‹ L'homme d'oraison (volume 2)Chapitre 115 sur 144 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

Comme nousdistinguons deux natures en la personne de Jésus-Christ, Tune divine, cl l'autre humaine, aussi nous y reconnaissons deux puissances judiciaires, lune ineréée , Indépendante, souveraine, qui lui appartient, en tant qu'il est Dieu ; l'autre créée et subordonné. première, qui lui es! due, en tant qu'il est homme, par plusieurs litres incontoslables.

Premièrement parce qu'il est fils de l'homme. Comme te Pè\ ■' lui même, il a donné au Ffli d'avoir

en lui-même, et il lui a donné la Quittance rcer le Jugement, parce qu'il est FiU de l'homme (1).

i ;\u< r habet \ lUm In n m< itpao, aie dédit cl Filio ha*

bere vltain in I putcslalem dodit cl judioiu ,

mit l'iliua lioumiiMbl. Jvun. :>. -G.

244 l'homme d'ormson.

Quel moyen plus doux pouvait-il leur procurer pour éviter les peines du purgatoire, que l'application de ses mérites par l'indulgence plénière qu'il serait si aisé d'obtenir , surtout à l'heure de la mort, si on avait autant de foi et de piété pour la gagner, qu'il a de bonté pour l'accorder, par le souverain dispensateur de ses trésors ? Quel secours plus puissant pour nous dégager de l'amour de toutes les créatures , et nous unir parfaitement avec Dieu, que le saint viatique, qu'il nous donne, à ce redoutable moment, pour passer du temps à Téternité bienheureuse ? Quand il ne nous obligerait point, comme il fait, à le recevoir lorsque nous sommes en danger de mort, nous devrions le demander de bonne heure avec d'instantes prières et des souhaits très ardents ; mais d'un bienfait aussi signalé , l'Église en fait un commandement , et, par une boulé qu'on ne peut assez admirer, elle nous impose de sa part une amoureuse nécessité d'y obéir, si nous voulons être admis dans la compagnie des saints , et participer à leur bonheur éternel. Elle a même ce commandement si à cœur, que, pour nous en faciliter la pratique, elle permet au pauvre malade de prendre ce pain de vie , quoiqu'il ne soit pas à jeun, et, si la maladie continue, de le recevoir de huit en huit jours, s'il le désire pour sa consolation , sans parler de plusieurs autres dispenses, don! les théologiens (1) disputent dans l'école, et que j'omets ici, parce qu'elles ne peuvent arriver qu'en des cas fort extraordinaires. Ce que j'ai dit suffit pour faire voir combien la providence de Jésus-Christ est obligeante dans nos besoins les plus pressants, puisqu'il veut être noire œil pour nous conduire parmi les ténèbres de la mort; notre bras, pour appuyer notre con-

perpetua pœnitentia esse débet, et consummalivum exislimatum est à patribus. Concil. Trident, sess. 14. in doctrinâ de sacranento Extremœ Unctionis*

(t) Vide Mascaregnas. tract. 4. de Euck. disp.f. ê. 2. Et De Lusot tr. de Euch. d(sp. 5, sccl. 3. «. 67.

fiance, et pour combattre tous les ennemis de notre salut; notre cœur, pour nous échauffer des plus pures flammes de la charité; et enûn notre vie, par la consommation de la grâce et de la gloire , pour nous (Mer la crainte de la mort temporelle et éternelle.

