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L'histoire de Sandford et Merton

Dans la partie occidentale de l'Angleterre, vivait un gentilhomme d'une fortune immense. Son nom était Merton. 11 avait passé plus de la moitié de sa vie à la Jamaïque, où il possédait une habitation considérable, avec un nombre infini d'esclaves noirs, pour cultiver, à son profit, les cannes de sucre, et d'autres plantations précieuses.

Les soins qu'il se proposait de donner à l'éducation d'un fils unique, l'objet de sa plus vive tendresse, l'avaient déterminé à venir s'établir pour quelques années en Angleterre.

Tommy Merton, à peine âgé de six ans lorsque son père arriva en Europe, était né avec des dispositions très-heureuses, que l'on parvint bientôt à corrompre par un excès aveugle de complaisance. On l'avait entouré, dès le berceau, d'une foule d'esclaves, auxquels il avait été défendu de le contrarier dans aucune de ses fantasies. Dès qu'il faisait un pas hors de la maison, il était suivi de deux nègres, dont l'un portait un large parasol pour le garantir du soleil, et l'autre était toujours prêt à le prendre dans ses bras au moindre signe de fatigue. Il avait aussi une espèce de litière dorée que ses deux nègres chargeaient sur leurs épaules, lorsqu'il allait rendre visite aux enfans des habitations voisines. Sa mère avait conçu pour lui une tendresse si excessive, qu'elle ne lui refusait rien de tout ce qu'il paraissait désirer. Les larmes de son fils lui causaient des évanouissemens: et jamais elle ne voulut consentir qu'on lui montrât à lire, parce qu'il s'était plaint d'un violent mal de tête au premier essai de son alphabet.

Les suites naturelles de cette faiblesse furent que, malgré tous les soins qu'on prenait de lui plaire, le petit Merton de-

vint très-malheureux. Tantôt il mangeait des friandises, jusqu'à s'en rendre malade; et alors il souffrait de vives douleurs, parce qu'il refusait de prendre des médecines amères qu'il lui aurait fallu pour guérir. Tantôt il pleurait pour des choses qu'il était impossible de lui procurer; et comme il était accoutumé à voir flatter tous ses caprices, il se passait des heures entières avant qu'on pût parvenir à lui faire entendre raison.

Lorsque son père donnait à dîner à ses amis, il fallait le servir le premier, et lui donner les morceaux les plus délicats ; autrement il faisait un bruit à étourdir toute la compagnie. Si sa mère prenait le thé avec d'autres femmes, au lieu d'attendre que son tour vînt d'être servi, il grimpait sur une chaise, s'élançait sur la table, s'emparait des rôties au beurre et du gâteau, et renversait les tasses à droite et à gauche en se relevant. Par des manières aussi sauvages, non-seulement il se rendait importun à tout le monde, mais encore il s'exposait tous les jours à des accidens fâcheux. Ses mains étaient continuellement ensanglantées des blessures qu'il sefaisait avec les couteaux. En voulant examiner tout ce qu'il voyait hors de sa portée, il lui tombait quelquefois de lourds paquets sur la tête; et il faillit un jour s'échauder tout le corps, en maniant sans précaution une théière d'eau bouillante.

Élevé dans l'inaction et la mollesse, il éprouvait des langueurs continuelles. C'était assez de quelques gouttes de pluie, ou d'un souffle de vent pour l'enrhumer; et le moindre rayon de soleil lui donnait la fièvre. Au lieu de courir et de sauter en plein air comme les autres enfans, on l'avait instruit à rester assis, de peur de gâter ses habits de soie brodés, et à garder la chambre, de peur de hâler son teint; en sorte que, lorsque Tommy Merton débarqua sur les côtes de l'Angleterre, il ne savait ni lire, ni écrire, et ne pouvait faire aucun usage de ses membres pour se servir lui-même; mais, en revanche, il ne le cédait à personne pour les impatiences, les caprices et l'orgueil.

