CHŒUR GÉNÉRAL
Sur cet autel sacré nous faisons le serment De ne jamais nous rendre, Et nous jurons de nous défendre Jusqu'à notre dernier moment.
Si l'un de nous était capable De songer à capituler, Son trépas est inévitable :
Nous vous jurons de l'immoler.
wimpfen père au trompette.
Retournez vers vos chefs, dont l'orgueil nous offense. Pour nous rendre àWaldeck l'honneur nous est trop cher ; Quant aux clefs qu'il demande avec tant d'insolence, (Lui montrant l'arbre de la Liberté auquel elles sont suspendues.) C'est là que sa valeur doit venir les chercher.
Cette scène est loin de réaliser complètement un équivalent théâtral de la Marseillaise, du Chant du Départ, ou de l'ode de Lebrun sur le Vengeur; et pourtant, dans ces drames lyriques sur la grande lutte du moment, c'est ce que j'ai trouvé de plus digne d'être cité.
Nous avons vu Sylvain Maréchal se signaler au Théâtre de la République par le Jugement dernier des Rois; il ne se démentit pas à l'Opéra. Les premières attaques contre les moines et les monastères, les œuvres comparativement réservées comme les Visitandines de Picard, avaient été bientôt surpassées. En 1792, dans une pantomime de l'Ambigu , intitulée Dorothée, on avait vu défiler une procession au complet, avec aubes, surplis, bannières, croix, reliques, etc. Depuis lors, les costumes et les insignes ecclésiastiques avaient eu beau jeu. Sylvain Maréchal voulut en finir solennellement avec tout ce qui caractérisait le culte catholique. La
Fête de la Raison, jouée le 26 octobre 1793, débute par une ariette que chante Lysis, fils du maire, et dans laquelle les mots à l'ordre du jour font un assez plaisant contraste avec l'amoureuse tendresse et le nom bucolique de Lysis:
Conçois-tu bien, mon père,
L'ivresse de mon cœur,
Si ma tendre bergère De ce beau jour a tout l'honneur?
Oui, l'amour doit ce prix à mon patriotisme. De tes leçons j'ai profité, Ennemi de tout cagotisme J'idolâtre la liberté.
Conçois-tu bien, etc.
Les vœux de Lysis sont exaucés: sa tendre bergère obtient la rose; puis, pour relever cette cérémonie un peu vieille de la rosière, le curé du lieu (ce rôle était joué par Lays) vient faire abjuration solennelle de son ancien état:
Dans le temple de la Raison, Et sous les yeux de la Nature, Je viens me mettre à l'unisson, Et renoncer à l'imposture.
Oui, je reprends ma dignité D'homme libre et pensant; je veux qu'à cette fête
On place sur ma tête Le bonnet de la liberté.
Au diable la calotte !
Au diable la marotte !
Je me fais sans-culotte, moi,
Je me fais sans-culotte !
Sur quoi, le ci-devant curé déchirait son étole et foulait aux pieds l'encensoir.
Probablement ce ne fut pas par choix et par goût
que Grétry mit ces vers là en musique, et se fit le collaborateur de Sylvain Maréchal.
Ici, notez-le bien, c'était l'Église constitutionnelle qui était condamnée à disparaître, dans la personne de ce curé, après l'Église ultramontaine. Au mois de février précédenl, Chénier avait fait applaudir, sur le Théâtre de la République, un élogieux portrait de Fénelon: il était dépassé de bien loin, et le petit-neveu de l'archevêque de Cambray, l'abbé de Fénelon, le charitable patron des petits Savoyards, ne fut protégé contre l'échafaudni parle nom qu'il portait, ni par ses propres vertus. Tout culte était également frappé, pour faire place au prétendu culte de la Raison. A peine rouverts, les temples protestants étaient refermés par des persécuteurs nouveaux, et le vénérable pasteur Rabaut, le vétéran du Désert, échappé aux gibets de Louis XV, se voyait traîné en prison, lui aussi, sous le soi-disant régime de la liberté.