Si nous savions nous prévaloir de sa bonté, rien no nous pourrait fermer l'entrée du ciel, le feu du purgatoire n'aurait point de prise sur nous, et, ne trouvant rien qui restât â purifier après la mort, il ne pourrait retarder d'un moment la possession de notre béatitude. La pénitence nous pourrait tenir lieu de martyre, ou d'un second baptême capable de nous rétablir dans un« parfaite innocence. La communion bien faite pourrait augmenter notre amour, et l'élever à un si haut degré de ferveur, qu'il briserait tous nos liens, et nous rendrait une entière liberly; mais celte faveur est rare , et peu de personnes sortent cte ce monde , que la justice divine n'ai i été dans ses prisons jusqu'à ce qu'elh soit entièrement satisfaite; et, ce qui est pitoyable, les Ames qu'elle tient prisonnières dans ces prisons ardentes, y Bouffirent des tourments incroyables, sans s'aider par elles-mêmes. Que fait donc la providence du Sauveur pour suppléer à leur impuissance? elle procure le soulagement des morts par la charité des vivants. Elle y emploie leurs aumônes, et leur dit par la bouche du sage lils de Syrach : Ne refusez point la charité aux défunts, et n'empêchez point qu'on la leur fasse (1). Faites manger les pauvres sur le sépulcre du juste (2). Elle y emploie leurs prières et leurs larmes, pour éteindre le feu du purgatoire. Pleurez, dit saint Ambroise aux saintes veuves qu'il instruit, et Yersez des larmes

(l) Vorfuo i)'- prohibe» gratiam. rcctl.7.

•ni luura el \iuum luper pfullor.ua |uill conitltv*

V où, 4.

qui tiennenllieu de rançon, el qui sont utiles aux vivants „ Hors même qu'ils les donnent pour racheter les péchés des morts (1). Elle y emploie leurs mortifications et leurs pénitences, et il ny a rien de si commun dans la vie des saints , que les disciplines et les jeûnes qu'ils ont offerts à Dieu pour la délivrance des défunts (2).

Ut. CONSIDÉRATION.

En quoi le Fils de Dieu ne fait pas moins éclater le soin qu'il prend des fidèles qui exercent cette charité par son inspiration et/par le mouvement de sa grâce, que des âmes qui en reçoivent le fruit. Car, premièrement,^ leur donne par: ce charitable exercice le moyen de pratiquer, d'une manière excellente, les œuvres de misera torde, et d'acquérir des trésors de grâces et de mérites inestimables. En effet , en délivrant les âmes du purgatoire, ils rassasient des faméliques qui désirent si passionnément de manger le pain des anges dans la maison du Seigneur ; ils mènent à la source des eaux vives, des âmes languissantes qui brûlent d'une soif ardente devoir Dieu face à face, et de se plonger dans cette mer de tout bien ; ils logent des pèlerins dans les palais des saints, par un office d'hospitalité admirable ; ils se dépouillent (eux-mêmes pour Ues revêtir de la lumière de gloire ; ils s'affligent pour les consoler ; ils réduisent leur propre corps en servitude pour les tirer de leur prison, et les mettre en liberté ; ils se mortifient , non pour ensevelir les morts, mais pour leur procurer une vie heureuse et un repos éternel. On dirait qu'ils s'oublient eux-mêmes pour secourir ces pauvres prisonniers, et qu'ils s'appauvrissent pour payer leurs dettes par cet amoureux transport de leurs satisfactions ; mais

(1) In proraptu sint lacrymae rédemptrices , dura penduntur «norluis, viventibus profuturae. 5. Ambros. I. de vidais.

(2) S, Dominique , S. Nicolas de Tolentin7 S, Guillaume de Tholose, la B, Marguerite de Corlone* etc.

tant s'en faut que ce soit une perte qui leur soit préjudiciable, qu'au contraire c'est une usure toute sainte que l'esprit de Jésus leur enseigne, pour amasser (ta grands trésors spirituels par une profusion qqû semble les devoir épuiser. Il y a des prodigues , d't Salomon , gui s'enrichissent en donnant. Ce sont les riches aumôniers qui partagent leurs biens avec les pauvres, et qui, par une rare économie, augmentent leur revenu en le distribuant à ceux qui en ont besoin, parce que le Fils de Dieu se fait leur caution , et qu'il n'y a rien à perdre sous un tel répondant, qui rend au centuple ce qu'on lui prête (1). C'est pourquoi saint Léon dit que faire la charité aux pauvres pour gagner les œuvres d^> miséricorde, c'est exercer un commerce dont le profit est éternel.

