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Guerre du J'cloponèse, I

132 LA GRÈCE AXCIENXE.

après les périodes de fondation et lorsque est atteint le « point de saturation ». Les métèques ne pouvaient donc pas acquérir de la terre, et presque tous s'adonnaient au commerce ou à Tindustrie. « Ils fournissaient non seulement des ouvriers, des artisans, des matelots, des marchands de détail, mais encore des chefs d'entreprise, des armateurs, des banquiers et des négociants. Ils se rendaient de préférence dans les cités qui pouvaient offrir un aliment à leur activité et à leurs spéculations, c'est-à-dire dans les poris de mer, les centres de grande production et les villes de gros trafic'. » C'était là, dans l'Attique, une immigration de (■ nouvelles couches », fort différente de celle des bannis de grande famille qui avaient constitué la cité politique. Les métèques étaient venus trop tard, quand c'était devenu commode et confortable. Mais aussi la cité, en tant qu'organisme, s'était, pour ainsi dire, cristallisée avant leur venue.

Les métèques étaient un peu traités par les citoyens comme les auxiliaires de la deuxième heure le sont dans les sociétés coopératives par les fondateurs de celles-ci. On veillait à ce qu'ils ne devinssent pas trop forts. La<( musique ^ » et la gymnastique — c est-à-dire ce qui peut rendre trop persuasif ou trop vigoureux — leur étaient interdites comme aux esclaves ; mais ils profitaient de la sécurité procurée par les chefs de la cité, contribuaient à enrichir celle-ci par leurs affaires, payaient des taxes spéciales, et enfin devaient le service militaire comme auxiliaires Presque tous habitaient Athènes ou les environs du port. Leur présence, grâce à leur travail, était un nouvel élément de prospérité matérielle.

L'élaboration d'une bourgeoisie : le rôle de Selon. — De tout ce qui précède, il résulte qu'Athènes, immédiatement au-dessous de sa « noblesse », avait vu croître une bourgeoisie. Cette bourgeoisie, comme dans toutes les sociétés où l'on gagne de l'argent dans les affaires, comportait une forte proportion d'hommes nouveaux, inconnus, dont les pères n'avaient pas fait figure dans

1. Paul Guiraud, Études économiques sur l'antiquité, p. 134. Hachette.

2. Rapiielons que ce mot signifii' renseigneinent intellectuel.

vu. — UN COIN d'IOME EN ATTIQUE. 153

les annales du pays, et le terme d'eiqjalridcs, servant à désigner la vieille aristocratie, dut naître précisément à l'heure où ceux qui avaient « d'illustres ancêtres » éprouvèrent le besoin de se distinguer de ces nouvelles couches en train de s'élever progressivement jusqu'à eux.

Mais l'exemple est contagieux, et du reste certaines nécessités parlent haut. On vit donc des eupatrides faire du commerce, et se mêler à la foule des '< parvenus ». Ces hommes d'initiative possédaient un" pied dans les deux camps, et cette circonstance, jointe à une véritable supériorité individuelle, pouvait leur donner beaucoup d'empire sur tout le monde. Tel fat précisément le cas de Solon (6i0-559).

Solon descendait de Codrus,^ dit-on, ce qui ne l'empêcha pas de se livrer au commerce pour réparer les brèches de sa fortune. Comme négociant, c'était un homme de progrès; comme eupâtride, c'était un homme de tradition. Il sut être populaire et, notamment, prendre en main la cause des débiteurs endettés sans se mettre à dos l'aristocratie qui, par l'archontat dont elle avait le monopole, continuait à détenir le pouvoir.

Les pauvres réclamaient le partage des terres. Le socialisme, chose très ancienne, séduisait les pjiolétaires athéniens comme il devait en séduire bien d'autres. Solon, investi par la confiance unanime d'un pouvoir législatif, ne céda pas à ces revendications. Il fit décréter seulement l'annulation des dettes présentes, et décida l'aristocratie, débordée en fait par le progrès des « nouvelles couches », à partager désormais le pouvoir avec celles-ci.

