LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET G
BOE FIEHHE-SABRAZIN, N* 14
Droit de Iraduotion tifni
À MAURICE SÀND.
Nous prions le lecteur de vouloir bien entrer avec nous au cœur du sujet de celte histoire , comme il fait quand, au théâtre, la toile se lève sur une situation que les personnages vont lui révéler.
De même , et par conséquent, nous le prions de pénétrer avec nous d'emblée dans le centre de la localité où se passe l'aventure, avec cette différence •qu'au théâtre le rideau se lève rarement sur une scène vide, et qu'ici le lecteur et moi allons nous trouver quelques instants tète à tête.
C'est dans un local assez bizarre et peu réjouissant que nous voici transportés : salle carrée, régulière au premier coup d'œil, mais dont un des angles rentre évidemment plus que les trois autres ,
pour peu qu'on observe le carré du plafond de bois sombre, dont les solives en saillie sont engagées plus que de raison dans le coin qui répond au nord-est.
Cette irrégularité est d'ailleurs rendue plus frappante par la présence d'un escalier de bois dont la rampe se découpe en balustres d'une menuiserie çissez recherchée, ouvrage d'un caractère massif qui paraît de la fin du xvr siècle ou du commencement du xvir. Cet escalier monte six marches, se repose à un petit palier, tourne carrément, et va engager la dernière de ses six autres marches dans la muraille. Il y a eu là autrefois évidemment une porte qui a été supprimée. Les dispositions de l'édifice ont été changées ; on eût dû supprimer également l'escalier, qui ne sert plus qu'à encombrer l'appartement. Pourquoi ne l'a-t-on pas fait î Telle est, cher lecteur, la question que nous nous adressons l'un à l'autre. Malgré cette preuve de respect ou d'indifférence, la pièce que nous explorons a conservé à peu près intact son antique comfort. Un vaste poêle circulaire, où depuis longtemps on n'a pas allumé de feu , sert de support à une très-belle pendule dans le genre de Boule, dont les vitres ternies et presque irisées par l'humidité envoient dans l'ombre des reflets métalliques. Un joli lustre de cuivre dans le goût hollandais descend du plafond , et , couvert 4*une épaisse couche d'oxyde, ressemble à un bijou
de malachite. Onze bougies de cire , intactes bien que jaunies par le temps, se dressent encore dans ces vastes bobèches de métal qui avaient l'avantage de ne pas laisser perdre une goutte de cire, et le désagrément de répandre sur le bas de l'appartement une ombre épaisse, tandis que toute la clarté était renvoyée au plafond.
La douzième bougie de ce lustre est consumée jusqu'aux ti'ois quarts. Cette circonstance nous frappe, ami lecteur, parce que nous regardons toutes choses avec attention ; mais elle aurait fort bien pu nous échapper à cause de l'étrange ornement qui couvre en partie le lustre et ses bougies, et qui retombe en plis opaques le long de ses branches. Vous croyez peut-être que c'est un lambeau d'étamine grise jeté là jadis pour préserver les cuivres. Touchez-y^ si vous pouvez y atteindre : vous verrez que c'est un amas quasi-parchemineux de toiles d'araignées couvertes de poussière.
Ces toiles d*araignées sont d'ailleurs partout, le long des cadres enfumés des grands portraits de famille qui occupent trois parois de l'appartement; elles forment aux angles des murs des festons superposés avec une sorte de régularité, comme si, sous la forme d'araignée quelque parque austère et diligente eût entrepris de tapisser ces lambris déserts et d'en voiler le moindre recoin.
Mais d'araignées, vous n'en trouverez pas une i le
froid les a endormies ou tuées, et si vous êtes forcé, ce que je ne vous souhaite pas, de passer la nuit dans cette lugubre salle, vous n'aurez même pas, pour vous distraire de la solitude, le bruit régulier de rinsecte travailleur. La pendule, dont le tic tac ressemble à celui de l'araignée, est également muette. Son aiguille est arrêtée sur quatre heures du matin, Dieu sait depuis combien d'années !
Je dis quatre heures du matin, vu que dans le pays où nous voici la sonnerie des anciennes horloges indiquait parfois la différence des heures de la nuit avec celles du jour, par la raison qu'en ce pays nous avons des jours de cinq heures, et partant des nuits de dix-neuf. Pour peu que la fatigue du voyage vous procurât un long sommeil, vous risqueriez de ne pas savoir, en vous éveillant, si vous êtes au lendemain ou au surlendemain de votre arrivée. Si la pendule était remontée, elle vous le dirait; mais elle ne l'est pas, et Dieu sait si elle pourrait l'être.
Dans quel pays sommes-nous donc? Nous allons le savoir sans sortir de la chambre. Sur tout le haut de la paroi irrégulière à laquelle se soude l'escalier, et dont plus de la moitié inférieure est revêtue, comme les autres, d'un lambris de chêne, nous voyons de grandes pancartes placées là peut-être à cause de leur forme. Plus larges que hautes, elles meublent la portion du mur que ne couvre pas la
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de Prusse, Fainie de Voltaire, la sœur de Frédéric le Grand ; enfin, autant que je puis croire, nous som-^ mes en 1770.
Un peu plus tard, nous verrons l'aspect de cette contrée. Qu'il vous suffise quant à présent, cher lecteur, de savoir que vous êtes dans un vieux petit château perché sur un roc, au beau milieu d'un lac glacé, ce qui naturellement doit vous faire supposer que je vous y transporte en plein hiver.
Un dernier coup d'œil sur la chambre pendant qu'elle est à nous, car, toute triste et froide qu'elle est, on va bientôt se la disputer. Elle est meublée de vieux sièges de bois assez artistement travaillés, mais massifs et incommodes. Un seul fauteuil relativement moderne, c'est-à-dire un fauteuil du temps de Louis XIV, couvert d'une soie jaunie et tachée, mais encore assez moelleux et d'une forme commode pour dormir, semble fourvoyé dans l'austère compagnie de ces chaises vermoulues à grands dossiers, qui depuis plus de vingt ans n'ont pas quitté la muraille. Enfin, dans un angle opposé à celui de l'escalier, un vieux lit à quatre colonnes torses, garni de rideaux de soie usée, ajoute par son délabrement à l'aspect sinistre et désolé du local.
Mais retirons-nous, lecteur, La porte s'ouvre, et vous êtes forcé désormais de vous en rapporter à moi pour savoir de quels événements passés et futurs je viens de vous montrer le théâtre.
Il y ayait un bon quart d'heure que Ton frappait et sonnait à la porte extérieure du gothique manoir de Stollborg ; mais la bourrasque soufflait si fort, et le vieux Stenson était si sourd!... Il était bien servi par son neveu, qui avait Toreille moins dure; mais ce neveu, le blond et colossal Ulphilas, croyait aux esprits, et ne se souciait pas d'aller leur ouvrir. M. Stenson (l'ancien régisseur du baron de Waldemora), malingre et d'un caractère- mélancolique, habitait un des pavillons du vieux castel délabré et délaissé dont il avait la jouissance et la garde, il lui sembla bien que l'on frappait à la porte du préau, mais Ulphilas lui fît judicieusement observer que les lutins et les trolls du lac n'en faisaient jamais d'autres. Stenson reprit en soupirant la lecture de sa vieille Bible, et alla se coucher peu d'instants après.
Si bien que ceux qui frappaient s'impatientèrent jusqu'à faire sauter le pêne de la serrure, entrèrent
dans le préau , et, trouvant un péristyle étroit au rez-de-chaussée, s'introduisirent avec leur âne jusque dans la salle ci-dessus décrite, et que Ton nommait la chambre de Course, à cause de l'animal couronné sculpté sur l'écusson armoriai au-dessus de . la fenêtre à l'extérieur.
La porte de cette chambre était fermée ordinairement. Elle ne l'était pas ce jour-là, circonstance particulière dont s'inquiétèrent fort peu les survenants.
Les nouveaux hôtes du StoUborg étaient deux personnages assez étranges. L'un, couvert de peaux de mouton,, ressemblait à ces fantômes informes qui servent d'épôuvantails contre les oiseaux dans les jardins et chènevières; l'autre, plus grand et mieux tourné, ressemblait à un brigand italien de bonne humeur.
L'âne était un bel âne, robuste, chargé comme un bœuf, et tellement habitué aux aventures de voyages, qu'il ne fit aucune difficulté pour monter quelques marches, et ne témoigna aucun étonnement de se trouver sur un plancher de sapin au lieu de rencontrer la litière d'une écurie. Pourtant il était malade, le pauvre âne, et ce fut la première préoccupation du plus grand des deux voyageurs qui le conduisaient.
«-Puffo, dit-il en posant sa lanterne sur une grande table qui occupait le milieu de la'chambre de l'ourse.
Jean est enrhumé. Le voilà qui tousse à se fendre les poumons.
— Parbleu, et moi ! répondit Puffo en italien, c'est-à-dire dans la même langue dont s'était servi son compagnon : croyez-vous, patron, que je sois frais et gaillard depuis que vous me promenez dans ce pays du diable ?
^— J'ai froid aussi, et je suis las, reprit celui que Puffo appelait son patron ; mais de quoi servirait de nous plaindre? Nous y voilà, et il s'agit de ne pas s'y laisser mourir de froid. Regarde si c'est bien là la chambre de l'ourse dont on nous a parlé.
— A quoi la reconnaîtrai-je?
— A ses cartes de géographie et à son escalier qui ne mène à rien. N'est-ce pas ainsi qu'on nous a dit là-bas, à la ferme?
— Je n'en sais rien, répondit Puffo. Je n'entends pas leur chien de patois. »
En parlant ainsi, Puffo prit la lanterne, l'éleva plus haut que sa tête et dit avec humeur :
« Est-ce que je connais la géographie, moi? »
Le patron leva les yeux, et dit :
« C'est bien ça. Voilà les cartes, et ici, ajoula-t-il en enjambant .lestement l'escalier de bois et en soulevant la carte de Suède qui se présentait devant lui, voilà l'endroit muré. C'est bien, Puffo, ne nous 4é- Bolons pas. La chambré est bien close, et nous y dormirons comme des princes.
— Je n'y vois pourtant pas. ... Ah ! si fait, voilà un lit ; mais il n'y a ni matelas, ni couchette, et on nous avait parlé de deux bons lits !
-— Sybarite! il te faut des lits partout à toi! Voyons 1 regarde s'il y a du bois dans le poêle, et allume le feu.
— Du bois? non, il y a de la houille,
— C'est encore mieux. Allume, mon garçon, .allume ! Moi, je vais m'occuper de ce pauvre Jean. »
Et, prenant un lambeau de tapis qui traînait devant le poôle^ le patron se mit à frotter l'âne si résolument qu'en peu d'instants il se sentit tout réchauffé lui-môme.
« On m'avait bien averti, dit-il à Puffo qui allumait le poêle, qu'au delà di; cinquante-deuxième degré les ânes souffraient du froid ; mais je ne le croyais pas. Je me disais que l'âne était moins délicat que le cheval, qui vit jusqu'en Laponie,... et d'ailleurs celui-ci est d'une si belle santé et d'un si bon caractère!,.. Espérons qu'il fera comme nous, et qu'il n'en mourra pas pour quelques jours. Il n'a pas encore refusé le service, et la pauvre bête porte docilement sur son dos ce que deux chevaux ne porteraient peut-être pas sans se faire prier I
— C'est égal , reprit Puffo agenouillé devant le poêle, qui commençait à gronder et à faire mine de se bien conduire, vous auriez dû le vendre à Stockr holm, où il faisait envie à tant de gens.
— Vendre Jean ? pour qu'il aoit empaillé dans un musée? Ma foi non ! Voilà une année de bons services qu'il m'a rendus, et je l'aime, moi, ce Adèle serviteur. Qui sait, Puffo, si j'en pourrai dire autant de toi dans un an ?
— Merci, patron Gristiano! ça m'est égal. Je-ne suis pas pour le sentiment, moi, et je me moque bien de l'âne, pourvu que je trouve à boire et à manger quelque part.
— Ça, c'est une idée. Le sentiment n'empêche pas l'appétit, et j'ai aussi une faim de tous les diables. Voyons, Puffo ; soyons judicieux et récapitulons. On nous a dit au château neuf : Il n'y a pas de place ici pour vous. Quand vous viendriez au nom du roi, vous ne trouveriez pas un coin grand comme la main pour vous loger. Allez voir à la ferme. A la ferme, on nous a dit la même chose; mais on nous a donné une lanterne en nous montrant un chemin frayé sur la glace du lac, et en nous conseillant d'aller au château vieux. Le chemin n'était pas joli, j'en conviens, à travers ces tourbillons de neige; mais il n'est pas long. Dix minutes de marche tout au plus !
— Il m'a semblé long d'une heure, reprit Puffo. Je ne craignais pas la glace, mais depuis l'aventure du lac Weltem....
— Il faut pourtant que tu te décides à repasser ce bout de lac, si tu veux souper.
— Et si on nous renvoie de la ferme comme on nous a renvoyés du château neuf? On nous dira peut-être qu'il y a trop de monde à nourrir, et qu'il ne reste pas un morceau de pain pour des gens faits comme nous.
— Le fait est que nous n'avons pas bonne mine. C'est ce qui me fait craindre d'être reçu à coups de fusil par ce bon M. Stenson, le vieux régisseur qui demeure quelque part ici, et qui est fort maussade, à ce qu'on assure; mais écoute, Pufifo : ou le bonhomme dort serré, puisque nous avons pu enfoncer la porte du préau et arriver jusqu'à cette chambre
sans obstacle, ou le vent fait un bruit qui couvre •
tout. Eh bien ! nous allons nous introduire furtivement dans sa cuisine, et c'est bien le diable si nous n'y trouvons pas quelque chose.
-* Merci, dit Puffo, j'aime encore mieux repasser le lac et aller à la ferme. Là, les gens, quoique affairés, étaient fort polis, tandis que le vieux Stenson est méchant et rageur, à ce qu'il paraît.
— Suis ton inspiration, mon bon Puffo, et marche ! Apporte, s'il se peut, de quoi nous réchauffer l'estomac; mais écoute encore, ô mon sublime compagnon! écoute bien une fois pour toutes.. ..
— Qu'est-ce qu'il y a? dit Puffo, qui s'était déjà disposé à sortir en resserrant les ficelles au moyen desquelles ses peaux de mouton tenaient à son corps.
— D*abord, reprit Cristiano, tu me donneras le temps d'allumer une des bougies de ce lustre avant d'emporter la lanterne.
— Et le moyen de les atteindre ? Je ne vois pas beaucoup d'échelles dans votre damnée chambre de l'ourse t
— TienS'toi là, je vais grimper sur tes épaules. Tu es solide?
— Allez ! Vous n'êtes pas bien lourd !
— Vois-tu, mon camarade, dit le patron debout, les deux pieds sur les larges épaules de Puffo, se tenant d'une main à une des branches du lustre et de l'autre s'efforçant d'arracher une des bougies de la bobèche, sans se faire tomber dans les yeux les toiles d'araignées chargées de poussière ; je n'ai pas précisément l'honneur de te connaître. Il y a trois mois que nous voyageons de compagnie, et, sauf un peu trop de goût pour le cabaret, tu ne me parais pas un méchant garçon ; mais il se peut que tu sois une franche canaille, et je ne suis pas fâché de te dire....
— Eh! dites donc, vous ! reprit Puffo en se secouant un peu, si vous vous dépêchiez là-haut, au lieu de me faire la morale ? Vous n'êtes pas si léger que je croyais !
— C'est fait! répondit Cristiano en sautant lestement par terre, car il lui avait semblé sentir <îhez son camarade la tentation de le laisser tomber ; j'ai
ma bougie, et je continue mon discours. Neus sommes pour le moment deux bohémiens, Puffo; deux pauvres coureurs d'aventures; mais, moi, j'ai coutume de me conduire en homme d'esprit, tandis que tu prends quelquefois plaisir à te comporter comme une bête. Sache donc qu'à mes yeux la plus grande sottise, la plus basse platitude qu'un homme puisse faire, c'est de s'adonner au métier de larron.
— Où m'avez-vous vu larroniier? demanda Puffo d'un air sombre,
— Si je t'avais vu larronner en ma compagnie, je t'aurais cassé les reins, mon camarade; c'est pourquoi il est bon que je t'avertisse une bonne fois de l'humeur dont je suis. Je t'ai dit tout à l'heure : Tâchons de nous procurer à souper par persuasion ou par adresse. Cela, c'est notre droit. On nous fait venir dans ce paradis de neige pour réjouir de nos talents une nombreuse et illustre société. On nous envoie l'argent du voyage; si nous ne l'avons plus, ce n'est pas notre faute. On nous promet une bonne somme, dont je prétends te faire part généreuse- Aient, bien que tu ne sois qu'apprenti où je . suis maître ; nous devons nous tenir pour satisfaits, à la condition toutefois qu'on ne nous laissera pas mourir de froid et de faim. Or il se trouve que nous arrivons de nuit et dans un moment où l'illustre société soupe, où les recommandables laquais ont envie de souper, et où les voyageurs attardés ont
tort de vouloir souper. Avisons donc à souper aussi ce soir, afin d'être en état de tenir demain nos engagenients. En faisant main-basse sur quelques plats et quelques bouteilles, nous n^'offensons pas le ciel, et nous ne sommes pas des imbéciles ; mais, en fourrant* des couverts d'argent dans nos poches et du linge sous le bât de notre àne, nous ne ferions que des âneries, vu que les couverts d'argent ne valent rien dans l'estomac, et que le linge se coupe quand on le cache sous un bât. Est-ce entendu, Puflfo ? Récolte de vivres, c'est légitime, mais point de vol, ou cent coups de bâton sur tes côtes ; telle est ma manière de voir.
' — C'est entendu, répondit Puffo en levant les épaules; il y a assez longtemps que j'écoute pour ça! Vous êtes encore un fameux bavard, vous! »
Et Puffo s'en alla avec la lanterne, assez mécontent de son patron, lequel avait bien quelques motifs de soupçonner sa probité, ayant trouvé parfois, dans son bagage d'arliste ambulant, divers objets dont Puffo lui avait asse^ mal expliqué la soudaine propriété.
Ce n'était pourtant pas sans raison que, de son côté, Puffo avait accusé Gristiano d'être bavard. Il était du moins grand causeur, comme tous les hommes doués d'une forte vitalité intellectuelle et physique. Puffo subissait l'ascendant d'un esprit et d'un caractère infiniment supérieurs à sa faconde
triviale et h ses instincts grossiers. Il était plus ro* buste de corps, et lorsque Gristiano menaçait, lui grand et mince, ce Livournais trapu et musculeux, il comptait sur son influence ou sur son agilité plus que sur sa vigueur corporelle, qui, bien que notable, était moindre. '
Gristiano, resté seul, s'abandonna à son inno-> cente prédilection pour son âne. Il l'avait débar-* rassé de son bagage dès son entrée dans la salle de l'ourse. Il rangea dans un coin ce bagage, qui consistait en deux caisses assez grandes, en un faisceau de légers montants de bois blanc avec leurs traverses démontées, enfin en un ballot de toiles et de tapisseries assez fraîches, bien roulées dans un fourreau de cuir. Tout cela, c'était son matériel d'artiste, son industrie, son gagne-pain. Quant à sa garde-robe, il n'en était point embarrassé. Elle consistait en une poignée de linge qui tenait dans un mouchoir, et en une souquenille de gros drap qui servait de couverture à Jean quand elle quittait le dos de son propriétaire. Le reste de ses effets était sur son corps, savoir une sorte de cape vénitienne passablement usée, un haut-de-chausses en étoffe grossière, et trois paires de bas de laine chaussées les unes sur les autres.
Gristiano, pour se livrer à son rangement d'installation, avait dépouillé sa cape, son bonnet de laine et son chapeau à larges bords, G'était un
mince et grand garçon, d'une figure remarquablement belle, ombragée d'une masse de cheveux noirs en désordre.
Le poêle commençait à faire sentir sa chaleur, et le jeune homme au sang vif était d'ailleurs fort peu sensible au froid. Il allait donc par la chambre en bras de chemise, comme l'on dit, et prenait ses mesares pour passer la nuit aussi commodément que possible. Ce qui l'inquiétait, ce n'était p^s de trouver ou non les lits qu'on lui avait annoncés : c'était de savoir où Jean trouverait le boire et le manger.
J'ai été bien sot, se disait-il, de ne pas songer à cela en passant au château neuf et à la ferme ; mais le moyen de penser à quelque chose quand le vent vous souffle des aiguilles'de glace dans les yeux ! A la ferme, on nous disait (et à présent que j'y songe, on nous le disait d'un air très-narquois) que nous trouverions de tout en abondance au vieux château, pourvu qu'il plût au vieux Stenson die nous ouvrir; or il paraît que la chose ne lui plaisait pas, puisque nous avons été forcés d'ouvrir nous-mêmes. Allons ! à tout risque il faut savoir comment le cerbère de cette masure prendra la chose. Après^lout, j'ai ma lettre d'admission dans ma poche, et si Ton veut me chasser d'ici encore, je montrerai les dents.
Sur ce, Crisliano remisa Jean avec son bagage sous l'enfoncement que formait la saillie de l'escalier de bols, et comme il cherchait, muni de sa bou-
gie, un clou ou une cheville quelconque pour atta^cher l'âne, il vit qu'une porte s'ouvrait dans le lambris, juste au fond de cette logette, et pénétrait dans l'angle défectueux de la chambre.
Comme il n'avait guère remarqué cette irrégularité de plan, il ne se rendit pas compte s'il entrait dans un passage pratiqué dans un mur épais ou entre deux murs accolés par le haut. Il avait poussé la porte secrète, car c'en était une, sans s'attendre à la trouver ouverte, et voyant qu'elle n'était retenue par rien, il s'en allait à l'aventure avec précaution.- Il n'eut pas fait trois pas que sa bougie s'éteignit. Heureusement Je poêle flambait, et il put l'y rallumer, tout en écoutant avec un certain plaisir le sifflement aigu et plaintif du vent engouffré dans le passage secret.
Gristiano avait l'esprit romanesque, et se plaisait aux poétiques fantaisies. Il lui sembla que les esprits enfermés si longtemps dans cette salle abandonnée se plaignaient à lui d'être dérangés dans leurs mystères, et comme d'ailleurs il craignait que le froid n'aggravât le rhume du pauvre Jean, il eut soin, en sortant, de repousser la porte derrière lui, après avoir remarqué qu'elle était extérieurement garnie de forts verrous, mais que son propre poids suffisait pour la faire adhérer à son encadrement.
Nous le laisserons mJrcher à la découverte, et
nous introduirons un autre voyageur dans la chambre de l'ourse.
Celui-ci entre aussi par surprise, mais il est accompagné d'Ulphilas, qui Féclaire avec respect, tandis qu'un petit laquais, tout de rouge habillé, les sait en grelottant. Ces trois personnages s'entretiennent en dalécârlien, et sont encore dans le préau, Ulphilas avec une figure effarée, les deux autres d'un air impatient.
< Allons, Ulph, allons, mon garçon, assez de politesse; éclairez-nous jusqu'à cette fameuse chambre et occupez- vous bien vite de mon cheval. Il est tout en sueur, pour nous avoir hissés en traîneau sur le roidillon de votre rocher. Ah ! le bon cheval 1 Pour dix mille rixdallers, je ne voudrais pas le perdre. »
Ainsi parlait à Ulphilas le premier avocat de la ville de Gevala, docteur en droit de la faculté de Lund.
« Comment, monsieur Goefle S vous voulez passer la nuit ici? Mais y songez-vous?...
— - Tais-toi, tais-toi. Je sais que ça contrarierait le brave Sten; mais quand je serai installé, il faudra bien qu'il en prenne son parti. Prends mon cheval, le dis-je.... Moi je saurai bien trouver mon chemin.
1. Gevala, Gefle, Gesle, Goefle, sont le nom de la même ville, selon la manière d'écrire. Par une coïncidence fortuite, Tavocat dont il est ici question portait le nom de la ville où il exerçait.
— Comment, monsieur l'avocat, vous venez comme ça de nuit, tout seul, avec votre petit-fils?...
— Nigaud ! tu sais bien que je n'ai pas d'enfants ! Allons, toi, petit Nils, aide-moi donc à dételer ce pauvre Loki. Tu vois bien qu'ici on babille, et rien de plus. Voyons, remue-toi; es-tu gelé pour un reste de voyage de trois ou quatre heures, à la nuit tombée ?
— Laissez, laissez monsieur Goefle, il est trop petit, dit Ulphilas, sensible au reproche de l'avocat. Prenez à droite la première porte, mettez-vous à l'abri; moi, je vous réponds du cheval.
— Bah ! la neige ne tombe plus. C'est une petite bourrasque qui a adouci le temps, reprit M. Goefle, qui , par profession et par goût, n'était pas moins causeur que Crisliano ; je n'ai pas eu froid du tout, et pourvu que je mange un bon gruau et fume une bonne pipe avant de me coucher.... Voyons, Nils, porte donc quelque chose là-bas, dans la chambre, ça t'occupera, ça te réchauffera. Dors-tu déjà? Il n'est pas plus de sept heures.
— Ah! monsieur Goefle, dit le petit laquais en claquant des dents, il y a si longtemps qu'il fait nuit! et moi, la nuit, j'ai toujours peur!
— Peur! de quoi donc? Allons, console-toi, dans cette saison-ci, les jours augmentent d'une minute et demie. »
Tout en causant ainsi, M. Goefle, qui était un
homme d'environ soixante aus, sec, actif et enjoué, mettait lui-même son cheval à Técurie, tandis qu'Ulphilas remisait le traîneau, rangeait le harnais garni de clochettes, et que le petit Nils, assis sur les paquets, continuait à grelotter sous la galerie de bois qui entourait le préau.
Quand M. Goefle se fut assuré que son cher Loki, l'élégant et généreux petit cheval auquel il avait donné le nom du Prométhée de la mythologie scan* dinave, ne manquerait de rien, il se dirigea d*un pas assuré vers la chambre de l'ourse.
« Attendez , attendez , monsieur l'avocat, lui dit Ulphilas, ce n'est pas ici. La chambre à deux lits, qu'on appelle la chambre de garde....
— Eh parbleu! je la connais bien, répondit M. Goefle, j'y ai déjà couché.
— Peut-être, mais il y a longtemps. Elle est maintenant si délabrée....
— Eh bien ! si elle est délabrée, tu me feras un lit dans la chambre de l'ourse.
— Dans la chambre de.... »
Ulph n'osa point achever, tant lui sembla inouïe ridée de M. Goefle ; mais reprenant courage : « Non, monsieur l'avocat, non, dit-il, cela ne se peut pas, vous vous moquez 1 Je vais chercher la clef de l'autre chambre, qui est peut-être moins mal tenue que je ne pensais (mon oncle y entre quelquefois}, et puisqu'il y a une autre porte sur la galerie, vous n'aurez
pas lé désagrément de traverser la chambre.... que vous savez.
— Comment! depuis le temps que la porte de l'escalier est murée, cette pauvre chambre de l'ourse n'a pas encore perdu sa mauvaise réputation ? Allons, Ulph, mon garçon, tu es par trop bête pour ton âge, et je t'ordonne de m'ouvrir par ici, tout de suite. Il fait trop froid pour attendre que tu ailles chercher les autres clefs, et puisque tu as....
— Je ne l'ai pas! s'écria UlphilaSi Je vous jure, monsieur Goefle , que je n'ai pas plus la clef de Vourse que celle de la garde. »
En discutant ainsi, M. Goefle, accompagné» d'Dlphilas, qui l'éclairait à contre-cœur, et de Nils, qui . lui marchait sur les talons, était arrivé à la première porte du donjon, au rez-de-chaussée duquel était située la chambre de l'ourse. Cette porte ne fermant que par un verrou extérieur, l'avocat avait pénétré sans obstacle dans le court vestibule, monté les trois marches et poussé la porte de Yourse, qui céda à sa main impatiente et s'ouvrit toute grande avec un cri si plaintif que Nils recula d'épouvante.
« Ouverte ! Elle était ouverte 1 s'écria Ulphilas en pâlissant autant que sa face rouge et luisante était susceptible de pâlir.
— Eh bien ! après? dit M. Goefle^ c'est M. Slenson qui sera venu s'y promener.
— Il n'y vient jamais, monsieur Goefle. Oh ! il n'y a pas de risque qu'il y vienne !
— Alors, tant mieux. Je peux m'installer sans le gêner et sans qu'il s'en aperçoive. Mais que me disais-tu donc ? on vient ici, puisque le poêle flamhe ! . . . Je vois ce que c'est, monsieur Ulphilas Stenson ! tu as loué ou promis cette chambre à quelqu'un que tu attendais. Ma foi , tant pis ! Il n'y a pas de place au château neuf, il faut qu'il s'en trouve ici pour moi; mais console-toi, mon pauvre garçon, je te payerai aussi bien que n'importe qui. Allume ces flambeaux,... c'est-à-dire va chercher de quoi les garnir, et puis apporte des draps, la bassinoire, tout ce qu'il faut, et n'oublie pas le souper, au moins! Nils t'aidera, il est très-adroit, très-vif, très-gentil. Voyons, Nils, exerce-toi, trouve tout seul la chambre où nous devons coucher, la garde^ comme dit Ulphilas. Je sais où elle est, mais je ne veux pas te le dire. Cherche, fais-nous voir que tu es intelligent, monsieur Nils! >
Le bon M. Goefle parlait dans le désert : Ulph était comme pétrifié au milieu de la chambre, Nils se cuisait les mains le long du poêle, et l'avocat faisait tout seul son installation.
Enfin Ulph poussa un soupir à faire tourner les moulins et s'écria d'un ton emphatique :
« Sur l'honneur, monsieur Goefle, sur mon salut éternel, je n'ai loué ni promis cette chambre à per-
sonne; pouvez-vous avoir une pareille idée, sachant les choses qui s'y sont passées et celles qui s'y passent encore ! Ah ! pour rien au monde, mon oncle Stenson ne voudrait consentir à vous laisser ici! Je vais l'avertir de votre arrivée, et puisque l'on ne vous a pas gardé votre appartement au château neuf, mon oncle vous donnera le sien au château vieux. —C'est à quoi je ne consens pas, répondit M. Goetle; je te défends même de lui dire que je suis là. Il saura demain que je m'y trouve on ne peut mieux : la chambre de garde est un peu petite; c'est tout ce qu'il faut pour dormir. Celle-ci sera* mon salon et mon cabinet de travail. Elle n'est pas gaie ; mais pour trois ou quatre jours, j'y serai au moins tranquille.
— Tranquille! s'écria Ulph, tranquille dans une chambre hantée par le diable?
— A quoi vois-tu Çti, mon ami Ulph ? dit en souriant le docteur en droit, tandis qu'au froid de l'hiver le froid de la peur s'unissait pour donner le frisson au petit Nils.
— Je vois ça à trois choses, répondit Ulph d'un air sombre et profond. La première, c'est que vous avez trouvé la porte du préau ouverte, quand, moi, je l'avais fermée après le coucher du soleil ; la seconde, c'est que la porte de cette chambre était ouverte aussi, chose que je n'ai pas vue depuis cinq ans que je suis venu ici solder et servir mon oncle;
la troisième, et la plus incroyable, c*est qu'on n'a pas allumé de feu ici depuiç yingt ans, et jpeut-étre plus, et que voici le feu qui brille et le poêle qui chauffe!... Enân...» attendez, monsieur le docteur, voilà sur le plancher de la cire toute fraîchement répandue, et pourtant....
— Et pourtant tu viens de la répandre toi-même, car tu tiens ta lanterne tout de travers !
— Non, monsieur Goefle ! non ! ma chandelle est une chandelle de suif, et ce que je vois là sous le lustre.... attendez! >
Et, levant la tête, Ulph fit un cri d'horreur en s'assurant qu'au lieu de onze bougies et une demie, le lustre n'en avait plus qu'une demie et dix .
L'avocat était d'un naturel bienveillant et optimiste. Au lieu de s'impatienter de la préoccupation d'Ulphilas et de l'effroi de Nils, il ne songea qu'à s'en divertir.
« Eh bien! vive Dieu! dit-il d'un ton très-sérieux, cela prouve que les kobolds se sont installés ici, et s'il leur plaisait de se montrer à moi, qui ai désiré toute ma vie de faire connaissance avec eux^ sans avoir jamais pu en apercevoir un seul, je m'applaudirais d'autant plus d'avoir choisi cette chambre où je dormirai sous leur aimable protection.
— Non, monsieur le docteur, non, reprit Ulpb, il n'y a point ici de kobolds, c'est un endroit triste et maudit, vous le savez bien, un endroit où les
trolls du lac viennent tout déranger et tout gâter, comme de méchants esprits qu'ils sont, tandis que les petits kobolds sont amis des hommes et ne songent qu'à leur rendre service. Les kobolds conservent et ne gaspillent pas. Ils n'emportent rien....
— Au contraire, ils apportent ! Je sais tout ça, maître Ulph; mais qui te dit que je n'ai pas à mon service particulier un kobold qui m'a devancé ici ? . C'est lui qui aura pris la bougie pour allumer le feu, afin de me faire trouver en arrivant un local réchauffé. C'est lui qui m'avait ouvert les portes d'avance, sachant que tu es un grand poltron et que tu me ferais longtemps attendre ; enfin c'est lui qui va t'accompagner et l'aider à m'apporter à souper, si tu veux bien en avoir l'intention, car tu sais que les kobolds n'aiment guère les nonchalants et ne servent que ceux qui ont bonne volonté de servir les autres* >*
Cette explication ramena un peu de calme chez les deux auditeurs ; Nils osa interroger de ses grands yeux bleus les sombres parois de la salle, et Ulph, aprfts lui avoir remis une clef qui ouvrait l'armoire de la chambre de garde, se décida à sortir pour aller préparer le souper*
« Allons, Nils, dit l'avocat à son petit laquais, nous ne voyons guère avec cette méchante lanterne qu'on nous laisse ; tu feras les lits plus tard ; tu vas, •en attendant, défaire la malle. Posera sur la table.
— Mais monsieur le docteur, dit l'enfant, je ne pourrai pas seulement la soulever ; elle est lourde !
— C'est vrai, reprit l'avocat; il y a des papieré dedans, et c'est très-lourd. »
Il mit lui-même, avec un peu d'effort, la malle sur une chaise, en ajoutant :
« Prends au moins la valise aux habits. Je n'ai apporté que l'indispensable ; ça ne pèse rien. »
Nils obéit, mais il ne put jamais ouvrir le cadenas.
« Je te croyais plus adroit que ça! dit l'avocat un peu impatienté. Ta tante me disait.... je crois qu'elle t'a un peu surfait, la bonne Gertrudel
— Oh! reprit l'enfant, je sais très-bien ouvrir les malles quand elles ne sont pas fermées. . . . Mais ditesmoi donc, monsieur Goefle, est-ce vrai que vous
avez un kobold ?
— Un quoi? un kobold? Ah oui ! je n'y étais plus, moi ! Tu crois donc aux kobolds, mon garçon î
— Oui, s'il y en a. Est-ce qu'ils ne sont jamais méchants ?
— Jamais, d'autant plus qu'ils n'existent pas,
— Ah ! vous disiez pourtant. ...
— J'ai dit ça pour me moquer de cet imbécile. Quant à toi, Nils, je ne veux pas t'élever dans ces sottises-là. Tu sais? je ne veux pas seulement faire de toi mon domestique, je veux te donner tm peu d'éducation et de bon sens, si je peux.
— Pourtant, monsieur Goefle, ma tante Gerlrude y croit bien, elle, aux bons et aux méchants esprits!
— Ma gouvernante croit à ça ? Elle ne s'en vante pas devant moi ! Voyez un peu comme les gens nous attrapent ! Elle fait l'esprit fort quand j'ai le temps de causer avec elle.... Mais non, va, elle Ti'y croit pas ; elle dit ça pour f amuser.
— Mais ça ne m'amuse pas, moi; ça me fait peur ! ça m'empêche de m'endormir !
— En ce cas, elle a tort. Mais que fais-lu là? Est-ce ainsi que l'on défait une valise, en jetant tout par terre ? Est-ce ainsi que le pasteur de Palun t'a enseigné le service !
— Mais, monsieur Goefle, je ne servais pas le pasteur. Il m'avait pris seulement pour jouer avec son petit garçon, qui était malade, et nous nous amusions bien, allez! Nous faisions toute la journée de petits bateaux de papier ou de petits traîneaux avec de la mie de pain !
— Ah! ah! c'est bon à savoir, ça! dit le docteur en droit d'un air courroucé, et Gertrude qui me disait que tu t'étais rendu si utile dans cette maison !
— Oh! monsieur Goefle, j'étais bien utile!
— Oui , pour les bateaux de papier et les traîneaux de mie de pain! C'est très-utile assurément; mais si, à l'âge où te voilà, tu ne sais pas faire autre chose....
— Mais, monsieur Goefle, j'en sais bien autant 'que les autres enfants de dix ans! •
— De dix ans, bourreau? Tu n'as que dix ans?
Et ta tante qui t'en donne treize ou cy)atorze ! Eh bien ! qu'est-ce que tu as , imbécile ? Pourquoi pleures-tu?
-^Dame, monsieur le docteur, vous me grondez! Ce n'est pas ma faute si je n'ai que dix ans.
— C'est juste ! Voilà ta première parole sensée depuis ce matin que j'ai le bonheur de te posséder à mon service. Allons, essuie tes yeux et ton nez ! Je ne t'en veux pas. Tu es grand et fort pour ton âge, c'est toujours ça, et, ce que tu ne sais pas, tu l'apprendras, n'est-ce pas ?
— Oh ! oui, monsieur Goefle. Je ne demande pas mieux !
— Mais tu l'apprendras vite?-... Je suis fort impatient, je t'en avertis !
— Oui, oui, monsieur Goefle, j'apprendrai tout de suite.
— Sais-tu faire un lit ?
— Oh! je crois bien! Chez le pasteur, je faisais
toujours le mien tout seul !
— Ou tu ne le faisais pas du tout ! N'importe, nous verrons ça.
— Mais, monsieur Goefle, ma tante me disait, quand elle est venue à Palun pour me mettre en route avec vous, ce matin : Tu n'auras rien à faire
au château où tu vas avec ton maître. Il y a dans le château de M. \jb haron de.,., de....
