‹ L'histoire de Sandford et MertonChapitre 6 sur 12 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

Dn récit des aventures de quatre matelots russes, abandonnés sur ta côte déserte du Spitzberg oriental.

Dans cet état alarmant (c'est-à-dire, lorsque le vaisseau fut entouré de glaces), on tint un conseil général. Le contremaître Himkoff déclara qu'il se souvenait d'avoir ouï dire que quelques particuliers de Metzen, ayant formé, il y a quelques années, le projet de passer l'hiver sur cette île, y avaient apporté les matériaux nécessaires pour construire une hutte, et qu'ils y en avaient en effet élevé une à quelque dislance du rivage. Cette information leur fit prendre, d'une voix unanime, la résolution de passer l'hiver dans le même endroit, si la hutte, comme ils l'espéraient, subsistait encore. Ils voyaient clairement de quel danger ils étaient menacés, et que leur perte était inévitable, s'ils restaient plus long-temps dans le vaisseau. En conséquence, ils convinrent d'envoyer aussitôt quatre hommes choisis de l'équipage, pour aller à la découverte de la huite, et reconnaître exactement les lieux. Ces quatre personnes furent le contre-maître Alexis Himkoff, Iwan Himkoff son filleul, Stephen Scbarassoff, et Féodor Weregin. Comme la contrée sur laquelle il fallait descendre, était inhabitée, ils étaient obligés de se munir de quelques provisions pour leur entreprise. D'un autre côté cependant ils avaient presque deux milles de chemin à faire sur des bancs de glaces, qui, étant élevés et abaissés tour à tour par les vagues, et poussés l'un contre l'autre par le vent, rendaient ce trajet également difficile et dangereux. La prudence leur défendait de se charger de fardeaux trop lourds, de peur qu'étant accablés sous leur poids, il leur fiit impossible de franchir les intervalles qui séparaient les glaçons. Apres avoir mûrement considéré tous ces obstacles, ils trouvèrent à propos de n'emporter que ce qui leur serait absolument nécessaire pour passer une nuit à terre s'ils y étaient obligés. Ils prirent donc seulement un mousquet, un cornet à poudre, contenant douze charges, avec autant de balles, une hache, un petit chaudron, un sac d'environ vingt livres de farine, vin couteau, une boîte d'amadou, une vessie pleine de tabac, et chaque homme sa pipe de bois. C'est dans cet équipage que les quatre matelots, après bien des périls, descendirent enfin dans l'île, soup-

çonnant peu les malheurs qu'ils y devaient éprouver. Ils commencèrent par visiter à grands pas le pays; et ils décovivrirent bientôt la hutte qu'ils cherchaient, à un mille et demi du rivage. Elle avait trente-six pieds de longueur, dix-huit de largeur, et autant, à peu près, de hauteur. Elle était précédée d'une petite antichambre d'environ douze pieds en carré, avec deux portes. Tune qui s'ouvrait sur le dehors, et l'autre qui formait une communication avec l'intérieur de la hutte. Dans celle-ci, était un poêle de terre, construit à la manière russe. C'était une espèce de four sans cheminée, qui servait à la fois à échauffer la chambre et à cuire les alimens. Les paysans russes, dans les grands froids, ont aussi coutume de se coucher dessus, pour y jouir de la chaleur.

La hutte avait beaucoup souffert depuis le temps qu'elle avait été abandonnée. Cependant nos aventuriers se trouvèrent trop heureux de pouvoir y passer la nuit. Le lendemain matin de bonne heure, ils s'empressèrent de retourner au rivage, dans l'impatience d'instruire leurs compagnons de leur découverte, et de tirer du vaisseau toutes les provisions nécessaires pour hiverner dans l'île. Je vous laisse à penser quels furent leur surprise et leur désespoir, lorsqu'en arrivant à l'endroit du débarquement, ils ne virent plus le vaisseau,

et que la mer, dans toute son immense étendue, s'offrit à leurs yeux, dégagée des glaçons dont elle était hérissée la veille. Une tempête qui s'était élevée durant la nuit, avait causé cet événement désastreux. Soit que des glaces énormes eussent

été poussées par les vagues contre les flancs du vaisseau, et l'eussent mis en pièces, soit qu'il eût été emporté dans la haute mer par la violence des courans, c'est vainement qu'ils le cherchèrent au loin d'un œil avide ; il ne devait plus se montrer à leurs regards. Comme on n'a jamais pu en avoir de nouvelles, il es-t probable qu'il lut englouti, et que tous ceux qui le montaient y trouvèrent une fin déplorable.

Une si cruelle disgrace ne laissant plus à nos maliieureux aucune espérance de quitter jamais cet horrible séjour, ils s'en retournèrent vers la hutte, saisis de toutes les convulsions du trouble et du désespoir.

Oh ! monsieur, s'écria Tommy, en l'interrompant à ce passage, dans quelle afTreuse situation ces pauvres gens vont se trouver! Jetés sur un pays tout couvert de neiges et de glaces, sans avoir personne pour leur donner du secours, et leur fournir de la nourriture ; il me semble qu'à chaque instant je vais les voir mourir. Vous serez mieux instruit, lui répondit M. Barlow, quand vous aurez lu le reste de l'histoire. Dites-moi cependant une chose avant d'aller plus avant. Ces quatre hommes étaient de pauvres maielots, accoutumés à braver les périls, à mener une vie agitée, et à travailler sans relâche pour gagner leur subsistance. Pensez-vous qu'il eût mieux valu pour eux en ce moment d'avoir été élevés en gentilshommes, c'est-à-dire à ne rien faire, et à payer des gens pour les servir? Oh! vraiment non, répliqua Tommy, ils sont bien plus heureux à présent d'avoir été de bonne heure exercés au travail. J'espère que celte habitude va les mettre en état d'imaginer et d'entreprendre quelque chose pour se tirer d'embarras. S'ils cessent un moment de«travailler, ils vont nécessairement périr. Mais voyons la suite.