La Fête de la Raison était d'une assez belle force, et Sylvain Maréchal n'avait pas ménagé le pape dans le Jugement dernier des Rois; mais d'autres auteurs allèrent bien aussi loin que lui dans cette voie-là. Le 26 janvier 1 793, le théâtre Feydeau avait donné la Papesse Jeanne, de Léger, en un acte et en vers, avec couplets et airs nouveaux, musique de Chardini ; il devançait de quelques jours leVaudeville,où le même sujet fut traité par Carbon-Flins. Une aventurière travestie en homme par suite d'une affaire de galanterie, est devenue, à Rome, prêtre et cardinal, et son amant vient la retrouver ainsi déguisée. Le sacré collège apprend qu'une femme s'est glissée dans ses rangs; mais c'est sur un prélat de cinquante ans, le cardinal Gunophile (ce qui
veut dire ami des femmes), que tombent les soupçons. Vous jugez quel genre de comique la situation peut faire naître. L'auguste assemblée se dispose à élire un pape, et ce n'est pas un petit embarras, si l'on tient à placer la tiare sur un front qui en soit digne:
S'ils proscrivent, pour faire un choix, Luxure, orgueil et gourmandise,
Ils ne pourront jamais, je crois, Trouver de pape dans l'Eglise.
C'est sur le jeune cardinal Jean, dont on admire la science et la bonne grâce, que se réunissent les suffrages. La galante, en grand costume pontifical, reçoit les hommages du conclave et du peuple. Après qu'on a baisé sa mule en cérémonie, elle révèle son sexe et déclare qu'elle épouse son amant; mais elle n'en restera pas moins assise sur le siège sacré. Au lieu d'un pape, il y aura une papesse, pour la curiosité du fait.
Léger, on le voit, ne négligeait rien pour faire oublier son affaire de l'Auteur du Moment, soit sur le Ihéàtre auquel il était attaché, soit sur les autres. La censure de la corruption et des désordres de la cour de Rome était mal placée dans une farce dont les gravelures ne respectaient pas plus la décence que la papauté.
Une Journée du Vatican, ou le Souper du Pape, vaudeville en deux actes, par un nommé Giraud, joué au théâtre Louvois le 18 août suivant, montra un pape ivre et chantant des gaillardises en compagnie de prélats dignes d'un tel chef, parmi lesquels le cardinal Maury et le cardinal de Bernis. Ce dernier avait composé maints petits vers musqués et galants qui n'ai-
laient guère avec le caractère ecclésiastique ; mais Une Journée au Vatican les lui taisait trop expier.
En fait d'ouvrages où les attaques anticléricales dépassaient toutes les bornes, le théâtre le plus fécond fut celui de la Cité, qui était situé en face du Palais de Justice, et qui fut transformé dans la suite en salle de bal, sous le nom de Prado. Notez que ce théâtre, où l'on ménageait si peu le froc et la soutane, avait été précisément bâti sur les ruines d'une église, l'église Saint-B;irlhélemy, nom sinistre, au surplus, et qu'on ne doit pas regretter dans la liste des paroisses de Paris. Les Moines gourmands, les Dragons et les Bénédictines, A bas la Calotte, V Esprit des Prêtres, etc., remplaçaient d'une étrange façon les hymnes catholiques qui avaient retenti pendant des siècles en cet endroit.
Au même théâtre, le 8 messidor an II, un citoyen Charles-Louis Tissot, de Dôle, département du Jura (car il voulut faire partager à sa ville natale la gloire de son œuvre), donna les Salpctriers républicains, comédie mêlée de vaudevilles et d'airs nouveaux. Pour lever de rideau, les citoyens dispensés d'aller aux armées travaillent à extraire le belliqueux minéral, en chantant, sur l'air du premier chœur de Richard Cœur
de Lion :
Piochons, piochons, Et fabriquons du salpêtre !
Piochons, piochons, Et retournons nos maisons l
A quoi le père Mathurin ajoutait sur l'air Jeunes amants, cueillez des fleurs:
Pour en imposer aux tyrans Et pour faire trembler le traître,
J'envoie aux combats mes enfants, Et moi je travaille au salpêtre.
Le père Mathurin et son ami le vieux Thomas ont fils et fille qui s'aiment et qui se marient, comme de raison; mais ce qui est plus neuf, c'est l'autel sur lequel leur union est formée, en se passant d'officier municipal aussi bien que de prêtre.
mathurin et Thomas prenant la main de leurs enfants. Nous allons vous unir, et ce pain de salpêtre servira d'autel....