— De Waldemora.
— Oui, oui, c'est ça! Ily a de belles chambres toujours propres et un tas de domestiques qui font tout. Ce que M. Goefle veut, c'est qu'on soit là pour commander à sa place, et il ne veut plus emmener François, parce que François ne reste jamais dans sa chambre. Il va boire et se divertir avec les auttes laquais, et monsieur est obligé de courir partout et d'appeler pour demander ce qu'il lui faut. Ça le dérange. Monsieur n'aime pas ça du tout. Toi, tu seras bien sage ; tu ne le quitteras jamais, tu entends bien? Tu le feras servir, et on le servira aussi,
— Ainsi, dit le docteur, voflà sur quoi tu as compté?
— Dame! je suis bien sage, monsieur Goefle; je ne vous quitte pas, vous voyez ; je ne vais pas cou-» rir avec les grands laquais du château I
— II vaudrait mieux !... Mais je t'en défierais bien là où nous sommes.
— Il n'y a donc pas, pour aller au château neuf, •d'autre chemin que le lac ? ,
— Non vraiment, sans quoi je vois bien que tu serais déjà avec les grands laquais galonnés.
— «Oh! non, monsieur Goefle, puisque vous ne voulez pas ! Mais comme c'était beau là dedans !
— Où donc? à Waldemora î
— Oai, c'est comme ça qu'ils appellent le château fieuf. Ohl monsieur Goefle, c'était bien plus joli qu'ici ! Et il y avait tant de monde ! Je n'y avais pas peur!
— Fort bien, monsieur Nils, ça vous tournait la tête, à vous, ce palais plein de monde, de bruit, de flambeaux, de dorures, de désordre et de mangeaille! Quant à moi, ce n'est pas mon goût de passer la nuit au bal et d'attendre au lendemain le hasard d'une chambre à partager avec qus^tre ou cinq jeunes fous pris de vin ou de querelle ! J'aime à manger peu, mais souvent et tranquillement, à dormir quelques heures, mais avec sécurité. Et d'ailleurs je ne suis pas venu ici pour me divertir, moi. J'ai des affaires importantes à régler pour le compte du baron ; il me faut ma chambre, ma table, mon écritoire et un peu de silence. Je le trouve maussade, ce cher baron, d'avoir oublié, au milieu de ses fêtes et réjouissances, que je ne suis plus un jeune étudiant avide de musique et de valse ! Je lui en dirai ma faiçon de penser demain matin. Il eût dû me faire préparer cet appartement-ci, ou tout autre, loin du vacarme et à l'abri des importuns ! Il n'a tenu à rien que je ne reprisse le chemin de Palun, quand j'ai vu l'étonnement des laquais à mon arrivée et leur embarras pour me caser convenablement; mais la neige m'a fait peur, et d'ailleurs Loki avait chaud! Je me suis rappelé heureusement qu'il y
avait au vieux StoUborg une chambre endiablée dont personne ne voulait, et que Ton n'offrait à personne. Nous y voilà, nous y sommes bien. Demain, Nils, tu m'ôteras toute cette poussière et ces toiles d'araignées. J'aime la propreté, moi !
— Oui, monsieur Goefle, je dirai ça à M. Ulph, car je ne suis pas assez grand pour nettoyer làhaut !
— Oui, je vois ça. Nous le dirons à Uiph!
— Mais. dites donc, monsieur Goefle, pourquoi est-ce qu'on l'appelle la chambre de l'ourse, cette chambre-là?
— C'est un nom comme un autre, répondit M. Goefle, qui, occupé à ranger ses papiers dans le tiroir de la table, jugea bien inutile d'expliquer le blason à M. Nils. Cependant il s'aperçut bientôt d'un redoublement de frayeur chez l'enfant.
— Voyons, qu'est-ce que tu as? lui dit-il avec impatience. Tu ne fais que me suivre pas à pas, et tu ne m'aides à rien?
— C'est que j'ai peur des ours, répondit le brave Nils, et vous avez parlé de la grande ourse à Falun avec M. le pasteur. Je l'ai bien entendu ! •
— Moi? j'ai parlé de la grande ourse? Ah! oui, c'est vrai! Le pasteur s'occupe d'astronomie , et nous disions.... Mais rassure-toi, vaillant jeune homme! Nous parlions de la constellation de la grande ourse qui est. dans le ciel.
— Ah ! elle est dans le ciel, la grande ourse ! s'écria Nils tout joyeux. Alors elle n'est pas ici? Elle ne viendra pas dans cette chambre ?
— Non, dit en riant l'avocat. Elle est trop loin, trop haut ! Si elle voulait descendre, elle se casserait les pattes. Donc, tu n'en as plus peur?
— Oh ! non , plus du tout ! Pourvu qu'elle ne tonfibe pas !
— Bah ! elle est attachée là-haut par sept clous de diamant d'une belle taille, va!
— C'est donc le bon Dieu qui l'a clouée parce qu'elle était méchante?
— Probablement! A présent tu ne la crains plus?
— Oh l non ! fit Nils avec un geste profondément sceptique.
— Alors va-t'en chercher lllph pour lui dire....
— Monsieur Goefle, vous avez aussi parlé de
— Oui. Ah çà ! tu écoutes donc tout ce que l'on dit, toi?... C'est agréable!
— Oh! oui, monsieur Goefle, répondit Nils ingénument ; j'écoute tout, moi !
— Et qu'est-ce que c'est, selon toi, que l'homme de neige ?
— Je ne sais pas. M. le pasteur vous disait tout bas en riant : « Vous allez donc voir l'homme de neige?»
— Il voulait parler d'une montagne qui s'appelle comme ça, apparemment.
— Oh ! que non ! Vous avez dit : « Est-ce qu'il marche toujours aussi droit? »Et le pasteur a répondu : c II chasse toujours sur son lac. » Oh ! je comprends bien le suédois, allez ! aussi bien que le dalécarlien !
— D'où tu conclus....
— Qu'il y a, sur le lac où nous avons passé tout à l'heure, un grand homme de neige qui marche!...
— C'est ça ! et qui est suivi d'un grand ours ! Tu as de l'imagination, petit ! Est-ce un ours blanc ou un noir?
— Je ne sais pas, monsieur Goefle.
— Il faudrait pourtant savoir ça avant de nous décider à souper dans cette chambre. S'ils allaient venir se mettre à table avec nous ? »
Jtils vit bien que M. Goefle se moquait de lui, et il se mit à rire. Le docteur s'applaudissait de son moyen de guérir les enfants de la peur, lorsque Nils, redevenu tout à coup silencieux, lui dit :.
« Monsieur Goefle, allons-nous-en d'ici! C'est un endroit bien laid !
— Très-bien ! s'écria l'avocat avec humeur. Voilà les enfants ! J'ai la bonté d'apprendre à monsieur que l'ourse est une constellation, et il a J)eaucoup plus peur qu'auparavant! »
Nils, voyant son maître fâché, s'en prit encore une fois à ses yeux. C'était un enfant gâté et cependant craintif. M. Goefle, bon par excellence, se per-
suadaît et se plaisait à dire qu'il n'aimait pas l'enfance, et que si quelque chose le consolait de ne pas avoir songé au mariage en temps utile, c'était la liberté d'esprit assurée à ceux qui n'ont pas l'ennui des marmots et la responsabilité de leur ayenir. Cependant la Yive sensibilité dont il était doué, et que lès enthousiasmes et les excitations du barreau n'avaient fait que développer à son insu, lui rendait insupportables les chagrins et les pleurs des êtres faibles, si bien que, tout en grognant contre la sottise de son petit valet, tout en se confirmant dans sa passion pour les. discussions éclairées ou subtiles qui gagnent les causes quand on parle à des hommes et qui les compromettent quand on parle à des enfants, il s'eÉforça de consoler et de rassurer celui-ci; il alla môme jusqu'à lui promettre que, si la grande ourse se présentait à la porte de la chamlire, il lui passerait son épée au travers du corps plutôt que de la laisser entrer.
M* Goeâe se pardonna ce qu'il appelait son absurde condescendance en sentant un joli récit de sa soirée au Stollborg s'arranger de lui-même dans sa tête pour le divertissement de ses amis de Gevala.
Cependant Ulph ne revenait pas. Qu'il lui fallût du temps pour trouver de quoi souper dans le modeste ménage de maître Stenson, M. Goefle le concevait ; mais qu'il ne rapportât pas de lumière, c'était un oubli impardonnable i
36 L'HOMMK UE NEIGE.
Le bout de chandelle allait finir dans la lanterne, et ravocat, qui avait toujours la main blanche et la manchette irréprochable, n'osait toucher à ce vilain ustensile pour s'éclairer autour de la chambre. Il prit pourtant ce parti pour aller voir si, dans la pièce voisine, il ne trouverait pas quelque provision ou quelque reste de bougie dans l'armoire dont Ulph lui avait laissé la clef. Nils le suivit en le tenant doucement par le pan de son habit.
Ces deux chambres, qui pour M. Goefle en ce moment représentaient la jouissance d'un seul appartement, étaient séparées l'une de l'autre, par l'épaisseur d'un très-gros mur et par deux portes solides. M. Goefle connaissait bien la localité, mais il y avait si longtemps qu'il n'avait eu affaire dans l'intérieur, qu'il eut quelque peine à trouver la première de ces deux portes. Il la cherchait en face de celle par laquelle il était entré, et il avait raison ; mais au lieu d'être sur le même alignement, elle était sur la gauche, et dissimulée dans la boiserie, comme celle que Cristiano avait découverte par hasard sous l'escalier, et dont le docteur ni Ulphilas ne soupçonnaient l'existence. Ce système de portes bien closes et sans serrures apparentes n'était cependant pas une affectation de mystère : c'était tout simplement l'exécution soignée d'un revêtement de menuiserie, exécution qui devient presque un art dans les pays froids.
M. Gpefle, une fois en possession d*une chambre à deux lits qui avait été remise à neuf une dizaine d'années auparavant, et qui était assez comfortabie, n'eut pas la peine de chercher dans l'armoire. Le premier objet que ses yeux rencontrèrent en se portant sur la cheminée fut une paire de lourds flambeaux à trois branches portinl chacun trois bougies entières. Il était temps; le bout de chandelle expirait dans la lanterne.
€ Puisque nous voilà sûrs de ne pas rester dans l'obscurité, dit M, Goefle au petit, faisons tout de suite notre ménage ici. Allume le feu, je tirerai les draps de l'armoire. »
Les draps étaient placés sur les lits avant que Nils eût réussi à autre chose qu'à remplir la chambre de fumée. Quand il fut question de faire ces lits, qui étaient fort grands, il n'imagina rien de mieux que de monter dessus pour atteindre le milieu du traversin. M. Goefle eut fort envie de se fâcher, mais, voyant que cela n'amènerait que des pleurs, il se résigna à faire tout seul non-seulement son lit, mais encore celui de son petit laquais.
Il n'avait jamais fait cette besogne, et pourtant il allait en venir à son honneur, lorsqu'il fut interrompu par un bruit formidable partant de la chambre de l'ourse, dont les portes étaient restées ouvertes. C'était comme un hurlement âpre, éclatant, et cependant burlesque. Nils se laissa tomber à
quatre pattes et trouva prudent de se cacher sous le lit, tandis que M. Goefle, Fœil écarquillé et la bouche ouverte, se demandait, sans terreur, mais avec un grand étonnement, d'où pouvait provenir un pareil chant. —Si, comme je le crois bien, pensa-t-il, c'est quelque mauvais plaisant qui veut m'efifrayer, il imite d'une singulière façon le grognement de l'ourse. C'est bien plutôt la voix de l'âne qu'il reproduit, et cela dans une rai'e perfection ; mais me. prend-il pour un Lapon de s'imaginer que je n'aie jamais entendu braire un baudet?
ff Allons, allons, Nils, dit-il en cherchant son petit laquais, il n'y a point là de magie, allons voir ce que c'est. »
Mais Nils se serait fait tuer plutôt que de bouger ou seulement de répondre; et M. Goefle, ne sachant ce qu'il était devenu, prit le parti d'aller seul à la découverte.
Il ne fut pas peu surpris de se trouver face à face avec un véritable âne au milieu de la chambre de l'ourse, un bel âne en vérité, tel que jamais il n'en avait vu en Suède, et d'une si honnête figure qu'il était impossible de lui faire un mauvais accueil et de prendre sa visité en mauvaise part.
« Eh ! mon pauvre ami, lui dit en riant M. Goefle, d'où sors-tuî Que viens-tu faire en ce pays, et que Viens- tu me demander? »
Si Jean eût eu le don de la parole humaine, il eût
répondu que, caché sous Tescalier, où personne n'avait eu l'idée de regarder, il avait fait un somme en attendant avec confiance le retour de son maître, mais que, ne le sentant pas revenir, et commençant à avoir grand*fa1m, il avait perdu patience et pris le parti de défaire la corde, qui l'attachait fort peu, pour venir demander à souper à M. Goefle.
Celui-ci devina sa pensée avec une grande perspicacité, mais ne comprit pas comment Ulph, qu'il supposait chargé de la garde de cet âne, lui avait donné pour écurie la redoutable chambre du StoUborg. Il bâtit un monde de suppositions dans sa tête. Cet animal étant une rareté dans les pays froids, le baron, qui avait un attelage de rennes, autre rareté dans cette région, trop froide pour les ânes et pas assez froide pour les rennes, y tenait probablement beaucoup, et avait dû charger les gardiens de son vieux château de le soigner et de le tenir dans un local bien chauffé. « Voilà pourquoi, se dit M. Goefle, j'ai Irouvé le poêle allumé ; mais pourquoi Ulph, au lieu de me dire tout bonnement la vérité, a-t-il fttit semblant de croire la chambre toujours hantée? Voilà ce que je ne m'explique pas* Peut-être avaitil reçu l'ordre de calfeutrer une écurie ad kocy et ne l'ayant pas fait, peut-être ^-t-il voulu cacher sa nëgligencej espérant que je me dégoûterais de la chambre^ ou que je ne m'apercevrais pas de la présence de cet étrange compagnon.... Quoi qu'il en
soit, ajouta M. Goefle en s'adressant gaiement à Jean, dont la figure le divertissait, je t'en demande bien pardon, ô mon pauvre âne, mais je ne suis pas disposé à te garder si près de moi. Tu as la voix très-belle, et j'ai le sommeil fort léger. Je vais te conduire auprès de Loki, dont le voisinage te réchauffera, et dont tu voudras bien, pour cette nuit, partager le souper et la litière. Allons, Nils! ici, mon enfant, il faut m'éclairer jusqu'à l'écurie ! »
Ne recevant aucune réponse, M. Goefle fut obligé . de retourner dans la chambre de garde, de découvrir la cachette de Nils, de l'en tirer par une patte et de l'apporter, bon gré, mal gré, sur le dos de l'âne. D'abord M. Nils se croyant à cheval sur l'ourse fantastique, fit des cris perçants, d'autant plus qu'il n'avait jamais vu d'âne, et qu'il n'était pas moins effrayé des longues oreilles de Jean qu'il ne l'eût été des cornes du diable; mais il se rassura peu à peu en voyant la douceur et la tranquillité de sa monture. M. Goefle lui mit en main le flambeau à trois branches, il tira lui-même l'âne par la corde, et ils sortirent tous trois du donjon, se dirigeant vers l'écurie, en suivant, le long du préau couvert de neige, la galerie de bois, à auvent moussu, qui en faisait le tour. , .
En ce moment, Ulph sortait du pavillon habité par son oncle, et se dirigeait vers le donjon, portant d'une main une lantei^ne, de l'autre un grand panier
rempli des ustensiles nécessaires pour mettre le couvertde M. l'avocat. Cette fois Ulph était aussi désireux de rentrer dans la chambre de l'ourse qu'il avait été naguère contrarié d'y entrer. C'est qu'il éprouvait cet invincible besoin de société qui s'empare d'un homme épouvanté par lu solitude. Voici ce qui était * arrivé à Ulph.
En vrai Suédois, Ulph était la prévenance et Thos-^ pitalité même ; mais, depuis quelques années qu'il habitait la sombre masure du StoUborg, en compagnie d'un personnage morne et sourd, le pauvre Ulph était devenu si superstitieux et si poltron, qu'après le coucher * du soleil il ne manquait jamais de se barricader dans sa chambre, résolu à laisser périr dans les glaces et dans les neiges quiconque lui faisait entendre une voix suspecte. Si M. Goefle n'eût trouvé la porte du manoir ouverte par le vigoureux poignet de Puffo, et si Ulph n'eût pas reconnu la voix de l'avocat dans le préau, l'estimable docteur en droit eût été certainement forcé de retourner au château neuf, dont il redoutait si fort le brait et l'encombrement.
Après l'avoir introduit dans le donjon, Ulph s'était un- peu tranquillisé. Il s'était môme dit que tout était pour le mieux, vu que si M. Goefle voulait affronter le diable, c'était son affaire, et qu'il valait encore mieux le recevoir que d'être forcé dp le reconduire au château neuf, ordre qui eût entraîné
pour la pauvre guide là f&cheuse nécessité de revenir seul sur le lac, peuplé de gnomes effroyables. Heureusement le vieux gardien du StoUborg, malingre, frileux, habitué à dormir de bonne heure, s'était enfermé dans son pavillon, situé au fond d'une seconde petite cour, et dont les fenêtres, donnant sur le lac, n'avaient pas vue sur le préau. Il n'y avait donc guère d'apparence qu'endormi ou non, il se doutât de la présence de son hôte avant le lendemain matin. Après mûre réflexion, Ulph avait résolu de ne pas l'avertir et de préparer de son mieux le souper de M. Goefle. Sten était fort sobre ; mais il était l'objet des plus grandes attentions de la part de son maître, le baron de Waldemora (propriétaire, comme on l'a vu, du château neuf et du vieux donjon ) , qui avait donné , une fois pour ^ toutes, les ordres les plus précis à son nouvel intendant pour qu'il fût pourvu largement au bien-être du vieux et fidèle serviteur de sa maison.
Ulph aimait à bien vivre, et, remarquant que son oncle renvoyait, par discrétion et par esprit d'ordre, le superflu des provisions qu'on lui apportait du château neuf, il s'était arrangé pour tout recevoir sans l'en avertir. Il avait donc un certain coin mystérieux dans la cuisine où il cachait ses richesses gastronomiques, et une certaine petite cave, creusée dans le roc, bien fraîche en été, bien tiède en hiver, où s'amoncelaient, derrière certaines tonnes
Yides, des bouteilles de vieux yins, objets d*un grand prix, à coup sûr, dans une contrée où la vigne est une plante de serre chaude,
Ulph n'était pas cupide ; c'était un honnête garçon qui, pour rien au monde, n*eût fait argent des présents du baron à son oncle. Même il avait le cœur bon, et quand il pouvait retenir un camarade, il lui faisait part mystérieusement de ses dives bouteilles» heureux de ne pas être forcé de boire seul, ce qui rend l'ivresse triste. Cependant l'apparition, non pas d'une ourse, comme le croyait Nils, mais d'un fantôme lamentable dans le donjon, était une chose trop avérée pour que le pauvre Ulph pût gaMer un seul convive après le coucher du soleil. Alors il prenait le parti de €achever^ pour se donner du cœur, et c'est alors que lui apparaissaient les méchants trolls et les siroemkarls^ qui tftchent d'emmener leurs victimes dans les cascades pour les y précipiter. C'est probablement pour ne pas être tenté de les suivre que le judicieux Ulphilas buvait jusqu'à perdre entièrement l'usage de ses jambes. Il y avait bien dans la nombreuse suite du baron des laquais esprits forts et cosmopolites, qui ne croyaient à rien ; mais Stenson les haïssait tous plus ou moins, et son neveu Ulph partageait ses antipathies.
Donc Ulphilas Stenson avait de quoi faire bonne . cuisine à M. Goefle, et il n'était pas maladroit pour frire et rôtir. Après tout, la gaieté de l'avocat l'avait
kk L'HOMME DE NEIGE.
un peu ranimé, et il se promettait de faire une bonne petite causerie en le servant; mais ses idées riantes furent tout à coup troublées par des bruits étranges : c'était ^comme des frôlements furlifs dans l'épaisseur des murs, comme des craquements
- dans les boiseries; vingt fois la poêle lui tomba des mains, et il y eut un moment où il lui sembla si bien que ses soupirs de terreur avaient un écho moqueur derrière lui, qu'il resta trois bonnes minutes sans osçr respirer, et encore moins se retourner.
C'était là la cause de son peu d'activité dans la confection de ce repas tant désiré. Enfin, ayant, tant bien que mal, parachevé son œuvre, il desfcendit à la cave pour chercher le vin. Là de nouvelles an-
' goissés l'attendaient. Au moment où , convenablement chargé, il allait sortir de ce sanctuaire, une
" grande figure noire glissa devant lui. Sa lanterne s'éteignit, et les mêmes pas mystérieux qui l'avaient tant effrayé dans la cuisine montèrent rapidement avant lui les degrés de la cave. Ulph faillit s'évanouir, mais il reprit encore une fois courage et. regagna sa cuisine, où il laissa ses casseroles mijoter leur contenu sur les fourneaux, résolu d'aller, sous prétexte de couvert à mettre, se guérir de son effroi auprès de M. Goefle.
C'est au moment où, chargé de ses ustensiles do service, il suivait la galerie de bois, qu'il se trouva face à face avec la bizarre apparition que présentait
le docteur en droit, coiffé de son bonnet de nuit, et tirant par le licol un animal étrange, impossible, une bête qu'en véritable paysan dalécarlien de cette époque, Ulph n'avait jamais vue, dont peut-être il n'avait jamais entendu parler, et sur cette bête, qui projetait le long de la galerie l'ombre de ses oreilles gigantesques, une triple flamme portée par un petit diable rouge, que M. Goefle avait bien voulu faire passer pour son laquais, mais qui ne pouvait être que le kobold en personne, le démon familier que l'avocat s'était vanté d'avoir sous ses ordres.
C'en était trop pour le pauvre Ulph. Il estimait les kobolds , mais ne souhaitait point les voir. Il posa d'une main défaillante son panier par terre, et, virant de bord, il alla s'enfermer dans sa chambre en jurant par son salut éternel qu'il n'en sortirait de la nuit, dût l'avocat mourir de faim et le diable manger le souper destiné à l'avocat.
Aussi ce fut bien en vain que M. Goefle l'appela. Il n'en reçut pas de réponse, et prit le parti de mettre l'âne à l'écurie, de s'emparer du panier abandonné, et de retourner mettre son couvert, avec l'aide de Nils, dans la chambre de l'ourse.
« Allons, se dit-il, la philosophie est nécessaire en voyage, et puisque voici des verres, des couverts et des assiettes, espérons que ce lunatique a l'intention d'y joindre quelque victuaille. Attendons 'son bon plaisir, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autre-
• ment y et ' débouchons toujours ces bouteilles de Bonne mine. »
Nils ne mit pas trop mal la nappe, il ne laissa pas ralentir le poêle, et M, Goefle se sentait remis en possession de sa belle humeur naturelle, lorsque Nils commença à prendre des poses molles et brisées qui tépioîgnaient d'une subite invasion de sommeil.
« Secoue-toi un peu , lui dit l'avocat ; il s'agit de manger. Tu dois avoir faim.
— Hélas ! oui, monsieur Goefle, répondit l'enfant; mais j'ai tant envie de dormir que je ne pourrai jamais attendre que vous soyez servi et que vous ayez fini de manger. Tenez, voilà du pain et des confitures de mûres sauvages; laissez-moi en goûter un peu, après ça j'aurai la force de vous servir. »
Mi Goefle ouvrit lui-même le pot de confitures, et Nils s'assit sans f^^çon à la place destinée à son maître, tandis que celui-ci chauffait ses pieds refroidis pçir le voyage à l'écurie. M. Goefle était aussi actif d'imagination que de paroles. Quand il n'avait plus occasion de causer, il travaillait dans son esprit ou partait joyeusement pour d'agréables rêveries, si bien qu'au bout d'un quart d'heure, la faim le tiraillant de nouveau, il se retourna pour voir si Ulph était enQn de retour avec quelque plat plus solide que les confitures ; mais il ne vit que le petit
L'HOMME DE NEIGB. 47
Nils profondément endormi, la tète sur la table et le nez dans son assiette.
« Allons, allons! lui dit-il en le secouant. Tu as mangé, tu dormiras plus tard! Songe h me servir; vavoir siUlph.... »
Mais il était bien inutile à M. Goefle de formuler sa pensée. Accablé par Timpérieyx sommeil de Fenfance, Nils était debout, les yeux bagards, et trébuchant comme uii homme ivre. M. Goefle en eut pitié.
« Allons, va te coucher, dit-il, puisque tu n'es bon à rien! »
Nils s'en alla vers la chambre de garde, s'appuya contre la porte, et y resta, dormant debout. Il fallut le conduire à son lit. Là ce fut un autre embarras. Monsieur n'avait pas la force d'ôter ses guêtres. H. Goefle ôta les guêtres de son laquais, ce qui ne fut pas facile, les guêtres étant justes et les jambes amollies par le sommdl.
M. Goefle allait le hisser dans son Ut lorsqu'il s'aperçut que le drôle s'y était fourré tout habillé.
« Oue le diable t'emporte, lui dit-il; t'ai-je fait faire d'avance ces beaux habits neufs pour coucher avec? Allons, vite, debout, et prends la peine de te déshabiller, c'est bien le moins ! »
Nils, remis, bon gré, mal gré, sur ses pieds, fit d'inutiles tentatives pour se déboutonner. La tante Gertrude, charmée d'avoir un crédit ouvert pour le
faire équiper en petit laquais avant de le présenter à son maître, lui avait fait faire des hauts-de-chausses de peau d'élan et une veste de drap rouge si bien coupés qu'il y était tassé comme dans une gaine, et que M. Goefle lui-même eut grand'peine à l'en faire sortir. Il lui fallut le prendre sur ses genoux devant la cheminée, car durant cette opération l'enfant grelottait. M. Goefle avait beau enrager et maudire Gertrude de lui avoir donné un pareil serviteur, l'humanité lui défendait de le laisser geler. Et puis Nils le désarmait par sa gentillesse. A chaque reproche de son maître, il répondait naïvement :
« Vous verrez demain, monsieur Goefle, je vous servirai bien, et puis je vous aimerai bien !
•— Ce sera toujours ça! répondait le bon docteur en le bousculant un peu. C'est égal, je préférerais être un peu moins aimé* et un peu mieux servi! »
Enfin Nils était couché, et M. Goefle se remettait en route vers son problématique souper, lorsque l'enfant le rappela sans façon pour lui dire d'un ton de reproche :
« Eh bien ! monsieur, vous me laissez donc là tout seul?
— En voici bien d'une autre ! s'écria l'avocat. Il le faut de la compagnie pour dormir?
— Mais, monsieur Goefle, je ne dormais jamais seul dans ma chambre chez M. le pasteur de Falun, et surtout ici où j'ai peur.... Oh! non, tenez, si vous
me laissez là, ]*aime mieux dormir par terre dans la chambre où vous serez ! y>
Et Nils, réveillé maintenant comme un chat, sauta hors du lit, et fit mine de s'en aller en chemise avec son maître dans la chambre de Tourse. Pour le coup, M. Goefle perdit patience. Il gronda ; Nils se remit à pleurer. Il voulut l'enfermer; Nils se remit à crier. Le docteur prit un parti héroïque.
— « Puisque j'ai fait cette sottise, se dit-il, d'avoir cru qu'un enfant de dix ans en avait quatorze, et de m'imaginer que Gertrude avait un grain de bon sens dans la cervelle, il me faut en porter la peine. Cinq minutes de patience, et ce maudit galopin sera endormi, tandis que si j'excite ses esprits par ma résistance. Dieu sait combien de temps il me faudra l'entendre gémir ou brailler ! »
Il alla donc chercher un de ses dossiers dans la chambre de l'ourse, non sans maudire l'enfant, qui le suivait pieds nus et voulait à peine lui laisser le temps de trouver ses lunettes ; puis il fut s'asseoir devant la cheminée de la chambre de garde, dont il referma les poiles sur lui, vu qu'il n'y faisait pas très-chaud, et, après avoir demandé narquoisement à Nils s'il n'exigeait pas qu'on lui chantât une chanson pour le Lercer, il s'ensevelit dans se's paperasses, oubliant le souper, qui n'arrivait pas, et l'enfant, qui ronflait de tout son cœur.
Que faisait Gristiano pendant toutes les péripéties de rinstallation de M. Goefle ? Le lecteur a bien deviné que le lutin railleur, errant autour du pauvre Ulph dans la cuisine et dans la cave, n'était autre que notre aventurier à la recherche de son souper. Les douleurs et les angoisses d'Ulphilas lui avaient permis de prendre, presque sous son nez, les mets les plus portatifs de la cuisine. Quant à la cave, il avait été moins heureux. En soufflant la lumière du poltron, il s'était trouvé dans une si complète obscurité, qu'il avait craint d'être enfermé à jeun dans ce souterrain, et qu'il avait rebroussé chemin au plus vite, se consolant par la pensée qu'il reprendrait les bouteilles montées par Ulph dans un moment plus favorable.
Durant le quart d'heure qu'il avait perdu à explorer avec précaution le passage secret du salon de l'ourse (passage dont nous parlerons plus tard, et d'où il ne sortit pas sans peine, pour s'introduire
fiirtivement dans le logement de M. Stenson), notre aventurier n'avait pu signaler l'arrivée de M. Goefle. Il pensa donc que les apprêts du souper étaient en vue du vieux régisseur. Puis, avant de reprendre possession du local qu'il s'était choisi, il avait voulu se mettre en quête du souper de son âne, et il avait erré dans la petite cour attenant à l'enceinte du préau, sans trouver rien à mettre sous la dent du pauvre Jean. Enfin il. était revenu dans le préau quelques moments après le dernier accès de terreur d'Ulphilas, et il n'avait pas pu jouir de la réjouissante apparition de M. Goefle en bonnet de nuit, conduisant triomphalement l'âne à l'écurie, avec son kobold en habit rouge: Gomme il explorait tout et ouvrait toutes les portes qui n'étaient pas trop cadenassées, Cristiano découvrit enfin celle de l'écurie, et se réjouit de voir maître Jean soupant de bon appétit et foulant une épaisse litière de mousse sèche, en compagnie d'un joli cheval noir qui paraissait l'accueillir de bonne grâce.
« Vraiment, pensa Cristiano en caressant le noble animal, les bêtes sont parfois plus raisonnables et plus hospitalières que les hommes. Depuis deux jours que nous voyageons dans ce pays froid, Jean a été un sujet d'étonnement, de peur ou de répugnance dans plusieurs maisons et villages de paysans, et moi* même, malgré les mœurs afTables du pays, me voilà tombé dans je ne sais quel repaire
d'esprits chagrins ou préoccupés, où je suis forcé d*aller & la maraude comme un soldat en campagne, tandis que ce bon cheval, sans demander à Jean la raison de ses longues oreilles, lui fait place au râtelier; et le considère d*emblée comme un de ses semblables. Allons, Jean, bonne nuit, mon camarade! Si je te demandais qui t'a amené ici et servi à souhait, tu n'aurais peut-être pas la complaisance de me répondre, et si je ne te voyais attaché par la corde, je penserais que tu as eu l'esprit d'y venir de toi-même. Quoi qu'il en soit, je vais faire comme toi et souper sans aucun souci du lendemain. » ^ Cristiano referma l'écurie et rentra dans la salle de l'ourse, où l'attendait l'agréable surprise d'un couvert servi en belle vaisselle et en lourde argenterie, sur une nappe bien blanche, sauf quelques taches de confitures laissées par Nils autour de son assiette.
«Tiens! se dit gaiement l'aventurier, ils ont fini, ou bien ils ont commencé par lé dessert! Mais qui diable s'est installé là en mon absence? Puffo n'eût pas été si délicat que de mettre un couvert ; ce n'est guère son habitude en voyagé. D'ailleurs il est allé chercher fortune au château neuf; autrement je l'eusse rencontré dans mon exploration du vieux château. Et puis je n'ai jamais compté sur ce camarade-là pour la moindre assistance. S'il a trouvé, dans une cuisine quelconque, im coin pour
s'attabler, je suis bien sûr qu'il ne songe guère à moi, et j'ai fort bien fait de songer à moi-même. C'est égal, si par hasard il revenait dormir ici, il ne faut pas que le pauvre diable gèle à la porte de ce manoir. »
Cristiano alla rouvrir la porte du préau, que Ulph n'avait pas manqué de refermer après l'arrivée de M. Goefle, et il revint avec la résolution bien arrêtée de se mettre à table n'importe avec qui, de gré ou de force.
c C'est mon droit, se disait-il encore; la table est vide, et j'apporte de quoi la remplir agréablement. Si j'ai ici un compagnon, pour peu qu'il soit aimable, nous ferons bon ménage ensemble; sinon, iious verrons qui des deux mettra l'autre dehors. »
En devisant ainsi, Cristiano alla voir si on n'avait pas touché à son bagage. Il le trouva rangé dçins le coin où il l'avait caché et où personne ne l'avait aperçu. Il examina alors la malle, la valise, et les effets de M. Goefle épars sur des chaises, le linge bien plié, tout prêt à être emporté dans quelque armoire, les habits étendus sur les dossiers .des sièges pour se défriper ; enfin la valise vide, sui* le couvercle de laquelle il lut ces mots: « M. Thormund Goefle, avocat à Gevala et docteur en droit de la Faculté de Lund. »
€ Un avocat! pensa l'aventurier. Eh bien! ça parle, un avocat ! ça doit toujours avoir un peu
d'esprit ou de talent. Ce me sera une agréable corn* pagnie, pour peu qu'il ait le bon sens . de ne pas juger l'homme sur l'habit. Où peut-il s'être fourré, cet avocat? C'est quelque invité aux fêtes du château de Waldemora, qui, comme moi, aura trouvé la maison pleine, ou qui, par goût, aura choisi ce romantique manoir pour son gîte, ou bien plutôt c'est rhomme d'affaires du riche baron, car en ce pays de castes et de vieilles haines, les bourgeois ne sont peut-être pas invités à se réjouir avec les nobles. Que m'importe ? L'avocat est sorti, voilà ce qu'il y a de certain. Il aura été causer avec l'ancien régisseur, ou bien il est dans cette chambre à deux lits dont on m'a parlé, et dont je ne vois point la porte. La chercherai-je î Qui sait s'il n'est pas couché? Oui, voilà le plus probable. On aura voulu le servir, il aura refusé, se contentant de confitures et ne souhaitant que son lit. Qu'il dorme en paix, le digne homme ! moi, je m'arrangerai très-bien de ce grand fauteuil, et si j'ai froid.... parbleu I voilà une ma* gnifîque pelisse fourrée et un bonnet de voyage en martre zibeline qui me garantiront le corps et les oreilles. Voyons si j'y serai à Taise!... Eh oui, fort bien ! pensa Gristiano en endossant la pelisse et en coiffant le bonnet. Quand je songe que j'ai travaillé dix ans à des choses sérieuses pour ne pas avoir de quoi revêtir d'un bon manteau mon pauvre corps aujourd'hui fourvoyé dans les régionshyperboréennes ! »
Gristiano avait étalé ses provisions sur ]a table, savoir : une langue de Hambourg fort appétissante, un jambon d'ours fumé à point et un superbe tronçon de saumon fumé et salé.
Pour manger plus à l'aise, il allait se débarrasser de la toilette de voyage du docteur, lorsqu'il lui sembla entendre un bruit de clochettes passer sous Tunique fenêtre de la salle de l'ourse. Cette grande fenêtre, située vis-à-vis du poêle, était cependant garnie d'un double châssis vitré, comme dans toutes les demeures comfortables anciennes ou modernes des pays septentrionaux ; mais le châssis extérieur attestait l'état d'abandon du Stollborg. Presque toutes les vitres étaient brisées, et comme le vent avait cessé, on entendait distinctement les bruits extérieurs, les masses de neige nouvellement tombée se détachant des anciennes couches solidifiées et s'effondrant avec un son mat et mystérieux le long des rochers à pic, les lointaines clameurs de la ferme sur la rive du lac, et les gémissements plaintifs des chiens saluant de malédictions inconnues le disque rouge de la lune à l'horizon.
Gristiano eut la curiosité de voir le traîneau qui sillonnait, si près de son refuge, la glace du lac, et, ouvrant le premier; châssis, il passa la tête par le châssis brisé pour regarder dehors. Il vit distinctement une fantastique apparition glisser au pied du rocher. Deux chevaux blancs magnifiques, conduits
p^r un cocher barbu et habillé à la russe, emportaient légèrement un traîneau, qui semblait briller comme une pierre précieuse aux nuances fugitives. Le fanal, placé très-haut sur Télégânt véhicule, simulait une étoile emportée dans un tourbillon, ou plutôt un feu follet acharné à la poursuite du traîneau. Sa lumière, projetée en avant par le réflecteur d'or rouge, lançait des tons chauds sur la neige éclairée en bleu par la lune, et irisait la vapeur flottante autour des naseaux et des flancs de Fattelage. Il n'y avait rien de plus gracieux et de plus poétique que ce char sans roues qui semblait être celui de la fée du lac, et qui passa comme un rêve sous les yeux éblouis de Cristiano. Sans nul doute, en traversant Stockholm et les autres villes du pays, il avait déjà yu des traîneaux de toute sorte, depuis les plus luxueux jusqu'aux plus humbles; mais aucun ne lui avait semblé aussi pittoresque et aussi étrange que celui qui s'arrêta au pied du rocher, car, il n'y avait plus à en douter, un nouvel liôte, opulent cette fois, venait prendre possession ou connaissance de la silencieuse retraite du Stollborg.
« Le traîneau m'a donné un joli spectacle, pensa Cristiano , mais que le diable emporte ceux qui sont dedans ! Voilà, je parie, une anicroche grave au paisible souper que je me promettais ! »
Mais la malédiction expira sur les lèvres de Cris-
liano : une Yoix douce et vraiment mélodieuse, une voix de femme, qui ne pouvait appartenir, selon lui, qu'à une femme charmante, venait de sortir du traîneau. La voix disait, dans une langue que Gristiano n'entendait pas, et qui n'était autre que le dialecte de la localité :
€ Giois-tu donc, Péterson, que tes chevaux pourront monter jusqu'à la porte du vieux château?
