‹ L'homme criminelChapitre 219 sur 315 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

leur essence? — L'homme grossier qui, privé de toute éducation morale, abandonné à ses penchants dépravés, se forme une langue nouvelle, diffère peu de l'homme sauvage qui fait les premiers efforts pour s'organiser en société. — Les langues primitives sont pleines d'onomatopées : les noms des animaux y sont exprimés dans un style figuré, le même que celui de l'argot; ainsi, pour ne citer qu'un exemple, les bohémiens appellent le canard <c V animal au large bec j>. — J'ajouterai (mais peutêtre suis-je trop hardi) qu'enfin de compte le détournement par réduction étymologique et celui qui résulte du renversement des syllabes sont naturels dans toutes les langues; que c'est ainsi, par exemple, que de wolf on a fait loup; de teren^ tener; qu'inchioslro (encre) est devenu vinchiostro. — Enfin que, deux sens étymologiques en étant arrivés à se confondre, on a pu faire capello (cheveu) de caput et de pilus.

Aussi, quand je vois dans l'argot l'expression mammella pour terre, qui se rapporte à la religion de Cybèle, et celle de serpe pour année, qui nous rappelle les hiéroglyphes d'Egypte, je serais tenté de les rattacher moins à une recherche érudite qu'à un retour psychologique vers l'antiquité.

14. — Prosliluiion. — Il paraît que les prostituées, qui ont tant d'analogie avec les criminels, n'ont cependant pas d'argot particulier; mais il n'en était pas de même autrefois, au temps de Villon et de Rabelais par exemple.

Ce que l'on appelait la langue érotique du xvi° siècle (Verba erotica, Stanislas de l'Aulnaye, 1820, add. à Rabelais) était en réalité l'argot des prostituées : l'acte vénérien y avait 300 synonymes, les parties sexuelles

400, la proslilucc elle-même 103; (Dufour, Histoire de la proslilulion, vol. iv). 11 en était encore ainsi dans la Rome antique, où les débauchés des deux sexes avaient, si je puis ra'exprimer de la sorte, un argot de gestes; où, par exemple, pour exprimer l'idée de sodomie, ils élevaient le doigt du milieu et fermaient les autres tout autour; (Sénèque, ép. 52). On trouve encore dailleurs un reste d'argot dans les lupanars: pour s'en convaincre, il suffît de se rappeler le nombre considérable de mots qui désignent l'acte du coït. (V. p. 469). — A Paris, la haute prostitution elle-même parle une espèce d'argot. Les cocottes appellent Machinscoff le premier venu; Père Douillard ou Bohinskoff, leur protecteur; Bcguinskoff, leur caprice du moment; Bon, l'agent des mœurs; Brème, l'autorisation de se prostituer, la carte à jouer, la mise en surveillance; Panuche, toute femme appailenant à la bourgeosie, la femme du monde; Pisteur, l'individu qui suit les dames.

15. — La folie. — Les fous n'ont certainement pas d'argot; mais ils créent fréquemment des mots par homophonie, inventent des expressions nouvelles sans cause déterminée: c'est la spécialité des paranoïques.

Qu'on me permette de citer ici quelques notes d'un observateur qui, bien qu'il soit étranger à la partie, a vu pourtant bien plus loin que beaucoup d'aliénistes.

Le langage des fous présente souvent une suite d'idées sans liaison apparente. Est-ce à dire que cette liaison n'existe pas? N'en croyez rien. Le fou, servi par une imagination ardente, voit entre ses idées des rapports qui nous échappent, peut-être parcequ'ils sont trop légers, trop fugitifs, trop éloignés. Je me rappelle avoir connu en France un jeune homme dont l'esprit

CHAriTRE A,

était dérangé, à qui sa famille avait donné pour gouverneur et pour surveillant un abbé nommé Tardy. Cet abbé, qu'il poursuivait de sa haine, était d'ailleurs un excellent homme, en tout digne de respect. Depuis quelque temps, le jeune homme donnait à son précepteur le nom de Viliatus; on ne pouvait l'en empêcher, on ne pouvait non plus comprendre le rapport qui existait pour lui entre le mot latin et le personnage austère ainsi affublé de cette épithète injurieuse. Plus tard seulement, on parvint à découvrir que, dans un vocabulaire latin-français dont se servait le frère du jeune homme, le mot viliatus était traduit en français par abâtardi. C'est ce qui l'avait frappé : Vitialus était la traduction d'une homophonie: à bas Tardy!

Ni le criminel, ni la prostituée, ne doivent être considérés comme des fous pour cela seul que l'un se livre au crime et l'autre se plonge dans la débauche; mais ils n'en ont pas moins en eux quelque chose du fou. A défaut d'autre point de contact, ils y touchent, celuilà par son imagination déréglée, celle-ci par sa sotte irritabilité, tous les deux par leur vanité exubérante, à laquelle on pourrait appliquer la célèbre expression de M. Taine : hypertrophie du moi. Leur langage en est une preuve manifeste, avec son abondance de tropes, ses métaphores hardies, ses homophonies sans nombre, ses jeux de mots, ses calembourgs, son lyrisme d'idées qui déroute un froid observateur. La phrase avoir les idées décousues, euphémisme vulgairement employé pour indiquer l'état mental du fou, peut souvent s'appliquer à point nommé à l'homme versé dans le crime (1).

(1) Maïor. y, Archivio di Psichiatria, 4« année, fasc. i, p. 58.

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