TOUS
« Nous le jurons ! Il périrai »
La république est proclamée par Fox et les autres
wighs, qui, malgré leur opposition contre le ministère, n'auront pas accepté, s'ils en eurent connaissance, le rôle et la coiffure dont ils étaient afïublés sur les planches du théâtre de la Cité.
La physionomie Ihéàtrale du temps ne serait pas complète si l'on omettait un étrange contraste qui s'y fait remarquer.
Queh^ues attardés de l'école musquée et quintescenciée qui avait abâtardi et affadi la comédie, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, continuaient impassiblement, au milieu des scènes les plus sanglantes, à prendre pour modèles Marivaux et Dorât. Vigée donnait, le 29 décembre 1792, sa petite pièce à l'eau de rose, La Matinée d'une jolie Femme, cadre galant offert à Mlle Contât pour y déployer ses grâces. Le 1 9 avril 1 793, trois mois après l'exécution de Louis XVI, et à la vedle de la proscription des Girondins, leThéàtre de la Nation jouait les Femmes, par Demoustier, l'auteur parfumé des Lettres sur la Mythologie. Cette comédie est un madrigal en trois longs actes, el ce déluge de fadeurs débitées entre une demi-douzaine de femmes et un jeune homme qui est dans la position de Vert- Vert chez les Visitandines, succédait au drame de l'échafaud qui avait occupé la jouinée !
Et quelle abondance de tirades et de couplets où figurent la vertu, l'humanité, la sensibililé, la nature! La pastorale s'accouplait aux productions monstrueuses de la littérature sans- culotte. Sur l'indication des spectacles, à la suite des massacres de septembre, je trouve, au théâtre Feydeau, l'Amour filial, ou la Jambe de Bois, petit opéra sentimental que le même Demoustier avait donné (juelques mois auparavant. L'n tendre
lils qui cueille des fleurs pour en parer le Iront de son père endormi! Une innocence patriarcale qui sent son âge d'or l Une bergerie dans laquelle aucun loup ne laisse apercevoir le bout de ses dents I
Il est vrai que le public se plaisait peut-être ces doucereux tableaux par besoin de contrastes, et pour se reposer des cruelles images qui le poursuivaient lilleurs. On pouvait bien aimer à voir sur le théâtre quelques bergeries sans loups, quand tant de loups à deux pieds étaient déchaînés sur la place publique.
La réaction thermidorienne, qui avait demandé des comptes si sévères au théâtre de la République, se donna carrière dans tous les spectacles. Elle nous a laissé, elle aussi, un nombreux répertoire, et là, point de gradation comme celle qui nous fait arriver des pièces de 1790 jusqu'à celles de la Terreur. Pour les pièces thermidoriennes, c'est une contre-partie aussi soudaine que dans la situation, où les tont-puis-ants de la veille devinrent les proscrits du lendemain, où l'on passa ex abrupto des orgies terroristes aux emportements contraires. Les sanglantes idoles brisées à la Convention le sont aussi sur la scène. Marat est précipité du piédestal dans l'égoût, par la plume des auteurs comme par le bras des jeunes gens à grosses cannes, qui allaiert poursuivant partout la faction terroriste. Mais ce parti qu'ils frappaient n'était renversé que pour l'heure; il n était pas détruit, il menaçait encore de se relever, et
cette menace ne fut pas tout à fait vaine, car il eut des demi-retours en Vendémiaire et en Fructidor. La réaction avait souvent ses luttes, où le courage personnel n'était nullement superflu.
