SOLON
Je sais Ce que c'est; nos amis y sont assez sujets.
Bientôt le souper fraternel est troublé, comme la séance du comité dans la pièce de Ducancel, par une chaude querelle, par de vives récriminations. Crassidor, Furtifin, ex-journaliste de l'école du Père Duchesne, et Aristide (le nom était à la mode) ci-devant membre d'un tribunal révolutionnaire, échangent de dures vérités.
L'humanité! qui, toi, parler d'humanité?
C'est comme si Mandrin parlait de probité 1
Ce mot, mon cher ami, va très-mal à ta bouche :
Tes patrons sont Carrier, Robespierre et Cartouche.
ARISTIDE
Ils valent bien le tien, puisque c'est saint Marat. On te vit comme lui prêcher l'assassinat, Et ton mauvais journal fut le fils sanguinaire Du grand Ami du Peuple, et valait bien son père.
crassidor, à Aristide.
Si je suis un coquin, tu n'es pas honnête homme. Ton tribunal du diable opérait on sait comme. Oui, je volai les gens, je ne m'en défends pas; Mais toi, buveur de sang, tu les assassinas !
Dans l'hôtel où ces dignes amis font leur repas cor-
dialj deux autres personnages qui n'ont pas de raisons pour leur être reconnaissants, sont venus chercher un gîte. L'un est un tailleur qui a eu le malheur de les avoir pour pratiques, et qu'ils ont payé à leur manière, comme il le leur reproche en les retrouvant:
Pour acquitter vos dettes,
Vous aviez, on le sait, des ressources secrètes, Et plus d'un, pour périr, n'eut d'autre tort certain Que d'être créancier de quelque jacobin. Un d'eux même l'a dit : «Qu'importe la dépense? C'est sur les échafauds que nous aurons quittance ! »
A ce malheureux tailleur, .1 restait pour fonds de magasin un assortiment de pantalons et de carmagnoles; mais qu'en fera-t-il maintenant?
La mode en est passée : on veut des redingotes, Des habits d'honnête homme, et surtout des culottes.
Aussi, le pauvre diable, ohligé de fermer boutique, demande-t-il à l'hôtelier la plus humble de ses mansardes. L'autre nouveau locataire, qui se nomme Forlis, et qui est fraîchement sorti des prisons, révèle ainsi quel fut son crime:
Je mettais de la poudre, et mon linge était fin. Et mon écrou porta que j'étais muscadin. On sait qu'il n'en fallait alors pas davantage Pour aller en charrette, ou pour le moins en cage. Cela n'allait pas mal, et j'ai vu le moment Que j'avais conspiré, moi centième, en dormant.
Dans ce rôle de muscadin, on remarque un aperçu vrai, un trait caractéristique, et qu'aucun autre pays n'aurait sans doute offert. Chez les détenus parmi lesquels le bourreau venait faire son appel journalier, il
y avait le courage mondain et léger, bien aise de se retrouver là en bonne compagnie, et qui renouait sous les verroux les gais entretiens du salon. Ce stoïcisme de la frivolité alla jusqu'à cbansonner la guillotine:
La guillotine est un bijou Aujourd'hui des plus à la mode.
J'en fais faire une en acajou Pour la mettre sur ma commode.
Ce n'est pas d'un ton plus triste que Forlis raconte pourquoi il est obligé de se loger en garni, comment, lorsqu'on l'arrêta, tout son élégant mobilier, argenterie, bijoux, etc., fut mis sous les scellés; et comment, par un tour bien digne du plus fameux sorcier, il ne s'en retrouva plus rien, quoique les scellés fussent restés intacts, au moins en apparence. Crassidor ayant, devant Forlis, tiré une très-belle montre pour regarder l'heure, l' ex-prisonnier la reconnaît pour la sienne, de même que dans l'Intérieur des Comités, on retrouvait aussi la montre d'aulrui dans la poche de Torquatus. Forlis, qui est d'humeur accommodante, se contente de reprendre son bien. Mais qui consolera cet autre jeune homme que le règne de la Terreur a fait orphelin? Qui lui rendra son père, assassiné par ces misérables? Ici encore arrive un officier public , accompagné de la force armée, qui s'assure de Crassidor et de ses compagnons. En épluchant leurs comptes, on ne s'occupera pas de leurs opinions, mais seulement de leurs actes :
Ce qu'on pense n'est rien, le tout est ce qu'on fit.
Je vous arrête ici, non comme Jacobins, Mais comme prévenus d'être de francs coquins.
Aussi a-t-on tout lieu do croire qu'ils n'en sont pas quilles1.
Lu autre auteur qui s'escrima vigoureusement dans le répertoire thermidorien , ne faisait que préluder à la notoriété encore plus bruyante qui a retenti jusqu'à nous. Cet auteur, une des figures les plus caractérisées de la polémique contemporaine , était Alphonse Mai tain ville.
