LES ASSEMBLÉES PRIMAIRES OU LES ÉLECTIONS
Vaudeville en un acte ,
' Représenté pour la première fois le 29 ventôse, sur le théâtre des Jeunes Artistes, défendu par le bureau central à la quatrième représentation, et redemandé le soir même à grands cris par le public.
Par le citoyen Martainville, auteur du Cûncert Feydeau.
Cette protestation fut continuée par l'affiche du théâtre, au bas de laquelle on lisait : En attendant les Assemblées primaires ou les Élections , vaudeville du citoyen Martainville, suspendu par ordre du gouvernement. »
Il faut avouer que rarement la critique des actes du pouvoir put se donner si ample carrière, et qu'il était extraordinaire de voir un auteur de vaudeville se moquer à ce point de l'autorité.
Le Directoire allait bientôt prendre sa revanche, et pour être fort, il fut violent. Il avait bien le droit de dé-
jouer les espérances et les projets des royalistes; mais lui qui n'avait pas épargné le démagogue Babeuf, il recourut aux moyens révolutionnaires; il procéda par l'arbitraire, par les proscriptions, par un attentat qui marque tristement une seconde phase dans son existence, et qui eut pour conséquence de faire absoudre par beaucoup de gens la manière dont lui-même fut renversé. Le coup d'État du 18 fructidor frappa toute opposition, quelle qu'en fût l'expression et la forme. Gayenne et Sinamari eurent nécessairement raison contre la presse, la tribune et le vaudeville.
Martainville échappa cependant aux conséquences de son audace. Le Directoire s'en prit à des hommes plus haut placés, et le virulent coupletier vit la foudre passer par dessus sa tôle. Dans sa vie très-peu réglée, et se trouvant probablement fort à la gêne, il tenta la carrière du comédien; il débuta sur la modeste scène de la Cité, dans Frontin tout seul, ou le Valet dans la Malle, vaudeville d'Ernest Glonard. Cette tentative réussit peu, et elle n'eut pas de suite. Au reste, Martainville convenait volontiers que là n'était pas sa vocation. « Je me sens, disait-il, toujours porté à l'indulgence quand je parle des comédiens qui ne sont pas bons, car je me rappelle que j'étais bien mauvais. »
Plus heureux comme auteur, Martainville se rabattit des pièces politiques sur des bambochades, des tableaux populaires au gros sel, dont [)lusieurs obtinrent du succès; Georges le Taquin, on le Brasseur de Vile des Cygnes; Tapin, ou le Tambourineur de Gonesse; Taconet, etc. Ce fut aussi lui qui fit avec Ribié, direc-, teur de la Gaîté, ce fameux Pied de Mouton qui, revu,
augmenté, refait, brodé à neuf, élevé au niveau de la mise en scène moderne, a conservé dans chacune de ses nouvelles éditions l'influence de son titre magique. Au Pied de Mouton appartient le mot : Demandez plutôt à Lazaville, qui a eu l'honneur de rester proverbial. En outre, Martainville a publié, avec Etienne, YHistoire du Théâtre- Français pendant la Révolution, et il est auteur de deux volumes qui ne se ressemblent guère par le sujet ni par le genre : Grivoisiana, ou Recueil facétieux, 1801 ; et la Vie de Maksherbes, 1802. Voilà ce qui s'appelle avoir plusieurs tons à son service, comme l'Intimé dans les Plaideurs.
Ce n'était pas l'Empire qui pouvait rouvrir libre carrière à l'esprit satirique de Martainville. Cependant, lors du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, il fit sur cet auguste sujet une chanson poissarde et grivoise, très-difîérenle des nombreux épithalames de commande, et qui ne courut, bien entendu , que manuscrite. Cette irrévérente célébration de l'hyménée césaréen, sur un mode qui n'avait rien de pindarique, eut un grand succès de fruit défendu. Elle arriva, dit-on, jusqu'au tout-puissant empereur, qui ne put s'empêcher de rire, et Martainville ne fut pas inquiété, quoique parfaitement connu comme étant l'auteur de cette facétie. Bien lui en prit que César se fût trouvé cette fois de bonne humeur.