Leurs premieres réflexions, comme on peut aisément l'imaginer, furent employées à chercher les moyens de se procurer les nécessités les plus pressantes de la vie. Les douze charges de poudre, avec les balles dont ils s'étaient munis, leur servirent à tuer le même nombre de rennes, espèce d'animaux très-abondante dans l'île. Ils songèrent ensuite à réparer les dommages que la hutte avait eu à souffrir. Un des rares avantages de ces climats glacés, c'est que le bois s'y conserve plusieurs années sans être rongé par les vers. Ainsi les planches dont la hutte était fermée se trouvaient en ties-bon étal; elles n'avaient fait que se relâcher dans leur jointure; ce

qui formait des fentes assez larges pour donner un libre passage au souffle perçant de l'aquilon. Il ne fut pas difficile, au moyen de la haciie, de remédier à cet inconvénient; et la mousse, dont les rochers de 1 île sont couverts, servit à boucher les moindres ouvertures. Ces réparations coûtèrent d'autant moins de peine à nos solitaires, que les paysans russes sont très-excellens charpentiers, et bâtissent eux-mêmes leurs maisons.

Le froid excessif qui rend l'air de ces contrées si peu favorable à la population des animaux, en rend aussi le sol absolument contraire à la production des plantes. On ne trouve aucune espèce d'arbre, ni de buisson dans certaines parties du Spitzberg. Cette rigueur de la nature jetait les plus vives alarmes dans l'esprit des matelots. Sans un bon feu pour se réchauffer, il leur était impossible de résister à l'âpreté du climat ; et comment entretenir du feu, si le bois leur manquait ? Par bonheur, en se promenant le long du rivage, ils trouvèrent quelques débris de vaisseaux, et ensuite des arbres entiers, productions d'un sol plus heureux, que les débordemens de quelques rivières lointaines avaient entraînés dans la mer, et qu'elle repoussait sur ses bords. Mais rien ne leur fut d'un service plus essentiel, durant la première année de leur infortune, que des planches qu'ils trouvèrent entre les rochers du rivage, avec un croc de fer, des clous de cinq à six pouces de long, et d'autres pièces de ferrure, qui tenaient à ces débris. Ils reçurent ce secours imprévu au moment oii, prés de consommer les derniers restes de tous les rennes qu'ils avaient tués, le défaut de poudre ne leur laissait envisager d'autre sort (lue de devenir la proie de la faim. Cette heureuse rencontre fut suivie d'une autre également fortunée. Ils trouvèrent sur le sable de la mer, la racine d'un sapin. Comme la nécessité fut toujours la mere de l'invention, ils imaginèrent de profiter de la courbure naturelle de cette racine pour en faire un arc. Mais comme il leur manquait pour le présent une corde et des flèches, et qu'ils ne savaient comment s'en procurer, ils résolurent, en attendant, de se fabriquer deux lances, pour se défendre contre les ours blancs, les plus féroces de leur espèces, dont ils avaient continuellement à redouter les attaques. Voyant bien qu'ils ne pourraient faire l'armure de leurs lances, ni de leurs flèches, sans le secours d'un marteau, ils ne songèrent plus qu'à se forger un instru-

'ment si nécessaire. Us mirent rougir au feu ce long croc de fer dont nous avons parlé, puis, en y enfonçant au milieu le plus gros de leurs clous, ils 3' pratiquèrent un trou assez large pour recevoir un manche; et d'un bouton arrondi, qui terminait l'un de ses bouts, ils firent, tant bien que mal, la tête du marteau. Un large caillou leur avait tenu lieu d'enclume; deux morceaux de cornes de rennes leur firent à merveille l'office de tenailles. Avec ces outils grossiers, ils eurent bientôt façonné quelques clous en pointes de lances, qu'ils aiguisèrent sur des pierres, et qu'ils lièrent ensuite avec des lanières de peau de renne à des morceaux de branches d'arbre, que la mer avait jetés sur la plage. La confiance que leur inspiraient ces nouvelles armes, leur fit aussitôt prendre la résolution d'aller eux-mêmes à leur tour attaquer les ours blancs. Après un combat dangereux, ils tuèrent un de ces terribles animaux, dont la chair leur fournit des provisions toutes fraîches. Us la trouvèrent excellente, ayant à peu près l'odeur et le goût de la chair de bœuf. Ils virent, non sans un extrême plaisir, qu'avec le tranchant de leur couteau, ils pouvaient diviser les nerfs et les tendons en filamens de la grosseur qu'ils voudraient leur donner. Ce fut peut-être la plus heureuse découverte qu'ils pussent faire dans leur situation; car, outre les avantages dont nous allons bientôt parler, ils se virent pourvus tout à coup d'une bonne corde pour leur arc. Les pointes de leurs flèches leur coulèrent encore moins à façonner que l'armure dé leurs lances. Us les attachèrent avec des fils tirés des tendons de l'ours à des branches de sapin, qu'ils garnirent à l'autre bout de plumes d'oiseaux de mer; et dès ce moment, ils se virent en possession d'un bon arc avec ses flèches.

On sentira aisément combien ils durent s'applaudir du succès de leur industrie, en apprenant que, durant leur séjour dans l'île, ils ne tuèrent pas moins de deux cent cinquante rennes avec leurs flèches, outre un grand nombre de renards bleus et blancs. La chair de ces animaux leur servit de nourriture, et leurs peaux de fourrure pour se couvrir, de lils pour se coucher, ou de tapisseries pour rendre plus close leur habitation. Us ne tuèrent en tout que dix ours blancs; et ce ne fut pas sans un extrême danger: car ces animaux pourvus d'une force prodigieuse, se débattaient avec une furie incroyable contre leurs armes. Us avaient attaqué à

dessein le premier; ils tuèrent les neuf autres en se défendant de leurs attaques. Il y eut quelques-uns de ces animaux qui se hasardèrent à pénétrer jusques à l'entrée de la hutte. Il est vrai qu'ils ne montraient pas tous la même intrépidité, soit qu'ils lussent moins pressés par la faim, soit qu'ils fussent de leur nature moins voraces que les autres. La plupart de ceux qui entrèrent dans la hutte, prirent la fuite au premier effort des matelots pour les repousser. Cependant, des assauts si répétés ne laissaient pas que de leur donner de l'inquiétude, par la vigilance continuelle dont ils avaient besoin pour se garantir d'etre dévorés.

