SCÈNE VI
MANON, puis NICOLAS.
MANON, les regardant sortir.
En v'ià qui sont d'accord... juste comme moi et papa, quand il me parle d'en épouser un autre que Nicolas... (Tirant la lettre de sapoche, où elle l'avait mise.) Mais qui est-ce qui peut donc lui écrire, à ce garçon '!... {Examinant la suscription de la lettre.) Dieu! il me semble reconnaître les jambages de la ravaudeuse... ou les pattes de mouche delà charcutière... Si je le savais!... Oh! il faudra qu'il s'explique.... ou je lui arrache les yeux d'abord !...
NICOLAS', entrant par le fond, chargé d'habillements.
Merci!... en v'ià de l'ouvrage!... Sept habits, onze vestes et dix-huit culottes!... Sans compter le vieux pourpoint d'un comédien, et le haut-dechausses du bedeau de Saint-Eustache... V'ià que je rapièce le profane et que je restaure le sacré... Tu le vois, Manon, mon mérite perce... {Il passe son bras à travers un trou.)
MANON, allant à lui.
Eh! vile, monsieur Nicolas, déposez habits, vestes et... (Le prenant par la main et l'amenant sur le devant de la scène, après qu'il s'est débarrassé de son paquet.) avancez ici.
NICOLAS
Ah! mon Dieu, Manon, que qu' l'as donc?... Te v'ià rouge comme un bigarreau!.. Est-ce que t'aurais attrapé un coup d' soleil?
MANON
J' vous conseille d' parler du soleil... Qu'est-ce que ça en comparaison de monsieur Nicolas , un astre qui donne dans l'œil de toutes les belles du quartier! .. qui entretient des correspondances avec la ravaudeuse...
NICOLAS
La ravaudeuse ?... Ah bah!
MANON
Ou ben la charcutière.
NICOLAS
La charcutière!... Est-ce qu'elle m'aurait écrit * M. N.
au sujet d' ces deux côleleUes aux cornichons que je lui dois depuis huit jours?
JIANON.
S'il s'aait d' cornichons dans l'affuire, Mon.>icur, c'est de vous... Une jolie femme que vot' vendeuse de crépinettes!... C'est duninuige qu'elle ait un œil qui regarde de travers.
NICOLAS
Ne critique pas la charcutière, Manon... c'est une femme qui a un beau port... Mais, quant à c' qu'est d'avoir donné dans son œil , qu'il soit droit ou d' travers, c'est d' la pure calomnie. MANON , lui mettant la lettre sous le nez et lui pinçant le bras.
Lisez donc c" qu'elle vous écrit, vilain monstre!
NICOLAS
Aïe!... (Prenant la lettre.) Voyons le poulet!... Dieu ! comme il sent le cuir !... Que t'es bête !... c'est un savetier de mes clients qu'est comme moi... il a besoin de fonds... bien sûr... Je ne connais pourtant pas cette bâtarde-là.... (Manon fait un mouvement d'impatience; il ouvre la lettre et lit.) « Monsieur Nicolas, je mets la main à la « plume de l'écrivain du coin pour vous sommer « de ne plus songer à ma fille... »
MANON
TienS;, c'est de papa.
NICOLAS
De ton papa propre... (Montrant la lettre, qui est toute tachée d'encre.) Quand je dis propre.... (Continuant.) « Vous ne possédez pas grand' « i^hose.,.. Manon n'aura que ce que je lui lais- « serai... »
MANON
Six cents livres de dettes !...
NICOLAS, continuant.
« Vous voyez donc bien quelle n'est pas faite • pour épouser un polisson comme toi... »
MANON
Ah! il te traite de polisson!
NICOLAS, continuant.
« Le négociant auquel appartiendra l'honneur « d'embellir son existence, vient d'arriver à Pa- « ris... Ce matin , aux Barreaux-Verts, il a reçu « mes serments à la face du ciel et d'une pinte à « douze... Par ainsi, dans huit jours^ Manon sera « la femme de...» (S'inferrompont.) Ciel de Dieu!.. (Lisant.) « La femme de...» (S' interrompant.) J'y vois pus clair...
MANON
Ehben! qu'est-ce qui te prend donc?
NICOLAS
Manon... une chaise... Manon, du vinaigre... Je m'évanouis... (Manon lui apporte une chaise, il va pour s'asseoir^puis dit upart ) Mais non... il ne faut pas qu'elle sache... (Haut, et repoussant la chaise.) Rien... je ne veux rien... (Il passe a jauche'.)
MANON. '
T'as donc perdu la tète?... Qu'est-ce que c'est que ce nom?...
NICOLAS, cachant la lettre dans sa poche.
Le nom est en blanc... mais il n'en est pas moins humiliant que, pour une pinte à douze, ua père sacrifie sa progéniture unique.
MANON
C'est arbitraire !
NICOLAS
Oui!
MANON
C'est vexatoire!
NICOLAS
Oui, ça l'est !
MANON
Aussi, quant à moi, je vais... (Elle remonte la scène.)
NICOLAS, l'arrêtant.
Un instant, Manon... pas d'insubordination contre l'autorilé palernelle... Le calme est l'arme des grands esprits... Tâchons d'éviter la tuile qui nous tombe sur la tête... Rumine de ton côté... (Passante droite.) J' vas ruminer du mien".... Mais, sacristi: il n'en est pas moins humiliant que, pour une pinte à douze...
MANON, vivemnt.
Air de la Gardense de Dindons.
Allons, n' te fàch' pas ; J' ni'eu vas de c' pas Reiidr' mon ouvrage :
Mais not' mariage Est impossiblr, et n' se fra pas.
îilCOLAS.
C'est fini, 3Ianou !
Toujours le guignon S'ra mon partage!
Foi de Nicolas, D'autr's en pareil cas Se crois'raient les bras...
Et bien! moi je m'assieds', Et je m' crois" les pieds,
(Il s'assied sur son établi.)
ENSEMBLE