Mais ce partage n'était pas égal. Il tenait compte des transitions nécessaires, et la constitution élaborée par Solon faisait preuve à la fois de la modération du législateur et de son ingéniosité pour ainsi dire artistique. Solon élait poète, moraliste, donneur de conseils. Son intelligence à la fois théorique et pratique avait mûri sous l'influence des mêmes causes qui faisaient mûrir à Milet celle d'un Thaïes. C'était l'homme fin, mesuré, cultivé, avide des nouvelles de la place publique, mais aussi des connaissances qui satisfont une curiosité plus haute, instruit de

lo4 LA GRÈCE ANCIENNE.

ce qui se passe ailleurs et de ce qui sest passé en d'autres temps, rusé au besoin, et contrefaisant le fou pour exhorter les Athéniens à reprendre Salaniine, afin déluder la loi qui, à la suite dexpéditions désastreuses, défendait d'en proposer le renouvellement; correspondant avec les intellectuels de Tlonie. blâmant le poète Mimnerve. de Colophon, qui désirait ne pas vivre au delà de soixante ans, et ripostant que, jusqu'à quatre-vingts ans, lexistence lui semblait digne d'être vécue ; déclarant enfin, sur la fin de sa vie, qu'il « apprenait tous les jours quelque chose ». Cet homme donc était tout indiqué pour donner à la crise athénienne une solution « élégante )». C'est ce qu'il fit dans sa fameuse constitution.

Les Athéniens étaient divisés en phratries, sortes de clans très anciens. Solon les divisa en quatre classes, par ordre de richesse, accordant à toutes des attributions politiques, mais de façon à proportionner l'intervention de chaque classe dans les affaires de la Cité, au degré d'importance matérielle qu'elle représentait réellement.

Ces quatre classes, établies d'après le revenu, étaient les pentacosiomédimnes, les chevahers, les zeugites et les thètes. Les pentacosiomédimnes, dont le revenu était au moins de 500 médimnes — 200 hectolitres de blé — avaient l'archontat, les grandes charges et les commandements militaires. Us avaient aussi l'Aréopage qui. depuis l'archontat annuel, se recrutait parmi les archontes sortants. Les chevaliers avaient un revenu de 300 médimnes, revenu jugé nécessaire pour l'entretien d'un cheval; ils exerçaient des charges secondaires. Les zeugites possédaient un revenu de 150 médimnes, correspondant à la propriété de celui qui peut détenir un attelage de bœufs. Ils exerçaient des charges inférieures. Ces trois premières classes devaient le service militaire gratuit. Les thètes étaient les citoyens sans revenus, ou de revenu insignifiant. Us avaient le droit de prendre part à l'assemblée du peuple et de siéger dans les tribunaux. Ils ne payaient pas d'impôts et recevaient une solde à la guerre.

La fortune seule, et non la noblesse, déterminait dès lors le

vil. — u\ COIN d'ionie en aïtique. 155

degré d'influence politique. Il est très probable que la plupart des eupatrides avaient su se maintenir dans la classe supérieure, grâce aux propriétés rurales qui ne se vendaient guère, et « restaient dans la famille ». Mais des morcellements, depuis plusieurs siècles, avaient évidemment eu lieu, car la terre, dans les sociétés où des gens travaillent et s'enrichissent, est un objet de placement. Or, une preuve que le travail était en honneur à Athènes, c'est une loi de Solon ordonnant que chaque citoyen ait un métier et en apprenne un à son fds. Il faut remarquer aussi que les poursuites pour dettes faisaient passer des propriétés de mains en mains. Enfin, une loi de Solon, accordant la liberté de tester au père sans enfants, achève de montrer l'évolution économique en train de battre en brèche les traditions familiales, -^^es eupatrides, nobles de vieille roche, étaient donc légalement obligés de fraterniser avec une « noblesse d'argent », et les deux noblesses réunies étaient obligées de compter avec le peuple. Le pouvoir des archontes et celui de l'Aréopage, vers cette époque, diminuent sensiblement. Le gouvernement appartient à l'assemblée du peuple dirigée en fait par le Sénat. Celui-ci se recrutait parmi les trois premières classes. Les sénateurs devaient avoir trente ans — et non soixante comme à Sparte, signe d'un état social moins conservateur — et on les renouvelait chaque année.