Né à Cadix, d'une famille du Midi de la France, Hfertainville avait commencé presque enfant cette carrière batailleuse qui était son élément naturel. Des bancs du collège, les événements de la Révolution le jetèrent sans transition au milieu de ces luttes où l'on jouait sa vie. Ardemment royaliste, il fut accusé d'avoir rédigé avec un nommé Monburgnc un tableau inexact du maximum. Jeté en prison, traduit devant le redoutable tribunal auprès duquel Fouquier-Tainville remplissait les fonctions d'accusateur publie, il montra dans une telle épreuve un sang-froid insouciant qui alla jusqu'à plaisanter avec le fatal couperet. Quand, suivant l'usage, son nom lui fut demandé : « — Martainville. — De
1. L'auteur du Souper des Jacobins, Armand Charlemagne, né au Bourget, près Saint-Denis, en 1159, et fils d'un épicier, avait pris le petit collet après avoir terminé ses études. Renonçant bientôt à entrer dans la carrière ecclésiastique, il émit devenu clerc de procureur; puis, s'étant enrôlé dans le régiment de Monsieur, infanterie, il avait fait la guerre d'Amérique. Ayant aussi quitté l'uniforme, il étail devenu auteur; mais ce l'ut pour écrire sur l'économie politique avant île travailler pour le théâtre. Outre ses pièces d'àpropos, il a donné un assez grand nombre de comédies jouées la plu- Louvois et à l'Odéon, et qui ne manquent pas de verve ni de comique. On peut citer part culièrement le Testament de l'Oncle ,ou les Lunettes cassées, et les Voyageurs. Armand Charlemagne est mort en 1838.
Martainville, sans doute? » dit le président, qui trouvait à ce nom une physionomie nobiliaire. — « Citoyen président, répondit le jeune accusé, je suis ici pour être raccourci, et non pour être allongé. » Il fut acquitté, moins sans doute par cet audacieux bon mot (le terrible tribunal ne riait guère) que par la protection de son compatriote le provençal Antonelle, qui était un des jurés. Voici en quels termes le jugement est rapporté dans le Moniteur du 19 ventôse an II (10 mars 1794): « Tribunal révolutionnaire. Martainville, âgé de quinze ans, demeurant au collège de l'Egalité, rue Saint-Jacques, convaincu d'avoir coopéré à la rédaction d'un écrit de huit pages d'impression, intitulé : Tableau du maximum des denrées et marchandises, divisé en cinq sections, a été acquitté à cause de son jeune âge. » Sans doute Martainville s'était fait pour la circonstance encore plus jeune qu'il n'était : d'après les biographies, il devait avoir seize à dix-sept ans.
Après le 9 thermidor, le polémiste adolescent fut un des plus fougueux, dans les rangs de cette jeunesse dorée pour qui la chasse aux Jacobins était le plaisir à l'ordre du jour. Certes, on ne peut pas dire que Martainville eût tremblé devant eux quand ils tenaient le pouvoir. Dans les cafés, dans tous les lieux publics, sans cesse ledé;i à la bouche, il chercha au théâtre de nouvelles armes, et il ne s'en servit pas de main-morte Le 9 ventôse an III (19 février 1795), il fil jouer aux Variétés-Montansier, le Concert de la rue Feydeau, en société avec Hector Chaussier. On donnait en ce moment, dans la rue Feydeau, des concerts où couraient tous les muscadins et toutes les élégantes avec une soif de plaisirs doublement avide, après la compression for-
midable dont on avait besoin de se dédommager. Onse pressait aux concerts de la rue Feydeau comme à ce bal des victimes', où se réunissaient les personnes qui avaient eu quelqu'un ou quelques-uns des leurs guillotinés. Singulière façon de porter le deuil, si ce n'eût été une manière de se réjouir de la chute des bourreaux! Ces concerts, qui étaient si fort à la mode, sont le prétexte du vaudeville en question, et ils amènent un des couplets dirigés comme un feu roulant contre les terroristes :
Le charme de la mélodie, Du chant les sensibles accords, Glissent sur leur âme flétrie Par la rage et par le remords.
L'art affreux d'enfanler des crimes Pour leur cœur a seul de l'attrait; Les cris plaintifs de leurs victimes, Voilà le concert qui leur plaît.
Ne cherchez pas plus de fond dans ces quelques scènes que dans tous les autres à-propos du moment. Le Jacobinisme y est représenté par le citoyen Brise- Scellé, nom qui porte avec lui sa signification. Les pièces précédentes nous ont montré quel genre d'exploits on reprochait aux agents terroristes, indépendamment de tout le reste. Nous rencontrons pareillement ici le jeune officier convalescent qui vient de combattre les armées des despotes. Si royaliste que fût Martainville, c'était là un tribut à payer pour avoir le droit de frapper sans ménagement d'autres adversaires. Aussi, comme il use de la permission!
Naguère on voyait dans la France Un régiment de scélérats,
LA RÉVOLUTION. Im-
portant pour habit d'ordonnance Le pantalon, les cheveux plats.
