II. — LE BANDIT MONTAGNARD DIVINISÉ. TS
tions propres à développer le sens de l'harmonie et le goût esthétique, veut des dieux à forme hien Jiumaine et possédant, entre autres perfections divines, celle de la beauté.
Alors sans doute commencent à apparaître les temples. Puisque les dieux ont un corps comme l'homme, il faut les loger comme l'homme. On leur bâtit donc des maisons, qui ne sont point des lieux de prière ou de réunions pieuses, mais des domiciles de la divinité. Ils n'ont donc pas besoin d'être grands. Ce sont des logis comme les autres, mais à mesure que cette coutume se répandra, et que le bien-être le permettra, on fera ces maisons plus belles que les autres, et quand Fart apparaîtra nettement dans l'architecture, ce sont ces maisons-là que J'on s'efforcera tout spécialement d'embellir.
Les survivances et résistances du type pélasge. — Nous saisissons donc dans ses grandes lignes, à travers la distance, le phénomène qui dut se passer longtemps avant l'époque historique, et même avant l'époque héroïque. La société pélasgique est submergée, puis vivifiée, par une classe de dirigeants descendus de la montagne, mais sortis précédemment de la vallée, bandits supérieurs et organisateurs, aptes au métier de gendarme comme à celui d'ingénieur, capables de patronner les cultures intellectuelles et de produire sur les imaginations un éblouissement peu à peu transformé en apothéose. La diffusion de ce type a pour point de départ Je massif montagneux de l'Olympe, et gagne peu à peu, non seulement la Grèce, mais d'autres rivages situés au delà des mers. De divers côtés se fondent des dynasties jalouses de se rattacher à Hercule. L'une d'elles va même s'établir jusqu'en Lydie, c'est-à-dire sur les frontières du monde assyrien.
Toutefois, cette expansion paraît avoir été limitée. Le type héraclide ne recouvre pas tout le type pélasge, ou tout au moins n'agit pas partout avec la même efficacité pour transformer les anciennes couches. Il est facile de conjecturer, en effet, que, si une partie de la population pélasgique se laissait dominer et imprégner par les Héraclides, une autre partie se trouvait assez
loin pour ne subir leur influence qu'à dose affaiblie, ou encore se concentrait sur des territoires privilégiés pour mieux faire front, ou enfin tàcbait de se dérober au joug par la fuite. De là des régions, comme lltalie, qui demeurent au premier stade de révolution, et, autour de FArchipel même, des points spéciau.x qui forment des centres de résistance aux entreprises des « fils de Jupiter ». LAttique, péninsule assez bien isolée, et rejetée en dehors de la grande route terrestre qui va du Nord au Sud, échappa longtemps à l'influence des grands montagnards, et c'est grâce à des confusions de légendes qu'on a pu faire de Thésée le compagnon d'Hercule. En fait, les Pélasges semblent s'être réfugiés et tassés dans le cul-de-sac de l'Attique pour fuir les Héraclides vainqueurs, comme les Ioniens devaient s'y réfugier et s'y tasser plus tard, en vertu de la même loi, pour fuir l'invasion dorienne. L'Arcadie, dont nous avons déjà parlé, fut aussi épargnée, au moins relativement, grâce à sa situation de grande vallée centrale du Péloponèse. Mais — et il faut noter le fait comme remarquable — ce mouvement de fuite et de concentration défensive parait avoir lieu précisément dans la direction de IHellespont, cest-à-dire par la route qui avait servi à l'arrivée de la race. Les îles de Lemnos ', de Thasos et de Samothrace. les rives de l'Hellespont et la pointe nord-ouest de l'Asie Mineure sont demeurées pélasgiques plus longtemps que le reste du monde grec, comme l'attestent des traditions anciennes. Les Troyens étaient des Grecs, mais des Grecs demeurés dans le moule primitif, alors cpie ce moule se brisait ailleurs. Enfin c'est dans la Phrygie, au débouché de la route arrivant de la mer Noire, que se retranche longtemps, avec persistance, le culte deCybèle, la •' grande déesse », personnification des forces productrices de la nature, et dont on fit, non point la fille, mais la mère de Jupiter. Les Phrygiens, en fait de dieux, demeurent fidèles à l'ancien régime. En musique, aussi, ils restent « vieux jeu ». Ils continuent à goûter la flûte, même après
1. Sur les Pélasges de Lemnos et leurs rapports avec l'Attique, voir dans Hérodote (vi, 137 et suivants) des anecdotes légendaires qui ont d'ailleurs besoin d'être interprétées.