De l'inquiétude ! monsieur, s'écria Tommy en l'interrompant ; dites plutôt des frayeurs horribles. Oh! que ces pauvres gens doivent avoir été malheureux !

M. Barlow. — Vous voyez cependant qu'il ne leur est pas arrivé de malheur.

Tommy. — Il est vrai, parce qu'ils forgèrent des armes pour se défendre.

M. Barlow. — Peut-être donc n'est on pas malheureux uniquement pour être exposé au danger, car on peut en échapper, mais parce qu'on ne sait comment s'en garantir.

ToM^viY. — Je ne comprends pas bien votre pensée, monsieur.

M. Barlow. — Je vais vous donner un exemple qui vous l'éclaircira. Lorsque le serpent s'entortilla autour de votre jambe, n'éliez-vous pas malheureux, parce que vous craigniez qu'il ne vous mordît?

Tommy. — Oui, monsieur.

M. Barlow. -r-Mais Henri n'était pas malheureux, lui ?

TojTMY. — Cela est encore vrai.

M. Barlow. — Cependant il était plus en danger d'être mordu que vous, puisqu'il saisit le serpent avec sa main.

Tommy. — Oh, sans doute.

M. Barlow. — Mais il comprit qu'en le prenant hardiment par le cou, et le jetant au loin, il pouvait se délivrer du péril. Si vous aviez fait la même réflexion, probablement vous n'auriez pas eu tant de crainte, et vous n'auriez pas été aussi malheureux que vous l'étiez.

Tommy. — Oui, monsieur, vous me le faites bien sentir : et si le même accident m'arrivait encore, je crois que j'aurais assez d'avisement pour en faire autant que Henri.

M. Barlow. — Et seriez-vous alors aussi malheureux que vous l'avez été la première fois ?

Tommy. — Non certainement, parce que j'aurais plus de courage.

M. Barlow. — Ainsi donc les personnes qui ont du courage, ne sont pas aussi malheureuses dans le danger que celles qui n'en ont point ?

Tommy. — Certainement non, monsieur.

M. Barlow. — Et cela est-il vrai de toute espèce de danger ?

Tommy. — Cela doit être. J'ai vu quelquefois maman toute tremblante, lorsqu'elle avait à traverser dans sa voilure un petit ruisseau, tandis que mon papa n'y trouvait pas le moindre péril.

M. Barlow. — Ainsi avec du courage, elle n'y aurait pas trouvé plus de péril que votre papa ?

Tommy. — Je le crois comme vous ; car je la voyais se moquer elle-même de sa poltronnerie, lorsque le ruisseau était traversé.

M. Barlow. — II est donc possible que nos matelots se trouvant si bien en état de se défendre contre les ours, n'en eussent plus de frayeur, et par conséquent ne fussent pas aussi malheureux que vous l'aviez d'abord imaginé.

Tommy. — En vérité, je le crois à présent.

M. Barlow. — Continuons donc, s'il vous plaît. La chair des trois espèces d'animaux dont nous avons parlé, savoir les ours blancs, les rennes, les renards blancs et bleus, fut le seul aliment dont nos malheureux solitaires eurent à se nourrir pendant le cours de six années. Nous ne voyons pas à la fois toutes nos ressources. La nécessité peut seule aiguiser l'invention. C'est elle qui, fécondant par degrés notre esprit, lui fait concevoir des expédiens dont il n'aurait jamais eu l'idée. La vérité de celte observation fut éprouvé par nos matelots en plus d'une circonstance. C'était peu de manger leur viande sans pain ni sel, dont ils étaient absolument dépourvus, ils étaient réduits à la manger demi crue, parce que leur four n'était pas propre à la faire rôtir, et que le bois était trop précieux par sa rareté, pour allumer du feu hors de la hutte. Pour remédier à cet inconvénient, ils imaginèrent d'exposer à l'air pendant l'été une partie de leurs provisions, et de les suspendre ensuite dans la partie supérieure de la

hutte, où la fumée qui s'y élevait sans cesse, achevait de les dessécher. Cette viande ainsi préparée, avait le double avantage de se conserver longtemps, et de leur tenir lieu de pain pour manger avec la viande fraîche, qu'ils n'en trouvaient que meilleure. Le succès de cette expérience ayant rempli parfaitement leurs vues, ils continuèrent de la pratiquer pendant tout le temps de leur séjour dans l'île ; et par ce moyen ils conservèrent toujours un fonds suffisant de provisions. Pendant l'été, l'eau ne leur manquait point, grâces à quelques petits ruisseaux qui coulaient des rochers ; et pendant l'hiver ils s'en procuraient aisément, en faisant fondre de la neige ou de la glace dans leur petit chaudron.

Je vous ai fait observer plus haut qu'ils avaient apporté avec eux un petit sac de farine. Ils en avaient consommé environ la moitié pour leur nourriture. Ils employèrent le reste d'une manière bien différente, mais qui leur fut également utile. Ils n'avaient pas tardé long-temps à sentir la nécessité d'entretenir, sous un climat si froid, un feu continuel, en réfléchissant que s'il venait malheureusement à s'éteindre, ils n'auraient plus de moyens de le rallumer. Ce n'est pas qu'ils n'eussent un briquet et des pierres à fusil, mais ils manquaient de mèches et d'allumettes. Ils avaient trouvé dans leurs promenades une terre argileuse. Ils s'en servirent pour fabriquer une espace de lampe, oii ils se proposèrent d'entretenir constamment de la lumière, en y brûlant la graisse des animaux qu'ils pourraient tuer. Ce fut certainement une idée dont ils eurent bien à s'applaudir; car la privation de la lumière dans un pays où la nuit dure plusieurs mois de suite pendant l'hiver, aurait .mis le comble à toutes les misères dont ils étaient accablés.

Tommy ne put s'empêcher d'interrompre ici M. Barlow. Excusez-moi, monsieur, lui dit-il, mais est-ce qu'il y a des pays dans le monde, où il règne une nuit continuelle pendant plusieurs mois de suite?

