NAPOLÉON ET LES FEMMES
[Rude avec les femmes, ironique, et restant toujours le maître, il cachait peut-être des trésors de sensibilité sous cette apparente brusquerie. Il fut aimé, et sans doute ne chérissait-on pas seulement en lui VEmpereur tout-puissant, mais Vhomme tout simplement. De son côté, il aima éperdument Joséphine et plus tard cette tête sans cervelle de Marie-Louise : ses amours passagères lui valurent les plus tendres fidélités, qui se manifestèrent jusque dans le malheur. A Sainte- Hélène même, il sut pour « flirter » avec Betzy Betcombe, abdiquer sa majesté et rester un charmeur.]
La formation sentimentale de Napoléon, c'est Rousseau qui l'a faite, Rousseau seul. Au témoignage de Joséphine elle-même, il a aimé trois femmes : elle, M""" *** et M""* Walewska. Qu'on reprenne ses lettres à Joséphine, c'est du Rousseau ; qu'on reprenne vses lettres à M"* Walewska, c'est du Rousseau. Et que dire des conversations ? N'y retrouve-t-ou pas le ton des premiers écrits de jeunesse du lieutenant Buonaparte, et les mêmes mots, les mômes plirases par lesquels, à Valence, il plaignait sa solitude et sa pauvreté ? N'est-ce pas do la même Aiiu^ (ju'elles coulent, ces pensées sur l'irréalisable et sur le néant de la vie? N'est-ce pas la même souffrance (|ui, î\ trois reprises, lui inspire les mômes rôves?Ëlôve de Rousseau, s'est-
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il à ce point imprégné de la pensée du maître qu'il l'ait fait sienne et que lui, qui a tout tenté et tout obtenu, même l'impossible, dans l'ordre des faits, ne rencontre qu'impuissance, négociation et dégoût dans l'ordre des sentiments ? Ou bien, tout en voyant du Rousseau à la source de ses sentiments et dans la forme qu'il leur donne, faut-il penser que son tempérament moral s'est développé dans ce sens et que la littérature n'y est plus pour rien ? En cette recherche de la femme qui l'aime pour lui-même, qui ne soit qu'à lui, qui ne pense qu'à lui, qui entretienne avec lui un continuel échange de tendresses, il est certainement de bonne foi ; mais jusqu'à quel point obéitil à ses souvenirs littéraires, jusqu'à quel point se contraint-il pour éprouver des sensations qu'il croit d'une espèce rare et nouvelle ?
Ce qui peut donner à penser qu'il force ici sa nature, c'est qu'il s'en lasse bientôt. Il n'en reçoit pas le plaisir qu'il en attendait ; il trouve la femme qu'il aimait ou qu'il croyait aimer inférieure à l'idéal qu'il s'est forgé. Un incident le met en soupçon et le fait cabrer. Tout casse. Le sentimental qu'il est d'éducation s'est retrouvé en face de l'homme pratique et positif qu'il est de nature ; mais dès qu'il peut, il court à une expérience nouvelle, il s'y empresse et s'y complaît, il s'y délasse et, cette fois, il en jouit pleinement.
Pour un homme tel, ce qui est surprenant, c'est la fidélité non des sens, mais du cœur. Il trompe Joséphine, il a des maîtresses, des vraies, de celles qu'il aime sincèrement, profondément, avec qui il parcourt sans se lasser toute la gamme des enfantillages du sentiment, et, à côté, en un coin à part, il conserve pour celle qui a été la première en sa vie une ten-
dresse si grande, un tel désir, une si réelle affection qu'il oublie tout ce qu'elle a pensé, dit et fait contre lui, il ne le pardonne pas : il l'abolit.
Cette existence dont il n'a pu manquer d'être instruit, où il trouve ce qui devrait le révolter le plus, des amants, de la vénalité et des dettes, il n'en a gardé nul souvenir. Il sait seulement que cette femme qu'il a élevée à être la première de l'Europe, qu'il a appelée au trône, qu'il a fait sacrer par un pape, qu'il a associée aux plus inouïes des destinées, est la grâce même, l'élégance personnifiée : il lui prête des qualités et même des vertus ; il la pare de tous les dons qu'un amant passionné peut attribuer à sa maîtresse et, s'il lui reproche sa prodigalité, n'est-ce pas encore un moyen de montrer comme il l'a aimée, puisqu'il lui a donné les moyens d'y satisfaire?
Ce qu'est cette femme au naturel, cette femme sur laquelle il jette un manteau d'immortalité en accréditant sur elle une légende toute d'imagination, il l'ignore si profondément que, s'il trompe la postérité, c'est parce qu'il est trompé lui-même. Jusqu'à là fin, jusqu'à la mort, il persiste en son illusion et, à Sainte- Hélène, il a toujours devant ses yeux, dans son cœur, dans ses sens, la Joséphine qu'a vue pour la première fois le général Vendémiaire dans le petit hôtel de la rue Chantereine, la Joséphine de Milan et de Mombello, la femme qui, la première, la seule peut-on dire a déchaîné en lui l'orage des passions et lui a fait connaître et goûter l'amour.
F. Mabson. Napoléon et les femmes.
OllandoriT, ëdit.
AUSTERLITZ, lÉNA, FRIEDLAND WAGRAM