Des crins qui garnissaient leur nuque, Ils choisissaient bien la couleur, Car de leur âme la noirceur Était peinte sur leur perruque.
Dans le costume jacobin, le pantalon allait avec la carmagnole et le bonnet rouge, el les muscadins se piquaient de se mettre en opposition, sous tous les rapports, avec les hommes de ce parti. La culotte courte avec de longs rubans pendant au jarret, l'habit à collet vert, la haute cravate, les cadenettes poudrées, telle était la mise qu'ils affichaient, pour faire contraste à l'accoutrement cynique dont Marat et les siens avaient fait leur livrée.
Depuis comme avant le 9 thermidor, les airs républicains, la Marseillaise, h Chant du Départ, étaient joués dans tous les spectacles, et devaient même chaque soir préluder à la représentation. Mais, après cette journée mémorable, le Ça ira et la Carmagnole avaient cédé la place au Réveil du Peuple, cet hymne vengeur, dont l'auteur était Souriguière. En 1791, Souriguière avait fait jouerau théâtre du Marais, une tragédie d'^4 rtemidor ou le Roi citoyen, en l'honneur de la monarchie constitutionnelle, dans le même sens que les pièces du Cousin Jacques. Dans le parti thermidorien on voyait ainsi réunis tous les hommes des diverses nuances opposées au terrorisme, et avec eux plus d'un ex-terroriste de la Convention, qui avait su se retourner à temps et contribuer à la chute de Robespierre, pour ne pas être sa victime ou son compagnon d'échafaud. Le Réveil du Peuple fut le chant thermidorien, et les auteurs du Con-
cert de la rue Fcydeau en placèrent l'air dans leur vaudeville. Ils le mirent dans la bouche du jeune officier qui s'indigne de retrouver dans sa patrie des ennemis à combattre, après ceux qu'il a combattus sur les champs de bataille. Mais ces ennemis intérieurs, ce n'est pas la baïonnette que l'on emploie contre eux; il suffit d'une arme moins héroïque, témoin la façon dont on vient de les malmener :
Ces coquins dernièrement
Ont levé la tète.
Quelques lurons à l'instant,
Oh! la belle fête!
Pour les mettre à la raison Ont fait jouer le bâton.
La bonne aventure, ô gué!
La bonne aventure !
Ce n'est pas tout, et voici comment, dans les couplets de la fin, les Jacobins sont définis et résumés :
Lorsque l'on voudra dans la France Peindre des monstres destructeurs, Il ne faut plus de 1 éloquence Emprunter les vives couleurs.
On peut analyser le crime, Car tyran, voleur, assassin, Par un seul mot cela s'exprime, Et ce mot-là, c'est Jacobin.
Il n'est pas étonnant que le parti traité de cette manière, et qui était toujours en force, ne souffrît pas patiemment des atteintes pareilles, et criât sous le fer rouge dont on le marquait. La riposte se traduisait séance tenante par des rixes, par des soufflets, et , le lendemain, par des duels. A la première représenta-
tion du Concert de la rue Feydeau, un coup de pistolet chargé à balle fut même tiré dans la salle, heureusement sans atteindre personne. C'était un trait de couplet d'une autre espèce.
La journée du 13 vendémiaire (5 octobre 1795) où la Convention mitrailla lessections de Paris, et arma, pour les combattre, des hommes détenus comme terroristes, mit fin à la réaction thermidorienne. Martainville, dans ce moment en Provence, chercha un refuge sous l'uniforme, et servit quelque temps à l'armée d'Italie. Revenu bientôt à Paris, il se remit à batailler, et attaqua vivement le Directoire, successeur de la Convention. Les élections allaient avoir lieu pour les conseils, d'après le système des deux degrés, des assemblées primaires choisissant d'abord les électeurs. Pendant que, dans les déparlements de l'Ouest, une précaire pacification suspendait les luttes armées, les politiques du parti royaliste essayaient d'une autre voie; ils tentaient de pénétrer dans la place par la porte de la constitution et de la légalité républicaine; ils se mêlaient avec aclivité au mouvement électoral. Le 19 mars 1797, Martainville fit jouer aux Jeunes Artistes les Assemblées primaires ou les Élections. Là encore, les Jacobins étaient rudement menés. Simplot, ancien balayeur du Comité révolutionnaire, chantait, par exemple, ce couplet :
A balayer le comité
Je prenais bien d' la peine ; Mais je peux dire en vérité
Qu'elle était toujours vaine.
Tout était propre à s'y mirer,
Grâce aux pein's les plus dures ; Mais dès qu' les membres v'naient d'entrer,
Il était plein d'ordures.
Dans une autre scène, il y avait celui-ci :
Il fut un temps où, dans la France, Le nom sacré de magistrat Était le prix de l'ignorance, Du vol et de l'assassinat.
Espérons de ces jours horribles Ne revoir jamais les fléaux.
Non, les intrigants, les bourreaux Ne seront jamais éligibles.
