SOLIMAN DEVANT VIENNE
Depuis l'an 1526 jusqu'à l'an 1530.
Tandis que Charles-Quint, mes jeunes amis, traitait avec tant de rigueur son royal captif à Madrid, il témoignait les plus grands égards au connétable de Bourbon qui s'était rendu en Espagne pour y recevoir le prix de ses honteux services. Sans crainte d'honorer la trahison dans la personne du traître, l'empereur s*avança à sa rencontre hors des portes de Tolède, où il se trouvait alors, l'embrassa à la vue de tout le peuple, et l'accompagna lui-même jusqu'à l'appartement qu'il lui avait fait préparer dans le palais qu'il habitait ; mais si Bourbon était ainsi accueilli par ce monarque , il s'en fallait bien que la nation espagnole,
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dont le caractère est noble et génëreux, vît avec la même faveur un homme qui avait trahi lâchement son roi et causé le malheur de sa patrie; car il n'y a rien de plus odieux que le crime de celui qui porte les armes contre le pays où il est né, et se déclare ainsi Tennemi de ses frères et de ses parents. Aussi Charles ayant ordonné à un seigneur castillan, nommé le marquis de YiLLENA, d'offrir son palais au connétable pour qu'il Thabitât avec la suite nombreuse qui convenait à son rang : « J'obéinii à Votre Majesté, répondit noblement ce seigneur, puisqu'elle m'ordonne de recevoir le duc de Bourbon ; mais je la supplie humblement, aussitôt qu'il aura quitté ma demeure, de permettre que je la brûle entièrement, afin qu'un homme d'honneur n'habite point une maison que la présence d'un traître aura souillée. » Ces belles paroles déplurent à Charles, mais elles font assez connaître le mépris que Bourbon avait encouru par sa perfidie.
Cependant, mes bons amis, il faut que
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la prospérité produise sur les hoDimes même dont Tânie est le pkts élevée, une sorte d'ivresse insurmontaUe , puisque Charles-Quint , que sa oaissance et soa. heureuse destinée avaient rendu le plus grand.monarque du monde, ne fât poînfi encore satisfait du haut degré de puissance qu'il avait atteint. Tandis que la victoire de Pavie humiliait son rival et ne permettait plus qu'aucun prince de l'Europe osât se mettre en balance avec lui, il apprenait qu'une poignée de ses sujets, sous la conduite de Fernand Cortès et des audacieux Pizarres, venaient de conquérir en Amérique des royaumes plus étendus que l'Europe entière, ainsi que vous avez pu le lire dans une autre histoire. Eh bien, ces constantes faveurs de la fortune, comme il arrive le plus souvent , ne firent que rendre l'empereur plus insatiable, et non content encore d'une si vaste puissance, il chargea le duc de Bourbon de dépouiller François Sforce du duché de Milan qu'il lui avait donné peu d'années auparavant, sous prétexte
soLniAN vgfAVf ymama. 2lt que ce duc avait embrassé secrètement le parti de ses ennemis. Ce prince infor^ tanéy le dernier de sa famille qui porta Je poids de la couronne dueale , alla finir ses jours dans Fobscuritë, et diepuis ce temps la Lombardie ne cessa plus d^ appartenir à la maison d'Autriche, qui la. possède encore aujourd'hui.
Mais si Charles-Quint semblait avoir atteint 9 par un heureux concours de circonstances, le comble de la gloire et de la puissance, il ne faut pas croire pour cela que son règne ait été plus paisible ou plus heureux peur les peuples soumis à sa domination. A peine François I** eut-il recouvré sa liberté, que le ressentiment de sa captivité et l'arrogance de Charles firent éclater entre eux de nouvelles guerres dont le théâtre ne fut plus seulement en Italie, mais en Espagne , dans les PaySf-Bas et en Allemagne.
