I. CONSIDERATION
On demande comment on peut accorder cette célèbre maxime des Pères, que saint Augustin a tant louée , qiïil ne se faut glorifier de rien , parce qu'il n'y a rien qui soit à nous (1), avec cette autre , que le bien
(1) In nullo gloriaivlum, quandô nostrum nihil est. S. Opr. .. 2. ad Qui", c. 10.
que nous faisons est tout de Dieu, et tout du libre arbitre de l'homme (1).
Le premier moyen d'accord est celui que les saints Pères enseignent d'un commun consentement , à savoir , que la grâce du Rédempteur a la prévention sur le libre arbitre, et que le commencement de toute bonne œuvre vient de l'inspiration divine. Il m'a sauvé , parce qu'il m'a aimé , dit le Prophète-Roi , et le Seigneur me rendra selon ma justice. Il me rendra selon la pureté de mes mains; car j'ai gardé les voies du Seigneur (2). 11 m'a aimé avant que je l'aimasse (3). Il me rendra selon la justice de ma bonne volonté , lui qui m'a fait le premier miséricorde avant que jeusse la bonne volonté (4). Il me rendra selon la pureté de mes mains, c'est-à-dire, de mes actions, lui qui m'a donné auparavant la grâce de les bien faire , en me mettant au large de la foi (5). Si quelqu'un dit : C'est à moi de vouloir croire, et à la grâce de Dieu de m'aider, qu'il change l'ordre de ses paroles, ou plutôt, qu'il ne le change pas , mais qu'il le garde , et qu'il ne mette pas au premier lieu ce qui est le dernier ; ni ce qui est le premier, au dernier lieu. C'est à tort qu'il poslpose la grâce à sa volonté , puisque celle-ci ne peut être bonne sans celle-là. Car il ne faut pas qu'il dise : C'est à moi de vouloir croire, et à la
(1) Bona nostra omnipotentis Dei sunt , et nostra. S. Greg. homil. 9. in Ezech.
(2) Salvum me fecit , quoniam voluit me , et retribuet mihi Dominus secundùm justitiam meam , et secundùm puritatem manuum mearum retribuet mihij quia custodivi vias Domini. Psatm. 17. 23.
(3) Voluit me, anlequàm illum vellem. S. Aug. in Ps. 17.
(4) Retribuet mihi Dominus secundùm justitiam bonae voluntatis , qui prior prœbuit misericordiam , antequàm haberem bonam voluntatem. Ibid-.
(5) Et retribuet mihi secundùm puritatem manuum mearum, secundùm puritatem factorum meorum retribuet mihi , qui tribuit mihi ut benè facerem . educendo me m faiilu-dinem fidei.
grâce de m'aider; mais il doit dire : Cest à la grâce de Dieu de m'aider , et puis ce sera à moi de vouloir croire. Car alors il est vrai que c'est à lui de croire quand la grâce prévenante a commencé à l'aider (1). LÉcriture sainte dit que l'homme juste et innocent sera sauvé, et qu'il sera sauvé par la pureté de ses mains (2). Mais, comme dit saint Grégoire, c'est une erreur de croire que chacun peut devenir juste et innocent par ses seules forces ; parce que si la grâce céleste ne prévient le coupable , jamais elle ne trouvera le juste et l'innocent qu'elle puisse récompenser (3). C'est par cette raison que FApôlre, comme dit saint Chrysostome, attribue tout à Dieu, lorsqu'il assure les Thessaloniciens qu'il se sent obligé de rendre pour eux à Dieu de continuelles actions (Je grâces de ce qu'il les a choisis comme les première fruits du salut par la sanctification de l'esprit et par la créance de la vérité, les appelant à cet état par son évangile, pour leur faire acquérir la gloire de notre Seigneur Jésus- Christ (4). Ne voyez-vous pas, dit ce Père, de quelle manière saint Paul déclare que rien ne leur appar-
(1) Si quis dicit: Meum est velle, Dei autem graliaeest adjuvare, mulet dictorum ordinem : imô non mulel, sed servet ; nec quod posterius est , in primo loco ; nec quod est prius, in loco posteriori constituât. Malègratiam Dei suae voluntati postponit, cùm ista bona esse non possit, si illa defuerit. Non enim dicat: Meum est velle credere , Dei autcm gratiae est adjuvare ; sed dicat : Gratiae Dei est adjuvare, ut sit meum velle credere. Tune enim verè rectè ait ejus esse h' c velle cùm eum gratia praeveniens cœpmt adjuvare. S. Fulgent. I. de Inccrn. et Grat. Jesu C/wisti, c. 17. post med.