La scène avait tout à coup changé de héros, fille s'empressait d'offrir aux applaudissements le^ actions qui, pendant l'ère de sang, avaient fait contraste avec tant de crimes. Après l'infâme dénonciation érigée en acte méritoire, le dévouement et la fidéhté obtenaient à leur tour les bravos les plus chaleureux. Le théâtre des Amis de la Patrie, à la salle Louvois, dramatisa le trait de Loizerolles, détenu avec son fils, el qui, se présentant au lieu de lui, dans l'appel des victimes du jour, fut exécuté à sa place. Un commissionnaire de prison , nommé Gange, avait montré une généreuse compassion pour un prisonnier et pour sa femme, et avait partagé avec eux tout ce qu'il possédait, une somme de cent livres. Presque tous les spectacles eurent leur pièce sur ce sujet, et le brave Gange reçut en personne, avec sa famille, le tribut de la sympathie et de réraolion des spectateurs. Un autre fait analogue eut aussi les honneurs de la scène. Un fermier dont le propriétaire avait péri sur l'échafaud terroriste, s'était rendu acquéreur des biens du condamné, mais ce fut pour les conserver et les remettre aux enfants orphelins, qu'il avait recueillis et cachés. Dans le Bon Fermier, comédie en un acte et en prose, par Ségur jeune, jouée au théâtre Feydeauparlesex-Gomé(li(^ns-Français,le 17 mars 1795, ce trait touchant fut applaudi avec transport. Canijc el le BonFerinier, succédant aux pièces de Dugazoïi et au Jugement dernier des Rois! quel étonnant contraste ! quel étrange revirement!
On reprenait aussi les ouvrages interdits sous l€ régime précédent, tel que V Ami des Lois, et le Club des bonnes Gens, cette dernière pièce avec les changements nécessaires, puisqu'elle avait été jouée sous la monarchie constitutionnelle, et qu'elle reparaissait sous le gouvernement républicain. Il n'y pouvait plus être question du roi, et la paroisse du curé était remplacée par la commune. D'autres passages encore n'étaient plus de mise, tels que le plaidoyer en faveur des émigrés, contre qui existaient des lois que le neuf thermidor n'avait pas réduites à l'état de lettre morte.
Mais les émotions et les larmes admiralives ne pouvaient suffire; des pièces faites dans des circonstances différentes ne se trouvaient pas à la hauteur de la situation. Il fallait quelque chose de plus direct et de plus violent; il fallait des satisfactions vengeresses; aussi dans les pièces réactionnaires qui succédèrent à celles de la Terreur, il s'agissait avant tout de frapper fort, et les auteurs n'y faillirent pas. Ils ne procédaient pas par épigrammes assaisonnées de sel atlique : l'imprécation était le diapason usuel, le mot emportait le morceau ; Néniésis était la muse, et le couplet ressemblait à un fouet armé de pointes de fer. Au moins, les auteurs qui se signalèrent le plus dans ces exécutions théâtrales, ne furent pas de ceux dont on lit les noms en tête des pièces à bonnet rouge, et c'était une passion sincère qui les animait.
Parmi ceux qui servirent le mieux cette réaction, citons Ducancel, jeune jurisconsulte étranger au théâtre, et auquel un seul ouvrage fit, dans le temps, une célébrité. Ce véhément factum en trois actes, fait, appris et joué dans l'espace de vingt-se[il jours, c'est
rinîérieur des Comités révolutionnaires, ou les Aristides modernes, ioué le 27 avril 1795, sur ce mêmettiéâtre de la Cité où l'Époux républicain et maint autre ouvrage de la même couleur occupaient naguère la scène. Le comité révolutionnaire où Ducancel nous introduit, et qu'il fait siéger à Dijon, est composé de hideux brigands affublés de noms antiques et qui, la plupart, ne savent ni lire ni écrire. C'est Aristide, qualifié sur la liste des personnages d'ancien chevalier d'industrie; Scévola, perruquier ; Torquatus, rempailleurde chaises; Galon, Brulus , portier escroc, et autres fonctionnaires du même ordre. Ces atîreux bandits, en arrêtant les honnêtes gens et en les envoyant à l'échafaud, ne négligent pas les profits du métier. Dans leurs perquisitions, ils mettent volontiers la main sur les valeurs ; ils ne dédaignent pas de s'approprier les montres, sauf à se quereller et à s'injurier pour le partage du butin. Ils ont résolu de perdre une famille Dufour, dont le chef, ancien négociant et estimé de tout le monde, est membre de la municipalilé. Le fils, jeune lieutenant de volontaires, vient d'arriver de l'armée, une glorieuse blessure le forçant de prendre quelque repos. C'était une opposition employée dans ces pièces que celle du vaillant défenseur de la patrie qui combat l'étranger aux frontières, et des tyrans féroces qui répandent à l'intérieur le sang de leurs concitoyens.