— Oui, mademoiselle, répondit le gros cocher emmitouflé de fourrures; la neige de ce soir les gênera bien un peu, mais d'autres y ont passé déjà : je vois des traces fraîches. N'ayez pas peur, nous monterons. »
Les abords du StoUborg, que M. Goefle avait traités de roidillorij consistaient en un véritable escalier naturel, formé par les feuillets schisteux et inégaux du rocher. En été, il y eût eu de quoi estropier chevaux et voitures; mais dans les pays du Nord l'hiver rend tout passage praticable et tout voyageur intrépide. Une épaisse couche de neige glacée, solide et unie comme le marbre, comble les tcous et nivelle les aspérités. Les chevaux, ferrés en conséquence, escaladent les hauteurs et descendent avec aplomb les pentes ardues; le traîneau verse peu et presque toujours sans danger. En quelques minutes, celui-ci était à la porte du petit manoir.
« Il faudrait sonner avec précaution, dit la voix douce au cocher. Tu sais, Pélers, je ne voudrais
pas être vue par le vieux régisseur, qui peut-être redit tout à son maître.
— Oh ! il est si sourd ! répondit le cocher en mettant pied à terre. Uiph ne dira rien, c'est mon ami. Pourvu toutefois qu'il veuille ouvrir I II a un peu peur la nuit; c'est tout simple, le château.... »
Péterson allait probablement parler des apparitions du StoUborg, mais il n'en eut pas le temps. La porte s'ouvrit comme d'elle-même, et Cristiano, tout aussi bien emmitouflé que le cocher , grâce à la pelisse et au bonnet fourré de l'avocat, se présenta sur le seuil.
« C'est bien, le voici, dit la voix douce. Rangetoi par là, Péterson, et, je t'en prie, ôte les clochettes de tes chevaux! Je te l'avais tant recommandé! Prends patience, mon pauvre garçon ; je ne te ferai guère attendre.
— Prenez votre temps, mademoiselle, répondit le dévoué serviteur en essuyant les glaçons de sa barbe; il fait très-doux ce soirl »
Cristiano ne comprit pas un mot de ce dialogue, mais il n^en écouta pas moins avec ravissement la toii douce j et il présenta son bras à une petite personne tellement enveloppée dans rhermine^ qu'elle Ressemblait à un flocon de neigé plus qu'à une créature humaine. Elle lui adressa bien la parole, toujours en dalécarlien, et sans qu'il pût deviner q\ie\s ordres elle lui dofanail ; mais c'étaient des
ordres, il n'y avait pas à en douter à l'intonation, quelque douce qu'elle fût. On le prenait dotic pour le gardien du vieux manoir, et comme en aucun pays le ton du commandement n'exige d'autre réponse que la pantomime de la soumission, Cristiano se trouva dispensé de comprendre et de répondre, durant le court trajet qu'il eut à franchir avec la petite dame, sous la galerie qui conduisait de la porte de la cour à celle du donjon.
En la menant vers la salle de l'ourse, Gristiano obéissait à un instinct d'hospitalité, sans savoir si elle accepterait sa bonne intention. Il avait de même obéi à un instinct de curiosité en allant à sa rencontre, et dans cet instinct-là il y avait aussi celui de la galanterie, encore tout-puissant à cette époque sur les hommes jeunes ou vieux, dans quelque monde qu'ils fussent classés.
Cependant la jeune dame, qui avait suivi son guide» fit un mouvement de surprise en se trouvant dans la fameuse chambre.
« Est-ce donc là la salle de l'ourse? dit -elle avec un peu d'inquiétude; je n*y étais jamais entrée. »
Et comme Gristiano, faute de comprendre, ne lui répondait pas du tout, elle le regarda à la lueur de Tunique bougie placée sur la table, et s'écria en suédois :
c Ah! mon Dieu! ce n'est pas Ulphilas! A qui
donc ai-je l'honneur de parler! Est-ce à M. Goeflc en personne ? »
Cristiano, qui comprenait et parlait très-bien le suédois, se rappela rapidement le nom écrit sur la valise de l'avocat, et, tout aussi rapidement, il s'aperçut qu'enveloppé de la défroque dudit avocat, il pouvait bien se divertir, fût-ce pour un instant, à jouer son rôle. Étranger, isolé, perdu dans un pays dont, par des circonstances toutes particulières que nous saurons plus tard, il parlait la langue, mais où il ne tenait à personne et n'était pas forcé de prendre la vie au sérieux, il trouvait naturel de s'anmscr quand l'occasion s'en présentait. Il répondit hardiment et atout hasard : .
a Oui, madame, c'est moi qui suis maître Goefle, docteur en droit de la Faculté de Lund, exerçant la profession d'avocat à Gevala. »
En parlant ainsi, il trouva sous sa main un étui à lunettes qu'il ouvrit à la hâte. C'étaient les lunettes vertes que mettait l'avocat en voyage pour préserver ses yeux de la fatigante blancheur des neiges. Charmé de cette découverte que la providence des fous semblait jeter sur. son nez, il se sentit parfaitement déguisé.
« Ah! monsieur le docteur, lui dit l'inconnue, je vous demande mille pardons, je ne vous voyais pas ; je n'ai d'ailleurs jamais eu le plaisir de vous voir, et je vous prenais pour le gardien du Stollborg ;
précisément je lui ordonnais, en lui prometlant . une gratification qui a dû vous faire rire, de vous demander pour moi un moment d'entretien. »
Gristiano s*inclina respectueusement.
« Alors, reprit l'inconnue, vous m'autorisez à vous entretenir d'une affaire.... un peu embarrassante.... un |)eu délicate? n
Ces deux mots sonnèrent à l'oreille de l'aventurier d'une façon si réjouissante qu'il oublia le moment de vive contrariété causée à son appétit par cette visite inattendue, pour ne plus songer qu'au désir de voir la figure de la visiteuse, enfoncée sous son capuchon d'hermine.
c Je vous écoute, répondit-il en prenant un ton grave : un avocat est un confesseur.... Mais ne craignez-vous pas, si vpus gardez votre pelisse, de vous enrhumer en sortant ?
— Non , dit l'inconnue en acceptant le fauteuil que lui offrait son hôte; je suis une vraie montagnarde, moi, je ne m'enrhume jamais. »
Puis elle ajouta naïvement :
« D'ailleurs vous ne me trouveriez peut-être pas mise convenablement pour la conférence que je viens solliciter d'une personne grave- et respectable comme vous, monsieur Goefle ; je suis en toilette de bal.
— Mon Dieu! s'écria Gristiano étourdiment, je ne 5uis pas un vieux luthérien farouche ! une toilette
de bal ne me scandalise pas, surtout quand elle est portée par une jolie personne.
— Vous êtes galant, monsieur Goefle, mais je ne sais pas si je suis jolie et bien mise. Ce que je sais, c*est que je ne dois pas vous cacher mes traits, car toute défiance de ma part serait une injure à votre loyauté, que je viens invoquer tout en vous demandant conseil et protection. »
L'inconnue détacha son capuchon, et Cristiano vit la plus charmante tète qu'il eût pu s'imaginer : un vrai type suève, des yeux d'un vrai bleu saphir, de fins et abondants cheveux d'un blond doré, une finesse et une fraîcheur de carnation dont rien n'approche dans les autres races, et à travers la pelisse éntr*ouverte , un cou élancé, des épaules de neige et une taille fluette. Tout cela était chaste comme l'enfance, car la mignonne visiteuse avait tout au plus seize ans et n*avaît pas fini de grandir.
Cristiano ne se piquait pas de mœurs austères , il était l'homme de son temps, mais non celui du milieu hasardé où il se trouvait jeté par les circonstances. Il avait de l'intelligence, par conséquent de la délicatesse dans l'esprit. Son regard s'arrêta tranquille et bienveillant sur cette rose du Nord, et s'il avait eu quelque pensée perfide en l'attirant dans la tanière de l'ourse, cette pensée fit vite place à celle d'une aventure enjouée ou ro-
manesque, mais honnête, à coup sûr, comme l'aimable et candide visage de sa jeune hôtesse.
« Monsieur Goefle, reprit celle-ci, encouragée par l'attitude respectueuse du prétendu avocat, à présent que vous connaissez ma figure, qui, je l'espère, n'est pas celle d'une méchante personne, je dois vous dire mon nom. C'est un nom qui vous est bien connu.... Mais je suis intimidée de vous voir rester débout, quand moi, je suis assise sur l'unique fauteuil de cette chambre. Je sais le respect que je dois à un homme de votre mérite,... j'allais dire de votre âge, car je m'étais, je ne sais pourquoi, habituée à l'idée de vous voir très-vieux, tandis que vous me paraissez beaucoup plus jeune que le baron.
— Vous me faites trop d'honneur, répondit Cristiano en enfonçant sur ses yeux et le long de ses joues le bonnet fourré à oreillettes rabattues ; je suis vieux, très-vieux ! H n'y a que le bout de mon nez qui puisse paraître jeune, et je suis forcé de vous demander pardon de ne pas me découvrir en votre présence, .mais votre visite m'a surpris.,.. Tavais ôté ma pernique, et me voilà forcé de vous cacher comme je peux mon crâne chauve.
— Ne faites donc aucune cérémonie, monsieur Goefle, et daignez vous asseoir.
— Si vous le permettez, je resterai debout près du poêle à cause de ma goutte qui me tiraille, ré-
pondit Cristiano, qui se trouvait placé ainsi la tête dans l'ombre, tandis que la maigre clarté delà bougie se portait tout entière sur son interlocutrice. Veuillez me dire à qui j'ai l'honneur...,
— Oui, oui, répondit-elle vivement. Oh! sans m'avoir jamais vue, vous me connaissez bien ! C'est moi qui suis Marguerite.
— Ah ! vraiment? s'écria Cristiano du ton dont il eût dit : Je n'en suis pas plus avancé. »
Heureusement la jeune fille était pressée de s'expliquer.
« Oui, oui, reprit-elle, Marguerite Elvéda, la nièce de votre cliente.
— Ah! ah! ma cliente....
— La comtesse Elvéda, sœur de mon père le colonel, qui était l'ami du malheureux baron.
— Le malheureux baron?...
— Eh ! mon Dieu, le baron Adelstan, dont je ne prononce pas sans émotion le nom dans cette chambre, et qui a été assassiné par des mineurs de Palun.... ou par d'autres! car, enfin, monsieur, qui sait? ôtes-vous bien certain que ce fussent des ouvriers de la mine ?
— Oh ! pour cela , mademoiselle , si quelqu'un peut jurer sur l'honneur qu'il n'en sait rien du tout, c'est votre serviteur, répondit Cristiano d'un ton pénéti'é, qui, interprété autrement par la jeune fille, parut la frapper vivement.
— Ah! monsieur Goefle, dit-elle avec vivacité, je le savais bien quç vous partagiez mes soupçons ! Non, rien ne m'ôtera de l'idée que toutes ces morts tragiques dont on a parlé, et dont on parle encore tout bas.... Mais sommes-nous bien seuls ici ? Personne ne peut-il nous entendre? Tout cela est si grave, monsieur Goefle !
— En effet, la chose paraît grave, pensa Grisliano en allant voir si la porte d'entrée était fermée, et en affectant la démarche d'un vieillard; seulement je n'y comprends goutte !»
Il fit de l'œil le tour de la salle, et n'aperçut pas plus qu'il ne l'avait encore fait la porte de la chambre de garde, qui était fermée entre M. Goefle et nos deux personnages.
« Eh bien! monsieur, reprit là jeune personne, comprenez- vous que ma tante veuille me faire épouser un homme que je ne puis m'empêcher de regarder comme l'assassin de sa famille? »
Cristiano, n'ayant pas la moindre notion des faits en question, prit le parti de pousser aux éclaircissements en abondant dans le sens de sa nouvelle cliente.
« Il faut, dit-il un peu cavalièrement, que votre taiîte soit folle,... ou quelque chose de pis?
— Ah! pardon, monsieur Goefle, matante est une personne que je dois respecter, et je ne l'accuse que d'aveuglement et de prévention.
— Aveuglement ou prévention, peu m'importe à moi ! Ce que je vois clairement, c'est qu'elle veut forcer votre inclination.
— Oh ! cela, assurément, car j'ai hQrreur du baron! Elle ne vous l'avait^ donc pas dit?
— Tout au contraire! Je croyais v
— Oh ! monsieur Goefle; pouviez- vous croire qu'à mon âge j'eusse le moindre goût pour un homme de cinquwte-cinq ans?
— Âh ! oui-dà ! Il a cinquante-cinq ans par^dessus le marché, le personnage à qui l'on vous destine?
— Vous faites semblant d'en douter, monsieur Goefle ! Vous savez pourtant bien son âge, vous qui êtes son conseil, et l'on dit même son ami dévoué,...
"" mais je n'en crois rien.
— Oh! parbleu, vous avez bien raison. Je veux être pendu si je me soucie de lui! Mais comment l'appelez-vous, ce monsieur-là?
— Le baron? Vous ne savez donc pas de qui je vous parle?
— Non, sans doute ; il y a tant de barons dans ce monde !
— Mais ma tante vous a bien dit....
— Votre tante, votre tante!... Est-ce que je sais ce qu'elle dit, votre tante ? Elle ne le sait peut-être pas elle-même !
— Hélas ! pardonnez-moi : elle ne le sait que trop! c'est une volonté de fer. Il est impossible
qu'elle ne yôus ait pâs fait part de ses* projets sur moi , puisqu'elle prétend que vous les approuvez?.
— Moi , approuver qu'une . charmante enfant comme vous soit sacnâée à un barbon ?
— Ah ! vous voyez bien que vous savez l'âge du baron!
— Mais de quelbaron encore une fois ?
— De quelbaron? Faut-il vous nommer l'homme de neige ?
— Ahl oui-dà! il s'agit de l'homme de neige?
Eh bien ! j'avoue que je n'en suis pas plus avancé.
— Gomment) monsieur Goefle, vous ignorez le surnom du plus puissant, du plus riche, en môme temps du plus méchant, du plus haïssable de vos clients, le baron Olaûs de Waldemora 1
— Quoil le propriétaire de ce château?
— Et du château neuf, sur l'autre rive du lac, et de je ne sais combien de mines de fer, de plomb ou d'alun, et de plusieurs vallées, forêts et montagnes, sans compter les champs, les bestiaux, les fermes et les lacs; le seigneur enfin d'un bon dixième de la province de Dalécarlie ! Voilà les raisons que ma tante me donne du matin au soir pour me faire oublier qu'il est vieux, triste, malade, et peut-être chargé de crimes !
— Tudieul s'écria Gristiano tout étonné, voilà un aimable personnage chez qui je me trouve I
-— Vous VOUS moquez de moi, monsieur Goefle ! vous ne croyez pas au crime !,.. C'était donc pour me railler que vous disie2;,tout à rheui*e,..;
— Ce que je disais tout à l'heure, je suis prêt à le redire; seulement je voudrais savoir de quel crime vous accusez mon hôte.
— Je ne l'accuse pas; c'est la rumeur publique qui m'a habituée à voir en lui l'assassin de son père, de son frère, et même celui de sa belle-sœur, la malheureuse Hilda !
— Comment ! rien que ça !
— Mais vous savez bien qu'on le dit, monsieur Goefle; n'aveat-vous pas été chargé dans le temps?,.. Non, je me trompe, c'est votre père qui a dû être l'avocat du baron Ohtis dans ce temps-là. Le baron a produit je ne sais quels actes.... On n*a rien pu prouver contre lui ; mais jamais on n'a su la vérité et jamais on ne la saura, à moins que les morts ne sortent du tombeau pour la dire.
— Cela s'est vu quelquefois, répondit Cristiano en souriant.
— Vraiment vous croyez....
— C'est une manière de dire qui appartient au vocabulaire de ma profession; vous savez, quand une preuve inattendue, une lettre perdue, une parole oubliée....
— Oiy, je sais, mais on n'a rien retrouvé, et depuis quinze ou vingt ans, le silence et l'oubli se sont
faits. Le baron Olaûs, soupçonné et haï d*abord, est venu à bout de se faire craindre, et tout est dit. A présent, il pousse la confiance et la présomption jusqu'à vouloir se remarier. Ah ! que Dieu mç préserve d'être l'objet de ses poursuites ! Il a, dit-on, beaucoup aimé sa femme ; mais quant à la baronne Hilda, on croit généralement....
— Que croit-on î
•^ Je vois que ces histoires de paysans n'ont pas été jusqu'à vous, monsieur Goefle, ou bien vous en riez, puisque, vous voilà installé tranquillement dans cette chambre.
. — En effet, il y a quelque histoire là-dessous, répondit Cristiano, frappé d'un souvenir récent. Les gens de la ferme me disaient ce soir : Allez-y et racontez-nous demain comment la nuit se sera passée ! Il y a donc un lutin, un revenant,.,.
— Il faut croire que, fantôme ou réalité, il y a quelque chose d'étrange, car maître Stenson luimême y croit, et le baron peut-être aussi, car depuis la mort de sa belle-sœur il n'y a, dit-on, jamais remis les pieds, et même il a fait murer une certaine porte.,..
— Par ici, dit Cristiano en montrant le haut de l'escalier.
— C'est possible, je n^ sais pas, répondit Marguerite. Tout cela est très-mystérieux, et je vous croyais au courant de choses que j'ignore. Je ne crois pas
aux revenants !.., pourtant je ne voudrais pas en voir, et rien au monde ne me déciderait à faire ce que vous faites en voulant dormir ici. Quant au baron, que l'histoire du diamant soit vraie ou fausse....
— Ah ! ah ! encore une histoire ?
— Celle-là est la moins vraisemblable de toutes, j'en conviens, et je ne peux pas m'empècher de rire en vous la répétant. On raconte dans les chaumières des environs que par amour pour sa femme, qui était aussi méchante que lui, il a confié son corps à un alchimiste, qui l'a fait réduire dans un alambic, et qu'il en est résulté un gros diamant noir. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il porte au doigt une bague étrange que je ne peux pas regarder sans terreur et sans 4égoût.
— Ce qui est bien la preuve ! dit Cristiano en riant ; mais jugez donc si un pareil sort vous était réservé ! Je sais bien qu'il ne pourrait sortir de l'alambic où vous cuiriez qu'un joli diamant rose de la plus belle eau ; mais ce n'en serait pas plus gai pour vous, et je vous conseille de ne pas vous exposer à la cristallisation. »
Marguerite éclata de rire ; les échos de l'antique salle répétèrent ce rire frais et enfantin d'une façon si mystérieuse, qu'elle eut peur tout à coup, et, redevenant triste, elle dit d'un ton découragé :
« Allons, c'en est fait, je le vois, monsieur Goefle,
VOUS êtes un homme aimable et spirituel, on me l'avait bien dit : mais en espérant que vous penseriez . comme moi, et que vous seriez mon appui et mon sauveur, je m'étais bien trompée. Vous pensez comme ma tante, vous traitez de rêverie tout ce que je viens de Vous dire, et vous repoussez la plainte de mon pauvre cœur ! Que Dieu me prenne en pitié, je n'ai plus d*espoir qu'en lui !
— Ah çà, voyons ! répliqua Cristiano, ému de voir de grosses larmes couler sur ces joues si fraîches et tout à l'heure si riantes. Vous ne comptez donc pas sur vous-même? Que venez-vous me raconter là ? Vous m'annonciez une confession délicate, et tout se borne à m'apprendre qu'on vous présente un parti qui ne vous convient pas et un futur qui vous est antipathique. Je m'imaginais recevoir la confidence d'un amour.... ne rougissez pas pour cela! Un amour peut être pur et légitime, quaiid même il n'est pas autorisé par l'ambition des grands parents. Un père, une mère peuvent se tromper, mais il est pénible de combattre leur influence. Vous, vous êtes orpheline?... Ouij puisque vous dépendez d'une vieille tante.... Je l'appelle vieille, et vous secouez la tête ! Mettons qu'elle soit jeune.... Elle en a sans doute la prétention ! Moi, je ne m*y connais plus apparemment! Je la croyais vieille. Si elle ne l'est pas, raison de plus pour l'envoyer.... je neveux pas dire promener, mais faire de meilleures réflexions^-
tandis g[ue vous demanderez conseil à quelque vieil ami, à M. Goefle.... c'est-à-dire à moi, enfin à quelqu'un qui puisse vous faire épouser l'heureux mortel que vous préférez.
— Mais je vous jure, mon cher monsieur Goefle, répondit Marguerite, que jen'aime personne. Dieu! il ne me manquerait plus que cela pour être à plaindre! C'est bien assez de haïr quelqu'un et d'êlre obligée de souffrir ses assiduités.
—Vous n'êtes pas sincère, ma chère enfant, reprit Cristiano, qui arrivait à jouer avec conviction et une sorte de vraisemblance le personnage de M. Goefle : vous craignez que je ne redise vos confidences à la comtesse, ma cliente !
— Non, cher monsieur Goefle, non! Je sais que vous êtes plus qu'un homme d'honneuTi vous êtes un homme de bien. Tout le monde vous considère, et le baron lui-même, qui pense mal de tout le monde, n'ose parler mal de vous. J'ai tant d'estime et de confiance en vous, que je guettais votre arrivée ici, et il faut que je vous dise comment l'idée de vous voir m'est venue : ce sera vous dire en deux mots mon histpire, que ma tante ne vous a peut-être pas racontée bien exactement.
«J'ai été élevée au château deDalby (dans le Wœrmland, à une vingtaine de lieues d'ici), sous les yeux de ma tutrice, la comtesse Elfride d'EIvéda, sœur de mon père. Quand je dis sous ses yeux.... Ma. tante
aime le inonde et ]a politique. Elle suit la cour à Stockholm, et les affaires de la diète l'intéressent plus que moi, qui, depuis ma naissance, vis dans un assez triste manoir avec une gouvernante française, Mlle Potin. Celle-ci heureusement est très-douce et m'aime beaucoup. Ma tante vient, deux fois par an, voir si j'ai grandi, si je parle bien français et russe, si je ne manque de rien, et si le rigide pasteur de notre église veille bien à ce que nous ne recevions jamais d'autre visite que la sienne et celle de sa famille.
— Et ce n'est pas gai?
— Non, mais j'aurais tort de me trouver malheureuse. Je travaille beaucoup avec ma gouvernante, je suis assez riche et ma tante est assez généreuse pour que je ne souffre d'aucune privation ; puis Mlle Potin est aimable, et quand nous nous ennuyons, nous lisons des romans,... oh! des romans très-honnêtes et très-beaux, qui nous font oublier notre solitude et nous montrent toujours le crime puni et la vertu récompensée !
— Comptez là-dessus !... C'est égal, il n'y a pas de mal à le croire et à se conduire en conséquence.... Mais dans cette solitude et à travers ces pages de roman aucun joli garçon ne s'est glissé dans la maison ou dans la cervelle, en dépit du pasteur et de la tante?
• — Non ! jamais, je vous le jure, monsieur Goefle, I ô
répondit Marguerite avec candeur. Cependant je peux bien vous dire que mon esprit s'était formé une certaine image du mari que ma tante m'a tout à coup annoncé il y a huit jours, et que, quand elle m'a montré M. le baron Olaûs de Waldemora en me disant : « C'est lui , soyez aimable I » je l'ai trouvé si différent de mon rêve, que je n'ai pas été aimable du tout.
— Je le conçois. Alors votre tante. .. .
— S'est moquée de moi. Vous êtes une sotte, m'at-elle dit. Une fille bien née ne doit jamais se mettre l'idée de l'amour en tète. On ne se marie pas pour aimer, mais pour être une grande dame . J'entends que vous soyez baronne de Waldemora, ou bien je vous jure que vous resterez prisonnière toute votre vie dans ce château, sans voir âme qui vive. Je ferai plus, je chasserai Mlle Potin, qui a la mine de vous donner de mauvais conseils. Décidez-vous ; je vous donne un mois. Le baron nous invite & aller passer les fêtes de Noël * dans sa riche résidence en Dalécarlie. On s'y amusera beaucoup. Ce ne seront que chasses, bals et spectacles. Vous prendrez là une idée de sa richesse, de son crédit, de son autorité, et vous reconnaîtrez que vous ne pouvez jamais espérer un mariage plus brillant et plus honorable.
1. Les fêtes de Noël en Suède et en Norvège durent du 24 dé* cembie au 6 janvier.
— Alors..., VOUS avez dit oui?
— J'ai dit : Oui, allons en Dalécarlie, puisque vous me donnez un mois de réflexion. Je n'étais pas. f&chée de voir un pays nouveau, des fêtes, des figures humaines enfin. Seulement, depuis huit jours que nous sommes dans ce pays, je vous jure, monsieur Goefle, que je trouve le baron encore plus désagréable qu'il ne m'avait semblé le premier jour.
— Mais vous allez rencontrer chez le baron,... si ce n'est déjà fait, quelque personnage moins fâcheux , à qui vous ouvrirez votre . cœur, comme vous le faites en cet instant, et qui vous donnera l'espoir du bonheur et le courage de la résistance, bien mieux que ne sauraient le faire les conseils d'un vieux avocat !
— Non, monsieur Goefle, je n'ouvrirai mon cœur à personne qu'à vous, et je ne prendrai certainement aucune confiance dans les personnes que je pourrai rencontrer au château de Waldemora. Je vois très^bien que le baron les a habilement choisies parmi des obligés ou des ambitieux qui le craignent ou le flattent, et tous ces gens-là, sauf quelques personnes excellentes qui ne me font pas la cour^ se courbent devant moi comme si j'étais déjà la femme de leur patron ! Je ne sens que du mépris et de l'é* loignement pour ces courtisans de province, tandis que j'ai foi en vous» monsieur Goefle ! Vous Êtes
rhomme d'affaires du baron, mais vous n'êtes pas son homme lige. Votre fierté et l'indépendance de votre caractère sont bien connues. Vous voyez ! ma tante n'avait pas réussi à me tromper. Elle me disait que vous approuviez toutes ses idées, et je pouvais m'attendre à trouver en vous un persécuteur plein d'ironie et de mépris pour mes rêves romanesques ; mais le frère de Mlle Potin, qui est gouverneur dans une famille de votre province, vous connaissait particulièrement. Vous savez bien, M. Jacques Potin, à qui vous avez rendu des services....
— Oui, oui, un charmant garçon !
— Charmant, non 1 II est bossu !
— Charmant au moral ! La bosse n'y fait rien.
— C'est vrai, c'est un homme distingué, qui nous a dit de vous tant de bien, que j'ai résolu de vous voir en cachette de ma tante. Mlle Potin, qui s'enquiert adroitement de toutes choses, a su le jour et l'heure auxquels vous étiez attendu au château neuf. Elle a guetté votre arrivée, elle a su que, trouvant trop de monde au château neuf, vous alliez prendre gîte au Stollborg. Elle m'a avertie du regard comme j'achevais ma toilette de bal sous les yeux de ma tante. Alors ma tante ayant à s'habiller elle-même, ce qui prend toujours deux heures au moins, est passée dans son appartement, Mlle Potin est restée dans le mien, afin d'inventer des prétextes pour me dispenser de paraître devant la comtesse au cas où
celle-ci me demanderait. Je laie suis glissée par un escalier dérobé jusqu'au bord du lac, où Potin avait dit à mon fidèle Péterson de m'attendre avec le traîneau, et me voilà ! Mais; écoutez ! Il me semble que les fanfares du château neuf annoncent l'ouverture du bal. Il faut que je me sauve bien vite ! Et puis ce pauvre cocher qui se gèle à m'attendre ! Adieu M. Goefle ; voulez- vous me permettre de revenir demain, dans la journée, pendant que ma tante dormira ? car elle danse et se fatigue beaucoup au bal, et je pourrai fort bien venir en me promenant avec ma gouvernante.
— D'ailleurs, si la tante se fâchait, répondit Cristiano avec un accent un peu plus jeune qu'il n'eût fallu, vous pourrez fort bien lui dire que je vou^ prêche dans son sens.
— Non, dit Marguerite, avertie par une méfiance instinctive plutôt que raisonnée ; je ne voudrais pas me moquer d'elle, et peut-être ferai-je aussi bien de ne pas revenir. Si vous me promettez tout de suite de la faire renoncer à cet odieux mariage, il n'est pas nécessaire que je vous importune de mes inquiétudes»
— Je vous jure de m'intéresser à vous comme à ma propre fille, reprit Cristiano en s'observant davantage ; mais il est nécessaire que vous me teniez au courant de l'effet de mes soins.
— Alors je reviendrai. Comme vous êtes bon,
monsieur Goefle, et quelle reconnaissance je vous dois ! Oh I j'avais bien raison de me dire que vous seriez mon bon ange. »
£n parlant ainsi avec effusion, Marguerite s'était levée, et tendait ses petites mains au prétendu vieillard, qui les baisa le plus respectueusement qu'il put, et qui contempla un instant la ravissante petite comtesse dans sa robe de satin rose p&le, garnie de grèbe. Il l'aida paternellement à agrafer sa pelisse d'hermine, à remettre le capuchon sans écraser les rubans et les fleurs de sa coiffure; puis il lui offrit le bras jusqu'à son traîneau, où elle disparut dans les coussins d'édredon comme un cygne dans son nid.
Le traîneau s'envola, sillonnant la glace d'une traînée Imnineuse, et il avait disparu derrière les rochers du rivage avant que Cristiano, debout sur ceux du StoUborg , eût songé au froid qui le coupait en deux , et à la faim qui le coupait en quatre.
C'est que, sans parler d'une émotion assez vivo dont il ne cherchait pas à se rendre compte, le jeune aventurier était retenu par un spectacle admirable. La bourrasque, complètement apaisée, avait fait place à cette bise du Nord qui, au contraire de celle de nos climats, souffle de l'ouest, et balaye le ciel en peu d'instants. Les étoiles brillaient comme jamais, dans les contrées méridionales, Cristiano
ne les avait vues briller. C'étaient littéralement des soleils, et la lune, elle-même, à mesure que son croissant montait dans l'atmosphère épurée, prenait l'éclat stellaire que ne se permettent point chez nous les simples planètes. La nuit, déjà si claire, s'éclairait encore du reflet des neiges et des glaces, et les masses du paysage se découpaient dans cet air transparent comme dans un crépuscule argenté.
Ces masses étaient grandioses. Des montagnes granitiques à formes anguleuses, mais couvertes de neiges éternelles, enfermaient un horizon étroit, ouvert seulement en vallée vers le sud-ouest, Les plans et les détails se perdaient un peu dans la nuit; mais la forme générale du tableau était accusée par la vaste échancrure de ciel bleu que la rupture de la chaîne granitique laissait à découvert. Cristiano, qui était arrivé au Stollborg pour ainsi dire à tatons, à travers les tourbillons de neige, sut s'orienter assez bien pour comprendre qu'il y était venu par ce fond doucement ondulé; et il se rendit à peu près compte de la situation des gorges de Falun, station où il avait déjeuné le matin, tandis que M. Goefle, rapidement conduit par un vigoureux cheval, s'y était arrêté plus tard et plus longtemps.
La vallée, ou plutôt la chaîne d'étroits vallons qui conduisait de Falun au château de Waldemora, ve-
nait donc aboutir à une impasse apparente, amphithéâtre irrégulier de hautes cimes, formé par un des contre-forts de la chaîne du Sevenberg (autrement monts Sèves ou Sevons), qui sépare cette partie de la Suède centrale de la partie méridionale de la Norvège. Deux torrents impétueux descendent des hauteurs du Sevenberg, du nord-ouest au sud-est, longeant la chaîne à droite et à gauche, et se précipitant, à mesure qu'elle s'abaisse, l'un vers la Baltique, l'autre vers le lac Weher et le Kattegal. Ces deux torrents, qui peu à peu deviennent des fleuves, sont la Dala et la Klara ; nous disons le Dal et le Klar.
Le Stollborg se trouvait planté sur un tertre rocailleux, au fond d'un des petits lacs formés par le Klar, ou par un de ses impétueux affluents. Le lecteur ne tient pas à une géographie trop minutieuse ; mais nous pouvons lui décrire la localité sans trop d'erreur dans ses caractères principaux : un paysage tourmenté qui, dans la nuit transparente, brillait comme un assemblage de forteresses de cristal jetées sur des points inégaux de la façon la plus capricieuse et la plus hardie; des granits glacés enfermant les trois quarts de l'horizon, des micaschistes glacés se déchirant en formes moins grandioses et plus bizarres sur les plans moins élevés; enfin mille cascatelles glacées suspendues en aiguilles de diamant le long des roches, et se donnaçt rendez-
VOUS vers un torrent plus large, enchaîné aussi sous la glace, et comme soudé au lac, dont les bords ne se distinguaient que grâce à des talus et à des aiguilles de pierre brute sur le flanc noir desquels l'hiver n'avait pu mettre sa teinte blanche et uniforme.
On me l'avait bien dit, pensa Gristiano, que les dures nuits du Nord avaient, pour les yeux et pour l'imagination, des splendeurs inouïes. Si^je m'en retournais à Naples dire que les nuits de Naples ne parlent qu'aux sens, et que qui n'a pas vu l'hiver sur son trône de frimas ne se fait pas la moindre idée des merveilles de l'œuvre divine, je pourrais bien être honni ou lapidé. Qu'importe ? Vraiment tout est beau sous le ciel, et, pour quiconque sent cette beauté, peut-être que la dernière impression semble toujours la plus complète et la plus digne d'enthousiasme. Oui, il faut que ceci soit sublime, puisque me voilà oubliant le froid, que je croyais ne pouvoir jamais supporter, et même trouvant une sorte de plaisir à respirer cet air qui vous entre dans la poitrine comme une lame de poignard.
Certes j'irai jusqu'en Laponie, dût Puffo m'abandonner et le pauvre Jean crever sur la neige. Je veux aller voir la nuit de vingt-quatre heures et la petite lueur de midi au mois de janvier. Je n'aurai pas de succès dans ce pays-là ; mais la petite somme que je gagnerai ici me permettra de voyager en
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grand seigneur, c'est-à-dire seul et à pied, sans rien , faire que voir el sentir la fine fleur de la vie, le nouveau, c'est-à-dire le jour qui sépare le désir de la lassitude, et le rêve du souvenir.
Et le jeune homme à l'imagination avide cherchait déjà de l'œil, dans le fond du cirque des hautes montagnes, l'invisible route qu'il aurait à suivre pour monter vers le nord, ou pour passer en Norvége. Déjà il s'y voyait en rêve, suspendu au bord des abîmes et chantant quelque folle tarentelle à la grande stupéfaction des antiques échos Scandinaves, lorsque les sons d'un orchestre éloigné apportèrent à son oreille les refrains classiques d'une vieille chaconne française, probablement très-moderne chez les Dàlécarliens. C'était la musique du bal donné dans le château neuf, par le baron Olaûs de Waldemora, à ses voisins de campagne, en l'honneur de la charmante Marguerite d'Elvéda.
Cristiano rentra en lui-môme. Tout à l'heure il avait des ailes pour s'envoler au Cap-Nord ; maintenant toute sa pensée, toute son aspiration, toute sa curiosité se reportaient sur ce château illuminé qui rayonnait au bord du lac, et semblait exhaler dans l'atmosphère des bouffées de chaleur artificielle.
« Ce qu'il y a de certain, se dit-il, c'est que pour cinq cents écus (et Dieu sait pourtant si j'aurais besoin de cinq cents écus!) je ne quitterais pas cet
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étrange pays ce soir, das$é*je être transporté par les walkyries au palais de saphirs du grand Odin. Demain je reverrai cette fée blonde, cette descendante d'Harald aux beaux cheveux ! ^ Demain!... mais non, je ne la reverrai pas demain ! Ni demain, ni jamais I Dès demain, le fortuné mortel qui porte légitimement le doux nom de Goefle ira au ch&teau neuf réclamer la confiance de sa cliente, la tante Elvéda, et travailler peut-être, en véritable homme d'affaires sans entrailles, au mariage du farouche Olaûs avec la douce Marguerite ! Demain la douce Marguerite saura qu'elle a été trompée, et par qui? Oue de colère, que de mépris seront la récompense de ma bonne tenue et de mes sages conseils ! ... Mais tout cela n'empêche pas que je n'aie faim et que je ne commence à sentir la petite fraîcheur de cette nuit de décembre entre les 61* et 62« degrés de lati* tude. Ça me fait penser au temps où je me plaignais da l'hiver de Rome ! »
Gristiano reprenait le chemin de la salle de l'ourse, lorsqu'il crût devoir donner un charitable coup d'œil à son âne. C'est alors qu'il remarqua plus particulièrement le traîneau de M, Goefle remisé sous le hangar. Gomment de la vue de ce traîneau à une résolution folle l'esprit de l'aventurier passa soudainement, c'est ce que nous ne saurions bien expliquer. Ce que nous savons, c'est qu'au lieu d'aller se mettre à souper tranquillement les reins
au poêle, il m mît à contempler Thabit noir complet étalé par le docteur endroit sur le dossier d'une chaise, dans la salle de Tourse.
Gristiano aurait cru que le grave personnage imité par lui au hasard devait porter un costume suranné et tant soit peu crasseux. Loin de là ; M. Goefle, qui avait été assez joli garçon, s'habillait fort bien, était soigneux de sa personne, et tenait à honneur de montrer son jarret ferme, ainsi que sa taille, encore droite et bien prise, dans un costume sévère, mais de bon goût. Gristiano endossa l'habit, qui lui allait comme un gant; il découvrit la botte à poudre et la houppe, et jeta un léger nuage sur sa riche chevelure noire. Les bas de soie étaient un peu étroits du mollet, et les souliers à boucles un peu larges ; mais quoi ? en Dalécarlie y regardait-on de si près? Bref, en dix minutes, Gristiano se trouva habillé en honnête fils de fa* mille, professeur es n'importe quoi, étudiant ou membre de n'importe quelle Faculté savante, profession grave, mais tournure charmante et tenue irréprochable.
On devine bien que l'aventurier tira le cheval de M. Goefle de l'écurie après avoir prié Jean de ne pas trop s'ennuyer tout seul, qu'il attela le docile Loki au traîneau, alluma le fanal, et descendit comme un trait de flèche le chemin escarpé du StoUborg.