(2) Salvabitur innocens : salvabitur autem in munditiâ manuum suarum. S. Greg. in c. 22. Job , ad illa verba : Salvabitur innocens.
(3) Quia si superna gratia nocentem non prœvenit, nunquàm inveniet quera remuneret innocentem.
(4) Vides quomodo declararerit nihil eorum , sed lotum esse Dei? Ad quod , inquit , vocavil vos per Evangclium noslrum io accjnisitionem gloriae Domini nostri Jesu Chrisli. 2. T/iess . 2.
tient, mais que tout vient de Dieu originairement? Pourquoi? parce qu'il les a prévenus en les appelant par son évangile à l'acquisition de la gloire de Jésus-Christ. Car encore que tous les bons mouvements des âmes qui sont éclairées de Dieu, dit saint Prosper, appartiennent par un droit inaliénable à la volonté de l'homme qui les produit, parce qu'il ne ferait aucun bien, s'il ne le faisait de son plein gré et de sa bonne volonté ; néanmoins, afin que son intention se porte à ce qui est utile , il faut qu'elle soit conçue par l'inspiration de l'éternelle volonté de Dieu (1). Il est des yeux de l'âme comme de ceux du corps , qui par quelque indisposition ne peuvent rien voir, si le médecin ne les guérit auparavant; et quoique ce soient les yeux qui voient, néanmoins on attribue toute la gloire â celui qui les a guéris. Je veux le bien, dites- vous, ma volonté est bonne. Elle est vôtre, je l'avoue; mais qui vous l'a donnée, mais qui l'a excitée et portée au bien (2)? n'est-ce pas la grâce de Jésus- Christ et l'inspiration divine ? Ce ne sont pas vos mérites qui ont prévenu la grâce, c'est la grâce qui a pré veau vos mérites; et bien que vous ayez la foi, c'est de la vocation que vous l'avez reçue (3). Car Dieu a renfermé tous les hommes dans l'incrédulité , afin de faire miséricorde à tous, et que la grâce ne dépendît point de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de celui qui fait miséricorde ; de peur que vous ne présumiez de votre justice comme si vous ne l'aviez point reçue, mais
(1) Orants illuminatarum mentium pius motus , alienari quidem non potest à propriâ homiuis voluntate : siquidem nihil rectè faciet, nisiquod volens egerit; sed ut ad id quod utile est , anirai tendat intentio , de illius œternae voluntatis inspiratione concipitur. S. Prosp. ep. 84. ad Demelriad. Coloss.
(2) Volunlas, inquis, mea bona est : fateor tua; sed ipsa àquo data, à quo excitata ? S. Aug. serm. 94. de temp. versus médium.
(3) Non mérita tua haec sunt, sed gratia, quamvis fidem adducas, à vocatione eam accepisti. S. Chrysost. hom. 12. in 1. Cor. 4.
que vous rapportiez tout à Dieu, qui vous a appelé (1). Vous ne devez pas pourtant vous servir de ce prétexte, pour différer votre conversion , disant qu'il faut qu'il vous prévienne , et que vous attendez l'heureux moment de sa vocation; mais il faut vous efforcer d'attirer sa miséricorde , et d'obtenir par vos bons désirs, et par une prompte soumission à la foi , la grâce de vous convertir, et de vous exercer dans la pratique des vertus (2). Car enfin Dieu n'a pas voulu , dit saint Chrysostome, que tout ce qui est nécessaire pour notre salut , fût de lui à l'exclusion de notre libre arbitre, de peur qu'il semble nous couronner sans raison ; mais il n'a pas aussi voulu que tout fût de nous à l'exclusion de la grâce, de peur que nous ne tombions dans la présomption (3). Saint Basile est de même sentiment. J'ai cet avantage, dit-il, dès le point de ma création , d'être à l'image de Dieu ; mais par mon propre choix, et par mon libre arbitre, je m'élève jusqu'à la ressemblance de Dieu (4). D'où il tire celte conséquence :Vous avez donc quelque part à la grâce, à raison de laquelle vous entrez couronné dans le ciel (5). Pourquoi? car si votre créateur vous eût tout donné par avance, en vertu de quoi, n'ayant rien mé-
(1) Conclusit enim Dcus omnia in incredulitate , ut omnium misereretur : ut non volentis ncque currentis,sed miserentis Dei esset gratia ; ne teipsum justificares , sed omnia tribueres Deo qui te vocavit. S. Ambr. I. 2. de Abrah. c. 10. circa med.
