‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851 (volume 4)Chapitre 24 sur 46 · SOLON · texte numérisé non relu

SOLON

Je sais Ce que c'est; nos amis y sont assez sujets.

Bientôt le souper fraternel est troublé, comme la séance du comité dans la pièce de Ducancel, par une chaude querelle, par de vives récriminations. Crassidor, Purtifin, ex-journaliste de l'école du Père Duchesne, et Aristide (le nom était à la mode) ci-devant membre d'un tribunal révolutionnaire, échangent de dures vérités.

L'humanité I qui, toi, parler d'humanité ?

C'est comme si Mandrin parlait de probité I Ce mot, mon cher ami, va très-mal à ta bouche : Tes patrons sont Carrier, Robespierre et Cartouche.

ARISTIDE

Ils valent bien le tien, puisque c'est saint Marat On te vit comme lui prêcher l'assassinat, Et ton mauvais journal fut le fils sanguinaire Du grand Ami du Peuple, et valait bien son père.

CRASSIDOR, à Aristide, Si je suis un coquin, tu n^es pas honnête homme. Ton tribunal du diable opérait on sait comme. Oui, je volai les gens, je ne m'en défends pas; Mais toi, buveur de sang, tu les assassinas !

Dans Thôtel où ces dignes amis font leur repas cor-

dial, deux autres personnages qui n'ont pas de raisons pour leur être reconnaissants, sont venus chercher un gîte. L'un est un tailleur qui a eu le malheur de les avoir pour pratiques, et qu'ils otit payé à leur noianière, comme il le leur reproche en les retrouvant:

Pour acquitter vos dettes,

Vous aviez, on le sait, des ressources secrètes, Et plus d'un, pour périr, n'eut d^autre tort certain Que d'ôtre créancier de quelque jacobin.

Un d'eux môme l'a dit : t Qu'importe la dépense? , C'est sur les échafauds que nous aurons quittance ! »

A ce malheureux tailleur, .1 restait pour fonds de magasin un assortiment de pantalons et de carmagnoles ; mais qu'en fera-t-il maintenant?

La mode en est passée : on veut des redingotes. Des habits d'honnête homme, et surtout des culottes.

Aussiy le pauvre diable, obligé de fermer boutique, demande-t-il à l'hôtelier la plus humble de ses mansardes. L'autre nouveau locataire, qui se nomme Forlis, et qui est fraîchement sorti des prisons, révèle ainsi quel fut son crime :

Je mettais de la poudre, et mon linge était fîn, Et mon écrou porta que j'étais muscadin.

On sait qu'il n'en fallait alors pas davantage Pour aller en charrette, ou pour le moins en cage. Gela n'allait pas mal, et j'ai vu le moment Que j'avais conspiré, moi centième,' en dormant.

Dans ce rôle de muscadin, on remarque un aperçu vrai, un trait caractéristique, et qu'aucun autre pays n'aurait sans doute offert. Chez les détenus parmi lesquels le bourreau venait faire son appel journalier, il

y avait le courage mondain et léger, bien aise de se retrouver là en bonne compagnie, et qui renouait sous les verroux les gais entretiens du salon. Ce stoïcisme de la frivolité alla jusqu*à chansonner la guillotine:

La guillotine est un bijou Aujourd'hui des plus à la mode.

J'en fais faire une en acajou Pour la mettre sur ma commode.

Ce n'est pas d'un ton plus triste que Forlis raconte pourquoi il est obligé de se loger en garni, comment, lorsqu'on Tarrèla, tout son élégant mobilier, argenterie, bijoux, etc., fut mis sous les scellés; et comment, par un tour bien digne du plus fameux sorcier, il ne s'en retrouva plus rien, quoique les scellés fussent restés intacts, au moins en apparence. Grassidor ayant, devant Porlis, tiré une très-belle montre pour regarder l'heure, l'ex-prisonnier la reconnaît pour la sienne, de même que dans l'Intérieur des Comités, on retrouvait aussi la montre d'autrui dans la poche de Torquatus. Forlis, qui est d'humeur accommodante, se contente de reprendre son bien. Mais qui consolera cet autre jeune homme que le règne de la Terreur a tait orphelin? Qui lui rendra son père, assassiné par ces misérables? Ici fencore arrive un offlcier public , accompagné de la force armée, qui s'assure de Grassidor et de ses com-' pagnons. En épluchant leurs comptes, on ne s'occupera pas de leurs opinions, mais seulement de leurs actes:

Ce qu'on pense n'esl rien, le tout est ce qu'on fit.