Les traits mordants n'étaient pas non plus épargnés au pouvoir, contre lequel le parti monarchiste préparait sa grande campagne sur ce nouveau terrain. A défaut de censure théâtrale, la police intervenait quelquefois après coup, et c'est ce qui eut lieu en cette occasion. Bruyamment applaudie, la pièce fut défendue. La publicité jouissait à ce moment d'une liberté dont Martainville lit largement usage. Le chef du bureau central de police, appelé Limodin, l'ayant mandédans son cabinet, le jeune auteur lui déclara que les Assemblées primaires seraient rejouées, ou qu'il ferait beau bruit. La défense ayant été maintenue, Martainville fit placarder à la porte du théâtre et dans les rues une grande affiche intitulée : Conversation du citoyen Martainville, auteur des Assemblées primaires ou les Elections, avec le citoyen Limodin, secrétaire de la police. Cette conversation y était racontée en effet, avec les commentaires les plus mordants et les plus bouffons. Limodin aurait reproché à Martainville, entre autres griefs, d'avoir comparé, dans un couplet, l'Assemblée primaire à une fille. Quant au public mécontent d'être privé de la pièce, le fonctionnaire mal embouché aurait dit qu'il se moquait de lui. Encore s'était-il servi.
à ce qu'il paraît, d'une expression beaucoup plus énergique que Martainville imprima en toutes lettres. Voici comment se résumait ce singulier récit; toujours avec l'emploi du même mot, que j'ai dû remplacer par un autre moinsaecentué.« Le public ùontUmoù'm se moque, et qui, je crois, lui rend bien la pareille , a demandé hier à grands cris la pièce défendue. Moi qui ne suis pas membredu bureau central, et qui ne me moque pas du public, pour le mettre à même de juger la pièce, je Fai fait imprimer. Elle se vend chez Barba, rue Saint-André-des-Arts, n° 27. » En effet, la pièce parut accompagnée de cet étrange factum, avec un titre ainsi conçu :
LES ASSEMBLÉES PRIMAIRES OU LES ÉLECTIONS, Vaudeville en un acte ,
Représenté pour la première fois le 29 ventôse, sur le théâtre des Jeunes Artistes, défendu par le bureau central à la quatrième représentation, et redemandé le soir même à grands cris par le public.
Par le citoyen Martainville, auteur du Concert Feydeau.
Cette protestation fut continuée par l'affiche du théâtre, au bas de laquelle on lisait : En attendant les Assemblées primaires ou. les Élections , vaudeville du citoyen Martainville, suspendu par ordre du gouvernement. »
Il faut avouer que rarement la critique des actes du pouvoir put se donner si ample carrière, et qu'il était extraordinaire de voir un auteur de vaudeville se moquer à ce point de l'autorité.
Le Directoire allait bientôt prendre sa revanche, et pour être fort, il fut violent. Il avait bien le droit de dé-
jouer les espérances et les projets des royalistes; mais lui qui n'avait pas épargné le démagogue Babeuf, il recourut aux moyens révolutionnaires; il procéda par l'arbitraire, par les proscriptions, par un attentat qui marque tristement une seconde phase dans son existence, et qui eut pour conséquence de faire absoudre par beaucoup de gens la manière dont lui-même fut renversé. Le coup d'État du 18 fructidor frappa toute opposition, quelle qu'en fut l'expression et la forme. Cayenne et Sinamari eurent nécessairement raison contre la presse, la tribune et le vaudeville.
Martainville échappa cependant aux conséquences de son audace. Le Directoire s'en prit à des hommes plus haut placés, et le virulent coupletier vit la foudre passer par dessus sa tête. Dans sa vie très-peu réglée, et se trouvant probablement fort à la gène, il tenta la carrière du comédien; il débuta sur la modeste scène de la Cité, dans Frontin tout seul, ou k Valet dans la Malle, vaudeville d'Ernest Clonard. Celte tentative réussit peu, et elle n'eut pas de suite. Au reste, Martainville convenait volontiers que là n'était pas sa vocation. « Je me sens, disait-il, toujours porté à l'indulgence quand je parle des comédiens qui ne sont pas bons, car je me rappelle que j'étais bien mauvais. »
Plus heureux comme auteur, Martainville se rabattit des pièces politiques sur des bambochades, des tableaux populaires au gros sel, dont plusieurs obtinrent du succès; Georges le Taquin, ou le Brasseur de Vile des Cygnes', Tapin, ou le Tambourineur 4a Gonesse; Taconet, etc. Ce fut aussi lui qui fit avec Ribié, directeur de la Gaîté, ce fameux Pied de Mouton qui, revu,
augmenté, refait, brodé à neuf, élevé au niveau de la mise en scène moderne, a conservé dans chacune de ses nouvelles éditions l'influence de son titre magique. Au Pied de Mouton appartient le mot : Demandez plutôt à Lazaville, qui a eu l'honneur de rester proverbial. En outre, Martainvillea publié, avec Etienne, V Histoire du Théâtre-Français pendant la Révolution, et il est auteur de deux volumes qui ne se ressemblent guère par le sujet ni par le genre : Grivoisiana, ou Recueil facétieux, 1801 ; et la Vie de Malesherbes, 1802. Voilà ce qui s'appelle avoir plusieurs tons à son service, comme l'Intimé dans les Plaideurs.