(2) Talem te praebe bonis studiis, ctpromptà fide , ut Deus tut miscreatur, et vocet te. Ibid. paulb infr.
(3) Nec enim tolum Deus suum esse volait , ne sine causa nos coronare videatur ; neque rursùs nostrum , ne in arrogantiam delaberemur. S. Chrysost. hom. 42. ad pop. Ant.
(4) Ab ipsà mox crealione oblinui ut essem ad imaginem Dei: destinato autem ac libcriori animi proposito ad id provehor ut •im ad simililudinem Dei. S. Basil, homil. 10. In Hexa. sub fine m.
(5) Tua igituraliqua ex parte est gratia, quarè mérita ingrederis coronatus.
rite , vous eût-on ouvert le royaume des cieux (1) ? Mais il vous a donné une partie par pure grâce, et il vous a laissé l'autre pour l'achever; afin que l'ayant en vous-même conduite à la perfection, on déclarât que vous n'étiez pas indigne de recevoir de Dieu, votre rémunérateur, la récompense du travail et de la peine que vous avez prise (2).
II CONSIDÉRATION
Le second moyen d'accord est pris de ce que les saints Pères disent que l'esprit de Jésus préside à toutes nos bonnes œuvres, qu'il les conduit, qu'il les règle et qu'il les ordonne. Comme donc on attribue la victoire au général de l'armée, et non pas aux soldats, quoiqu'ils y contribuent de leur valeur et de leur courage, parce que c'est lui qui commande et qui préside au combat; et comme on attribue la structure d'un superbe édifice à l'architecte, et non pas aux manœuvres qui y ont travaillé , parce que c'est lui qui en a formé le dessein, dressé le plan, et conduit tout l'ouvrage par les règles de son art : de même on attribue à Dieu la conquête du ciel , la victoire des tentations , l'exercice des vertus , la pratique des bonnes œuvres, la structure de l'édifice spirituel, et toute l'économie du salut, parce que c'est lui qui la règle et la gouverne (3). Ce qui n'empêche pas que la vo-
(t) Totum enim si tuus praerogàsset opifex, quâ tandem gratiâ libi nihil commerito cœlestis regni fores reseratae essent ?
(2) Nunc verô quiddara contulit , quiddam reliquit perficiendum, ut id in teipsocùm ad perfeclionem proraoveris, pronuntiere non indignus qui mercedem insumptee operae Deo repignorante recipias. Ibidem,
(3) Videmus domum aediF.catam, et dicimus quia artificis est: et tamen non omne opus ejus est, sed etiara operariorum, S. Ckrysost. Heb. 7. hom. 12. in Mor. sub finem. Fide Theoplu ad Rom. 9. ad il/a : Non est volentis. Videlur hic Uberum arbi-
lonté n'y agisse et n'y travaille avec une pleine liberté. La grâce de Dieu ne met point en danger îe libre arbitre : on ne nous ôte pas la volonté , en lui faisant vouloir le bien. Car s'il fallait croire que la volonté n'est point nôtre , parce que la grâce la forme , la régit, la conduit, la règle , l'instruit et lui donne le goût du bien, on dépouillerait de la liberté les enfants de Dieu , qui sont poussés par l'esprit de Dieu ; ils perdraient la vigueur de l'âme raisonnable , et ils seraient privés de la louange que mérite la dévotion qui est libre et volontaire (1). Quiconque est attaché au bien par nécessité, n'est pas bon absolument, parce que ce qu'il est n'est pas sien (2). Le bien que nous faisons, pour être nôtre , présuppose une parfaite indifférence du libre arbitre exempte de nécessité. C'est pourquoi saint Denis dit excellemment que la perfection consiste en ce que chacun s'efforce , autant qu'il est en lui, de tendre à l'imitation de Dieu, et (ce qui est si saint, qu'il n'y a rien de plus divin) qu'il devienne l'aide et le coopérateur de Dieu , représentant de tout son pouvoir l'opération divine dans la conduite de ses
trium tôlière Apostolus; at istud non agit. Nam quemadmodùm de dorao dicimus totum esse artificis, cùm intérim opus haheat cooperatoribus ipsum adjuvantibus , etc. — Quandô contra tentationes concupiscentiasque dimicamus, quamvis et hic habemus propriam voluntatem, non tamenexillâ, sed ex adjutorio Dei nostram provenlre victoriam. Définit Synod. Palœst. ut refert S. Aug. ep. 106. adBonif. Col. 12.