Je vous arrête ici, non comme Jacobins, Mais comme prévenus d'être de francs coquins.

Aussi a-t-on tout lieu de croire qu'ils n'en sont pas quittes ^

Un autre auteur qui s'escrima vigoureusement dans le répertoire thermidorien , ne faisait que préluder à la notoriété encore plus bruyante qui a retenti jusqu'à nous. Cet auteur, une des figures les plus caractérisées de la polémique contemporaine, était Alphonse Martainville.

Né à Cadix, d^une famille du Midi de la France, Martainville avait commencé presque enfant cette carrière batailleuse qui était son élément naturel. Des bancs du collège, les événements de la Révolution le jetèrent sans transition au milieu de ces luttes où Ton jouait sa vie. Ardemment royaliste, il fut accusé d'avoir rédigé avec un nommé Monborgne un tableau inçxact du maximum. Jeté en prison, traduit devant le redoutable tribunal auprès duquel Fouquier-Tainville remplissait les fonctions d*accusateur public, il montra dans une telle épreuve un sang-froid insouciant qui alla jusqu'à plaisanter avec le fatal couperet. Quand, suivant l'usage, son nom lui fut demandé: « — Martainville. — De

1. L'auteur du Souper des Jacobins, Armand Charlemagne, né au Bourget, près Saint-Denis, en 1759, et fils d'un épicier, avait pris le petit collet après avoir terminé ses études. Renonçant bientôt à entrer dans la carrière ecclésiastique, il était devenu clerc de procureur; puis, s'étant enrôlé dans le régiment de Monsieur, infanterie, il avait fait la guerre d'Amérique. Ayant aussi quitté l'uniforme, il était devenu auteur; mais ce fut pour écrire sur l'économie politique et sociale, avant de travailler pour le théâtre. Outre ses pièces d'àpropos, il a donné un assez grand nombre de comédies jouées la plupart à Louvois et à l'Odéon, et qui ne manquent pas de verve ni de comique. On peut citer particulièrement le Testament de VOnde , ou les Lunettes cassées j et les Voyageurs. Armand Charlemagne est mort en 1838.

Martainviile , sans doute ? » dit le président, qui trou* vait à ce nom une physionomie nobiliaire. — « Citoyen président, répondit le jeune accusé, je suis ici pour èlre raccourci, et non pour être allongé. » Il fut acquitté, moins sans doute par cet audacieux bon mot (le terrible tribunal ne riait guère) que par la protection de son compatriote le provençal Antonelle, qui était un des jurés. Voici en quels termes le jugement est rapporté dans le Moniteur du 19 ventre an II (10 mars 1794): « Tribunal révolutionnaire. Martainviile, âgé de quinze ans, demeurant au collège de l'Égalité, rue Saint-Jacques, convaincu d'avoir coopéré à la rédaction d'un écrit de huit pages d'impression, intitulé : Tableau du maximum des denrées et marchandises, divisé en cinq sectionSy a été acquitté à cause de son jeune âge. » Sans doute Martainviile s'était fait pour la circonstance encore plus jeune qu'il n'était : d'après les biographies, il devait avoir seize à dix-sept ans.

Après le 9 thermidor, le polémiste adolescent fat un des plus fougueux, dans les rangs de cette jeunesse dorée pour qui la chasse aux Jacobins était le plaisir à Tordre du jour. Certes, on ne peut pas dire que Martainviile eût tremblé devant eux quand ils tenaient le pouvoir. Dans les cafés, dans tous les lieux publics, sans cesse le défi à la bouche, il chercha au théâtre de nouvelles armes, et il ne s'en servit pas de main-morte Le 9 venlôse an III (19 février 1795), il fit jouer aux Variétés-Montansier, le Concert de la rue FeydeaUy en société avec Hector Ghaussier. On donnait en ce moment, dans la rue Peydeau, des concerts où couraient tous les muscadins et toutes les élégantes avec une soif déplaisirs doublement avide, après la compression for-

midable dont on avait besoin de se dédommager. Onse pressait aux concerts de la rue Feydeau comme à ce bal des victimes^ où se réunissaient les personnes qui avaient eu quelqu'un ou quelques-uns des leurs guillotinés. Singulière façon de porter le deuil, si ce n'eût été une manière de se réjouir de la chute des bourreaux! Ces concerts, qui étaient si fort à la mode, sont le prétexte du vaudeville en question, et ils amènent un des couplets dirigés comme un feu roulant contre les terroristes :

