‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 178 sur 201 · IV. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

IV. CONSIDÉRATION

Peut-être que vous craignez que l'excès de vos crimes n'oblige sa justice à la vengeance, et ne vous rende indigne du pardon. Cette crainte est naturelle aux grands coupables. Le péché leur laisse ordinairement deux épines dans le cœur : l'appréhension de la peine qu'ils méritent, et le désespoir du pardon, qu'ils ont cent fois méprisé. Mais que cette peur ne vous empêche pas de recourir à Jésus-Christ : ce doux Époux de votre âme a deux mamelles capables de vous consoler, et d'adoucir la pointe de ces deux piquantes épines. Les deux mamelles de l'Époux sont les deux marques de la douceur qui est née avec lui : la première est qu'il attend avec patience celui qui pèche : la seconde, qu'il reçoit avec bonté celui qui fait pénitence. Voilà les fontaines de lait qui coulent avec abondance du cœur de Jésus-Christ, à savoir sa longanimité à nous attendre, et sa facilité à nous pardonner (2). La parabole de l'Enfant prodigue en est une naïve peinture.

(1) Ego fideliter, quod ex me deest, usurpo de visceribus Domini, quoniam misericordià affluunt, nec desunt foramina, pcr quae licet mini sugere mel de petrà et oleum de sax.o, et gustare quàm suavis est Dominus. S. Bern. serm, 46, in Cant.

(2) Duo Sponsi ubera duo in ipso sunt ingenitae mansuetuùinis argumenta , quôd patienter exspectat delinqucntem, et clementer recipit pœnitentem. Gemina, inquam, dulcedo suavitatis

L'amour naturel, qui lui avait donné des armes pour vaincre le cœur de son père , et pour emporter une partie de son bien , qu'il dissipa bientôt par ses débauches , lui fit espérer qu'il pourrait obtenir le pardon de sa faute, et il ne se trompa point dans son attente. Il prend la résolution de retourner vers lui , et de se jeter à ses pieds. Je m'en irai à mon Père (1) , dit-il en lui-même , et je tâcherai de le fléchir. Qui vous donne cette confiance ? il est mon père. J'ai perdu le respect filial que je lui devais , mais il ne peut pas s'oublier de son amour paternel (2). Son père , le voyant revenir tout déchiré, comme s'il fût échappé des dents de quelque bête carnacière, Maigre, défait, plein de crasse et d'ordure , sent aussitôt toutes ses entrailles émues : la compassion lui blesse le cœur, et y fait une ouverture a. ^z large pour y loger cet enfant perdu , qui s'approche la larme à l'œil , la douleur au cœur, et la honte sur le visage. Un autre moins débonnaire lui eût tourné le dos ; mais le bon vieillard n'attend pas qu'il vienne à lui , il court au-devant , pour l'accueillir. Le fils se jette aux pieds du père, le père se jette sur le cou du fils; le fils pleure de douleur; le père, de tendresse et de joie ; le fils lui baise les pieds , le père le relève et le baise au visage; le fils s'accuse avec un sincère repentir: Mon père , f ai péché contre le ciel et en votre présence (3). Le père lui pardonne tout de grand cœur; le fils confesse qu'il est indigne d'être son esclave; le père le rétablit dans son premier état, et l'ayant honorablement vêtu , il lui fait un grand festin , et veut que toute la famille prenne part à son contentement. Sa bonté passe si avant, que son aîné, jaloux des

exuberat in pectore Domini Jesu: longanimitas videlicetin exspeo tando, et in donando facilitas. S, Bern. serm. 9. inCant.

(1) Ibo ad patrem meum.

(2) Qu£ spe ? quâ pater est : ego perdidi quod erat filii, ille quod patris est non amisit. S. Chrysol.

(3) Pater, peccavi incœlum, et coràm te. Luc, 15. 18.

caresses extraordinaires qu'il faisait au cadet, refuse d'entrer dans sa maison. Mais voyez la douceur de ce bon père : il ne s'offense point de ce dépit , il ne commande point qu'on l'appelle, il ne lui fait point de réprimande ; mais , pour ne point perdre celui-ci , en même temps que l'autre se retrouve , il sort dehors , et sans examiner les plaintes et les murmures de cet enfant : Mon fils, lui dit-il amoureusement, tous mes biens sont à vous, de quoi vous fâchez-vous? n'est-il pas juste de témoigner votre joie en cette rencontre ? votre frère était mort > et le voilà en vie ; il s'était perdu , et le voilà retrouvé. 0 excès de douceur ! 6 j.ère prodigue en amour ! ô divine clémence, que vous êtes aimable , que vous êtes admirable !

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