ZACHARIE. — AFFAIRE DES ANTIPODES
CALIXTE m. — LA COMÈTE DE 1456.
« La bibliothèque de Martin V\ dit un auteur protestant, est si dépourvue de livres, qu'il prie instamment un évêque de Maestricht de lui en envoyer des parties les plus reculées de la Germa-
nie ^ »
On devrait peut-être conclure de ces paroles
4 A. Bosl,, /. c, 21.
que Martin I ^ un des plus dignes papes qui aient occupé la chaire de saint Pierre , ne reculait devant aucun sacrifice pour agrandir la bibliothèque pontificale; mais ce n'est pas là l'intention de l'auteur. Il veut faire entendre qu'on vivait à Rome dans une grande ignorance, puis- ({u'on était arrivé au milieu du septième siècle sans avoir fait de collection de livres. L'anecdote que l'on cite pour appuyer cette accusation est entièrement con trouvée. Voici les paroles du pape Martin à Amand, évêque de Maestricht :
« Nous avons fait donner au porteur les reliques des saints qu'il nous a demandées; mais, à l'égard des livres, il ne nous a pas été possible de lui en céder, notre bibliothèque en a trop perdu ; et il était si pressé de s'en retourner, qu'il n'a pu en transcrire ^ »
Ce n'est pas le Pape qui demande des livres, c'est à lui qu'on s'adresse pour en avoir; la biblio- Ihèque n'est pas sans ouvrages, bien qu'elle ait souffert dans le pillage du palais de Latran exécuté dix ans auparavant par l'hérétique Isace,
i Rcliquias saiictorum de (juibus pra;seiUlum laloi' nos adnioiiuil, ilari praîcepimus : nam codices jam cxinanili sunl à uosliâ bibliothecâ . ol unde eî dare nullatoiius habuiraus ; lianscribere autcm non poluil, iiuoniam fcsliiianlcr de bac civilale regrcdi propeiavit. (LabbC; vi, 385. F.pist. Mart ad Am. Traj.)
exarque de Ravenne ' ; mais elle n'en a point a doubles exemplaires, et le Pape ne veut pas se dépouiller des exemplaires uniques qu'il possède. Quelle transformation les textes de l'histoire subissent sous la plume de certains écrivains !.
Les reproches adressés au pape Zacharie pour avoir condamné comme hérétique un prêtre qui soutenait l'existence des antipodes ont eu plus de retentissement. Ils ne sont pas mieux fondés. Voici le fait :
Boniface , évéque de Mayence , avait envoyé plusieurs lettres au Pape pour lui demander son avis et son conseil sur la validité du baptême administré en termes barbares ou avec une forme altérée , sur la conduite à tenir avec des imposteurs qui parcouraient le pays en se disant prêtres
i Ingressus est Isacius patriciusin episcopium Lateranense, et fuit ibi perdiesoclo usque dum omnessubslanliani illam depraedarentur. (Anasl , aist. dcVilis Rom. Pont., Sever.)
ou cvéques sans pouvoir justifier leur prëtenlion, et ce qu'il fallait faire à Tégard du prêtre Virgile dont l'ambition et la singularité d'esprit répandaient le trouble dans l'Eglise d'Allemagne.
Boni face, répondant à ces diverses lettres par une seule, lui dit que la validité du baptême ne dépend pas de la vertu du ministre; qu'il ne faut baptiser que lorsque le baptême est incertain, par exemple quand il n'a pas été administré au nom des trois personnes divines; qu'il faut condamner en concile et soumettre à la règle monastique tout inconnu qui osera usurper le nom, le titre et les fonctions de prêtre ou d'évêque. Le Pape condamne ensuite le prêtre écossais Samson, parce qu'il enseignait qu'on peut devenir chrétien sans baptême et par la seule imposition des mains ; puis il ajoute :
« Vous nous avez aussi écrit, vénéré frère, au sujet de ce Virgile que nous ne savons si on doit le nommer prêtre. Parce que vous l'avez couvert de confusion en le convainquant d'erreur, il s'efforce de vous nuire en semant la division entre vous et Odilon duc de Bavière, disant que nous l'avons désigné comme successeur d'un des quatre évêques que vous avez ordonnés : c'est faux ; l'iniquité s'est menti à elle-même. Quant à sa
perverse et dangereuse doctrine , s'il est prou\ c qu'il soutient contre Dieu et sa conscience qu'il y a un autre monde et d'autres hommes sous la terre, un autre soleil et une autre lune, chassezle de l'Eglise après en avoir délibéré en concile, et déposez -le du sacerdoce. Nous avons aussi écrit au duc de Bavière de nous l'envoyer, afin de l'examiner soigneusement nous-même et, dans le cas oi^i il serait convaincu d'erreur, de le condamner selon les saints canons ^ »
Qu'arriva-t-il après la réception de cette lettre? l'histoire n'en dit rien.
