LES PRIMATES. — CONDUITE A SUIVRE
Nous voici arrivé à l’objectif principal auquel aboutit en dernière analyse toute l’anthropologie. Le terrain est préparé.
Nous avons résumé ce qui constitue la première partie de l’anthropologie général? : ce qu’est l’anthropologie, son terrain propre, ses méthodes et comment il faut se comporter avec les caractères avant de les faire intervenir dans l’œuvre terminale de synthèse. Nous avons glissé sur l’anthropologie spéciale, nous bornant à en faire comprendre les principes, notamment la différence radicale existant entre l’idée de race qui est de son ressort exclusif et l’idée de peuple qui appartient à l’ethnographie. Enfin nous avons commencé la seconde partie de l’anthropologie générale qui est le parallèle de l’Homme et des animaux. Là nous avons vu ce que l’histoire naturelle entend par espèce, famille, ordre, etc., comment elle les détermine en s’appuyant sur la morphologie et comment, en passant par des classements provisoires, elle veut aboutir à la classification la plus naturelle des êtres dans le présent et même plus haut à la parenté véritable établie par les enchaînements des espèces actuelles avec les espèces éteintes jusqu’aux temps les plus reculés, c’est-à-dire aux généalogies. Nous pouvons entrer hardiment dans notre sujet final et nous demander enfin quels sont les animaux les plus proches de l'Homme, quelle distance les sépare, et quelle place hiérarchique il occupe au milieu d’eux. Voyons d’abord ce que personne ne conteste.
L’Homme est un vertébré , puisqu’il a un squelette intérieur dont la partie fondamentale est une suite de vertèbres. C’est un mammifère puisqu’il a deux mamelles, des poils, un cœur à quatre loges, un corps calleux, un diaphragme complet, deux condyles occipitaux, trois sortes de dents, etc., enfin un monodelphe puisqu’il a un placenta complet, pas
d’os marsupial et met son enfant au monde au degré de développement voulu pour pouvoir vivre à l’air libre. Jusqu’ici pas de dissidence, même de la part de Owen qui fait de l’Homme une sous-classe sous le nom d ’archencéphale, mais en se basant sur la considération d’un seul organe; même de la part de Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et de Quatrefages qui admettent un règne humain, mais en le faisant reposer sur des caractères physiologiques, d’ordre intellectuel et moral « qui ne sont pas du domaine de l’histoire naturelle proprement dite » (Vogt). Ils n’en professent pas moins que, tout en acceptant ce règne, on peut chercher la place que l’Homme, au point de vue physique, occupe parmi les animaux.
Caractères «les Primates. — L’Homme ensuite est un Primate, c’est-à-dire que parmi les placentaires il n’a les caractères ni des Carnassiers, ni des Ongulés ou des Prohoscidiens, ni des Édentés, ni des Rongeurs ou des Insectivores, ni des Mammifères marins, mais au contraire tous les caractères de ceux que Linnée, dans ses premières éditions, appela les Anthropomorphes et dans son édition de 1758 les Primates. Ces caractères se résument ainsi chez les plus incontestés d’entre eux :
Un type cérébral absolument différent de celui de tous les autres Mammifères, essentiellement reconnaissable à ses lobes frontaux, occipitaux et temporaux, à un système propre de circonvolutions, à l’atrophie de certaines parties du grand lobe limbique et au recouvrement du cervelet par les hémisphères ;
Un type crânien se distinguant, au milieu de tous ceux des autres Mammifères, par l’importance relative qu’acquiert la partie cérébrale sous les crêtes mêmes qui parfois les masquent, par la forme spéciale arrondie de la région postérieure, par le développement des fosses cérébrales moyennes au-dessus des fosses cérébelleuses, et par ses orbites rapprochées, regardant de face, fermées en arrière et pourvues d’un os planum ;
Une mandibule ayant ses deux parties soudées à la naissance, au niveau de la symphyse ;
Un membre antérieur plus ou moins adapté dans la plupart de ses parties à la préhension, possédant des mouvements étendus du radius sur le cubitus et portant à son extrémité une main, c’est-à-dire des doigts longs et flexi-
CARACTÈRES DES PRIMATES
blés et un pouce court et grêle se pliant vers la paume; Des ongles plats aux doigls et aux orteils ;
Des dents de trois sortes, continues, à molaires d omnivoi es portant quatre ou cinq tubercules ;
Deux mamelles pectorales, un utérus uniloculaire, un pla-
Fig. 31. — Crâne d’Orang adulle de profil.
centa discoïde, un testicule extérieur renfermé dans un scrotum et le pénis tombant ;
Enfin un cæcum court et un estomac simple à une exception près.
Parmi ces caractères dont nous ferons longuement l’histoire dans les chapitres qui vont suivre, on remarquera la main qui, plus ou moins perfectionnée, est avec le cerveau le caractère fondamental des Primates.
Du nombre des dents, des abajoues, des callosités fessières, de la queue longue, prenante ou absente, de l’attitude, des proportions générales ctsurloutdcspieds, nous ne disons rien parce que, tout au contraire, ils donnent lieu aux caractères particuliers sur lesquels reposent les divisions intrinsèques.
