AUGUSTE
Sans peur comme sans reproche, Bayard cherchait le danprer.
Loin de fuir à son approche Il semblait l'encourager, (bis,) H'^'rîtier de sa vaillance, Héritier de ses drapeaux, Dans le midi de la France J*ai retrouvé ce héros.
(Montrant le portraUdu duc d'AngouUme,) Le voilà, le voilà; I /^^^ ^^^^/^^j,,. ^
Son portrait n'est-il pas là? ;^
JUUEN.
Après le r'tour d'un bon maître, Dont nous bénissons les lois, J'aurions ben voulu voir naitrc Des héritiers de ses droits, {bis.) Mais tout semble nous sourire Et not* vœu s'accomplira; Ces héritiers qu'on dosire, Quel prince nous les donnera?
{Montrant le portrait du duc de Berry.) Le voilà, le voilà ; I /» \
Son portrait n'est-il pas là? P
JAVOTTG.
Depuis des siècles en France Les Bourbons ont notre amour; C'est un impôt sans quittance Que j' leur payons chaque jour, (bis.)
Mais un' princess' plein' de errâce Vient d'arriver, par bonheur,
Pour remplir l;i dcrnièr' place Qui restait dans notre cœur.
(Montrant le portrait de la prinmse Caroline.)
La voilà la voilà, j (^f^^etour.)
Son portrait n'estril pas là? i ^ '
U Chmm de Fontainebleau avait le mérite de sortir de la vieille histoire arrangée en allusions, et d'offrir tout
franchement des figures du jour. Il y avait même des traits comiques et de bon aloi, notamment le rôle d'un certain M. Renard, un solliciteur infatigable, s'évertuant à se découvrir des titres de reconiiDaiidalion. Gomme on lui demande ceux qu'il peut invoquer : < Si je n'en ai pas personnellement^ » répond-il, « j'ai à faire valoir ceux de plusieurs membres de ma famille, qui ont tous rendu plus ou moins de services à l'Étal. L'un a été receveur de l'enregistrenient, l'autre chei de bureau à la cour des Aides ; mon cousin était sergent dans les gardes-françaises , et ainsi de suite. J'ai même encore un arrière-cousin qui doit avoir fait quelque chose, et dans l'incertitude, je mets toujours son nom sur mes pétitions. Si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal. »
Ce personnage-là n'est pas seulement d*une époque, et il se retrouve, en retournant son babit, à tout avènement de nouveau régime.
L» premier retoar des Bourbons» en 1814, avait réellement présenté un caractère de conciliation nationale
et earopéenne. Personne ne s'était yn inquiéter pour
son passé, même les hommes qui avaient joué un rôle funeste dans les jours sanglants de la Révolution. Les prétendons surannées de certains gentillàtres, au fond de leur province, étaient beaucoup plus ridicules qu'alarmantes. La Révolution avait creusé un abîme trop profond entre la France moderne et Tancien régime, les idées de 1789 étaient entrées trop ayant dans la vie politique et sociale, pour qu'on pût craindre sérieusement un retour vers les vieux temps. L'armée impériale était conservée, tout en subissant la réduction numérique nécessairement amenée par la paix , et commandée par les exigences d'éconoinic les plus impérieuses. La f rance ne payait aucune contribution de guerre. Non-seulement elle ne perdait rien de son ancien territoire, mais encore elle gardait la Savoie, conquête de la République. Nos musées conservaient, contre toute espérance, les trésors artistiques dont la victoire les avait dotés depuis vingt ans, procédé courtois dont il faut savoir gré aux puissances étrangères; car euûo, soyons justes. Si l'Autriche, par exemple, avait eu d'abord la fortune pour elle, si elle avait en-* richi ses collections d'art aux dépens de la France, dans les premières guerres de la Révolution ; est-il à croire que l'armée française n'eût pas repris ces trophées quand, triomphante, elle porta ses aigles dans Vienne? N'est-il jias piobable que, pour reprendre ces propriétés nationales, elle n'aurait pas attendu la campagne de 180d, et qu'elle se serait empressée de les rc. saisir dès sa première entrée dans la capitale de l'Autriche? Il fut tout naturel de voir partir avec dou- !eur,après Waterloo, ces chefs-d'œuvre qui semblaient
L'illSTOiKii PAH LK THJÛATEE.
naturalisés chez nous ; mais la Mc^stnienne que Casiiiiir JJeiavigne composa sur ce sujet, moatrc» par sa faiblesse et sa médiocrité, que rinspiration manquait ici au poète, parce qu*il n'était pas dans un point de vue vrai; autrement son cœur et son talent auraient tiwVé mieux que de Iroides anlilUèses mythologiques ^
Si, en 1815, les choses ne se passèrent pas comme en 1814, qui pourrait s'en étonner ? Le vingt mars et les Cent-Jours avaient ramené sur la France tous les maux dont elle était à peine délivrée. Le sang avait de nouveau coulé à grands flots, le sang français, le sang des iuUres peuples. L'invasioa éti angère se présentait cette lois avec un autre caractère que l'année précédente, avec un caractère d'irritation, d'exaspération qui voulait radicalement en finir, et menaçait la'France d'un démeuibieiiienl, comme garantie ultérieure deia paix européenne. Autour des Bourbons, parmi leurs amis s'élevaient les plus furieuses clameurs contre tous ceux qui étalent signalés comme ayant contribué à ces calamités nouveties. De jolies bouches féminines n'étaient pas les moins énergiques dans le ton dont elles accentuaient les mots de buonapartistes et de jacobins. Cette fois, selon ces passions exaltées, ce n'était pas assez de ravoir les Bourbons, il fallait frapper, il fallait punir* U y eut une violente réaction, des exils, des
1 • Le Deail est aux bosquets de Gnide i
Muet, pâle et le front baissé^ L*Amour, que la guerre intimide, Éteint ion Oambeau renvené*
Des Grâces la troupe légère • Linterroge sur ses douleurs.
Il leur dit en versant des pleuri :
« J*ai vu AU» ineuiter ma mère. »
LA RESTAURATION
tribunaux exceptionnels, les cours prévôtales, dont les arrêts ressemblèreot plus à la vengeance qu'à la jus* iice. La situation déborda le caractère modéré de Louis XYIII, suspect lui-môme, par cette modération, aux royalisles fougueux* Par sa noble fermeté, il préserva le pont d'Iéna, que les Prussiens allaient faire sauter, en leur déclarant que, s'ils persistaient dans leur dessein, il se piacei ait dessus. 11 n est pas douteux qu'il eût voulu sauver plusieurs proscrits, qull ait eu la main forcée quant à l'exécution de certains arrêts inévitables devant la loi de tous les peuples, niais qui appelaient l'exercice du droit de grâce, tels que la condamnation de la Bédoyëre et du maréchal Ney. Si Ton se place au point de vue de Timpartialitê historique, et non de l'esprit de parti, Ton reeonnaîtra d'où vint cette différence de caractère entre les deux phases que séparent les (jont-Jours» et Ton s'expliquera, du moins, ce qui ne saurait être justifié. On se rappellera les passions déchaînées qui, dans certaines parties de la France, n'obéissaient à aucune autorité régulière, les exigences impérieuses qui tenaient le gouvernement sous leur piession. L'on constatera que le roi, le pouvoir officiel et légal, ne furent pas entièrement maîtres de la situation, et qu'ils eurent à retenir leurs amis, à lutter même contre eux, bien loin de les exciter. Il suffît de rappeler, puur preuve, les cris de colère et d'indignation excités chez les ultrà par l'ordonnance du 5 septembre 1816, qui prononçait la dissolution de la Chambre intramable, et proclamcdt la ferme résolution de maintenir la Charte, en si mauvaise odeur auprès d'eux. Les rigueurs exercées 'alors ouvrirent carrière à des accusations qui sont allées
jusqu'à des comparaisons hyperboliques avec le règne
delà Terreur; et, d'une aiitie pari, les éiiergumènes du royalisme se plaignaient de l'abus de la clémence.
On ne saurait trop les déplorer, ces funestes Gent- Jours, non-seulement pour Waterloo et tout le sang versé, pour Landau et Sarrelouis perdus, pour les chefsd'œuvre artistiques repris au Musée, pour Toccupation et la rançon infligées à la France, mais encore à cause de ranimosilé acharnée que les conséquences du vingt mars laissèrent dans les esprils. A l'exaspération des royalistes, répondait la haine de leurs adversaires. Les exigences de l'Europe irritée, les calamités que les Bourbons n'avaient pas causées, el qu'ils empêchèrent d'être encore pires, ce fut sur eux qu'on les fit retomber* Les récriminations les plus acerbes, les qualifications les plus virulentes se croisaient sans merci. Et pniir(;int, si les partis voulaient bien ne pas avoir deux poids et deux mesures 1 S'ils étaient capables de faire de bonne foi leur examen de conscience, et de sentir que, dans leurs querelles, bien des reproches pourraient être rétorqués contre les accusateurs 1
Le reproche le plus terrible dont on ait frappé la
Iksfauration, fut celui de rinlervenliou et de l'appui des étrangers. Je ne veux pas entreprendre ici de discuter cette grande question. Seulement, afin de montrer que les partis feraient bien de ne pas provoquer un examen trop attentif de leurs propres conj[>tcs, je rappellerai le pian formé en 1817, pour donner à la France un souverain étranger, le prince d'Orange, projet où plusieurs des bannis réfu^K's à Bruxelles servaient d'intermédiaires, et dont les meneurs à Paris,
LA RESTAURATION. -
étaient des députés de la gaache, notamment la Fayette et Voyer-d*Argenson. Pour la réussite de ce plan, ils
coni|iiaient sur la coopération dos troupes russes et hollando=bel<:es qui faisaient partie de l'année d'occupation des départements du nord» et cela, dans le temps où Us s'indignaient bruyamment contre cette occupalion, dans le temps où Ijriliait sur leur front une si belle auréole civique. C'était Carnot, résidant à Magdebourg, qui devait être le négociateur secret auprès de Tempereur de Russie. Sur le |)oiiit de partir pour Saint-Pétersbourg, il ne fut arrêté que par le veto de ce prince, indireclement averti de Tintrigue où on lui donnait une part sans son aveu. Le projet fut repris en 1819. L'occupation avait cessé; mais Tannée des Pays-Bas, dont le prince d Orange était le chef, devait entrer en France et se joindre aux troupes qui auraient arboré le drapeau tricolore. Celte fois, le projet fut rompu et mis à néant par le roi Guillaume, qui ne voulut pas s'associer aux vues ambitieuses de son fils. Au moins, les exaltés qui, en 1814, acclamèrent le czar et le roi de Prusse à l'Opéra, n'avaient pas l'intention de les placer sur le irùne français. Le dessein conçu, suivi, repris à froid, n'a guère le droit d'être sévère pour les explosions du transport délirant. Que les Nassau fussent animés d'un esprit plus libéral que les iîoui bons, peu importe : le projet dont il s'agit, et les voies et moyens à Tappui, offrent toujours une étrange contradielion avec le rôle public de ses auteurs et avec la réprobation patriotique dont ils frappaient leurs adversaires^
I. Voir Vflistnire des deux Hestauraiions, par M. de Vaulabelle, t. IV, p. 445 et suiv., où cette affaire est racontée avec détail.