Dix minutes après, il entrait dans la cour illumi-
née du ch&teau neuf, jetait d'un air dégagé les rênes aux grands laquais galonnés accourus au bruit des clochettes de son cheval, et franchissait quatre à quatre les degrés du perron de l'opulenle résidence.
Gristiano agissait , comme on fait dans certains rêves où Ton se sent entraîné à accomplir une action invraisemblable, sans pouvoir se rendre compte de sa propre volonté. Tout n'était-il pas invraisemblable dans le milieu où il se trouvait jeté ? Ce fantastique château, appelé le château neuf par antithèse à la masure du StoUborg, mais qui datait en réalité du temps de la reine Christine, et qui, par sa richesse et son animation, semblait tombé des nues au sein d'un désert sauvage ; ces abords de roches brutes et d'eaux fougueuses qui avaient toutes les raisons du monde poiir être impraticables, mais où, grâce à l'hiver, d'élégants équipages avaient tracé sur la glace des chemins sinueux et faciles ; les cordons de lumières qui dessinaient dans la nuit la vaste enceinte des murs avec leurs tours trapues coiffées de gros bonnets de cuivre surmontés de flèches démesurées; le long corps de logis irrégulièrement flanqué de pavillons carrés, et terminé par de gigantesques
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pignons dentelés de statues et d'emblèmes ; la grande horloge du pavillon central qui sonnait dix heures du soir, heure à laquelle les ours mêmes craignent de secouer la neige où ils sont blottis, et où des hommes, les plus délicats animaux de la création» dansaient en bas de soie avec des femmes aux épaules nues ; tout dans l'âpre grandeur du site et dans la scène galante qui l'animait, jusqu'aux accords badins et précieux de cette vieille musique française qui se mariait sans façon aux aigres soupirs de la bise dans les longs corridors, était fait pour étonner la raison d'un voyageur et embrouiller les notions d'un habitant de l'Italie.
En voyant les vastes salons et la longue galerie à plafond peint de divinités mythologiques remplis de bruit et de monde, Cristiano se demanda sérieusement si ces gens-là n'étaient pas des fantômes évo-* qué$ par les sorcières de la solitude pour se moquer de lui. D'où sortaient^ils avec leurs toilettes rococo, leurs habits à paillettes et leurs dames poudrées, souriantes dans des flots de plumes et de dentelles? Le ch&teau magique n'allait-il pas disparaître d'un ooup de baguette, et ces pimpans danseurs de me* nuet et de chaconne n'allalent-ils pas s'envoler sous la forme d'aigles blancs ou de cygnes sauvages ?
Cristiano avait pourtant déjà remarqué la physionomie particulière des mœurs de la Suède : l'isole* ment aventureux des habitations, l'énprme distance
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qui les sépare des petits groupes honorés du nom de villages ; réparpillement de ces mêmes villages s'étendant quelquefois sur une surface de deux ou trois lieues et ralliés seulement par le dôme verdâtre du clocher de la paroisse ; le mépris des nobles pour le séjour des villes, attribué exclusivement aux bourgeois commerçants ; enfin la passion du désert jointe, par un bizarre contraste, à la passion d'une locomotion effrénée, en vue des réunions soudaines et en apparence impossibles. Mais Gristiano , bien qu'appelé à une fête de campagne , n'avait pas .prévu que ces instincts caractéristiques du Suédois dussent augmenter en raison de la rigueur du climat, de la longueur des nuits et de la difficulté apparente des communications. C'est pourtant là une conséquence naturelle du besoin que l'homme éprouve de vaincre la nature et de mettre à profit les compensations qu'elle lui présente. Il y avait deux mois que le baron avait fait savoir à cinquante lieues à la ronde qu'il recevrait la noblesse du pays aux fêtes de Noël. Le baron n'était estimé ni aimé de personne, et cependant, depuis quelques jours, le château était plein d'hôtes empressés, venus dé^ quatre points cardinaux, à travers les lacs, les forêts et les montagnes.
L'hospitalité est proverbiale en Dalécarlie, et, comme l'amour du désert joint à celui du plaisir, elle augmente à mesure que l'on s'enfonce dans les
régions difBciles et reculées. Gristiano, qui avait remarqué cette admirable bienveillance pour les étrangers de la part des Suédois, surtout lorsqu'on parle leur langue, avait peu songé à la difficulté de s'introduire dans une réunion où l'on n'est connu de personne, lorsqu'à cet inconvénient se joint celui de n'avoir pas été invité. Aussi eut-il un moment de réveil désagréable en voyant une espèce de maître d'hôtel qui portait Tépée venir à sa rencontre dans la salle d'entrée, et lui tendre la main d'un air affable après l'avoir respectueusement salué.
Gristiano, croyant que cette main tendue était une manière d'accueil en usage dans le pays, allait la serrer avec bienveillance, mais il s'avisa que ce pouvait être la demande de produire sa lettre d'invitation. Le personnage était vieux, laid, marqué de petite vérole, et ses yeux bridés avaient une expression de fausseté mal déguisée sous un air d'apathie doucereuse. Gristiano mit donc sa main dans la poche de sa veste, bien certain de n'y pas trouver ce qu'on lui réclamait. Il avait bien reçu la proposition de venir à Waldemora aux frais de l'amphitryon, mais non pas au même titre que les gentilshommes du pays. Aussi se préparait-il à faire la mimique de l'homme qui a oublié son passe-port, et qui se dispose à retourner le chercher, sauf à ne pas revenir, lorsque sa main rencontra dans sa poche, c'est-à-dire dans celle de M. Goefle, un papier signé
du baron et contenant une invitation en règle pour rhonorable M. Goefle et les personnes.de sa famille, conformément à la formule généralement adoptée. Cristiano, dès qu'il y eut jeté les yeux, présenta résolument la lettre d'admission, que le maître d'hôtel regarda à peine, mais qu'il lut cependant avec certitude.
« Monsieur est le parent de M, Goefle î dit-il en mettant la lettre dans une corbeille avec beaucoup d'autres.
— Parbleu ! » répondit Cristiano avec assurance.
M. Johan (tel était le nom du maître d'hôtel) salua de nouveau et alla ouvrir une porte qui donnait sur le grand escalier, par où allaient et venaient les hôtes installés au ch&teau, et par où montaient sans contrôle les voisins connus du nombreux domestique de la maison. A cette simple formalité se borna l'introduction de Cristiano, lequel avait espéré y échapper, n'ayant pas le dessein de se poser en aucune façon dans la fête, mais se livrant seulement à la^ fantaisie de la parcourir et d'y apercevoir la charmante Marguerite.
Il se trouva d'abord dans la grande galerie peinte à fresque qui traversait le principal corps de logis de part en part, et dont la décoration faisait de son mieux pour imiter le goût italien introduit en Suède par la reine Christine. Les peintures n'étaient pas bonnes, mais elles produisaient leur effet. Elles
représentaient des scènes de chasse, et si leur grand mouvement de chiens, de chevaux et d'animaux sauvages ne satisfaisait pas par le dessin le juge*ment de l'artiste, il réjouissait tlu moins la vue par -un ensemble de couleur brillant et animé.
En suivant cette galerie, Gristiano arriva au seuil d'un assez riche salon où Ton commençait à danser. L'aventurier n'avait qu'une pensée en promenant ses ^ regards sur les danseuses ; mais à son désir de voir Marguerite se joignait une secrète anxiété. Trouver le moyen de renouer avec elle la conversation du StoUborg, en substituant sa véritable personnalité ou tout au moins une personnalité nouvelle quelconque à celle qu'il avait usurpée, ne lui paraissait plus chose aussi facile qu'il se l'était imaginé en s'embarquant dans cette folle aventure. Aussi fut-il presque content de ne pas voir Marguerite dans le bal, et il profita de ce qui lui sembla être un répit pour essayer de se faire une idée du monde qui s'agitait devant ses yeux.
Il s'était attendu à des étonnements auxquels rien ne donna lieu. Au premier abord, la réunion n'avait pas le caractère particulier que son imagination s'était promis. Le siècle appartenait, à cette époque, à Voltaire, et par contre-coup à la France.. A l'exemple de presque tous les souverains de l'Europe, les hautes classes de presque toute l'Europe avaient adopté la langue et en apparence les idées
de la France philosophique et littéraire; seulement, comme le goût, la logique et le discernement ne sont jamais que le partage du petit nombre, il résultait de cet engouement pour nos idées beaucoup d'inconséquences. Ainsi les usages et les mœurs se ressentaient beaucoup plus souvent de la corruption et de la mollesse de Versailles que des studieux loisirs de Ferney. La France était une mode, tout comme la philosophie. Arts, costumes, monuments, bouton, manière d'être ou de paraître, tout était une copie plus ou moins réussie de la France dans ce qu'elle avait à ce moment de bon et de mauvais , de splendide et de mesquin , de prospère et de fâcheux. C'était une de ces époques caractéristiques où le progrès et la décadence semblent se donner la main, en attendant qu'ils s'étreîgnent pour s'étouffer mutuellement.
L'intérieur du baron Olaûs n'était que la copie un peu arriérée d'une réunion française au xvin» siècle, et cependant le baron haïssait la France, et intriguait dans le sens de la politique russe ; mais en Russie on singeait aussi la France, on parlait français : on avait à la cour les moeurs farouches et sanglantes de la barbarie, tout en s'essayant aux manières galantes et à l'esprit léger de notre civilisation. Le baron Olatis suivait donc le courant irrésistible de l'époque. Plus tard, nous saurons son histoire. Revenons à Cristiano.
Quand il eut bien regardé les toilettes des femmes, qui lui parurent n'être que de quelques années en retard sur celles des dames françaises, et leurs figures, qui, sans être toutes belles et jeunes, avaient généralement une expression de douceur ou d'intelligence, il chercha à reconnaître, c'est-à-dire à deviner parmi les hommes la tournure et la physionomie du maître de la maison. Près du lieu d'où il observait toutes choses sans se mettre en évidence, deux hommes causaient à voix basse en lui tournant le dos. Involontairement Gristiano suivit leur conversation, bien qu'il n'y prit aucun intérêt personnel.
Ces deux hommes parlaient français, l'un avec l'accent russe, l'autre avec l'accent suédois. La langue des cours et de la diplomatie était apparemment nécessaire à l'échange de leurs idées.
c Bah ! disait le Suédois, je ne suis pas plus bon" net que chapeau^ bien que Ton me mette à la tête d'une certaine fraction des plus épais bonnets de coton de la diète. Au fond, je me moque de touteis ces puérilités, et vous connaîtriez mal la Suède, si vous faisiez pluî de cas des uns que des autres.
— Je le sais, répondit le Russe : les voix sont au plus offrant.
— Offrez donc! Vous n'avez pas .d'autre politique à suivre. Elle est simple, et elle vous est facile, à vous qui avez un gouvernement riche. Quant à moi.
je vous suis tout acquis, sans vous rien demander ; c'est une affaire de conviction.
— Je vois que vous n'êtes pas de ces patriotes de l'âge d'or qui rêvent l'union Scandinave, et qu'on s'entendra toujours avec vous. La tsarine compte sur vous ; mais n'espérez pas vous soustraire à ses libéralités : elle n'accepte aucun service qu'elle ne récompense magnifiquement.
— Je le sais, reprit le Suédois avec un cybisme qui frappa Cristiano ; j'en ai fait l'expérience. Vive la grande Catherine ! "qu'elle nous mette dans sa poche, ce n'est pas moi qui m'y opposerai. Qu'elle nous débarrasse surtout des folles notions de droit et de liberté des paysans, qui sont notre fléau! Qu'elle donne un peu de knout à la bourgeoisie et pas mal de Sibérie à bon nombre de nobles qui veulent faire à leur tête ! Quant à notre bonhomme de roi, (Ju'on lui rende son évêché, et surtout qu'on lui ôte sa femme, et il n'aura pas à se plaindre.
*-* Parlez moins haut, reprit le Russe; peut^lre nous écoute-t-on sans en avoir l'air.
— Ne craignez donc rien ! Tout le monde fait semblant de savoir le français, niais il n'y a pas ici dix personnes sur cent qui l'entendent. D'ailleurs, ce que je vous dis là , j'ai coutume de le dire sans me gêner. Il y a longtemps que j'ai découvert que la meilleure politique était de faire craindre son opinion; Quant à moi, je crie sur les toits que
la Suède est finie. Que ceux qui le trouvent mauvais me prouvent le contraire ! »
Cristiano, bien qu'il n'appartint à aucune nation, ne sachant rien de son pays et de sa famille, se sentit indigné d'entendre un Suédois vendre sa part de nationalité avec cette impudence, et il chercha à voir les traits de l'homme qui parlait de la sorte ; mais son attention fut détournée par le passage bruyant et incommode d'une figure hétéroclite qui allait de groupe en groupe avec l'activité d'un homme soigneux de faire les honneurs de la fête. Ce personnage était vêtu d'un habit rouge trèsvoyant et très-richement brodé, et décoré de l'ordre suédois de l'Ëtoile polaire. Sa colfiure, beaucoup trop élevée pour l'époque , affectait une frisure triomphante de fort mauvais goût, et ses énormes manchettes de superbe dentelle affichaient plus de luxe que de propreté. Du reste, il était vietix, disgracieux, pétulant, bizarre, un peu bossij, très^boiteux et tout à fait louche. Cristiano conclut de ce dernier trait qu'il avait le regard fourbe, et qu'un si malplaisant original ne pouvait être que l'absurde et odieux prétendant à la main de Marguerite.
Pour n'avoir point à se présenter à lui et à sou* tenir l'usurpation de parenté avec M; Goefle (liberté qu'il s'était permise sans remords et sans dangei* vis^-vis du maître d'hôtel), Cristiano s'éloigna dis-
' crètemeiit, résolu & errer de salle en salle jusqu'à ce qu'il eût aperçu la jeune comtesse, dût-il se retirer aussitôt après, sans avoir pu lui adresser la parole. Il lui sembla bien avoir été regardé avec une certaine attention par le châtelain bossu; mais, par une savante manœuvre à travers les personnes qui causaient debout près des portes, il se flatta d'7 échapper à temps.
Il se promena quelques instants, je ne dirai pas dans la foule (le local était plus vaste que les hôtes n'étaient nombreux), mais à travers des scènes assez animées, qu'il n'eut pas le loisir d'observer beaucoup. Craignant d'être interrogé avant d'avoir pu joindre celle qu'il cherchait, il passait d'un air affairé et d'autant plus fier qu'il sentait l'audace près de lui manquer. Et cependant, soit curiosité pour un hôte que personne ne connaissait, soit sympathie pour sa belle prestance et sa figure remarquable, dans tous les groupes qu'il côtoyait, il se trouvait des gens disposés à l'aborder ou à bien accueillir ses avances; mais Gristiano éprouvait une sorte de vertige qui lui faisait interpréter en sens contraire les regards affables et les sourires bienveillants dont il était le but. Il passait donc vite, feignant de chercher ouvertement quelqu'un, et saluant avec une grâce aisée, qui ne lui coûtait rien, les gens qui se dérangeaient devant lui, mais sans trop oser les regarder.
Enfin il aperçut, en revenant dans ]a galerie dite des Chasses, deux femmes qu'il reconnut aussitôt, Tune pour celle qu'il avait vue au StoUborg une heure auparavant, l'autre pour sa gouvernante; cette supposition était assez bien fondée sur la toilette modeste, l'air timide et fin, et je ne sais quoi de français répandu dans l'aspect 4e Mlle Potin. Ceci était la première partie de l'épisode romanesque arrangé dans la tète de Cristiano. Il était au bal, il n'avait pas rencontré d'obstacle à son admission, il s'était préservé du regard et des questions du maître de la maison, et il trouvait enfin Marguerite sous la tutelle bénévole de sa confidente. Ce n'était pas tout. Il s'agissait d'aborder la jeune comtesse ou d'attirer son attention, et de nouer sur nouveaux frais connaissance avec elle.
La seconde partie du roman débuta d'une façon très-inquiétante. Au moment où Cristiano guettait le regard de Marguerile, regard sur lequel il comptait pour trouver l'inspiration, il sentit un pas inégal qui t&chait d'emboîter le sien, et une voix claire et criarde, partant de derrière lui, l'arrêta net par ces paroles :
€ Monsieur ! monsieur l'étranger ! où courez-vous ainsi? »
L'aventurier se retourna et se vit nez à nez avec le vieillard louche et contrefait qu'il avait cru si bien éviter. Je dis nez à nez, car le boiteux, s'étant
lancé à sa poursuite, ne put changer son allure aussi vite que lui, et faillit tomber dans ses bras. Gristiano pouvait fuir, mais c'eût été tout compromettre ; il paya d*audace et répondit :
c Je vous demande mille pardons, monsieur le baron, c*esr précisément vous que je cherchais.
•— Ah oui! dit le boiteux en lui tendant la main avec une soudaine cordialité ; je m'en doutais bien. J'avais remarqué votre figure parmi toutes les autres , je m'étais dit : voilà un homme instruit, quelque voyageur savant, un homme sérieux, une intelligence enfiïi, et certainement je suis le pôle que cherche l'aimant. Eh bien! me voilà, c'est moi. Je suis tout à vous et avfc plaisir. J'aime la jeu* nesse studieuse, et vous pouvez me faire toutes les questions dont vous souhaitez la solution. »
Il y avait tant de candeur et de bonhomie dans la figure riante et le langage vaniteux du vieillard, que Gristiano accusa intérieurement Marguerite d'injustice à son égards  coup sûr, c'était là un fiancé burlesque et impossible; mais c'était le meilleur homme du monde, incapable de donner une chiquenaude à un enfant, et si un de ses yeux errait, vague et comme ébloui, sur les parois de la salle, l'autre regardait son interlocuteur d'une façon si franche et si paternelle, que toute accusation de férocité devenait une rêverie.
t Je suis confus de vos bontés» monsieur le ba*
ron, répondit Gristiano, rassuré jusqu'à l'ironie. Je savais bien que vous étiez versé dans les sciences, et c'est pour cela qu'ayant moi* même quelques faibles notions....
— Vous vouliez me demander des conseils, une direction peut-être.... Ah! mon cher enfant, en toutes choses, la métliode.... Mais je ne veux pas vous tenir debout au milieu de ces gens frivoles qui vont et viennent, asseyons-nous là^ tenez. Personne ne nous dérangera, et, pour peu que le cœur vous en dise, nous causerons toute la nuit. Quand il s'agit de science, je ne connais ni fatigue, ni faim, ni sommeil. Vous êtes comme ça, je parie ? Ah I c'est que, voyez- vous, il faut être comme ça, ou ne pas se mêler de devenir savant I
-- Hélas! pensa Gristiano, je suis tombé au fond d'un puits de science, et me voilà comlamné aux mines, jeparie, ni plus moins qu'un exilé en Sibérie I »
Cette découverte était d'autant plus cruelle que Marguerite avait passé, et qu'elle était déjà au bout de la galerie, causant avec ceux et celles qui ve« naient la saluer, et se dirigeant visiblement vers la salle de danse, où le baron ne paraissait nullement disposé à la rejoindre. Il s'était assis dans une des embrasures en hémicycle de la galerie, auprès d'un poêle dissimulé par des branches d'if et de houx, formant trophée avec des armes de chasse et des têtes empaillées d'animaux sauvages. -
« Je vois, dit Cristiano, qui eût bien voulu évitei en ce moment la conversation scientifique, que vous êtes universel. Il n'est question que de votre adresse à la chasse^ et je m'étonne que vous trouviez le temps. ...
— Pourquoi me supposez-vous chasseur î répondit le vieillard d'un air étonné. Ah! c'est parce que vous me croyez coupable du meurtre de ces bétes , dont les tètes mutilées sont là, nous regardant tristement avec leurs pauvres yeux d'émail I On vous a trompé, je n'ai chassé de ma vie. J'ai horreur des amusements qui entretiennent la férocité trop naturelle à l'homme ! C'est à l'étude des entrailles insensibles, mais fécondes, du globe que je me suis consacré.
— Pardon! monsieur le baron, je croyais....
— Mais pourquoi m'appelez-vous baron î Je ne le suis pas; il est bien vrai que le roi m'a anobli et décoré de l'Étoile polaire, en récompense de mes travaux dans les mines de Falun. J'ai été, comme vous savez sans doute, professeur de l'école de minéralogie dans cette ville; mais je n'ai pas pour cela droit à un titre, et il me suffit d'avoir quelques petits privilèges qui me soutiennent devant la caste orgueilleuse, dont, après tout, je me soucie comme de rien.
— J'ai fait quelque méprise, pensa Cristiano. Oh ! alors, il s'agit d'échapper à ce savant le plus vite possible, sauf à le retrouver plus tard. »
Mais il changea tout à coup d'idée en voyant Marguerite revenir sur ses pas et faire mine de se diriger lentement, et à travers milleinterruptions, vers le lieu où il se trouvait. Il ne songea plus dès lors qu'à se mettre au mieux avec le géologue, afin de se faire présenter par lui, s'il était possible, comme un homme distingué. Il entra donc vite en matière. Il en savait plus qu'il ne faut pour faire des questions intelligentes. Il avait traversé Falun dans la matinée, il était descendu dans la grande mine, et il avait recueilli, pour sa satisfaction personnelle, des échantillons intéressants, au grand mépris de Puffo, qui le regardait parfois comme un cerveau détraqué. Il savait bien en outre qu'il suffit, en général, d'écouter avec respect un savant vaniteux et de provoquer l'étalage de sa science pour être jugé par lui très-intelligent. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Sans songer à lui demander son nom, son pays ou sa profession, le professeur fit à Gristiano la description minutieuse du monde souterrain, à la surface duquel il ne se souciait que de lui-même, de sa réputation, de ses écrits , enfin du succès de ses observations et découvertes.
Dans tout autre moment, Gristiano l'eût écouté avec plaisir, car il voyait bien, en somme, qu'il avait affaire à un homme très-ferré sur son sujet, et il s'intéressait vivement pour son compte à toute étude
108 L*HÛMME DE NEIOE.
sérieuse de la nature; mais Marguerite approchait, et le savant, remarquant la préoccupation soudaine du jeune homme, leva son bon œil dans la même direction et s'écria ;
« Ah! voici ma fiancée 1 je ne m'étonne plus ! Parbleu ! mon cher ami, il faut que je vous présente à la plus aimable personne du royaume,
— C'est donc lui ! pensa Cristiano stupéfait : c'est décidément le baron Olaûs ! Il est fou ; mais c'est bien là le vieillard à qui cette rose des neiges doit être sacrifiée ! »
Il se confirma dans cette croyance, mais avec un étonnement nouveau, quand il vit Marguerite h&ter le pas de son côté, en disant à Mlle Potin :
« Enfin voilà mon amoureux! »
Puis elle ajouta en tendant la main au vieillard avec un sourire presque caressant :
c Mais à quoi songez-vous, monsieur, de vous ' cacher dans ce petit coin quand votre fiancée vous cherche depuis une heure !
— Vous le voyez, dit le savant avec une satisfaction naïve à Cristiano, elle me cherche, elle s'ennuie quand je ne suis pas auprès d'elle ! Que voulez-vous, ma belle amoureuse? Tout le monde veut me consulter, ce n'est pas ma faute, et voilà un charmant jeune homme, un voyageur..,, français, n'est-ce pas ? ou italien, car vous avez un tout petitaccent étranger? Permettez-moi, comtesse Margue-
rite, de vous présenter mon jeune ami, M. de,.., Gomment vous nommez- vous ?
— Christian Goefle, « dit Crîstiano avec aplomb. Ce nom usurpé, surtout cette voix et cette pro^
nonciation qu'elle avait toutes fraîches dans l'oreille firent tressaillir Marguerite.
« Vous êtes le fils de M. Gdefle? dit-elle vivement. Oh! c'est singulier comme vous lui ressem* blez!
•*-- U n'y aurait rien de singulier à se ressembler de si près, répondit le savant ; mais monsieur ne peut être que le neveu de Goefle, car Goefle ne s'est jamais marié, et par conséquent n'a pas plus d'en* fant que moi*même«
— Ce ne serait pas une raison, dit Gristiano à l'oreille du savant.
— Ah ! oui, au fait I répondit celui-ci du même ton et ^vec une naïveté incroyable, je n'y songeais pas ! ce diable de Goefle 1... Alors vous seriez un fils de la main gauche ?
— Élevé à l'étranger et arrivé tout récemment en Suède, répondit Christian, émerveillé du succès de ses inspirations.
— Bien, bien ! reprit le savant, qui écoutait fort peu tout ce qui ne le concernait pas directement, je comprends, c'est bien vu, vous êtes son neveu >•
Puis, s'adressant à Marguerite :
« Je connais parfaitement monsieur, lui dit-il, et
je VOUS le présente comme le propre neveu du bon Goefle.... que vous ne connaissez pas, mais que vous avez envie de connaître, vous le disiez ce matin.
— Et je le dis encore, s'écria Marguerite ; mais tout aussitôt elle rougit en rencontrant les yeux de Cristiano, qui lui rappelèrent par leur vivacité ceux du faux Goefle, qu'elle avait trouvés fort brillants à travers les mèches pendantes du bonnet fourré, lorsque, pour la mieux voir, il avait de temps en temps relevé involontairement les lunettes vertes du docteur.
— Et comment se fait-il, reprit le savant en s'adressant à la jeune fille sans remarquer son trouble, que vous ne soyez pas à la danse î Je croyais qu'il n'y en aurait que pour vous cette nuit, et qu'on n'aurait pas le loisir de vous dire un mot.
— Eh bien! mon cher amoureux, vous vous êtes trompé. Je ne danserai pas : je me suis tourné le pied dans l'escalier. Vous ne voyez donc pas que je suis boiteuse ?
— Non, en vérité ! C'est donc pour me ressembler? Racontez un peu à M. Goefle comment je suis devenu boiteux ; c'est une histoire épouvantable, et tout autre que moi y serait resté. Oui, monsieur, vous voyez en moi une victime de la science. »
Et, sans attendre que Marguerite prit la parole, M. Stangstadius se mit à raconter avec animation comme quoi, en se faisant descendre dans une mine.
ia corde ayant cassé, il était tombé avec le panier au fond du gouffre d'une hauteur de cinquante pieds sept pouces et cinq lignes. Il était resté évanoui six heures cinquante-trois minutes, je ne sais combien de secondes, et pendant deux mois, quatre jours et trois heures et demie, il n'avait pu faire un mouvement, n spécifia de même avec une ponctualité désespérante la mesure exacte des emplâtres dont il avait été couvert sur chaque partie endommagée de son corps, et la quantité par drachmes, grains et scrupules, des différentes drogues qu'il avait absorbées, soit en boissons, soit en frictions émollientes.
Ce récit fut très-long, bien que le bonhomme parlât vite et sans se répéter ; mais sa mémoire était un véritable fléau, qui ne lui permettait pas d'omettre la plus minime circonstance, et quand il parlait de lui-même, il ne supposait jamais que l'on pût se lasser de l'écouter.
Marguerite, qui savait par cœur le récit de l'événement, put n'y pas prêter grande attention et s'entretenir quelques moments à voix basse avec Mlle Potin. Le résultat de cette courte conférence, que Cristiano remarqua fort bien, fut bientôt visible pour lui. La bonne Potin saisit au vol le moment où le vieillard finissait son histoire et allait s'embarquer dans une autre, pour lui demander avec une insidieuse candeur l'explication d'un paragraphe
106 L'HOMME DE NEIQE.
qu'elle prétendait n'avoir pu comprendre dans son dernier ouvrage.
Gristiano admira le génie inventif de la femme en voyant avec quelle chaleur le savant s'absorba dans une discussion avec la gouvernante, tandis que les yeux de Marguerib disaient clairement au jeune homme :
« Je meurs d'envie de vous parler ! »
Il ne se le fit pas dire deux fois, et la suivit à l'autre extrémité du petit hémicycle, où elle s'assit sur une banquette, tandis que, debout auprès d'elle, en dehors de l'embrasure et dans une attitude respectueuse, il la masquait adroitement aux regards des allants et venants.
« Monsieur Christian Goefle, lui dit-elle en le regardant avec attention encore une fois, c'est étonnant comme vous ressemblez à monsieur votre oncle !
— On me l'a dit souvent, mademoiselle ; il paraît que c'est frappant I
— Je n'ai pas bien vu, et même je peux dire que je n'ai presque pas vu sa figure ; mais son accent, sa prononciation,... c'est la même chose absolument !
-— J'aurais cru pourtant avoir le timbre un peu plus frais 1 répliqua Gristiano, qui avait eu soin au Stollborg de vieillir de temps en temps ses intonations.
L'HOMMB DE NEIGE. 107
— Oui, sans doute, dit la jeune fille, il y a la différence de Tàge, quoiqu'on puisse dire que monsieur votre oncle a encore un très-bel organe. Après tout, il n'est pas bien vieux, n'est-ce pas ? Il ne m'a pas paru du tout avoir l'Age qu'on lui donne. Il â des yeux magnifiques, et il est presque ^ votre taille....
— A peu de chose près, dit Cristiano en jetant un regard involontaire sur l'habit du docteur endroit, et en se demandant si Marguerite le raillait ou l'interrogeait de bonne foi. » /
Il prit le parti de brusquer l'explication.
« Mon oncle et moi, dit-il, nous avons encore une autre ressemblance : c'est l'intérêt bien vif que nous portons à une personne de votre connaissance et le dévouement dont nous sommes animés pour elle.
— Ah ! ah ! dit la jeune fille en rougissant encore, mais avec une candeur qui dissipa les inquiétudes de Cristiano ; je vois que monsieur votre oncle est un babillard, et qu'il vous a raconté ma visite de ce soir !
— J'ignore si vous lui avez confié quelque secret ; ce qu'il m'a répété ne renferme aucun mystère dont
. vous ayez à rougir.
— Répété,... répété... .Vous étiez là, je parîe,dan8 quelque chambre ou cabinet voisin ! Vous avez tout entendu !
— Eh bien! oui, répondit Cristiano, qui vit que la confiance irait plus vite, s'il profitait de Tidée qu'on lui suggérait innocemment ; j'étais dans la^ chambre à coucher, occupé k mettre en ordre les papiers de mon oncle. Â sou insu et malgré moi, j'ai tout entendu.
— Voilà qui est agréable ! dit Marguerite un peu confuse, et cependant contente au fond du cœur sans pouvoir s'en rendre compte ; au lieu d'un confident, il se trouve que j'en ai deux !
— Vos confidences étaient celles d'un ange en apparence; mais je commence à craindre que ce ne fussent réellement celles d'un démon!
— Merci de la bonne opinion que vous avez de moi ! Peut-on savoir sur quoi vous la fondez?
—Sur une dissimulation que je ne m'explique pas. Vous avez dépeint le baron Olaûs comme un monstre au physique et au moral....
— Pardonnez-moi, monsieur ; vous avez mal entendu. Je l'ai dépeint désagréable, effrayant, je n'ai jamais dit qu'il fût laid.
, — Et pourtant vous auriez pu le dire, car il est, à franchement parler, d'une laideur accomplie.
— A cause de sa physionomie dure et froide, c'est vrai ; mais tout le monde s'accorde à dire qu'il a de ^ fort beaux traits.
— Les gens de ce pays ont une singulière manière de voir! Enfin ne disputons pas des goûts! Moi, je
vois autrement. Je le trouve la?^ et mal tourné, mais d'un aspect comique et débonnaire....
— Yous vous moquez certainement, monsieur Christian Goefle, ou il y a ici un quiproquo. Dieu me pardonne, vos yeux désignent le personnage qui est en face de nous ! Serait-il possible que, dans votre opinion, ce fût là le baron de Waldemora?
— Ne dois-je pas croire que le baron est celui qui parle de vous comme de sa fiancée, et que vous appelez gaiement votre amoureux ?»
Marguerite éclata de rire.
« Oh ! en effet, s'écria-t-çlle, si vous avez pu croire que je traitais avec cette familiarité amicale le baron Olaùs, vous devez me juger bien menteuse ou bien inconséquente ; mais, Dieu merci, je ne suis ni Tune ni l'autre. Le personnage que j'appelle par plaisanterie mon amoureux n'est autre que le docteur es sciences Stangsladius, dont il est bien impossible que vous n'ayez pas entendu parler à votre oncle.
— Le docteur Stangstadius ? répondit Christian, soulagé d'un grand déplaisir. Eh bien ! j'avoue que je ne le connais pas, même de nom. J'arrive de pays lointains où j'ai toujours vécu.
— Alors, reprit Marguerite, je m'explique comment vous ne connaissez pas le savant minéralogiste ici présent. C'est, comme vous l'avez très-bien jugé, un excellent homme, un peu violent parfois, mais sans rancune. J'ajouterai qu'il est naïf comme un
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enfant, et qu'il y a desjours oùil prendau sérieux ma passion pour lui, et cherche à s'en débarrasser en me disant qu'un homme tel que lui appartient à l'univers et ne peut se consacrer à une femme. J'ai connu ce bonhomme il y a déjà bien longtemps, lorsqu'il est venu au château où j'ai été élevée, pour faire des études dans nos terrains. Il y a passé quelques semaines, et depuis ma tante l'a autorisé à venir me voir lorsqu'il a affaire dans le pays. C'est le seul homme que je connusse ici quand j'y suis arrivée, car il faut vous dire que le baron Olaûs lui a confié des travaux à diriger dans son domaine ; mais j'aperçois ma tante, qui me cherche et qui va me gronder, vous allez voir !
— Voulez-vous l'éviter ? Passez entre la muraille et ce trophée de chasse.
— Il faudrait que Potin y passât aussi, et nous ne pourrons jamais persuader à M. Stangstadius de ne pas nous trahir. Hélas 1 ma tante va me tourmenter pour que je danse avec le baron, mais je m'obstinerai à être boiteuse, bien que je le sois si peu que je ne m'en aperçois pas.
— Vous ne l'êtes pas du tout, j'espère?
— Si fait. J'ai eu le bonheur de tomber devant elle, tout à l'heure, dans l'escalier. J'ai eu, pour tout de bon, un peu de douleur à la cheville, et j'ai fait pas mal de grimaces pour prouver qu'il m'était im* possible d'ouvrir la danse noble avec le maître de la
maison. Hà tante a dû me remplacer, et voilà, pourquoi je suis ici ; mais c'est fini : elle arrive ! »
En efifet la comtesse Elfride d'Elvéda s'approchait, et Gristiano dut s'éloigner un peu de Marguerite, auprès de laquelle il s'était assis.
La comtesse était une petite femme grasse, fraîche, vive, décidée^ à peine âgée de trente-cinq aiis, trèscoquette, mais moins par galanterie que par esprit d'intrigue. Elle était un des plus ardents bonnets dé la Suède, c'est-à-dire qu'elle travaillait pour la Russie contre la France, dont les partisans prenaient le titre de chapeaux j et pour la noblesse et le clergé luthérien contre la royauté, qui naturellement cherchait son appui dans les autres ordres de l'État, les bourgeois et les paysans. Elle avait été jolie et elle l'était encore assez, son esprit et son crédit aidant, pour faire des conquêtes ; mais sa manière d'être, tour à tour hautaine et familière, déplut à Gristiano. Dès le premier coup d'oeil, il lui trouva un air de duplicité et d'obstination qui lui parut de mauvais augure pour l'avenir de Marguerite.
« Eh bien! dit-elle à celle-ci d'un ton aigre et bref, que faites-vous là, contre ce poêle, comme si vous étiez gelée? Venez, j'ai à vous parler.
— Oui, ma tante, répondit la rusée Marguerite en feignant de se lever avec effort; mais c'est qu'en vérité je souffre beaucoup de ce pied ! Ne pouvant danser, j'avais froid dans le grand salon.
— Mais avec qui donc causiez- vous ici? lui demanda la comtesse en regardant Gristiano, qui s*était rapproché de M. Stangstadius.
— Avec le neveu de votre ami M. Goefle, qui vient de m'être présenté par M. Stangstadius. Vous le présenterai-je, matante? »
Gristiano , qui n*écoutait pas le savant , entendit fort bien la réponse de Marguerite, et, résolu à tout risquer pour prolonger ses rapports avec la nièce, il vint de lui-même saluer la tante d'une façon si gracieusement respectueuse, qu'elle fut frappée de sa bonne mine. Il faut croire qu'elle avait un grand besoin de M. Goefle, car, en dépit du nom roturier que s'attribuait Gristiano, elle lui fit aussi bon accueil que s'il eût appartenu à une des grandes familles du pays. Puis M. Stangstadius ayant affirmé qu'il était un garçon de mérite :
c Je suis charmée de faire connaissance avec vous, lui dit-elle, et j'en veux à M. Goefle de ne s'être jamais vanté devant moi d'un neveu qui lui fait honneur. Vous vous occupez donc de science, comme notre illustre ami Stangstadius? G'est fort bien vu. G'est une des belles carrières que peut choisir un jeune homme. Par la science, on arrive même à la plus agréable position qu'il y ait dans le monde, c'est-à-dire à une considération que l'on n'est pas forcé d'acheter par des sacrifices.
— Je vois, reprit Cristiano, qu'il en est ainsi
en Suède, soit dit à la louange de ce noble pays; mais en Italie, où j'ai été élevé, et même en France, où j'ai demeuré quelque temps, les savants sont généralement pauvres et faiblement encouragés, quand ils ne sont pas persécutés par le fanatisme religieux. »
Cette réponse transporta de joie le géologue, qui avait un grand amour-propre national, et plut infiniment à la comtesse, qui dédaignait la France.
« Vous avez bien raison, dit-elle, et je ne comprends pas votre oncle de vous avoir fait élever ailleurs que dans votre pays, où le sort des étudiants est si honorable et si heureux.
— Il tenait, répondit à tout hasard Cristiano, à ce que je pusse parler les langues étrangères avec facilité; mais en cela je pense qu'il n'était pas besoin de m'envoyer si loin, car je me suis aperçu qu'ici on parlait français comme en France.
— Ceci est une politesse dont nous vous remercions, dit la comtesse ; mais vous nous flattez. Nous ne le parlons probablement pas aussi bien que vous. Quant à l'italien, nous le parlons encore moins bien, quoiqu'il entre dans notre éducation, pour peu qu'elle ait été soignée. Vous le parlerez avec ma nièce, et, si elle l'estropie, moquez-vous d'elle, je vous prie ; mais d'où vient que M. Goefle tenait tant aux langues vivantes? Est-ce qu'il vous destine à la carrière diplomatique?
