VII. — UN COIN n'iONIE EN ATTIOUE
jDOser quelque chose, mais en passant par rintcrmédiaire du Sénat. Dix citoyens, élus à cet elfet, étaient spécialement qualifiés d' « orateurs ». Ils avaient, comme les magistrats, le droit de parler avec une couronne de myrte sur la tête. Comme les assemblées étaient fréquentes, et que les sujets de discussions n'étaient pas toujours bien intéressants, il arrivait que beaucoup de citoyens s'abstenaient de se rendre à l'agora. On les faisait rabattre alors par des esclaves scythes, qui formaient la police d'Athènes, et qui marquaient les retardataires avec une corde peinte en rouge. Il y avait des peines pour ces retardataires, et il était défendu de quitter l'assemblée avant la fin de la séance. Mais, en définitive, l'Athénien, malgré ces essais de fuite, employait un temps énorme à remplir ses devoirs de citoyen. Et ce n'était pas seulement le pouvoir législatif qui accaparait son temps. C'était encore le pouvoir judiciaire.
Vers cette époque, en effet, parait s'organiser le fameux tribunal des héliastes, que le poète Aristophane devait railler dans ses Guêpes.
Ce tribunal ne comprenait pas moins de cinq mille membres tirés au sort et divisés en dix sections qui jugeaient à tour de rôle. Parfois l'on réunissait plusieurs sections, et l'on voyait un procès plaidé devant un tribunal de quinze cents juges. Cette multiplicité était une précaution contre la vénalité. Les héliastes connaissaient d'un certain nombre de causes graves et des délits politiques. Chaque juge, pour sa journée, recevait une indemnité de trois oboles. C'en était assez pour séduire beaucoup de citoyens pauvres et paresseux — sobres d'ailleurs comme on l'est dans ces pays — et qui trouvaient ce métier fort agréable. De là cette passion de jugei\ qui venait tout simplement du désir de vivre sans rien faire. Mais ce triobole, aumône déguisée de politiciens au peuple, constituait en revanche une lourde charge pour les finances de la Cité.
Cette même jalousie démocratique amena Clisthènes à créer ou à régulariser V ostracisme. L'ostracisme n'était pas un bannissement pénal. Celui qui en était victime n'était pas poursuivi pour un crime déterminé. On chassait de la cité, par l'os-
tracisme, les citoyens qu'on jugeait dangereux à un titre quelconque, ne fût-ce que par leur popularité ou leurs succès. C'était une défense préventive contre les tyrannies éventuelles. Il fallait six mille suffrages au moins pour que l'exil fût prononcé. L'exilé devait s'en aller pour dix ans. Il gardait la propriété et même l'administration de ses biens. Plusieurs des plus illustres Athéniens, dans le siècle qui suivit, furent les victimes de cette méfiance, dont le résultat fut de priver souvent la cité de ses meilleurs défenseurs.
L'administration de Clistliènes fut troublée par des démêlés avec Sparte. Celle-ci, ensaqualité de cité restauratrice, espérait trouver en son protégé une docilité qu'elle ne trouva pas, et Cléomène marcha de nouveau sur Athènes. Comme Hippias, Clistènes s'enfuit sans résister, et Cléomène, entré dans la ville, bannit sept cents familles athéniennes. Mais une réaction se produisit, et le roi de Sparte, devant un soulèvement, dut quitter Athènes. Il voulut se venger en protégeant Hippias, qu'il avait fait bannir. Le fils de Pisistrate vint à Sparte, espérant que les Spartiates le restaureraient comme ils avaient restauré Clisthènes. Mais, tout bien compté, les Lacédémoniens renoncèrent à ce jeu d'intervention, et Hippias, désappointé, se retourna vers les Perses. Des événements graves faisaient prévoir que l'intervention, de ce côté, ne se ferait pas attendre.
