‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851 (volume 4)Chapitre 31 sur 46 · VICTORINE · texte numérisé non relu

VICTORINE

Le plus joli, selon moi, c'est le Marché aux Fleurs.

En place de vieux bâtiments

Qui masquaient les bords de la Seine,

De l'aimable et riant printemps

On voit régner la souveraine.

Là, sans recourir aux efforts

De la brillante architecture.

Pour nous étaler ses trésors.

Flore a son temple de verdure.

DINDIN

Ça fait qu'on n'ira plus acheter des bouquets sur le quai de la Féraille. En fait de marchés, parlez-moi du Marché des Jacobins; a-t-il subi une fière transformation, celui-là?

DURELIEF.

C'est vrai.

Sur cette place étaient naguère Des moines qui pieusement Au public vendaient des prières Pour l'entretien de leur couvent.

Puis, on vit des parleurs terribles Y vendre discours furibonds.

258 L'HISTOIRE PAR LE THÉATÏlE.

Aujourd'hui des marchands paisibles T vendent poulets et dindons.

BiARTiAL à Durelief.

Mon ami, tous êtes au courant aujourd'hui; mais prenez garde à ycus.

BURELIEF.

Ohl jesuislà.

Quoiqu'à Paris on soit leste, Je ne serai pas en reste.

J'ai l'œil vif, j'ai la main preste Et rien ne m'échappera.

Incessamment, je l'espère, Ma Bourse vous charmera.

Elle n'est qu'à fleur de terre.

Mais elle s'élèvera.

Tous les jours aussi je pense .

A mon Grenier d'Abondance ; Ce bâtiment d'importance A TArsenal se verra.

La fontaine qui près de là

Bientôt paraîtra,

{Montrant sa tête.)

Moi je la tiens là.

Et j'en suis certain

Pour la mettre à fin,

D'après le dessin, J'ai mon éléphant sous la- main.

MARTIAL

Oui, mon ami, je ne cesserai de le dire, votre petit Paris est bien complet.

Dans ce plan qui nous charme 'tous, De grandes choses sont finies; Mais comment réunirez-vous Le Louvre avec les Tuileries?

DURELIEF.

Je n'en sais rien.

Je suis à l'affût des projets Qu'à son gré le génie enfante,

Si bien qu'entre ces deux palais Je n'ai que des pierres d'attente.

Cette scène ne reprend-elle pas un certain piquant après un demi-siècle, comme sujet de comparaison? Au lieu des embellissements de Paris admirés alors, c'est la reconstruction de Paris, qui a été entreprise. Le Paris de 1810, malgré les célébrations en alexandrins et en couplets, semblerait une ville du moyen âge, si on le retrouvait tel quel, en s'éveillant un malin. Parmi ces constructions si vantées, plus d'une a été condamnée, abattue, remplacée par des progrès encore plus nouveaux. Ainsi, les lanternes des rues parurent un bienfait, lorsque des cierges allumés devant les saintes niches étaient le seul éclairage ; les réverbères à la place des lanternes semblèrent des astres rayonnants ; le gaz a relégué les réverbères dans l'ombre, sauf à être luimôme éclipsé par quelque soleil portatif. « Ces nouveaux marchés, si propres, si commodes, » dont parle Durelief, n'ont plus semblé ni commodes ni propres. Celui des Jacobins (le marché Saint-Honoré), construit sur l'emplacement de l'ancien couvent qui a donné son nom aux clubistes ses hôtes et à leur parti , a vu ses bâtisses vermoulues mises à la réforme. On en a fait autant ailleurs, et les Halles centrales, ce palais grandiose de * l'approvisionnement parisien , ont fait rentrer sous terre les vieilles échoppes arriérées.

