V. — LE BANDIT FRUSTE ET MILITARISTE
sans doute s'étaient bénévolement inclinés devant la domination dorienne, ils conservaient leurs « droits civils », mais n'avaient nulle part à la direction de la cité. Les métiers urbains et usuels, que les Spartiates dédaignaient d'exercer, et qui supposent cependant une condition supérieure au servage, étaient naturellement de leur ressort.
Pour arriver à être vraiment forts, les Spartiates avaient besoin de changer quelcpie chose à leur formation de bandits et à devenir plus proprement des militaires: c'est-à-dire, en d'autres termes, qu"il fallait introduire dans leurs habitudes un élément de discipline peu en honneur jusque-là chez nos montagnards, comme nous avons pu en juger par le régime de « querelles » qui régnait dans les armées achéennes. Ce régime de querelles parait précisément avoir régné parmi les Doriens de Sparte durant de longues années. On conjecture que la coexistence bizarre de deux « rois » et de deux dynasties tient à la fusion de deux bandes doriennes d'abord ennemies, et même à la fusion d'un plus grand nombre de bandes, parmi lesquelles deux plus puissantes auraient finalement prédominé. On relèverait des faits analogues dans l'histoire des Aztèques du Mexique. Quoi qu'il en soit, les Doriens durent continuer longtemps à faire en Laconie ce que font aujourd'hui encore les clans albanais dans la montagne, c'est-à-dire à se déchirer entre eux, au grand péril de leur domination. C'est pourquoi Lycurgue, au retour de ses voyages, trouva, nous dit-on, « la ville pleine de trouble ». Ce Lycurgue, quel était-il?
Les lois au service du militarisme : Lycurgue. — Lycurgue incarne le courant qui s'était produit, sous la pression de la nécessité, en faveur d'une forte discipline, et la lutte contre le courant contraire, qui tendait à faire persister l'indociHté anarchique du bandit. Sparte avait besoin de lois. Mais, ces « lois », il fallait les faire accepter de façon à ce que toutes les imaginations fussent impressionnées par leur grandeur. Pour cela, ce n'était pas trop de plusieurs influences combinées.
Il y avait d'abord le prestige de l'étranger, des pays plus
avancés en civilisation que les peuplades doriennes. Lycurgue, fils d un roi de Sparte, fut d'abord un grand voyageur. C'était un homme qui, selon l'expression de Montaigne, avait <( frotté sa cervelle contre la cervelle des autres ». Il vit la Crète où il admira « les lois de Minos )>. Il vit l'Asie Mineure, où se développait la civilisation ionienne. Il vit, dit-on, l'Egypte, où il se mit à l'école des prêtres. Des légendes le font aller jusque dans l'Inde étudier la sagesse des brahmanes. Il n'était pas besoin de si longues équipées pour donner à Lycurgue uq sérieux ascendant, et le proposer pour chef aux « hommes éclairés », soucieux de mettre à profit l'expérience des autres nations. ' Il y avait ensuite le prestige de la religion. Les Spartiates, très traditionnels, étaient naturellement très religieux. Soldats, ils étaient enclins à exécuter les préceptes de la religion comme des sortes de consignes, avec une fidélité minutieuse et un esprit de scrupule qui leur étaient particuliers. Ayant habité jadis non loin de Delphes, ils conservaient, à l'égard d'Apollon et de son oracle, une dévotion justifiée par leur origine, et dont l'objet s'idéalisait pour eux par le lointain magique du souvenir. A chaque instant, les Spartiates envoient consulter l'oracle de Delphes. Ils entretiennent auprès du sanctuaire deux « Pythiens », qui sont en quelque sorte les ambassadeurs de la Cité auprès d'Apollon et de la Pythie. Il est démontré que des rois de Sparte, exploitant cet état d'âme, ont su admirablement « jouer de la Pythie ». Dans le cas de Lycurgue, la Pythie se surpassa, et décerna au législateur le titre d' « ami de Jupiter », ce qui lui fut d'un grand secours, paraît-il, pour faire accepter ses « lois ». (ix^ siècle?)
Il est indéniable que les « lois » de Lycurgue, comme celle de beaucoup d'autres législateurs, n'ont été que la consécration solennelle et la généralisation définitive de coutumes qui existaient depuis longtemps. Le fait de la « législation » marquait surfout la suppression des dernières résistances. Il incarnait le triomphe enthousiaste du « courant » que Lycurgue représentait, celui de la régularité, de la discipline, de l'unité rigoureuse.