Non loin de l'endroit que M. Merton avait choisi pour sa résidence, vivait un honnête fermier, qui s'appelait Sandford. 11 avait, comme M. Merton, un fils unique âgé d'environ six ans, nommé Henri.

Henri, accoutumé de bonne heure à courir dans les champs,

à suivre les laboureurs lorsqu'ils conduisaient la charrue, et les bergers lorsqu'ils menaient les troupeaux au pâturage, s'était rendu robuste, actif et courageux. Son teint était animé des couleurs les plus vermeilles; il n'avait pas, à la vérité, les traits aussi délicats, ni la taille aussi élégante que Tommy; mais il avait une physionomie de candeur et de bonté, et un maintien plein de grâces naturelles, qui le faisaient aimer au premier regard. Jamais il ne paraissait de mauvaise humeur, et il prenait le plus grand plaisir à obliger tout le monde. S'il rencontrait un pauvre malheureux qui manquât de pain, il lui donnait avec joie la moitié de son déjeûner. On ne le voyait point, comme les petits garçons du village, grimper sur les arbres pour enlever les nids des pauvres oiseaux. Il était loin de se faire un amusement cruel d'arracher les ailes des mouches et des papillons, ou de jeter des pierres aux chiens. Au contraire, il se plaisait à caresser les chevaux, à faire manger les brebis dans sa main, et à nourrir les oiseaux du voisinage, lorsque la terre était couverte de neige et de frimas.

Ces sentimens de bienveillance et d'humanité le faisaient chérir de tout le monde, et lui valurent les marques les plus tendres d'amitié de la part de M. Barlow, curé de la paroisse, qui lui apprit à lire et à écrire, et qui le menait toujours avec lui dans ses promenades.

Il ne faut pas s'étonner si M. Barlow avait pris pour cet enfant une aifection si particulière. Outre que Henri apprenait ses leçons avec la plus grande facilité, il ne lui échappait aucun murmure sur les devoirs qu'on lui donnait à remplir. On pouvait le croire avec confiance sur tout ce qu'il assurait. Il y aurait eu un gâteau à gagner pour dire un mensonge, qu'il n'aurait pas voulu en manger à ce prix. La crainte des reproches et mêmedeschâtimens ne lui faisait point chercher à déguiser la vérité. Il ne balançait jamais à la déclarer dans toute sa franchise. Du reste, il était d'une sobriété à toute épreuve. Avec un morceau de pain pour son dîner, il n'aurait pas jeté un œil d'envie sur des fruits ou des pâtisseries placés à sa portée, quand il n'y aurait eu personne pour le surveiller.

On est sans doute impatient d'apprendre comment Tommy parvint à faire connaissance avec cet aimable petit garçon: je vais vous le raconter.

Tommy se promenait un jour avec sa bonne, pendant une belle matinée d'été. II s'amusait à cueillir des fleurs dea champs, et à courir après des papillons, lorsqu'un serpent, qu'il avait efTarouché, s'élança tout à coup de dessous l'herbe, et vint s'entortiller autour de sa jambe. Je vous laisse à penser quelle fut sa frayeur, et celle de sa bonne. Celle-ci se mit à courir, en criant au secours, tandis que le jeune Merton, saisi d'eflroi, n'osait bouger de sa place, et n'avait pas même la force de faire entendre ses plaintes. Par bonheur Henri Sanford se promenait dans le champ voisin. Il accourut aux cris qu'il entendait, pour s'informer de l'accident. Il n'eut besoin que d'un seul coup d'œil pour s'en instruire; et, saisissant aussitôt le cou du serpent, avec autant d'adresse que de courage, il le déroula de la jambe de Tommy, au moment où. il allait la déchirer, et le jeta à une grande distance. Un moment après M'"* Merton et toutes ses femmes, attirées par les lamentations de la gouvernante, arrivèrent hors d'haleine à l'endroit où Tommy reprenait ses esprits, et remerciait son libérateur. Le premier mouvement de M™^ Merton fut de prendre son fils dans ses bras; et, après lui avoir donné mille baisers, elle lui demanda s'il n'avait point été blessé.