— • Peuti-ètre, madame la comtesse ; je ne sais pas encore bien ses intentions.
— Pi î pouah ! s'écria le géologue.
-^Doucement, cher savant, reprit la comtesse. Il
y a beaucoup à faire aussi de ce côté-là. Toutes les carrières sont belles quand on sait y marcher.
— Si Mme la cointesse daignait me conseiller, reprit Cristiano, je m'estimerais très-heureux de lui devoir une bonne inspiration !
— Eh bien! je ne demande pas mieux, réponditelle en affectant une aimable bonhomie ; nous causerons ensemble, et je m'intéresserai à vous, d'autant plus que vous avez tout ce qu'il faut pour réussir
dans le monde. Suivez-nous donc à la salle de danse.
Je voudrais absolument décider ma nièce à danser au moins un menuet; ce n'est pas fatigant, et son refus paraîtrait fort maussade. Vous entendez, Marguerite! Il faut faire comme tout le monde.
— Mais, ma tante, dit Marguerite, tout le monde n'a pas mal au pied !
— Dans le monde, ma chère enfant, reprit la comtesse, et je dis cela aussi pour vous, monsieur Goefle, il faut n'avoir jamais d'empêchement quand il s'agit d'être agréable ou convenable. Retenez bien ceci, qu'on ne manque jamais sa destinée que par sa propre faute. Il faut avoir une volonté de fer, surmonter le froid et le chaud, la soif et la faim, les grandes souffrances aussi bien que les petits
bobos. Le monde n*est pas, comme se Timagine la jeunesse, un palais de fées où l'on vit pour son plaisir. C'est tout au contraire un lieu d'épreuves où tous les besoins, tous les désirs, toutes les répugnances doivent être surmontés avec un véritable stoïcisme..,, quand on a un butl et quiconque n'a pas de but n'est qu'un sot personnage. Demandez à votre amoureuXy Marguerite, s'il pense à ses petites aises, et s'il craint de se faire du mal quand il descend dans un gouffre pour y chercher ce qui est le but de sa vie ! Eh bien! sous les voûtes des palais aussi bien que dans les cavernes des mines, il y a des horreurs à braver. Celle de danser avec une petite douleur à la cheville est bien peu de chose auprès de tant d'autres que vous connaîtrez plus tard. Allons, levez-vous, et venez ! » '
Marguerite adressa involontairement à Cristiano un regard douloureux, comme pour lui dire :
« Vous voyez, je ne serai jamais la plus forte!
— OfTrirai-je mon bras à la comtesse Marguerite? ditCristiano à l'impérieuse tante; elle boite en effet....
— Non, non, ce n'est qu'un caprice ! Vous verrez qu'elle ne voudra pas boiter, vu que c'est très-disgracieux. Marguerite, donnez le bras à M. Stangstadius, et passez devant nous, pour qu^on voie lequel de vous boitera le plijs bas.
— Boiter, moi ? s'écria le savant ; je ne boite que quand je n'y songe pas ! Quand je veux, je vais dix
fois plus vite et plus droit que les meilleurs piétons. Ah! je voudrais bien que vous me vissiez dans les montagnes, lorsqu'il s'agit de prouver aux guides paresseux que l'on peut tout ce qu'on veut ! »
En parlant ainsi, M. Stangstadius se mit à marcher rapidement, mais en imprimant à la partie disloquée de son corps un si violent mouvement de bas en haut, que laf pauvre Marguerite, entraînée par lui, avait peine à toucher le parquet.
c Donnez-moi le bras, à moi, dit la comtesse Eifride à Cristiano ; non que j'aie besoin d'être escortée ou soutenue, mais parce que je veux vous parler. »
Et, tout en marchant vite et parlant de même, elle ajouta :
« Votre oncle a dû vous dire que je voulais marier ma nièce avec le baron de Waldemora ?
— Il est vrai, madame, il me l'a dit.... ce soir.
— Ce soir? il est donc arrivé î Je ne le savais pas ici!
— Il n'a sans doute pu trouver de place au château, et il a pris gtte au StoUborg.
— Quoi ! dans ce repaire d'esprits malins ? Eh bien ! il sera en bonne compagnie ; mais ne viendra-t-il pas au bal ?
— J'espère que non ! répondit étourdiment Cristiano.
— Vous espérez que non?
— A cause de sa goutte qui demande du repos.
— Ah! vraiment il a la goutte? Ce doit être un grand ennui pour lui, qui est si ingambe et si actif! Il ne l'avait jamais eue, et croyait ne l'avoir jamais !
— C'est tout récent, une attaque ces jours-ci. Il m'a envoyé ici à sa place, en me recommandant de TOUS présenter ses devoirs, et de recevoir vos ordres pour les lui transmettre demain à son réveil.
— Ah! fort bien. Vous lui direz alors ce que j'allais vous dire. C'est une chose dont je ne fais pas mystère. J'ai remarqué que quand on affichait hautement un projet, il était déjà à moitié accompli. Donc je veux marier ma nièce avec le baron. Vous me direz qu'il n'est pas jeune : raison de plus pour qu'il veuille se dépêcher de frustrer une douzaine d'insupportables héritiers qui lui font la cour en pure perte. Tenez ! en voici deux qui passent : l'un est le comte de Nora, un bonhomme inoffensif, l'autre le baron de Lindenwald, un homme d'esprit très-intrigant, aml^tieux, et pauvre comme toute notre noblesse d'aujourd'hui. Le baron Glatis, n'ayant pas de frères, est une heureuse exception ; mais je peux vous dire à vous et à votre oncle qu'il est un peu décidé pour ma nièce, et ma nièce pas du tout pour lui. Ceci ne me décourage nullement ; ma nièce est un enfant, et cédera. Ma volonté étant connue ici, personne n'osera lui faire la cour ; je me charge d'elle. C'est à votre oncle de décider le baron, et cela est très -facile.
— Si madame la comtesse daigue me donner ses instructions....
— Les Yoici en deux mots : ma nièce aime le baron.
— En vérité î
— Quoi ! vous ne comprenez pas ? Un apprenti diplomate !
— Ah! 'si fait; pardon, madame. La comtesse Marguerite est censée aimer M. le baron» bien qu'elle le déteste, et....
— Et il faut que le baron se croie aimé;
— Donc c'est à M. Goefle qu'il appartient de lui faire cette histoire?
— k lui seul. Le baron est fort méfiant. Je le connais de longue date ; je ne le persuaderais pas. Il me suppose des vues intéressées.
-<- Que vous n'avez pas! dit Gristiano en souriant,
— Que j'ai!... pour ma nièce. N'est-ce pas mon devoir envers elle?
— Assurément ; mais M. Goefle se prfttera-t-il à...« celte petite exagération?
— Un avocat se ferait scrupule d'orner un peu la vérité I Allons donc ! quand il s'agit de gagner une cause, votre cher oncle en dit bien d'autres!
— Sans doute ; mais le baron croira-t-il....
— Le baron croira tout de M. Goefle. C'est, selon lui, le seul homme sincère qui existe.
L»HOMME DE NEIGî:. 119
— M. le baron prétend donc être aimé pour luimême?
— »• Oui, il a ce travers.
— S'il aime la comtesse Marguerite^ il se fera ai' sèment illusion....
— Aimer? Est-ce qu'on aime à son âge ? Il est bien question de cela ! C'est un homme grave qui ne songe au mariage que pour avoir un héritier, son (ils étant mort il y a deux ans. Il veut une femme jolie et bien née, et ne lui demandera que de ne pas le rendre ridicule. Or avec ma nièce il ne risque rien. Elle a des principes ; contente ou non de son sort, elle ce respectera. Voilà ce que vous pouvez, dire à votre oncle pour le décider, Ajoutez-y la promesse de ma reconnaissance, qui a son prix, il le sait bien. Je suis placée pour payer un léger service par un service important, et, pour commencer, que désire-t'il pour vous? qu^ désirez^vous vous-même? Voulezrvous être attaché d'emblée, et sur un bon pied, à Tambassade de Russie? Je n'ai qu'un mot à dire. L'ambassadeur est ici,
— Dieu me préserve!... s'écria Cristiano, qui détestait la Russie , mais il se reprit, ne voulant pas encore se mettre mal avec la comtesse, et acheva ainsi sa phrase : « Dieu me préserve d'oublier j a* « mais vos bontés ! Je ferai tout pour m'en rendre « digne. »
— Eh bien ! commence? tout de suite.
120 L'HOMME DE NEIOE.
— Paut-il que j'aille au Stollborg réveiller mon oncle ?
— Non ; approchez-vous de ma nièce de temps en temps durant le bal, et renouez la conversation av6C elle. Vous profilerez de cela pour lui faire Téloge du baron.
T- Mais c'est que je ne le connais pas.
— Vous l'avez vu, cela suffit; vous parlerez fiomme si vous aviez été frappé de son grand air et de «a noble figure.
— Je ne demanderais pas mieux si je l'avais vu, mais....
— Ah! vous ne l'avez pas encore salué? Venez, je me charge de vous présenter à lui.... Mais non, ce n'est pas cela. Vous allez demander à Marguerite de vous le montrer ,«et aussitôt vous vous récrierez sur la beauté des traits du personnage. Ce sera naïf, spontané, et vaudra beaucoup mieux qu'un éloge préparé.
— Comment mon opinion, à supposer qu'elle fût sincère, aurait-elle la moindre influence sur l'esprit de votre nièce?
— En Suède, quiconque a voyagé vaut deux, et même trois. Et puis vous ne savez donc pas que les jeunes filles ne s'y connaissent pas du tout, qu'elles sont guidées dans leur choix par l'amour-propre et non par la sympathie, de sorte que l'homme qu'elles se. mettent à admirer le plus est toujours celui qui
est le plus admiré des autres? Tenez, voilà ma nièce assise au milieu d'autres jeunes personnes qui certainement youdraient bien pouvoir prétendre aa baron! C'est trés-bon qu'elle soit là. Je l'y laisserai ; mélez-vous à leur caquet, et pour que vous puissiez faire ce que vous m'avez promis, moi je prendrai le bras du baron, et je passerai avec lui en vue de ce grave cénacle. Profitez du moment.
— Mais si le baron me remarque par basard, il demandera quel est ce butor qui ne s'est pas fait présenter à lui, et qui a eu la gaucherie de ne pas savoir se présenter lui-même î •
— Ne craignez rien, je me charge de tout. D'ailleurs le baron ne vous verra pas» Il a la vue très* basse, et ne reconnaît lés gens qu'à la voix. A la chasse, il porte des besicles, et vise très-juste; mais dans le monde il a la coquetterie de s'en priver. Cest convenu , allez ! »
Un instant après , Gristiano était mêlé aux fiTOupes de belles demoiselles qui se reposaient dans l'intervalle d'une danse à l'autre. Il s'y introduisit en adressant à M"* Potin, qui se tenait au dernier rang, quelques politesses auxquelles la pauvre fille fut très-sensible. Marguerite le vit avec plaisir se joindre au cercle de jeunes gens qui entourait les chaises de ses compagnes, et en un instant celles-ci surent d'elle qu'il était « un jeune homme de grand mérite, neveu du célèbre avocat Goefle, l'ami intime
m ynOMMK DB NEIGE.
do S2^ tante^ v Quelques-unes pmcèr^t tes' lèvres et trouvèrent mauvais qu'un roturier osât venir leur faire sa cour avec les jeunes officiers de Yindèlta \ qui étaient généralement de bonne iamillè ; mais la plupart raccueillirent fort bien et le trouvèrent charmant.
Le fait est que, comme beaucoup d'aventuriers de cette époque féconde en aventures , Gristiano était charmant. Par une particularité de type, dont il ne se rendait pas compte, il avait le genre de beauté qui devait plaire dans le pays. Il était grand, bien fait, blanc et frais de carnation, avec des yeux d'un bleu sombre, des sourcils bien marqués, d'un noir d'ébène, de même que les longs dis recourbés et la chevelure magnifique. Personne ne douta qu'il ne fût de pure race dalécarlienne, race tranchée et trèsrdifférente des autres types scandinaves.il avait en outre quelque chose de particulier qui attirait Tattention : c'était une façon d'être étrangère au pays, une suavité de langage et de manières qui sentait la fréquentation d'un monde plus civilisé ou plus artiste, et comme un parfum d'Italie et de France attaché à sa personne. Dès qu'on le sut élevé en Italie, on l'accabla de questions, et toutes ses réponses marquèrent tant de bon sens, de franchise et de gaieté, qu'au bout d'un quart d*heure de babil
1. Armée permanente domiciliée à vie dans chaque localité, et dont rorgamsation est particulière à la Suède.
L'HOMME DE NEIGE. }fi3
toutes ces jeunes têtes raffolaient de lui. Sans être fat, Gristiano n'en fut pas surpris. Il avait été, en d'autres temps, habitué à plaire, et en voulant, à tout pri5c , se redonner le plaisir d'une soirée d'homme du monde, il savait bien qu'à moins d*un coup de théâtre qui compromettrait gravement son succès, il se tirerait de son rôle mieux que la plupart des gens titrés ou gradés qui se trouvaient là.
Cependant la petite comtesse Elfride, accrochée ou plutôt suspendue au bras du monumental baron Olatls, avait passé deux fois sans rencontrer les yeux de Gristiano. A la troisième, elle toussa très-fort, puis amena le baron jusqu'auprès de Marguerite, et Gristiano , qui comprit , s'arracHa à l'enivrement de la conversation pour s'effacer et observer le personnage sans attirer son attention.
Le baron Olatls était très-grand, très-gros et trèsbeau en dépit de l'âge, mais d'une physionomie réellement effrayante par sa blancheur mate et sa sinistre impassibilité. Son regard fixe tombait sur vous comme ces coups de vent glacé qui ôtent la respiration, et sa bouche avait un sourire morne, d'un dédain et d'une tristesse extraordinaires. Sa voix, sans inflexion, était d'une sécheresse désagréable, et dès qu'il l'entendit s'adresser à Marguerite , Gristiano reconnut'celle du personnage qui, une heure auparavant, faisait si bon marché de la Suède dans ses épanchements avec un diplomate
russe. II le reconnut aussi à sa haute taille et à son habillement riche et sombre, qu'il avait remarqués en l'écoutant faire à l'ennemi les honneurs de sa patrie.
« Décidément, mademoiselle, dit le fâcheux baron à Marguerite, vous ne voulez pas danser ? Vous souffrez beaucoup ? »
La comtesse Elfride ne donna pas à Marguerite le temps de répondre.
« Oh ! ce n'est rien du tout, dit-elle ; Marguerite dansera tout à l'heure. >
Et elle emmena le baron en lançant à Gristiano un nouveau regard passablement impérieux. Or, voici comment Gristiano se conforma à ses injonc*' fions.
« Est-ce donc là le baron OlaUs de Waldemora? dit-il à Marguerite en se rapprochant d'elle et de Mlle Potin, qui s'était serrée contre la jeune fille à rapproche du châtelain.
— C'est lui, répondit Marguerite avec un sourire amer. Gomment le trouvez -vous?
— G'est un homme qui a pu être très-beau il y a une trentaine d'années.
— Au moins! reprit Marguerite avec un soupir. Sa figure voiïs plaît ?
— Oui. J'aime les faces réjouies! La sienne est d'une gaieté....
— Effroyable, n'est-ce pas ?
— Que disiez-TOus donc à mon oncle? reprit Cristiano en s'asseyant derrière son fauteuil et en baissant la voix ; il a tué sa belle-sœur ?
— On le croit.
— Moi, j'en suis sûr!
— Ah! parce que....
— Parce qu'il l'aura regardée !
— Oh ! n'est-ce pas que son regard est celui d'un phoque ?
— Vous exagérez un peu, dit Mlle Potin, qui avait sans doute été terrifiée de son côté par quelque muette menace de la comtesse Elfride : il a l'œil fixe des gens qui ne voient pas.
— Eh ! justement , dit Cristiano ; la mort est aveugle.... Mais qui donc a surnommé le baron Thomme de neige ? Le nom lui convient : il personnifie pour moi l'hiver du Spitzberg. Il m'a donné le frisson.
— Et avez- vous remarqué son tic î dit Marguerite.
— Il a porté la main à son front comme pour en essuyer la sueur ; est-ce cela ?
— Précisément.
— Il veut peut - être faire croire qu'il sue , l'homme de neige, mais c'est tout simplement qu'il fond.
— Vous voyez bien que j'ai raison d'en avoir peur. El son diamant noir , y avez-vous fait attention î
^ Oui, j'ai remarqué le hideux diamant noir, comme il essuyait son front avec sa main décharnée, car elle est décharnée, sa main, par contraste avec son gros ventre et sa face bouffie.
— De qui parlez-vous donc comme cela î dit une jeune Russe qui s'était levée pour étaler sa robe sur son panier. Est* ce du baron de Waldemora?
— J'étais en train de dire, répondit Cristiano sans se déconcerter, que cet homme-là n'avait pas trois mois à vivre.
— Oh ! alors , s'écria la Russe en riant, il faut vous hâter de l'épouser, Marguerite !
— Gardez le conseil pour vous-même, Olga, répondit la jeune comtesse.
— Hélas! je n'ai pas, comme vous, une tante à qui rien ne résiste ! Mais à quoi voyez- vous, monsieur Goefle, que le baron 3oit si malade ?
— A son embonpoint mal réparti, au blanc jaune de son œil vitreux, aux ailes pincées de son nez en bec d'aigle, et surtout à quelque chose d'indéfinissable que j'ai éprouvé en le regardant.
— Vraiment ? Êtes- vous doué de la seconde vue, comme les habitants du nord de ce pays ?
— Je n'en sais rien. Je ne me crois pas sorcier, mais je crois très-fort qu'il est des organisations plus ou moins sensibles à certaines influences mj^ térieuses, et je vous réponds que le baron de Waldemora n'en a pas pour longtemps.
L'HOMME DE NÊlGË. • lS7
— Moi, dit Marguerite, je crois qu'il est déjà mort depuis longtemps, et qu'il réussit, grâce à quelque secret diabolique, à se faire passer pour vivant.
— C'est vrai qu'il a l'air d'un spectre , reprit Olga ; n'inoporte, je le trouve beau en dépit de ses aimées, et il y a en lui un pouvoir fascinateiu*. Toute la nuit dernière, je l'ai vu en rêve. J'avais peur, et je me plaisais à avoir peur. Expliquez^ moi cela.
— C'est bien simple, répondit Marguerite ; le baron est grand alchimiste ; il sait faire des diamants ! Or, vous nous disiez ce matin que pour des diamants vous feriez un pacte avec le diable.
— Vous êtes méchante, Marguerite ! Si je disais à quelqu'un qui pût le redire au baron la manière dont vous l'arrangez, vous en seriez très-contrariée, je parie !
— Croyez- vous cela, monsieur Goefle ? dit Marguerite à Cristiano.
— Non, répondit-il. Quel besoin les anges ont-ils de diamants ? N'ont*Us pas les étoiles? »
Marguerite rougit, et, s' adressant à la jeune Russe :
c Ma chèfe Olga, lui dit-elle, je vous supplie de dire vous-même au baron que je ne peux pas le souffrir. Vous me rendrez grand service. ... Et tenez, la preuve !... Voilà ce bracelet qui vous fait tant
las . L'HOMME DE NEIGE.
d'envie !... Brouillez-moi avec le baron, et je m'engage à vous le donner.
— Oh! oui-da! que dirait votre tante î
— Je lui dirai que je l'ai perdu, et vous ne le porterez pas ici, voilà tout. Tenez, tenez, le baron revient vers nous ; c'est pour m'inviter. On recommence le menuet. Je vais refuser. Ma tante est làbas, absorbée dans une conversation politique avec l'ambassadeur de Russie. Soyez tout près de moi, il faudra bien que le baron vous invite. »
En effet, le baron venait avec une grâce sépulcrale renouveler son invitation. Marguerite trembla de tous ses membres lorsqu'il avança la main pour qu'elle y mit la sienne en disant :
« La comtesse Ëlvéda m'a dit que maintenant vous désiriez danser, et je fais recommencer le menuet pour vous. »
Marguerite se leva^ fit un pas, et, se laissant retomber sur sa chaise :
« Je voudrais obéir à ma tante, dit-elle d'un ton résolu; mais vous voyez, monsieur le baron, que je ne le puis, et je ne pense pas que vous ayez l'intention de me soumettre à la torture. »
Le baron fit un mouvement de surprise. C'était un homme intelligent, fort bien élevé et méfiant à l'excès. La comtesse ne l'avait pas tellement tronq)é qu'il ne fût prêt à voir clair au moindre indice, et l'oversion de Marguerite était si manifeste qu'il se
le tint pour dit. Son sourire prit une expression de profond dédain, et il répondit avec une gracieuse ironie:
« Vous êtes mille fois trop bonne pour moi, mademoiselle, et je vous prie de croire que j'en suis profondément touché ! »
Et, s'adressant aussitôt à Olga, il Tinvita et l'emmena par la main, tandis que Marguerite glissait dans l'autre main de la jeune ambitieuse son riche bracelet rapidement délaché.
« Monsieur Goefle, dit-elle vivement à Gristiano d*une voix tremblante, vous m'avez porté bonheur, je suis sauvée !
— Et pourtant vous êtes pâle, lui dit Gristiano, vous tremblez.
— Que voulez-vous ? J'ai eu peur, et à présent je soDge à la colère de ma tante, et j'ai peur encore !... Mais c'est égal, je suis délivrée du baron I II se vengera de moi, il me fera peut-être mourir; mais je ne serai pas sa femme, je ne porterai pas son nom, je ne toucherai pas sa main ensanglantée !
— Taisez-vous, au nom du ciel, taisez-vous ! dit Mlle Potin, aussi pâle, .aussi effrayée qu'elle. On pourrait vous entendre I Vous avez été brave, et je TOUS en félicite; mais au fond vous êtes peureuse, et vous voilà exaltée à vous rendre malade. Mon Dieu ! n'allez pas vous évanouir , chère enfant ! Respirez votre flacon !
13Q L'HOMME DE NËlGË.
— Ne crains rien, ma bonne amie, répondit Marguerite, me voilà remise. Ëst-^ce que Ton s'est aperçu de tout cela autour de nous? Je n'ose encore regar* der personne,
-^ Non, Dieu merci, la ritoumelie à grand fracas de l'orchestre a couvert les paroles, et toutes ces demoiselles se sont levées pour la danse« Yous voilà à peu près seule dans ce coin. N'y restez pas en vueé Évitons i^urtout que votre tante ne vienne
vous faire une scène dans l'état où vous êtes. Sortons; allons^ dans votre appartement. DonnesE-moi le bras.
— Ne vous reverrai-je donc plus î dit Gristiano avec une émotion qu'il ne put maîtriser.
— Si fait, répondit Marguerite, je veux encore vous parler : dans une heure, vous nous retrouverez....
— Oii vous rctrouverai-je? dites !
— Je ne sais.... Eh bien! tenez, au buffet !• » Tandis que Marguerite s'éloignait, Gristiano quittait le salon par une autre porte et s'orientait de son mieux vers le lieu du rendez-vous, aBn de n'être pas retardé par une vaine recherche quand le moment serait venu. D'ailleurs le mot de bufiTet avait réveillé en lui une sensation qui, en dépit de l'intérêt attaché par lui à son aventure, le torturait de* puis son entrée au bal.
c S'il n'y a là personne, se disait^l, je vais faire^
une terrible brèche aux victuailles de monseigneur. »
Pendant qu'il se dirige vers ce sanctuaire, sachons ce qui se passe au salon.
Certes le baron n'aimait pas la danse, et sa corpulence ne se prêtait guère aux entrechats : toutefois on avait dans ce temps-là des danses nobles, auxquelles se mêlaient, par savoir-yivre, les personnes les plus graves. Le baron, veuf depuis longtemps, n*avait guère donné de fêtes tant que son futur héritier avait vécu; mais, voyant son nom destiné à périr avec lui, ses titres et ses richesses menacés de passer à une autre branche de la famille qu*il haïssait, il avait fermement résolu de se remarier au plus vite, et de choisir, non une compagne aimable, dont il n'éprouvait pas le besoin moral, mais une fille fraîche et jeune, capable de lui donner des enfants. En conséquence, il avait remis son manoir sur un pied de luxe et convoqué le beau sexe de sa province, aux seules fins de poser sa couronne baroniale sur la tête la plus réjouissante qui se présenterait de bonne grâce pour la recevoir.
La comtesse Elfridc avait cru remporter. Ses
plans étaient déjoués, le vieux épouseur ouvrait les yeux.... Il se sentit ridicule, et jura de se venger de la tante aussi bien que de la nièce ; mais à ce serment, rapidement formulé en lui-même, il joignit la résolution de n'être pas joué deux fois, et de faire seul ses affaires en s'adressant à la première fille bien née qui le verrait d'un bon œil. Celte fille, c'était Olga ; il n'en put douter lorsqu'elle lui raconta tout bas comme quoi Marguerite lui avait cédé ses droits et prétentions sur son cœur. Elle fil ce caquet avec une grande candeur d'efl'ronterie, et en ayant Tair de plaisanter comme une enfant qu'elle était à beaucoup d'égards, mais en femme que l'ambition dévorait déjà et inspirait à propos. Le baron, qui ne manquait pas d'esprit, soutint le badinage, et parut n'y attacher aucune importance ; mais quand la danse fut finie, au lieu de ramener Olga à sa place, il lui offrit le bras pour la conduire dans la galerie, dont la vaste étendue permettait les aparté, et là il lui dit froidement, en prenant sa main brûlante dans ses mains glacées :
« Olga, vous êtes jeune et belle ; mais vous êtes pauvre, et de trop bonne famille pour épouser un joli garçon sans naissance. Il ne tient qu'à vous que votre badinage n'en soit pas un. Je vous offre mon nom et un sort brillant. Répondez sérieusement cl tout de suite, ou de ce que nous disons là il ne sera plus jamais question. »
Olga était en effet jeune, belle, pauvre, vaine et avide. Elle saisit l'cuccasion aux cheveux et accepta sans hésiter.
c C'est bien, je vous remercie, lui dit 01aû3 en lui baisant la main. Permettez-moi de ne pas ajouter un mot. Je serais ridicule si je vous parlais d'amour. Cela vous ferait penser que je peux me croire aimé. Nous nous marions, voilà qui est convenu^ et nous avons de fortes raisons pour nous y décider Fun et l'autre^ voilà qui est certain. Maintenant^ si vous tenez à ce que ce mariage se fasse, je vous demande un secret absolu pendant quelques jours, et surtout vis-à-^vis de la comtesse Marguerite et de sa tante; Pouvez-vous me le promettre? Songez qu'une indiscrétion romprait tout entre nous. »
Olga avait trop d'intérêt à se taire pour ne pas promettre sincèrement. Le baron la ramena au grand salon. Leur disparition avait été si courte que, si elle fut remarquée, elle ne put tirer à conséquence* La comtesse d'Ëlvéda s'en émut pourtant» et vint savoir ce que sa nièce était devenue.
c Ne vouis en inquiétez pas, lui dit Olga; elle était ici tout à l'heure.
— Elle se cache, elle s'obstine à ne pas danser !
— Nullement, dit le baron ; elle s'était résignée. C'est moi qui n'ai pas voulu abuser de son obligeance. »
Et, offrant le bras à la comtesse^ il s'éloigna avec
elle pour lui dire qu'il n'entendait pas être aimé par contrainte , qu'il était avisez grand garçon pour faire sa cour lui-même, et qu'il la priait de ne plus se mêler de rien , si elle ne voulait lui faire perdre toute espérance et même toute volonté de mariage.
La comtesse se consola de la mercuriale, car c'était la première fois que le baron paraissait décidé à rechercher sa nièce. Tout intrigante et perfide qu'elle était, elle fut la dupe du baron, qui ne songeait plus qu'à la jouer comme elle s'était jouée de lui.
c J'admire, se disait Gristiano en se dirigeant vers le bufiTet, comme ces personnes de haute intrigue, qui se croient maîtresses des destinées du vulgaire, sont niaises dans leur malice et faciles à duper ! Il doit en être ainsi quand on a pour point de départ dans une telle vie le mépris absolu de l'espèce humaine. On ne peut pas mépriser les autres sans se mépriser soi-même, et qui ne s'estime pas dans son œuvre est frappé d'impuissance. Était-elle superbe et coniique, cette tante qui me disait tranquillement : « J'ai une nièce à immoler ; aidez-moi vite, vous serez payé : vous aurez ime place de premier valet dans une bonne maison 1 »
Mais Gristiano fit trêve à ses réflexions philosophiques en entrant dans la salle qu'il cherchait, et qu'il reconnut à une odeur de venaison vraiment
délicieuse. C'était une jolie rotonde, où de petites tables volantes étaient destinées, en attendant l'heure du grand souper général, à satisfaire les appétits impatients. Gomme à neuf heures tout le monde avait grandement fait honneur à la table du baron, la salle était vide, à l'exception d'un laquais profondément endormi que Gristiano se garda bien d'éveiller, dans la crainte de passer pour glouton et mal-appris. Il s'empara, sans chercher et sans choisir, d'une galantine apprêtée à la française ; mais comme il y enfonçait le couteau à manche de vermeil, la porte s'ouvrit avec fracas, le laquais, éveillé en sursaut, se trouva sur ses pieds, comme mû par un ressort, et M. Stangstadius entra, faisant trembler les cristaux et les porcelaines par l'ébranlement qu'imprimait au parquet sa démarche inégale et violente.
« Eh ! parbleu ! s'écria-t-il en voyant Gristiano, je suis content de vous trouver là, vous ! Je n'ahne pas à manger seul, et nous causerons de choses sérieuses eh satisfaisant la volonté aveugle de notre pauvre machine humaine.... Bah ! vous voulez manger debout? Oh ! que non, c'est très-défavorable à la digestion, et on ne sent pas le goût de ce qu'on mange.... Karl, ouvre- nous cette table, la plus grande.... Bien! Et sers-nous du meilleur.... Du jambon, des hors-d'œuvreî Non, pas encore! Quelque chose de substantiel, quelques bonnes tranches
d'aloyau, après quoi tu nous choisiras la noix de ton jambon d'ours.... Est-ce un jambon de Norvège au moins? Ce sont les mieux fumés.... Et du vin, Karl, à quoi songes-tu ? Du madère, du bordeaux, et tu y ajouteras quelques bouteilles de Champagne pour ce jeune homme qui doit en être friand.... C'est bien, Karl, en voilà assez, mon garçon ; mais ne t'éloîgne pas, il nous faudra du dessert tout à l'heure,»
En commandant de la sorte, M. Stangsladius s'installa le dos au poêle, et se mit à boire et à manger d'une si mirifique manière que Gristiano, mettant toute honte de côlé, se mit à dévorer de toute la puissance de ses trente-deux dents. Quant au savant, qui n'en avait plus qu'une douzaine, il savait si bien s'en servir, qu'il ne demeura pas en arrière, mais sans cesser de parler et de gesticuler avec une singulière énergie. Gristiano, étonné, le comparait inlérieurement à un monstre fantastique, moitié crocodile et moitié singe, et il se demandait où était le siège de cette vitalité effrayante dans un corps disloqué, d'une apparence chétive, surmonté d'une tête pointue, aux yeux divergents et à la mobilité ingensée.
La conversation du géologue Taida à résoudre ce problème. Le digne homme n'avait jamais aimé personne, pas même un chien. Toutes choses lui étaient indifférentes en dehors du cercle d'idées où il vivait pour ainsi dire de lui-même, se plaisant.
s*admirant, se cajolant, et se nourrissant du parfum de sa propre louange à défaut d'autre chose.
« Voyez- vous, mon cher, disait-il en réponse aux félicitations de Cristiano sur sa magnifique santé, je
suis un être que Dieu a fait et ne recommencera pas. Non, je vous jure, il ne le pourra pas 1 Je n'ai rien des misères des autres hommes. D'abord je n'ai ja» mais connu la grossière et misérable infirmité de l'amour. Je n'ai jamais perdu une minute de ma vie à m'oublier moi-même pour une de ces gentilles poupées dont vous faites des idoles. Une femme de soixante-dix ans ou de dix-huit, c'est absolument la m^me chose. Quand j'ai faim, si je suis dans une cabane, je mange tout ce que je trouve, et si je ne trouve rien, je pense à mes ouvrages, et j'attends sans souffrir. A une bonne table, je mange de tout, et lant qu'il y en a, sans être jamais incommodé. Je ne sens ni chaud ni froid ; ma tète brûle toujours, mais d'un feu sublime qui n'use pas la machine, et qui tout au contraire la soutient et la renouvelle. Je ne connais pas la haine ou l'envie ; je sais très-bien que personne n'en sait plus que moi, et quant h ceux qui me jalousent (le nombre en est grand), je les écrase comme des vers de terre, et ils ne se relèvent jamais de ma critique. Bref, je suis de fer, d'or et de diamant, et je défie les entrailles du globe de receler une matière plus dure et plus précieuse que celle dont je suis fait. »
A cette déclaration si nette et si franche, Gristiano ne put se défendre d-un fou rire qui ne déconcerta et ne fâcha en rien le chevalier de l'Étoile polaire. Tout au contraire , il prit cette hilarité pour un joyeux hommage rendu à sa supériorité universelle, et Gristiano vit bien qu'il avait afiTaire à une sorte d'exaltation très-singulière, et qu'il eût pu définir ainsi : la folie par excès de positivisme. Il eût été bien inutile de l'interroger sur les personnes qui intéressaient Gristiano. M. Stangstadius daigna seulement dire que le baron de Waldemora avait quelques velléités de science, mais qu-au fond c'était \m crétin. Quant à Marguerite, il la trouvait stupide d'hésiter à s'enrichir par un mariage quelconque. Il l'épargnait cependant un peu, et avouait qu'elle lui semblait plus aimable que les autres, parce qu'elle était éprise de lui, preuve de bon sens, mais dont il n'avait que faire, vu que la science était sa femme et sa maltresse en même temps.
« En vérité, monsieur le professeur, lui dit Gristiano, vous me semblez un homme admirablement complet dans votre merveilleuse logique.
— Ah 1 je vous en réponds, reprit M. Stangstadius. Je suis un autre gaillard que votre baron Olatis, dont les sots admirent la force et le sang-froid !
— Mon baron ? Je vous jure que je ne veux rien 4e lui.
— Moi, je n'en dis ni mal ni bien, répliqua le
140 L'HOMME DE NEIÔE.
professeur. Tous les hommes sont plus ou moins de pauvres sires ; mais celui-là n'a-t-il pas la prétention d*ètre un esprit fort et de nJavoir jamais rien aimé?
— Âurait-il réellement aimé quelqu'un ? Sa physionomie serait bien trompeuse.
— Je ne sais s*il a aimé sa femme pendant qu'elle était en vie. C'était une méchante diablesse.
— C'était peut-être de Yadmiration qu'il avait pour elle?
— • Qui sait ? Elle le menait comme elle voulait. Tant il 7 a qu'après sa mort il ne pouvait plus se passer d'elle, et qu'il vint alors me trouver pour que j'eusse à calciner et à cristalliser madame la baronne.
— Ah ! ah ! le fameux diamant noir est votre ou* vrage?
— Vous l'avez donc vu? N'est-ce pas que c'est un joli résultat? Le lapidaire qui l'a taillé a donné sa langue aux chiens, ne pouvant deviner si c'était un produit de la nature ou de l'art. Il faut que je vous raconte de quelle façon j'ai opéré, et comment j'ai obtenu la transparence. J'ai pris mon corps^ je l'ai enveloppé d'une nappe d'amiante à la manière des anciens, et je l'ai placé sur un brasier très-ardent, composé de bois, de houille et de bitume, le tout arrosé d'huile de naphte. Quand mon corps a été bien réduit.... »
Cristiano, condamné à subir le récit de la réduction et delà vitrifleation de Mme la baronne, prit le parti de manger vite sans entendre ; mais il était rassasié avant que le professeur eût terminé sa démonstration. C'était une grave contrariété pour Cristîano, qui eût bien voulu se trouver seul avec Marguerite et sa gouvernante. La contrariété devint plus vive lorsqu'un flot de jeunes officiers de Yindelta envahit la salle.
Ces estomacs septentrionaux ne se contentaient nullement des rafraîchissements et friandises pro-r menés dans le bal. Ils venaient se réchauffer avec les bons vins d'Espagne et de France, et Gristiano trouva enfin dans leur manière de les déguster un cachet particulier à ces hommes du Nord, qu'il n'avait pu constater jusque-là. Dès lors il remarqua en eux une certaine rudesse de manières et une gaieté plus lourde que celle dont il se sentait capable. Par compensation, la franchise et la cordialité de ces jeunes gens lui furent sympathiques. Tous lui firent fête et le forcèrent de boire avec eux jusqu'à ce que, se sentant un peu monté et craignant de se laisser aller à trop d'abandon, il s'arrêta, admirant avec quelle aisance ces robustes enfants de la montagne engloutissaient les vins capiteux sans en paraître émus le moins du monde.
Aussitôt qu'il put se dégager de leurs amicales provocations, il alla se mettre près de la porte, afin
de pouvoir sortir dès qu'il apercevrait Marguerite dans la galerie. Il pensait qu'en voyant cette salle pleine de jeunes gens en train de boire , elle ne voudrait pas entrer ; mais elle vint et entra quand même, et, au bout de quelques instants, d'autres jeu* nés personnes vinrent avec leurs cavaliers s'asseoir à d'autres tables, où ceux qui les occupaient s'empressèrent de leur faire place et de les servir. Alor§ la gaieté devint bruyante et cordiale. On oublia de singer Versailles ; on parla suédois, et même dalécarlien ; on éleva la voix, et les demoiselles burent du Champagne sans faire la grimace, et même du Chypre et du porto sans craindre de déraisonner. Il y avait là des frères, des fiancés et des cousins ; on était en famille, et les relations eptre les sexes avaient une liberté honnête, expansive, un peu vulgaire, mais en somme touchante par sa chaste simplicité.