(1) Non est periculum libero arbilrio ex gratiâ Dei , neque voluntas aufertur , cùm in ipsà benè velle generatur. Nam si ideô non putanda est nostra, quia formatur, regitur, ordinatur, imbuitur, spoliantur libertate fil ii Dei , qui aguntur Spiritu Dei , perdunt vigorem rationalis animi , et omni voluntariue devolionis laude privantur.
(2) Qui necessitate rctinetur in bono , bonus non est; quia non est suum, quod est. S. Prosper. contr. Collât c. 12. fox est êancti Pétri apud Clément, recognit. I. 5. post med.
actions (1). Pouvons-nous donc aider Dieu P Qui a jamais aidé l'esprit du Seigneur (2)? n'est-ce pas lui plutôt qui nous aide ? l'un et l'autre sont véritables : il nous aide, et nous l'aidons. Il nous aide, dit saint Thomas, entant qu'il nous donne la vigueur et la force qui nous est nécessaire pour agir : et nous l'aidons en tant que nous coopérons à sa grâce , et qu'il se sert de nous , comme un maître de ses serviteurs , pour exécuter ses volontés , car nous sommes les coopérateurs de Dieu. Et cela ne vient pas du défaut de la puissance de Dieu , mais de ce qu'il se sert des causes secondes pour garder la beauté de l'ordre dans ses ouvrages, et pour communiquer aussi à ses créatures la qualité de causes , et l'honneur de pouvoir agir sous lui, et avec lui, et comme lui (3).
C'est le troisième moyen d'accord qui fait voir plus clairement le merveilleux concert de la grâce avec le libre arbitre. Car non-seulement l'esprit de Jésus prévient le pécheur par son inspiration pour le porter à la pénitence , non-seulement il préside aux bonnes œuvres du juste , non-seulement il leur donne à tous la force d'agir et de travailler à leur salut ; mais il concourt encore avec eux, et fait entrer sa grâce dans leur actiond'une manière si secrète, si imperceptible et si accommodante, qu'on dirait qu'il n'y a que la volonté qui agisse : et néanmoins il est la cause principale de tout le bien qu'elle fait , et elle n'en est que l'instrument. Il
(1) In co posita perfectio est, ut pro suà quisque virili parte ad Dei imitalionem contendat, et id quo nihil divinius est Dei, utScriptura loquitur , fiât adjutor, divinamque in se aclionem, quantum potest,ostendat. S. Dyonys* de cœl. Hierar. c. 3.
(2) Quis adjuvit Spiritum Domini ? lbid. Magis autem mei ad- Jutores estote , hoc est Dei. S, Ignat. ep. 12. ad Rom.post medium.
(3) Dei enim adjutores sumus. Neque hoc estpropter defectum divinse virtutis ; sed quia utitur causis mediis , ut ordinis pulchritudo servetur in rébus, et ut etiara creaturii dignitatem causalitati» commuaicet. 1. p. q. 23. a. S. ad 2.