Du reste, l'année suivante, à la naissance du roi de Rome, Martainville se mit à l'unisson général :
Je sens redoubler mon ivresse Quand je pense à notre empereur.
Il aura pleuré de tendresse :
Soyons heureux de son bonheur.
C'est le plus beau jour de sa vie Que nous annonce le canon.
Pon, pon, pon, pon, pon, pon; Je crois l'entendre qui s'écrie, En baisant son joli poupon :
« C'est un garçon ! »
Voilà un des couplets de la chanson faite par Martainville en 1811, une de ces productions qui, avec de trèslégers changements, peuvent servir à volonté pour toutes les naissances princières. Quelques années après, Martain ville qui jugeait comme sans conséquence un | tribut dont si peu de voix se dispensèrent, devait largement s'en dédommager. Nous le retrouverons dans ce temps-là, qui fut celui de son rôle le plus bruyant sur la scène politique. Revenons à l'époque dont nous nous sommes écartés quelque peu par ces détails anticipés.
Si le 18 fructidor coupa court aux pièces telles que les Assemblées primaires, il n'empêcha pas les auteurs d'exploiter un champ satirique , alors très-fertile. C'était la guerre aux nouveaux riches, aux parvenus, à tous les trjpoteursd'afïliires qui péchaient en eau trouble, dans ce grand remuement d'une société oi^i l'ancien ordre de choses était rasé jusqu'à la base, et où. le nouveau n'était encore qu'imparfaitement assis et réglé. Singulier temps que cette période comprise entre la fin de la Terreur et la chute du Directoire!
La passion du plaisir à côté de la misère, les assignais J dépréciés au point qu'on payait une paire de bottes dix mille francs, sans que les restauraleursYéry et Legacque et le glacier Garchi en fissent de moins bonnes re- • cettes; les fêtes du Pavillon d'Hanovre après l'échafaud i
à peine abattu, le marché du Perron, cette Bourse d'alors, où l'on trafiquait de toutes choses, immeubles et denrées, beaux hôtels en bonnes pierres de taille et valeurs qui se fondaient entre les mains- comme la neige au soleil; tant de positions bouleversées, tant d'autres subitement acquises, tant de champignons de fortune qui avaient poussé du jour au lendemain sur le grand fouillis social, voilà quel tableau présentait le monde parisien, et quelle mine s'offrait à la verve des auteurs comiques et des faiseurs de couplets. Ce mot de parvenu dont je me suis servi, et qu'il serait fort déplacé d'appliquer aux hommes arrivés à la richesse et à l'élévation du rang nar le mérite, par le travail, par des moyens honorables, c'était la qualification usitée pour tous ces enrichis, plus ou moins véreux , qui abondaient alors, et je ne fais que l'emprunter au répertoire du temps. A l'origine suspecte de leur fortune, ajoutez l'éducation très-imparfaite, les manières et le langage très-peu distingués, qui juraient avec leur récente opulence et avec les grands airs qu'ils se donnaient, et vous avouerez que le théâtre avait bien le droit d'amuser le public à leurs dépens.
A côté de ces fortunes nouvelles, dont les honneurs étaient si singulièrement faits, et qui ressemblaient à une broderie d'or appliquée sur une étoffe grossière, on voyait, comme contraste, les déclassés de l'ancien régime, des hommes et des femmes du grand monde qui n'avaient pas émigré, qui n'en étaient pas moins ruinés, trop heureux encore d'avoir sauvé leur tête, et qui luttaient comme ils pouvaient contre un si grand changement de fortune. Parmi les femmes, les unes savaient se passer de leur richesse perdue, de leur luxe d'au-
166 l'histoire P.\R le THEATRE.