Aristide et ses acolytes font venir le domestique de Dufour, pour tirer de lui des dénonciations contre ses maîtres. L'honnête domestique déclare qu'il n'a que du bien à dire d'eux, et cependant, ils travestissent ses réponses en accusations capitales. Quand le président lui dit de signer ces mensonges, il s'y refuse formelle-
ment; peu imporle, on mettra que le comparant a déclaré ne savoir signer. Il y a aussi le commissionnaire du comité, nommé Vilain, dont l'éducation jacobine n'est pas plus avancée. Torquatus veut le débaptiser et lui donner pour parrain César, qui était, dit-il, un fier républicain. y\\Q.\n ne se soucie pas de cet honneur. César n'est pour lui qu'un nom de chien de basse-cour. Œ Je m'appelle Vilain , » dit-il , « et Vilain je resterai.» C'était Brunet qui jouait ce personnage avec la simplesse bonacequi le caractérisait dès lors. Quant àTorquatus, c'était Tiercelin , coiffé d'un affreux bonnet à poil, estropiant les mots et commettant les liaisons les plus hasardées. Tiercelin, qui resta, comme Brunet, une des colonnes des Variétés, excellait dans les physionomies populaires. Près de trente ans après, un autre rôle de rempailleur de chaises, le Malassis du Coin de Rue, devait marquer la fin de sa carrière, comme Torquatus en avait marqué le commencement.
Dans VInlérieur des Comités révolutionnaires, ne cherchez pas l'art ni l'action. Le style est dans le ^oût déclamatoire du temps, et cette emphase tombe quelquefois dans d'étranges naïvetés. Dufour et son fils se trouvent seuls dans le lieu des séances du comité. Ils profitent de l'occasion pour jeter les yeux sur les papiers qui couvrent le bureau, et qui, tous, sont des dénonciations atroces, des instructiorîs sanguinaires. « Quelle horreur! » s'écrie Dufour fiis, a la correspondance des cannibales serait moins effroyable ! » Il est douteux que les cannibales emploient beaucoup de papier à lettres. Les deux Dufour continuent sur ce ton:
DUFOUR PÈRE
La voilà, cette prétendue pièce de conviction ! Une lettre
adressée à Dormont il y a quatre ans ! L'auteur y gémit sur certains événements désastreux de notre révolution. Voilà ce que des juges anthropophages appellent conspirer contre la République.
DUFOUR FILS, apvés avoir lu la lettre.
Mais, mon père, cette lettre ne respire que l'amour de l'humanité !
DUFOUR PÈRE
Il fallait, pour leur plaire, qu'elle respirât la soif du carnage.
DUFOUR FILS
Mais, d'ailleurs, elle est écrite quatre ans avant l'existence de la République. Aucune loi....
DUFOUR PÈRE
Des lois ! il n'en faut plus, mon fils, quand la société n'est composée que de bourreaux et de victimes. La France n'est plus qu'une immense forêt fermée de murs, habitée par des loups qui dévorent et des brebis qu'ils massacrent.
IDUFOUR FILS.
Quoi! vous croyez que sur cette lettre on eût condamné le malheureux Dormont?
DUFOUR PÈRE
Si je le crois? Hélas! mon fils, les hommes probes n'ont plusmênie aujourd'hui la triste ressource de l'incertitude.
DUFOUR FILS
Vous me faites frissonner!.... (// dcchire arec une vive émotion la lettre.)
DUFOUR PÈRE
Que faites-vous donc, mon fils?
DUFOUR FILS
J'arrache une proie innocente à des vautours. Dans <iuel pays sommes-nous, f^rand Dieu! pnisqu'd faut rougir d'un écrit dont toute âme sensible s'enorgueillirait d'être l'auteur !
DUFOUR l'ÈUE.