laisse l'homme à sa volonté , afin qu'il reçoive la récompense ou la peine , selon le choix de sa volonté et son mérite. Et néanmoins il ne s'ensuit pas que tout le bien qui en résultera soit de l'homme , mais de la grâce de celui qui lui a tout donné. Car il faut tellement conserver le libre arbitre, qu'en toutes choses la grâce de son bienfaiteur excelle par-dessus , selon ces paroles du Prophète: Si le Seigneur ne bâtit une maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent (1). Saint Paulin en apporte la raison : Parce que Jésus-Christ s'insinue dans les âmes prédestinées , afin d'avoir la primauté sur tous les peuples (2) ; car c'est lui qui opère en nous le vouloir et le faire. Toute œuvre que nous faisons en Dieu, dit saint Fulgence, c'est Dieu qui la fait en nous ; car toutes choses sont de lui , par lui et en lui. Par conséquent toute bonne volonté et toute bonne œuvre est de lui (3). Si donc le Fils de Dieu a dit lui-même , que sa doctrine n'est point sa doctrine, mais la doctrine de celui qui l'a envoyé (4) , parce que , comme dit saint Augustin , le Verbe procède du Père , et reçoit tout de lui comme de son principe, quoique sans dépendance ; à plus forte raison pouvons-nous dire que tout ce que nous sommes et tout ce que nous faisons en Jésus-Christ
(1) Dimittit hominem voluntati suœ , ut vel prœmia vel pœnas suà voluntate et suo merito recipiat. Nec stalim totum erit homiois quod eveniet f sed ejus gratiae qui cuncta largitus est. Ità enim libertas arbitrii reservanda est, ut in omuibus excellât gratis largiloris , juxtà illud propheticum : Nisi Dominus aedificaverit domum , in vanum laboraverunt qui œdificaul cam. S. Hieronym l. 4. in Jerem. c. 18 init.
(2) Quoniam per electas animas semetipsum immittit, ut io omni gcnle primatum babeat. S. Paulinus, ep. 27. pott init,
(3) Omne opus quod à nobis in Deo fit, Deus io nobis faci'.. K\ ipso enim, et per ipsum, el in ipso sunt omnia. El ipso c-ço est et roluutas noua , et operatio bona. S,Futg.l. I. ad ffon-n'u^ c. 9. vers . med.
(4) Mea doctrina non est mea , ied ejus qui mi*i( me. Jean. ▼. 16.
504 l'homme d'ormsow.
n'est point de nous, mais de Jésus-Christ, puisque nou» recevons tout de lui , et que nous ne faisons rien sans sa grâce , qui fait tout en nous , quoiqu'elle ne fasse pas tout sans nous. Car, comme disent les théologiens, quand on dit que les mérites de nos bonnes œuvres viennent de la seule grâce de Jésus-Christ , on n'exclut pas le libre arbitre , parce qu'il n'y a point de mérite dans l'homme que par le libre arbitre ; mais on attribue l'origine du mérite à la grâce comme à la cause principale qui excite le franc arbitre, et qui guérit et aide la volonté de l'homme afin qu'elle soit bonne (1). C'est en ce sens qu'il faut entendre ce que dit saint Bernard , que la volonté est de l'homme et la bonne volonté de Dieu , parce qu'il en est la cause principale. C'est ainsi que saint Chrysostome explique ces paroles, que la conversion du pécheur ne dépend pas de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde £2). Peut-on croire , peut-on se convertir, peut-on faire le bien sans le vouloir? nullement. Pourquoi est-ce donc que l'Apôtre attribue tout à Dieu ? parce qu'on a coutume, quand plusieurs causes concourent à une même action , de donner tout à celle qui a beaucoup plus contribué. Or Dieu est la première et principale cause de tout le bien qui se fait par notre libre arbitre : tout est du libre arbitre de l'homme, et tout est de la grâce de Dieu, il est vrai (3) ; mais , comme
(1) Bona mérita quandô ex solà gratià esse dicuntur , non excluditur liberum arbitrium , quia nullum meritum est in homine, quod non sit per liberum arbitrium : sed in bonis merend» causée priocipalitas gratise attribuilur, quâexcitatur liberum arbitrium , et sanalur, atque juvalur voluntas hominis , ut sil bona. Magister^in 2.dist.17.$Chm ergô.
(2) Non est volentîs , neque currentis > sed miserentis Dei. S. Bern. tract, de grat. et. lib. arbitrs
(3) Quia ergô illius est quod amplius est , ejus dixit esse uniîersum , secundùm hommum consuetudinem. Mgidius^ in 2. dût. 28. q. 1. a. 3 in fine.