Les émigrés avaient combatlu dans les armées étrangères contre celles de la République, c'est un fait
historique incontesté. Les royalistes ne souhaitaient pas que Napoléon lût vaiuqueur, et ils se réjouirent des revers qui amenèrent sa double chute ; c'est ce qui n'est pas non moins positif. Mais eu 1823 , dans la cruerre d'Espagne, la légion de réfugiés oii figurait Armand CarreL ne se iit pas taute de tirer des coups de fusil contre l'armée française. Personne ne soutiendra ' que la prise du Trocadero mit en joie les abonnés du Constitutionnel^ et qu'un échec du duc d'Angoulème leur eût fait prendre le deuil. Supposez Mina et Riego, victorieux, pénétrant sur le territoire françàis: il n'est pas douteux que les ennemis du gouv ernement auraient reçu ces généraux espagnols et leurs soldats comme des alliés et des amis. Voilà ce que tous les partis également devraient avouer; c'est que, dans la chaleur de la lutte, la sympathie d'idées (ait d'un étranger un compatriote, et que Tantipathie fait d'un compatriote moins qu'un étranger; c'est que le principe devient le drapeau, et qu'en servant ce principe, ou prétend toujours servir son pays.
Mais ce n'était pas au milieu d'ardentes passions comme celles de 1815 et des années suivantes, que l'on pouvait attendre eel(e iiidulgence et cette justice mutuelles. Plus d'une fois, après les Gent-Jours, les théâtres eux-mêmes oSrirent des témoignages de cette situation nouvelle, de celte violence des partis, que les derniers événements avaient produite. Ce ne fut pas dans les pièces que ce caractère se montra. Celles de la seconde rentrée de Louis XVIIIt comme celles de la première, célébrèrent les Bourbons, sans
LA RESTAURATION
mêler h leurs hymnes d'amour et de joie rien d'amer
et d'iiisnltant pour les opinions didérenles; elles ne renouvelèrent pas les invectives et les délis de la réaction thermidorienne; elles ne firent appel qu'à la conciliation et à la paix. Les auteurs n'eussent-ils pas spontanément observé ces justes convenances, le gouverueinent n'aurait pas permis que des provocations haineuses retentissent sur la scène, quand Louis XYIII prenait pour devise : Union et ouhli^ et s'attirait, de la part des royalistes turibonds, le reproche d*un excès d'indulgence. Dans les nombreux ouvrages où étaient évoqués les souvenirs de Henri IV et de la Ligue, le dénoûment présentait toujours les ligueurs venant à résipiscence, toutes les mains se pressant, et tons les cœurs unis ; mais ce fut chez une partie du public, ce fut dans la salle, que la réaction se manifesta. Le royalisme ne s'y borna pas à cet enthousiasme de Tannée précédente, qui s'était répandu en bravos et en transports, sans être offensif pour personne. On vit, à l'égard de certains acteurs accusés de bonapartisme, quelques souvenirs des scènes qui avaient suivi le neuf thermidor.
Mlle Mars elle-même, Mlle Mars, le diamant, comme on disait, du Théâtre-Français, eut à subir, dans une représentation de Tartuffe^ une de ces bourrasques. Un boaquet de violettes qu'elle ne craignit pas de porter en scène, fut la cause de l'orage. A ce propos, il tluit rappeler comment la douce et gracieuse ilcur, symbole de la modestie, avait acquis cette importance politique, et était la cause de tant de bruits. Dans Thiver de 1814 à 1815, quand des correspondances mystérieuses s'échangeaient entre Paris et File d'£lbe, quand le
L HISTOIHE PAa LE ÏUÉATRE
prochain retour de Napoléon élait espéré, attendu par ses amis, ils disaient qu'il reviendrait avec les vioieUes, c'est-à-dire avec le printemps, et ses anciens soldais le désignaient sous le nom symbolique de père La Violette. Lorsque la prédiction se fut arconiplie, ]a violette, adversaire du lis, devint la ileur impérialiste. Les dames de cette opinion s'en parèrent, tandis que les dames royalistes l'avalent en haine et en horreur» et après la seconde chute de Napoléon, la pauvre gentille fleur partagea la proscription du drapeau tricolore.
C'est ainsi que la violette put ôlre un chef d'accusation contre l'aimable Eimire, contre la charmante Gélimène, et compromettre un moment, auprès de certains spectateurs, les droits de son talent si aimé. Dans la représentation dont il s'agit, on exigea d'elle que pour réparation, elle criàl : Vive le roi ! Comme elle ne cédait pas à cette requête impérieuse^ on insista plus fortement. « Je Tai dit, » répondit-elle. « On ne Ta pas entendu ! » reprirent les voix irritées. « JeTai dit, » réi)éla Mlle Mars qui, parait- il bien, s'était dispensée d*obéir; puis, s'adressant aux autres acteurs en scène : « Continuons, » dit-elle; et la pièce interrompue marcha s;uis plus d'encombre. Le napoléonisme de Mlle Mai s était bien connu, et il circula un mot assez méchant lancé par cette gracieuse bouche : « Il n'y a rien de commun enlre Mars et les gardes du corps. » Le trait n'claitpas tombé à terre, et Ton conçoit qu'il blessa vivement ceux qui en étaient l'objet.
Ce mol, du reste, était plus piquant que juste. Les gardes du corps fie demamlaient en loute occasion qu'à faire preuve de bravoure, et, sur un champ de
bataille, ils n'auraient pas été certainement uioins fermes qu'ils ne Tétaient dans les duels politiques alors très-frèquents. Puisque nous parlons d'eux, il ne sera
pas ludl de donner quelques détails sur ces compagnies de la maison militaire du roi, toujours au premier rang dans ces démonstrations d'un royalisme incandescent qui se déployait soit au théâtre, soit ailleurs.
Au second retour du roi, les mousquetaires, gardes de la Porte, etc., rétablis en 1814^ furent licenciés : on ne conserva que les gardes du corps, plus la compagnie des gardes à pied ou cent-suisses ; mais dans celle-ci les soldats n'avaient rang que de sous-officiers. Les gardes du corps formaient quatre compagnies dont voici Funiforme : — Casque en plaqué d'argent avec chenille noire et plumet blanc; habit bleu de roi à collet écarlate, épaulelles, aiguillettes et brandebourgs d'argent, pantalon de casimir blanc, bottes à Técuyère ; bandoulière de couleur distinctive pour chaque compagnie : blanche pour la première, verte pour la seconde, bleue pour la troisième, jaune pour la quatrième. Cet uniforme était élégant, sans trop donner à l'ornement et à Téclat. Avec le sabre, les gardes avaient le mousqueton, pour le service intérieur des résidences royales.
Les compagnies étaient désignées par le nom des
capit aines, hauts persoima^^es de la cour, qui étaient le duc d'Havré, aucpiel succéda le prince de Croï; les ducs de Gramont, de Noailles et de Luxembourg. Le capitaine avait le rang de lieutenant général (général de division); le lieutenant commandant, celui de maréchal de camp (général de brigade); les lieutenants, celui de colonel; les sous-lieutenants, celui de lieute-
Tiant-coîonel; les maréchaux des logis, celui de capitaine ou de lieutonant, selon qu'ils étaient de première ou de deuxième classe. Les gardes de première et de seconde classe avaient rang de lieutenant, ainsi qu'une pallie de ceux de troisième ; les autres avaient rang de sous-lieutenants. Les gardes du corps formaient un efiectit' d'onze à douze cents hommes. A Paris» les compagnies de service occupaient la caserne de cavalerie du quai d'Orsay. Les autres avaient leurs quartiers à Versailles et à Saint-Germain. Jusqu'à la mort de Louis XVIU, il y eut» en outre» la compagnie des gardes de Monsieur, dont Tuniforme était le même, sauf la couleur de l'habit, vert-dragon au lieu de bleu. Quand le conite d'Artois fut devenu Charles X, les gardes de Monsieur formèrent une cinquième com* pagnie de gardes du corps du roi, mais pour peu de temps, et (1( puis 1827 jusqu'à la révolution de Juillet, il y en eut quatre» comme auparavant.