Pour la fontaine des Innocents, si son eau ne se change plus en vin dans les fêtes publiques, c'est encore un progrès, car les cascades vineuses et les saucissons lancés dans la foule comme au milieu d'une bande de chiens afTamés, ne faisaient que dégrader le

peuple par les ignobles luttes qui s'ensuivaient : au lieu de ce vilain régal dont les poignets vigoureux étaient seuls à profiter, on a parfaitement fait d'adopter, il y a déjà longtemps, les distributions à domicile. L'éléphant de la Bastille, annoncé comme une merveille, ne doit pas laisser de regrets, à en juger par son lourd modèle en plâtre, qui ne servit que de nid à rats. Quant aux pierres (Tattente dont il est question dans le dernier couplet, elles ont reçu le complément qu elles demandaient : le Louvre et les Tuileries se sont enfin donné la main qu'ils se tendaient inutilement depuis tant d'années.

Reste à savoir si nos démolisseurs et embellisseurs nouveaux ne se sont pas trop piqués d'honneur et s'ils n'ont pas été trop vite en besogne. Ceux de 1810 procédaient plus sagement, ils ne voulaient pas faire tout à la fois. Il ne suffit pas complètement que la ville soit magnifique ; il faut pouvoir s'y loger sans être riche à millions. La question de la vie à bon marché prédomine celle des larges percées et des grandes artères. L'air est une chose excellente; cependant on n'en vit pas, et la surabondance de spacieux boulevards n'est pas sans rappeler l'homme à projets des Fâcheux, qui voulait mettre toutes les côtes de France en ports de mer.

La pièce qui célébrait Paris embelli était tout d'un temps le bouquet du Vaudeville pour le mariage impérial. Un suprême embellissement venait, à la fin, effacer tous les autres. Sur un signal donné, la décoration s'ouvrait au bruit d'une fanfare, et laissait voir une figure allégorique représentant la ville de Paris qui tenait le portrait en transparent de l'impératrice.

avec cette inscription : Voila mon plus bel ornement; et l'auguste image était ainsi saluée t

Louise ! Ah ! grands dieux I quel délire A son aspect vient nous saisir!

Pour la chérir En ces lieux chacun respire, A chacun de nous elle inspire Le respect et le plaisir.

Tout dans ses traits intéresse; C'est la bonté, la grâce et la douceur.

Heureux qui peut la voir sans cesse ; Elle fait naître le bonheur ; Paris languit en son absence, Mais que son retour est charmant!

Tout s'embellit par sa présence; LOUISE est de Paris le plus bel ornement.

Tous les théâtres chantèrent à l'envi sur ce mode enthousiaste, et des citations répétées courraient le risque de la monotonie.

Parmi les louangeurs de l'Empire, une mention est due à Rougemont, qui fut ensuite un des chantres les plus féconds des fleurs de lis. Au théâtre de l'Impératrice, dans le Mariage de Charlemagney il remonta aux vieux âges pour célébrer le mariage du Charlemagne nouveau. Mais aux Variétés, dans les Fêtes françaises^ ou Paris en miniatwre, où il eut Gentil pour collaborateur, il ne procède pas par détours, et la louange est à bout portant. Un montreur de lanterne magique fait voir d'abord Marie-Louise dans les jardins du palais paternel, sous l'emblème anacréontique d'une fleur à peine éclose « autour de laquelle voltige une abeille. »

Voyez cette charmante fleur Dont la tige en l'air se balance,

Quitter le jardin enchanteur Où naguère elle prit naissance.

Sur ce gage d'un doux accord Le bonheur des Français repose.

Jusque sous les glaces du Nord L'abeille a deviné la rose.

Puis, c'est tout le voyage de rimpériale fiancée ; son arrivée en France; et enfin, les réjouissances du mariage. Ici, les thuriféraires vont jusqu'à subordonner au génie, à la volonté de l'empereur, ce qui avait toujours passé ponr être en dehors de la puissance humaine, c'est-à-dire la pluie et le beau temps. On des personnages témoigne, relativement aux fêtes qui vont s'ouvrir, une crainte fondée sur le baromètre ou sur l'aspect du ciel :

— Cependant, Monsieur, le temps n'est pas trop sûr.

— Mon ami, rassure-toi, ce jour est du choix de notre souverain.

On sait qu'à ses regards perçants L'avenir toujours se dévoile, Et quand il nous faut du beau temps Nous Pattendons de son étoile.