« Voilà de bonnes âmes, pensa Cristiano. Pourquoi diable ces gens-ci, quand ils s'observent, se posentils en Russes ou en Français, quand ils ont tout à gagner à être eux-mêmes î »
Ce qui le charmait dans la petitp comtesse Marguerite, c'est que précisément elle était elle-même en toute circonstance. Certes Mlle Potin l'avait très-bien élevée en la conservant naturelle et spontanée. Elle fut particulièrement agréable à Cristiano en refusant de boire du vin. Cristiano avait des préjugés.
Pendant qu*on babillait et riait autour de Stangstadius, dont la table immobile et toujours copieusement servie était devenue le centre et le but de taquineries qui ne déconcertaient nullement le personnage, Marguerite put raconter à Gristiano, sur un ton de confidence qui ne lui déplut pas, comme on peut croire , que sa tante était toute changée à son égard, et qu'au lieu de la gronder, elle lui avait parlé avec douceur.
< Il faut, ajouta-t-elle, que le baron ne lui ait rien dit de mon algarade, ou que, la sachant, elle ait résolu de s'y prendre autrement pour m'amener à ses fins, tant il y a que je respire, que le baron ne s'occupe plus de moi, et que si je dois être grondée demain par ma tante, ou renvoyée pour pénitence à ma solitude de Dalby, je veux me divertir cette nuit et oublier tous mes chagrins. Oui, je veux danser et sauter, car iigurez-vous, monsieur Goefle, que c'est le premier bal de ma vie, et que je n'ai jamais dansé que dans ma chambre avec la bonne Potin. Aussi je meurs d'envie d'essayer mon petit savoir en public, en jnême temps que je meurs de peur d'être maladroite et de m'embrouiller dans les figures de la contredanse française. Il me faudrait trouver quelqu'un d'obligeant qui m'aidât à m'en tirer et qui eût l'œil sur moi, pour m'avertir charitablement et adroitement de mes gaucheries.
— Ce quelqu'un*là ne sera pas difficile à trouver,
répondit Gristiano, et si vous vouiez vous fier à moi, je réponds que vous danserez comme si vous en étiez à votre centième bal.
— Eh bien ! c'est convenu, j'accepte avec reconnaissance. Attendons jusqu'à minuit. Nous organiserons avec ces messieurs et ces demoiselles qui sont ici, un petit bal à part, dans un bout de la galerie, et peut-être que ma tante» qui danse dans le grand salon avec les plus gros personnages du pays, ne s'apercevra pas de la prompte guérison de mon entorse. »
Gristiano commençait à babiller pour son compte avec l'aimable fille, et, un peu exalté par le champagiie» sa gaieté tournait insensiblement à la sentimentalité, lorsqu'un nom prononcé tout haut près de lui le fit tressaillir et se retourner vivement.
« Christian Waldo ? disait un jeune officier à figure ouverte et enjouée ; qui l'a \u? où est-il?
— Oui, au fait ! s'écria Gristiano en se levant, où est-il, Christian Waldo, et qui Ta vu ?
— Personne, répliqua-t-on d'une autre table. Qui à jamais vu la figure de Christian Waldo, et «qui la verra jamais?
— Vous ne l'avez pas vue, vous, monsieur Goefle, dit Marguerite à Gristiano ; vous ne le connaissez pas?
— Non ! Qu'est-ce donc que ce Christian Waldo, et d'où vient que sa figure est impossible à voir?
— Mais vous avez entendu parler de lui î Son nom vous a frappé ?
— Oui, parce que déjà ce nom est venu à mes oreilles à Stockholm ; mais je n'y ai pas fait grande attention, et je ne me rappelle plus....
— Voyons, major, dit un jeune lieutenant, puisque vous connaissez ce Waldo, expliquez-nous donc ce qu'il est et ce qu'il fait. Moi je n'en sais rien encore.
— Le major Larrson sera bien habile s'il en vient à bout, dit Marguerite. Pour moi, j'ai déjà entendu dire ici tant de choses sur le compte de Christian Waldo que je promets d'avance de ne pas croire un mot de ce que nous allons entendre.
. — Pourtant, répondit le major, je suis tout prêt à jurer sur l'honneur que je ne dirai rien que je ne sache pertinemment. Christian Waldo est un comique italien, qui va de ville en ville, réjouissant les populations par son esprit aimable et son intarissable gaieté ; son spectacle consiste....
— Nous savons cela, dit Marguerite, et nous savons aussi qu'il donne ses représentations tantôt dans les salons, tantôt dans les tavernes, aujourd'hui au château, demain dans la hutte, prenant trèscher aux riches et jouant souvent gratis pour le peuple.
— Voilà un plaisant original, dit Cristiano, une espèce de saltimbanque !
146 L'HOMME 1)E NEIGK.
•— Saltimbanque ou non, c'est un homme extraordinaire, reprit le major, et un homme de cœur, qui plus est ! Je Tai vu à Stockholm, le mois dernier, tenir bravement tète à trois matelots ivres et furieux, l'un desquels, ayant cruellement maltraité un pauvre mousse, s*était vu arracher sa victime par Christian Waldo indigné. Une autre fois ce Christian s*est jeté au milieu des flammes pour sauver une vieille femme, et tous les jours il donnait presque tout ce qu*il gagnait à ceux qui excitaient sa pitié. Enfin le peuple des faubourgs l'aimait tant qu'il a été forcé de partir secrètement, dit-on, pour n'être pas porté en triomphe.
— Et aussi, dit Marguerite, pour n'être pas forcé d'ôter son masque, car les autorités commençaient à s'inquiéter d'un inconnu si populaire, et à se demander si ce n'était pas un agent de la Russie qui débutait ainsi afin de pouvoir, en temps et lieu, fomenter quelque sédition.
— Vous croyez, dit Cristiano, que ce drôle de corps, car il parait que c'est un drôle de corps, est un espion râsse?
— Oh ! moi ! je ne le crois pas, répondit Marguerite. Je ne suis pas de ceux qui veulent que la bonté et la charité servent à cacher de mauvais desseins.
— Mais ce masque? dit une des jeunes filles qui avaient avidement écouté Tofûcier : pourquoi ce masque noir qu'il porte toujours pour entrer dans
son théâtre et pour en sortir? Est-ce pour représenter l'arlequin italien ?
— Non, puisqu'il ne parait jamais de sa personne dans le spectacle qu'il donne au public. Il a une raison que nul ne sait.
— C'est peut-être, observa Cristiano, pour cacher quelque lèpre ?
— D'autres prétendent qu'il a eu le nez coupé, dit un des jeunes gens.
— Et d'autres disent encore, ajouta un troisième interlocuteur, qu'il est le plus joli garçon du monde, et qu'il s'est montré à ses hôtes du faubourg et à quelques personnes qu'il avait prises en amitié.
— Il parait même, reprit le major, qu'il ne se masque pas du tout dans ce qu'on pourrait appeler son intérieur ; mais les avis sont très-pàrtagés sur sa figure. Une jeune batelière, qui en était malade de curiosité, a obtenu qu'il ôtât ce masque, et s'est trouvée mal de frayeur en voyant une tête de mort.
— Décidément ce Waldo est le diable en personne, dit Marguerite, puisqu'il peut, à volonté, se montrer en beau garçon ou en spectre épouvantable. Est-ce que vous n'avez pas envie de le voir, mesdemoiselles ?
— Eh bien ! et vous, Marguerite ?
— Avouons franchement que nous en grillons toutes, ce qui ne nous empêche pas d'en avoir trèspeur !
— Et on dit qu'il va venir ici î demanda une des demoiselles.
— On dit même qu'il y est, répondit le major.
— Quoi, vraiment ! s'écria Marguerite. Il est arrivé? nous allons le voir ? Il est ici, dans le balpeulêlre?
— Oh ! quant à cela, dit Cristiano, ce serait difficile.
— Pourquoi difficile ?
— Parce qu'un saltimbanque n'oserait pas se présenter comme invité dans la bonne compagnie.
— Bah ! il parait que le drôle ose tout, reprit le major. Son masque, son spectacle et son nom ne se quittent pas ; mais on prétend, et c'est très-probable, que sous un autre nom et sans aucun masqae il va et vient, pénètre partout à Stockholm, et que, dans les promenades et les tavernes les mieux fréquentées, on n'est jamais sûr, quand on parle de lui, de ne l'avoir pas à côté de soi, ou de ne pas lui adresser la parole à lui-même.
— Eh bien I alors, reprit Cristiano, que sait^on en effet ? Il est peut-être dans cette chambre !
— Oh 1 pour cela non ! répondit Marguerite après avoir fait de l*œil le tour de l'appartement, toutes les personnes qui sont ici se connaissent.
— Mais moi, on ne me connaît pas? Je suis peutêtre Christian Waldo !
— Eh bien! où est donc votre tête de mort? dit en riant une des jeunes filles. Sans masque et sans tête de mort, vous n'êtes qu'un Waldo apocryphe ! A propos, messieurs» quelqu'un nous dira-t-il com* ment on sait qu'il est arrivé?
— Je peux vous dire, repartit le major, comment je l'ai suy moi. Un inconnu a demandé l'hospitalité ici, on lui a dit d'aller à la ferme parce que la maison était pleine. Il s'est nommé, il a montré la lettre du majordome Johan, qui l'appelle de la part du baron, son maître, pour le divertissement de la société ici rassemblée. Je ne sais pas si on a trouvé un coin pour le loger au château ou ailleurs ; mais il est arrivé, le fait est certain.
— Qui vous Ta dit?
— Le majordome lui-même.
— Et il avait son masque ?
— Il avait son masque.
— Et est-il grand, gros, bien fait, bancal ?
— Je n'ai pas fait ces questions-là, puisque, l'ayant vu de mes yeux, à Stockholm, masqué il est vrai, je savais qu'il est grand, bien pris et leste comme un daim.
— C'est peut-être un ancien danseur de corde? dit Cristiano, qui ne paraissait plus prendre intérêt à la conversation que par complaisance.
— Oh! pour cela, non, dit Marguerite; c'est un homme qui a reçu une très-belle éducatioh. Tout
le monde est frappé du style et de Tesprit de ses comédies.
— Mais qui prouve qu'elles soient de lui?
— Des gens versés dans toutes les littératures anciennes et modernes affirment qu'il n'y a rien de pillé, et ces saynètes bouffonnes, que l'on dit parfois sentimentales aussi, ont été à Stockholm un événement littéraire.
— Croyez-vous que nous l'entendrons demain?
demanda-t-on de toutes parts.
*-- Gela est à présumer, répondit le major ; mais si ces demoiselles sont impatientes de le savoir» j'offre de me mettre à sa recherche et de le lui de* mander.
— A minuit ? dit Cristiano en regardant la pendule : le pauvre diable doit être endormi! Je croyais que la comtesse Marguerite avait à entretenir l'assistance d'un projet plus sérieux.
— Oui, au fait, s'écria Marguerite, j'ai à vous proposer un petit bal entre nous. Je suis ici une nouvelle venue, une vraie sauvage, je m'en confesse ; je ne suis connue de vous que depuis deux ou trois jours, mais toutes les personnes que je vois ici m'ont fait tant d'accueil et de bonnes prévenances, que j'ai le courage d'avouer... t ce que M. Goefle va avoir l'obligeance de vous dire,
— Voici le fait , reprit Cristiano : la comtesse Marguerite est, comme elle vous l'a dit elle-même,
L*HOMMB DE NEIGE, 151
une vraie sauvage. Elle ne sait rien au monde, pas même danser ; elle est disgracieuse au possible, et boiteuse au moins autant que notre illustre maître Stangstadius. En outre, elle est lourde, distraite, myope.... Enfin, pour se résigner à danser avec elle, il faut une dose de charité vraiment chrétienne, car . • . *
— Assez, assez ! s'écria en riant Marguerite, vous faites les honneurs de ma personne avec une rare humilité ; mais je vous en remercie. On doit main-* tenant s'attendre à quelque chose de si affreux, que, pour peu que je m'en tire à peu près convenablement, on sera enchanté de moi. La conclusion est donc que je voudrais faire mon début en petit comité, et que, si vous le voulez tous, nous allons danser dans la galerie. L'orchestre de la grande salle fait assez de vacarme pour que nous en ayons au moins autant qu'il nous en faut pour nous diriger. »
Plusieurs jeunes gens s'étaient déjà élancés vers Marguerite pour lui demander la préférence. Elle les remercia en disant que M. Christian Goefle s'é« tait dévoué d'avance à être la victime.
c Eh ! mon Dieu ! oui, messieurs ! dit gaiement Cristiano en recevant dans sa main gantée la petite main de Marguerite. Plaignez-moi tous, et marchons au supplice ! i>
En un instant, la place fut choisie et la contredanse organisée. Marguerite demanda à n'être pas du quadrille qui commençait.
c Vous voilà singulièrement émue , lui dit Cris«tiano.
— C'est vrai, répondit-elle. Le cœur me bat comme à un oiseau qui se lance hors du nid pour la première fois, et qui n'est pas bien sûr d'avoir des ailes.
— C'est, je le vois, reprit l'aventurier, un grave événement dans la vie d*une demoiselle que la première contredanse. Dans un an d'ici, quand vous aurez dansé à une centaine de bals, vous rappellerez-vous par hasard le nom et la figure de l'humble mortel qui a le bonheur et la gloire de diriger vos premiers pas ?
— Oui certes! monsieur Goefle, ce souvenir se trouvera toujours lié à celui des plus grandes émotions de ma vie, la peur du baron et la joie d'être délivrée de lui par un effort de courage dont je ne me croyais pas capable, et que certes votre oncle et vous m'avez inspiré !
— Savez- vous pourtant, dit Cristiano, que je ne suis plus bien certain de votre aversion pour le baron !
— Et pourquoi cela ?
— Vous étiez du moins beaucoup plus effrayée de danser en public que de danser avec lui.
— Et pourtant je n'ai pas dansé avec lui et je danse avec vous ? »
Cristiano serra involontairement les doigts mi-
gnons de Marguerite ; mais elle crut qu'il ne s'agissait que de se lancer à la danse, et, toute rouge de plaisir et de crainte, elle le suivit dans la joyeuse mêlée, où bientôt elle se sentit aussi rassurée qu'elle avait le droit de l'être par sa grâce et sa légèreté.
€ Eh bien ! je crois que je n'ai plus peur, lui dit-elle en revenant à sa place, pendant que l'autre quadrille entamait une nouvelle figure.
— Vous voilà beaucoup trop brave, lui répondit Gristiano. J'espérais vous être bon à quelque chose, et je vois que vous sentez si bien pousser vos ailes,
. que tout à l'heure vous vous envolerez avec le pre* mier venu.
— Ce ne sera toujours pas avec le baron ! Mais dites-moi donc pourquoi vous supposiez que j*exa« gérais mon éloignement pour lui ?
— Eh I mon Dieu ! je vois que vous aimez passionnément le bal, c'est-à-dire les fêtes et le luxe : toute passion entraine ses conséquences. Or, si le plaisir est le but, la richesse est le moyen .
— Eh ! me trouvez-vous si sotte et si mal faite que je ne puisse prétendre à la fortune sans épouser un vieillard ?
— Alors vous avouez que la fortune est pour vous la condition du mariage ?
— Si je disais oui, que penseriez-vous de moi ?
— Rien de mal.
•— Oui, je serais comme tant d'autres, et vous ne penseriez par conséquent de moi rien de bon? *•
Cette conversation délicate fut reprise au troisième intervalle de repos du quadrille dont nos deux jeunes gens faisaient partie.
Marguerite provoquait la sincérité de Gristiano.
« Àvouez-le, disait-elle ; vous méprisez les filles qui se marient pour être riches, comme Olga, par exemple, qui trouve le baron fort beau à travers les facettes des gros diamants de ses rêves.
— Je ne méprise rien, répondit l'aventurier ; je suis né tolérant, ou les facettes de ma vertu, h moi, se sont émoussées au frottement du monde. J'ai de l'enthousiasme pour ce qui est supérieur à l'esprit du monde, de l'indifférence philosophique pour ce qui suit le courant vulgaire.
— De l'enthousiasme, dites -vou^î N'est-ce pas payer bien cher une chose aussi naturelle que le désintéressement? Je ne vous demande pas tant»
'moi, monsieur Goefle, je ne réclame de vous que l'estime. Croyez donc, je vous en prie, que si je suis libre de mon choix, je consulterai mon cœur et nullement mes intérêts. Dussé-je no plus jamais avoir de dentelles à mes manchettes et de nœuds de satin à ma robe, dussé-je ne plus jamais danser à la lueur de mille bougies et aux sons de trente violons, hautbois et contre-basses, je me sens capable de faire ces immenses sacrifices pour conserver
la liberté de mes sentiments et le bon témoignage de ma conscience. »
Marguerite parlait avec feu. Animée par la danse, elle mettait tout son cœur en dehors ; son âme généreuse et romanesque était dans ses yeux brillants, dans son sourire radieux, dans son attitude d^oiseau impatient de repartir vers les nues, dans ses beaux cheveux blonds qui semblaient se rouler en serpents animés sur ses blanches épaules, dans le son ému de sa voix, enfin dans tout son charmant petit être. Gristiano en eut un éblouissement, et, ne sachant plus ce qu*il disait, il jeta, comme au hasard du rêve, cette bizarre question à Marguerite:
c Pourtant vous n*aimerez jamais qu'un homme de votre rang, et si, en dépit de vous-même, votrd cœur parlait pour un pauvre diable, poUr un homme sans nom et sans avoir»*., pour Christian Waldo, je suppose,... vous auriez une grande honte et vous vous croiriez tout à fait brouillée avec votre conscience ?
— Christian Waldo ! dit Marguerite ; pourquoi Christian Waldo ? Vous faites choix d'un exemple bizarre !
— Extrêmement bizarre, et je le fais à dessein. Lorsqu'on procède par antithèse.... Voyons, voici celle que je vous soumets ; je suppose que ce Christian Waldo, que je ne connais pas du tout, ait la bravoure, l'esprit, le cceur généreux qu'on lui at-
tribuait ici toutàrheure,ayecIa misère, quidoit être la compagne fidèle de ses aventures, et un nom qu'il n'a pris, je suppose, en vertu d'aucun parchemin....
— Et avec sa tête de mort ?
— Non, sans sa tête de mort. Eh bien! je suppose que, pour vous marier, vous soyez forcée de choisir entre ce personnage et le baron de Waldemora?
— Je prendrais un parti bien simple, qui serait de ne pas me marier du tout.
— A moins que Ton ne découvrît sous le masque de ce Christian un jeune et beau prince, forcé par la raison d'état de se cacher?
— Vous m'en direz tant! répondit Marguerite; un nouveau tsarévitch Yvan évadé de sa prison, ou un autre Pierre III échappé à ses assassins !
— Auquel cas, apocryphe ou non, il obtiendrait grâce devant vos yeux?
— Que voulez-vous que je vous réponde? Un bouffon italien n'est vraiment pas un point de comparaison possible quand il s'agit de parler sérieusèment.
— C'est trop juste ! répliqua Crisliano; mais voici le finale^ qu'il nous soit léger, car c'est la pelletée de terre sur le roman intitulé la Première contredanse.^
Mais cette contredanse ne devait pas finir selon les lois de la chorégraphie. M. Stangstadius, ayant enfin terminé le copieux repas qu'il appelait un à compte entre le souper et le réveillon, venait de
sortir de la salle du buffet. Préoccupé de quelque haute pensée mise en éveil par Tagréable travail d'une bonne digestion, il trouva le petit bal sur son chemin et le traversa sans façon, heurtant les cavaliers, qui déployaient leurs grâces à Favant-deux, et marchant sur les petits pieds des danseuses, comme il eût marché sur des cailloux. Sa claudication prononcée formait un pas si bizarre que tout le monde se mit à rire. La ligure de la danse fut toute dérangée, et, les jeunes couples se prenant par les mains, on forma une ronde rapide et bruyante autour du chevalier de TÉtoile polaire, qui ne voulut pas être en reste de grâces, et s'efforça de sauter à contre-mesure, au grand divertissement de la compagnie ; mais, hélas ! les rires et les chants montèrent à un tel diapason, qu'on s'en aperçut dans la grande salle.
L'orchestre avait fini sa dernière ritournelle, et la jeune troupe ne s'en apercevait pas. Elle tournait toujours en chantant et en sautant autour de Stangstadius, qui se comparait à Saturne au milieu de son anneau. La comtesse Elfride accourut, et, voyant la soudaine guérison de sa nièce, elle entra dans une colère que, cettefbis, elle ne put maîtriser.
c Ma chère Marguerite, lui dit-elle d'un ton bref et vibrant, vous faites de grandes imprudences ; vous oubliez que vous avez une entorse, et qu'il est fort dangereux de la mener de ce train-là. Je viens
)58 L'HOMME DE NËIQE«
de consulter le médecin de la maison : il vous conn mande le repos pour cette nuit ; veuillez donc ?ous retirer avec votre gouvernante, qui vous mettra ao lit avec des compresses. Vous n'avez rien de mieux à fcûre, croyez-moi. »
Et elle ajouta tout bas :
« Obéissez ! •
Marguerite devint p&le, de rouge qu'elle était, et soit contrariété, soit chagrin, elle ne put retenir deux grosses larmes qui brillèrent au bout de ses longs cils et coulèrent le long de ses joues. La comtesse Elfride lui prit vivement la main, et l'emmena en lui disant à voix basse :
c Vous avez juré de ne faire aujourd'hui que des sottises. Il faut les expier. Je vous avais pardonné de ne pas danser avec le maître de la maison : on pouvait vous croire souffrante en effet ; mais danser avec un autre, c'est faire au baron, de propos délibéré, une impertinence inouïe, et je ne souffrirai pas que vous la prolongiez jusqu'à ce qu'il s'en aperçoive. »
Cristiano suivait Marguerite, cherchant un moyen de désarmer ou de distraire la tante, s'il pouvait trouver un moment favorable pour l'aborder, lorsqu'il vit le baron approcher, et il s'arrêta contre le piédestal d'une statue, attentif à ce qui allait se passer entre ces trois personnes.
M Quoi ! dit le baron, vous emmenez déjà votre
nièce ? G*eBt trop tôt. Il parait qu*ell,e commençait à ne plus s'ennuyer chez moi î Je vous demande grâce pour elle, et puisqu'elle a dansé, à ce qu'on m'assure, je la prie maintenant de danser avec moi. Elle ne peut plus me refuser, et je suis bien certain qu'elle consentira de bonne grâce.
— Si vous l'exigez, baron, je cède, dit la com-^ tesse. Allons, Marguerite, remerciez le baron, et suivez-le ; ne voyez-vous pas qu'il voup offre son bras pour la polonaise ? »
Marguerite sembla hésiter; ses yeux rencontré^ rent ceux de Christian i qui certes était partagé entre le désir de la voir rester et la crainte de la voir céder % Ce dernier sentiment l'emporta peut-être dans l'expression de son regard, tant il y a que Marguerite répondit avec fermeté au baron qu'elle était eugagée.
ç Avec qui^ je vous prieî s'écria la comtesse.
— Oui! avec qui? » dit le baron d'un ton singu^ lier, dont le calme ne p^rut pas de bon aloi à Mar<* guérite.
Elle baissa les yeux et se tut, ne comprenant pas ce qui se passait dans l'esprit du persécuteur dont elle s'était cru débarrassée.
Le baron n'avait qu'une pensée, celle de la tourmenter et de la compromettre ; il voyait bien l'aversion qu'elle éprouvait pour lui, et il la lui rendait cordialement. Froidement méchant et vindicatif, il
, affecta de plaisanter ; mais parlant assez haut poar être entendu de beaucoup d*oreilIes curieuses :
« Où est donc, dit-il, cet heureux mortel à qui je dois vous disputer ? car je suis résolu à vous disputer, j'en ai le droit!
— Vous en avez le droit? s'écria Marguerite hors d'elle-même, vous, monsieur le baron?
— Oui, moi, reprit-il avec une effrayante tranquillité de persiflage, vous le savez bien ! Voyons, où est-ii, ce rival qui prétend danser avec vous à ma barbe ?
— Le voici ! » répondit Gristiano, perdant la tête et s'élançant vers le baron d'un air menaçant, au milieu d'un silence de stupeur et de curiosité générale.
On savait le baron fort irascible sous son air endormi et blasé. On connaissait son indomptable orgueil. On s'attendait à une scène violente, et en effet le baron, devenu tout à coup d'une pâleur verdâtre, clignait ses grands yeux myopes, comme si la foudre allait s'en échapper pour anéantir l'audacieux inconnu qui le bravait si ouvertement; mais le sang reflua à son front, qui sembla sillonné d'une grosse veine sanglante , tandis que ses lèvres devinrent plus livides que le reste de sa figure. Un cri sourd s'échappa de sa poitrine, ses bras s'étendirent convulsivement, et il s'affaissa sur luimême en disant : « Voilà, voilà ! »
Il serait tombé à terre si vingt bras ne se fussent étendus pour le soutenir. Il était évanoui, et on dut remporter vers une fenêtre dont on brisa précipitamment les vitres pour lui donner de Tair. Olga se fit jour à travers la foule pour lui porter secours. Marguerite disparut comme si sa tante l'eût escamotée^ et Gristiano fut rapidement emmené par le major Osmund Larrson, qui l'avait pris en amitié.
<r Venez avec moi , lui dit cet aimable jeune homme. Il faut que je vous parle. »
Quelques instants après, Gristiano se trouva seul avec Osmund dans une antique salle du rez-dechaussée chauffée par une cheminée immense.
c G'est ici, lui dit le capitaine, que nous avons la liberté de fumer. Tenez, voici un râtelier bien garni ; prenez une pipe à votre goût, et puisez dans le pot à tabac. Sur la table, vous voyez la bière la plus succulente du pays et la plus vieille eau-de-vîc de Dantzig. Tout à l'heure mes camarades viendront nous donner des nouvelles de l'événement.
— Vous me croyez très-irrilé, je le vois, mon cher major, répondit Gristiano; mais vous vous trompez. Je ne demande pas mieux que de donner au- baron le temps de se remettre de sa crise, et d'attendre ici, en fumant avec vous, qu'il veuille donner suite à l'explication.
— Pourquoi faire ? Pour un duel ? répondit le major. Bah ! le baron ne se bat jamais ; il ne s'est
jamais batta ! Vous ne le connaissez donc pas du tout?
— ' Nullement, dit Christian en bourrant tranquillement sa pipe et en se versant un grand cruchon de bière. Est-ce qu'en vrai don Quichotte je me serais adressé à un moulin à vent. Je ne savais pas être si ridicule.
— Vous ne l'avez pas été, mon cher ; vous avez même foit, à bien* des yeux et aux miens en particulier, un acte audacieux en tenant tète à l'homme de neige.
— Pourtant un homme de neige, j'aurais dû me dire que cela fond aisément I
— Non pas dans notre pays 1 de tels hommes restent longtemps debout.
— Ainsi j'ai été héroïque sans le savoir?
— T&chez de ne pas l'apprendre à vos dépens. Le baron ne tire pas l'épée, mais il se venge, et n'eu-* blie jamais une injure. En quelque lieu que vous soyez, il vous poursuivra de sa haine. Quelle que soit la carrière à laquelle vous vous destinez, il mettra obstacle à votre avancement. Si vous avez quelque affaire désagréable, comme il en peut arriver à tout homme de cœur, il trouvera moyen d'en faire une méchante affaire, et s'il réussit à vous envoyer en prison, il s'arrangera pour que vous n'en sortiez jamais. Je vous conseille donc de ne pas vous rencontrer chez lui, ou d'être sur vos gardes tant que vous
vivrez, à moins qu'il ne plaise an diable de tordre cette nuit le cou i^ son compère, sous prétexte d*a-> poplexie foudroyante.
— Croyez'vous que le b^ron soit si mal? dit Gristiano»
— Nous allons le savoir. Voici mon lieutenant Ervin Osburn, mon meilleur ami, qui certainement partage ma sympathie pour vous. Eh bien! lieute* nant, quelles nouvelles de Thomme déneige? Est-ce que le dégel approche?
— Non, ce n'est rien, répondit le lieutenant ; du moins il prétend que ce n'est rien. Il s'est retiré un instant dans ses appartements, puis il a reparu si frais, que je le soupçonne d'avoir mis quelque fard sur ses joues blêmes. C'est égal, il a l'œil éteint et la parole embarrassée. Je me suis approché de lui par curiosité, ce qu'il a pris pour une marque d'in* térèt, et il a daigné me dire qu'il souhaitait qu'on dansât et qu'on ne s'occup&t point de lui davantage. Il est resté assis dans le grand salon, et ce qui me prouve qu'il est plus mal à l'aise qu'il n'en convient, c'est qu'il paraît avoir absolument oublié l'accès de rage qu'il l'a mis en si bel état, et ^ue personne autour de lui n'ose lui en rappeler la cause,
— Alors le bal va reprendre son entrain, dit le major, et vous verrez qu'on s'amusera plus qu'auparavant. Il semble que l'on veuille s'étourdir ici
164 L'HOMME DE NÇIGE.
sur quelque prochaine catastrophe, ou que les héritiers qui se trouvent là ne puissent contenir leur joie de voir que depuis quelque temps le baron pa* raît très-malade.... Mais dites-nous donc, Christian Goefle, quelle mine vous avez faite à notre aimable baron, ou quel charme vous avez jeté sur lui? Seriez-vous esprit ou sorcier ? Êtes-vous Vhomme du lac qui fascine les gens en les regardant de ses yeux de glace ? Qu'y a-t-il entre le baron et vous, et d'où vient qu'en tombant en pâmoison il a dit son fameux mot, que j'ai entendu cette fois : VoUà^ voilà!,.,
— Expliquez-le-moi vous-même , répondit Cristiano. J'ai beau chercher, je ne peux me rappeler où j'ai déjà vu ce personnage, et si cela est, il faut que ce soit dans des circonstances insignifiantes, puisque mon souvenir est si confus. Voyons, a-t-il voyagé en France ou en Italie depuis?...
— Oh! il y a longtemps, bien longtemps qu'il n'a quitté les États du Nord!
— Alors je me trompais : j'ai vu le baron aujourd'hui pour la première fois. Et pourtant on eût dit qu'il me reconnaissait.... Ne pensez-vous pas qu'en disant : Voilà^ voilà! il a pu avoir le délire?
— Cela est certain, dit le major. J'ai dans mon bostoelle * un jardinier qui a été à son service, et qui
1. Le bostoelle des officiers de Vindelta est une maison et une terre dont ils ont la jouissance , et dont le revenu est propor-
L'HCWIME DE NEIGE. 165
m*a donné des détails assez curieux. Le baron est sujet à des crises que son médecin appelle nerveuses, et qui proviennent d'une maladie du foie déjà ancienne. Dans ces crises, il donne parfois les marques d'une étrange frayeur. Lui, le sceptique cl le moqueur devient pusillanime comme un enfant : il voit des fantômes, et particulièrement celui d'une femme. Alors il s'écrie : Yoilày voilà ! ce qui signifie : Voilà mon accès qui me prend ! — ou bien Voilà mon rêve qui m'étouffe !
— Ce serait donc un remords?
— On prétend que c'est le souvenir de sa bellesœur....
— Qu'il a assassinée ?
— On ne dit pas qu'il Tait tuée, mais qu'il l'a fait dUparattre,
— Oui, le mot est de meilleure compagnie....
— Mais n'est peut-être pas plus fondé que l'autre, reprit le major. Le fait est qu'on n'en sait rien, et que le baron est peut-être fort innocent de maint crime dont on l'accuse. Vous savez que nous vivons ici sur la terre classique du merveilleux. Les Dalécarliens ont horreur des choses positives et 'des
tionnel à leur grade. Ce revenu représente leur traitement Le presbytère s'appelle aussi hostoélle y et le ministre en a la jouis* saoce en outre de son casuel. Le soldat de Vindelta a son torp , sa maisonnette avec un jardin et quelques arpents de terre. Vindelta est une armée rurale dont l'excellente organisation , créée par Charles XI , n'a d'analogue nulle part.
explications naturelles. Dans ce pays-ci, on ne se heurte pas contre une pierre sans croire qu'un lutin Fa poussée exprès ; et si le nez vous cuit, on court chez la sybille pour qu'elle vous ôte le poison du nain qui vous a mordu ; et si un trait se casse à une voiture ou à un traîneau, le conducteur, avant de le raccommoder, ne manque pas de dire : « Allons , < allons, petit lutin, laisse^nous en paix! nous ne te « faisons point de mal. ••
« Au milieu de ces esprits superstitieux, vous pensez bien que le baron de Waldemora n'a pu s'enrichir^ comme il Fa fait, sans passer pour un alchimiste. Au lieu de supposer qu'il était payé par la tsarine pour soutenir les intérêts de sa politique, on a trouvé plus naturel de Faccuser de magie. De cette accusation à celle des plus noirs forfaits, il n'y a qu'un pas : tout sorcier noie dans les cascades^ engloutit dans les abîmes, promène les avalanches , conduit le sabbat , et se nourrit pour le moins de chair humaine, modeste en ses appétits féroces s'il se contente de. sucer le sang des petits enfants. Quant à moi» j'en ai tant entendu, que je ne peux plus prendre aucun récit au sérieux. Je me borne à croire ce que je sais, et ce que je sais , c'est que le baron est un méchant homme, trop lâche pour frapper un autre homme, trop bien nourri et trop dégoûté pour boire du sang, trop frileux pour guetter les passants sous la glace des lacs ^ mais capable d'envoyer son
meilleur ami à là potence , pour peu (]u*il eût un intérêt personnel à le faire , et qu'il n'y eût à dire qu'une parole méchante et calomnieuse.
— Yoilà un grand misérable! dit Gristiano ; mais permettçz-moi d'être étonné de voir chez lui tant d'honnêtes personnes,...
— Âh bien oui! répliqua Osmund, sans lui donner le temps d'achever, c'est en effet un vilain métier que nous faisons là, de venir nous divertir aux frais et dépens d'un homme que nous haussons tous. Vous avez pour excuse que vous ne le connaissiez point, tandis que nous s^utres....
— Je ne faisais pas d'application personnelle, re** prit Gristiano.
— Je le sais bien, mon cher ; mais vous avez tort d'être étonné qu'un tyran ait une cour. Vous savez sans doute l'histoire de votre pays ; seulement, éloigné depuis bien des années , vous avez pu croire qu'un peu d'équilibre s'était fait, avec les progrès àe la philosophie, dans l'influence légitime des di" vers ordres de l'État. Il n'en est rien, Ghristian Goefle , rien du tout , vous le verrez bientôt de vos propres yeux. La noblesse est tout : le clergé vient ensuite, éclairé, austère, mais despotique et inlolérant* La bourgeoisie, si utile à l'État et si patriarcale dans ses mœurs, compte peu* Le paysan n'est r\en% ^Ue roi moins que rien. Quand un nolAe est xiOsve^ ce qui est rare heureusement, il tient dans »^ loaiva
tous les intérêts, toutes les destinées de sa province, et c'est pour mener hommes et choses à sa guise ou à leur perte. Sachez donc que si nous autres, jeunes officiers, nous boudions Tillustre châtelain de Waldemora, nous pourrions bien, non pas perdre notre grade, qui jcst indélébile à moins de forfaiture, mais ôtre forcés par des persécutions inouïes de quitter nos cantonnements, nos maisons, nos propriétés, nos afTections, comme une simple garnison, en dépit des inviolables lois de Vindelta, »
Deux autres jeunes gens entrèrent pour fumer, el Gristiano se hasarda à leur demander si la comtesse Elfride avait reparu dans le bal.
« Voilà un habile compère ! lui répondit Tun d'eux ; vous ne nous ferez pas croire que vous vous intéressez à la méchante comtesse d'Elvéda ! Mais sachez que son aimable nièce a disparu en même temps que vous, et que sa tante la fait passer pour être très-estropiée.
— Que dites-vous qu'elle a disparu ? s'écria Gristiano, que le mot épouvanta plus que de raison.
— Voyons ! dit vivement le major, êtes-vous inquiet de votre belle, mon cher Goefle?
— Permettez ; je ne me donne pas le ton d'appeler ainsi la comtesse Marguerite. Elle est belle, c'est vrai; mais, malheureusement pour moi, elle n'est mienne en aucune façon.
— Je n'y entendais pas malice, reprit Osmund. J*ai TU seulement, comme tout le monde, que vous aviez les honneurs de sa première contredanse, et que vous causiez ensemble de bonne amitié. Si vous n*étes pas amoureux d'elle,... ma foi, vous avez tort ; et si elle n'a pas un peu de goût pour vous, elle a peut-être tort aussi, car vous nous paraissez à tous un charmant compagnon.
— Quant à moi, j'aurais parfaitement tort, je vous jure, de regarder avec convoitise un astre trop élevé sur mon horizon.
— Bah ! parce que vous n'êtes pas titré? Mais votre famille a élé ennoblie, et votre oncle l'avocat est une illustration par son talent et son caractère. En outre, il est riche au moins autant que la belle Marguerite, et elle ne sera pas toujours en tutelle. L'amour aplanit les obstacles, et quand on a des parents fâcheux, on se fiance en secret. Dans notre pays, ces fiançailles-là sont aussi sacrées que les autres. Donc, si vous voulez pousser votre pointe, nous voilà prêts à vous aider.
— M'aider à quoi ? dit Cristiano en riant.
— A obtenir tout de suite une entrevue à l'insu de la tante. Voyons , camarades , qu'en dites- vous ? Nous voici quatre de bonne volonté. Je sais, moi, où est situé l'appartement. Nous nous y rendons tout de suite. Si Mlle Potin s'effraye, nous lui faisons des compliments,-., qu'elle mérite au reste, car c'est
une personne charmante ! Si une fille de chambre crie, nous l'embrassons et lui promettons des rubans pour sa chevelure* Enfin nous demandons pour Christian Goefle un entretien sérieux delà part de M. Goefle, son oncle.... Une communication importante?. . . Hein ? c'est cela. On nous introduit, sans nos pipes ^ par exemple, dans un petit salon, où nous nous asseyons gravement à l'écart, pendant que Christian Goefle offre son cœur à voix basse à la diva contéssina, ou s'il est trop timide encore pour se déclarer, il se laisse pressentir, tout en s'informant des dangers que court son incomparable , et en se mettant avec elle en mesure de les conjurer. Je ne ris pas , messieurs ! Il est bien évident que Mme d*Elvéda veut forcer l'inclination de sia pupille, et que le sournois Olaûs veut la compromettre pour écarter tout autre prétendant. £h bien ! la situation est magnifique pour l'homme qui , en plein bal , a pris fait et cause pour la victime de cette odieuse et ridicule machination. Venez, Christian ; venez, messieurs ; y sommes-nous ? Eh ! parbleu, c'est à charge de revanche! Une autre fois, c'est vous, Christian, qui servirez nos honnêtes amours ; on se doit cela entre jeunes gens. Où en serions-nous tous, si nous n'étions pas confidents dévoués les uns des autres! En avant I Â l'assaut de la citadelle I Qui m'aime me suive !»