Le charme de la mélodie, Du chant les sensibles accords, Glissent sur leur âme flétrie Par la rage et par le remords. L'art affreux d'enfanter des crimes Pour leur cœur a seul de Tattrait; Les cris plaintifs de leurs victimes, .

Voilà le concert qui leur plaît.

Ne cherchez pas plus de fond dans ces quelques scènes que dans tous les autres à-propos du moment. Le Jacobinisme y est représenté par le citoyen Brise- Scellé, nom qui porte avec lui sa signification. Les pièces précédentes nous ont montré quel genre d'exploits on reprochait aux agents terroristes, indépendamment de tout le reste. Nous rencontrons pareillement ici le jeune officier convalescent qui vient de combattre les armées des despotes. Si royaliste que fftt Martainville, c'était là un tribut à payer pour avoir le droit de frapper sans ménagement d'autres adversaires. Aussi, comme il use de la permission !

Naguère on voyait dans la France Un régiment de scélérats,

Portant pour habit d'ordonnance Le pantalon, les cheveux plats.

Des crins qui garnissaient leur nuque, Ils choisissaient bien la couleur, Car de ]eur âme la noirceur Était peinte sur leur perruqut .

Dans le costume jacobin, le pantalon allait avec la carmagnole et le bonnet rouge, et les muscadins se piquaient de se mettre en opposition, sous tous les rapports, avec les hommes de ce parti. La culotte courte avec de longs rubans pendant au jarret, Thabit à collet verf, la haute cravate, les cadenettes poudrées, telle était la mise qu'ils affichaient, pour faire contraste à l'accoutrement cynique dont Marat et les siens avaient fait leur livrée.

Depuis comme avant le 9 thermidor, les airs républicains, la Marseillaise^ le Chant du Départ, étaient joués dans tous les spectacles, et devaient même chaque soir préluder à la représentation. Mais, après cette journée mémorable, le Ça ira et la Carmagnole avaient cédé la place au Réveil du Peuple^ cet hymne vengeur, dont l'auteur était Souriguière. En 1791, Sourîguière avait fait jouer au théâtre du Marais, une tragédie d'ilr^emidor ou le Roi dtoyeny en l'honneur de la monarchie constitutionnelle, dans le même sens que les pièces du Cousin Jacques. Dans le parti thermidorien on voyait ainsi réunis tous les hommes des diverses nuances opposées au terrorisme, et avec eux plus d'un ex-terroriste de la Convention, qui avait su se retourner à temps et contribuer à la chute de Robespierre, pour ne pas être sa victime ou son compagnon d'échafaud. Le Réveil du Peuple fut le chant thermidorien, et les auteurs du Con-

cert de la rue Feydeau eu placèrent l'air dans leur vaudeville. Ils le mirent dans la bouche du jeune officier qui s'indigne de retrouver dans sa patrie des ennemis à combattre, après ceux qu'il a combattus sur les champs de bataille. Mais ces ennemis intérieurs, ce n'est pas la baïonnette que l'on emploie contre eux; il suffit d'une arme moins héroïque , témoin la façon dont on vient de les malmener :

Ces coquins dernièrement

Ont levé la tète.

Quelques lurons à Pinstant,

Oh ! la belle fête !

Pour les mettre à la raison Ont fait jouer le bâton.

La bonne aventure, ô gué 1

La bonne aventure 1

Ce n'est pas tout, et voici comment, dans les couplets de la fin, les Jacobins sont définis et résumés :

Lorsque Ton voudra dans la France Peindre des monstres destructeurs, Il ne faut plus de Téloquence Emprunter les vives couleurs.

On peut analyser le crime, Car tyran, voleur, assassin, Par un seul mot cela s'exprime, Et ce mot-là, c'est Jacobin.