Ces détails seront d'autant moins inutiles que Ton confond quelquefois les gardes du corps, la maison militaire du roi, avec la garde royale, qui formait tout un corps d'armée composé des différentes armes» comme Tancienne garde impériale et comme celle d'aujourd'hui.
lia plupart des gardes du corps appartenaient à la classe nobiliaire» non pas que ce tût une condition» mais c'étaient les familles nobles, on le conçoit, qui tenaient plus particulièrement à placer leur fils dans cette phalange tout spécialement attachée à la personne du souverain. Du reste» il y avait des gardes du corps qui avaient servi dans Tarmée, et plusieurs passèrent de la maison militaire dans des régiments. Nubie ou
LA RESTAURATION
non, il fallait que même le simple garde eût quelque fortune personoelle, une haute paye quelconque, un corps de celle nature ayant des exigences de dépenses auxquelles la solde seule n'aurait pas suffi. Placés au premier rang du royalisme actif et militant, fort peu populaires auprès du parti opposé, souvent provoqués et Tort chatouilleux: de leur côté, les gardes du corps se rencontrèrent maintes lois sur le terrain avec des militaires de l'ex-armée impériale, avec des officiers à demi-solde, adversaires du pouvoir royal par position et par opinion. Après une de ces Ci équentes qiierelles où Ton avait échangé des déiis et des cartes, quand l'adversaire se présentait à la caserne du quai d'Orsay pour donner suite à l'affaire, il arrivait parfois que le garde du corps demandé se trouvât ôlre forcément absent pour son service au château. Alors, suivant Ja régie convenue, le camarade auquel s'adressait le visiteur avail sa réponse toute prôle : « Monsieur, c'est moi. » Sur l'observation contraire du porteur de la carte, qui, dans le substitut improvisé, ne reconnaissait pas son homme, un nouveau : < Monsieur, c'est moi, » articulé d'un lou significatif, se faisait assez comprendre, il s'agissait d'un garde du corps : peu importait lequel, attendu quils se regardaient tous comme solidaires.
La longue redingote bleue boutonnée jusqu'au menton , et la cravate noire , qui avait alors son cachet militaire, — la cravate blanche étant généralement portée en costume de ville, — telle était l'espèce d'uniforme que beaucoup d'officiers à demi-solde avaient adoptée. Peu à peu, une partie d'entre eux retrouvèrent du service dans l'armée ; beaucoup se firent des oc-
eupalions dans la vie civile, dans des indastries et des
professions diverses. ïl y en eut dont les campagnes se terminèrent par des conquêtes lûatn moniales qui Airent à leur demi*solde un utile supplément, et leur firent une bonne retraite. C'est un trait de nr)œurs que Théaulon indique en passant dans son Artiste amùitieuXf par la bouche d'un ex-officier qui bat le pavé de Paris :
Mes affaires déjà n'allalent vraiment pas mal. Eacor dix ans de guerre, et j'étais géoériJ.
La paix a dérangé mes projets de fortune; Cette calamité (car la paix en est une) Â mis bien des héros dans la nécessité De regarder l'hymen comme une indemnité, Et mainte veuve antique d vu sur son douaire Aifecter notre solde et les impôts de guerre.
Mais, dans les commencements de la Restauration, on voyait ces militaires inoccupés peuplant les cafés, se promenant dans les lieux publics ; toujours prêts à rappeler le bon temps de Vautre, à lancer le mot amer contre les Bourbons et leurs pai lisans, à se plaindre de leur carrière interrompue, du bâton de maréchal dont peut-être on leur avait fait tort. Sous TEmpire, la guerre en permanence avait tini par être à leurs yeux l'état normal. Accoutumés à parcourir TËurope en vainqueurs, à y récolter des lauriers et des grades» ils considéraient les autres peuples comme ces tètes de Turcs sur lesquelles les amateurs dcLliargent de grands coups de poin^ pour essayer oa entretenir leur force musculaire. Ils ne comprenaient paâ t]uey si Ton sympathise avec les volontaires français de 1792, on doit également sympathiser, pour être conséquent.
LA RESTAURATION
avec les volontaires allemands de 1S13« avec Théodore Kœrner, le jeune poéte-soldat, chantant et mourant
pour riiidépendance de sa patrie. En vain vous auriez essayé de leur démontrer, à ces braves trop peu logiciens, le respect des foyers et de la nationalité d'autrui, et la nnaxînne équitable : Ne fais pas à ton prochain ce (]ue tu ne voudrais pas que Ton te fit à toi-inèine. Ils n'aduiettaient pas davantage que, malgré tous leurs exploits, la France ne pouvait faire la guerre exprès pour eux, ni compromettre le laborieux rétablis.^einerit de la fortune publique pour entretenir, en temps de paix, un nombre de soldats dont elle n'avait pas besoin. Ce bienfait immense de la paix était réellement une calamité^ aux yeux de ces guerroyeurs quand même. Ils étaient mécontents, mécontents toujours, mécontents à propos de toute chose. Heureux quand ils n'allaient pas jusqu'à se jeter dans des conspirations où ilsér.nient dupes et victimes, tandis que les chefs, les hauts meneurs, restés derrière le rideau, tiraient subtilement leur épingle du jeu!
Parmi ces ex-militaires inoccupés et grognards, un certain noiubre se laissèrent prendre à la trop fameuse déception du Champ-d' Asile. Dans ces plaines du Texas, dont on faisait le tableau le plus séduisant, devait s'élever, sous la conduite de quelques-uns des La unis de 1815, une colonie de ci-devant militaires de l'Empire. Une souscription pour le Ghamp-d' Asile fut ouverte. Elle n'atteignit pas tout à fait cent mille francs, — le cliillre précis fui de 95 018 fr. 16 c, — ce qui n'était pas beaucoup pour fonder une colonie. Mais TEldorado du Texas n*en continua pas moins d'étaler ses tableaux enchanteurs, et d'appeler à lui tous ceux qui voudraient
y retrouver l'aiprle proscrite. Je me souviens d'une de ces estampes qui représentait, au milieu d'une riante campagne, une ville s'élevant sous la main des vétérans de la Grande Armée, des poteaux indicateurs de rues ébauchées, portant les noms des victoires de l'Empire, de nouveaux arrivants pressés dans les bras des frères d*armes qui les ont précédés , une mère allaitant son enfant, pour mêler l'idée louchante de la famille à cette scène moitié agricole moitié guerrière.
On vit de pauvres gens qui abandonnèrent leur patrie et leurs moyens d'existence, pour courir après CCS images flatteuses. Malheureusement, la réalité tut bien différente. L'affaire, mal menée, échoua complètement. Les trois à quatre cents colons qui s'étaient établis près des bords de la Sabine, au commencement de 1818, sous la direction des généraux Charles et Henri Lallemand, ne tardèrent pas à maudire le mirage qui les avait séduits. D'ailleurs, malgré les premières tentatives d'insurrection , l'Espagne possédait encore le Mexique, dont le Texas était une province, et elle n'avait pas autorisé cet établissement. Bien qu'il s'agit d'un territoire inculte et désert, elle fit valoir sa propriété nominale, elle somma les immigrants de s'éloigner, et ils durent céder à cette injonction armée. Lallemand aîné» sur qui pesa surtout la responsabilité de cette malheureuse entreprise » alla promener de pays en pays, jusqu'en Turquie, sa carrière aventureuse qui, toutefois, s'est terminée tranquiiiement, après la révolution de 1830, sur les bancs de la Chambre des pairs. Une partie des colons se joignit à d'autres réfugiés français, pour fonder, avec la protection du gouvernement de Washington , un Étal de
LÂ B£STAUHAT10N.
Mareugo, et sa capitale Aiglcville, dans l'AIabaiiia. Les autres débris du Uliamp-d' Asile levinrent en France et réclaaièreot vainement pour leur misère quelque part du produit de la souscription, dont la gestion et remploi donnèrent lieu à des accusations fâcheuses.
C'était un singulier amalgame, un étrange produit de la chimie politique, que cette opposition contre laquelle la Restauration eut à lutter, et dont la force fut si grande. Avec réléiuent uiililaire qui vilipendait le péquin, et qui n'avait pas précisément appris dans les camps de l'Empire la théorie et la pratique du régime constitutionnel, on voyait ligués la plupart du ces mêmes raisonneurs, de ces mêmes idéologues, si mal venus auprès de Napoléon. On voyait marcher ens,emble les anciens républicains jetés par la fenêtre au dix-huit brumaire , et ceux qui les avaient nus dehors ; les mamelucks de la consigne et de robéissance passive, à côté des hommes qui s'élevaient contre toutes les oppressions, contre tous les esclavages, et se paraient de ce beau nom de libéral trop souvent usurpé. Un des chefs les plus hauts placés réunissait même en lui seul un triple rôle. Dans le Journal des Débals du 19 mars 1815, quand Louis XVÏII était encore aux Tuileries, il avait fulminé contre iSapoléon la philippîque la plus furibondCi signée Benjamin de ConstafU; il l'avait traité de tyran déchu, < d'homme teint de sang, » et « poursuivi par les malédictions universelles; » il Tavait appelé un Attila et un Gengk" Kan « plus terrible et plus odieux parce que les ressources de la civilisation sont à son usage. » Quelques jours après, Louis XVIII étant parti et Napoléon an ivc , ÏMtUa, le GeiigiS'Kanf Vhommê teint de sang^ qui con-
naissait le personnage, les habitudes et les besoins de
son existence, ra()f)ela aux Tuileries, et trouva d'irrésistibles arguments pour le convertir. H en tit un conseiller d*État, en attendant que Tex^polémiste bourbonnien, le ci-devant conseiller d'État impérial, rejet&t sa particule, se Iransloruiài en démocrate, et frayât avec les carbonari.
Malgré Tétrangeté d*un pareil assemblage, il y avait un lien étroit qui réunissait cette coalition bizarre : c'était la communauté du but, le renvers^iment du pouvoir existant. Le creuset magique de cette pensée semblable avait uni, fusionné, incorporé l'un avec l'autre deux métaux si hétérogènes.
Pour tous les amis sincères du gouvernement constitutionnel, ce régime, même avec les Bourbons, mémo avec les imperfections à corriger, était assurément préférable au Irisle revers de médaille de Télat d'où l'on sortait; aux générations faucliées dans leur fleur, au bâillon de la pensée, aux prisons d'£lat, à tous ces abus de pouvoir, attestés par des monuments trop irrécusables, et qui ne saur.iieiit être niés sans nieiUir à l'histoire. Tout en sympathisant avec un sentiment d'orgueil national rendu encore plus susceptible par les revers, il était certainement possible d'opposer ce qu'on gagnait, par compensation, à ce qu'on avait perdu. C'eût été là une bonne œuvre de conciliation et de rapprochement ; car il vaut mieux verser sur les plaies de l'huile que du vinaigre. Comme il en fut différemment, il est permis de croire que bien des prétendus libéraux de* ce temps haïssaient les Bourbons beaucoup plus qu'ils n'aimaient la liberté, dont ils invoquaient le nom dans une a^^bocialion si étrange.