Tommy. — Non, maman, je ne le suis pas. Dieu merci, mais je crois que le maudit serpent allait me déchirer, si ce brave petit garçon ne fiit venu à mon secours, et ne l'eût arraché de ma jambe.

M'"^ Merton. — Et qui es-tu, mon cher ami, toi à qui nous avons de si grandes obligations?

Henri. — Henri Sandford, madame.

M™'' Merton. — Tu es un petit homme bien courageux, et tu viendras dîner avec nous.

Henri. — Oil, madame, je vous remercie. Mon père a besoin de moi.

M™* Merton. — Et qui est ton père, je te prie?

Henri.— Le fermier Sandford, madame. Il demeure au pied de cette colline, là-bas.

]y[me Merton. — O, mon cher ami, tu m'as sauvé mon enfant. Je veux que tu sois mon second fils.

Henri.— De tout mon cœur, madame, mais pourvu que j'aie aussi toujours mon père et ma mère.

M'"* Merton dépêcha aussitôt un domestique au fermier, pour le prévenir sur l'invitation qu'elle faisait à son fils. Elle prit ensuite Henri par la main, et le conduisit au château, où elle fit à M. Merton le récit du danger qu'avait couru Tommy, et du courage qu'avait fait éclater le petit Sandford.

Henri se trouvait alors en des lieux bien nouveaux à ses regards. On lui fit traverser de vastes appartemens, oîi l'on avait rassemblé avec profusion tout ce qui pouvait flatter la vue, et servir à la commodité. Il fit de grands miroirs à bordures dorées, des tables et des consoles surchargées d'ornemens, et tous les autres meubles de la richesse la plus fastueuse.

On le fit placer à dîner auprès de la maîtresse de la maison, qui ne manqua pas de lui faire observer l'élégance et la somptuosité de sa table; mais à sa grande surprise, il ne parut enchanté, ni même étonné de tout ce qu'il voyait. M™^ Merton ne s'attendait pas à cette indifl^érence. Accoutumée à mettre un grand prix à l'étalage de son luxe, elle ne pouvait concevoir comment il faisait si peu d'impression sur un enfant de village. A la fin, s'apercevant qu'il regardait avec une espèce de curiosité un petit gobelet d'argent dont il s'était servi, elle lui demanda s'il ne serait pas bien aise d'avoir un si beau gobelet pour y boire tous les jours. C'est celui de mon fils, ajouta-t-elle, mais je suis sûre qu'il te le donnera avec grand plaisir.

Je le veux bien, dit Tommy. Vous savez, maman, que j'en ai un plus beau, qui est d'or, et encore deux autres d'argent.

Henri. — Non, non, je vous remercie, gardez-le pour vous.

11 ne me servirait à rien; car j'en ai un bien meilleur chez «ion père.

M™" Merton. — Comment? Est-ce-que Ion père a de la vaisselle d'argent?

Henri. — Je ne sais pas, madame, ce que vous appelez de la vaisselle; mais je suis accoutumé à boire dans de longues choses faites de corne justement comme celles que les vaches portent sur leurs têtes.

Voilà un enfant assez niais, dit en elle-même M Merton. Puis elle ajouta tout haut:

Et pourquoi donc des gobelets de cette espèce seraient-ils meilleurs que des gobelets d'argent?

Henri. — Parcequ'ils ne nous mettent jamais en colère.

M'"" Merton. — Q,ue veux-tu dire par là?

Henri. — Oh, madame, quand cet homme a laissé tomber une grande chose qui est faite comme celle-ci (montrant du doigt une cuvette), j'ai bien vu que vous en étiez fâchée, et que vous aviez un air comme si vous alliez vous trouver mal ; au lieu que les nôtres peuvent, sans risque, nous échapper des mains, et personne n'y fait attention.

Je vous avoue, dit tout bas M™* Merton à son mari, que je ne sais plus que dire à ce petit garçon ; il fait des observations si étranges!