M. Barlow. — Oui, vraiment, il yen a.

Tommy. — Et comment cela se peut-il faire?

M. Barlow. — Comment se peut-il qu'il fasse nuit ici pendant quelques heures à la fin de chaque journée?

Tommy. — Comment, monsieur? c'est que sans doute cela doit naturellement arriver.

M. Barlow. — C'est ne dire aucune chose, sinon que vous

n'en savez pas la raison. Mais n'observez-vous pas ici de différence entre la nuit et le jour?

Tommy. — Il y en a une bien grande. Le jour il fait clair, et la nuit il fait obscur.

M. Barlow, — Et pourquoi fait-il obscur dans la nuit?

Tommy. — Voilà ce que je ne sais pas.

M. Barlow. — Est-ce que le soleil brille pendant toutes les nuits ?

Tommy. — Non certainement, monsieur.

M. Barlow. — Il brille donc seulement pendant quelquesunes, et non pendant les autres.

Tommy. — Il ne brille jamais dans la nuit.

M. Barlow. — Et brille-t-il dans le jour?

Tommy. — Oui, monsieur.

M. Barlow. — Q,uoi, chaque jour?

Tommy. — Oui, chaque jour, excepté seulement que les nuages nous le dérobent quelquefois.

M. Barlow. — Et que devient-il dans la nuit?

Tommy. — Il va se coucher, en sorte que nous ne pouvons pas le voir.

M. Barlow. — Ainsi donc, tant que vous pouvez voir le soleil, il n'est jamais nuit?

Tommy. — Non, monsieur.

M. Barlow. — Et tant qu'il demeure couché, jamais il n'est jour ?

Tommy. — C'est la vérité.

M. Barlow. — Et quand il reparaît?

Tommy. — Le jour aussitôt recommence. J'ai vu quelquefois le jour naître, et le soleil se lever tout de suite après.

M. Barlow. — Mais si le soleil ne se levait pas durant plusieurs mois de suite, qu'arriverait-il?

Tommy. — du'il ferait nuit pendant tout ce temps.

M. Barlow. — Voilà précisément le cas oii se trouvent les pays dont nous parlions tout à l'heure.

Tommy. — Voudriez-vous bien monsieur, je vous prie, m'en faire connaître la raison?

M. Barlow. — Je vous l'expliquerai dans un autre moment. Revenons à nos pauvres matelots.

Ayant donc fabriqué leur lampe, ils la remplirent de graisse de renne, et y allumèrent du linge effilé, dont ils avaient réuni les brins en forme de mèche. Mais ils eurent le chagrin

de voir que la graisse fut à peine fondue, que non seulement elle pénétra l'argile, mais qu'elle filtra même de tous les côiés. Cet inconvénient ne provenait d'aucune fêlure, mais de ce que la terre était trop poreuse. Instruits par celte épreuve, ils fabriquèrent une nouvelle lampe qu'ils laissèrent d'abord sécher entièrement à l'air. Puis ils la firent rougir au feu, et en cet état la plongèrent dans leur chaudron, oii ils avaient fait bouillir de la farine détrempée, jusqu'à la consistance d'une colle légère. Cette lampe ayant été soumise à l'essai, ils virent avec une joie inexprimable, qu'elle ne laissait point échapper la graisse fondue. Par surcroît de précaution, ils trempèrent dans leur colle des morceaux de linge, et les appliquèrent aux parois extérieures de la lampe. Ils en fabriquèrent ensuite une seconde pour suppléer à la première, en cas d'accident, afin que dans aucun malheur la lumière ne vînt à leur manquer. Ils crurent devoir aussi réserver pour cet usage le peu qui leur restait de farine.

Comme ils avaient soin de ramasser tout ce que les vagues poussaient sur la côte, ils avaient trouvé parmi des débris quelques bouts de cordage, et une petite quantité d'étoupe, espèce de filasse dont on se sert pour calfater les vaisseaux. Ils eurent ainsi une bonne provision de mèches ; et, lorsqu'elle vint à leur manquer, ils y suppléèrent avec leurs chemises et les grandes culottes de toile, dont se servent presque tous les paysans de la Russie. Ils entretinrent par ce moyen leur lampe toujours allumée depuis le jour qu'ils l'eurent fabriquée, ce qui arriva peu de temps après leur arrivée dans l'île, jusqu'au moment oîi ils s'embarquèrent pour leur pays.

Cependant l'hiver approchait, et leurs souliers, leurs bottes, ainsi que toutes les autres parties de leur habillement, prêts à tomber en lambeaux, allaient les exposer presque nus à la rigueur du climat. Ils furent donc obligés d'avoir de nouveau recours à cet esprit d'invention, que la nécessité réveille toujours dans les extrémités de la détresse. Ils avaient une quantité de peaux de rennes et de renards, qui ne leur avaient jusques alors servi que pour leurs lits. Ils pensèrent à en tirer un service plus essentiel. La difficulté principale était de savoir comment les tanner. Après avoir délibéré sur ce point, ils imaginèrent la méthode suivante. Ils mirent tremper durant quelques jours leurs peaux dans l'eau fraîche, pour que le poil pût s'en détacher plus facilement. Ils frot-

tèrent ensuite le cuir humide entre leurs mains, jusqu'à ce qu'il fût presque sec, et alors ils versèrent dessus un peu de graisse de renne fondue, et recommencèrent à le frotter. An moyen de ce procédé, le cuir devint doux, maniable, onctueux, et propre enfin à tout ce qu'ils en voulaient faire. Les peaux qu'ils destinaient à leur servir de fourrures, ils ne les firent tremper qu'un jour, uniquement pour les mettre en état d'être travaillées. Ils les préparèrent ensuite de la manière que je viens d'exposer, excepté seulement qu'ils se gardèrent bien d'en faire tomber le poil.