LA KESTAUKAÏiON. 73
IWste sentiment que ces haines aveugles qui veulent se satisfaire à tout prix, et qui ne savent que détruire, sans être capables de rien éditier 1
Tant de maux si récents étaient écartés et oubliés pour ne faire ressortir que la gloire de FEmpire. Et encore, dans cette gloire, ce n'était pas la bonne part qui était principalement célébrée. Ce n'était pas le Code Napoléon, ce Gode qui consacra les principes de 1789 dans la loi civile, quand ils étaient anéantis dans le gouvernement; ce n'étaient pas les autres sages institutions, les grandes mesures d'administration intérieure, les beaux travaux d'utilité publique exécutés sous ce règne ; ce n'étaient pas les magnifiques roules du Simpion et du mont Cenis, monuments bien audessus de ceux qui commémorent d'horribles hécatombes humaines. Non ; ce que Ton entendait surtout vanter et porter aux nues, ce n'étaient pas ces œuvres réellement glorieuses, que la paix aurait permis de développer encore davantage ; car elle aurait laissé disponibles tant de forces vives, tanl de iaas vigoureux dépensés pour la guerre. Par-dessus tout, l'opposition exaltait ce que rhumanîté pleure et déteste ; par-dessus tout, elle popularisait le sabre victorieux, elle créait un idéal légendaire où rayonnaient runifornie et la baïonnette. Ën réalité, en résultat, le prétendu libéralisme ne travaillait que pour le courant très-peu libéral dont il s'était fait l'auxiliaire.
Telle est la besogne dont Béranger fut le grand ouvrier; Béranger, le chantre et le prophète de la liberté, selon les apothéoses routinières, mais qui, aux yeux de l'homme séiieux cl iiUcUigent, a fait contre elle inliniment plus que tous les champions de l'ancien ré-
74 L'HISTOIRE PAK L£ TfiÉAÏHJS.
giine. il avait composé le Uoi ifYvctut en 1813, lorsqu'on était lâs de l'Empire et de ia guerre, et il se mettait à chanter la guerre et TEmpire quand on n*en sentait plus le poids» et que ce thème-là était un moyen de popularité. A sa suite, vinrent Éinile Debraux, avec la fameuse chanson de la Colonne, celle de Fanfan la Tulipe^ etc. ; puis une foule d'autres qui exploitèrent les mêmes idées. Leurs refrains furent répétés à toutes les tables de corn mis- voyageurs, dans toutes les sociétés chantantes où la politique fermentait au fond de la bouteille, et qui étaient alors si multipliées dans les
quartiers populaires de Paris. C'était autant d'écoles pour cette religion de la botte forte et du sabre, dont Béranger était le grand pontife. Dans ses hymnes à double face, la liberté n'est qu*un mot vague et sans application pratique ; mais l'autre culte a son incarnation frappante et animée. Ses Souvenirs du Peuple évoquaient l'image poétique assise dans la chaumière; mais ils taisaient les angoisses de cette chaumière désolée, les adieux déchirants, le deuil de l'absence ou de la mort, les bras d'homme faisant défaut à la charrue, les garnisaires forçant de vendre jusqu'à Thumble mobiliei', jusqu'à la \aclie nourricière, mettant sur la paille les pauvres parents dont le fils manquait à l'appel. Pour de telles douleurs, Béranger n'a pas un accent, pas une émotion ; il les tient comme non avenues , aucun sacrifice n'est de trop pour le dieu; et dans deux chansons dont l'allusion est fort transparente (PÉpée de Damoclès et Octavie)^ il pousse l'égarement de la haine jusqu'à comparer le roi auteur de la Gliarle à Denis le tyran et à Tibère!
Uue les aiuis de la liberté| tout autant que les Bour-
LA RESTAURATION
boniens, aient sujet d'accuser Bôranger, c'est une idée qoi a dû nécessairement efiEaroucher, au premier
abord, des adorateurs peu éclairés ; mais elle a déjà fait du chemin, et elle continuera d'en faire. Un écrivain dont les principes démocratiques ne sont pas équivoques, et qui leur a donné assez de gages, M. PcUclan, aujonid'liiii député de la Seine, a eu la hardiesse de heurter de iront un vieux lélichisme, et de montrer l'idole dans son vrai jour. Cette courageuse initialiTe n*a pas émpéché Télection triomphale de l'houorable publiciste.
Avec Béranger, l'opposition censurait âpremcnt l'orgueil du blason et de la race, les titres et les insignes aristocratiques, les charges et les oripeaux de cour. Pour moi, je pense que tout cela n'est en efl'et que hochets bons pour de grands enfants. Sans cntiqu('.r les familles et les individus qui s'en font une jouissaiicL', pourvu qu'il n'en rt^sulte aucune prétention iaconuuode pour autrui, je crois que les pays les plus avancés, les plus élevés en dignité morale, sont ceux où Ton sait complètement s'en passer. A cet égard, je
lie tais aucune (li>linclion de régime ni de blason vieux ou nouveau ; je ne tiens pour réelle, en fait de noblesse, que celle du mérite personnel, des sentiments et des mœurs honorables^ de l'éducation et de la poli* tesse. Mais certains pscuilo-libérauv qui raillaient les vanités de cour, sous la Restauration, les avaient parfaitement admises de la part du précédent régime, et se gardaient bien de lui en reprocher le rétablisse-^ ment. Tel se moquait d'un titre qui, du moins, appartenait au porteur, et ne trouvait rien à redire sur les penonnagos qui cousaient à leur nom bouifieois celui
de leur ville ou de leur département, el qui arrivaient à s'en faire un flef, en supprimant la parenthèse. Tel persifflait les habits brodés et les clefs de chambellaii, qui laisail jiaj^uèi c !e gros dos sous la livrée d'un autre maîlrt% et lui aurait rendu avec empressement les plus humbles services de la domesticité.
Avec le reproche des influences nobiliaires , ud . autre grief pesa sur la Restauration, grief qui a été capital; ce lut Tinfluence de ce qu'on appela le parti prttre. Cette accusation avait du vrai; elle en avait même beaucoup plus que l'autre : cependant, elle fut aussi poussée jusqu'à Tcxagération. Je vais tacher, en Tappréciaut, de tenir équitablement la balance*
Dans la très-grande majorité du pays, il existait une répulsion profonde contre ioul empiétement (ie l'Église, contre toute apparence de retour à l'ancienne immixtion du spirituel dans le temporel. Il n'y avait aucun point sur lequel Topinion se montrAt plus sus<ceptibleet plus ombrageuse. L'opposition s'empara de ce sentiment très-légitime, et le gouvernement lui prêta le flanc par des mesures maladroites. Louis XVIII, quoique assez philosophe dans son for inlérieur, avait mis une religion de VÈtat dans la Charte, à côté de la liberté des cultes^ et une religion de VÉuu se regarde naturellement comme investie d'une primauté offi-» cielle. La loi du 8 mai 1816 retrancha le divorce du Code civil. Le divorce, tel qu'il existait sous la loi de 1 793, était abusif et scandaleux par la facilité exces^ sive ; mais le Code civil avait supprimé l'abus, et ne laissait place qu'aux seuls cas indiqués par la morale et par rbumanité. L'interdiction absolue put être regardée comme un sacrifice à des idées que ne re-
LA H£STAUBATIÛN.
connaît pas notre di uil moderne. Les processions publiques reparurent, même là où lés cultes non catholiques ayaient leur exercice, c'est-à-dire en contradiction avec les dispositions organiques sur celte iuaUère. Des missionnaires ambulants parcouraient la France en grand appareil, comme si le clergé paroissial ne suffisait pas aux besoins des âmes. La présentation de la loi du sacrilège, que la Chambre des députés eut la sagesse dere()Ousser, fut encore une faute lâcheuse, et parut, comme raboliiion du divorce, une tendance à f3dre pénétrer les canons de TÉ^flise dans la loi laïque. • Surtout les établissements formés par les Jésuites, par cet ordre que Tancienne monarchie elle-même avait banni, excitèrent de vives alarmes, et ces craintes n'étaient pas vaincs. La fameuse Gongrégatioii ne lui pas non plus un mythe, et celte espèce de franc-ma- Connerie dévote servit bien des intérêts mondains. Les apparences religieuses furent un moyen que beaucoup de gens exploitèrent, depuis les soldats qui faisaient leur première communion, pour avoir des parrains et marraines généreux, et festoyer après cet acte édifiant, jusqu'aux courtisans qui s'agenouillaient et se signaient en haut lieu ; par exemple le maréchal Soult suivant la procession royale un cierge à la main, et le célèbre Dupuytren qui, un jour, laissa tomber son livre d'Heures à la messe du ch&teau. « Voilà M. Dupuytren qui perd ses Heures , dit la duchesse d'Angouléme. — Oui, repartit le duc d*fi4vré, mais il ne perd pas son temps. »
Telle était la réalité; maintenant il faut faire la part de rexagération qui la grossit et l'amplifia. La guerre au parti prêtre ne se renferma pas dans la juste mesure
de son ulilité, daos la lutte contre les empiétements et les abus. Bile eut surtout un but politique, chez beaucoup des principaux combattants. Ou en vit la preuve quand ce but l'ut atteint par la ciiute du gouvernement, par de bonnes positions acquises, et quand» devant leurs anciens adversaires les cléricaux et les Jésuites, peu à peu remis et ralliés, ces intrépides guerroyeurs se tinrent au repos, ces sentinelles vigilantes fermèrent les yeux et perdirent la voix. Aurfuilsfe^Mf; et qn'fl élait bon de signaler, on joignit une espêc^e fantas- ^ uiagorie. Que les cultivateurs fussent menacés du ré- / lablissement de la dlme, en même temps quedui:^tour lies droits féodaux ; que* les bûchers du mcnfen j^e et de rinquisition fussent près de se rallumer; que tous I les fonctionnaires et employés fusseui tenus d exhiber j un billet de confession , c'étaient là des inventions peu 1 dignes d*étre prises au sérieux. La vérité est que si les * pratiques dévotes furent exploitées par certains hypocrites, on ne sentait à cet égard aucune gène dans la société. Les mœurs générales élatént. trop voiles de la Révolution pour être pénétrifs et envahies par le souille Ihéocratique; la vie intellectuelle, dont les institutions de 1814 avaient rouvert les canaux, circulail^ trop active pour être arrêtée. Le régime constitution* nel mettait le préservatif à côté du danger. Avec l'éveil incessant de Tesprit public, de la presse, de la tribune, rinûuence congréganlite et bigote^e trouvait combat* tue dans ses conqtiHes. Plils d'une fois, quand des prétentions abusives parvinrent à s'imposer au pouvoir et à prendre le ministère public pour instrument, il y eut « des juges à Berlin; » il y euûes magistrats indépendants et éclairés qui firent bonne jostice. Telle fat
LA RESTAURATION
1 affaire des protestants poursuivis pour avoir refusé de lendre leurs maisons sur le passage des processions, et que défendit M. Odilon Barrot. Dans le gouveniement
lui-même, il y avait des revirements qui attestaient une certaine lutte : Tancien élémeut gallican s'y eflorçait de résister à Tultramontanisme» et comptait des défenseurs îusqu*au sein du clergé. Les ordonnances sur les Jésuites et les petits séminaires, signées par Charles X, M. Feutrier, évéque de Beauvais, étant ministre des affaires ecclésiastiques, furent une grande victoire de l'opinion et de la loi. Depuis, Montrougc cL Saint- Acheul se sont relevés, se sont accrus, se sont multipliés au décuple. Les couvents de toute couleur ont énormément gagné en nombre et en richesse. Rome, servie par une milice dévouée, n'a plus loléré la plus légère trace de gallicanisme. IjC pouvoir clérical a osé bien plus qu'autrefois dans ses provocations , dans ses insultes à nos lois» dans ses défis à la société moderne; il a conquis une bien plus grande extension ; il a enlacé la Franco dans des réseaux bien autrement serras et dangereux; et Ton s'est laissé tranquillement envelopper et emmailloter par cette domination, après lui «voir fait une si vive guerre, quand die était beaucoup moins menaçante.