En même temps cette dernière contrée, où la réforme religieuse prêchée par Luther était devenue une source de trou-
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hlesj voyait des maux de toute espèce fondre sur elle ; tantôt c'étaient les paysans de Souabe, qui^ forçant de se mettre à leur tête un brave chevalier, appelé GoETZ DE Berlich! NGEN, sumommé ce la Main dé Fer » (parce qu'il avait ainsi remplacé sa main droite perdue dans une bataille), se révoltaient contre leurs sei* gneurs, qu'ils accusaient de les traiter avec trop de dureté, et brûlaient les villes et les châteaux. Tantôt, c'étaient d'autres forcenés qui, excités par lesprédica* tions d'un fougueux luthérien nommé Carlostadt, couraient d'église en église , déchiraient les tableaux, brisaient les statues des saints, et renversaient les autels en criant à l'idolâtrie. Dans une autre province d'Allemagne , un fanatique appelé MuNCER , se disant prophète de Dieu^ ameutait la populace , en annonçant qu'il était appelé à fonder le royaume de Jésus-Christ sur la terre, et donnait à ceux qui le suivaient le titre d'AwABAP- TiSTES, prétendant que ce n'était point aux petits enfants que l'on devait donner
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ce sacrement , comme le font les chré* tiens, mais aux hommes en âge de raison^ pour la remission de leurs pêches. Sous ce prétexte, ils parcouraient les YÎUeSy armés d^épées nues, poussant des hurlements féroces, et criant de toutes leurs forces : « Repentez-vous, et soyez rebap* tises. >i II fallut, pour mettre un terme aux désordres et aux pillages de ces fu* rieux, que les princes et les seigneurs allemands prissent les armes contre eux ; le prétendu prophète Muncer, tombé entre leurs mains, après un massacre effroyable de ses partisans, fut mis à mort; Carlostadt, réduit à s'enfuir en Suisse, mourut misérablement; et ce fut seulement après de longs combats où coulèrent des flots de sang, que la paix parut se rétablir. Mais pendant que TAIlemagne était ainsi le théâtre de tant de guerres sanglantes et acharnées, mes jeuaes amis, le terrible Soliman, que la prise de Belgrade et de Rhodes avait rendu le plus redoutable ennemi des peuples chrétiens, reparut en Hongrie à la tête d'une armée
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considér£^ble , et jamais , je dois vous le dire^ uu si grai^d péril n'avait menacé la chrétienté tout entière ^ depuis le temps oii Charles Martel , dans lea plaines de Poitiers, vainquit le Sarrasin Âbdérame, comme je vous Tai raconté dans l'histoire de France.
Le prince, qui occupait alors le trône de Hongrie était un jeune homme hrave et généreux , nommé Louis II. Instruit de rapproche des Turcs, il appela autour de lui la vaillante noblesse hongroise, accoutumée de tout temps à combattre les infidèles, et marcha au-devant de Soliman ; mais les deux armées s'étant rencontrées auprès d'une petite ville nommée MoHACz, les chrétiens, accables par la multitude de leurs ennemis, y furent enveloppés et taillés en pièces ; le jeune roi Louis II lui-même se trmiva au nom* bre des morts , et en peu de jours la Hongrie presque entière passa sous la domination ottomane.
Cependant les Hongrois échappés à la funeste bataille de Mohacz^ ayant perdu
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leur roi, résoluiieût d'en élire un autre, et les choix de cette nation forent partagés entre Jéak Zapoli, prince de TraitsYLVATfîfi (l'une des provinces orientales de la Hongrie) , et Febdiitand , frère puîné de Charles-Quint, à qui l'empereur, quelques années auparavant, avait cédé son archiduché d'Autriche. Malheureusement, les partisans de chacun de ces deux princes, au lieu d'unir leurs efforts pour repousser l'invasion étrangère, entreprirent de faire prévaloir par les armes le roi qu'ils avaient élu ; et Jean Zapoli ayant imploré la protection de Soliman lui-même , contre son rival , le sultan le proclama roi de Hongrie, en le couronnant de sa propre main, à But>E, capitale de ce royaume, et se déclara Pennemi de Ferdinand, qu'il jura de poursuivre jusque sous les murs de Vienne.