Si nous en croyons l'opinion commune , le prévenu se disculpa si bien de cette accusation, qu'il devint dans la suite évèque de Salzbourg.
Scientifiquement parlant, le système des an-
^ El hoc inlinialum csl a luâ fralernà Scndila'e qiièd Virgilius illc, ncscimus si dicalur presbyter, maligiialir acWersùm te pro eo quôd confundebalur à le crroneum se esse à calholicà doclrinâ, inimissiones facieijs Odiloni duci Baïoruin ul odiuni inler le et illura seminarel, aiens quôd el à nobisessel absolulus ut unius defuncliex quatuor episcopis quos tua illic ordinavit fralernilas diœcesim oblinerot : quod nequaquain verumesl, quia menlila est iniquilas sibi. De perversà aulem et iniquà doclrinâ ejus qui coulra Deum el animani suani loculus est se clarificalum fuerit, ita eum conGleri quôd alius mimdus et alii bomiues sub terra siut, seu sol et luna, hune habilo concilie ab Ecdesià pelle saccrdotii honore privatum. AUanien et nos scribentes praîfato duci evocalorias prœnominalo Virgilio millimus litteras, ut nobis prœscnlatus et subtili iiidagalione requisitus se crroneus fuerit invenlus, canonicis sanctionibus coudeinneliir. [Act. conc. ni, 1012.)
tipodes tel que le concevait Virgile était faux : il n'y a pas sous la terre un autre monde qui soit éclairé d'un autre soleil et d'une autre lune que ceux que nous voyons, et qui soit habité par des hommes d'une nature différente de la nôtre. On comprend aussi que ce système put être exposé de manière à être contraire à l'Ecriture-Sainte, et devenir un sujet de scandale pour les fidèles : par exemple, si son auteur eût prétendu que ces autres hommes qui habitaient cet autre monde ne descendaient pas comme nous d'Adam et n'avaient pas été rachetés par le même Sauveur. Il devait donc, sous ce point de vue, exciter nécessairement l'attention de Boniface et de Zacharie. 11 est probable que si le prêtre irlandais avait dit au souverain Pontife : « La terre est ronde * ,
I M. Michclet regarde le prêtre Virgile comme le premier auteur qui ait parlé des antipodes : « Ce fut un Irlandais, dil-il, un disciple de saint Colomban , Virgile de Sahbourg, qui affirma le premier que la terre était ronde et que nous avions des antipodes. » [Ilist. de France, t. i, liv. Il, c. \). Le système des antipodes clait connu bien avant Virgile. Saint Augustin {de Civil. Dei, xvi, 9), saint Grégoire de Nysse {in Cant., Or.',<0), Laclance {Instit. divin., m, 24), saint Hiliire {in Psalm. 2, n" 23), Crigone {de Princip., ii, 3), et avant eux Lucrèce (tom. i, V. 4 0oo), en avaient fait mention.
Plusieurs rères de l'Eglise, notamment saint BasiK', saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire de Nazianze, saint Alhanasc, ont cru à la sphéricité de la terre (rbiloponon, Créa lion du monde, ni, 13), qu'avait enseignée avant eux riinc l'ancien [Uisl. nat. , tom. i, liv. ii, n° 6i) , et même Aristote(rf« Cœlo, i, U).
II n'osi pas établi aoc plai qa« VlrgHt aa» que la terre était ronde,
nous n'en connaissons qu'une partie; par-delà les mers, il est encore de vastes régions dont les habitants, rachetés par le sang de Jésus-Christ, dorment cependant à Fombre de la mort, personne ne leur ayant encore annoncé la bonne nouvelle : donnez-moi, avec votre bénédiction, les pouvoirs nécessaires , et j'irai faire connaître notre Maître jusqu'aux extrémités du monde ; » le pape Zacharie aurait probablement accueilli sa demande avec joie, lui dont le zèle éclairé et les vertus éclatantes ont mérité d'être loués par un des plus violents ennemis de l'Eglise de Rome. « Pourquoi , dit Photius , passerai-je sous silence les pontifes romains Grégoire et Zacharie, hommes d'un mérite éclatant, qui ont augmenté le troupeau par des enseignements d'une sagesse divine , et ont même brillé par le don des miracles ' ? »
Mais supposez que Virgile ait été réellement condamné , et uniquement pour avoir soutenu
il semblerait même le coniraire, parce qu'il suppose un autre soleil et une autre lune pour éclairer les antipodes.