irefois, et vivre d'une manière modeste, comme leur sort présent l'exigeait, ce qui était le parti le plus sage elle plus honorable. D'autres, pour qui le plaisir et la toilette étaient des besoins irrésistibles, se taisaient spéculatrices, brocanteuses, trafiquantes, donnaient à jouer chez elles, se mêlaient au monde assez frelaté qui remplissait les salons des hommes du pouvoir. Ceux-ci étaient fort aises d'accueillir des personnes aimables, spirituelles, et dont le nom, quoique privé de titre et de particule, ne laissait pas que d'avoir un certain relief qui les flattait. Telle était la veuve du marquis de Beauharnais, mort sur l'échafaud, cette future impératrice Joséphine qui partageait avec Mme Tallien le trône de la mode et de la beauté. Des hommes d'un très-haut rang acceptaient de bonne grâce cette désignation démocratique de citoyen, ce niveau général sous lequel avaient disparu barons, comtes, ducs ou marquis.
De ce nombre étaient les deux Ségur, dont l'un représenta la cour de France auprès de Catherine II, et dont l'autre portait déjà, lors de la Révolution, les épaulettes de maréchal de camp. Ils n'étaient plus que le citoyen Ségur aine et le citoyen Ségur jeune, et ils tâchaient d'adoucir les dernieri jours et la pauvreté de leur vieux père, ci-devant ministre de la guerre, cidevant maréchal de France, amputé d'un bras, qui avait combattu sous le maréchal de Saxe, un demi-siècle auparavant. Tous deux s'étaient bien trouvés d'avoir en eux un fonds qui survivait à leurs tilres et à leurs grandeurs. Ils avaient demandé une ressource à leur plume, et ils travaillaient pour le théâtre, se faisant un plaisir d'être les confrères et les amis de simples au-
leurs Irès-roturiers. Ce n'était pas qu'ils abjurassent le ton et les manières de la bonne compagnie, comme on l'a vu faire au vaudevilliste Francis, fils du baron d'Allarde, par conséquent baron lui-même. Celui-ci avait pris le langage et les habitudes les plus vulgaires, et, quand venait à surgir un auteur nouveau, il s'en plaignait en des termes dignes du sentiment : « Il vient me manger mon beurre. » Le ci -devant comte et le cidevant vicomte de Ségur savaient associer le ton du beau monde avec la familiarité de la camaraderie littéraire, même au foyer du Vaudeville ou de la Montansier. Tel est le caractère de leurs pièces et de leurs chansons, qui se distinguent par le bon goût et la finesse. C'est surtout le plus jeune, Alexandre de Ségur, mort en 1805, quia travaillé pour le théâtre. Outre ses vaudevilles, qui sont assez nombreux, il a donné quelques petites comédies en vers, et quelques opéra-comiques, entre autres le Cabriolet Jaune, un acte du genre bouffe, dans lequel Elleviou remplissait le rôle principal. Habitué à représenter de galants triomphateurs, des merveilleux du jour, et gâté par les applaudissements, Elleviou avait fort bonne opinion delui-même, et reflétait un peu trop la suffisance des personnages où il brillait. A une répétition du Cabriolet Jaune, l'auteur crut pouvoir lui faire une observation légère, exprimée d'ailleurs dans les termes les plus pohs. Elle ne fut pas cependant du goût de l'acteur, qui se permit d'y répondre d'une manière peu convenable. M. de Ségur ne se fâcha pas; mais l'homme de lettres se ressouvint du grand seigneur, et, avec les belles manières et la fine ironie dont il conservait l'élégante tradition, s'adressantà l'acteur trop pénétré de son importance :
«I Ah! monsieur, lui dit-il, vous oubliez que, depuis la Révolution, nous sommes tous égaux. »
EUeviou, interloqué, ne sut pas trouver un mol de réplique.