Tous se levèrent, même Cristiano» enivré de la
VHOMMB DE NEIGE. 171
proposition ; mais il s'arrêta sur le seuil de la salle, et arrêta les autres.
< Merci, messieurs, leur dit-il , et comptez que dans Toccasion je me mettrais au feu pour vous ; mais il ne m'appartient pas de mettre daus ma vie ce doux chapitre de roman. Rien dans les manières de la comtesse Marguerite avec moi ne m'a autorisé à prendre sa défense, comme je l'ai fait dans un mouvement d'indignation irréfléchie, et rien ne me fait espérer qu'elle m'en sache gré. C'est peut-être tout le contraire, et c'est à M. Goefle l'avocat qu'il appartient de la protéger contre sa tante, en lui faisant connaître ses droits. Ce que j'ai de mieux à faire, puisque ma belle danseuse ne danse plus, et que mon terrible rival ne se bat pas, c'est de m'en aller faire un somme dont j'ai grand besoin , étant sur pied depuis plus de vingt-quatre heures, »
Cristiano fut approuvé et hautement traité de galant homme. On s'efibrça de le retenir et de lui faire boire des spiritueux, ce que l'on supposait être une séduction irrésistible ; mais Cristiano était sobre comme le sont en générai les habitants d«s pays chauds. Il voyait la nuit s'avancer, et jugeait prudent de mettre un terme à la comédie jouée jusque-là avec tant de succès. Il serra les mains, fit ses adieux, promit de revenir à l'heure du déjeuner, bien résolu à n'en rien faire, et, sans se laisser interroger sur la partie du château où il avait élu domicile, il
reprit lestement et mystérieusement le sentier sur la glace du lac.
Ce fut à dessein qu'il oublia Loki et le tratneau du docteur en droit au château neuf. Il craignait d'être entendu et abservé. Il s'en alla, en suivant la rive, jusqu'à ce qu'il fût trop loin pour être vu des fenêtres du château, et arriva à la porte du Stollborg qu'il avait laissée ouverte, et que personne, Ulphilas moins que tout autre, n'avait songé à venir fermer.
Il prit ces précautions, parce que h la pâle lumière de la lune avait succédé la fugitive mais brillante clarté d'une aurore boréale magnifique : je dis magnifique quant au pays où elle se montrait, car elle n'eût été que très-ordinaire sous la latitude du nord de la Baltique; mais il fallait qu'en cet instant elle brillât d'un bien vif éclat vers les régions polaires, puisqu'elle éclairait toute la campagne et tous les objets autour du lac glacé. La neige, colorée de ses reflets changeants, prenait des tons rouges et bleus d'un ton fantastique incomparable, et Cristiano, avant de rentrer dans la salle de l'ourse, resta encore quelques instants à la porte du préau, ne pouvant, en dépit du froid et de la lassitude, s'arracher à ce spectacle extraordinaire.
Il était déjà huit heures du matin quand M. Goefle s*é veilla. Il n'avait probablement pas dormi aussi bien qu'à l'ordinaire, car il était fort matinal, et il se scandalisa de lui-même en se surprenant si tard au lit. Il est vrai qu'il avait compté sur le petit Nils pour réveiller ; mais Nils dormait à pleins yeux , et H. Goefle, après de vaines tentatives pour lui faire entendre raison, prit le parti de le laisser ronfler tant qu'il voudrait. Il n'y avait plus d'humeur dans le fait du docteur en droit, mais une désespérance complète à l'égard du service sur lequel il pouvait compter de la part de son valet de chambre. En homme résigné, il ralluma son feu lui-même, puis, en homme méthodique et à la lueur d'une bougie qui semblait dormir debout; il fit sa barbe et peigna sa perruque aussi soigneusement et aussi merveilleusement bien que s'il eût eu toutes ses aises. Enfin, sa toilette du matin étant terminée de manière à lui permettre de n'avoir plus qu'un habit à passer en
174 L'HOMME DE NEIOE.
cas de besoin, il remonta sa montre, regarda le ciel, où ne se montrait pas encore la moindre lueur du matin, endossa sa robe de chambre, et, ouvrant ses deux portes, il se mit en devoir d'aller tout préparer dans son salon (la chambre de l'ourse) pour travailler chaudement et tranquillement jusqu'à l'heure du déjeuner.
Mais, comme il approchait du poêle en rabattant de la main devant lui la clarté vacillante de sa bougie, il tressaillit à la vue d'une figure humaine couchée en travers entre le poêle et lui, le corps efnfoncé dans le grand fauteuil , la tête renversée ;en arrière sur le dossier à oreillettes, et les jambes plongées au niveau du corps dans la grande bouche de chaleur qui s'ouvrait immédiatement au-dessus du foyer du poêle éteint, mais encore chaud.
« Hé ! un beau dormeur! une figure superbe I se dit Tavocat, arrêté à contempler le paisible et profond sommeil de Gristiano ; quelque fils de famille qui, comwe moi, sera venu chercher un refuge au vieux château contre le bruit et l'encombrement du château neuf. Allons, je croyais, j'espérais au moins être seul dans ce lieu maudit ; mais il n'y a pas moyen, et je dois me résigner à avoir un compagnon. Heureusement celui-ci a une aimable physionomie. Le pauvre garçon a été fort discret, puisqu'il n'a pas fait le moindre bruit, la moindre
tentative pour trouver un meilleur lit que ce fauteuil, où il doit avoir les reins brisés! »
M. Goefle toucha légèrement la joue de Gristiano, qui fit le mouvement de chasser une mouche et ne 8*éveilla pas.
« Il n'a pas eu froid du moins , se dit encore
Tavocat : il a une bonne fourrure.... toute pareille à
ma pelisse de voyage, oh ! mais, toute pareille ! Où
est donc la mienne? Ah! je vois ce que c'est : il Ta
trouvée là sur le fauteuil, et il s'est roulé dedans. Ma
foi, il a bien fait. Je la lui eusse prêtée de bon cœur,
et même je lui aurais cédé le second lit de ma
chambre ; M. Nils aurait eu la complaisance de dor^
mir sur le canapé. Je regrette que ce l)on jeune
homme ait été si discret 1... certainement, d*une
discrétion, j'ose dire exagérée. C'est un garçon bien
élevé, ça se voit, et soigneux de sa toilette, car il a
ôté son habit pour dormir : indice d'un caractère
posé. Voyons, quelle peut être la profession de ce
brave enfant-là? L'habit noir.... tout pareil à mon
habit de cérémonie, tellement pareil.... que c'est le
mien, car voici dedans mon mouchoir parfumé au
musc, et.... Ah ! mon invitation au bal lui aura servi.
£t.... mes gants blancs? Où sont donc mes gants
blancs? Ouais ! parterre ? Us y sont bien, car ils sont
tout fanés. Oh ! oh ! monsieur le dormeur, vous êtes
moins cérémonieux que je ne pensais, et j'ose dire
maintenant que vous êtes tout à fait sans gêne. Vous
égarez vos malles, ou vous ne vous donnez pas la peine de les faire décharger, et vous puisez sans façon dans celles des autres! Ces plaisanteries-là se font entre jeunes gens, je le sais bien... Je me rappelle un certain bal à Christiania, où je dansai toute la nuit avec les habits de ce pauvre Stangstadius, qui fut forcé de garder le lit en mon absence, et même toute la journée du lendemain, car je me laissai entraîner.... Mais bah! nous étions jeunes dans ce temps-là et je ne suis plus d'âge à permettre.... aux autres.... de pareilles espiègleries. Holà, holà, monsieur ! réveillez-vous et me rendez mon haut-de-chausses et mes bas d^ soie. ... Dieu me pardonne I Que de mailles il aura fait partir en dansant, ranimai ! Et monsieur ne daigne pas ouvrir les yeux ! >•
En faisant toutes ces réflexions coup sur coup, M. Goefle mit la main sur la défroque que Cristiano avait dépouillée la veille, et que, pressé de dormir au retour du bal, il avait laissée sur une autre chaise. La vue de la culotte râpée, de la cape vénitienne qui montrait la corde et du chapeau tyrolien ' à gances fanées, jeta M. Goefle dans un nouvel océan de suppositions. Ce beau jeune homme à la figure distinguée et aux mains fines n*était donc qu'un bohémien quelconque, meneur d'ours apprivoisés, marchand colporteur ou chanteur ambulant! Un chanteur italien? Non, le visage de l'aventurier ap-
partenait sans liul doute au type du pays de Dalum. Un escamoteur,... trop habile dans son état peutêtre ? Non, car la bourse de M. Goefle était intacte dans le fond de sa malle, et la âgure du dormeur était si honnête ! Son sommeil était vraiment celui de l'innocence.
Que penser et que résoudre? L'avocat se grattait la tète. Ce misérable costume était peut-être un déguisement à l'aide duquel le jeune homme avait traversé le pays pour venir en cachette faire le don Juan sous le balcon de quelque belle de passage au château neuf; mais, aucune conjecture n'étant satisfaisante, M. Goefle prit le parti de réveiller son hôte, en le secouant à plusieurs reprises et en lui criant dans les oreilles : « Hé I hé ! oh ! oh ! Allons, camarade, debout ! » et autres interjections à l'usage des dormeurs obstinés et des réveilleurs impatients.
Gristiano ouvrit enfin les yeux, regarda fixement M. Goefle sans le voir, et referma la paupière avec un calme olympien.
« Oh! oui-da! reprit l'avocat, vous voilà reparti pour le pays des songes ?
— Eh bien ! quoi ? Est-ce que l'aurore boréale dure encore ? lui demanda Gristiano, évidemment bercé par de riantes visions dans son demi-sommeil.
— Où prenez -vous l'aurore boréale à cette
178 L'HOMME DE NEIQE.
heure-ci? dit M. Goefie. Le soleil va se lever tout à l'heure !
— Le soleil? Qui parle de soleil au milieu d'un bal ? murmura Cristiano de cette yoîx parUculiôrement douce d*un dormeur qui semble supplier et cajoler pour obtenir la paix.
— Oui, oui, le bal, mou habit, le soleil, ma culotte, l'aurore boréale, c'est très-logique, reprit M. Goefie, et tout cela s'enchatne très-bien dans vos rêves, mon bon ami ; mais je voudrais de meilleures raisons, et je vais vous secouer jusqu'à ce que voué soyez en état de plaider un peu mieui votre cause. »
Le bon Cristiano se laissa secouer avec une indomparable mansuétude. L'habitude qu'il avait prise de dormir n'importe sur quelle planche, soit en mef par tous les temps, soit sm* les chemins dans toute espèce de véhicule, lui faisait trouver assez agréable le soin que prenait l'avocat de le bercer rudement, comme pour lui donner l'agréable conscience du repos de ses facultés. Peu à peu cependant l'idée lui vint de se rendre compte du lieu où il se trouvait II rouvrit les yeux , regarda le poêle, puis se retourna pour interroger les sombres parois de la salle.
<K Le diable m'emporte, dit-il, si je sais où je suis ! Mais qu'est-ce que cela me fait au bout du compte? Aujourd'hui là, demain ailleurs! Telle est la vie.
— Prenez au moins la peine, lui dit l'avocat, de savoir devant qui vous êtes. »
Assez satisfait de cette fière injonction, M. Goefle s^attendait à voir enfin la surprise, la terreur ou la confusion se peindre sur les traits du coupable ; mais il attendit en vain. Gristiano se frotta les yeux, le regarda en souriant, et lui dit du ton le plus affable :
« Vous avez une bonne figure, vous 1 Qu'est-ce que vous me voulez donc? *
— Gomment ce que je veux? s'écria M. Goefle indigné ; je veux ma pelisse, mon bonnet, ma veste, mon linge, ma chaussure, enfin tout ce que vous m'avez pris pour vêtir et enjoliver votre aimable personne !
— Bah! bah! vous croyez ça? Vous rêvez, mon brave homme ! dit l'aventurier en se soulevant sur son siège et en regardant avec étonnement sa garde-^ robe d'emprunt. »
Puis, se mettant à rire au souvenir encore confus de son aventure :
— Ha foi! monsieur Goefle, dit-il, car c'est au respectable et célèbre monsieur Goefle que j'ai l'honneur de parler, n'est-ce pas?...
— Tout me porte à le croire, monsieur. Et puis après?
— Et puis après, reprit Gristiano en se levant tout à fait et en ôtant de dessus sa tête le bonnet du doc-
leur avec une courtoisie parfaite', j'ai à vous demander un million de pardons, tout en reconnaissant que je n'en mérite pas un seul. Que voulez-vous, monsieur? je suis jeune, je suis au dépourvu pour le moment. Une idée romanesque m'a conduit au tml celle nuit ; je n'avais pas sous la main d'autre mise décente que celle-ci, envoyée à point parla Providence. Je suis un homme très-propre et trèssain, et d'ailleurs, s'il ne vous convenait pas de remettre des habits portés par moi, je suis sûr de pouvoir vous les acheter demain pom* le prix que vous voudrez bien y metlre.
— Bon ! je vous trouve plaisant ! Me prenez-vous pour un marchand d'habits ?
— Non certes, mais je serais désolé d'être pris pour un voleur. Je n'en ai pas l'habitude.
— Pardieu! je vois bien que vous êtes unhonDêlc garçon,... très-étourdi par exemple! Et quand je me fâcherais, la chose n'en serait pas moins faite. Je vois bien que vous n'êtes pas malsain, pardieu ! vous êtes d'une carnation magnifique.... Et quels cheveux!... Ah! mon gaillard, je reconnais l'odeur de ma poudre 1... Mais comment diable êles-vous allé au bal sans invitation, car vous n'avez pas une tenue de voyage qui annonce....
— Que j'appartienne à la bonne compagnie, n'est-ce pas?... Oh ! dites, je ne suis pas susceptible à cet cndroit-là.
— Après tout, je n'en sais rien : l'habit ne fait pas riionune. Vous avez la main très-aristocratique. Voyons tout de suite : qui êtes-vous? Si c'est un roman, j'aime les histoires romanesques, et si c'est un secret,... eh bien! votre figure me plaît, et je vous promets une discrétion.... d'avocat, c'est tout dire.
— Je ne doute pas de votre discrétion, monsieur Goefle, répondit Cristiano, et d'ailleurs il n'y a pas . de secret dans ma vie que je ne puisse dire à un homme d'esprit et à un homme de bien ; mais mon histoire est un peu longue, je vous en avertis, et le poêle ne chauffe plus guère.... Et puis, à vous dire vrai, quoique j'aie bien soupe la nuit dernière, j'ai toujours l'appélit ouvert aussitôt que les yeux, et je sens déjà des tiraillements....
— Et moi donc, dit M. Goefle, moi qui ai l'habitude de prendre mon thé à la crème dans mon lit, en m'éveillant I Ce balourd d'Ulphilas m'a complètement délaissé! Voici sur la table les mêmes mets qui s'y trouvaient hier soir.
— Grâce à moi, monsieur Goefle, car je reconnais le jambon et le poisson que j'ai dérobés dans la cuisine de ce bon M.Ulph.... Comment l'appelez-
vous ?
— Ulph pour Ulphilas. C'est très-bien dit. Ici on abrège tous les noms, on les rend monosyllabiques, dans la crainte apparemment que quand on appelle
les gens, la moitié des mots ne gèle en Tair. Si c'est à vous cependant que je dois d'avoir pu souper hier, il faut conclure que ledit Ulph m'eût laissé mourir de faim, hé! hél dans cette chambre où il y -a une histoire de ce genre?... C'est donc pour lui faire mériter sa réputation que le drôle voulait me livrer au même supplice?
— Est-ce la baronne Hilda qui est morte ici de faim, monsieur Goefle ?
^ — Tiens l vous avez entendu parler de cela? C'est un conte, Dieu merci. Songeons à déjeuner. Je vais appeler.
— Non, monsieur Goefle; sans doute Ulph va venir. D'ailleurs, si quelque chose vous manque, j'irai vous le chercher. Il n'est rien de tel que de faire soi-même son menu et son choix ; mais ce jambon d'ours ou de sanglier, cette langue fumée et ce gibier rôti, toutes choses que vous avez à peine entamées hier soir, ne vous disent-ils plus rien ce matin ?
— Si fait, si fait, et il y a là plus que nous ne mangerons à nous deux. Or donc, puisque le couvert est tout mis, déjeunons, hein ?
•— Je ne demande que ça ; mais permettez que je cherche un coin pour faire ma toilette, ou plutôt pour la défau'e, car me voilà toujours....
— Dans mes vêlements? je le vois parbleu bien. Restez-y, puisque vous y êtes ; seulement ôtez la pe-
lisse et remettez l'habit, ou bien vous allez étouffer en mangeant. i>
Cristiano commença par remplir le poêle de combustible, après quoi, s'étant lavé les mains et la figure avec beaucoup de soin et de décence dans un coin de la salle, il revint découper les mets froids a\ec une sorte de maestria,
« C'est drôle, lui dit M. Goefle, vous avez toutes les manières de ce que l'on appelle en France, je crois, un parfait gentilhomme, et pourtant vous avez là-bas une casaque....
— Qui sent l'accident et non la misère, répondit tranquillement l'aventurier. Il y a huit jours, j'étais fort proprement nippé, et je n'aurais pas été embarrassé de me présenter au bal.
— C'est possible, reprit M. Goefle en s'asseyajit ef en commençant à manger à belles dents, de même qu'il est fort possible que vous me prépariez un de ces contes où excellent les aventuriers en voyage. Ça m'est égal, pourvu que le vôtre soit amusant !
— Voyons, dit Cristiano en souriant, dans quelle langue souhailez-vous que je fasse mon récit î
— Parbleu! en suédois, puisque c'est votre langue ! Vous êtes Suédois, et même Dalécarlien, je le vois bien à votre figure.
— Je ne suis pourtant pas Suédois, mais plutôt Islandais.
— Plutôt?... VOUS n'en êtes pas sûr?
— Pas le moins du monde. Aussi, comme le latin est Ia lançue universelle, si vous voulez....»
Et Cristiano se mit à parler un latin élégant et correct avec la plus grande facilité.
€ C'est très-bien, cela ! dit l'avocat, qui l'écoulait avec une bienveillante attention ; mais votre prononciation italienne me retarde un peu pour tous suivre en latin.
— Il en sera peut-être de même en grec et en allemand ? reprit Cristiano, qui se mit à parler la langue morte et la langue vivante avec la même aisance et la même correction, mêlant à ces échantillons de son savoir des citations qui montraient en lui un homme versé dans les littératures anciennes et modernes.
— Bravo ! s'écria le docteur ; vous êtes un garçon fort instruit, je vois ça. Et le français, le savez-vous aussi ?
— Le français et l'anglais à votre service, répondit Cristiano : on m'a fait apprendre tout cela, et mon goût me portait à l'étude des langues.
— Eh bien! racontez en français, dit M. Goefle, qui n'était guère moins polyglotte que Cristiano ; j'aime l'Italie, mais j'adore la France ! C'est notre alliée, utile ou non; c'est surtout l'antithèse de l'esprit russe, que j'ai en exécration.
— Vive Dieu! et moi aussi, je suis anti-russe
depuis que je suis en Suède, et particulièrement depuis hier soir; mais à présent j'ai à vous prier, monsieiir le docteur, de ne pas me prendre pour un pédant : si j'ai osé faire montre de mes petites connaissances devant un professeur de la Faculté de Lund^ c'est qu'en remjg^quant la manière dont je découpais proprement le jambon, vous vous étiez demandé intérieurement si je n'étais pas un ex- Frontin de bonne maison, tombé dans la disgrâce et cherchant à faire des dupes.
— Tiens! vous avez deviné que cette idée me traversait la tête? Eh bien! je m'en confesse, et je vois de reste maintenant que si vous avez eu de l'emploi dans les bonnes maisons, ce n'est toujours pas à titre de laquais.
— Eh ! mon Dieu ! monsieur , dit Cristiano , laquais ou professeur, c'est un peu la même chose, à un échelon de plus ou de moins, dans l'esprit de certaines gens«
— Non, pas en Suède, mon ami; diable! non, il n'en est pas ainsi.
— Je le sais, monsieur : votre pays est porté aux études sérieuses, et nulle part les connaissances humaines ne sont plus noblement encouragées dans leur développement; mais ailleurs il arrive souvent.... »
Ici Cristiano fut interrompu par l'entrée d'Ulphilas, qiii apportait le déjeuner, et qui, en voyant la table servie, s'arrêta stupéfait.
« Tu le vois, ignorant ! lui cria gaiement M. Goefle, qui devina le motif de sa surprise : mon kobold m'a servi à ta place, et c'est bien heureux pour moi, puisque depuis douze heures tu m'avais si complètement oublié. »
Ulph ou Ulf (car l'un et l'autre s'écrivent suivant les traductions], essaya de se justifier; mais il avait cherché de telles consolations, la veille au soir, dans la bouteille, qu'il avait l'esprit complètement appesanti , et se rendait difficilement compte des motifs qu'il avait eus pour délaisser son hôte. Aux approches du jour, Ulf se sentait ordinairement calme, et quand se levait le tardif soleil d'hiver, il en avait pour cinq heures environ à n'être ni plus poltron ni plus maladroit qu'un autre. Ses trop nombreuses libations faisaient bien encore sentir leur effet sur sa cervelle engourdie, mais, comme il n'en remplissait pas moins toutes ses fonctions domestiques avec la régularité d'unç machine, cet état n'avait rien de fâcheux pour les autres et rien d'inquiétant pour lui-même. Il balbutia en dialecte dalécarlien quelques mots de surprise flegmatique en voyant les mets étalés sur la table et un inconnu attablé avec le docteur. « Allons , sers monsieur comme moi-même, lui dit celui-ci ; c'est un de mes amis avec qui je.veux bien partager mon logement.
— C'est bien, monsieur, répondit Ulf; je ne dis pas le contraire, mais c'est le cheval....
— Cheval toi-même ! s'écria Crisliano, qui savait déjà quelques mots dalécarliens, et qui se sentit menacé d'une terrible révélation.
— Oui, monsieur, cheval moi-même, reprit Ulf avec résignation; mais le traîneau....
— Quoi, le traîneau? dit le docteur; Tas-tu nettoyé? As-tu pansé mon cheval? »
Le mot cheval frappant encore Toreille de Cristiano, il se tourna vers Ulf et le regarda à la dérobée d'une si terrible manière, que le pauvre hébété perdit la tête, bégaya et répondit : « Oui, oui, monsieur, cheval, traîneau ! Soyez tranquille.
— Or donc déjeunons! dit le docteur rassuré.
Apporte-nous du tabac, Ulf, et laisse la bouilloire tranquille. Nous ferons le thé nous-mêmes. «
Ulf se pencha vers le poêle pour poser convenablement sa bouilloire. Cristiano l'y suivit, comme pour surveiller l'opération, et, se penchant vers lui, il lui dit en dalécarlien, dans l'oreille, avec un nouveau regard terrifiant : — Cheval, traîneau, château neuf, vite ! Ulf s'imagina que dans son reste d'ivresse il avait déjà reçu des ordres qu'il avait oublié d'exécuter. Il se hâta d'aller chausser ses patins, et courut au château neuf pour se mettre en quête de Loki au travers du tumulte des écuries, encombrées de palefreniers et de quadrupèdes.
Le docteur en droit ne mangeait pas gloutonnement comme le docteur es sciences Stangstadius. Il
prenait son temps pour savourer et juger chaque mets en vertu de principes raisonnes sur l'appropriation de l'art culinaire aux besoins élevés des estomacs d'élite. Au bout d'une demi-heure de causerie expérimentative sur ce sujet, lui et Cristiano se regardèrent et trouvèrent mutuellement un reflet rosé sur leurs figures. • Enfin! dit le docteur, . voilà le soleil sorti de l'horizon. — Il regarda sa montre. — Neuf heures trois quarts, dit-il; allons, cette montre de Mora ne va pas mal ! Voyez, ceci est de fabrique indigène. Nos Dalécarliens font de tout ; ils fabriquent eux-mêmes tous leurs uslensiles, depuis le plus élémentaire jusqu'au plus compliqué.... Mais n'éteignez pas la bougie, elle nous sera commode pour fumer, et puis j'aime assez, en hiver, à voir la clarté solaire et la clarté artificielle des appartements lutter ensemble dans un pêlemêle de tons douteux et fantastiques.... Tiens, la pendule sonne! Vous l'avez donc remontée hier soir?
— Certainement. Vous ne vous en étiez pas aperçu?
— Je ne me suis aperçu de rien. Je dormais debout, ou je rêvais. J'ai peut-être rêvé même que j'entrais ici et que je soupais ! n'importe. Savez-vous faire le thé ?
— Non, mais le café dans la perfection.
— Eh bien ! faites-le, je me charge du thé.
—Vous aimez cette boisson fade et mélancolique ? ^ Oui, en la coupant d'un bon tiers d'eau-devie ou de vieux rhum.
— Alors c'est différent. J'admire, monsieur le docteur, que nous soyons servis ici comme nous le serions à Paris ou à Londres.
— Eh bienl pourquoi pas ? sommes-nous au bout du monde ? Nous n'avons que six heures de navigation pour être en Prusse, où l'on vit comme à Paris.
— Oui, mais au fond de celte province, à soixante ou quatre-vingts lieues dans les terres, et dans un pays si pauvre....
— Si pauvro ! vous croyez qu'un pays est pauvre parce qu'il est peu propre à la culture? Vous oubliez que chez nous le dessous de la terre est plus riche que le dessus, et que les mines de la Dalécarlie sont le trésor de la Suède. Vous voyez que cette région, qui touche à la Norvège, est médiocrement peuplée, et vous en concluez qu'elle ne pouvait l'être davantage. Sachez que, si l'État savait et pouvait s'y mieux prendre, il y aurait dans nos richesses minérales de quoi centupler la prospérité et le nombre des habitants. Un jour peut-être tout ira mieux, si nous pouvons nous tirer des griffes de l'Angleterre, qui nous pressure de ses intrigues, et des tenailles de la Russie, qui nous paralyse avec ses menaces. En attendant, sachez, mon enfant, que.
s'il y a des pauvres sur la terre, ce n'est pas la faute de cette généreuse terre du bon Dieu, tant calomniée par l'ignorance, l'apathie ou les fausses notions des hommes qui l'habitent. Ici on se plaint de la rigueur de l'hiver et de la dureté du rocher ; mais le cœur de la terre est chaud! qu'on y descende, et l'on trouvera partout, oui, partout, j'en réponds, le précieux métal qui se ramifie sous nos pieds en veines innombrables. Avec nos métaux, nous pourrions acheter toutes les recherches, tout le luxe, toutes les productions de l'Europe, si nous avions assez de bras pour amener nos richesses à la surface du sol. On se plaint de la terre, et ce sont toujours les bras qui manquent! c'est bien plutôt elle qui devrait se plaindre de nous ! •
— Dieu me préserve de médire de la Suède, cher monsieur Goefle ! Je dis seulement que de vastes espaces sont incultes et déserts, et que, la sobriété des rares habitants aidant, le voyageur ne trouve chez eux pour tout régal que du gruau et du lait, nourriture saina à coup sûr, mais peu propre à enflammer l'imagination et à retremper le caractère.
— Voilà encore où vous vous trompez complètement, mon .cher ! Ce pays-ci est ce qu'on peut appeler la tète et le cœur de la Suède, une tète exaltée pleine de poésies étranges et de rôves sublimes ou gracieux, un cœur ardent, généreux, où bat la
grosse artère du patriotisme. Vous savez bien l'histoire de ce pays?
— Oui, oui! Gustave Wasa, Gustave-Adolphe, Charles XII, tous les héros de la Suède, ont trouvé des hommes au fond de ces montagnes, alors que le reste de la nation était asservi ou corrompu. C'est de ce glorieux coin de terre, de cette Helvétie du Nord, que sont sortis dans toutes les grandes crises la foi, la volonté, le salut de la patrie.
— A la bonne heure ! Eh bien ! convenez donc que la bouillie d'avoine et la roche aride et glacée peuvent engendrer et nourrir des poètes et des héros! »
En parlant ainsi, le docteur en droit serra autour de lui sa moelleuse douillette ouâtée, et versa dans son thé brûlant et bien sucré un demi-flacon de rhum de première qualité. Gristiano savourait un moka exquis, et tous deux se mirent à rire de leur enthousiasme pour le froid de la montagne et le gruau'des chaumières.
a Ah! dit M. Goefle en reprenant son sérieux, c'est que nous sommes des hommes dégénérés! Il nous faut des excitants, des toniques, à nous autres ! C'est ce qui prouve que le plus habile et le plus haut famé d'entre nous ne vaut pas le dernier paysan de ces montagnes sauvages!... Mais voyez si cet animal d'Ulphilas nous apportera du tabac ! Ce garçon-là est une véritable brute ! »
Cristiano se mit encore à rire, et M. Goefle, voyant qu'il ne pouvait sans inconséquence faire l'éloge de la sobriété et de l'égalité en ce momentlà, prit le parti de s'apaiser en voyant le pot à tabac , à côté de lui. Ulf l'avait apporté en vertu de sa précision mécanique, et n'avait pas su le lui dire en raison de son manque absolu de spontanéité.
« Eh bien! voyons, dit M. Goefle en se renversant dans le fauteuil pour digérer commodément, tout en fumant une magnifique pipe turque dont il appuya la capsule sur une des saillies du poêle, tandis que Cristiano, tantôt debout, tantôt assis, tantôt à cheval sur sa chaise, fumait sa petite pipe de voyage avec plus de hâte et moins de recueillement; voyons, mon camarade problématique, raconlez-moi, s'il se peut, votre véridique histoire.
— La voici, dit Cristiano.... Je me nomme, ou du moins l'on me nomme Cristiano del Lago,
— Christian ou Chrétien du Lac? Pourquoi ce nom romantique?
— Ah voilai chilo sa? comme on dit chez nous. C'est tout un roman où il n'y a sans doute pas un mot de vrai. Je vous le dirai tel qu'il m'a été raconté à moi-même.
« Dans un pays que j'ignore, au bord d'un lac petit ou grand, dont je n'ai jamais su le nom, une dame laide ou belle, riche ou pauvre, noble ou roturière, mit au monde , par suite d'un amour légi-
time ou d'un accident regrettable , un enfant dont il était apparemment très -nécessaire de cacher Texistence. A Taide d'une corde et d'un panier ( ce détail est précis) , cette dame ou sa confidente descendit le pauvre nouveau-né dans un bateau qui se trouvait là par hasard ou par suite d'une convention mystérieuse. Ce qu'il advint de la dame, nul n'a pu me le dire, et où m'en serais-je enquis? Quant à l'enfant, il fut porté fort secrètement je ne sais où et nourri je ne sais comment jusqu'à l'âge de sevrage, époque à laquelle il fut encore porté , je ne sais par qui, dans un autre pays.... ^
— Jene sais lequel ! dit en riant M. Goefle. Voilà des renseignements un peu vagues, et je serais fort embarrassé, avec cela, de vous faire gagner votre cause!
— Ma cause?
— - Oui ; je suppose que vous plaidiez pour reconquérir votre nom, vos droits, votre héritage !
— Ohl soyez tranquille, monsieur Goefle, reprit Gristiano, vous n'aurez jamais rien à plaider pour moi. Je ne suis pas atteint de la folie ordinaire des aventuriers à naissance mystérieuse, qui, tout au plus, veulent bien consentir à être fils de rois , et passent leur vie à chercher par le monde leui; illustre famille, sans jamais se dire qu'ils lui seraient probablement plus incommodes qu'agréables. Quant à moi, si je suis par hasard de noble famille, je
l'ignore et ne m*en soucie guère. Cette indiflérence fut partagée ou plutôt me fut inspirée par mes parents adoptifs.
— Et qui furent vos parents adoptifs ?
— Je n'ai connu et ne me rappelle ni ceux qui me reçurent de la fenêtre dans le bateau , ni ceux qui me mirent en nourrice, ni ceux qui me portèrent en Italie, toutes gens dont je ne saurais rien vous dire, et qui peut-être étaient une seule et même famille, ou une seule et même personne. Je n'ai connu pour véritables parents adoptifs que le signor Goffredi, antiquaire et professeur d'histoire ancienne à Pérouse, et son excellente femme Sofia Goffredi, que j'ai aimée comme une mère.
— Mais d'où et de qui ces braves Goffredi vous tenaient-ils en dépôt? Ils ont dû vous le dire....
— Us ne l'ont jamais su. Ils possédaient une petite fortune, et, n'ayjint pas d'enfants, ils avaient plusieurs fois manifesté l'intention d'adopter un pauvre petit orphelin. Un soir de carnaval, un homme masqué se présenta devant eux et tira de dessous son manteau l'individu qui a l'honneur de vous parler, lequel ne se souvient pas le moins du monde de l'aventure et ne put rien expliquer, vu qu'il parlait une langue que personne ne pouvait comprendre.
— - Mais, dit l'avocat, qui écoutait ce récit avec lattention qu'il eût apportée à examiner une cause
judiciaire, quelles paroles prononça Thomme masqué en vous présentant au professeur Goffredi et à sa femme ? •
— Les voici telles qu'on me les a rapportées : « Je viens de loin, de très-loin 1 Je suis pauvre, j'ai « été forcé de dépenser en roule une partie de Fart gent qui m'avait été confié avec cet enfant. J'ai « cru devoir le faire, ayant reçu l'ordre de le con-, « duire loin, très-loin de son pays et du mien. « Voici le reste de la somme. J'ai appris que vous « cherchiez un enfant, et je sais que vous le ren- « drez heureux et instruit. Voulez-vous prendre ce « pauvre orphelin ? »
— Le professeur accepta ?
— Il accepta l'enfant et refusa l'argent. Si je cherche un enfant à élever, dit-il, c'est pour lui faire du bien et non pour qu'il m'en fasse.
— Et il n'eut pas la curiosité dé s'informer....
— Il ne put s'informer que d'une chose, à savoir si personne ne viendrait lui réclamer l'enfant, parce qu'il le voulait bien à lui^ et ne se souciait pas de s'y attacher pour se le voir enlever un jour ou l'autre. L'inconnu jura que jamais personne ne me réclamerait, et la preuve, dit-il, c'est que je l'ai amené de plus de cinq cents lieues d'ici, afin que toute trace de lui fût à jamais perdue. L'enfant, dit-il, courrait les plus grands dangers, même ici peut-être, si l'on pouvait savoir où il est. Ne me
faites donc pas de questions, je ne vous répondrais pas.
« Et il insista pour que Ton prit la petite somme, qui se montait à une valeur de deux ou trois cents sequins.
— En monnaie d'Italie ?
— En monnaie d'or étrangère, mais de différents pays, comme si Finconnu eût traversé toute l'Europe et pris soin de réaliser la somme avec toute sorte de pièces, afin de dérouter les recherches et suppositions.
« On lui objecta qu'il était pauvre, il l'avait dit, et tout son extérieur l'annonçait. On trouvait juste qu'il fClt indemnisé d'ime longue route et de la peine qu'il avait prise d'exécuter ponctuellement les ordres relatifs à mon éloignement ; mais il refusa cette offre avec une obstination austère. Il disparut très-brusquement, disant, pour se soustraire aux questions, qu'il reviendrait le lendemain. Cependant il ne revint paii; on ne l'a jamais revu, on n'a jamais entendu parler de lui, et je restai ainsi confié, ou, pour mieux dire, abandonné, grâce au ciel, aux soins de M. et Mme Goffredi.
— Mais l'histoire du lac, de la fenêtre et du bateau, où diable l'avez- vous prise ?
— Attendez ! Quand j'eus cinq ou six ans (je paraissais en avoir quatre ou cinq quand je fis mon entrée à Pérouse sous le manteau de l'homme mas-
que), je fis une chute, et Ton me crut tué. C'était peu de chose ; mais parmi les amis de ma famille adoptive qui venaient s'informer de moi, il st glissa un petit Juif, baptisé ou non, qui faisait commerce d'objets d'art et d'antiquailles avec les étrangers, et qui était fixé à Pérouse. Mes parents n'aimaient pas ce Juif parce qu'il était Juif, et qu'on a, en Italie comme ici, de grandes préventions contre cette race. Il s'informa de moi avec sollicitude et demanda même à me voir pour s'assurer de mon état.
c Un an plus tard, comme nous avions passé l'été à la campagne, il vint, dès notre retour en ville, s'informer encore de moi et voir par ses yeux si j'avais grandi et si j'étais bien portant. On s'étonça alors tout à fadt, et on lui demanda quelle sorte d'intérêt il me portait, en le menaçant de lui fermer la porle s'il ne donnait une explication satisfaisante de sa conduite, car on m'aimait déjà, et on craignait que je ne fusse enlevé par ce Juif. Il avoua alors ou inventa de dire qu'il avait par hasard donné asile à l'homme masqué le jour où il m'avait apporté dans la viUe, et qu'il lui avait arraché diverses confidences relatives à moi. Ces confidences vagues, invraisemblables et ne menant à rien, sont celles que je vous ai dites au commencement de mon histoire, et auxquelles il n'y a pas lieu probablement d'accorder la moindre créance. Ma mère adoptive
ne fit que s'en amuser ; mais, trouvant dans Taven tu^e quelque chose de romanesc(ue, elle me donna le surnom de del /a^o, qui est devenu pendant longtemps mon nom véritable.
— Mais le nom de baptême Chrislian, Christin, Christiem; Chrétien ou Cristiano, qui vous l'avait donné ?
— L'homme masqué , sans en ajouter aucun .
autre.
— Parlait-il italien, cet homme?