Athènes dans la querelle de l'Ionie : les rancunes perses. — Il faut bien se figurer, pour comprendre les guerres médiques, la répercussion de l'invasion perse en lonie sur les intérêts d'Athèues. Les Perses et Mèdes étaient des continentaux, et des continentaux frustes, des patriarcaux fraîchement issus de pasteurs, dont la domination inexpérimentée, étendue sur des ports maritimes, avait pour effet de paralyser et de ruiner ceux-ci. La même invasion brisait le chapelet de comptoirs établi par les Milésiens le long des rives des Dardanelles, du Bosphore et de la mer Noire, et les cités ioniennes dont Milet était l'entrepôt pâtissaient forcément de l'état de choses. Les deux rivages de l'Archipel, en un mo't, étaient solidaires, et tout
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ce qui jetait le trouble à Milet, Éphèse, Phocée, etc., jetait par contre-couple trouble à Athènes. En outre, il ne faut pas oublier que cette dernière cité était la métropole de toutes les cités ioniennes, métropole sans pouvoir, nous l'avons dit, mais conservant ce prestige religieux dont nous avons parlé. D'une part, les cités ioniennes vaincues se tournaient tout naturellement vers Athènes. D'autre part, les Athéniens, à la nouvelle des désastres de l'Ionie, éprouvaient un sentiment analogue à celui qui éclaterait en France si l'on apprenait un massacre de Canadiens français par des hommes d'une autre race. Ce sentiment, à Athènes, devint de la colère lorsque l'Ionie révoltée, après un moment d'espérance, fut violemment remise sous le joug de ses vainqueurs.
Milet, quoique soumise par les Perses, avait pour chef local un « tyran », Aristagoras. Celui-ci, ayant entrepris de rétablir des bannis dans l'île de Naxos, et s' étant fait prêter pour cela deux cents vaisseaux par le satrape de Sardes, Artapherne, échoua dans son expédition. Craignant la colère du satrape, Aristagoras risqua le tout pour le tout, et insurgea l'Ionie. En même temps, il demandait des secours à Sparte et à Athènes : à Sparte, à cause de la réputation militaire des Spartiates; à Athènes, parce qu'elle était la métropole des cités ioniennes. Cléomène, roi de Sparte, eut avec Aristagoras un court dialogue qui montre bien le rôle que jouait dans la société grecque la proximité de la mer : « Combien y a-t-il de chemin entre la mer et la capitale des Perses? — Trois mois de marche. — Alors vous sortirez dès demain de notre ville. 11 est insensé de proposer aux Lacédémoniens de s'éloigner à trois mois de marche de la mer ».
Les Athéniens furent plus aventureux ou plus généreux. Ils envoyèrent des troupes aux Ioniens. L'insurrection fut un instant victorieuse. Sardes fut prise et brûlée. Mais l'immense empire des Perses pesait trop de tout son poids sur la minuscule lonie. Celle-ci fut écrasée et la prise de Milet par les Perses excita chez les Athéniens une profonde douleur. Le poète Plirynicus, un des premiers successeurs de Thespis, mit l'événement en
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tragédie, et fit couler tant de larmes que les magistrats le firent condamner à une amende de mille drachmes pour avoir représenté un désastre national.
Le roi des Perses était alors Darius. Il voulut se venger des Athéniens. Auprès de lui se trouvaient d'ailleurs des bannis grecs — on remarquera une fois de plus le rôle de ces bannis — notamment Hippias, fils de Pisistrate, qui voulait se servir des Perses pour rentrer à Athènes, et les Aleuades de Thessalie, qu'inspiraient des motifs analogues. Les Perses étaient d'ailleurs ijortés, une fois maîtres de l'Ionie, à incjuiéter le rivage occidental de l'Archipel, pour que celui-ci ne continuât pas à les inquiéter eux-mêmes. Une première expédition fut décidée, mais n'arriva pas à destination. L'armée de terre fut battue par les Thraces, et la flotte fut en grande partie détruite par une tempête en doublant le promontoire du mont Athos.
Dès cette première épreuve éclate la faiblesse militaire des Perses. Les armées de ce peuple se ressentaient de la horde issue de la steppe. Elles n'avaient de puissance que par leur masse et n'évoluaient à l'aise que sur les grands plateaux de l'Asie. Les historiens ne dénient pas aux Perses le courage, mais seulement la tactique, c'est-à-dire la façon de s'adapter aux lieux, d'utiliser les armes et de former les rangs dans le combat. Pour la force musculaire, les Grecs, soumis à l'entraînement que nous connaissons, étaient également supérieurs. Enfin, les Perses n'avaient qu'une flotte improvisée, montée soit par des continentaux incapables, soit par des contingents réquisitionnés chez des peuples tributaires, tels que les Phéniciens et les Cariens, contingents peu homogènes et probablement peu zélés. Qu'on se figure des Tartares qui n'auraient pas eu le temps de devenir des Turcs, et qui entreprendraient de diriger un organisme relativement civilisé : voilà les Perses de Darius.
