VI PRÉFACE
d'autres qui, trop accommodantes, acceptent tout de sa part. Pour être dans le vrai, il faut distinguer et choisir. Il en est du théâtre comme des relations de la société. On ne peut mieux faire que d'aller dans la bonne : on ne peut faire pis que d'aller dans la mauvaise.
Quand le théâtre corrompt le goût et blesse l'honnêteté, quand il familiarise le public, et particulièrement la jeunesse, avec le langage du monde le plus dégradé, avec des plaies morales qui ne devraient jamais paraître aux regards, quand il cherche ses moyens de recette dans des exhibitions très-voisines de certaines industries sans nom, certes il est alors nuisible et condamnable au plus haut point; il est pour Tàme ce que le poison de l'absinthe est pour le corps. Ce sont les mœurs particulières qui font les mœurs publiques, et de pareils passe-temps mènent une nation à l'avilissement et à la décadence.
Mais que l'œuvre scénique tende à cultiver l'esprit, à élever Tâme, qu'elle censure les ridicules et les travers, qu'elle flétrisse les passions sordides et basses, et exalte les nobles senti-
PRÉFACE. vn
ments; qu'elle évoque Thistoire et ses grandes figures dans toute leur vérité, en leur prêtant le mouvement et Taction de la vie réelle, en joignant le prestige du talent de Facteur, celui de la décoration et du costume^ au mérite de la composition littéraire; dans ces conditions^ le théâtre devient le premier de tous les plaisirs ; il est plus qu'un plaisir, il est un enseignement qui complète toute éducation libérale; il défie les accusations des esprits les plus scrupuleux.
L'art dramatique^ s'il comprend ainsi sa mission, méritera de figurer au premier rang des institutions nationales^ et d'avoir sa place dans les solennités publiques, ainsi qu'il l'avait dans l'ancienne Grèce.
On ne peut mieux montrer^ je crois, combien Ton aime le théâtre^ qu'en souhaitant de le voir s'honorer lui-même et contribuer à élever le niveau de l'esprit public, au lieu de contribuer à son abaissement.
A défaut de ces hautes applications, qu'au moins l'amusement ne soit pas corrupteur et malsain : c'est ce qu'on a bien le droit de demander.