NAPOLÉON, PROFESSEUR D'ÉNERGIE
[Il reste en effet pour nous Vénergique par excellence, celui qui a. trouvé en lui-même, non seulement le génie, mais la force de volonté, la continuité de pensée, funité voulue des vues qui ont soulevé le monde. Energie dans son action, énergie dans son malheur, énergie qui n'est point de Ventêtement, mais une force agissante et féconde ; énergie aussi vis-à-vis des autres, communicative et contagieuse, quia fait de la France secouée si rudement par la Révolution, de la France molle du Directoire, la puissance qui a mené l'univers.]
Ce qui repose sur l'oreiller, dans le cercueil de plomb, nous en avons des documents certains... Les cloches de France portent les traces de leurs battants qui sonnaient ses victoires ; rien d'étonnant que son cœur qui battit trente ans d'épopée ait déformé rhomme d'airain. Sur ce cadavre, sont imprimés par un petit signe tous les grands instants de la vie, la maladie de Toulon, le soleil d'Egypte, l'émotion de brumaire, l'orgueil de son cœur au sacre, la gloire d'Erfurt, le baiser de Marie-Louise d'Autriche, les neiges de Russie, le froid matin de Fontainebleau, les cris : Blûcher ! Blûcher ! à Waterloo, les songeries de Sainte- Hélène. Dans Sainte-Hélène, îlot sans arbres et sous le climat des tropiques, il était le roi Lear proscrit, persécuté par ses lilles. Les filles, c'étaient ses idées,
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le souvenir de ses grandes actions. Il était fou de son génie. C'était un terrible roi Lear, obèse avec uu grand chapeau de planteur. Et voilà la dernière forme, le vieux Corse autoritaire qu'on a mis dans le cercueil.
Mais ce César-cadavre marqué des cicatrices et des injures innombrables de la vie, c'est tout de même un des plus beaux parchemins à déchiffrer. A ces rides, se vérifieraient tant d'images de Napoléon accumulées dans les musées, dans les bibliothèques, dans la légende.
Son iconographie physique et morale semble ne pouvoir être dressée complète, tant les numéros en sont nombreux. Tous les spécialistes des sciences sociales ont incarné en lui l'idée que chacun d'eux se compose de la plus haute compétence. C'est ainsi que nous connaissons le Napoléon des tacticiens, des diplomates, des légistes, des politiques. Ce sont des aspects exacts de l'Empereur, des détails de son ensemble. Il fut également le corsaire de Byron, l'empereur de Musset, des Hugo, le libérateur selon Heine, le Messie de Mickiewicz, le parvenu de Rastignac, l'individu de Taine.
Aucun de ces grands hommes ne s'est mépris. Les peuples non plus ne se trompèrent pas — Français, Allemands, Italiens, Polonais, Russes, — quand chacun d'eux crut Napoléon né spécialement pour l'électriser : car cela est exact qu'il a tiré de leur léthargie les nationalistes. Toutes les nationalités en Europe et, depuis un siècle, chaque génération en France ! Aux libéraux de la Restauration, aux romantiques de 1830, aux messianistes de 1848, aux administrateurs du Second Empire, aux internationalistes qui rêvent d'obtenir du prolétariat européen l'empire de Charlema-
gne... — il donne la flamme. Pour chaque génération de France, comme il lit avec sa garde, sur la fin du jour, dans le suprême effort de Waterloo, il forme lui-même les premières lignes des combattants et, quand tout le régiment passe, il leur adresse une courte allocution en leur montrant de lépée les positions à enlever.
Quoi,dira-t-on,tant de Napoléons en un seul homme. Nuages, qui colorez diversement le ciel et dont l'ensemble peut faire le ciel même, vous symbolisez magnifiquement le sens universel qu'a pris dans une époque où il ferme tous les horizons, cet homme singulier. Les nuages se plaisent à changer et leur action se déploie tantôt en une demi-sphère magnifique, tantôt en figures innombrables. Ce rapport constant qui s'établit entre la terre et le ciel par des vapeurs qui s'élèvent pour retomber en plaines bienfaisantes, je les retrouve entre l'empereur Napoléon et l'imagination de ce siècle... Napoléon, notre ciel, par une noble impulsion, nous te créons et tu nous crées !... Dès l'abord, les regards ardents de son armée lui donnèrent son masque surhumain, comme une amante modifie selon la puissance de son sentiment celui qu'elle caresse. Et depuis un siècle, dans chaque désir qui soulève un jeune homme, il y a une parcelle qui revient à Bonaparte et qui l'augmente, lui, l'Empereur. Dans sa gloire s'engloutissent des millions d'anonymes qui en règlent sa beauté. Comme sa force était faite, en juin 1812, au passage du Niémen, des hourras de 475.000 hommes, le plein sens de son nom est déterminé par les plus puissantes paroles du siècle...
Aux heures du Consulat, et quand s'élargissaient les premiers feux de sa gloire, on voyait encore un Bonaparte songeur, farouche, avec le teint bleuâtre des jeunes héros qui rêvent l'Empire. Monté au rôle
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de César, ce capitaine de fortune adoucit sa fierté aiïière, il garnit en quelque sorte le dur, le coupant de ses traits, il prit Tampleur, la graisse de Tempereur romain... Puis ce furent les dégradations du martyre. Mais quand on eut sur son visage essuyé les sueurs de l'agonie, on vit réapparaître Taigu de sa jeunesse, Tare décidé des lèvres, Tarête vive des pommettes et du nez. C'était cette expression héroïque et tendue qu'il devait laisser à la postérité comme essentielle et explicative. Le jeune chef de clan du pays corse, le général d'Italie et d'Egypte, le Premier Consul, voilà en effet le Napoléon qui ne meurt pas, celui qui a soutenu l'Empereur dans toutes ses réalités, et qui supporte la légende dans toutes les étapes de son immortalité.
Et comme il convenait que, par-dessus tous les stigmates de la vie et les aspects de son génie, son dur profil de médaille se dégageât pour marquer définitivement son corps où la vie avait clos le cycle de son activité, de même il est nécessaire qu'au bout de toutes les transformations de la légende on aboutisse à ceci : Napoléon, professeur d'énergie.
Professeur d'énergie, telle est sa physionomie définitive et sa formule décisive, obtenues par la superposition de toutes les figures que nous retracent de lui les spécialistes, les artistes et les peuples. De tant de Napoléons, les traits communs nous représentent un excitateur de l'âme. Quand les armées auront détruit l'œuvre de ce grand homme et que son génie ne conseillera plus utilement les penseurs ni les peuples, puisque toutes les conditions de vie sociale et individuelle qu'il a envisagées se seront modifiées, quelque chose pourtant subsistera : sa puissance de multiplier l'énergie.
'S('}ï l'histoire de napoléon
Que l'élite de l'humanité, pour en user selon ses besoins, le reconnaisse et l'honore comme tel. Par une formule saisissante, on dit en Russie : « Il n'y a d'homme puissant que celui à qui le tzar parle et sa puissance dure autant que la parole qu'il entend. » Alors même que la parole de Napoléon ne durera plus, quand elle aura cessé d'être une chose positive, quand son code, ses principes de guerre, son système autoritaire auront perdu leur vitalité, une vertu de lui émanera encore pour dégager les individus et les peuples d'un bon sens qui parfois sent la mort et pour les élever à propos jusqu'à ne pas craindre Tabsurde. Maurice Barrés. Les Déracinés.
E. Fasquelle, édit.