Ils se trouvèrent ainsi pourvus de tout ce qu'il leur fallait pour se faire des vêtemens. Mais alors il se présenta une nouvelle difficulté. Ils n'avaient ni alênp pour percer le cuir de leurs souliers et de leurs bottes, ni aiguilles pour coudre leurs habits. Heureusement il leur restait encore quelques morceaux de fer, et toute leur industrie pour le fabriquer. Le trou de leur aiguille fut ce qui leur donna le plus d'embarras ; mais ils en vinrent à bout avec la pointe de leur couteau qu'ils rendirent bien aiguë, et qu'ils firent ensuite entrer, en frappant, dans le fer lorsqu'il fut rouge. Pour la pointe de l'aiguille, il ne fut pas difficile de la former, en l'aiguisant sur des cailloux. Ils auraient bien voulu pouvoir se forger aussi des ciseaux pour couper le cuir. Mais comment l'entreprendre! Leur couteau du moins servit à cet usage ; et, quoiqu'il n'y eut parmi eux ni cordonnier, ni tailleur, ils taillèrent leur cuir et leurs fourrures avec toute la justesse convenable à leurs besoins. Les nerfs des ours et des rennes, qu'ils avaient trouvé le moyen de diviser, comme je l'ai dit ci-dessus, leur tinrent lieu de fîl; et, au bout de quelques jours de travail, chacun d'eux se vit pourvu d'un vêtement tout complet.

Tels sont, dit M. Barlow, les principaux détails que j'ai recueillis de cette aventure vraiment extraordinaire. Ils suffisent pour vous montrer tout à la fois à quels étranges accidens les hommes sont exposés, et quelles inventions merveilleuses la nécessité peut suggérer à leur esprit.

Tommy. — Mais dites-moi, je vous prie, monsieur, que devinrent à la fin ces pauvres gens ?

M. Barlow. — Après avoir vécu plus de six ans sur cette plage désastreuse, ils virent un jour aborder par hasard un

vaisseau, qui voulut bien se charger des trois hommes qui vivaient encore, et les transporta dans leur pays.

Tommy. — Vous ne parlez que de trois, monsieur. Et qu'était devenu le quatrième?

M. Barlow. — Il avait été attaqué d'une maladie dangereuse qu'on appelle le scorbut. Comme il était d'une humeur indolente, et qu'il ne voulut pas faire l'exercice dont il avait besoin pour guérir, après avoir langui quelque temps, il mourut, et fut enterré dans la neige par ses cotnpagnons.

Ils furent interrompus en cet endroit par l'arrivée de Henri, qui revenait de chez son père, à qui il était allé demander du blé pour ensemencer la terre de son ami. Une jeune colombe le suivait, ramassant fort adroitement avec son bec les grains qu'il laissait tomber exprès de son mouchoir.

Dans une de ses promenades avec M. Barlow, Henri avait sauvé cette colombe des serres d'un épervier qui commençait à la mettre en pièces pour la dévorer. Il avait pris un soin infini de ses blessures, et l'avait nourrie chaque jour de ses propres mains. Le pauvre oiseau, qui se trouvait alors entièrement rétabli, avait conçu une affection si tendre pour son bienfaiteur, qu'il suivait tous ses pas, allait se percher sur son épaule, se tapir dans son sein, et béqueter des miettes de pain sur ses lèvres. Tommy fut extrêmement surpris de les voir si bien ensemble; et il demanda à Henri par quel moyen il avait su rendre cet oiseau si familier. Henri lui répondit qu'il ne s'était point donné de peines particulières pour y parvenir; mais que la pauvre petite créature ayant reçu de lui des secours pendant qu'elle était malade, l'avait pris d'elle-même en amitié.

En vérité, dit Tommy, cela me paraît bien surprenant ; car j'ai toujours vu les oiseaux s'enfuir à tire-d'ailes, dès qu'on les voulait approcher. Ils sont si sauvages !

M. Barlow.— Q,uoi ! parce qu'ils s'enfuient? J'imagine que vous prendriez le même parti à l'aspect d'un lion ou d'un tigre.

Tommy. — Oh! je vous en réponds.

M. Barlow. — Et cependant vous ne vous croyez pas un animal sauvage?

Tommy ne put s'empêcher de sourire à cette question, et répondit qu'il était bien loin d'avoir de lui cette idée.

M. Barlow. — Vous voyez donc que les animaux ne sont

SÂNDFORD ET MERTON.

sauvages, comme vous les appelez, que parce qu'ils craignent qu'on ne leur fasse du mal ; et il est tout naturel qu'ils s'enfuient par le sentiment de celte crainte. Mais ceux dont vous prendriez soin, et que vous sauriez traiter avec douceur, n'auraient plus peur de vous ; au contraire, ils viendraient vous chercher, et vous prendraient en affection,

Henri. — Ce que vous dites-là, monsieur, est bien vrai ; car j'ai vu un petit garçon prendre soin d'un serpent qui vivait dans le jardin de son père. Lorsqu'on lui donnait du lait pour déjeûner, il allait s'asseoir sous un arbre, et se mettait à siffler. Aussitôt le serpent venait droit à lui, et buvait sans façon dans son écuelle.

Tommy. — Et il ne le mordait pas?

Henri. — Oh, que non ! Le petit garçon s'émancipait quelquefois jusqu'à lui donner de sa cuiller sur la gueule, lorsqu'il le voyait manger trop goulûment. Jamais le serpent ne l'a mordu.

Tommy fut enchanté de cette conversation. Comme il était au fond d'un bon naturel, et qu'il était de plus très-cu-

rieux de faire des expériences, il voulut, dès ce jour, essayer d'apprivoiser des animaux. En conséquence, il prit un gros morceau de pain et courut chercher dans la campagne quelque sujet à former. Le premier qui s'offrit à ses regards, fut un cochon de lait, qui s'était écarté de sa mère, et se roulait au soleil. Tommy ne crut pas devoir négliger une si