Ce Cabriolet Jaune fut assez cahoté dans sa course. Le lendemain, sortant d'une pièce nouvelle qui venait d'être jouée au Théâtre-Français, et qui avait eu encore moins bonne chance, Ségur aperçut l'auteur, retenu sous le péristyle par une averse : « Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne une place dans mon Cabriolet Jaune? » Il disait aussi, avec non moins de gaîté. « Mon Cabriolet est sous la remise. » Le comique véhicule en ressortit cependant et roula dès lors sans obstacle; autrement dit, le Cabriolet Jaune fut repris plus tard avec succès.
M. de Ségur aîné, l'historien, l'auteur des Mémoires souvent cités, membre de l'Académie Française, pair de France sous la Restauration et le gouvernement de Juillet fut nommé grand maître des cérémonies, lorsque l'Empire se constitua une cour selon les us et coutumes monarchiques. Quelqu'un qui recherchait un emploi dans la nouvelle maison impériale ne vit pas de meilleur patronage à réclamer que celui de l'cminent dignitaire; mais, confondant les deux frères, ce fut au vicomte de Ségur qu'il lit parvenir sa supplique pour le grand maître des cérémonies de France. Alexandre de Ségur, qui avait voulu rosier un simple homme d'esprit, comprit le quiproquo; il se mita en lire de bon cœur, et, prenant aussitôt la plume, il lit cette réponse :
a Monsieur, « Vous [m'écrivez pour me demander une place. Je
VOUS en envoie deux ; mais c'est pour une pièce de moi que l'on joue ce soir à rOpéra-Comique.
<t J'ai l'honneur d'être monsieur, votre serviteur,
Ségur, sans cérémonie. »
Le sans cérémonie n'avait aucune intention épigrammatique à l'égard de la dignité fraternelle, à en juger par ce mot plein d'une tendre affection, et qui fait honneur au cœur du vicomte de Ségur : « N'osant pas être jaloux de mon frère, j'ai pris le parti d'en être fier. »
On conçoit que les hommes de l'ancienne société jetés au milien du pêle-mêle qu'avait produit la Révolution, fussent tout disposés à rire dos travers et dos ridicules de ceux qui tenaient le haut hout. C'était au moins une satisfaction. La masse même du public ne demandait pas mieux que d'en faire autant, semblable aux gens du parterre qui glosent des avant-scènes, au viihjus à pied, brocardant les équipages qui leur envoient de la poussière. Gomme il arrive toujours pour les critiques générales, beaucoup des nouveaux riches, se gardant bien de se reconnaître eux-mêmes, devaient appliquer la peinture à tels ou tels de leurs pareils, et se divertir de la ressemblance. Aussi n'eston pas surpris que ce fonds ait tenu le théâtre en veine pendant plusieurs années.
Un des premiers auteurs qui l'exploitèrent, fut Armand Charlemagne, l'auteur du Souper des Jacobins. Quelques mois après, le 30 octobre 1795, il donna au Théâtre de la République, une autre petite comédie, C Agioteur^ qui peint avec une certaine verve le tohu-
bohu du Perron, cette fièvre de trafic où se heurtaient les éléments les plus hétérogènes, cet agiotage effréné qui opérait sur toutes choses.
L'État est en danger, on joue à sa ruine, On spécule sur tout, jusque sur la famine, On voit se déborder un peuple de vendeurs, On voit courir après un peuple d'acheteurs. L'un s'eflforce à tromper, l'autre cherche à séduire, Et chacun tour à tour est colombe et vampire. Les yeux sont fatigués d'un contraste effrayant. Ici c'est l'abondance, et là le dénûment. Le luxe monstrueux de la riche indécence Brille près des haillons de l'honnête indigène?. Les chants de volupté se mêlent aux sanglots, Vénus a ses boudoirs à côté des tombeaux; Le brillant sybarite a cent plats sur sa table, A sa porte, de faim expire un misérable.