Je ne sais si quelques personnes seront étonnées, au premier abord, de ce milieu, de cet éclectisme que je tâche de garder dans mes humbles jugements. Pour moi, je ne vois nulle obligation de tout louer par ici, de tout blAmer par là ; je crois quMl faut dire également le bien et le mal partout où on les rencontre, et rcluser de s'asserw et de s iniéoderàun parti, à ime opinion, aussi bien qu'à toute autre puissance. Le gouveme-
80 L'HISTOIRE PAE LE THisIATHE.
ment de la Restauration a rendu à la France de très grands services. H la prit dans la situation la plus difficile et la plus périlleuse, et la retira du fond d*un abtme. Il rétablit la marine ; il refit une armée assez nombreuse pour sutiire aux besoins et à la dignité du pays, pas assez pour Tobérer et pour peser sur lui d'aucune manière. Il trouva des caisses vides; il eut à fermer bien des plaies, à réparer bien des désastres; il dut payer la lourde rançon des Cent-Jours, et il eut à subir, pour ses commencements , une cruelle année de mauvaise récolte, de disette et de misère. Cependant, une sage administration releva le crédit public, remit et maintint les finances en pleine prospérité. Ce sont là des faits qu'il est très-possible de reconnaître, sans fermer les yeux sur les torts et les fautes. Vous rendrez justice à ce gouvernement dans ce qu'il a fait de bien, et vous n'en mettrez pas moins tout un monde entre vous et le parti qui place son beau idéal dans la théocratie du moyen âge, qui adopte et soutient la négation des principes les plus fondamentaux de noUe droit public, et qui, très-certainement, ne s'accommoderait pas de la Restauration avec la Charte bien observée.
Sans aucun doute, ce n'est pas le cardinal de Gheverus, le prélat tolérant nommé en 1826 archevêque de Bordeaux, qui aurait voulu ressusciter le jubilé triomphal d*un horrible épisode des luttes religieuses, et les voix qui nap:uère ont soutenu cet appel déplorable ne sauraient approuver Tesprit conciliant de l'évangélique disciple de Fénelon. Comme témoin sincère, je dépo« serai qu'en 1821 ou 1822, lorsque je suivais les classes d'un collège royal, je reçus en prix un volume de
LA RESTAURATION
Marceaux choisis des Prédicateurs protestants. Celte attention bienveillante pour un élève du culte réformé
ne serait pas imiti^e, il y a lieu de le croire, par ceux dont les doctrines tendent à justitier toutes les persécutions 9 par les défenseurs d'un ordre de choses où des faits de cour d'assises, des détournements de mineurs, de véritables vols d'eniants sont considérés comme Tacte d*un saint zèle. On peut exécrer au même degré les bourreaux h couronne et les bourreaux à bonnet rouge , refuser également de se prosterner devant Tidole monarchique et devant ridole démocratique. On peut admirer le dévouement à une idée, à une foi, dans la vaillante Vendée comme dans la sainte Pologne cl l'iiéroïque Venise. Enfin, rien n*empêclie de dire ee qu*il y eut de bon chez les pouvoirs qui ne sont plus, et d*embrasser, pour le présent et Tavenir social, toute l'étendue, toute la profondeur de nouveaux Ijorizons.
Cette esquisse de la situation politique, ces aperçus de l'esprit et des éléments des partis sous la Restauration, ne paraîtront pas, j'espère, hors de propos. C'est une étude nécessaire pour le récit des faits d'histoire théâtrale que j'ai maintenant à retracer, et par où se manifestaient cette situation et ces partis.
GHÂPim u.
Germanicus et son auteur. — Détails biographiques. — Représentation orageuse de GermanieuB, — L'équipage de Mlle Leverd. —
Lutte violente. — Les cannes. ^ Bpilogue de la tragédie. — La blancheur de Mlle Bourgoin. — Germanicut interdit. — Le Com^
bat des Montagnes. — La guerre des calicots. — Le Café des Farietrs. — ScrîLe pt les commencements de sr^ carrière. — Son vôntaljle début dramatique. — Chutes nombreuses de ses débuts. — Une Nuit de la Garde nationale. — M. Pigeon. — Une Visite à Bedlam, etc. — L'occupation étrangère. — VHôtel des Quatre^ Nations et l'évacuation du territoire français. — Le duc de Richelieu. — La famille Glinet. — Le royalisme raisonnable et le royalisme extrême. — Louis XYIII. — Paternités littéraires qui lui fùrent attribuées. — Ses œuvres avérées. — Une royale faute de syntaxe. <-» Vive le cochon t ~ L'auguste visite et les ânes, -i* La censure et ses maladresses. — La barbe de capucin. — VEnfant du Régiment et le roi de Rome. — Les pièces militaires. ^ La question de la cocarde et du drapeau. — Michel et Christine. — Le Soldat Labmimtr, ^ Une collaboration théâtrale attribuée à Béranger.
L'opposition active et puissante dont j*ai indiqué les éléments était désormais prête à entrer en campagne. La première occasion où elle fit, dans les théAlres, Tes* sai de ses forces, fut la fameuse soirée de Germanicus.
Avant de la raconter, plaçons ici quelques détails biographiques où j'aurai à citer Ârnault lui-même, et que rendent curieux et piquants les circonstances de
LA RESTAURATION
son début daDS le monde, rapprochées de la suite de sa carrière.
Antoîne*ViDcent AmauU était né à Paris en 1766.
Son père avait dans la maison de Monsieur, comte de Provence, une de ces charges qui s'acquéraient à prix d'argent, et par lesquelles la bourgeoisie aimait souvent à se débourgeoiser. Arnault fit ses études chez les Oratori( ns, au collège de Juilly. Là, il eut deux professeurs qui s'appelaient le P. Fouché et le P. Billault, et dont le rôle politique ne se laissait pas plus prévoir que celui de tant d*autres personnages alors obscurs, ou à peine entrés dans la vie. Le P. Fouclié était le futur duc d'Otrante , et le P. fiillault devait être le trop fiimeax Biliault-Varennes.
Après ses classes terminées, Arnault ne resta pas longtemps dans une étude de procureur, où il était entré d'abord. Il aspirait à un monde plus brillant; il voulut avoir pied à la cour de quelque façon, comme son père, et ii {'iil ailLiiis chez la comtesse de Pruveiiee, qui le fit secrétaire de son cabinet. Il n avait que vingt ans, et il se maria; ii épousa la fille de M. de Bonneuil, premier valet de chambre de Monsieur. Peu après, il acheta une charge de valet de garde-robe dans la maison de ce prince, à laquelle ii se trouva triplement attaché, par son père, par son beau*-père et par luimême. Ces fonctions de valet de garde-robe se rapportaient au lever, au coucher, à la toilette du prince, près de qui ie titulaire avait, de la sorte, un accès journalier ; elles n'avaient rien que d'honorable, dans les idées de l'ancien régime. Néanmoins, le titre ne sonne pas trèsnoblement à nos oreilles, et Arnault aurait de beaucoup préféré, dans la suite, n'en avoir pas été revêtu.
84 LllISTÛÏRE PAR LE THÉÂTRE.
Les premierg événements de la Révolution arrivèrent; mais le comte de Provence. n'ayant pas d'abord émigré, sa maison restait en fonctions. Le bruyant succès politique de Charles IX ne pouvait être bien vu dans les régions de la cour, même chez le futur Louis XVIII, malgré la nuance qu'il avait adoptée. Un jour, h son lever. Monsieur témoignait qu'il ne comprenait pas qu'on pût revoir cet ouvrage-là. < Je ne l'ai vu qu*une fois, dit Ruihière, l'historien , qui était présent. — Et moi, je l'ai vu deux, dit étourdiment Arnault. ^ Je vous en fais mon compliment,» répliqua le prince d'un ton fort sec* Arnault comprit sa faute, et il se h&ta de la racbeler de son mieux. Le lendemain, il présenta au prince des vers de sa composition, qui contenaient une critique de Charles JX^ critique dont la sévérité n'était pas y toutefois, sans justesse. Monsieur, satisfait, se montra très -gracieux, et le mal fut réparé.