belle occasion de faire son apprentissage. Il s'arrêta un moment pour donner à sa physionomie l'expression la plus tendre ; puis s'avançant sur la pointe du pied, il appela d'une voix flûlée : Petit! Petit! Petit! mais le petit, qui ne comprenait pas bien exactement ses intentions, au lieu de se laisser amadouer par ces mignardises, se mit à grogner et à s'enfuir. Ingrat, lui cria Tommy, en grossissant tout-à-coup sa voix pateline, est-ce la manière dont tu dois me répondre, lorsque je veux te nourrir? Si tu ne veux pas connaître tes amis, je vais te l'apprendre. En disant ces mots, il courut vers le fuyard, et d'une main le saisit par la jambe de derrière, pour lui offrir de l'autre main le pain qu'il tenait. Peu accoutumé à une si étrange contenance, le petit animal se débattait de toutes ses forces ; et ses cris furent si pereans, que la truie, qui n'était pas éloignée, accourut à son secours, suivie de la moitié de ses camarades. Tommy, dans la doute si elle serait contente ou non des civilités qu'il faisait à son fils, trouva plus sage de lâcher le cochon de lait, qui, cherchant la voie la plus courte pour s'échapper, s'embarrassa malheureusement entre ses jambes, et le fit tomber de toute sa hauteur. Le lieu de la scène était un peu plus qu'bumide. Aussi Tommy n'eut-il pas à se plaindre de s'être fracassé les os dans sa chute : un lit de plume n'aurait pas été si douillet que le bourbier dans lequel il s'étendit. Pour comble d'infortune, au moment où. il cherchait à se relever, la truie vint trébucher étourdiment sur lui et le fit rouler avec elle dans la fange. La patience, comme on l'a déjà observé, n'était pas la vertu naturelle de notre héros. Outré d'indignation de se voir terrassé par une si vile ennemie, il s'attacha des deux mains à sa queue. Plus elle s'efforçait de lui échapper, plus il la tiraillait; et plutôt que de lâcher prise, il aima mieux se vautrer à travers toute la mare.

Au milieu de ce grave débat, une troupe d'oies vint justement à passer par le même chemin. La truie de plus en plus effrayée, et, traînant toujours l'opiniâtre Tommy sur ses talons, se jeta au milieu de la bande, qui se dispersa soudain, en agitant ses lourdes ailes. Il n'y eut qu'un jars d'une force et d'un courage au-dessus du commun de la troupe, qui, voulant se venger de l'alarme qu'on avait donnée à sa famille, fondit impétueusement sur Tommy; et, reconnaissant une place que sa culotte, en glissant, avait laissée un peu à décou-

vert, I'assailit de rudes coups de bec. C'était le moment que la fortune attendait pour ciianger de parti. Tommy, dont la valeur avait été jusqu'alors indomptable, se voyant ainsi attaqué à l'improviste par un nouvel ennemi ; et, ne connaissant pas encore l'étendue précise de son danger, laissa tout à coup la palme de la victoire s'échapper de ses mains avec la queue de la truie, et joignit ses clameurs lamentables aux criaillemens des oies, et aux grognemens des cochons. Ce triste concert alla retentir jusqu'aux oreilles de M. Barlow, qui, accourant aussitôt sur le champ de bataille, trouva son élève dans la situation la plus piteuse qu'on puisse imaginer, tout couvert de boue de la tête aux pieds, les mains, le visage aussi noirs que ceux d'un ramoneur.

Dans quel état vous vois-je ! s'écria-t»il, après qu'il eut reconnu sa physionomie à travers le masque dont elle était chargée.

Tommy. — Hélas ! monsieur, tout cela vient de ce que vous m'avez appris sur la n)anière d'apprivoiser les animaux, et de m'en faire aimer. Vous en voyez les conséquences.

M. Barlow. — Si cet accident vous est arrivé pour quelque chose que je vous aie dit, j'en aurai d'autant plus de peine. Mais étes-vous blessé?

Tommy. — Non, monsieur, je ne puis pas dire que j'aie beaucoup de mal.

M. Barlow. — En ce cas-là, vous n'avez rien de mieux à faire que d aller vous débarbouiller. Gluand vous serez un peu plus propre, nous pourrons nous entretenir à fond de votre aventure.

A son retour, M Barlow lui demanda comment s'était passé cet événement ; et lorsqu'il en eut entendu l'histoire : Je suis bien fâché, dit-il, de votre disgrace; mais je ne vois point que j'en aie été la cause. Je ne me souviens point de vous avoir jamais recommendé de saisir les cochons de lait par les pieds de derrière, ni les truies par la queue.

Tommy. — Il est vrai, monsieur ; mais vous m'avez dit que de prendre soin des animaux, c'était un moyen de s'en faire aimer. C'est pour cela que je voulais donner à manger au cochon de lait.

M. Barlow. — Voilà de bonnes intentions. Il est dommage que vous vous y soyez pris d'une si étrange manière. Le pauvre animal ne s'attendait pas d'abord à votre bienveil-

lance. Lorsque vous avez ensuite empoigné sa jambe si brusquement, il avait encore moins sujet de s'en douter. Je vous demande à vous même si vous auriez beaucoup de plaisir à un repas oii l'on vous tiendrait de force un pied en l'air.

Tommy n'eut pas beaucoup de peine à sentir le ridicule de sa conduite ; et M. Barlow reprit ainsi : Tout ce qui vous est arrivé ne vient que de votre étourderie. Avant de lier commerce avec aucun animal, vous devriez d'abord vous instruire de sa nature et de ses dispositions. Autrement vous pourriez éprouver le sort de ce petit garçon qui, voulant attraper indistinctement les mouches, fut piqué jusqu'au vif par une guipe, ou de celui qui, voyant une couleuvre endormie sur le gazon, la prit pour une anguille, et en fut mordu si cruellement, qu'il faillit lui en coûter la vie.

Tommy. — Mais, monsieur, Henri vous a parlé d'un petit garçon qui avait nourri un serpent sans en recevoir jamais aucune morsure?

M. Barlow. — Cela peut-être. Il n'y a presque point d'animaux qui veuillent faire du mal si on ne les attaque, ou s'ils ne sont pressés par la faim. 11 en est cependant dont la familiarité est dangereuse; ainsi le meilleur moyen est de ne vous jouer jamais à aucun, sans le connaître parfaitement. Si vous aviez observé ce principe, vous n'auriez jamais eu l'idée de vous mesurer avec une truie, en la tiraillant par la queue. Il est fort heureux pour vous de n'avoir pas fait votre apprentissage sur un animal plus dangereux. Vous auriez pu en être traité comme un tailleur le fut autrefois par un éléphant.