Les gens dans lesquels sont personnifiés les tripoteurs d'affaires sont le spéculateur à la hausse Crusophile, et le perruquier Boucliac, un trafiquant universel.
CRÙSOPHILE.
Je ne vous connais pas pour faire le commerce.
BOUCLIAC.
Fi donc ! cest un métier que tout le monde exerce.
On trouve du café chez plus d'un chapelier; Voulez-vous des chapeaux? Allez chez l'épicier. J'achetai mes souliers chez mon apothicaire, Et mon voisin, qui fut autrefois avocat, Tient du poivre et du suif, du sucre et du tabac ; Et moi, qui fais aussi des alTaires en ville, Devinez qui je suis : je vous le donne en mille.
CRUSOPHILK.
Que m'importe, après tout?
BOUCLIAC.
Boucliac est mon nom.
Je suis, ne vous déplaise, honnête homme et Gascon. Je faisais autrefois la barbe à tout le monde, Et j'étais dans cet art d'une adresse profonde. Les gains étaient petits; je fais double métier, J'exerce le négoce, et je suis perruquier. Et de ces deux états l'un n'empêche pas l'autre.
' CRUSOPHILE.
Fort bien; que tenez-vous? quel article est le vôtre?
BOUCLIAC.
Je tiens tout, je vends tout, des bijoux et du vin,
Du sel et du coton, des mouchoirs et du pain,
De la poudre et du drap, du sucre et des chandelles,
Des livres et du fer, du beurre et des dentelles.
Du fil et du savon, du suif et des tableaux.
De l'huile et du café, du poivre et des chapeaux.
CRUSOPHILE.
Au fait, que venez-vous proposer?
BOUCLIAC.
Je viens vendre.
CRUSOPHILE.
Quoi?
BOUCLIAC.
Ce que vous voudrez.
CRUSOPHILE.
Il s'agit de s'entendre.
Je voudrais du savon.
BOUCLIAC
J'en tiens du merveilleux, A Paris arrivé depuis un jour ou deux. Par un vieux médecin expédié par terre, A son marchand de bois, au compte d'un notaire. Cela n'a pas encor couru les magasins, Et n'a guère passé que par quinze ou vingt mains.
CRUSOPHILE.
Elle prix?
BOLXLIAC.
Il en est qui viendraient vous surfaire, Et vous proposeraient une mauvaise affaire ; Mais moi, grâces au ciel, je suis accommodant, J'ai de la probité, je marche rondement, Petit gain me suffit, je ne cherche qu'à vivre, Et je vends mon savon quatre-vingts francs la livre.
CRUSOPHILE.
C'est un peu cher.
BOUCLIAC.
Demain cela renchérira.
Et l'on s'est à la Bourse arrangé pour cela.
Crusophile achète à ce prix pour huit millions de savon, et il compte hien y faire un beau bénéfice. Quant au sucre, il est à cent trente francs la livre, sauf la hausse que l'on peut encore espérer.
Ce sont aussi des industriels de cette espèce que les citoyens Truchant et Rustant, d.ms les Modernes enrichis, comédie en trois actes, de Pujoulx, représentée au Théâtre delà République, le 16 novembre 1797. Truchant, qui s'appelle Victor de son prénom, se fait appeler de Saint-]'ictor, depuis que les saints sont tolérés. Avec ces deux personnages, qui ont fructueusement manipulé des affaires véreuses, voici mesdames leurs moitiés, dont l'une surtout, la citoyenne Truchant, est fort loin d'être une académicienne dans son langage; mais elle exhibe de singulières toilellcs, et s'inquiète peu que l'on s'en raille ; l'argent dispense de grauimaire et de goût :
Jouissons de notre fortune :
La mise n'est jamais commune Lorsque l'on a beaucoup d'argent.
Si l'on se rit de nous, va, c'est en enrageant.