Le fait est que pendant le dîner, un domestique avait laissé tomber une cuvette d'argent d'un travail très-précieux; que M"'* Merton avait paru fort sensible à cet accident, et n'avait pu s'empêcher de faire au domestique une réprimande assez violente sur sa maladresse.

Après le dessert, Madame Merton versa de la liqueur dans un petit verre, et invita Henri à la boire; mais il la remercia, en lui disant qu'il n'avait plus soif.

M""^ Merton. — N'importe, mon ami. C'est une boisson très agréable ; et comme tu es un bon enfant, je serais fâchée que tu n'en eusses pas goûté.

Henri. — Je vous demande pardon, madame ; mais M. Barlow m'a appris qu'il ne faut manger que lorsqu'on a faim, et ne boire que lorsqu'on a soif, et encore que nous me devons boire et manger que de ces choses qu'on trouve aisément ; autrement nous aurions du chagrin quand nous ne pourrions plus en trouver ; qu'il faut justement faire comme les ois-

SANDFORD ET MERTON. f I

eaux, qui ne boivent que de l'eau pure, et qui, malgré cela, vont toujours chantant.

Sur ma parole, dit M. Merton, ce petit homme est un grand philosophe. Nous serions bien obligés à M. Barlow, s'il voulait donner ses soins à Tommy ; car le voilà qui devient grand garçon, et il serait temps qu'il apprît quelque chose.

Glu'en dis-tu. Tommy, aimerais-tu à être un philosophe?

Tommy. — Je ne sais pas trop, mon papa, ce que c'est que d'être un philosophe. Mais je sais bien que j'aimerais à être un roi, parce qu'il est plus riche et mieux habillé que les autres, qu'il n'a rien à faire, et que chacun lui obéit et a peur de lui.

M""^ Merton. — (Se levant et courant à Tommy pour Vembrasser.) — A merveille, mon fils. Tu mériterais bien un royaume avec une si grande élévation d'esprit. Tiens, voici un verre de liqueur pour avoir fait une si noble réponse. (Pendant que Tommy boit.) Et toi, Henri, n'aimerais-tu pas aussi à être roi ?

Henri. — En vérité, madame, je crois que je ne m'en soucierais guère. J'espère que je serai bientôt assez grand pour labourer, et gagner ma vie. Alors je n'aurai besoin de personne qui s'embarrasse autour de moi.

jYjme Merton. — (Bas à son mari, en jetant un regard de dédain sur Henri.) — Voyez quelle différence entre les enfans de fermiers et les enfans de nobles.

M. Merton. — Encore plus bas, ma femme, je vous prie ; car je ne suis pas bien sûr que l'avantage soit du côté de notre fils. (^ Henri.) Mais ne serais-tu pas fort aise d'être riche, mon petit ami ?

Henri. — Non, en vérité, monsieur.

M"* Merton. — Et pourquoi donc, s'il te plaît?

Henri. — C'est que le seul homme riche que j'aie connu avant vous, est le chevalier Tayaut, qui court à travers les blés des gens, renverse leurs haies, tire sur leurs poules, tue leurs chiens, estropie leur bétail : et l'on dit qu'il fait tout cela parce qu'il est riche. Mais chacun le hait, quoiqu'on n'ose pas le lui dire en face ; et je ne voudrais pas être haï pour rien au monde.

M™" Merton. — Est-ce que tu serais fâché d'avoir un bel habit pour te parer, un carrosse pour te porter à l'aise, et des domestiques pour t'obéir ?

Henri. — Tenez, madame, un habit est aussi bon qu'un autre, s'il est propre, et s'il me tient ciiaud. Je n'ai pas besoin d'un carrosse tant que je puis aller à pied partout où il me plaît. Pour ce qui est des domestiques, je vois, malgré le nombre que vous en avez, qu'il vous manque toujours quelque chose ; et moi je ne saurais à quoi les employer, si j'en avais deux seulement à mes ordres.

Madame Merton continua de le regarder avec une surprise dédaigneuse, mais elle ne lui fit plus de questions.