La jalousie démocratique éclate dans tous les détails de ces institutions, qni morcellent atlentiveiiient le pouvoir, et ont soin de le déléguer toujours à plusieurs j)6rsonnes ensemble. Toutes les démocraties en sont là, parce qu'aucune supériorité traditionnelle ne s'impose, et qu'on garde un rancunier souvenir, grossi par la légende, des maux qu'on a endurés de la part des rois et des noblesses de jadis. Mais cette jalousie n'empêche pas le peuple, par moments, de se jeter dans les bras dun « tyran », dont on excuse la tyrannie en proclamant bien haut qu'elle incarne le pouvoir du peuple, ou encore dont la tyrannie se dissimule en n'arborant aucun titre, et en prenant le caractère dun pouvoir de fait, dû à l'obéissance spontanée des uns et à la terreur des autres.

Ia6 LA GRÈCE ANCIENNE.

Un « roi des montagnes » et ses descentes dans la ville : Pisistrate. — Nous avons dit que la discorde entre familles d'eul^atricles favorisait Tascension du peuple. Ces discordes dataient de loin, et prolongeaient les fameuses « querelles » homériques entre « meneurs d'hommes » rivaux. Et les meneurs d'hommes, jaloux; d'utiliser ce talent de la persuasion et de la séduction amicale cjue nous avons constaté chez eux, cherchaient à se faire un clan, non seulement parmi les autres eupatrides, leurs pairs, mais encore parmi la bourgeoisie nouvelle et le peuple. En cas de lutte civile, Solon avait édicté une loi fort ingénieuse : tous les citoyens étaient tenus de prendre parti. Il pensait assurer le triomphe du bon sens. Avant Solon, déjà, un ambitieux du nom de Cylon avait tenté de s'emparer de la citadelle. Il avait échoué, précisément parce que tout le monde ou à peu près s'était mis contre lui. iMais un certain Mégaclès ayant, à cette occasion, recouru pour perdre Cylon à une violation du droit d'asile, cette impiété avait attiré, contre les parents de Mégaclès, la vendetta des parents de Cylon. Solon avait été obligé d'intervenir, et de provoquer une sentence qui avait banni les parents de Mégaclès.

Cet exemple montre le constant péril que courait l'ordre public à Athènes. Les clans rivaux avaient fini par se répartir en trois groupes : les pédiéens, ou gens de la plaine, les parai iens, ou gens des rivages, et les diacriens, ou gens de la montagne.

Ces derniers, vers l'époque de Solon, avaient pour chef Pisistrate. L'existence de cet homme, eupatride populaire, et dont la famille se vantail de descendre de Nestor, réalise admirablement le type du bandit grec civilisé, et permet de se représenter, d'une façon approximative, quel avait dû être le rôle des grands bandits civilisateurs à l'époque mythologique ou héroïque. Pisistrate, « roi des montagnes >k lutte avec acharnement contre les gens de la plaine, comme Jupiter, roi de l'Olympe, avait lutté contre les Titans de Thessalie. Pisistrate a des hauts et des bas. Il fait des entrées victorieuses à Athènes, puis en est chassé, il est traduit devant l'Aréopage, est obligé de « gagner le maquis », ^i<^ d'où il redescend après des négociations qui témoignent des in-

vu. — rx COIN d'iONIE en ATTIOlE. 137

telligences conservées par lui dans la plaine. Les clans des prdiéens et des paraliens se coalisent contre lui, puis ils se divisent. A nn moment, son ennemi Mégaclès lui propose sa fille en mariage. Les factions semblent se réconcilier, et Pisistrate reparaît triomphant dans les rues d'Athènes ; puis, changement à vue ; Pisistrate s'exile cette fois à Erétrie, dans l'Eubée; mais il ne recule cjue pour mieux sauter, car il rentre bientôt à Athènes, d'où ses rivaux, les Alcméonides, s'en vont alors. Cet homme connaît la ruse, comme Solon. Il se fait passer, non pour fou, mais pour blessé, et, lors de sa première tentative, profite de la pitié excitée par ce stratagème pour se faire donner une garde, bon atout pour qui vise à la « tyrannie ». Bref, après bien des vicissitudes, Pisistrate l'emporte définitivement et, sans être revêtu d'aucun titre qui lui confère le pouvoir, il devient à Athènes « l'homme qui fait ce qu'il veut » (560-527).