Le 19 mai 1791, Arnault, que n'avaient pas rebuté quelques tentatives théâtrales inutiles, vit jouer sa première tragédie, Marins h Mintarnes. Le matin de la re« présentation, le prince dit au jeune auteur, en citant un vers de YAtys de Quinault, car il avait, comme on sait, la mémoire et l'esprit littéraires :
Sangaride, ce jour est un grand jour pour vous.
Cet intérêt du prince fut justifié par un succès complet et mérité. Monsieur avait permis que la pièce lui fût dédiée; mais les événements empêchèrent l'auteur de lui adresser cet hommage. Un mois après, LouisXVI tentait de sortir de France. Monsieur partit secrète* ment aussi , et fut plus heureux que son frèi e. Adieu
LA R£STAURÂTION. 65
la charpfo de cour de nod c poëtcî Le \m\ qu*!) Tavait payée était un mauvais placement. MeUre là son argent en 1788, c'était « se faire marchand de poisson après Pâques, » selon la pittoresque expression de ses Mémoires (Tun Sexagénaire, où il retrace d'une manière intéressante les faits de sa vie et ceux dont il fut témoin. Voici comment il explique, par un examen de conscience tout franc, ses idées, ou plutôt ses sentiments politiques de cette première phase : « Quelles étaient alors mes opinions politiques t Je serais assez embarrassé de le dire au juste. Au collège, le mot de liberté avait noblement résonné à mes oreilles; niais j'étais trop familiarisé dès mon enfance avec Tordre établi pour y voir un esclavage. Comme le roi était bon, je ne concevais pas qu'on eAt rien à redouter de son pouvoir, quelle qu'en fût la nalure. Ce n'est pas d'ailleurs dans la ville où l'on vivait d abus que les inconvénients des abus se faisaient sentir* Cependant, aux approches de la Révolution, mon caractère, qui me porte à l'indépendance, m'avait fait parlager un moment les espérances de la nation; mais le mal que faisait à une famille que j'aimais cette révolution , qui n'améliorait pas encore le sort du peuple^ me la fil prendre en aversion. Je sentais, au fait, plus que je ne réfléchissais. Dominé par des affections plus que par des opinions, j'étais aristocrate. »
Dans ces sentiments, Ârn.iuU prit part à la petite guerre de plume que faisaient à la Révolution les Actes des Apôtres, cette publication épigrammalique dont les traits étaient bien impuissants contre un mouvement si vaste et si profond. L'anecdote que l'on va lire prouve quelle était, dans le même sens, la verdeur de sa pa-
86 L'HISTOiaË PAR LE THÉÂTRE.
rôle. Encouragé par le succès de Marins, il ne larda pas à présenter un second ouvrage à la Comédie-Française (naturellement , il n^avait pas suivi les scissionnaires démocrates de la rue Richelieu). Cette seconde tragédie, Lucrècey fut reçue avec empressement. Voulant donner tout le soin possible à la mise en scène , et continuant, malgré leur brouille avec Talma , de suivre son bon exemple dans les sujets antiques, les comédiens désirèrent avoir des dessins de costumes par David. Arnault alla voir, en effet» le célèbre artiste» dont les opinions politiques étaient fort prononcées dans le sens de la Révolution. D'abord il reçut bien le jeune poète; mais tout à coup son front vint à se rembrunir. Avec la brusquerie la moins déguisée, et frappant sur le ventre du visiteur :
« Je n*ai pas de dessins ponr vous, dit-il, je n'ai pas de dessins pour quelqu'un qui porte ce que vous por* tez-l&. »
A ce moment encore, les royalistes, les aristocrates, portaient des gilets et d*aulres objets de toilette ornés de fleurs de lis » et Arnault était à l'unisson de cette mode.
« Monsieur David, riposta-t-il, sans être déconcerté par cette rebuffade, nous ne rougissons pas de ces marques-là dans notre parti ; nous aimons même à les montrer» tandis que, dans le vôtre» les gens qui les portent, cl il y en a plus d'un, se gardent bien de les montrer, et pour cause*. »
Plus accommodants que David» le peintre Vincent et
1. Sous rancien régime, les condamnés aux galères étaient marqués d'une ileur de Us sur l'émule.
LA RESTAUBATION.
les architectes Fontaine et Percier prêtèrent leurs cmyons à lAicrhee^ qui Joaée le 4 mai 1792, Ait favorablement accueillie. Le sujet se trouvait dans les idées du jour, quoique l'auteur ne chercliât pas à les flatter. Bieatôt uaème, frappé d*horrear par les événements du 10 août et les massacres de septembre, il voulut fuir ces hideux spectacles, et, sans ( alculer les suites, il passa en Angleterre. Revenu en France Tannée suivante, il fut arrêté à Dunkerque en qualité d'émigré, et sa tète courait gros risques. Heureusement pour lui, dei amis purent agir efficacemenl auprès de quelques puissants du jour. Le comité de surveillance de la Convention décida que Tauteur de MoHm et de Lucrèce ii*avait fait que voyager pour des études dramatiques» el que la loi ne lui était pas applicable.
Grâce à celte interprétation otHcieuse, ArnauU put reprendre sans encombre ses travaux littéraires. Variant ses productions, il fit un ouvrage pour TOpéra, Phrosine et Mélidory en trois actes, dont Aléiiui composa la musique. C'était un simple sujet d'amour, dont la scène est en Sicile : un jeune homme obscur qui aime la fille d'un noble seigneur, et qui, malgré l'opposition des frères de sa belle, voit enfin. les obstacles aplanis. Le délégué de l'autorité, Baudrais, ctiargé d'examiner Fouvrage, n'y trouva rienqued*innocentensoi; mais ce n'était pas assez.
< L'esprit de votre ouvrage n'est pas républicain, dit -il; les mœurs de vos personnages ne sont pas républicaines, le mot de liberté n*y est pas prononcé une seule fois; il faut mettre votre opéra en baimonie avec nos institutions* »
Faire de cette fable amoureuse une œuvre à la ro-
maine, ce n'était pas facile. A propos de l'égalilé des rangs, des préjugés de la grandeur, Arnaull put bien jeter çà et là quelques traits qui fussent, tant bien que mal, dans le sens voulu; mais il fallait quelque chose de plus acccntuéy de plus vigoureux, pour ouvrir la scène aux deux amants italiens. Arnault et Méliul improvisèrent les paroles et la musique &HoraUus Coclès^ et ces quelques scènes, représentées en février 1794, servirent de passe-port à Phrosine et Mélidor^ pour la tr ès-grande satisfaction des amis de Tart.
La tragédie de CirwimaXus ou la Conspiration de SpU' Hut Melius, pièce dirigée contre Robespierre, et qui, commencée sous son pouvoir, ne pouvait être jouée qu'après sa chute; celle d'Oscar^ empruntée aux poèmes ossianiques, n'ajoutèrent pas beaucoup à la réputation de Tauteiu ; mais vers ce temps, commença sa liaison avec le jeune général dont il devait suivre la fortune et dont Tascendant, né d'une amitié sincère, rompit les anciennes attaches qu' Arnault pouvait conserver encore. Au reste, on doit dire que ce nouveau lien fut à répreuve de toules les vicissitudes. En 1797, après les brillantes victoires d'Italie, Arnault fut chargé d'organiser le gouvernement provisoire des lies Ioniennes. Ce fut dans ce voyage, à Venise môme, qu'il conçut la tragédie de Blanche et Montcassin ou les VénitienSt représentée le 16 octobre 1798, celle de ses pièces qui a ob» tenu avec Marins le succès le plus durable. Il devait accompagner Bonaparte en ^Égypte; il s'embarqua même avec lui sur ce beau vaisseau l'Orient destiné à sauter en l'air dans le désastre d'Aboukir. Dans le groupe de savants et dliouiuics de icKres qui partirent avec l'armée et qui avaient leur part de travaux et de
LA RESTAURATION
dangers, c'était lui qui avait le soin de la bibliothèque; mais il n'alla pas plus loin que Malte, où Tarréta son
affection pour son beau-frère, Regnault (de Sainl-Jeand'Angél^), tombé gravement malade.
Le coup d*Ëlat du dix-huit brumaire trouva dans Arnault tout le concours qui dépendait de lui. Sous le gouvernement qui en sortit, il fut nommé chef de la division de l'instruction publique au ministère de Tintérieur. Néanmoins, il n'était pas courtisan servile, car une tragédie àe Dén Pèdre^ ou le Roi et le Laboureur ^ qu'il donna en 1802, portail une couleur philosophique peu faite pour plaire au nouveau maître. Celui-ci goûta médioerement leçons de morale données par un paysan à un souverain, et la culture des champs mise au-dessus de Fart de la guerre. Don Phlre, dont le sujet était d'ailleurs peu thi^âlral, ne fut pas heureux devant le pnbliC) et le prenliéi^ consul ne se montra pas fâché de cette chute. « Voilà, dit-il au po(ite, ce que c'est que de faire des tragédies après Corneille et Racine. — Général, repartit Arpault, qui jouissait des immunités é'nn ami y vous dMnez bien des batailles après Turenne. »
La liberté de cette réponse ne fut pas prise en mauvaise part. A Torganisation de l'Université, en 1S06, ibiiMlt fiit nommé conseiller ordinaire et secrétaire général, fonctions qu'il conserva pendant toute la durée dui gouveroement d'alors. Il s'en délassait par la compodfion de ses ingénieuses et piquantes fables, où il n'a pM cherché à suivre les traces de la Fontaine, et qui sont peut-être son titre littéraire le plus complet. vXa chute de l'Empire dut vivement froisser, on le ooHlml/les sentiments d*Amault, et il en accueillit
avec joie le rétablissement momentané. Quant à Taccusation d'avoir été en correspondance avec lile dUlbe^ il s'en est défendn sur Thonneur. Dépnté au Corps législatif pendant les Gent-Jours et signalé pour son attachement particulier à Napoléon, il fut compris parmi les bannis du 24 juillet 1815. U fut également rayé par ordonnance de ];i liste des membres de rinstitut, exclusion qu'il partagea avec l'auteur des Deux Gendres, U est fàcbeux qu'il se soit trouvé des hommes disposés à recueillir les profits d*un telacle, et à siéger par coup d'autorité dans une enceinte où l'élection seule avait toujours ouvert l'entrée. Malheureuseaient^pourcequi regarde Étienne, il (ut permis de dire :
Juste retour^ monsieur, des choses d'ici-bas.
