LE TOMBE AV
[Le rocher où Napoléon subît son long martyre sous un ciel brûlant, à 500 lieues de toute terre, devient, dès sa mort, un autel sur lequel il apparaît, à ses ennemis même, grandi par la seule consécration qui lui manquait encore : celle du malheur.]
Sur un écueil battu par la vague plaintive, Le nautonier de loin voit blanchir sur la rive Un tombeau près du bord par les flots déposé ; Le temps n'a pas encore bruni l'étroite pierre, Et sous le vert tissu de la ronce et du lierre On distingue... un sceptre brisé.
Ici gît... Point de nom ! demandez à la terre ! Ce nom, il est inscrit en sanglant caractère Des bords du Tanaïs au sommet du Cédar, Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves, Et jusque dans le cœur de ces troupeaux d'esclaves Qu'il foulait trenjblants sous son char.
Depuis ces deux grands noms qu'un siècle au siècle Jamais nom qu'ici-bas toute langue prononce [annonce, Sur l'aile de la foudre aussi loin ne vola ; Jamais d'aucun mortel le pied qu'un souffle eff'ace N'imprima sur la terre une j)lus forte trace : Et ce pied s'est arrêté là...
Il est là... Sous trois pas un enfant le mesure ! Son ombre ne rend pas môme un léf,^er murmure, Le pied d'un ennemi foule en paix son cercueil. Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne, Et son ombre n'entend que le bruit monotone D'une vague contre un écueil.
Lamartine. Méditations poétiques.