En effet, mes bons amis, l'Allemagne apprit bientôt avec effroi le nouveau fléau dont elle était menacée; à peine délivrées des Anabaptistes et des Paysans révoltés,
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ses campagnes furent ravagées par l^ia*nombrable armée desOttomans, qui couvrit toutes les plaines de TÂutriche. £a peu de jours, tout fier encore de sa victoire de Mohacz , Soliman parut devant Vienne, comme il Tavait annoncé, et cette capitale consternée vit tout à coup se dresser autour d'elle les tentes noires des barbares d'Asie.
Vous allez me demander peut-être, mes jeunes amis, ce que faisait le puissant Charles-Quint, tandis que tant de calamités fondaient à la fois sur son empire. Au lieu de se mettre à la tête de ses armées et de combattre les musulmans sous les murs de Vienne , il était retenu en ce moment par une diète de Tempire , réunie à Spire , sur les bords du Rhin, où les princes allemands qui avaient embrassé la religion de Luther refusaient de renoncer aux doctrines nouvelles, et prenaient le titre de protestants, parce qu'ils protestaient à la face du monde contre la défense que leur faisait cette assemblée de rien chan-
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ger à rancienné religion. C'est depuis cette époque , mes bons amis y que les luthériens furent désignés en Europe par cette dénomination , que Ton a étendue par la suite à toutes les sectes qui se séparèrent de l'Église romaine ; et il faudra vous rappeler que ce fut à Spire qu'elle leur fut donnée pour la première fois.
Pendant ce temps, Soliman le Magnifique, malgré son impatience de signaler sa présence en Allemagne par la prise de Vienne, était arrêté depuis vingt jours devant les remparts de cette grande ville où s'étaient jetés un grand nombre de braves chevaliers allemands, espagnols et flamands^ que la haine des Turcs avait appelés à la défense de la capitale de l'Au-* triche. Aussi , quoique le sultan déployât contre cette place tous les moyens qui avaient fait tomber les murailles de Belgrade et de Rhodes, chaque jour il voyait son armée diminuer par les combats et par la difficulté de vivre dans un pays que ses soldats, selon la coutume des
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Tartaresy avaient impitoyablement dé* vaste. Honteux d'une résistance à laquelle il n'était plus accoutumé , et peu jaloux d'une victoire qui ne lui promettait plus ni gloire ni butin, il abandonna cette entreprise , et $e mettant en marche pendant la nuit, après avoir incendié son propre camp et égorgé les captifs chrétiens qui ne pouvaient suivre son armée, il maudit cette ville, la première devant laquelle $es armes eussent échoué, et prédit que cette cité serait toujours fatale aux musulmans. Nous verrons plus tard comment cette prédiction fut justifiée par l'événement.
Mais si la mauvaise issue de ses desseins avait excité l'indignation du sultan , il ne faut pas croire pour cela c|ue ce prince se montrât toujours aussi cruel et sanguinaire. Tandis que son armée, abandonnant Vienne , traversait la Hongrie pour se rapprocher de Constantiaople , une femme éplorée vint se jeter aux pieds de Soliman , en lui>demandant justice, « Cette nuit^ lui dit-elle^ pendant
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<{ue je dormais , tes soldats sont entrés dans ma maison, et m'ont enlevé tout ce que je possédais, — Ton sommeil était donc bien profond ! lui répondit le sultan. — Oui , repartit cette femme avec assurance , parce que je savais que le devoir de Ta Hautesse est de veiller pour tes sujets. » Cette réponse hardie, au lieu d'irriter Soliman , lui causa une vive satisfaction , en voyant que sa jus* tice inspirait plus de confiance encore que sa puissance n'inspirait de crainte. Il donna une poignée de pièces d'or à cette femme , et défendit à aucun de ses soldats, sous peine de mort, d'entrer, pendant dix ans, dans la maison et même dans le village qu'elle habitait.
Cependant les princes de l'Empire, protestants et catholiques , encore pleins de Teffroi que l'apparition du sultan avait répandu en Allemagne, supplièrent Charles-Quint de se mettre à leur tête pour marcher contre les Barbares ; et bientôt on vit s'avancer une armée considérable, à laquelle vinrent se join-