Et de vrai , entre tous les moyens que la providence du Sauveur nous a laissés dans l'Évangile pour assurer notre prédestination, je n'en trouve guère do plus certain que celui de la miséricorde envers les pauvres (2); et comme il n'y a point de pauvres plus dénués ni plus indigents que les âmes du purgatoire, il s'ensuit que l'assistance qu'on leur rend est un des plus efficaces ressorts de notre salut éternel.

Qui sont ceux que la bonté divine transfère de la mort à la vie, sinon ceux qui aiment leurs frères (3) P

Qui sont ceux à qui le Prophète -Roi promet la béatitude, avec une parfaite sûreté au jour effroyable du jugement, sinon ceux qui prennent soin des pauvres(4) ?

Qui sont ceux à qui le Seigneur dira le sa propre bou- Venez, bénis do mon Père , sinon ceux qui le visi-

(1) Idoneus pauperum fidejussor, et largissimu» redditor usutarum. S. Léo, serin. 6. de jejunio. ,

(2) GonciipiscMt justum misericordia lin.rum aeterni quœslrts CM sectari commercium. Ibidem.

(3; Trtntlali sumus de raorlc ad vitam , quoniam diligimu» fratres. 1. Job. 3.

■ i y- ituiqui Intelligit super egenum ei pauptrem : in die maM libcrabiUum l'ummuj. /'j.40. i.

2Î3 l'homme d'ora.ison.

tent dans les prisons (1)P Je demande donc d'où vient qu'une simple visite, et une aumône faite à un pauvre prisonnier, est taxée à un si haut prix , sinon parce que Jésus-Christ la pèse au poids du sanctuaire dasis la balance de la charité? Or, quelle charité peut être plus pure et plus désintéressée que celle qu'on exerce envers les âmes qui sont dans les prisons du purgatoire ? Vous me direz que la justice nous oblige à payer nos dettes, avant que de penser à celles du prochain. A la vérité, cette règle doit avoir lieu parmi les hommes, parce que le créancier perd tout ce que son débiteur donne à un autre du bien qui lui appartient. C'est une injustice de faire largesse du bien d'autrui, et de l'ôter à qui on le doit pour le donner à un autre; mais il n'en est pas ainsi à l'égard des bonnes œuvres que je fais pour soulager les âmes du purgatoire. Le créancier à qui je dois n'y peut rien perdre, parce que c'est toujours à lui que je les donne , soit que je paie mes dettes, soit que je lui satisfasse pour un autre. Et puis il est assez puissant pour se dédommager, soit en cette vie, ou en l'autre, et me faire payer jusqu'au dernier denier.

Mais je me mets en danger d'être un jour prisonnier moi-même en voulant tirer les autres de la prison ? Ne craignez point ce danger: si vous êtes assez heureux pour obtenir la délivrance d'une âme, vous aurez un bon ami dans le ciel, qui connaîtra sans doute le bien que vous lui avez procuré. 11 ne peut pas ignorer son bienfaiteur : il voit dans le Verbe , comme dans un trèsclair miroir, tout ce qui regarde son état et sa personne ; et s'il connaît ceux qui lui ont fait du bien , ne croyez pas qu'il en soit méconnaissant. Mais, quand il le serait , ce que vous ne pouvez croire sans erreur, le Sauveur du monde serait toujours sa caution. C'est pour sa gloire que vous avez travaillé au salut de votre frère , c'est pue sa grâce et par son inspiration , et lui-même vous en

Ci) In carcure eram et venistis ad iie. Matth. 25.

ft donné l'exemple. Saivez-le donc avec joie, et gravez tu fond de votre âme ces paroles remarquables de saint Cyprien : Nous devons regarder Jésus-Christ dans la personne de nos frères captifs, et, dans celle vue, nous devons racheter du péril de l'esclavage celui qui nous a rachetés du péril de la mort (1).

(1) In captivis nostris fralribus contemplandus est Chrislus, et redimcndus de periculo caplivitatis , qui nos redemit de periculo moriis. S. Cypnep, GO.

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ENTRETÏEN

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