Tommy. — Oh, monsieur, racontez-moi, je vous prie, cette histoire, pour me consoler de mon infortune. Mais ayez d'abord la bonté de m'apprendra, s'il vous plaît, ce que c'est qu'un éléphant.

M, Barlow.' — L'éléphant est l'animal le plus considérable que nous connaissions sur la terre. Il est plusieurs fois aussi gros qu'un bœuf. Il croît jusqu'à la hauteur de treize, quatorze pieds, et même davantage. Sa force, comme on l'imagine aisément, est prodigieuse; mais il est en même temps d'un caractère si doux, qu'il n'attaque jamais les autres animaux qui vivent dans les forêts où il habile. Il ne mange point de chair. Il se nourrit uniquement d'herbes, de feuilles

et de bois tendre. Ce qu'il y a de plus singulier en lui, c'est sa conformation. Vous ne pouvez en prendre une idée, qu'en voyant sa figure dans une estampe où je vous la ferai observer. Son nez est un tuyau creux et de forme ronde, qu'il allonge ou qu'il raccourcit à sa fantaisie, et qu'il est libre de tourner en tout sens. C'est ce qu'on appelle sa trompe. Il la jette autour des branches qu'il veut arracher, et les brise sans effort. Lorsqu'il veut boire, il la plonge dans l'eau, et, en aspirant, il en remplit toute la cavité, puis il la recourbe en-dessous pour la porter à sa bouche, et la décharge dans son gosier. Sa bouche n'est armée, pour broyer sa nourriture, que de huit dents, quatre à la mâchoire inférieure, et quatre à la supérieure; mais de celle-ci il sort deux autres dents, qu'on appelle ses défenses, parce qu'elles lui servent à se défendre contre ses ennemis. Elles sont longues de quelques pieds, et un peu recourbées en haut. Ces deux dents dont nous tirons l'ivoire, sont si fortes qu'elles peuvent renverser les arbres, et percer des murailles.

Tommy. — Mais, monsieur, puisque cet animal est si grand et si fort, comment est-il possible de le prendre et de le dompter?

M. Barlow. — Ce serait effectivement fort difficile, si Ifcn n'y employait ceux qui sont déjà apprivoisés.

ToMMV. — Et comment s'y prend-on, je vous prie ?

M. Barlow. — Lorsqu'on a découvert une forêt qui sert de retraite à ces animaux, on y fuit une grande enceinte, fermée de tous côtés par une forte "palissade. On n'y ménage qu'une entrée avec une porte qu'on laisse ouverte; puis on lâche un éléphant apprivoisé qui va chercher l'éléphant sauvage, et l'engage insensiblement à pénétrer avec lui dans l'enceinte. Aussitôt qu'il y est entré, un homme, qui se tient tout prêt, ferme la porte. L'animal se trouvant ainsi renfermé, entre en fureur, et cherche à s'échapper en renversant la palissade. On ne lui en donne pas le temps. Deux autres éléphans apprivoisés, qu'on a choisis exprès parmi les plus forts, viennent à lui de chaque côlé, le serrent entre eux, et le frappent à grands coups de leur trompe, jusqu'à ce qu'il devienne plus tranquille. Alors un homme s'approche doucement, et lui passe un gros cable à chacun de ses pieds de derrière, et va attacher l'autre bout à des arbres. Le prisonnier demeure en cet état, seul et sans nourriture, pendant quelques jours; et, au bout de ce temps, il est devenu si docile, qu'il se laisse

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conduire sans résistance à la loge qu'on lui a préparée. II ne faut pas ensuite plus de quinze jours pour le dresser à tous les services qu'on attend de lui.

Tommy. — Voudriez-vous, maintenant, monsieur, me dire ce que l'éléphant fit au tailleur ?

M. Barlow. — A Surate, ville de l'Inde, oii les éléphan? servent aux mêmes emplois que les chevaux en Europe, il y avait un tailleurqui travaillait sur son établi, près de l'endroit oîi l'on menait chaque jour boire ces animaux. Il avait pris l'un d'eux en amitié; et toutes les fois qu'il le vo3'ait passer devant sa porte, il avait coutume de lui donner quelque chose à manger. Un jour que l'éléphant était venu, comme à l'or* dinaire, présenter sa trompe à la fenêtre pour recevoir sa petite ration, le tailleur qui s'ennuyait apparemment de cette visite, au lieu de lui faire ses présens accoutumés, imagina de It? piquer de son aiguille. L'éléphant retira sa trompe; et, sans montrer aucun signe de ressentiment, il continua sa route, et alla boire avec ses compagnons. Mais, après avoir apaisé sa soif, il ramassa dans sa trompe toute l'eau qu'elle pouvait contenir; et, lorsqu'il repassa devant la boutique du tailleur, il lui déchargea toute son eau sur le visage, avec tant de violence, qu'elle faillit le suffijquer. L'ingrat n'avait-il pas bien mérité cette peine, pour avoir violé si indignement les devoirs de l'amitié? Il la méritait sans doute, répondit Henri; et je trouve l'éléphant bien généreux de s'être contenté de cette vengeance, lorsqu'il n'avait qu'à allonger sa trompe pour le saisir et l'étouffer. Il me semble que c'est une grande honte pour les hommes, que de traiter cruellement des animaux qui leur témoignent de la confiance et de l'aflvction. Vous avez raison, reprit M. Barlow, et je me rappelle une antre histoire d'éléphant, qui est encore plus extraordinaire, si le récit en est véritable.

Un éléphant, dans un excès de colère, auquel ces animaux sont sujets, venait d'écraser sous les pieds son conducteur. La femme et les enfans du malheureux, craignant le même sort pour eux-mêmes, se mirent à fuir de toute leur vitesse pour échapper à l'éléphant. Il était près de les atteindre lorsque la femme, s'étant retournée brisquement, mit devant lui l'enfant qu'elle portait dans ses bras, en lui criant: Ingrat, tu veux donc nous détruire, nous qui depuis tant d'années avons pris soin de te nourrir? Puisque tu viens de tuer mon

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mari, ôte-moi donc la vie ainsi qu'à ces pauvres enfan». L'éléphant s'arrêta tout à coup, oublia sa fureur; et, comme s'il eût été touché de regret, au lieu d'écraser les enfans sous ses pieds, il prit l'aîné avec sa trompe, le posa sur son cou, l'adopta pour conducteur, et n'en voulut point soufTrir d'autre depuis ce moment.