dit un savant théologien , tout est de Dieu comme de la cause principale, et tout est du franc arbitre, comme de l'instrument qui lui sert (1); tout est de Dieu, comme de celui qui donne le mouvement ; tout est du libre arbitre , comme de celui qui le reçoit. Le mouvement de la volonté, dit saint Thomas , ne vient pas de la grâce seule sans le libre arbitre ; et néanmoins parce que la grâce est comme ce qu'il y a de principal , à cause qu'elle porte , comme par manière d'une espèce de nature, la volonté de l'homme à produire un tel acte, on dit que c'est elle seule qui le produit, non qu'elle le produise sans le franc arbitre, mais parce qu'elle en est la principale cause , comme la pesanteur est la cause du mouvement qui tend en bas (2) , avec cette différence que le mouvement que cause la pesanteur , est nécessaire ; mais le mouvement que la grâct produit avec la volonté, ne l'est pas , parce que la grâce du Saint-Esprit est comme une habitude intérieure , qui est infuse en nous , et qui nous porte à fuir le mal , nous laissant la liberté de suivre son attrait, ou d'y résister, si nous voulons, sans nous imposer aucune nécessité. Car les bonnes habitudes qu* sont dans la volonté lui donnent bien de la pente vers le bien , mais il est en son choix de la suivre ou de ne la suivre pas (3). C'est pourquoi l'Écriture sainte nous exhorte si souvent à travailler de notre part à notre
(1) Totum est Dei principaliter, et totum est liberi arbitrii instrumentaliter. Mgidius , in 2. dist. 28. q. 1. a. 3. in fine.
(2) Ipse motus voluntatis , non est gratia sine liberoarbitrio : et tamen quia se habet gratia ut principale , quia inclinât in lalem actum per modum cujusdam naturae, ideo ipsa sola dicitur talem actum operari, non quia sine libero arbitrio operatur, sed quia est principalis causa , sicut gravitas dicitur operari mC" tum deorsùm. S. Thom. in 2. dist, 26. a. 5. ad 3. Vide Conradum, \.2.q. 111. a. 2.
(3) Quia igitur gratia Spirilûs sancti est sicut intérim- habjtus in nobis infusus inclinans nos ad reclè operandum , facit ter libère operari ea quae conveniunl gratiae , et vitare ea quse gratlr répugnant. S. Thom 1. 2. q. 108. a. I. ad 2.
Nohjw, Œ*v. Xf. Ù3
salut et à correspondre à ïa grâce : Opérez votre saint avec crainte et tremblement :car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire (1). Efforcez-vous d'avoir la paix avec tout le monde, de vivre dans la sainteté sans laquelle nul ne verra Dieu : ayant l'œil à ce que personne ne manque à la grâce de Dieu (2). Chacun recevra sa récompense selon son travail. Car nous sommes les coopérateurs de Dieu (3). Faites ce que la parole de Dieu vous enseigne , ne vous contentez pas de l'écouter en vous trompant vous-mêmes (4). Si vous dites : Les forces me manquent : celui qui voit le fond du cœur le saura bien. Le Sauveur de votre âme n'ignore rien : et il rendra à l'homme selon ses œuvres (5). Travaillez, vous dit-il luimême , non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure pour la vie éternelle , et que le Fils de l'homme vous donnera (6). Sa grâce est votre pain de tous les jours : ne le dérobez pas, travaillez pour l'avoir: Fous mangerez votre pain à la sueur de votre visage (7). Il est à vous, parc» que Dieu vous le donne (8), dit saint Isidore; mais il le donne, afin qu'on travaille, et il veut qu'on le lui demande à dessein : Seigneur, donneznous toujours ce pain (9).
(l)Cum timoré et Iremore vestram ipsorum salutem operamini: Deus est enim qui operatur in vobis et velle et perficere. Phil. 2. 13.
(2) Pacem sequimini cum omnibus, et sanctimoniam , sine quà nemo ridebit Deum: contemplantes ne quis desit gratiœ Dei. Hebr. 12. 15.
(3) Unusquisque propriam mercedem accipiet secundùm s um laborem. Dei enim sumus adjutores. 1. Cor. 3.
(4) Estote factores verbi,et non auditores tantùm, fallentes vosnetipsos. Jacob. 1. 22.
(5) Si dixeris : Vires non suppetunt : qui inspecter est cordis, ipse intelligit, et servatorem animée tuse nihil fallit, reddetque homini secundùm opéra sua. Prou. 24.
(6) Operamini , non cibum qui périt, sed qui permanet in vitam œternam, quem Filius hominis dabit vobis. Joan. 6.
(7) In sudore vultûs tui vesceris pane tuo. Gènes. 3.
(8) Panem nostrum dicimus, quoniam gralia,el dantis Dei, et accipientis est hominis. S. Isid. lib. 2. sent. 9.
(9) Domine, semperdanobis panem hune. Joan. 6. .32
pour le lundi de la sixième semaine apres l'éfiphanie.