Il avait Ijiiu accepté les profits de la confiscation du Journal des Débais, dont il devint rédacteur en chetpar ordre, quand cette feuille, enlevée à ses propriétaires et pariap:ée comme un gâteau entre quelques favorisés, fut transformée en Journal de l'Empire. Avec ces antécédents politiques, Étienne fut donc, comme bien d'autres, un libéral de singulière espèce ; mais son exclusion de rinstitut, de môme que celle d'Arnault, n'en était pas moins un fait profondément regrettable^ car ce qu'il faut yoir avant tout, ce sont les principes.
Les rigueurs déployées contre ArnriuU , au nom du prince dont il avait jadis été le serviteur, et auquel il avait dû dédier Marmsy eurent pour cause la haine particulière de Fouché, de ce Fouché qui avait su se faire passer pour nécessaire à la situation, au point d'être ministre du irère de Louis XVL Ouaud il était un de ceux de Napoléon, il avait un jour blessé Arnault par
LA RESTAURATION
une parole bnitale et grossière. Celui-ci» qui était, comme on Ta vu, ferme à la riposte, lui en fit une sanglante, et que son ancien professeur de Juilly ne lui pardonna pas.
Arnaalt choisit Bruxelles pour résidence, minsi que d'autres compagnons de bannissement, parmi lesquels David, et c'était un étrange rapprochement de fortune, après la dissidence si tranchée de leur point de départ. Kl quittant Paris, Arnault arait laissé son Germanicvs reçu au Théâtre-Français. Le pouvoir eut au moins le bon esprit de ne pas étendre à l'œuvre Texii dont l'auteur était frappé. La -tragédie d'Arnault fut mise en répétition, et la formule : « En attendant Germanicus, * parut au btis des affiches. L*oppositiun auiciiL sans doute bien fait de se mettre de moitié, par une sage ré«> serve, dans le procédé du gouTernement ; cela aurait même été dans Tintérét de l'auteur; mais cette considération fut oubliée par d'iiiipi udents amis, et tout fut préparé pour tirer d'un fait littéraire une éclatante manifestation politique* Un mois d'avance, il n*était bruit que de ce grand événement.
Eniin, le samedi 22 mars 1817, fut afiichée la première représentation de Germanicus^ suivi de l'Èpî^euve Nouvelle. La distribution des rOles offre une belle réunion d'illustres talents, cL d'autres noms qui furent plus connus dans la suite ; la voici :
Germaniciis Tcalma.
PisoQ Saint-Prix.
Sentius Satominas, sénateur Saint*£ugène.
Séjan Desmousseanx,
BlarcQS, fils de Pison. • • . , • Michelot.
Veranitis, ami de Germanicus . • • * Firmin.
Un conjuré
Un autre conjuré
Agrippine, femme de Germamcus PlanciaCi femme de Pison
DaTÎd.
Dumilâtre.
Mlle Duchesnois* Mlle Georges.
Il est inutile de dire si la foule se pressa aux abords da Théâtre-Français; elle fut assez compacte pour ob* struer la rue de Richelieu. L'animation était vive, et an iiKïdent vint raccroître encore. Cette masse vivante rendait fort difficile la circulation des voitures. Cependant, ii s*en présenta une dont le cocher, au lieu d'agir avec les précautions et les ménagements néœssaires» voulut absolument brusquer le passaire. Quelle haute puissance ce carrosse avait-il donc i'honueur déporter, pour ne connaître, comme Gusman, aucun obstable? Le noble équipage était celui d'une princesse de coulisses, de Mlle Leverd, qui se rendait au théâtre. Comme le cocher voulait avancer malgré les cris, malgré tout, et risquait d'écraser les gens, plusieurs personnes se jetèrent à la tête des chevaux, afin de les arrêter. Pour leur faire lâcher prise, Tim prudent s'avisa déjouer de son fouet. On se figure Teffet de ce procédé plus qu'aristocratique. Le malencontreux automédon, jeté à bas de son siùge et foi l malmené, fui à grand'peine tiré de ce mauvais pas par Tintervention de la garde. Tout effrayée, l'illustre maîtresse de la voiture avait mis la lëte à la portière, et criait avec son grasseyement connu : « Je le renverrai I messieurs, je le renverrai I»
Six heures arrivent, les portes s*ouvrent; mais ceuxlà même qui croient être entrés les premiers trouvent une bonne partie des places déjà occupées par des amateurs plus diligents ou plus favorisés qu'eux. La tragédie commence. Comme dans les autres pièces d'Ar-
LA KESTAURÂTION 93
nault, il y avait de belles parties et des imperfections de conduite, des faiblesses et des aspérilés de style avec des vers remarquables» ceux-ci entre autres qui rappellent les temps de proscription où, pour sauver sa tête :
Le rebelle entraînait le rebelle au supplice, Et se faisait bourreaa pour n*êtro pas complice,
trait énergique et vrai, applicable à d'autres révolutions encore que celles de Rome.
Tout compensé, il y avait donc matière, pour Germanicus, à un honorable succès ; mais les amis politiques de Taulcur voulaient pour lui [)lus qu'une juste somme d'applaudissements; ils voulaient une ovation signalée, une retentissante protestation contre son exil et contre tous les actes de rigueur pareils. L*en- Ihousiasme bruyant qui fit à la pièce uu cortège triomphal n'essuya aucum t outradicliou jusqu'à la fin; mais quand le nom de Fauteur fut demandé à grands cris pour être salué d'acclamations et que Talma se présenta, quelques sifflets percèrent de leur bruit aigu le tonneire des voix amies. La furieuse explosion qu'ils provoquèrent se traduisit en une collision des plus vives, une vraie bataille de cannesj purent du'c les faiseurs de calembours. Bambous, joncs, rotins, etc., pouvaient alors entrer au parterre, et peut-être, à tout événement, y étaient-ils venus ce soir-*Ià plus nombreux que de coutume. Toujours est-il qu'ils instrumcalèrent vigoureusement, les applaudisseurs tombant sur les siffleurs, et ceux-ci ne demeurant pas en reste. On vit même briller des sabres, lisons-nous dans les journaux du temps. Pour rexplication de ce fait, des souvenirs con-
temporains disent que deux militaires' de Tinfanterie de la garde auraient effectivement mis le sabre à la
main, tort tout personiiel et tout isolé. Le sang, néanmoins, ne coula pas, ces miiitâires ayant été sur-le-> champ saisis^ culbutés, renversés sur les banquettes. Des cris sont poussés, dans les loges, par les dames épouvantées. De l'orchestre, on se réfugie sur le théâtre. Talma se retire. Le tumulte redouble; la lutte continue. La force armée se présente ; elle parvient à séparer les combattants, et à mettre le holà. L'auleur est demandé plus fort que jamais. Ënîin, au milieu des soldats et des spectateurs fugitifs qui couvrent la scène, Talma, en habit de ville, parait de nouveau, et TafiTreux tapage se termine par Tannonce que Tauteux' désire garder Tanonyme.
UÉprenwB jVouvetie, qui finissait le spectacle, eutàson tour sa petite suite, son petit épisode politique, non pas à propos de Maiivaux, fort étranger aux querelles de l'époque, et qu'il aurait été difficile d'y rattacher, mais à propos d'une de ses interprètes* A l'entrée de Mlle Bourgoin, qui jouait Angélique, quelques coups de sifflet sont lancéb du parterre. Pourquoi? Vous allez le savoir. Quand Mlle Mars fut accusée d'avoir arboré la violette napoléonienne, Mile Bourgoin, au contraire, s'était, [miéc du lis bourbonien, de la blanche fleur dont elle ne se piquait pas pourtant d'avoir la pureté immaculée. Peut-être le plaisir d'être en contradiction avec Mlle Mars, qui était bhm, avait-il suffi pour rendre sa chère camarade blanche; car celle-ci aimait peu la rivale victorieuse qui la laissait en seconde ligne dans les jeunes premières de comédie, emploi que Mlle Bour« goin joignait à celui des jeunes princesses tragiques.
LA RESTAURATION. 95
Si elle a jooi d'ane certaine célébrité dans son temps, ce fut principalement par ses grâces séduisantes, puis par d'autres raisons tout à fait en detiors de Tart. Il n'est pas d*actrice de cette époque dont la chronique se soil tant occupée, ni dont on ait fait courir aulant de mots, pour la plupart très-risqués. Je n'irai pas, on le pense bien, fouiller dans ce répertoire. Il se peut que ron ait attribué à Mlle Bourgoin plos de mots de ce genre qu'elle n*en a dit, de même qu'il en est beaucoup d'une autre espèce auxquels M. de Talleyrdnd, M. Dupin ou M. Thiers ont servi d'éditeurs responsables ; mais vous connaissez Tadage : On ne prête qu'aux riches. Toutefois, si l'esprit de Mlle Bourgoin avait souvent très-grand besoin de gaze, on a dté d'elle des traits qui n'étaient que vifs et piquants ; par exemple ses quelques lignes à la femme d'une illustre épéc de r^mpire. Mme la maréchale duchesse de Dalmatie avait cru avoir droit de se plaindre de l'actrice, je ne sais pour quelle raison, — une concurrence que la voiture de Mlle Bourgoin aurait faite à son équipage, ou une loge de spectacle, ou quelque chose de pareil. La grande dame de la cour impériale avait pris la peine d'écrire en personne à l'actrice un billet assez hautain, et signé du titre dont la victoire avait doté son mari aux dépens d'une terre conquise. Mlle Bourgoin lui répondit sur le même ton, et signa : Iphigénie en Aulide. Cependant, on a ra[>[)oi lé d'elle quelques traits de boime tille, et ses camarades rappeiaieut la bonne Thérèse^ — ses camarades hommes, mais non pas, probablement, les femmes et surtout Mlle Mars. Mlle Bourgoin la désignait par ce titre peu flatteur : la vieille, qui la prenait par son côté sensible. Au reste, Mile Mars n'était Tai-
née que d'environ deux ans ; cette di£Eèrence ne valait
pas la peine d'en parler.