Tommy remercia M. Barlow de ses deux jolies histoires, et lui promit d'être à l'avenir plus doux et plus avisé dans sa fconduite envers les animaux.

Le lendemain il descendit de bonne heure dans le jardin, pour y semer, sur un carreau de terre préparé dès la veille, le blé que Henri lui avait apporté. Son ami le secondait dans Cette opération, et l'aidait de ses avis. Lorsqu'ils eurent fini Jeur ouvrage, Tommy prenant la parole : Écoute, Henri, lui dit-il, as-tu jamais entendu l'histoire de ces hommes qui furent obligés de vivre pendant six ans dans un vilain pays, où il n'y a que de la neige et de la glace, et des ours a^amés, toujours prêts à vous dévorer?

Henri. — Oui, mon ami, M. Barlow me l'a donnée à lire cet hiver.

Tommy, — Et tu n'as pas été bien épouvanté de cette aventure?

Henri. — Épouvanté, c'est un peu fort.

Tommy. — Comirient 1 est-ce que tu aimerais à vivre dans ce pays-là?

Henri. — Non certainement. Je me trouve fort heureux d'être né dans un pays comme le nôtre, où l'on ne souffre que rarement de grands froids, et de grandes chaleurs. Mais je crois aussi qu'un homme doit savoir supporter avec patience tout ce qui lui arrive dans ce monde.

Tommy. — Ne mourrais-tu pas de désespoir si tu étais abandonné dans une si affreuse contrée?

Henri. — Je serais sûrement bien chagrin, si je m'y trouvais tout seul, d'autant mieux que je ne suis encore ni assez grand, ni assez fort pour me défendre contre des ours. Mais j'aurais beau me désespérer, cela ne me servirait de rien. Il serait, je crois, plus sage de chercher à faire quelque chose pour me secourir moi-même.

Tommy. — Cela vaudrait mieux, sans doute ; mais que feraistu?

Henrî. — Je travaillerais d'abord à me bâtir une maison, si je pouvais trouver des matériaux.

Tommy. — Mais pour bâtir une maison, il faut, ce me semble, un grand nombre d'ouvriers.

Henri. — Oui bien, si c'était une maison comme celle de ton père. Les maisons qu'habitent les paysans, ne demandent pas tant de façon.

Tommy. — Aussi sont-elles petites, malpropres et vilaines. J'aurais peur d'y tomber malade, et d'y mourir.

Henri. — Tu vois cependant que les pauvres ont pour le moins autant de force et de santé que les riches.

Tommy. — Malgré tout cela, je ne voudrais pas y demeurer.

Henri. — Tu en parles bien à ton aise. Et si tu n'en avais pas d'autre? N'aimerais-tu pas mieux encore habiter une cabane, que de rester exposé aux injures de l'air?

Tommy. — Il est vrai ; mais une cabane même, comment pourrais-tu la faire ?

• Henri. — Il ne me faudrait que des arbres et une hache.

Tommy. — Oui-da !

Henri.' — ^J'irais couper de grosses branches, et je les planterais dans la terre l'une près de l'autre.

Tommy. — Ensuite ?

Henri. — Je couperais d'autres branches plus menues, et celles-là, je les entrelacerais dans les grosses.

Tommy. — Et comment?

Henri. — Tiens, à peu près comme ces claies que je te fis remarquer l'autre jour, dont on se sert pour enfermer les troupeaux lorsqu'on les fait parquer.

Tommy. — Et tu crois que cette cabane serait assez close, pour te garantir du vent et du froid ?

Henri. — Attends-donc. Tu ne me donnes pas le temps. Il faut que je la revête en dedans et en dehors d'une couche d'argile.

Tommy. — Et qu'est-ce que l'argile ?

Henri. — C'est une terre grasse qui s'attache aux souliers lorsqu'on marche dessus et qui reste aux mains lorsqu'on la pétrit. Elle me servirait à faire une bonne muraille.

Tommy. — Je n'aurais jamais imaginé qu'il fût si aisé de se bâtir une maison. Et tu penses qu'on pourrait y habiter?

Henri. — Si je le crois ! il y a ici beaucoup de gens qui en

■ySr SANDFORD ET MERTON.

Ont de pareilles, et j'ai ouï dire qu'il n'y en avait pas d'autres dans plusieurs parties du monde.

■ ToiwMV. — Je voudrais bien essayer d'en faire une. Toi et moi, par exennple, pourrions-nons en venir à bout?

' Hknri. — Qui nous en empêcherait? Nous avons une petite hache à la maison. Pour le bois et l'argile, ils ne nous manqueront pas.

• M. Barlow arriva près d'eux en ce moment. Il venait les appeler pour faire leur lecture de la matinée. Il dit à Tommy que, puisqu'ils avaient tant parlé d'humanité envers les animaux, il avait choisi une fort jolie histoire, où il en était question, et il l'invita à venir la lire lui-même.

Je le veux bien, monsieur, répondit Tommy, car je commence à aimer beaucoup la lecture. Il me semble que depuis que j'ai appris à lire, je me trouve plus heureux. Je puis ^prendre du plaisir à ma volonté.

Je suis bien aise, reprit M. Barlow, que vous commenciez à le sentir. Un gentilhomme, puisque vous en aimez si fort le titre, peut goûter plus particulièrement que les autres cet avantage, parce qu'il a plus de temps à sa disposition. S'il veut s'élever au-dessus du reste des hommes, ne vaut-il pas mieux qu'il cherche à s'en distinguer par ses lumières que par de beaux habits, ou d'autres bagatelles, que ceux qui sont en état de les acheter peuvent avoir aussi bien que lui ? Tommy, convint de la vérité de cette réflexion, et, s'étant ffssis entre M. Bailow et son ami, il se mit à lire d'une voix claire et distincte l'histoire suivante.

9ANDF0RD ET HERTON.

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