Ce n'était pas l'Empire qui pouvait rouvrir libre carrière à l'esprit satirique de Marlainville. Cependant, lors du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, il fît sur cet auguste sujet une chanson poissarde et grivoise, très-différente des nombreux épithalames de commande, et qui ne courut, bien entendu , que manuscrite. Cette irrévérente célébration dei'hyménée césaréen, sur un mode qui n'avait rien de pindarique, eut un grand succès de fruit défendu. Elle arriva, dit-on, jusqu'au tout-puissant empereur, qui ne put s'empêcher de rire, et Martainville ne fut pas inquiété, quoique parfaitement connu comme étant l'auteur de cette facétie. Bien lui en prit que César se fût trouvé cette fois de bonne humeur.
Du reste, l'année suivante, à la naissance du roi de Rome, Martainville se mit à l'unisson général :
Je sens redoubler mon ivresse Quand je pense à notre empereur.
Il aura pleuré de tendresse :
Soyons heureux de son bonheur.
C'est le plus beau jour de sa vie Que nous annonce le canon.
Pon, pon, pon, pon, pon, pon; Je crois l'entendre qui s'écrie, En baisant son joli poupon :
« C'est un garçon! »
Voilà un des couplets de la chanson faite par Marlainville en 1811, une de ces productions qui, avec de trèslégers changements, peuvent servir à volonté pour toutes les naissances princières. Quelques années après,. Martain ville qui jugeait comme sans conséquence un tribut dont si peu de voix se dispensèrent, devait largement s'en dédommager. Nous le retrouverons dans ce temps-là, qui fut celui de son rôle le plus bruyant sur la scène politique. Revenons à l'époque dont nous nous sommes écartés quelque peu par ces détails anticipés.
Si le 18 fructidor coupa court aux pièces telles que les Assemblées primaires, il n'empêcha pas les auteurs d'exploiter un champ satirique , alors très-fertile. C'était la guerre aux nouveaux riebes, aux parvenus, à tous les tripoteurs d'affaires qui péchaient en eau trouble, dans ce grand remuement d'une société où l'ancien ordre de choses était rasé jusqu'à la base, et où le nouveau n'était encore qu'imparfaitement assis et réglé. Singulier temps que cette période comprise entre la fin de la Terreur et la chute du Directoire!
La passion du plaisir à côté de la misère, les assignats dépréciés au point qu'on payait une paire déboîtes dix mille francs, sans que les restaurateursVéry et Legacque et le glacier Garchi en fissent de moins bonnes recettes; les fêtes du Pavillon d'Hanovre après l'échafaud
à peine abattu, le marché du Perron, cette Bourse d'alors, où l'on trafiquait de toutes choses, immeubles et denrées, beaux hôtels en bonnes pierres de taille et valeurs qui se fondaient entre les mains comme la neige au soleil; tant de positions bouleversées, tant d'autres subitement acquises, tant de champignons de fortune qui avaient poussé du jour au lendemain sur le grand fouillis social, voilà quel tableau présentait le monde parisien, et quelle mine s'offrait à la verve des auteurs comiques et des faiseurs de couplets. Ce mot de parvenu dont je me suis servi, et qu'il serait fort déplacé d'appliquer aux hommes arrivés à la richesse et à l'élévation du rang par le mérite, par le travail, par des moyens honorabLs, c'était la qualification usitée pour tous ces enrichis, plus ou moins véreux, qui abondaient alors, et je ne fais que l'emprunter au répertoire du temps. A l'origine suspecte de leur fortune, ajoutez l'éducation très-imparfaite, les manières et le langage très-peu distingués, qui juraient avec leur récente opulence et avec les grands airs qu'ils se donnaient, et vous avouerez que le théâtre avait bien le droit d'amuser le public à leurs dépens.
A côté de ces fortunes nouvelles, dont les honneurs étaient si singulièrement faits, et qui ressemblaient à une broderie d'or appliquée sur une étoffe grossière, on voyait, comme contraste, les déclassés de l'ancien régime, des hommes et des femmes du grand monde qui n'avaient pas émigré, qui n'en étaient pas moins ruinés, trop heureux encore d'avoir sauvé leur tête, et qui luttaient comme ils pouvaient contre un si grand changement de fortune. Parmi les femmes, les unes savaient se passer de leur richesse perdue, de leur luxe d'au-
trefois, et vivre d'une manière modeste, comme leur sort présent l'exigeait, ce qui était le parti le plus sage elle plus honorable. D'autres, pour qui le plaisir et la toilette étaient des besoins irrésistibles, se faisaient spéculatrices, brocanteuses, trafiquantes, donnaient à jouer chez elles, se mêlaient au monde assez frelaté qui remplissait les salons des hommes du pouvoir. Ceux-ci étaient fort aises d'accueillir des personnes aimables, spirituelles, et dont le nom, quoique privé de titre et de particule, ne laissait pas que d'avoir un certain relief qui les flattait. Telle était la veuve du marquis de Beauharnais, mort sur l'échafaud, cette future impératrice Joséphine qui partageait avec Mme Tallien le trône de la mode et de la beauté. Des hommes d'un très-haut rang acceptaient de bonne grâce cette désignation démocratique de citoyen, ce niveau général sous lequel avaient disparu barons, comtes, ducs ou marquis.