Le soir, Henri fut renvoyé chez son père, qui lui demanda ce qu'il avait vu au château, et comment il y avait passé la journée.

Henri. — Oh ! ils ont eu bien des bontés pour moi, et je leur en suis fort obligé : mais j'aurais mieux aimé dîner ici, car je ne me suis jamais vu si embarrassé pour mettre un morceau à ma bouche. Il y avait un homme pour lever les assiettes, un autre pour verser à boire, et un autre encore pour être derrière ma chaise, comme si j'eusse été aveugle ou manchot, et que je n'eusse pas eu la force de me servir. Il y avait tant de façons pour emporter une chose, et en mettre une autre à sa place, que je n'aui-ais jamais cru qu'on pût en venir à bout. Après le dîner, j'ai été obligé de rester assis pendant deux heures, tandis que madame Merton me parlait, non de bonne amitié, comme M. Barlow, mais en haussant les épaules de ce que je n'aimais pas les beaux habits, et que je ne voulais pas être riche, pour être haï comme le chevalier Tayaut.

Pendant qu'ils discouraient ainsi dans la ferme, on s'occupait au château à examiner le mérite du petit Henri. Madame Merton reconnaissait sa bravoure et sa franchise : elle convenait aussi de la bonté de son cœur et de sa bienveillance naturelle. Mais elle observait qu'il y avait dans ses idées une raideur et un défaut de délicatesse, qui mettent toujours les enfans de la basse et de la moyenne classe du peuple au-dessous des enfans de gens comme il faut. M. Merton, au contraire, soutenait qu'il n'avait jamais vu un enfant dont les sentimens et les qualités dussent faire autant d'honneur, même aux conditions les plus relevées. Je ne puis, dit-il, m'empêcher d'assurer très sérieusement que ce petit paysan porte dans son ame le caractère de la véritable noblesse. Quoique je désire avec ardeur que mon fils possède

les qualités qui doivent honorer sa naissance, je serais fier de penser qu'à aucun égard il ne descendra jamais au-dessous du fils du fermier Sandford.

Si Madame Merton accéda pleinement aux observations de son mari, c'est ce que je ne puis décider ; mais, sans attendre son suffrage, il continua ainsi : Si je vous parais aujourd'hui plus animé qu'à l'ordinaire sur ce point, vous devez me le pardonner, ma chère amie, et n'attribuer celle chaleur qu'à l'intérêt que je prends au bonheur de notre cher Tommy. Je sens que, par une tendresse mal éclairée, nous l'avons traité jusqu'à ce jour avec trop d'indulgence. Le soin que nous avons pris d'écarter de lui toute impression pénible n'a servi qu'à le rendre faible et pusillanime. En cherchant à prévenir tous ses désirs, nous avons rempli son imagination de fantaisies et de caprices ; et, pour lui épargner quelques contrariétés légères, nous l'avons empêché d'acquérir les connaissances de son âge, et de se mettre sur la voie de celles qui conviendront un jour à sa situation. Il y a déjà longtemps que j'ai fait ces remarques en silence ; mais la crainte de vous causer de la peine m'a retenu. Cependant la considération de ses vrais intérêts doit à la fin prévaloir sur tout autre motif. Elle m'a fait embrasser, en ce moment, une résolution qui, je l'espère, ne vous sera pas désagréable; c'est de le confier aux soins de M. Barlow, s'il veut bien se charger de son éducation. Je pense que la liaison accidentelle qui vient de se former entre ces deux enfans peut devenir, pour le nôtre, l'événement le plus heureux de sa vie. Je veux proposer au fermier de me charger, pour quelques années, de tous les frais de l'entretien de son fils, afin qu'il puisse être élevé auprès de Tommy, et lui fournir un sujet d'émulation continuelle.

Comme M. Merton tint ce discours avec un certain degré de fermeté, et que la proposition en elle-même n'avait rien que de raisonnable, Madame Merton n'y fit point d'objection, et consentit, quoiqu' avec peine, à se séparer de son fils.

