ERASTE, LEONOR, MARTON
MARTON
Allez, allez, ne craignez plus rien. Lucinde commence à ouvrir les yeux. Nostre homme sera bientost pris, je vous en respons.
ERASTE
Je crains plus que jamais.
LEONOR
Franchement, j'ay de la peine à me persuader que ce que tu as imaginé réussisse : tout ce qui s'est passé le rendra peut-estre sage.
MARTON
Luy? Cela le rendra cent fois plus fou, je vous en respons. Vous vous connoissez bien mal en caractères : il compte, à l'heure que je vous parle, qu'il feroit accroire à Lucinde que ce qui est blanc est noir. L'expérience qu'il en a ne servira qu'à le rendre plus téméraire. Vous verrez si je ne me connois pas bien en gens.
I 3 ( ) L ' H O iM M E
ERASTE
Si tu peux me rendre heureux par ton adresse, crois que...
MARTON
Tenez, ne m'ayez point d'obligation de tout ce que j'entreprens : je le fais parce que )e veux bien le faire. C'est une pente naturelle qui me porte à desservir tous ces petits animaux-là, dont tout le mérite n'est presque tousjours que dans de certaines manières affectées qui font mal au cœur : un regard languissant, un sucement de lèvres, tirer son bas, peigner sa perruque, et respondre, par un soupir, aux choses qu'ils n'ont pas seulement escoutées. Ah ! que si toutes les femmes estoient de mon goust ! j'enrage quand je songe à cela, car il est vray qu'ils font déserter tous les jours de bien plus honnestes gens qu'eux. Et pourquoi ? je n'en sçay rien : un diable de jargon qu'ils ont entr'eux qui me fait mourir, des sermens, cent minauderies. Ah ! li, n'en parlons plus, cela me mettroit en colère tout de bon.
ERASTE
Ton homme est-il averty ?
MARTON
Il est instruit de ce qu'il faut faire.
LEONOR
N'est-il point homme à se laisser gagner par de l'argent ?
MARTON
Oh ! de cela je ne puis vous rien dire. Je ne scay si la médiocrité de ses richesses et le désir
A BONNES FORTUNES. l'i-J
naturel que les hommes ont d'en acquérir ne l'emporteront point sur une probité mal esprouvée. Mais, il y a un remède à cela : promettez-luy de le récompenser, en cas seulement que l'affaire aille bien, et vous verrez qu'il en fera la sienne.
Oh! de cela, Marton, il peut bien sasseurer. Où est-il?
MARTON
Il attend dans le Palais Royal qu'on l'envoyé chercher.
ERASTE
J'y vais moy-mesme.
MARTON
Vous ferez bien.