De ce nombre étaient les deux Ségur, dont l'un représenta la cour de France auprès de Catherine II, et dont l'autre portait déjà, lors de la Révolution, les épaulettes de maréchal de camp. Ils n'étaient plus que le citoyen Ségur aîné et le citoyen Ségwr jeune, et ils tâchaient d'adoucir les derniers jours et la pauvreté de leur vieux père, ci-devant ministre de la guerre, cidevant maréchal de France, amputé d'un bras, qui avait combattu sous le maréchal de Saxe, un deini-siècle auparavant. Tous deux s'étaient bien trouvés d'avoir en eux un fonds qui survivait à leurs titres et à leurs grandeurs. Ils avaient demandé une ressource à leur plume, et ils travaillaient pour le théfttre, se faisant un plaisir d'être les confrères et les amis de simples au-
teurs très-roturiers. Ce n'était pas qu'ils abjurassent le ton et les manières de la bonne compagnie, comme on l'a vu faire au vaudevilliste Francis, fils du baron d'Allarde, par conséquent baron lui-même. Celui-ci avait pris le langage et les habitudes les plus vulgaires, et, quand venait à surgir un auteur nouveau, il s'en plaignait en des termes dignes du sentiment : « Il vient me manger mon beurre. » Le ci -devant comte et le cidevant vicomte de Ségur savaient associer le ton du beau monde avec la familiarité de la camaraderie littéraire, même au foyer du Vaudeville ou de la Montansier. Tel est le caractère de leurs pièces et de leurs chansons, qui se distinguent parle bon goût et la finesse. C'est surtout le plus jeune, Alexandre de Ségur, mort en 1805, quia travaillé pour le théâtre. Outre ses vaudevilles, qui sont assez nombreux, il a donné quelques petites comédies en vers, et quelques opéra-comiques, entre autres le Cabriolet Jaune, un acle du genre bouffe, dans lequel Elleviou remplissait le rôle principal. Habitué à représenter de galants triomphateurs, des merveilleux du jour, et gâté par les applaudissements, Elleviou avait fort bonne opinion delui-même, et reflétait un peu trop la suffisance des personnages où il brillait. A une répétition du Cabriolet Jaune, l'auteur crut pouvoir lui faire une observation légère, exprimée d'ailleurs dans les termes les plus polis. Elle ne fut pas cependant du goût de l'acteur, qui se permit d'y répondre d'une manière peu convenable. M. de Ségur ne se fâcha pas; mais l'homme de lettres se ressouvint du grand seigneur, et, avec les belles manières et la fine ironie dont il conservait l'élégante tradition, s'adressant à l'acteur trop pénétré de son importance :
« Ah! monsieur, lui dit-il, vous oubliez que, depuis la Révolution, nous sommes tous égaux. »
Elleviou, interloqué, ne sut pas trouver un mot de réplique.
Ce Cabriolet Jaune fut assez cahoté dans sa course. Le lendemain, sortant d'une pièce nouvelle qui venait d'être jouée au Théâtre-Français, et qui avait eu encore moins bonne chance, Ségur aperçut l'auteur, retenu sous le péristyle par une averse : « Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne une place dans mon Cabriolet Jaune? » Il disait aussi, avec non moins de gaîlé. « Mon Cabriolet est sous la remise. » Le comique véhicule en ressortit cependant et roula dès lors sans obstacle; autrement dit, le Cabriolet Jaune fut repris plus lard avec succès.
M. de Ségur aîné, l'historien, l'auteur des Mémoires souvent cités, membre de l'Académie Française, pair de France sous la Restauration et le gouvernement de Juillet fut nommé grand maître des cérémonies, lorsque l'Empire se constitua une cour selon les us et coutumes monarchiques. Quelqu'un qui recherchait un emploi dans la nouvelle maison impériale ne vit pas de meilleur patronage à réclamer que celui de l'émincnt dignitaire; mais, confondant les deux frères, ce fut au vicomte de Ségur qu'il lit parvenir sa supplique pour le grand maître des cérémonies de France. Alexandre de Ségur, qui avait voulu rester un simple homme d'esprit, comprit le quiproquo; il se mita en lire de bon cœur, et, prenant aussitôt la plume, il fit cette réponse :
« Monsieur, « Vous [m'écrivez pour me demander une plicc. Je
vous en envoie deux ; mais c'est pour une pièce de moi que l'on joue ce soir à l'Opéra-Comique.
« J'ai l'honneur d'être monsieur, votre serviteur,
Ségur, sans cérémonie. »
Le sans cérémonie n'avait aucune intention épigrammatique à l'égard de la dignité fraternelle, à en juger par ce mot plein d'une tendre affection, et qui fait honneur au cœur du vicomte de Ségur : « N'osant pas être jaloux de mon frère, j'ai pris le parti d'en être fier. »
On conçoit que les hommes de l'ancienne société jetés au milieu du pêle-mêle qu'avait produit la Révolution, fussent tout disposés à rire des travers et des ridicules de ceux qui tenaient le haut hout. C'était au moins une satisfaction. La masse même du public ne demandait pas mieux que d'en faire autant, semblable aux gens du parterre qui glosent des avant-scènes, au vulgus à pied, brocardant les équipages qui leur envoient de la poussière. Comme il arrive toujours pour les critiques générales, beaucoup des nouveaux riches, se gardant bien de se reconnaître eux-mêmes, devaient appliquer la peinture à tels ou tels de leurs pareils, et se divertir de la ressemblance. Aussi n'eston pas surpris que ce fonds ait tenu le théâtre en veine pendant plusieurs années.
Un des premiers auteurs qui l'exploitèrent, fut Armand Charlemagne, l'auteur du Souper des Jacobins. Quelques mois après, le 30 octobre 1795, il donna au Théâtre de la République, une autre petite comédie, l'Agioteur, qui peint avec une certaine verve le tohu-
bohu du Perron, cette fièvre de trafic où se heurtaient les éléments les plus hétérogènes, cet agiotage effréné qui opérait sur toutes choses.
L'État est en danger, on joue à sa ruine, On spécule sur tout, jusque sur la famine, On voit se déborder un peuple de vendeurs, On voit courir après un peuple d'acheteurs. L'un s'efforce à tromper, l'autre cherche à séduire, Et chacun tour à tour est colombe et vampire. Les yeux sont fatigués d'un contraste effrayant. Ici c'est l'abondance, et là le dénûment. Le luxe monstrueux de la riche indécence Brille près des haillons de l'honnête indigène?. Les chants de volupté se mêlent r.ux sanglots, Vénus a ses boudoirs à côté des tombeaux; Le brillant sybarite a cent plats sur sa table, A sa porte, de faim expire un misérable.
Les gens dans lesquels sont personnifiés les tripoteurs d'affaires sont le spéculateur à la hausse Crusophile, et le perruquier Boucliac, un trafiquant universel.
CRCSOPHILE.
Je ne vous connais pas pour faire le commerce.
BOUCLIAC.
Fi donc ! c'est un métier que tout le monde exerce.
On trouve du café chez plus d'un chapelier; Voulez-vous des chapeaux? Allez chez l'épicier. J'achetai mes souliers chez mon apothicaire, Et mon voisin, qui fut autrefois avocat, Tient du poivre et du suif, du sucre et du tabac ; Et moi, qui fais aussi des affaires en ville, Devinez qui je suis : je vous le donne en mille.
CP.USOPHILF.
Que m'importe, après tout?
BOUCLIAC.
Boucliac est mon nom.
Je suis, ne vous déplaise, honnête homme et Gascon. Je faisais autrefois la barbe à tout le monde, Et j'étais dans cet art d'une adresse profonde. Les gains étaient petits; je fais double métier, J'exerce le négoce, et je suis perruquier, Et de ces deux états l'un n'empêche pas l'autre.
CRUSOPH1LE.
Fort bien; que tenez-vous? quel article est le vôtre?
BOUCLIAC.
Je tiens tout, je vends tout, des bijoux et du vin,
Du sel et du coton, des mouchoirs et du pain,
De la poudre et du drap, du sucre et des chandelles,
Des livres et du fer, du beurre et des dentelles,
Du fil et du savon, du suif et des tableaux,
De l'huile et du café, du poivre et des chapeaux.
CRUSOPHILE.
Au fait, que venez-vous proposer?
BOUCLIAC.
Je viens vendre.
CRUSOPHILE.
Quoi?
BOUCLIAC.
Ce que vous voudrez.
CRUSOPHILE.
Il s'agit de s'entendre.
Je voudrais du savon.
BOUCLIAC.
J'en tiens du merveilleux, A Paris arrivé depuis un jour ou deux, Par un vieux médecin expédié par terre, A son marchand de bois, au compte d'un notaire. Cela n'a pas encor couru les magasins, Et n'a guère passé que par quinze ou vingt mains.
CRUSOPHILE.
Et le prix?
BOUCUAC.
Il en est qui viendraient vous surfaire, Et vous proposeraient une mauvaise affaire; Mais moi, grâces au ciel, je suis accommodant, J'ai de la probité, je marche rondement, Petit gain me suffit, je ne cherche qu'à vivre, Et je vends mon savon quatre-vingts francs la livre.
CRUSOPHILK.
C'est un peu cher.
BOUCLIAC.
Demain cela renchérira, Et l'on s'est à la Bourse arrangé pour cela.
Crusophile achète à ce prix pour huit millions de savon, et il compte bien y faire un beau bénéfice. Quant au sucre, il est à cent trente francs la livre, sauf la hausse que l'on peut encore espérer.
Ce sont aussi des industriels de cette espèce que les citoyens Truchant et Piustant, dans les Modernes enrichis, comédie en trois actes, de Pujoulx, représentée, au Théâtre delà République, le 16 novembre 1797. Truchant, qui s'appelle Victor de son prénom, se fait appeler de Saint-Victor, depuis que les saints sont tolérés. Avec ces deux personnages, qui ont fructueusement manipulé des affaires véreuses, voici mesdames leurs moitiés, dont l'une surtout, la citoyenne Truchant, eslfort loin d'être une académicienne dans son langage; mais elle exhibe de singulières toilelles, et s'inquiète peu que l'on s'en raille ; l'argent dispense de grammaire et de goût :
Jouissons de notre fortune :
La mise n'est jamais commune Lorsque l'on a beaucoup d'argent.
Si l'on se rit de nous, va, c'est en enrageant.
Que chacun à son tour se pousse ;
On m'éclaboussait, j'éclabousse.
S'il ne fallait parler que quand on parle bien, Les trois quarts de Paris ne diraient presque rien.
TRUCHANT.
Oh ! la voilà! toujours extrême!
LA FEMME TRUCHANT.
J'fais d'mon mieux, qu' chacun fass' de même. Consolez- vous, cher monsieur Saint-Victor, On dit qu'on est parfait lorsque l'on a de l'or. •. Consolez-vous : oui, malgré mon langage, On viendra me faire la cour, Et si nous 1; voulions, chaque jour, Bien des gens comme il faut, je gage, Viendraient avoir l'honneur de manger not' potage.
Les époux Truehant ont un grand dadais de fils dont l'éducation est tout juste aussi avancée que celle de sa mère. Ils l'ont fait venir de leur village, où il était resté jusqu'à ce moment, et le luxe paternel et maternel lui ménage bien des surprises. On sert des glaces, il en goûte, et il trouve qu'elles seraient meilleures, si elles étaient chaudes. Il a pris le costume des incroyables, le large habit carré, l'énorme cravate :
Le cou dans une nappe et le corps dans un sac,
et il s'étudie à dire avec le grasseyement du bel air : ma paole, ma paole d'honneur. Ce rôle du fils Truehant fut une création très-comique de Baptiste cadet.
Dans le môme temps, on jouait à la Gaîté, avec un succès prodigieux, Madame Angot, ou la Poissarde parvenue, de Maillot. Le directeur-acteur Gorsse représentait magnifiquement la grotesque héroïne, une Madame Abraham de la halle, dont la fille est courtisée par un Moncade subalterne, affublé d'un faux nom et de
faux mollets. Si le Ion poissard faisait, chez Mme Angot, un contraste bouffon avec sa fortune et ses prétentions, au moins c'était en vendant de la morue, ce qui n'a rien de déshonnôte, qu'elle et son mari s'étaient enrichis; mais Mme Angot devint proverbiale, et toutes les femmes sans éducation qui faisaient de l'étalage, furent qualifiées parce nom. Aude, le père de Cadet Roussel, fit à Madame Angot une suite, Madame Angot au Sérail de Cunstantinople, qui, contre l'ordinaire de ces continuations, recommença le succès de le pièce primitive.
Dans un vaudeville, une femme de chambre qui avait pris la place de sa maîtresse, se demandait quelle robe elle mettrait pour aller au bal :
Mettrai-je ma robe de basin,
Ou ma grande sultane?...
Aimez-vous mieux celle de satin
Que celle en tarlatane?...
Passerai-je ma robe lilas, Ou mettrai-je ma robe brune ?...
A quoi un autre personnage murmurait à part lui, en levant les épaules :
Tu n'avais pas tous ces embarras , Quand tu n'en avais qu'une.
On disait à un domestique enrichi :
Tu n'es pas le premier valet Qui ne connaisse plus son maître ;
Ou bien encore :
C'ty-là qu'on traîne Si vite dans un phaéton, Queuqu' beau matin changeant de ton,
Pourra r'monter derrière, Comme faisait son père.
Picard, avec son excellent esprit d'observation, ne pouvait négliger ce côté des mœurs du temps; aussi, dans son Entrée dans le Monde (1 799), trouve-t-on parmi les personnages deux riches du jour. L'un d'eux, Dumont, fait le moraliste et censure la corruption dont il est un des exemples :
dumont, avec importance.
J'ai connu vos parents autrefois : oui, les biens Qu'ils possédaient alors étaient voisins des miens. Qu'ils sont rares, hélas ! les gens de leur espèce, Car, chez qui voyons-nous aujourd'hui la richesse? Chez des sots parvenus, chez des hommes de rien, En débauches sans nombre épuisant tout leur bien : Des bonnes mœurs, des arts, aucun ne se soucie. Un orgueil!...