M. Barlow ayant été invité à dîner au château le dimanche suivant, M. Merton le prit en particulier après le repas, et lui fit part, avec franchise, des vues qu'il avait formées sur lui pour l'éducation de TommJ^

M. Barlow, après l'avoir remercié d'une marque si flatteuse d'estime et de confiance, voulut s'excuser sur les difficultés

de cotte entreprise; mais le discours dans lequel il les exposa fut si plein d'éloquence et de raison, que M. Merlon n'en devint que plus ardent à le solliciter de consacrer au bonheur de son tils, le fruit de ses réflexions et de ses lumières. Il lui protesta que cet objet était à ses yeux d'une si grande importance que le sacrifice d'une partie de ses richesses ne lui coûterait rien pour le remplir.

M. Barlow l'arrêta à ces mots, et lui dit: Pardonnez, monsieur, si je prends la liberté de vous interrompre pour vous déclarer mes principes sur le sujet où vous allez vous engager.

Je veux bien, pendant quelques mois, essayer tous les moyens qui seront en mon pouvoir pour tâcher de répondre à vos vues paternelles; mais j'y mets une condition indispensable. C'est que vous me permettiez de vous servir avec tout le désintéressement dont je fais profession. Si le plan que je me propose de suivre s'accorde avec vos idées, je continuerai mes soins à votre fils aussi long-temps que vous le désirerez. En attendant, comme je crois avoir aperçu dans son caractère, plusieurs défauts enfantés, par une indulgence trop aveugle, il me semble que je serai plus libre d'exercer l'autorité qui m'est nécessaire pour les réformer, si je puis prendre à ses yeux, et à ceux de votre famille, le titre d'un ami, plutôt que celui d'un gouverneur.

Quelque résistance que la générosité naturelle de M. Merton lui fît employer pour combattre une proposition si désintéressée, il fut enfin obligé d'y souscrire ; et deux jours après. Tommy fut conduit à la maison de M. Barlow, qui n'était éloignée que d'environ deux milles du château.

Le lendemain de son arrivée, M. Barlow, après avoir déjeûné avec Henri Sandford et lui, les fit entrer tous deux dans son jardin. Il prit en main une bêche; et, en ayant donné une plus légère à Henri, ils commencèrent à travailler l'un et l'autre avec une extrême activité. Tous ceux qui mangent, dit-il à ,Tommy, doivent concourir à faire naître les fruits qui les nourrissent; c'est pour quoi Henri et moi, nous nous faisons un devoir de cultiver la terre. Voici le carreau qui m'est échu en partage. Cet autre est le sien. Chaque jour nous y donnons une heure ou deux de travail. Si vous voulez vous joindre à rious, je vais vous assigner un petit coin

de terre que vous cultiverez, et tout ce qu'il produira sera pour vous.

Non en vérité, répondit Tommy, d'un air dédaigneux. Je suis gentilhomme, et je ne me sens pas fait pour travailler ainsi qu'un paysan. Tout comme il vous plaira, monsieur le gentilhomme, répliqua M. Barlow; mais Henri et moi, qui ne rougissons pas de nous rendre utiles, nous allons nous occuper de notre ouvrage.

Au bout de deux heures, M. Barlow dit qu'il était temps de se reposer; et, prenant Henri par la main, il le conduisit dans un très-joli pavillon, où. il le fit asseoir. Ensuite il alla cueillir des cerises, qu'ils partagèrent ensemble. Tommy était accouru dans l'espérance d'être en tiers avec eux. Mais, lorsqu'il les vit manger tout seuls, sans faire aucune attention à lui, il ne put retenir son dépit, et se mit à pleurer. Q,u'avezvous donc? lui dit froidement M. Barlow. Tommy le regarda d'un air fier, et ne lui fit point de réponse. Oh, monsieur, reprit M. Barlow, si vous ne voulez pas me répondre, vous êtes libre "de garder le silence. Personne ici n'est obligé de parler. Tommy demeura encore plus déconcerté à ces paroles; et ne pouvant cacher sa colère, il sortit du pavillon, également surpris et confus de se trouver dans un endroit où personne ne se mettait en peine de son humeur.