L'individualisme des cités grecques devant l'invasion; les Thermopyles. — Les guerres médiques ne sont pas la lutte de l'Asie contre la Grèce, mais de la horde médo-perse contre quelques cités de la Grèce. Constatons en effet, une fois de plus, que
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« raiiarchie grecque », autrement dit rémiettcment des cités et leurs querelles de voisine à voisine, fit sentir son influence en cette occasion comme en bien d'autres précédentes. Nombre de cités accueillirent favorablement les hérauts envoyés par Darius pour demander « l'eau et le feu », autrement dit une sorte d'hommage à la lointaine souveraineté perse. Ces cités ne voyaient aucun intérêt à se mêler des querelles de l'Ionie et aucun inconvénient à reconnaître une souveraineté qui pouvait difficilement les atteindre. Elles tiraient leur épingle du jeu et n'étaient pas fâchées, en définitive, de voir l'orage tomber sur les cités récalcitrantes. Ce qu'il y a de remarquable dans cette phase célèbre de l'histoire grecque, c'est le rapprochement qui se fit entre Sparle et Athènes^ deux cités peu sympathiques l'une à l'autre, et la façon identique dont elles reçurent les sommations de Darius.
Pour Athènes, les raisons de la résistance éclatent assez. Pour Sparte, elles s'expliquent différemment. Il faut se rappeler ce que nous avons dit de Vliégémonie acquise par les Spartiates sur tous les peuples doriens. Ces guerriers de race et de système, merveilleusement entraînés à la lutte et habitués à la domination, entourés d'autres cités qui subissaient leur prestige et avaient les yeux fixés sur eux, ne pouvaient supporter l'idée de rendre à n'importe qui un hommage quelconque. Ce n'était pas dans la fierté de leur caractère, tel qu'il résultait de leur formation. En outre, l'aristocratie dirigeante de Sparte comprenait fort bien que laisser écraser Athènes, c'était exposer tôt ou tard le Péloponèse à une formidable invasion dont leur suzeraineté se ti'ouverait mal.
Sparte conclut donc alliance avec Athènes, et bien que ses troupes dussent être absentes à la première bataille, ce rapprochement eut un énorme effet moral. Il délivra d'abord les Athéniens d'une ennemie séculaire, l'île d'Égine, à c[ui Sparte imposa d'office une garnison. En second lieu, des cités moins importantes, entraînées par ce double exemple, entrèrent dans la ligue, et les Athéniens, se sentant appuyés, mirent plus de cœur à l'organisation de la résistance. C'est ce qui permit à
leurs dix mille hommes, commandés par Miltiade, et renforcés de mille Platéens, de s'avancer plus tranquillement contre les cent dix mille Perses débarqués à Marathon , sur les indications d'Hippias, par Datis et .\rtapberne. La tactique grecque triompha, et les Perses furent vaincus. Les Spartiates, qu'une superstition relative à la lune avaient empêchés de partir plus tôt, arrivèrent le surlendemain pour constater la victoire (490).
Les Perses, naturellement, cherchèrent à réparer le désastre en augmentant, dans la balance, le poids du seul élément qui pouvait faire leur supériorité : le nombre. Leur nouveau roi, Xerxès, mit sur pied, s'il faut en croire l'historien Hérodote, des armées fantastiques. L'ensemble des combattants de terre et de mer, avec les matelots, manœuvres et domestiques, se serait élevé à cinq millions d'hommes. Même en faisant la part de l'exagération, il reste évident que les armées perses furent immenses relativement au petit nombre des Grecs. Quarante-six nations, dit Hérodote, étaient représentées dans cet amoncellement d'hommes, dont beaucoup, sans doute, ne méritaient pas le nom de soldats. On cite de Xerxès des traits bien orientaux. Il fit fouetter l'Hellespont (les Dardanelles) pour punir la mer d'avoir démoli un pont. Puis, quand l'armée franchit les ponts restaurés, ce monarque, la voyant défiler, dit, avec une mélancolie digne de Salomon : (( Je pleure sur la brièveté de la vie humaine, en pensant que, de cette foule immense, pas un seul homme n'existera dans cent ans. » Le roi avait employé des milliers d'hommes à percer l'isthme du mont Athos, travail qui nous semble absolument inutile et ridicule, et qui nous montre combien sa flotte inexpérimentée avait besoin de suivre la côte en évitant les moindres contours périlleux.
Cette seconde guerre médique comprend trois actes : les Thermophyles, Salamine, et la journée décisive de Mycale et de Platée.
Les Thermopyles sont un défilé situé au point où les monts de Locride, prolongement méridional de la chaîne du Pinde, se rapprochent de la mer, ne laissant qu'un étroit passage aux