Son génie a dans tous les lieux Su deviner l'instant prospère.

Il est protégé dans les cieux, Gomme il est aimé sur la terre.

Après ce compliment qui soumet les éléments euxmêmes à Yétoile du héros, et qui eh fait dépendre le soleil pour favoriser les fêtes ou pour mûrir le raisin, on ne voit pas comment il serait possible d'aller plus loin et il faut tirer Téchelle.

n y eut cependant un mémorable assaut, Tannée d'après, pour la naissance du roi de Rome. Ce fut dans

le mois consacré à Mars que naquit le fils du grand foudre de guerre; l'auteur qui aurait cru s'aviser seul de ce rapprochement, eût ressemblé à M. Musard, quand il se trouve être le cent soixanle-dix-huitième (Edipe de l'énigme qu'il a devinée. L'Opéra ne manqua pas l'idée indiquée, avec le Triomphp du Mois de Mars ou le Berceau d* Achille, paroles de Dupaty, musique de Kreutzer. C'est une allégorie où les mois se disputent la prééminence eri faisant valoir leur mérite réciproque ; mais la palme est oblenue par Mars, qui a la gloire de voir naître, sous les auspices de son nom significatif, le futur vainqueur des Troyens. Au Théâtre- Français, Désaugiers ne faillit pas non plus au rapprochement sacramentel, dans les couplets qui terminent VHeureuse Gageure :

Illustre fils de la victoire/ Reçois notre encens et nos vœux.

Tu seras Tamour et la gloire De ton siècle et de nos neveux.

Déjà, bénissant ta naissance, Nous voyons, à tes lois soumis, Dans le berceau de ton enfance Le tombeau de nos ennemis.

Célébrons le mois mémorable Qui, dans un enfant adoré, D'un bonheur à jamais durable Nous donne le gage sacré.

Le prince dont l'auguste père Hérita du nom des Césars, .

Devait recevoir la lumière Sous l'heureuse étoile de Mars.

L'Opéra-Comîque acquitta son hommage par la Fête villageoise ou V Heureux militaire, d'Élienne et Nicolo.

Rougemont se retrouva au théâtre de Tlnipératrice, avec r Olympe^ Rome^ Paris et Vienne ^ scènes épisodiques on vers. Au Vaudeville, la Dépêche télégraphique^ de Barré, Radet et Desfontaines, fait parler le télégraphe aux grands bras, ce faiseur de signaux qui passa pour si merveilleux, malgré les interruptions de la nuit et du brouillard, et qire le fil électrique a mis à la retraite :

Vit-on jamais invention plus belle !

Rapide comme les éclairs, Le télégraphe apporte une nouvelle

Sur tous les points de l'univers, Et dans ce jour, empressé de répondre i

A nos VŒUX, à notre désir.

En môme temps qu'il épouvante Londre

A Vienne il porte le plaisir.

Mars ne fait pas défaut à l'appel, parmi les divinités qui doteront l'enfant impérial :

De Mars Penfant recevra

Ardeur, force, vaillance ; Apollon lui donnera

Génie, esprit, science; i

Minerve le guidera \

Dans sa noble carrière ; Mais son meilleur guide sera

L'étoile de son père.

Tous les périls sont conjurés, toates les félicités sont garanties par cette seule naissance :

Sur ce vaste empire Quels beaux jours vont luire!

Comme ils vont détruire Les méchants projets!

Mais quelle espérance Et quelle assurance !

Quelle jouissance Pour les bons Français!

Les Variétés, par l'organe de Gentil, en disent autant dans VHeureuse nouvelle ou le Premier Venu. Quand la vie et le cerveau, même chez l'adulte le plus vigoureux, sont sujets à tant d'accidents et peuvent faillir à toute niinute, c'est sur la frêle existence d'un nouveau -né qu'un grand peuple doit faire reposer ses destins.

Mais qui, de la France Comblant l'espérance, Contre l'avenir la défend?

C'est un enfant.

Voici quels souhaits sont associés à cette assurance, peut-être un peu hardie :

Qu'il vive jusqu'au plus grand âge, Auprès de ses nobles parents.

Souhaitons-lui pour héritage Leurs traits, leurs vertus, leurs talents.

Que, dans tous les temps, la souffrance S'éloigne à son moindre désir.

Qu'il soit bercé par l'espérance, Et réveillé par le plaisir.

Le chœur final, précédé du cri général de : « Vive l'empereur l Vive l'impératrice 1 Vive le roi de Rome I »

met encore l'avenir au défi :

Chantons, chantons et la Fi*anc6 et sa gloire j

Et le bonheur des deux nobles époux.

Sur l'avenir quelle victoire I Chantons Tastre nouveau qui va briller sur nous.

Entre toutes ces pièces^ celle qui eut le prix de la course est VHeureuse Nouvelle ; elle mérite bien son second titre, car elle fut jouée le 20 mars, le jour même de l'événement. Le Vaudeville arriva en second, le lendemain 2 1 mars ; l'Opéra etrOpéra-Gomique le 27, etc. Il est clair que ces pièces étaient faites d'avance, et que surtout les premières arrivées devaient avoir leur scène finale en double, pour la double échéance d'un garçon ou d'une fille : version masculine et version féminine. On ne voil que l'Opéra qui avait risqué la chance, le Berceau d'Achille ne pouvant servir >à deux fins. Dans les autres pièces, ce sont des gens dans Tincertitude inévitable en pareille conjoncture, — car il n'y a point ici de privilège, — mais qui sont préparés à tout événement Celui-ci vante les mérites d'un prince, celuilà les charmes d'une princesse. Tout sera bien, quoi qu'il advienne. Si c'est un garçon, le génie paternel; si c'est une fille, les grâces maternelles; el, de cette manière, on composait encore un assez joli lot, en vue du pis-aller féminin. On avait d'ailleurs, pour se rattraper, la perspective d'une lignée nombreuse , promesse qui n'était pas négligée. Vivent les auteurs de circonstance qui savent leur métier !

Comment s'étonner que le souverain fût encensé de la sorte, quand la flatterie allait jusqu'au degré que l'on va voir, pour ceux qui seulement reflétaient les rayons de sa puissance? L'impression nous a conservé une pièce composée pour la fête de l'archi-chancelier Cambacérès, par le vaudevilliste Joseph Pain, dont le nom s'associait assez plaisamment à celui de Bouilly,

son collaborateur te plus habituel. Voici le titre de cette œuvre curieuse de courtisannerie :

LE MANUSCRIT DÉCHIRÉ, Bagatelle en un acte, jen prose , môtée de coaplets,

Représentée au palais de S. A. S. le Prince arcHî-chancelier

de l'Empire, le 23 juin 1809,

précédée d'un prologue en vers,

par M. JOSEPH PAIN.

Le prologue met en scène sous leurs propres noms plusieurs familiers de la maison, tels que d'Aigrefeuille et Villevieille, ces deux gourmets experts, commensaux attitrés du patron, et chacun chante ses louanges avec un enthousiasme qui sent les cuisines et Toffice. Quant à la pièce, il s'agit d'un auteur en train de composer un à-propos pour cette bienheureuse Saint-Jean, el dont le manuscrit, déchiré et jeté par un. maladroit, est rapporté morceau à morceau par les actrices qui doivent jouer les rôles. Les deux acteurs étaient Crélu et Brunet; les actrices étaient Mlle Rose Dupuis, du Théâtre-Français, Mme Grétu, de TOpéra-Comique, Mlle Rivière, du Vaudeville, Mlle Cuisot, Mlle Pauline et Mlle Flore des Variétés. Cette Flore que nous avons vue finir si misérable, plus de quarante ans après, pouvant à peine, d'une langue épaissie, balbutier ses derniers rôles, elle représentait ici une jeune et fraîche bouquetière en fonds de compliments fleuris pour le héros de la fêle. Du commencement à. la tin, l'éloge à outrance ne tarit pas. On est étonné qu'un homme se fasse ouselaisse ainsi accabler en personne età bout portant, de madrigaux et de louanges. L'actrice de l'Opéra- Gomique porte le costume de Mme de Sévigné : de là

le litre de bien bon, transporté de Tabbé de Coulanges à rarchi-chanceiier. Si Ton n'a pas fait parler l'Éloquence, c'est que le rôle était trop difficile,

A moins qae pour nous Monseigneur N*eût daigné l'écrire lui-même.

Ce n'est pas avec moins de succès que Son Altesse daigne passer du grave au doux :

Le Prince, pour la rendre aimable, Cache la raison sous des fleurs.

Il a la bienfaisance, il a le génie, il a tous les dons, toutes les vertus.

Ami du plus grand des vainqueurs, Lumière du siècle oti nous sommes, Votre nom vivra dans nos cœurs Et dans la mémoire des hommes.

Mais voici encore mieux. Un impromptu d'un autre vaudevilliste, Moreau, fut chanté après la pièce, et ce serait dommage de ne pas en citer ce couplet :

Jadis au peuple Israélite Jean vint annoncer le Seigneur.

Notre Jean fit maint prosélyte Aux décrets d'un autre Sauveur; Mais si, dans un climat aride, Du prophète la voix se perd, La nôtre, que Minerve guide.

Ne prêche pas dans le désert.

La comparaison avec le Sauveur était une réminiscence d'un vaudeville du Dix-Huit Brumaire ; mais elle est rajeunie parle rapprochement de l'archi-chancelier

et de saint Jean-Baptiste, avec Minerve brochant sur le tout.

D'après toutes ces citations, on conviendra qu'il serait difficile de trouver l'adulation portée plus loin qu'à cette époque, à moins de remonter jusqu'aux empereurs romains, que l'apothéose mettait tout net au rang des Dieux. Et encore les coupletiers de l'Empire ne restèrent pas loin de leurs devanciers, puisqu'ils soumettaient les cieux même aux convenances de César. Les plus hautes facultés ne sont pas toujours à répreuve d'une telle atmosphère. Peut-être le potentat que Ton comparait tantôt au Sauveur, tantôt à un Jupiter terrestre, avait-il fini par croire à cette obéissance de la nature; peut-être s'imagina-t-il que, dociles pour ses fêtes, les éléments le seraient aussi pour ses plans de campagne. Le désastre de Russie allait donner, dès l'année suivante, un cruel démenti à ces assurances téméraires.

Détestables flatteurs! présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste !

Ce système de tout absorber dans un homme, de faire vivre la France en lui, de supprimer partout l'esprit d'initiative, et, pour ainsi dire, la respiration publique, enfin d'attendre même le beau temps de son étoile, comme on Ta lu eh propres termes, il devait porter ses fruits, aux jours des revers. On avait tant

dit à la nation de compter sur le Gouvernement et de s'en rapporter entièrement à lui, qu'elle abdiqua en effet le soin de ses affaires. Tandis que Tidée sérieuse était tenue en suspicion, que les épicuriens du Caveau avaient seuls pleine franchise pour chanter la bonne chère, le bon vin et les amours, le temps arrivait où un grand élan national, comme en 1792, aurait été nécessaire. La guerre approchait des frontières, elle les touchait, elle les franchissait; mais le Caveau chantait toujours, et le Moniteur, ainsi que les autres journaux, ses échos forcés, répétait que l'Empereur veillait, que l'Empereur se portail bien, que la France n'avait qu'à compter sur TEmpereur.

Dans ces jours extrêmes, le pouvoir tâcha, il est vrai, de réveiller l'esprit public et d'en tirer des ressources nouvelles ; mais ces appels même avaient des formes circonspectes et réservées, et l'élan patriotique ne devait marcher qu'au pas de Tautorilé. Tous les théâtres jouèrent des ouvrages destinés à échauffer et à exciter les esprits. Ils crièrent sus aux Cosaques ; ils se mirent en frais d'accoutrement sauvages et de barbe» rousses ; ils traduisirent en action les estampes qui montraient ces cavaliers du Don et du Volga sous des formes affreuses et farouches, les chansons qui, soit en style héroïque, soit en style poissard, appelaient aux armes contre l'invasion. Mais dans ce répertoire assez nombreux, on retrouve le cachet personnel qui était imprimé partout, et à côté des pièces prises directement dans les faits du jour, on en rencontre un plus grand nombre qui procèdent par des allusions, par des rapprochements tirés de la vieille histoire monarchique.

De ces pièces, la plus solennelle fut l'Oriflamme, paroles d'Élienne et Baour-Lormian, musique de Berlon, Kreutzer, Paër et Méhul, jouée à l'Opéra le 31 janvier 1814. C'est Charles Martel repoussant, dans les champs de la Touraine, Tinvasion des Sarrasins. Nous voilà un peu haut dans la vieille histoire de la monarchie, un peu loin de la Marseillaise. Pour ne pas déroger à Tusage, nous avons là deux amants villageois, Nazir et Amasie, noms de fantaisie qui ne sentent guère la France du huitième siècle, ni même la France d'aucun temps. Nazir indiquerait même plutôt un personnage des Mille et une NuitSy un de ces musulmans envahisseurs que Charles Martel va combattre.

A THymen en ce jour Apportons nos offrandes, Et tressons des guirlandes Pour l'autel de l'Amour.

Ces offrandes à l'Hymen et cet autel de l'Amour sont empreints de la même fidélité locale que les noms des amants. Au milieu de cette pastorale, les clairons belliqueux retentissent: ce sont les guerriers qui courent se ranger sous les ordres de Charles Martel pour arrêter et écraser les barbares. L'oriflamme est déployée. A cette époque, l'oriflamme était seulement la bannière de l'abbaye de Saint-Denis , et non pas encore l'étendard de la monarchie française ; toutefois , ne chicanons pas sur ce point. Au moins, l'oriflamme existait ; mais il est plus difficile d'admettre un chevalier, trois cents ans et davantage avant l'institution de la chevalerie. Ce chevalier, portant l'ori-

flamme y entonne un hymne guerrier dont voici Tune des strophes :

Que poursuivis, vaincus de toutes parts, Ils soient couverts d'une honte éternelle.

Non, non, jamais de la ville immortelle Ils n'oseront insulter les remparts.

Charles Martel a levé Poriflamme ; Il nous répond des combats et du sort.

Frémis, frémis, orgueilleux Abdérame!

Il est parti : c'est l'arrêt de ta mort.

Et le chœur reprenait avec toute la puissance des voix et de l'orchestre :

Charles Martel a levé l'oriflamme, etc.

Hélas ! toujours la même déification ! toujours un homme érigé en dominateur des événements, en maître du destin I Et cela, quand des revers trop mémorables venaient de proclamer si hautement à quels retour la fortune est sujette I Certes, il fallait que l'aveuglement fût sans remède, et que la flatterie fût bien incorrigible.

n nous répond des combats et du sort!

Le 13 mars, VOriflamme fut suivie d'une ronde intitulée : Gardons-nous bien^ par le chevalier Dupaty , ainsi lit-on en tête de ces couplets. On jouait encore VOriflamme le dimanche 20, et onze jours après, les troupes étrangères faisaient leur entrée dans Paris I L'empereur de Russie et le roi de Prusse furent acclamés dans la salle de FOpéra, quand finissaient à peine d'y vibrer ces défis si assurés et si menaçants 1

Charles Martel était à l'ordre du jour. A l'Ambigu on jouait aussi un Charles Martel ou la France sauvée, A la, Gaîté, c'était Philippe- Auguste à Bouvines, L'Opéra-Comique donnait Bayard à Mézières ^ de Dupaty et Chazet, musique de Boiéldieu, Chérubini, Catèl et Nicolo. Les Variétés même avaient une Jeanne Hachette, par Rougemont, où l'héroïne de Beauvais, se conformant au mot d'ordre général, remontait jusqu'au chef de la dynastie carlovingienne et invoquait la conservation de son empire.

Le fondateur de ma patrie, Charles, l'exemple des guerriers, Du fond de sa tombe vous crie :

« Français, défendez vos foyers.

Repoussez jusqu'en Allemagne L'ennemi qui vient vous chercher.

Soldats, ne laissez point toucher A l'empire de Gharlemagne. »

Le Théâtre-Français n'eut pas d'ouvrage de circonstance fait exprès ; mais il en reprit une dont le choix, émané du ministre, était singulier sous plus d'un rapport ; c'était le Siège de Calais.

Quand cette tragédie fut jouée pour la première fois, en 1765, la France n'était sortie d'une guerre malheureuse que par une paix dure à subir. Le Siège de Calais obtint un très-grand succès, grâce aux sentiments d'héroisme que de Belloy exprimait plus ou moins heureusement, et qui relevaient à ses propres yeux la nation humiliée. Cette vogue eut un tel caractère, que nulle critique n'était possible, sous peine de s'attirer cette terrible apostrophe : « Vous n'êtes donc pas" Français ? » Louis XV avait accueilli par cet argument

peu concluant en littérature, quelques observations du maréchal de Noailles sur l'œuvre si exaltée. « Sire, répondit le maréchal , je voudrais que les vers de la pièce fussent aussi bons français que moi. » La ville de Calais envoya des lettres de bourgeoisie à Tauteur, dans une boîte en or ; le gouvernement fit jouer cette pièce dans les villes de garnison ; puis, après tous ces honneurs, le Siège de Calais s'en alla prendre le rang beaucoup plus modeste que lui méritent quelques beautés, balancées par des imperfections trop nombreuses.

Ce fut probablement le souvenir de cette vogue passagère de la nouveauté qui décida, en 1814, le choix officiel. Il est à croire que le minisire n'avait jamais lu l'ouvrage qu'il désigna , ou que, en le parcourant, il fut surtout frappé de son caractère monarchique autant que national, du dévouement des Français à leur souverain, à leur maître^ exalté en maint endroit. Outre que, malgré la noblesse de leur dévouement, le spectacle de six Français venant se remettre, la corde au cou, entre les mains d'un prince anglais, ne laisse pas d'avoir quelque chose de pénible, plus d'un passage était susceptible, devant un examen attentif, de provoquer des allusions peu favorables; aussi les censeurs firent-ils plus d'une coupure. Par exemple, dans la scène VII du quatrième acte, ils retranchèrent cette question d'Edouard III et celte réponse d'Aliénor :

Qui peut d'un droit si saint me priver désormais? Quel autre peut régner sur la France?

— Un Français.

Les vers qui suivent, et qui sont le développement de

ce dernier mot, durent également disparaître. L'encre rouge marqua aussi ces deux passages :

Partez, prenez encor Tusurpateur pour maître ; Mais sachez qu'un tel roi n'a pas longtemps à Tôtre, Et que sous ses drapeaux, s'il peut les relever, Les bras de vos vainqueurs sauront vous retrouver.

Eh! que peut la pitié sur cette âme inhumaine? N'a-t-il pas vu vingt fois, d'un œil tranquille et fier, Tomber des légions sous la flamme et le fer, De débris et de morts couvrir les mers sanglantes. Les nations enfin, par lui seul expirantes?

Son orgueil s'habitue à compter les mortels Gomme de vils troupeaux nourris pour ses autels. Vous-mêmes, ses amis, aux dépens de vos têtes. Il vous croit trop heureux d'acheter ses conquêtes.

Quel pavé les censeurs jetaient, par ces suppressions, à la télé du pouvoir qu'ils prétendaient sauvegarder I Plusieurs spectateurs suivirent la représentation avec la pièce à la main, et ce qui était retranché n'était pas le moins curieux. Bref, cette tragédie déjà surannée, choisie et pourtant mutilée par l'autorité, chair et poisson tout à la fois, ne produisit pas un grand effet, malgré Saint-Prix et Talma, qui jouaient Eustache de Saint-Pierre et Godefroy d'Harcourt,

Ce n'était pas par des représentations théâtrales, par des pièces Tieilles ou nouvelles, que pouvaient être réparées les . conséquences de tout un règne, de tout un système appliqué avec la plus inflexible rigueur. Le ressort moral que Ton a brisé, ne reprend pas son action au commandement. Il y eut des bataillons de garde nationale mobilisée, qui furent envoyés au feu,

et qui se battirent avec une admirable bravoure ; mais quant au grand élan qui avait mis sur pied quatorze armées, par ce seul appel : Citoyens^ la patrie est en danger, on ne le vit pas se renouveler. En vain le génie militaire du chef et l'héroïsme de ses derniers soldats s*épuisaient dans les suprêmes efibrls d'une partie désespérée ; on lisait les bulletins de combats datés de quelques lieues de Paris, comme on avait lu naguère ceux qui venaient de bien loin : c'étaient toujours des récits de victoires dont les plus réelles même ne pouvaient letarderla catastrophe que de quelques jours. Ceux que trompaient ces récits s'endormaient sur leurs illusions; les autres envisageaient la fin prévue, en raisonnant froidement sur ce qui adviendrait après. Les promeneurs des boulevards remplissaient les Ciifés et savouraient comme à l'ordinaire le soleil printanier. Après les pièces de circonstance, où les acteurs s'évertuaient pour chaufTer la scène et la salle, le public rentrait se coucher, sans être plus disposé à fournir le moindre contingent de volontaires.

Un fait doit être remarqué : ce fut au milieu de ces péripéties extrêmes, quand les tristes preuves du voisinage de la lutte arrivaient jusque sous les yeux de la population parisienne; ce fut alors que le théâtre Peydeau obtint un des succès les plus brillants qu'il compte dans ses annales. Joconde fut joué pour la première fois le 28 février 1814, tout juste un mois avant la prise de Paris, et il l'emporta non-seulement sur t Oriflamme et sur toutes les pièces du même genre, mais encore sur les émotions bien autrement vives de la réalité. Pendant ce mois de mars, où le canon grondait déjà si près, JodSnde poursuivit sa carrière triomphante.

On courait entendre Martin et Mme Gavaudan, applaudir l'air : fai longtemps parcouru le mondey la romance : Dans un délire extrhne, le quatuor : Quand on attend sa belle, tous ces morceaux que l'on fredonnait en sortant, comme on eût fait dans les jours les plus paisibles.

Ce grand succès quand même d'un opéra-comique dans un pareil moment, n'est-il pas un trait caractéristique?

Dernier contraste! Étrange rencontre 1 Le lundi 28 mars, les Variétés donnaient, tout comme en temps ordinaire, une première représentation. Monsieur et Madame Jobineau ou la Manie des Campagnes, vaudeville de Merle etOurry, dont le second titre put être tourné, par quelque chercheur d'équivoques, en un reproche cruel contre le conquérant malheureux. Le sujet , c'étaient les contrariétés d'un ménage de bourgeois parisiens qui ont cru s'assurer une paisible retraite dans un village de la banlieue, et qui s'y voient chargés de frais imprévus, assaillis de grotesques tribulations. Ce village, où l'on appelait le rire, c'était Pantin, dont les habitants allaient subir de bien autres épreuves. Le lendemain 29, les théâtres jouèrent encore. Les Variélés donnèrent la seconde représentation de Monsieur et Madame Jobineau, tandis que les troupes alliées, arrivant par la route de Meaux, préparaient l'attaque générale des positions qui couvraient Paris. Pantin, où se passait l'action comique, disputé avec acharnement, enlevé de vive force, à la baïonnette, vit, dans la terrible lutte, ses maisons toutes criblées, toutes remplies de morts, de blessés, de mourants. Le soir du 30, Paris regardait les feux de bivouac des Russeô* et des Prus-

siens allumés sur Montmartre même, bien près du joyeux théâtre de Brunet. Ce fut le spectacle de la soirée, et le lendemain 31 , la grande cité curieuse en eut un autre où la foule ne manqua pas : — l'Europe armée défilant sur les boulevards.

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