Enfin nous ferons observer que Virgile n'était pas disciple de saint Colomban, puisque celui-ci étaitmort en Lombardie cent trente ans avant l'arrivée de Virgile en Allemagne.
Mais plùl h Dieu que les ouvrages de M. Michelet ne renfermassent que des erreurs de cette nature !
4 Pholius, apud Maii Script., vol. i, 24.
l'existence des antipodes, que ses opinions n'eussent aucun rapport avec le dogme et qu'il les eût formulées avec la clarté et la science d'Herschell ou d'Ara go , pourrait-on se servir de ce fait pour arguer l'infaillibilité du Pape 'i^ Nullement. Zacharie se serait trompé sur une question d'astronomie, mais qui a donc jamais soutenu qu'il ne pouvait pas le faire? Cette insistance des ennemis du Saint-Siége à reproduire ces vieilles objections prouvent tout simplement qu'ils ne connaissent pas la doctrine catholique. Le Pape, pas plus que l'Eglise, n'est infaillible dans ce qui n'est pas du domaine de la révélation.
Ce principe de solution s'applique pareillement à la difficulté exposée dans le paragraphe suivant, ce qui n'a pas dû nous empêcher de l'éclaircir d'une autre manière.
Nous lisons dans la Notice scientifique de M. Arago, publiée dans V Annuaire du Bureau des lonm'tvdes, 1832 :
« Lorsqu'en 1456 on vit paraître l'éclatante comète qui devait revenir dans le mois de novembre 1835, le pape Calixte en fut si effrayé qu'il ordonna, pour un certain temps , des prières publiques dans lesquelles, au milieu de chaque jour, on excommuniait à la fois les comètes et les Turcs ; et afin que personne ne manquât à ce devoir , il établit Tusage, qui depuis s'est conservé, "de sonnera midi les cloches des églises. »
La traduction est un peu libre, en voici une plus fidèle :
« Depuis que Calixte III eut été élevé au souverain pontificat, il employa tous ses soins pour réunir les premiers chrétiens contre les Turcs et arrêter les progrès de Mahomet II. Pendant qu'il sollicitait ainsi toute la chrétienté à se liguer contre cet empereur, on vit au ciel une comète chevelue qui paraissait toute en feu. Les astronomes dirent que l'apparition de cet astre présageait une peste affreuse, la cherté des vivres et quelque terrible bataille. Calixte ordonna que des prières publiques auraient lieu pendant quelques jours pour apaiser la colère divine , afin que, si réellement quelque malheur devait arrives, les Turcs, seuls ennemis du nom chrétien, en eussent à souffrir. Il ordonna, en outre , que l'on ferait des prières continuelles à l'effet de deman-
der à Dieu qu'il daignât secourir ceux qui combattaient contre les Turcs ; et, pour engager les fidèles à mieux remplir ce devoir, il accorda des indulgences à tous ceux qui réciteraient trois fois l'Oraison dominicale et la Salutation angélique, au milieu du jour, au son de la cloche *. »
M. Arago, en bon confrère, a voulu disculper les savants du quinzième siècle; mais il ne s'est pas montré historien véridique en parlant des sentiments du Pape et en blâmant sa conduite. Les astronomes décidèrent que la comète à longue chevelure rouge présageait des malheurs, cimi tnatheinaliei dicerent^ le peuple naturellement embrassa cette opinion ; Calixte seul refusa d'y croire, comme le prouve cette forme dubitative , si qiiid imminer et; mais, en homme habile, ikoulut faire tourner au profit de l'Eglise des préjugés qu'il aurait essayé en vain de combattre de front. Il invita les fidèles à la prière et aux bonnes œuvres, et leur rappela que, si l'influence des comètes était douteuse, les dangers que faisait courir au
1 Apparente deiade pCr aliquot dics comelâ erinilo et ruleo, cùiu malbcmatici ingenlem peslem, carilalcin aiinonae , magnam aliquam cladcm fulurura dicerent, ad avcricndam irani Dei Calixtus aliquol diflum supplicationibus decrevit ul, si quid liominibus iinmineret, totum idiiiTurcos chrisllani nominis boslcs couvcrleret. Maiidavit prneterca, elc, [llisl. Plaliiix., Calixl.)