Quoi qu'il en soit du motif, Mlle Bourgoin avait, en 1815, fait acte de blancheur ^ ce qui était assez pour racheter bien des péchés aux yeux du monde royaliste, car il s'agissait avauL tout d'avoii- de bonnes opinions. L'actrice légère et plus que légère, mais bien pensante, était £ftvorabiement notée auprès des nobles habituées de Saint-Sulpice ou de Saint-Thomas d'Aquin, et participait aux privilèges du roi vert galant. Par une conséquence naturelle, il était resté à Mlle Bourgoin une mauvaise note dans les papiers de l'opposition, et la soirée toute politique de Germanieus fut une occasion de le témoigner. De là les sifflets qui accueillirent, en dépit de ses beaux yeux, Taimable Angélique. .
A ce bruit hostile, l'orage à peine assoupi se réveille. Toutefois, les manifestations ennemies n'ayant pas persisté, le calme se rétablit. Mile Bourgoin continue son rôle. Mais à la scène xi, avec Lisette et Frontin, voilà que les témoignages peu galants se renouvellent. Cette fois aussi, la riposte biu}anle ne se lait pas attendre : clameurs, menaces, provocations. Au milieu de ce bruit, Mlle Bourgoin perd latéte ; elle adresse à Frontin ce qu'elle devait dire à Lisette, puis, éperdue, éplorée, elle se sauve dans la coulisse. Cependant, après un moment, elle reparait, mais toujours en proie àl'émo* tion la plus pathétique. Ce spectacle de la beauté tout en larmes finit par désarmer les farouches sitfleurs. Des applaudissements, cette fois sans mélange, rassurèrent rintéressaute Angélique, et elle put achever la pièce sans autre incident. Il y en avait eu bien assez pour une soirée.
LA RJBSTAUHATION.
Lelendeiiiaii], une ordonnance défendit d'entrer désoniJciis au parterre avec des cannes ou armes quelconques, prohibition qui est restée toujours en vigueur» mais dont beaucoup de personnes ignorent rorigine. Le rôle extrômemciil acUl que les rolins avaienl joué dans cette mémorable et tapageuse aâaire, iit qu'on les appela des germanicus.
Malheureusement, rœuvre et Tauteur payèrentles frais de la guerre. La tragédie, tn ^^-irmocente pur elle-même de la bagarre» fut interdite pour motif d*ordre public. Il parait bien que l'intention du gouvernement était de fidre cesser Texil d'Amault, si la représentation de son ouvrage s'était passée sans aucun désordre. Celte mesure désirable fut ajournée : ce fut seulement deux ans après, en 1819, qu'Aroault put revoir sa patrie. L'Académie Iraiiçjiise, qui s'était honorée en souscrivant à une édition des œuvres de Técrivain banni, publiée en Belgique, avait fait aussi de pressantes démarches en faveur de celui qu*elle regardait toujours comme un confrère. A son tour, Germanicus vit lever son interdit. La seeuadc représentation en fut donnée le 20 décembre 1824, sept ans et neuf mois après la première. La distribution avait subi quelques changements : Desmousseaux reni[)l;irait Saînt-Prix ; MmeParadol remplaçait Mlle Georges, qui, dans son errante carrière, avait quitté le Théâtre- Français pour n'y plus realrer, et était alors à TOdéon. Cette fois, l'ouvrage ([ui avait excité tant de bruit ne souleva plus les passions et ne fit pas nailre le moindre orage. On le jugea tout littérairement ; son succès fut incontesté, mais non pas enthousiaste, et Germanicus continua d'être au répertoire pendant quelques années, même après la mort de
98 L'HlbTUiHK PAK Uù THÉAXHE.
Talnia, plus sans doute par considération pour son auteur que par son inliuence sur les recettes.
En 1829, Amault put entia rentrer à TAcadémie, également roaverte pour Étienne. II y revint siéger comme successeur de Picai d, par une élection pour laquelle l'approbation souveraine avait été assurée d'avance. Il fut nomniô secrétaire perpétuel en 1832, et mourut en 1834. Ce fut Scribe qui, après lui, occupa le fauteuil vacant. Autre genre et autre ton : le vaudeville et la comédie légère s'asseyant à la piace de la sévère tragédie ; le gracieux visage des héroïnes du Gymnase après les vieilles barbes romaines, et Téloge de Marius à MirUurnes fait par l'Héritière ou la Demoiselle à marier.
L'année qui vit la bagarre de Germankus fut témoin d'une autre fameuse tempête, et ce fut à l'occasion d'une pièce de Scribe, qui ne prévoyait pas, certainement, qu'il serait le successeur d'Arnault à l'Académie* Cette nouvelle bourrasque ne fut pas l'affaire d'une soirée, car la guerre continua dans toute sa violence pendant quinze jours ou trois semaines : guerre qui semblait faite exprès pour fournir le sujet d'un poëme. héroï-comique, d'une Iliade bouffonne à Tinslar du Lutrin. Il s'agit de cette guerre des calicots^ née d'un ridicule où l'histoire du temps se reflète.
La grande foveur qin entourait alors les souvenirs de gloire, cette |)opularité attachée aux idées ;^uerrières depuis qu'on goûtait les bienfaits de la paix, avait pro-
LA RESTAUUATION. 99
doit, chez certains individus, la manie de recneiilir
quelques rayons de cette flatteuse auréole. Te] qui n'avait jaiuais endossé ruiiiloi ine d'un régiment quelconque, et qui avait ou aurait mis tout en œuvrei quand on se battait, pour laisser à d*autres sa pari de lauriers, lâchait de se donner une apparence beHiqueuse, un vernis de crâoerie propre à faire de i'eiiet en public. Avec les ex-militaires pour tout de bon, il y eut des copistes qui s*en donnaient la mise, et, autant que possible, la tournure. Ce travers se lil sentir parliculièrement chez les commis-marchands, chez les jeunes gerjs des magasins de nouveautés; et ces occupations paisibles d'auner de la mousseline et de faire admirer à IV cheteuse la ravissante disposition d'un nouveau dessin, rendaient leur fantaisie tapageuse encore plus plaisante. Ces militaires de contrebande alS^ectaient déporter ta cravate noire et la moustache, attribut qui était alors complètement étranger à la vie civile, car la mode n'en est venue qu'après la révolution de 1830. Getlein- > dication, soit dit en passant, peut être utile pour les acteurs qui portent la moustache dans des pièces dont Taction est antérieure à cette époque, sans savoir qu'ils ne font que rappeler un épisode burlesque et un ridicule passager. Les singes du mUUarismt allèrent jus^ qu'à chausser âvs éperons; une fleur d*un bel écarlate, à leur boutonnière, ûgurait de loin le ruban rouge» et^ dans cet attirail, ils étaient ravis qu'on pût les prendre pour de ci-devant conquérants de l'Europe condamnés au repos forcé.
C'était là, s'il en lut, une pâture pour la plaisanterie, pour les auteurs qui frondaient» en vaudevilles, les travers du jour ; aussile tbéfttre ne manqua-t*il pas celui-ci.
100 L'fflSTOIRE PAR LE THÉÂTRE.
Le 12 juillet 1817, le théâtre des Variétés donna un à-
propos-revue très-spirituel et très-gai, intitulé le Combat des MontagneSy par MM. Scribe etDupin. C'était un divertissement fort àla mode que ces montagnes, hautes bâtisses en bois, surmontées d'une plate-forme d'où Von était lancé dans des chars qui glissaient dans des rainures, espèce de rails anticipés, sur un plan extrêmement incliné««L'excessiv6 rapidité de cette descente, rémoi, la respiration coupée, voil&ce qui constituait le charme du divertissement. Il n'était pas tout à fait sans péril, car il y eut même un nez royal cassé, littéralement cassé, le nez du roi de Prusse, qui fit établir des Montagnes dans ses jardins, à l'imitation de celles de Paris. On appelait cet exercice se faire ramasser, et l'on pouvait parfois être ramassé en mauvais état ; mais ces aventures fâcheuses n'empêchèrent pas la vogue. Elle avait commencé par les Montagnes russes, établies à la barrière des Ternes. Leur succès mit en veine tous les entrepreneurs de fêles et de jardins publics. Il y eut au jardin Beaujon, dans les Ghamps-Éiysées, les Montagnes françaises; à la Chaumière, dans le quartier du Luxembourg, les Montagnes suisses; au jardin du Delta, dans le faubourg Poissonnière, les Montagnes égyptiennes, etc. Dans la pièce des Variétés, toutes ces montagnes personnifiées, avec M. Titan leur entrepreneur, venaient se disputer le prix devant le tribunal de la Folie, juge très-compétent du procès. Il y avait aussi Jean Leblanc, meunier de Montmartre, plaidant en faveur de rillustre colline que surmontait son moulin; puis un petit serrurier bossu qui en voulait généralement à toutes les montagnes, dont il avait plein le dos. Un autre personnage encore, c'était Lantimèche, Fen*
^LÂ. RESTAURATION
ncnn des mèches, des quinquets, des réverbères, de tous les vieux procédés d'éclairage, qu*il va remplacer par le gaz hydrogène, car nous trouvons dans cette revue la date de l'introduclion du gaz, qui excitait Tétonnement universel, et qui suivit de près les bateaux à vapeur (le premier parut à Paris en 1816). Potier était superbe dans ce Lantimèche, qui revenait à la fin en Apollon, en dieu du jour, dans tout l*éclat de sa gloire.
U*est parmi ces nouveautés du nioment que paraissaity en compagnie de la danseuse Uorleosia, un cavalier aux airs bravaches, dont le costume est ainsi décrit en' tête de la scène : Calicot, avec des moustaches, une cravate noire^ des bottesy des éperons^ et un œillet rouge à la botUonnière de son habit. Le personnage était repré* senté par Brunet, à la fois acteur et directeur-associé. Je vais citer, dans celle scène, ce qui causa tant de vacarme: