MONCADE, PASQUIN, LUCINDE
Tiens, Pasquin, porte à Moncade... Ah!
vous voilà, Monsieur ! Je suis ravye de vous trouver si à propos.
MONCADE
Hé, Madame, songez-vous encore que je sois au monde ?
LUCINDE
J'y ay songé du moins jusques icy; mais désormais
MONCADE
Ce n"est pas d'aujourd'huy que vos résolutions sont prises.
LUCINDE
Plust au Ciel que je ne t'eusse jamais veu, monstre, que je ne regarde qu'avec horreur.
PASQUIN
Cela commence assez bien.
MONCADE
Je reconnois, à ces termes, ceux qui vous les ont inspirez.
LUCINDE
Et tu reconnoistras, par les effets, la récompense qui t'est deuë.
MONCADE
Je sçay à qui je dois rendre grâce de l'in- Barom. 7
9ô L HOMMK
différence que vous me marquez depuis quelque tems.
LUC INDE
Ne te prends qu'à toy-mesme du mespris que, toute ma vie, je veux avoir pour toy.
MONCADE
Vous m'appristes hyer qu'il falloit que je commençasse à m'y accoustumer.
LUCINDE
Infidèle, je n'ay jamais passé un jour sans te donner quelques marques de ma tendresse.
MONCADE
C'en sont de bien tendres, Madame, de respondre si mal aux empressemens que l'on a de recevoir une lettre, sans daigner faire sçavoir aux gens... Mais, Madame, ne parlons plus de cela.
LUCINDE
Quelle lettre, perfide? Que veux-tu dire?
MONCADE
Ah ! cessons ce discours, ou m'espargnez de semblables noms.
LUCINDE
Non. non, je veux que tu t'expliques. Je me justifieray de tout aisément, et j'en auray plus de plaisir à te convaincre, après, de la lascheté la plus noire. Poursuis. Encore une fois, de quelle lettre prétends-tu me parler?
Hé, Madame, à quoy tout cela est-il bon?... de la lettre que Pasquin vous rendist hyer.
LUCINDE
A moy ?
MONCADE
A VOUS, Madame.
LUCINDE
Mov, jai receu une lettre !
MONCADE
Hé, vous-mesme, Madame.
LUCINDE
Que Pasquin m'a rendeuë i
MONCADE
Luv-mesme.
LUCINDE
Cela est faux,
MONCADE
Pasquin ?
PASQUIN
Monsieur?
N'escrivis-ie pas une lettre hyer?
PASQUIN
Oûy, Monsieur.
MONCADE
Ne te dis-je pas de la porter à Paris?
PASQUIN
Cela est vray.
MONCADE
A qui te dis-je de la rendre ':
PASQUIN
A qui?
lOO L HOMME
MONCADE
Oûy, coquin, à qui? N'étoit-ce pas à Madame?
PASQUIN
Oûy, Monsieur.
MONCADE
N'es-tu pas veneu tout exprès?
PASQUIN
J'en demeure d'accord.
N'es-tu pas entré dans ce logis pour la donner?
PASQUIN
Cela est certain.
MONCADE
Hé bien, qu'en as-tu fait, bourreau? Réponds !
PASQUIN
Monsieur
MONCADE
Tu l'as perdeuë, n'est-ce pas?
PASQUIN
Monsieur, quand je suis entré dans la chambre de Madame, lorsque j'ay crû prendre la lettre pour la remettre entre ses mains...
MONCADE
Hé bien ?
PASQUIN
Je ne l'ay pas trouvée.
MONCADE
Ah, coquin!... Madame, je vous demande
A BONNES FORTUNES. lOI
pardon... Je ne sçay qui me tient .. Je suis au désespoir de vous avoir accusée aussy injustement que j'ay fait... Cherche cette lettre, maraud? Y avoit-il quelqu'un dans la chambre?
PASQUIN
Il y avoit mille gens, Monsieur.
MONCADE
Ma lettre sera perdeuë ! Je suis au désespoir ! On verra que je vous priois de venir passer à la campagne quelques heures avec moy chez ma tante; et ceux qui ne cherchent que l'occasion de vous déchirer Mais de grâce.
Madame, puisque je n'ay pu vous déguiser mes sujets de chagrin, apprenez-mov ce qui vous agite si furieusement contre moy.
LUCINDE
Ah ! le destour est fort adroit, je l'avoue, et je serois peut-estre assez bonne pour te croire. si le billet pouvoit s'accorder à ce que tu me dis. Je Tav ce billet; il est entre mes mains. Ne t'informe point de la manière dont il y est veneu, et voyons comment tu feras pour tourner à mon avantage tout le mespris qu'il y paroist pour moy.
MONCADE
Du mespris pour vous !
LUCINDE
Oûy, cruel, et dans toute son étendeuë.
Elle lit de cette manière :
« Je suis à la campagne depuis deux jours
« et j'y suis sans Lucinde. La complaisance « que je suis obligé d'avoir pour une tante « malade me fait rester icy dans une estrange « solitude. N'essayera-t-on point de me la ren- « dre supportable? Si vous ne vous chargez « de ce soin, ma chère, — Lucinde, toute la (( terre ensemble n'en viendroit pas à bout ! « Je n'aimeray et n'adoreray que vous de ma « vie. Adieu ! »
PASQuiN, à part.
Vous verrez qu'on aura contrefait son escriture. Que dira-t-il?
MONCADE
Ah ! je connois à présent qu'il n'est rien que l'on n'empoisonne. Donnez-moy ce billet, Madame, je vous prie.
// lit de cette manière :
« Je suis à la campagne depuis deux jours, « et j'y suis sans Lucinde! La complaisance « que je suis obligé d'avoir pour une tante (( malade me fait rester icy dans une estrange « solitude! N'essayera-t-on point de me la '( rendre supportable? Si vous ne vous chargez « de ce soin, ma chère Lucinde, toute la terre « ensemble n'en viendroit pas à bout ! Je n'ai- « meray et n'adoreray que vous de ma vie ! « Adieu ! «
Ce billet est remply de mespris pour vous.
LUCINDE
Ah ! Moncade, Moncade, vous avez bien des cnnemys, ou je suis bien foible !
MONCADE
Cecy cache quelque chose encore, Madame. Esclaircissez-m'en. je vous en conjure. Que je connoisse les gens de qui je dois me défier.
LLXINDE.
Non. Moncade. contentez-vous que je n'adjouste point de foy aux trahisons dont je vous soupçonnois.
MONCADE
Madame, je suis le plus heureux homme du monde aujourd'huy. Mais l'innocence est-elle tousjours reconneuë, et ne dois-je point appréhender que la mienne ne succombe, à la fin, sous les traits de quelque imposture nouvelle ?
LUCINDE
Ah ! Moncade, vos intérest peuvent-ils estre en de meilleures mains que les miennes? Je ne suis que trop ingénieuse à chercher des raisons pour vous excuser, et mes soupçons ne commencent que lorsque je ne puis vous trouver innocent.
MONCADE
Cependant, Madame, aujourd'huy, que devenois-je, si. par un miracle que je ne comprens pas . la vérité ne se feust monstrée à vos yeux? Je perdois pour jamais un cœur que mes soins, mes respects, ma fidélité me doivent conserver éternellement. Puis-ie estre un moment désormais sans des inquiétudes mortelles? Oûy, Madame, il me passe par la teste cent choses plus bizarres l'une que l'autre. Je sens que je consentirois dès à présent
à ne vous voir de ma vie, plustost que de vous voir encore une fois si cruellement préveneuë. Moy, perfide à ma chère Lucinde ! Madame, si vous ne me rassurez contre tout ce qu'on peut tenter contre moy, si vous ne me promettez de fermer la bouche de ceux qui me desservent auprès de vous, vous me verrez mourir de désespoir !
LUCINDE
Vous n'aimez que moy. Moncade?
MONCADE
Je hais tout ce qui n'est point vous.
LUCINDE
Ah ! Moncade. ne me trompez point.
MONCADE
Pourquoy le ferois-je, Madame?
LUCINDE
Que sçay-je? pour entasser conqueste sur conqueste, pour satisfaire une vanité ridicule dont tous les jeunes gens se piquent aujourd'huy. Les choses si aisées ne font point d'honneur, Moncade.
MONCADE
Ah ! Madame, j'aimerois mieux mourir!
LUCINDE
Que ferez-vous aujourd'huy ?
MONCADE
Madame, mon frère m'a mandé de me rendre chez luy.
Irez- vous?
MONCADE
Tout-à-l'heure, Madame.
LUCINDE
Quand vous reverra-t-on ?
MONCADE
Tout le plustost que je pourray.
LUCINDE
Adieu. Moncade. Songez à moy.
MONCADE
Je ne suis occupé que de vous.