Vous le voyez, mon fils, les forfaits sont à leur comble. Si je lève les yeux sur mon pays, il n'est plus quun vaste cimetière ! Nous ne marchons plus aujourd'hui que sur des cadavres ou des décombres. Le comité est l'antre de Cacus : on
n'y respire que les vapeurs du crime et l'odeur infecte du carnage, etc.
Il faut avouer que les membres du comité, ces bêtes féroces, ressemblent un peu à ces tyrans de tragédie qui écoutent avec assez de placidité les grosses injures qu'on leur adresse. Les Dufour ne s'en font pas faute, et leur servante, aussi honnête fille que le domestique est honnête garçon, turlupine et bafoiieTorquatus avec une liberté dont on s'étonne. Un officier municipal, escorté de gendarmes, procède à l'arrestation d'Aristide, Scévola, Torquatus et compagnie, qui défilent la tête basse pour s'en aller en prison, et de là vous devinez où. C'était la revanche et la contre-partie de l'arrestation finale dans les pièces jacobines. Le public ne s'en plaignait pas, tant s'en faut. Ses frénétiques bravos étaient les acclamations furieuses de la vengeance. On ne pouvait se rassasier de voir traîner et retourner dans leur boue sanglante ces bourreaux dont le règne venait à peine de finir. Chaque mot portait coup, pourvu qu'il fût un brûlant stigmate imprimé sur leur front. Les hideuses figures exhibées n'étaient que trop ressemblantes , et on n'en avait que trop connu les originaux. Il y eut un homme, sexagénaire, qui avait passé dans les prisons tout le temps de la Terreur, et qui loua une loge de baignoire pour ne pas manquer une seule représentation. Chaque soir il était là, ne perdant pas un mouvement des acteurs, la bouche enlr'ouverte, pleurant dejoie, comme en extase, et répétant: « Oh! comme je me venge de ces coquinslà ! » L'Intérieur des Comilés révolutionnaires ne fut pas joué moins de deux cents fois, tant à la Cité qu'au tbéâire Montai) sier, oîi on le reprit. Il fit également
fureur dans les départements, car les odieux comités avaient fonctionné dans la France entière.
Ducancel a composé un second drame, le Tribunal révolutionnaire ou l'An deux, qui était la suite du premier et qui allait être joué au théâtre Feydeau en 1796, quand il fut interdit par un oidre de la police. Un petit acte sur les mœurs du jour, le Thé à la mode, ou le Million de sucre, représenté douze fois cette même année au théâtre Montausier, ne fut pas pour l'auteur une compensation suffisante. Ce fut inutilement qu'il multiplia les démarches sous les gouvernements suivants, y compris celui de la Restauration, pour que son drame du Tribunal révolutionnaire, reçu en 1 823 à la Porte-Saint- Martin, vît le jour de la scène. Il l'a réuni à ses deux autres pièces dans un volume qui contient en outre des notes historiques curieuses. Sans avoir une valeur littéraire, ses deux drames, par eux-mêmes, sont àconsuller, et celui qui a paru au théâtre témoigna, par son succès exceptiomiel, de l'état de l'opinion, sur laquelle il eut sa part d'influence ^
Le Souper des Jacobins, d'Armand Charlemagne, (théâtre Molière, 15 Mars 1795), montrait aussi un conciliahule de terroristes, mais après le 9 thermidor, quand ils se dég-uisoient de leur mieux. Quatre ou cinq d'entre eux, se retrouvant après ce terrihle coup de tonnerre, se sont réunis dans un hôtel garni pour y souper incognito en se remémorant leurs ex-
1. Ducancel, né à Beauvais en 17(j(), fut nommé en 1815 souspréfet de Clermoiit (Oise), et révoqué iannée suivante, apriVs la dissolution de la ChamJjre dite intromable, pour avoir servi, dans les élections, l'opinion ullra-royalisle au lieu de seconder le ministère. It est mort en 1X3'). Son volume a paru en \H'.V), h la veille d'une nouvelle révolution.
ploits. L'un des convives manque, mais son excuse est valable: il a rencontré sur son chemin la canne réactionnaire.
CRASSIDOR.
.... Son excuse, amis, se lit sur son épaule.