Il n'est pas étonnant que le parti traité de cette manière, et qui était toujours en force, ne souffrit pas patiemment des aiteintes pareilles, et criât sous le fer rouge dont on le marquait. La riposte se traduisait séance tenante par des rixes, par des soufflets, et, le lendemain, par des duels. A la première représenta-

tien du Concert de la rue Feydeau, un coup de pistolet chargé à balle fut même tiré dans la salle, heureusement sans atteindre personne. C'était un trait de couplet d'une autre espèce.

La journée du 13 vendémiaire (5 octobre 1795) où la Convention mitrailla les sections de Paris, et arma, pour les combattre, des hommes détenus comme terroristes, mit fin à la réaction thermidorienne. Martainville, dans ce moment en Provence, chercha un refuge sous l'uniforme, et servit quelque temps à l'armée d'Italie. Revenu bientôt à Paris, il se remit à batailler, et attaqua vivement le Directoire, successeur de la Convention. Les élections allaient avoir lieu pour les conseils, d'après le système des deux degrés, des assemblées primaires choisissant d'abord les électeurs. Pendant que, dans les départements de l'Ouest, une précaire pacification suspendait les luttes armées, les poKHques du parti royaliste essayaient d'une autre voie ; ils tentaient de pénétrer dans la place par la porte de la constitution et de la légalité républicaine; ils se mêlaient avec activité au mouvement électoral. Le 19 mars 1797, Martainville fit jouer aux Jeunes Artistes ks Assemblées primaires ou les Éleclions. Là encore, les Jacobins étaient rudement menés. Simplot, ancien balayeur du Comité révolutionnaire, chantait, par exemple, ce couplet :

A balayer le comité

Je prenais bien d' la peine ; Mais je peux dire en vérité

Qu'elle était toujours vaine.

Tout était propre à s'y mirer,

Grâce aux pein's les plus dures ; Mais dès qu' les membres venaient d'entrer,

Il était plein d'ordures.

Dans une autre scène, il y avait celui-ci :

Il fut un temps où, dans la France, Le nom sacré de magistrat Était le prix de Tignorance, Du vol et de l'assassinat.

Espérons de ces jours horribles Ne revoir jamais les fléaux.

Non, les intrigants, les bourreaux Ne seront jamaiséligibles.

Les traits mordants n'étaient pas non plus épargnés au pouvoir, contre lequel le parti monarchiste préparait sa grande campagne sur ce nouveau terrain. A défaut de censure théâtrale, la police intervenait quelquefois après coup, et c'est ce qui eut lieu en cette occasion. Bruyamment applaudie, la pièce fut défendue. La publicité jouissait à ce moment d'une liberté dont Martainville fit largement usage. Le chef du bureau central de police, appelé Limodin, l'ayant mandé dans son cabinet, le jeune auteur lui déclara que les Assemblées primaires seraient rejouées, ou qu'il ferait beau bruit. La défense ayant été maintenue, Martain* ville fit placarder à la porte du théâtre et dans les rues une grande affiche intitulée : Conversation du citoyen Martainvilhy autev/r des Assemblées primaires ou les Élections^ avec le citoyen Limx>din^ secrétaire de la police. Cette conversation y était racontée en eflfet , avec les commentaires les plus mordants et les plus bouffons. Limodin aurait reproché à Martainville, entre autres griefs, d'avoir comparé, dans un couplet, l'Assemblée primaire à une fille. Quant au public mécontent d'être privé de la pièce, le fonctionnaire mal embouché aurait dit qu'il se moquait de lui. Encore s'était-il servi,

à ce qu'il paraît, d'une expression beaucoup plus énergique que Martninvilie imprima en toutes lettres. Voici comment se résumait ce singulier récit; toujours avec l'emploi du même mot, que j'ai dû remplacer par un autre moinsaecentué.« Le public dontLimodiuse^ïo^we, et qui, je crois, lui rend bien la pareille , a demandé hier à grands cris la pièce défendue. Moi qui ne suis pas membredu bureau central, et qui ne me moque pas DU puBuc, pour le mettre à même de juger la pibce, je Tai fait imprimer. Elle se vend chez Barba, rue Saint- André-des-Arls, n*» 27. » En effet, la pièce parut accompagnée de cet étrange factum, avec un titre ainsi conçu :

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