuer la route sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du coin de l'œil.

— Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd'hui tu resteras avec moi. Tu vois bien qu'il faut que tu apprennes le métier de soldat.

— Au contraire je veux me battre tout de suite, s'écria notre héros d'un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit du canon redoublait et semblait s'approcher. Les coups commençaient à former comme une basse continue ; un coup n'était séparé du coup voisin par aucun intervalle et sur cette basse continue, qui rappelait le bruit d'un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de peloton.

Dans ce moment la route s'enfonçait au milieu d'un bouquet de bois. La vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle courant à toutes jambes ; elle sauta lestement à bas de sa voiture et courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans un grand trou qui était resté au lieu où l'on venait d'arracher un grand arbre. Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche ! Ils s'arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et tira son sabre. Les soldats ne firent pas

attention à lui et passèrent en courant le long du bois, à gauche de la route.

— Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant essoufflée vers sa petite voiture... Si ton cheval était capable de galoper, je te dirai : pousse en avant jusqu'au bout du bois, vois s'il y a quelqu'un dans la plaine . Fabrice ne se le fît pas dire deux fois, il arracha une branche à un peuplier, l'effeuilla et se mit à battre son cheval à tour de bras ; la rosse prit le galop un instant, puis revint à son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop. — Arrête-toi donc, arrête 1 criait-elle à Fabrice. Bientôt tous les deux furent hors du bois. En arrivant au bord de la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière. Et, comme le bouquet de bois d'où ils sortaient occupait un tertre élevé de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien un coin de la bataille ; mais enfin il n'y avait personne dans le pré au delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une longue rangée de saules, très touffus ; au-dessus des saules paraissait une fumée blanche qui quelquefois s'élevait dans le ciel en tournoyant.

— Si je savais seulement où est le régiment ! disait la cantinière embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos, toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas t'amuser à le sabrer...

Une troupe de généraux suivis d'une vingtaine de hussards, traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de laquelle il était arrêté : son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui

le retenait. Eh bien, soit 1 se dit Fabrice. Lo cheval, laissé à lui-même, partit ventre à terre et alla rejoindre l'escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux bordés. Un quart d'heure après, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice comprit qu'un de ces généraux était le célèbre maréchal Ney. Son bonheur fut au comble ; toutefois il ne put deviner lequel des quatre généraux était le maréchal Ney, il eût donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu'il ne fallait pas parler. L'escorte s'arrêta pour passer un large fossé rempli d'eau par la pluie de la veille...

... Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes :

— Vous ne voyez donc pas l'Empereur, s... ! Surle-champ l'escorte cria vive V F.mpereiir à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de tous ces yeux mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d'une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient à leurs casques les dragons de la suite l'empêchèrent de distinguer les figures. Ainsi, je n'ai pu voir l'Empereur sur un champ de bataille, à cause de ces maudits verres d'eau-de-vie ! Cette réflexion le réveilla tout à fait.

On redescendit dans un chemin rempli d'eau, les chevaux voulurent boire.

— C'est donc l'Empereur qui a passé là ? dit-il à son voisin.

— Eh 1 certainement, celui qui n'avait pas d'habit brodé. Comment ne l'avez-vous pas vu ? dit le camarade avec bienveillance. Fabrice eut grande envie de galoper après l'escorte de l'Empereur et de s'y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite de ce héros ! C'était pour cela qu'il était venu

en France. J'en suis parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n'ai d'autre raison pour le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s'est mis à galoper pour suivre ces généraux.

Stendhal. La, Chartreuse de Parme.

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