La popularité de Pisistrate est donc immense, mais ses brillantes initiatives expliquent l'admiration qu'on lui voue. Il crée une marine puissante; il prend Sigée,sur l'Hellespont, auxMytiléniens, ce qui assure à Athènes la « route du blé » ; il ouvre des routes d'Athènes à Phalère et aux cantons ruraux ; il établit des aqueducs souterrains pour amener dans la ville l'eau des collines voisines; il commence la construction du Parthénon, du temple d'Apollon, de celui de Jupiter Olympien. Avec tout cela, le grand homme, dans ses procédés, reste un peu bandit. Pour conjurer un retour agressif des clans rivaux, il s'est fait livrer en otages les fils des principaux citoyens et les a relégués sous bonne garde dans l'Ile de Naxos.

Le " roi des montagnes » promoteur de travaux et protecteur des arts : la tragédie. — Ce roi des montagnes, bien qu'il ne descende pas du Parnasse, est un lettré. Il fait rassembler, copier et réciter les poèmes d'Homère, appelle auprès de lui Anacréon et Simonide. Enfin, il compte parmi ses clients un montagnard du nom de Thespis qui, sous son bienveillant patronage, est en train de créer tout simplement un « genre » littéraire nouveau, destiné à devenir immortel. La tragédie apparaît.

Nous avons montré, en parlant des Doriens, le rôle que jouait chez eux la poésie lyricpie, interprétée par des chœurs. Ces chœurs florissaient notamment à Sicyone, ville du golfe de Corinthe où l'ancienne population ionienne s'était fondue avec les Doriens. Épigène, poète de cette ville, avait donné un grand éclat aux chœurs qui célébraient Dionysos (Bacchus). La vogue de ces chœurs avait atteint l'Attique, et, comme ils venaient d'un pays à langue dorienne, c'est dans ce dialecte que les Athéniens, quoique ioniens de race, chantaient les louanges du

dieu.

Ces fêtes de Bacchus se trouvaient naturellement unies aux divertissements des vendanges. Les productions arborescentes sont les plus attrayantes des productions agricoles, et la culture de la vigne est la plus attrayante des cultures arborescentes. Or, le moment où cet attrait atteint son maximum est celui où l'on récolte le raisin pour en faire le vin. Et l'on conçoit que la joie des récoltants se traduise alors, un peu partout, par des manifestations de gaieté bruyante. La fête des. vendanges, sans qu'il soit presque besoin de jouer sur les mots, produisait donc une « ivresse » particulière.^ Les bacchantes en sont la preuve. Nos vignerons athéniens — et bien d'autres — chantaient et dansaient devant leurs cuves pleines, et, comme cet épanouissement se complic£uait d'une solennité religieuse, deux éléments, l'un grave, l'autre bouffon, se mêlaient dans ces fêtes. Tantôt les danses étaient graves, parce que l'idée religieuse dominait; tantôt elles étaient folâtres, parce que la joie emportait tout. De là, dans un même œuf pour ainsi dire, deux germes : celui de la tragédie et celui de la comédie.

Pour développer ces germes, et donner à ces fêtes un cachet littéraire qui les élevât au-dessus d'une simple réjouissance plus ou moins grossière, il fallait un patronage intelligent. Il fut fourni par Pisistrate et les autres Athéniens, riches, instruits, avisés. C'est alors que les descendants des « illustres bannis » eurent l'occasion de déployer cette finesse de goûts élaborée pendant de longues générations, et que les richesses dues à la prospérité croissante de l'Attique purent s'employer artistement.

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