Air : Jeunes filles, jeunes garçons.
Approchez-vous, mes chers enfants, En vous j'allons nous voir renaître.
Jurez sur ce pain de salpêtre D'être fidèl's à vos serments.
Il y aurait bien du malheur si des amants unis sur un pain de salpêtre n'étaient pas tout feu et flamme.
Il est juste de ne pas omettre la qualité de l'auteur. Il était chef du bureau des envois au comité de salut public, section des armes, poudres et salpêtres, ce qui explique le choix de son sujet.
Les Salpêtriers républicains étaient sans doute assez burlesques; mais enfin, sous le ridicule de la forme, il y avait là une intention patriotique, l'idée de la défense du territoire. On n'y trouve pas de ces monstrueuses turpitudes, de ces provocations révoltantes dont nous avons eu trop d'exemples à montrer; la délation, par exemple, la vile et infâme délation glorifiée comme un trait louable, et laissant entrevoir dans la coulisse, pour servir d'épilogue, la guillotine et le bourreau.
C'est ce que nous retrouvons dans une pièce à laquelle une mention spéciale est bien due, parmi tant
d'autres de la même famille, dont le détail serait monotone. Il s'agit de l'Époux républicain, par Pompigny, joué vers la fin de 1793, également au théâtre de la Cité. Le mari patriote qui en est le héros découvre qu'il est affligé d'une femme aristocrate, comme le Père Jacobin de Dugazon. Que fait ce Brutus du mariage? Il s'en va tout gaillardement dénoncer sa chère moitié au comité révolutionnaire, c'est-à-dire, en d'autres termes, la faire guillotiner : double profit, excellent procédé pour se débarrasser d'une lemme incommode, et avoir du même coup les honneurs du civisme. L'auteur de Y Époux républicain fut demandé avec enthousiasme. Il se présenta sur la scène en carmagnole, coiffé d'un bonnet rouge, et d'un ton pénétré : « Citoyens, dit-il, je n'ai pas eu de mérite en traçant ce petit tableau patriotique; quand le cœur conduit la plume, on fait toujours bien, et je suis sûr qu'il n'y a pas dans la salle un mari qui ne soit prêt à faire comme mon Époux républicain. »
Là-dessus, nouveaux applaudissements. Avis aux femmes peu patriotes qui se seraient trouvées dans l'auditoire! A la vérité, les femmes patriotes avaient, par réciprocité, la ressource de faire couper le cou à leurs maris aristocrates. El qui sait si deux tendres époux n'eurent pas à la fois cette heureuse idée, et ne se rencontrèrent pas au comité de leur section, venant s'entre-dénoncer?
Dans le répertoire révolutionnaire du théâtre de la Cité, la Folie de Georges, ou l'Ouverture du Parlement d'Angleterre, pièce en trois ailes de Lebrun-Tossa, jouée le 4 pluviôse an II (23 janvier 1794) mérite aussi qu'on s'y arrête. Les personnages sont Georges III, la reine
d'Angleterre, le prince de Galles, Pitt, Grey, Fox, Sheridan, Calonne et Cazalès, qui représentent l'émigration; l'écrivain politique Burke, les lords Grenville , ministre des affaires étrangères, Lansdown, Stanhope, etc. La maladie mentale de Georges III est traduite en farce bouffonne. Le second acte montre les débats du Parlement, où le parti wigh combat Pitt et les tories, et provoque à la révolution que l'on voit consommée par anticipation au troisième acte. La tour de Londres a éprouvé le sort de la Bastille, et le gouverneur a subi celui du malheureux de Launay. Le prince de Galles et Pitt ont également passé par les mains de la justice populaire. On voit le peuple de Londres armé de piques, Grey, Fox et Shéridan en bonnet rouge, et tous criant vive la Nation! Calonne, portant sur le dos et sur la poitrine des écriteaux où on lit : Faux rnonnayeur, voleur public, conduit par le licou un âne qui a un sceptre et une couronne entre les deux oreilles. Puis, paraissent Burke, Grenville et ses amis, traînant une cage où est enfermé le roi, et que suivent d'autres lords enchaînés. Georges III se débat grotesquement et veut s'échapper au travers des barreaux. On le conduit àBedlam, mais ce n'est qu'en attendant un autre sort.