LA RÉVOLUTION. 17 i
Que chacun k son tour se pousse ;
On m'éclaboussait, j'éclabousse.
S'il ne fallait parler que quand on parle bien, Les trois quarts de Paris ne diraient presque rien.
TRUCHANT.
Oh ! la voilà! toujours extrême!
LA FEMME TRUCHANT.
J'fais d'mon mieux, qu' chacun fass' de même. Consolez- vous, cher monsieur Saint-Victor, On dit qu'on est parfait lorsque l'on a de l'or. Consolez-vous : oui, malgré mon langage, On viendra me faire la cour, Et si nous r voulions, chaque jour.
Bien des gens comme il faut, je gage, Viendraient avoir l'honneur de manger not' potage.
Les époux Truchanl ont un grand dadais de fils dont l'éducation est tout juste aussi avancée que celle de sa mère. Ils l'ont fait venir de leur village, où il était resté jusqu'à ce moment, et le luxe paternel et maternel lui ménage bien des surprises. On sert des glaces, il en goûle, et il trouve qu'elles seraient meilleures, si elles étaient chaudes. Il a pris le costume ôes incroyables, le large habit carré, l'énorme cravate :
Le cou dans une nappe et le corps dans un sac,
et il s'étudie à dire avec le grasseyement du bel air : ma paole, ma paole cVhonneur. Ce rôle du fils Truchant fut une création très-comique de Baptiste cadet.
Dans le même temps, on jouait à la Gaîté, avec un succès prodigieux, Madame Angot, ou la Poissarde parvenue, de Maillot. Le directeur-acteur Corsse représentait magnifiquement la grotesque hérome , une Madame Abraham de la halle, dont la fille est courtisée par un Moncade subalterne, affublé d'un faux nom et de
faux mollets. Si le ton poissard faisait, chez Mme Angot , un contraste bouffon avec sa fortune et ses prétentions, au moins c'était en vendant de la morue, ce qui n'a rien de déshonnêtc, qu'elle et son mari s'étaient enrichis; mais Mme Angot devint proverbiale, et toutes les femmes sans éducation qui faisaient de l'étalage, furent qualifiées parce nom. Aude, le père de Cadet Roussel, fit à Madame Angot une suite, Madame Angot au Sérail de Constantinople^ qui, contre l'ordinaire de ces continuations, recommença le succès de le pièce primifive.
Dans un vaudeville, une femme de chambre qui avait pris la place de sa maîtresse, se demandait quelle robe elle mettrait pour aller au bal :
Mettrai-je ma robe de basin,
Ou ma grande sultane?...
Aimez-vous mieux celle de satin
Que celle en tarlatane?...
Passerai-je ma robe lilas, Ou mettrai-je ma robe brune ?...
A quoi un autre personnage murmurait à part lui, en levant les épaules :
Tu n'avais pas tous ces embarras , Quand tu n'en avais qu'une.
On disait à un domestique enrichi :
Tu n'es pas le premier valet Qui ne connaisse plus son maître ;
Ou bien encore :
C'ty-là qu'on tnilne Si vite dans un phnéton, Queuqu' beau malin changeant de ton,
Pourra r'monter derrière, Comme faisait son père.
Picard, avec son excellent esprit d'observation, ne pouvait négliger ce côlé des mœurs du temps; aussi, dans son Entrée clans le Monde (1 799), trouve-t-on parmi les personnages deux riches du jour. L'un d'eux, Duraont, fait le moraliste et censure la corruption dont il est un des exemples :
DUMONT, avec importance.
J'ai connu vos parents autrefois : oui, les biens Qu'ils possédaient alors étaient voisins des miens. Qu'ils sont rares, hélas ! les gens de leur espèce, Car, chez qui voyons -nous aujourd'hui la richesse? Chez des sots parvenus, chez des hommes de rien, En débauches sans nombre épuisant tout leur bien : Des bonnes mœurs, des arts, aucun ne se soucie. Un orgueil!...