Sur le pied notamment porte la première divergence de
classification. A cc point de vue les Primates se partagent en deux groupes : ceux chez lesquels l’extrémité supérieure est une main remplissant en môme temps par un mécanisme particulier la fonction de pied; et ceux chez lesquels l’extrémité inférieure n’ayant plus la fonction de main, est exclusivement un pied, les premiers comprenant tous les Singes, les seconds 1 Homme. D où la dissidence première à enregistrer, aboutissant à la suppression du terme commun de
Fig. 32. — Crâne de Chimpanzé adulte de profil.
Primates et à son remplacement par deux ordres, celui des Bimanes et celui des Quadrumanes. Ces deux mots sont de ButTon en 1776; ils ont été appliqués dans ce sens pour la première fois par Blumenbach en 1779 et pour la seconde fois par Cuvier en 1800.
Dans le résumé qui précède, nous n’avons fait allusion qu’aux Primates les plus avérés. Il est deux groupes en effet, les Arctopilhèques de l’Amérique du Sud ou Ouistitis auxquels manquent certains de ces caractères et les Lémuriens de Madagascar ou Makis auxquels en manquent d’autres. Leur place parmi les Primates peut être discutée. Pour éviter tout malentendu, nous n’en parlerons que çà et là, nous réservant plus tard de donner notre opinion lorsque nous connaîtrons tous les éléments de la solution.
POSITION DE LA QUESTION. Ib7
Position «le la question. — Quelles divisions, CI! S0ITHI1C, faut-il établir dans l’ordre des Primates? quelle est la place des Anthropoïdes par rapport aux autres Singes et celle de l’Homme par rapport aux Anthropoïdes ?
Trois systèmes sont en présence pour l’Homme: 1° Le séparer complètement des autres Primates comme ont tait Blumenbach, Cuvier, la plupart des classiques français qui lui ont succédé, et, parmi les contemporains étrangers, M. Huxley depuis 1871 ; — 2° Le laisser au sein des Primates,
Fig. 33. — Crâne de Gorille adulte de profil.
à côté des Anthropoïdes, et constituant avec eux une même famille d’une valeur égale à peu près à celle des familles venant après, à l’exemple de Linnée, de Bory de Saint-Vincent, de Lesson et de Broca en 1878-80; 3° Laisser l’Homme parmi les Primates encore, mais y formant une famille spéciale plus ou moins de même valeur que celles venant ensuite, comme le veulent Charles Bonaparte, Dugès, Godman, Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire (quoique acceptant le règne humain), Huxley en 1868 et Broca en 1870-76.
En 1868 se produisit à la Socilé d’anthropologie un brillant débat sur cette question. Daily venait de traduire le livre de M. Huxley sur la place de l’Iiomme dans la nature : exagérant certaines considérations de l’illustre naturaliste anglais, il soutint que les Singes Anthropoïdes ditfèrent de l’Homme moins qu’ils ne diffèrent des Singes venant après eux et moins que ceux-ci ne diffèrent entre eux.
M. Broca accepta la thèse et se résuma comme il suit : « Les cinq familles qui composent l’ordre des Primates sont inégalement espacées. La cinquième, les Lémuriens, est plus éloignée de la quatrième, les Cébieng, que ne le' sont entre elles dans leur progression les trois autres familles. Des Cébicns à la troisième, les Pilhéciens, la distance, quoique moindre, est encore considérable, tandis que de ces Pilhéciens à la seconde, les Anthropoïdes, et de ces Anthropoïdes à la première, l’Homme, les transitions sont beaucoup moins brusques. »
Classification «les Primates. — Voici les principales classifications admises des groupes en litige. Le lecteur devra s’y reporter fréquemment. La première, la plus ancienne en date, sous son nom très orthodoxe n’en est pas la moins radicale.
linnée. — Ordre des Primates.
I Férus (sauvage).
Americanus.
Æuropæus.
Asiaticus.
Asser (nègre).
/ ( Monstruosus (anormal).
V Espèce. Sylvestris ou troglodytes : Orang, etc. 2° genre. Simia (Singes).
3e genre. Lemurs.
ke genre. Vespertillo (Chauve-souris).
On a dit qu’au-dessous de l'ordre, Linnée n’attribuait pas aux dénominations de genre, espèce, la même valeur que de nos jours. Peu importe ! la relation des diverses individualités y est très nette, Yhomo troglodytes s’oppose à Yhomo sapiens dans un même groupe. Du reste Linnée déclarait formellement qu’après avoir beaucoup cherché, il n’avait pas trouvé de caractère zoologique les distinguant.
La seconde classification doit être connue, elle s’enseigne encore dans les lycées. C’est celle de Cuvier.
GEORGES C.UVIER (1828) 1er ordre. Bimanes : l’Homme.
2e ordre.
Quadrumanes.
r° f amitié : Singes.
lro tribu. Singes de l’ancien monde.
2e tribu. Singes du nouveau monde.
2“ famille : Ouistitis.
3° famille : Lémuriens (ou faux singes).