Lorsque toutes les cerises furent mangées, M. Barlow proposa à Henri d'aller se promener dans la forêt voisine. Henri, comme on peut le croire, se rendit sans peine à une invitation

aussi agréable. Le temps était charmant ce jour-là. Ils eurent une joie infinie à jouir de la fraîcheur de l'air, et des parfums que répandait de tous côtés le chèvre-feuille sauvage. M. Barlow savait toujours allier l'instruction au plaisir. 11 fit remarquer à Henri un grand nombre de jolies plantes qu'il ne connaissait pas, et dont il lui apprit la nature et les propriétés.

Pendant ce temps, Tommy errait tristement dans le jardin, sans trouver personne avec qui il pût s'amuser. Il attendait, dans un ennui profond, que M. Barlow et Henri fussent de retour de leur promenade. Ils arrivèrent enfin, et se rendirent dans la salle à manger. Tommy, qui avait un grand appétit, allait tout bonnement prendre sa place à table. M. Barlow l'arrêta, et lui dit: Non, monsieur, s'il vous plaît; comme vous êtes trop gentilhomme pour travailler pour vous, nous qui ne le sommes pas, nous ne nous soucions point du tout de travailler pour les paresseux. Tommy se retira dans un coin, et poussa des san^ots, comme si son cœur eût été prêt à se fendre. Mais Henri, qui ne pouvait supporter de voir son ami si malheureux, tourna tendrement vers M. Barlow ses yeux humides de larmes, et lui demanda s'il pouvait faire ce qu'il lui plairait de la portion de son dîner. Certainement, mon ami, lui dit M. Barlow: vous l'avez assez gagnée. Eh bien, reprit-il avec vivacité, je vais la donner au pauvre Tommy, qui en a plus besoin que moi. En disant ces mots, il courut lui porter son assiette dans le coin oii il était assis. Tommy la prit et le remercia, sans oser lever ses yeux, qu'il tenait fixés vers la terre. Je vois, dit M. Barlow, que, si les gentilshommes trouvent au-dessous de leur dignité de travailler pour eux-mêmes, ils ne croient point s'avilir de prendre le pain pour lequel les autres ont tant travaillé. A ce reproche piquant, Tommy versa plus de larmes amères qu'il n'en eût encore répandu.

Le lendemain, M. Barlow et Henri étaient allés de bonne heure dans le jardin reprendre leur défrichement de la veille. A peine avaient-ils commencé, que Tommy courut auprès d'eux, et voulut avoir aussi une petite bêche, que M. Barlow lui donna. Comme c'était la première fois qu'il s'avisait d'en faire usage, il la maniait avec assez de gaucherie; et peu s'en fallut qu'il ne s'en donnât plusieurs fois de rudes coups dans les jambes. M. Barlow eut la complaisance de suspendre son

travail pour lui montrer comment il devait se servir de cet instrument. Il s'y prit alors un peu mieux, puis un peu mieux encore; enfin il fit si bien, qu'au bout d'une heure, il aurait pu lui-même donner des leçons à un apprenti jardinier.

Leur ouvrage de la matinée étant achevé, ils se rendirent tous les trois dans le pavillon. On servit des cerises; et Tommy ressentit une vive allégresse de se voir invité cordialement à en prendre sa part. Il les trouva les plus délicieuses qu'il eût mangées de sa vie, parce que l'exercice qu'il avait fait en plein air lui avait donné de l'appétit. Après ce repas joyeux, M. Barlovv tira un livre de sa poche, et pria Tommy de vouloir bien leur faire la lecture d'une historiette. Tommy rougit, en avouant d'un air confus qu'on ne lui avait jamais appris à lire. J'en suis bien fâché pour vous, dit M. Barlow, car vous y perdez un grand plaisir. En ce cas, je vais céder cet honneur au brave Henri. Alors Henri prit le livre et lut ce qui suit.

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