— Mal , et la peine qu'il avait eue à s'expliquer n'avait pas peu contribué au mystère qui m'enveloppait.
— Mais quel accent avait-il?
— Le professeur Goflfredi ne s'était jamais occupe que de langues mortes; sa femme, très-instruite aussi, connaissait beaucoup de langues vivantes : pourtant il lui fut impossible de dire à quelle nationalité on devait attribuer l'accent de l'homme masqué.
— Et le petit Juif, qu'en pensait-il ?
— S'il en pensait quelque chose, il ne Ta jamais voulu dire.
— - Vos parents étaient bien certains qu'il n'avait pas joué lui-même le rôle de l'homme masqué ?
— Très-certains. L'homme masqué était d'une taille ordinaire, et le Juif n'avait pas cinq pieds de haut. La voix, l'accent, n'avaient rien d'analogue.
Je vois, monsieur Goefle, que, comme mes pauvres Goffredi, vous vous posez toute sorte de questions sur mon compte; mais qu'importe la solution, je vous le demande ?
— Oui, au fait, qu'importe? répondit M. Goefle. Vous ne valez peut-être pas la peine que je me donne depuis une heure pour vous faire retrouver votre famille. Allons, c'est une préoccupation qui tient aux habitudes de ma profession ; n'en parlons plus, d'autant que dans tout ce que vous m'avez dit il n'y a pas le moindre fait précis sur lequel on pût baser un échafaudage de déductions savantes et ingénieuses. Pourtant attendez. Que fit-on de la somme apportée par l'homme masqué?
— Mes braves parents, s'imaginant que ce pouvait être le prix d'un rapt, d'un crime quelconque, et jugeant que cela ne pouvait me porter bonheur, s'empressèrent de déposer toutes ces pièces étrangères dans le tronc des pauvres de la cathédrale de Pérouse.
— Mais vous parliez déjà, vous l'avez dit, une langue quelconque quand vous fûtes amené là?
— Sans doute, mais je l'oubliai vite, n'ayant plus personne à qui la parler. Je sais seulement qu'à un an de là, un savant allemand qui était en visite chez nous chercha à éclaircir le mystère. J'eus beaucoup de peine à retrouver quelques mots démon ancienne langue. Le linguiste déclara- que c'était un dialecte
du Nord et quelque chose qui ressemblait à de l'islandais; mais ma chevelure noire démentait un peu cette version. On renonça à savoir la vérité. Le désir de ma mère adoptive était de me faire perdre tout souvenir d'une autre patrie et d'une autre famille. Vous pensez bien qu'elle n'eut pas de peine à y parvenir.
— Encore une question, dit M. Goefle. Je ne m'intéresse à un récit qu'autant que j'en saisis bien le point de départ. Ces souvenirs qui s'effacèrent naturellement, et que d'ailleurs on s'efforça de vous faire perdre, il ne vous en reste absolument rien ?
— Il m'en reste quelque chose de si vague, que je ne saurais le distinguer d'un rêve. Je crois voir un pays bizarre, sauvage, plus grandiose encore que celui-ci.
— Un pays froid ?
— Cela, je n'en sais rien. Les enfants ne sentent guère le froid, et je n'ai jamais été frileux.
— Et quoi encore dans votre rêve ? Du soleil ou de la neige ?
— Je ne sais. De grands arbres, des troupeaux, des vaches peut-être.
— De grands arbres, ce n'est pas l'Islande. Et du voyage qui vous amena en Italie , que vous est-il resté ?
— Absolument rien. Je crois que mon compa-
gnon ou mes compagnons m'étaient inconnus au départ.
— Alors continuez votre histoire.
— C'est-à-dire que je vais la commencer, monsieur Goefle, car jusqu'ici je n'ai pu vous parler que des circonstances mystérieuses Aon% comme disent les poètes, mon berceau fut environné. Je vais prendre le récit de ma vie au premier souvenir bien net qui m'ait frappé ; ce souvenir, n'en soyez point scandalisé, monsieur Goefle, c'est celui d'un âne.
— D'un âne.... Quadrupède ou bipède?
— D'un véritable âne à quatre pieds , d'un âne en chair et en os ; c'était la monture favorite de la bonne Sofia Goffredi, et il s'appelait NinOy diminutif de Giovanni. Or cet âne me fut si cher, que j'ai donné à celui qui me sert maintenant pour porter mon bagage le nom de Jean en souvenir de celui qui fit les délices de ma première enfance.
— Ah ! ah ! vous avez un âne ?... C'est donc celui qui m'a rendu visite hier soir ?
— Et c'est donc vous qui l'avez fait mettre à Técurîê?
— Précisément. Il parait que vous aimez les ânes ?
— Fraternellement. Aussi je pense depuis un quart d'heure que le mien n'a peut-être pas déjeuné.... Ulf en aura eu peur ; il l'a peut-être chassé du château. L'infortuné erre peut-être en ce mo-
ment dans la glace et la neige , faisant retentir de sa voix plaintive les insensibles échos ! Je vous demande pardon, monsieur Goefle, mais il faut que je vous quitte un moment pour m'enquérir du sort de mon âne.
— Drôle de Qprps 1 répondit M. Goefle. Eh bien! allez vite, et en même temps vous donnerez un coup d'œil à mon cheval, qui vaut bien votre âne, soit dit sans vous offenser ; mais est-ce que vous allez courir comme ça à l'écurie avec mon habit de soirée et mes bas de soie î
— J'aurai si tôt fait l
— Du tout, du tout, mon garçon ; d'ailleurs vous attraperiez du mal. Prenez mes bottes fourrées et ma pelisse ; allez vite, et revenez de mi^me. »
Grisliano obéit avec reconnaissance, et trouva Jean de fort bonne humeur, toussant moins que la veille , et mangeant bien en compagnie de Loki, qu'Ulf venait de ramener du château neuf.
' Ulf regardait l'âne avec stupeur ; il commençait à se dégriser un peu et à soupçonner que l'animal tranquillement pansé par lui le matin n'était peutêtre pas un cheval. Cristiano, qui avait appris la veille, en faisant la récolte de son souper, à quel poltron superstitieux il avait affaire, lui fit en italien, avec des gestes menaçants, des yeux terribles et une pantomime bizarre, les plus fantastiques menaces dans les cas où il ne respecterait pas son âne comme
une divinité mythologique. Ulf épouvanté se relira en silence après avoir salué Tâne et son maître , le cerveau plein de réflexions qui ne pouvaient aboutir, et que les spiritueux du soir devaient résoudre en terreurs nouvelles et en imaginations de plus en plus étranges.
« Or donc, dit Cristiano en reprenant sa pipe, son récit et la chaise qu'il chevauchait dans la salle de l'ourse , l'âne de Mme Goffredi fut mon premier ami. Je crois que nul âne au monde, pas même le mien, n'eut jamais de si belles oreilles et une si agréable démarche. Ah ! monsieur Goefle, c'est que la première fois que cette paisible allure et ces deux longues oreilles éveillèrent le sens de l'attention dans ma cervelle engourdie, je fus en même temps instinctivement frappé d'un des plus beaux spectacles de l'univers. C'était au bord d'un lac : les lacs, vous le voyez , jouent un 4*ôle important dans ma vie ; mais quel lac, monsieur ! le lac de Pérouse, autrement dit de Trasimène ! Vous n'avez jamais été en Italie, monsieur Goefle ?
— Non, à mon grand regret ; mais en fait de lacs nous en avons en Suède auprès desquels vos lacs italiens ressembleraient à des cuvettes.
— Je ne dis pas de mal de vos lacs, j'en ai vu déjà plusieurs. Ils sont beaux probablement en été. En hiver, avec leurs mjélgars (c'est ainsi , n'est-^ce pas ? que Yousappelez ces immenses éboulements sablon-
neux qui arrivent sur le rivage avec leurs arbres verts, leurs rochers et leurs bizarres déchirures), je conviens qu'ils sont encore très-extraordinaires. Le givre et la glace qui enchaînent toutes ces formes étranges, et qui, du moindre brin d*herbe, font une guirlande de diamants ; ces inextricables réseaux de ronces que l'on prendrait pour de savants et immenses ouvrages en verre filé ; ce beau soleil rouge sur tout cela ; ce^ cimes déchiquetées là-haut qui brillent comme des aiguilles de saphir sur la pourpre du matin,... oui, je reconnais que cette nature est grandiose , et que ce que je vois de cette fenêtre est un tableau qui m'éblouit, mais il m'éblouit, monsieur, et c'est là toute la critique que j'en veux faire. Il m'exalte, il m'élève au-dessus de moi-même.... C'est beaucoup sans doute que l'enthousiasme; mais est-ce là toute la vie ? L'homme n'a-t-il pas un immense besoin de repos, de contemplation sans effort, et de cette rêverie molle et déhcieuse que nous appelons chez nous le far niente ? Or c'est là-bas, sur le Trasimène, qu'on se sent magnifiquement végéter. C'est là que j'ai poussé tout tranquillement et sans crise violente , moi, fétu transporté de je ne sais quelle région inconnue sur ces rives bénies du soleil, sous le clair ombrage des vieux oliviers, et comme baigné incessamment dans un fluide d'or chaud !
« Nous avions (hélas, je dis nous!) une petite maison de campagne, une villetta^ sur le bord d'un
ruisseau appelé le Sanguineto^ ou Buisseau de Sang, en souvenir, dit-on, d'un sang versé et ruisselant par la campagne à la fameuse bataille de Trasimène. Nous passions là toute la belle saison dans une oasis de délices champêtres. Les ruisseaux ne charrient plus de cadavres, et les ondes du Sanguineto sont limpides comme le cristal. Pourtant mon brave père adoplif était absorbé par l'unique préoccupation de rechercher des ossements, de& médailles et des débris d'armures, que Ton trouve encore en grande quantité dans l'herbe et les fleurs sur lès rives du lac. Sa femme, qui l'adorait (et elle avait bien raison), l'accompagnait partout, et moi, le gros garçon insouciant, que l'on daignait adorer aussi, je me roulais dans le sable tiède, ou je rêvais, balancé par le pas régulier de Nino^ sur les genoux de mon aimable mère.
« Peu à peu je vis «t compris la splendeur des jours et des nuits dans cette douce contrée. Ce lac est immense, non qu'il soit aussi étendu que le moindre des vôtres, mais parce que la grandeur n'est pas dans la dimension. La coupe de ses lignes est si vaste et son atmosphère si moelleuse à l'œil, que ses profondeurs lumineuses donnent l'idée de l'infini. Je ne puis me rappeler sans émotion certains levers et certains couchers de soleil sur ce miroir uni où se reflétaient des pointes de terre chargées de gros arbres arrondis et puissants, et les
îlots lointains, blancs comme l'albâtre au sein des ondes rosées. Et la nuit, quelles myriades d'étoiles tremblotaient, sans confusion et sans secousses, dans ces eaux tranquilles ! Quelles vapeurs suaves rampaient sur les collines argentées, et quelles mystérieuses harmonies couraient discrètement le long de la rive avec le faible remous de cette grande masse d'eau qui semblait craindre de troubler le sommeil des fleurs! Chez vous, convenez-en, monsieur Goefle, la nature est violente, même dans son repos d'hiver. Tout dans vos montagnes porte la trace des cataclysmes perpétuels du printemps et de l'automne. Là-bas, toute terre est sûre de conserver longtemps sa forme, et toute plante de mûrir dans le sol où elle a pris naissance. On y respire en quelque sorte avec l'air la douceur des instincts, et l'éternel bien-être de la nature s'insinue dans l'âme sans la confondre et s^s l'ébranler. »
— Vous avez la corde poétique, c'est fort bien vu, dit M. Goefle ; mais les habitants de ces beaux climats ne sont-ils pas malpropres, paresseux et volontairement misérables?
— Dans toute misère, il y a moitié de la faute des gouvernants et moitié de celle des gouvernés ; le mal n'est jamais d'un seul côté. Ç*est ce qui fait, je crois, que le bien ne se fait pas; mais, dans ces beaux climats, la misère engendrée par la paresse trouve son cxcuî^e dans la volupté de la vie contem-
plative. J'ai vivement senti, dès mon adolescence, le charme enivrant de cette nature méridionale, et je l'appréciais d'autant plus que je sentais aussi en moi des accès d'activité fiévreuse, comme si en effet je fusse né à cinq cents lieues de là, dans les pays froids, où l'esprit commande davantage à la matière.
— Donc vous n'étiez pas précisément paresseux?
— Je crois que je ne l'étais pas du tout, car mes parents me voulaient savant, et, par affection pour eux, je faisais de grands efforts pour m'instruire. Seulement je me sentais porté vers les sciences naturelles, en même temps que vers les arts et la philosophie, bien plus que vers les recherches ardues et minutieuses de mon savant Goffredi. Je trouvais ses études un peu oiseuses, et ne pouvais me livrer comme lui à une joie délirante, quand nous avions réussi à déterminer l'emploi d'une borne antique et à déchiffrer le sens d'une inscription étrusque. Il me laissa du reste parfaitement libre de suivre l'impulsion de mes aptitudes, et me fit la plus douce existence qu'il soit possible d'imaginer. Je dois entrer ici dans quelque détail sur cette époque de ma vie où, de l'enfance à la jeunesse, je sentis s'éveiller en moi les facultés de l'âme.
< Pérouse est une ville universitaire et poétique, une des belles et doctes cités de la vieille Italie. On peut y devenir à volonté savant ou artiste. Elle est
riche en antiquités et en monuments de toutes les époques; elle a de belles bibliothèques, une académie des beaux-arts, des collections, etc. La ville est belle et pittoresque ; elle compte plus de cent églises et cinquante monastères, tous riches en tableaux, manuscrits, etc. La place du Dôme est remarquable ; c'est là qu'en face d'une riche cathédrale gothique, d'une fontaine de Jean de Pise, qui est un chef-d'œuvre, et d'autres monuments de diverses époques, se dresse un grand palais dans le style vénitien. C'est un étrange et fier monument du xni» ou XIV* siècle, d'une couleur rouge sombre, enjolivé de noirs ornements de fer, et percé avec cette irrégularité fantasque très-méprisée depuis les lignes correctes et la pureté de goût de la renaissance.
c J'aimais de passion la dramatique physionomie de ce vieux palais, que M. Goffredi dédaignait comme appartenant à un âge de barbarie ; il n'estimait que l'antique et les siècles nouveaux qui se sont inspirés de l'antique. Moi, je vous confesserai tout simplement l'immense ennui que tous ces chefs-d'œuvre de même famille, anciens et modernés, firent parfois planer sur mes sentiments d'adnnration. Ce parti pris de l'Italie de se recommencer elle-même et de rejeter les époques où son individualité s'est fait jour, entre l'absolutisme des empereurs et celui des papes, est tellement consacré
dans l'opinion, que l'on y passe pour un Vandale, si on se permet d'avoir quelquefois de la perfection par-dessus les oreilles *.
« J'étais naïf et spontané ; je me fis bien des fois rembarrer avec mon amour pour tout ce que l'on appelait indistinctement le gotico, c'est-à-dire pour tout ce qui n'était pas du siècle de Périclès, d'Auguste ou de Raphaël. C'est même tout au plus si mon père adoptif consentait à admirer le dernier. Il ne s'enthousiasmait que pour les ruines de Rome, et lorsqu'il m'y eut conduit, il fut surpris et scandalisé de m'entendre dire que je ne voyais rien là qui pût me faire oublier cette royale fantaisie et ce groupe théâtral de notre piazza del Dtiomo ^ avec son grand palais rouge et noir, son assemblage de splendeurs variées, et ses petites ruelles tortueuses qui se précipitent tout à coup d'un air de mystère un peu tragique sous de sombres arcades,
« J'avais alors quinze ou seize ans, et je commençais à pouvoir expliquer mes goûts et mes idées. Je sus exposer à mon père comme quoi je sentais en moi des instincts d'indépendance absolue en matière de goût et de sentiment. J'éprouvais le besoin d'étendre mon admiration ou ma jouissance intellectuelle à tous les élans du génie ou de l'invention
1 . Cela est encore vrai pour beaucoup de gens. Au siècle dernier et au commencement de celui-ci , on avait pour les œuvres du moyen âge un mépris général.
de rhoinme, et il m'était impossible d'emprisonner ma sensation dans un système , dans une époque, dans une école. Il me fallait, en un mot, la liberté d'adorer l'univers, Dieu et l'étincelle divine donnée à l'homme , dans tous les ouvrages de l'art et de la nature*
« Ainsi, lui disais- je, j'aime le beau soleil et la sombre nuit , notre austère Pérugin et le fougueux Michel-Ange, les puissantes substructions romaines et les délicates découpures sarrasines. J'aime notre paisible lac de Trasimène et la foudroyante cataracte de Terni. J'aime vos chers étrusques et tous vos sublimes anciens, mais j'aime aussi les cathédrales gréco-arabes, et,* tout autant que la fontaine monumentale de Trevi, le filet d'eau qui court entre deux roches au fond de quelque solitude champêtre. Chaque chose nouvelle me paraît digne d'intérêt et d'attention, et toute chose m'est chère qui s'empare ' de mon cœur ou de ma pensée à un moment donné. Ainsi porté à me livrer à tout ce qui est beau et sublime, ou seulement agréable et charmant, je me sens effrayé des exigences d'un culte exclusif pour certaines formes du beau.
« Si vous trouvez cependant, lui disais-je encore, que je suis sur une mauvaise pente, et que ce besoin de développement dans tous les sens soit un dérèglement dangereux, je tâcherai de tout réprimer et de m'absorber dans l'étude que vous me choi-
sirez. Avant tout, je veux être ce que vous souhaitez que je sois ; mais vous , mon père , avant de me couper les ailes, examinez un peu s'il n'y a rien dans tout ce vain plumage qui mérite d'être conservé.
« M. Goffredi, quoique très-exclusif dans ses études, était, quant au caractère, la plus généreuse nature que j'aie jamais rencontrée. Il réfléchit beaucoup sur mon compte, il consulta beaucoup la divine sensibilité de sa femme. Sofia Goffredi était ce qu'en Italie on appelle iftie letterata^ non pas une femme de lettres, comme on l'entend en France, mais une femme lettrée , charmante , inspirée , érudite et simple. Elle m'aimait si tendrement qu'elle croyait voir en moi un prodige ; à eux deux, ces excellents êtres décrétèrent qu'il fallait respecter mes tendances et ne pas éteindre ma flamme avant de savoir si c'était feu sacré ou feu de paille.
c Ce qui leur donna confiance en moi, c'est que cette disposition à laisser couler dans tous les sens ma source intellectuelle ne provenait pas d'une inconstance du cœur. J'aimais tous mes semblables avec candeur, mais je ne songeais pas à répandre ma vie au dehors. J'étais exclusivement attaché à ces deux êtres qui m'avaient adopté et que je préférais à tout. Leur société était mon plus grand, je pourrais dire mon unique plaisif en dehors des études variées qui me captivaient.
« Il fut donc décidé que mon âme m'appartenait, puisque c'était , à tout prendre , une assez bonne àme, et on ne m'imposa pas l'instruction universitaire dans toute sa rigueur. On me laissa chercher ma voie et donner libre carrière à l'énorme facflité dont j'étais doué. Fut-ce un tort ? Je ne le crois pas, Il est bien vrai que l'on eût pu me doter d'une spécialité qui m'eût casé pour toujours dans un coin de l'art ou de la science, et que je n'eusse pas connu la misère ; mais de combien de plaisirs intellectuels ne m'eût-on point privé ! Et puisijui sait si les idées positives et mes propres intérêts, bien définis à mes propres yeux, n'eussent pas desséché la religion de mon cœur et de ma conscience î Vous verrez tout à l'heure que Sofia Goffredi n'eut point lieu de regretter de m'avoir laissé être moi-même.
« Je m'étais persuadé d'abord que j'étais né littérateur. Sofia m'enseignait à faire des vers et de la prose, et, encore enfant, j'inventais des romans et rimais des comédies, que notre entourage admirait naïvement. J'eusse pu devenir très-vain , car j'étais excessivement gâté par tous ceux qui venaient chez nous ; mais ma Sofia me disait souvent que le jour où l'on est satisfait de soi-même on ne fait plus un seul progrès, et ce simple avertissement me préserva de la sottise de m'admirer. Je vis d'ailleurs bientôt que, pour être littérateur, il fallait savoir beaucoup de choses ou jnager dans le vide des phrases. Je lus
éDormément ; mais il arriva que, tout en m'instruisant dans l'histoire et dans les choses de la nature, je me perdis entièrement de vue, et, au lieu de butiner comme l'abeille pour faire du miel et de la cire, je m'envolai dans l'immensité des connaissances humaines pour le seul plaisir de connaître et de comprendre.
€ C'est alors que je sentis de grands élans vers les sciences naturelles, et que ma prédilection pour cet emploi de ma vie s'établit dans mon cerveau comme une vocation mieux déterminée que la première. A cette ardeur de comprendre se joignit celle de voir, et je puis dire que deux hommes s'éveillaient en moi, l'un qui voulait découvrir les secrets de la création par amour pour la science, c'est-à-dire pour ses semblables, l'autre qui voulait savourer en poète, c'est-à-dire un peu pour lui-même, les beautés variées de la création.
tf De ce moment, je m'épris de l'idée des lointains voyages. En m'absorbant dans les collections et les musées de Pérouse, je rêvais les antipodes, et la vue d'une petite pierre ou d'une petite fleur desséchée me transportait en imagination au sommet des grandes montagnes et au delà des grandes mers. J'avais soif aussi de voif* les grandes villes, les centres de lumière, les savants de mon époque, les collections étendues et précieuses. Sofia Goffredi m'avait enseigné le français, l'allemand et un peu d'espagnol .
Je sentais la nécessité d'apprendre les langues du Nord et de n'être un étranger nulle part en Europe. J'appris l'anglais , le hollandais , le suédois surtout, avec une très-grande rapidité. Ma prononciation était défectueuse, ou plutôt elle était nulle. Je m'abstenais de chercher la musique des langues que je ne pouvais entendre parler, comptant sur la justesse de mon oreille et sur une facilité naturelle que j'ai d'imiter lés divers accents pour me mettre vite au courant de la pratique quand besoin serait. L'événement n'a pas démenti mes espérances. D ne me faut pas plus de quinze jours pour parler sans accent une langue que j'ai apprise seul avec mes livres.
« En même temps que j'apprenais les langues, j'apprenais aussi le dessin et un peu de peinture, pour être à même de fixer, par quelques études de . ce genre, mes souvenirs de voyages, les sites, les hautes plantes , les costumes , les monuments, tout ce qui ne peut être emporté que dans l'esprit quand la main est inhabile et contrarie le sentiment intérieur. Et puis je Usais aussi les bons écrivains, afin de m'exercer à rédiger clairement et rapidement, car j'étais souvent choqué du style obscur et confus des livres de voyages; si bien, monsieur Goefle , qu'à dix-huit ans j'étais tout préparé à devenir, sinon un savant, du moins un homme utile par son savoir, son activité , son aptitude au travafl et ses facultés d'observation. Ce fut là le plus beau
temps de ma vie, le mieux employé, le plu* pur et"^^ le plus doux. Ah ! s*il avait pu durer quelques années de plus, je serais un autre homme !
« M. Goffredi, qui, plongé dans ses recherches d'antiquaire, ne s'occupait pas directement de mon éducation, mais qui de temps en temps me faisait récapituler mes études et m'observait alors avec soin , prit confiance entière dans mon jugement, quand il se fut assuré que je ne perdais pas trop mon temps et ma peine. Il avait d'abord voulu me détourner d'embrasser trop de choses ; mais, voyant que mes notions diverses se plaçaient sans trop deconfusion dans ma cervelle, il se mit à rêver pour moi et avec moi tout ce que je rêvais. Lui-même avait voyagé avant son mariage, et il projetait une nouvelle tournée archéologique vers des points qu'il n'avait pas explorés. Il nourrissait ce projet surtout depuis un petit héritage qu'il avait fait récemment, et qui lui permettait de renoncer à son emploi de professeur à l'Université. Il travaillait depuis dix ans à un ouvrage qu'il ne pouvait compléter sans voir le littoral de l'Afrique et certaines îles de la Grèce. Il faut vous dire qu'il avait le travail pénible et lent, faute d'un style clair et peut-être aussi d'une certaine netteté d'esprit dans l'exposé de ses ingénieuses déductions. C'était un génie à qui le talent manquait.
a II fut satisfait de la manière dont je rédigear
quelques pages de son travail, et résolut de m*em-! , mener , afin de me mettre à même d'écrire son ouvrage au retour. Je faillis devenir fou de joie quand il me fit part de cette détermination ; mais ma joie se changea en tristesse à l'idée de laisser seule ma mère adoptive , cette adorable femme qui ne vivait que pour nous , et je demandai à rester avec elle.
« Elle m'en sut gré , mais elle trouva moyen de nous contenter tous les trois en offrant de venir avec nous , et la proposition fut accueillie avec enthousiasme. On fit donc les préparatifs du départ comme ceux d'une fête. Hélas ! tout nous souriait ! La Sofia (vous savez que chez nous le ou la est un superlatif d'admiration et non un terme de mépris) avait l'habitude des longues courses. A la campape, elle nous suivait partout. Active, courageuse, exallée, elle ne fut jamais pour nous un embarras. Si nous nous sentions quelquefois las et abattus, elle relevait nos esprits et nous charmait par la gaieté ou l'énergie de son caractère. Elle était encore jeune et forte, et sa laideur disparaissait derrière son angélique sourire de tendresse et de bonté. Son mari la chérissait avec enthousiasme, et quant à elle, il lui était impossible d'admettre que Silvio GofTredi ne fût pas un demi-dieu , en dépit de sa maigreur, de son dos prématurément voûté et de ses distractions fabuleuses. Quelle âme pure et généreuse d'ailleurs
dans ce corps fragile et sous ces dehors irrésolus et timides ! Son désintéressement était admirable. Le travail auquel il sacrifiait son emploi et ses habitudes en était la preuve. Il savait bien que de tels ouvrages coûtent plus qu'ils ne rapportent, en Italie surtout, et il ne comptait pas sur le sien pour augmenter sa fortune ; mais c'était sa gloire, le but et le rôve de toute sa vie.
c Ma pauvre mère était la plus impatiente de partir. Elle sentait une confiance absolue dans la destinée. Il fut décidé que nous conunencerions par visiter les îles de l'Archipel.
« Permettez-moi de passer rapidement sur ce qui va suivre ; le souvenir en est déchirant pour moi. En traversant une partie de l'Apennin à pied , mon pauvre père se heurta contre un rocher et se blpssa légèrement à la jambe. Malgré nos supplications, il négligea la plaie et continua de marcher les jours suivants. Il faisait une chaleur écrasante. Quand nous arrivâmes au bord de l'Adriatique , où nous devions nous embarquer, il fut forcé de prendre quelques jours de repos, et nous obtînmes qu'il se laissât visiter par un chirurgien. Quelle fut notre épouvante lorsque la gangrène fut constatée ! Nous étions dans un village, loin de tout secours intelligent. Ce chirurgien de campagne, qui ressemblait à une sorte de barbier , parlait tranquillement de couper la jambe. L'eût-il sauvé ou tué plus vite ?
Ed proie à d*horribIes perplexités, ma mère et moi, nous ne savions que résoudre. Mon père, avec un courage héroïque , demandait l'amputation , et prétendait faire le tour du monde avec une jambe de bois. Nous n'osions le livrer au scalpel d'un boucher. Je pris le parti de courir à Venise : nous n'en étions qu'à cinquante lieues. Je pris un cheval que je laissai fourbu le soir , pour en acheter un autre à la hâte et continuer ma course. J'arrivai rompu, mais vivant. Je m'adressai à un des premiers hommes de l'art ; je le décidai à me suivre, ofiftant tout ce que possédait la Sofia. Nous prîmes une chaloupe pour descendre le littoral. Nous arrivâmes avec une célérité qui me remplissait d'espoir et de joie. Hélas, monsieur ! je vivrais mille ans que le souvenir de ce jour affreux me serait, je crois, aussi amer qu'aujourd'hui? Je trouvai Silvio Goflfredi mort, et Sofia Goffredi folle !
— Pauvre garçon ! dit M. Goefle en voyant un ruisseau de grosses larmes jaillir des yeux de Gristiano.
— Allons I allons ! dit celui-ci en les essuyant à la hâte, on ne devrait pas se laisser surprendre par ces émotions-là ; c'est la preuve qu'on les chasse un peu trop de sa pensée, et elles s'en vengent tout d'un coup en reprenant leurs droits.
« L'habile médecin que j'avais amené ne put guérir ma mère, ni môme me donner l'espoir qu'elle gué-
rirait. Seulement il étudia la nature de son délire et m'enseigna le moyen d'empécber les crises de fureur. Il fallait satisfaire tous ses désirs pour peu qu'ils eussent une apparence de raison, et, quant aux autres, il fallait tâcher de prendre sur elle l'ascendant et même l'autorité qu'un père exerce sur son enfant.
« Je la ramenai à Pérouse avec le corps de notre pauvre ami , que nous fîmes embaumer afin de le porter dans le mausolée que sa femme rêvait pour lui au bord du lac de Trasimène. Ce que je souffris dans mon cœur pour ramener ainsi mon père mort et ma mère folle dans ce pays que nous avions quitté si gaiement, il n'y avait pas trois semaines , est impossible à dire. Au départ, Sofia riait et cbantait tout le long du chemin ; au retour , elle riait et chantait encore, mais de quel air lugubre et de quelle voix déchirante ! Il me fallait la conduire, la raisonner , l'amuser et la persuader comme un enfant, cette femme si intelligente et si forte , que la veille encore je regardais comme mon guide et mon appui, car j'avais à peine dix-neuf ans, moi, monsieur Goefle !
« Quand les restes de Silvio Goffredi furent déposés dans la tombe , sa veuve fut calme , et l'on pourrait même dire que dans ce calme excessif et subit se manifesta l'accomplissement de sa funeste destinée. Je perdis tout espoir en reconnaissant
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qu'elle était devenue pour ainsi dire étrangère à elle-même. Une seule idée l'absorbait, c'était le monument qu'elle voulait faire élever à son cher Silvio. Dès lors il ne fallut lui parler ni l'occuper d'autre chose. Toute espèce de tmvail pour mon compte me devint impossible , car elle ne dormait pas et me laissait à peine le temps de dormir quelques heures, je ne dirai pas chaque jour, mais chaque semaine. Il ne fallait pas songer à la confier un seul instant à d'autres soins que les miens. Avec tout autre que moi , elle s'irritait et tombait dans des crises épouvantables ; avec moi, elle n'eut pas un seul accès de fureur ou de désespoir. Elle m'entretenait sans cesse non de son mari , il semblait qu'elle n'en eût pas conservé le moindre souvenir particulier, et qu'il fût devenu pour elle un être de raison qu'elle n'avait jamais vu, mais de l'épitaphc, des emblèmes, des statues dont elle voulait décorer sa tombe.
« Elle me fit bien dessiner deux ou trois milliers de projets ; le dernier lui plaisait toujours pendant une ou deux heures, après quoi il fallait tout changer comme indigne de la mémoire du mage^ c'est ainsi qu'elle appelait son cher défunt. Aucun emblème ne répondait à ses idées abstraites et confases : absorbée dans de profondes méditations, elle venait m'ôler des mains le crayon qu'elle m'y avait mis, et me faisait recommencer , sous prétexte de
modification légère , un sujet tout opposé. Vous pensez bien que , la plupart du temps, ces sujets étaient irréalisables, et ne présentaient aucun sens. Gomme elle s'inquiétait et s'agitait quand j'y changeais quelque chose, je pris le parti de lui obéir consciencieusement. J'ai eu des cartons pleins de compositions bizarres qui suffiraient à rendre fou quiconque voudrait se les expliquer.
« Quand elle avait passé ainsi plusieurs heures, elle m'emmenait voir les essais en marbre qu'elle avait commandés à tous les statuaires du pays. Il y en avait plein la cour et plein le jardin, et aucun ne lui convenait dès qu'elle le voyait exécuté.
c Une autre préoccupation, que je dus et vo^lus satisfaire à tout prix, ce fut' la matière à employer pour ce monument imaginaire. Elle fit venir des échantillons de tous les marbres et de tous les métaux connus ; on exécuta des maquettes de sculpture et de fonderie en si grande quantité que la maison ne pouvait plus les contenir. Il y en avait jusque sur les lits, et les voyageurs, prenant notre maison pour un musée, venaient la visiter et nous demander l'explication des sujets bizarres qu'ils voyaient représentés. La pauvre Sofia se plaisait à les recevoir et à leur expliquer ses idées. Ils s'éloignaient alors, peines et attristés d'être venus là, quelquesuns riant et haussant les épaules. Les misérables ! leur ironie me faisait l'effet d'un crime. '
« Cependant nos ressources s*épuisaient. M. Goffrcdi avait laissé à sa femme l'entière jouissance de sa petite fortune, dont je devais hériter un jour. Un conseil de famille s'assembla, autant dans mon intérêt, disait-on, que pour se conformer aux intentions de mon père à mon égard. Un avocat décida qu'il fallait faire prononcer l'interdiction de la pauvre Soâa, faire défense aux artistes, fondeurs, praticiens et fournisseurs de matières coûteuses, de lui rien livrer, et aviser, quant à elle, à la faire entrer dans une maison d'aliénés, puisque inévitablement cette contrariété amènerait chez elle l'état de paroxysme et de fureur dangereuse pour les autres.
— L'avocat avait raisod, dit M. Goefle ; ce parti était douloureux, mais nécessaire.
— Je vous demande bien pardon, monsieur Goefle; mais j'en jugeai autrement. £tant l'unique héritier de Goflredi, j'avais le droit de laisser manger mon bien par ma tutrice.
— Non ! vous n^aviez pas ce droit-là. Vous étiez mineur; la loi prot^ ceux qui ne peavent se prot^er eux-mêmes.
— G*est ce qui me fut dit; mais j'étais si bien en état de me protéger moi-même, que je menaçai l'avocat de le jeter par les foiètres, s'il ne renonçait à son inAme proposition. Xettre ma mère dans une maison d'aliteés! D Cilbit donc m*T enfomer aussi, moi, dont elle ne poaTait se passer un seul instant.
et qui serais mort d'inquiétude en la sachant livrée à des soins mercenaires! La priver du seul amusement qui pût exercer sur elle Tinfluence d'un rassérénement pour ainsi dire magique ! lui arracher le droit de manifester et d'endormir ses regrets par des édifices ruineux, insensés, je le veux bien, mais qui ne faisaient de tort ni de mal à personne ! Et qu'importait notre maison pleine de tombeaux à M. l'avocat gras et fleuri? Qui le forçait de venir s'apitoyer sur l'argent dépensé en pure perte, ou se moquer des aberrations de douleur de la pauvre veuve? Je tins bon, la famille me blâma, l'avocat me déclara insensé ; mais ma mère resta tranquille.
— Ah! ahl mon garçon, dit M. Goefle en souriant, c'est ainsi que vous traitez les avocats, vous?... Tenez, donnez-moi donc une poignée de main, ajoutat-il en regardant Gristiano avec des yeux humides d'attendrissement et de sympathie. »
Gristiano serra les mains du bon Goefle, et les porta à ses lèvres à la manière italienne.
« J'accepte votre bonté pour moi, dit-il, mais je n'accepterais pas d'éloges sur ma conduite. Elle était si naturelle, voyez-vous, que toute préoccupation personnelle dans ma situation eût été infâme. Ne vous ai-je donc pas dit combien j'avais été aimé, choyé, gâté par ces deux êtres dont je me sentais véritablement le fils, autant par les entrailles que par le cœur? Ah ! j'avais été heureux, bien heureux,
monsieur Goefle! et je n'aurai jamais le droit, quelque désastre qui puisse m'amver, de me plaindre de la Providence. Je n'avais pas mérité tout ce bonheur-là avant de naître. Ne devais -je pas tâcher de le mériter après avoir un peu vécu?
— Et que devint la pauvre Sofia î dit M. Goefle après avoir rêvé quelques instants.
— Hélas ! je me promettais de vous raconter mon histoire aussi gaiement que possible, et voilà que je n'ai pas su effleurer le côté douloureux de mes souvenirs! Je vous en demande pardon, monsieur Goefle; je vous ai attristé, et je ferais aussi bien de vous dire tout simplement que la pauvre Sofia n'est plus.
— Sans doute, puisque vous voilà ici. Je vois bien que vous ne l'eussiez jamais quittée ; mais connutelle la misère avant de mourir? Je veux tout savoir.
— Grâce au ciel, elle ne manqua jamais de rien. Je ne sais ce qui fût advenu si, toute la fortune mangée, il m'eût fallu la quitter pour lui gagner de quoi vivre; mais ce n'est pas de cela que je m'inquiétais, car je la voyais, malgré son air calme, dépérir rapidement.
«....Au bout d'environ deux ans, elle me prit la main un soir que nous étions assis en silence au bord du lac : « Cristiano , me dit-elle avec un son « de voix extraordinaire, je crois que j'ai la fièvre; « tâte-moi le pouls et dis-moi ce que tu en penses! »
«C'était la première fois, depuis son malheur, qu'elle s'occupait de sa santé. Je scnlis qu'elle avait une fièvre violente. Je la fis rentrer, j'appelai son médecin. « Elle est fort mal en effet, me dit-il ; mais qui sait si ce n'est pas une crise favorable qui s'opère?» Depuis son malheur, elle n'avait pas eu la fièvre.
€ Je n'espérais pas. Ma mère tomba dans une profonde somnolence. Aucun remède n'opéra le moindre effet : elle s'éteignait visiblement. Quelques instants avant de mourir, elle parut retrouver des forces et s'éveiller d'un long rêve. Elle me pria de la soulever dans mes bras et me dit à l'oreille d'une voix éteinte : « Je te bénis, Cristiano ! tu es mon sauveur ; je crois que j'ai été folle, je t'ai tourmenté ; Silvio me l'a reproché tout àTheiire. Je viens de le voir là, et il m'a dit, de me lever, de marcher et de le suivre. Aide-moi à sortir de ce tombeau où j'avais la manie de m'enfermer.... Viens!... le navire met à la voile,... partons!... » Elle fit un suprême effort pour se soulever, et retomba morte dans mes bras.
< Je ne sais trop ce qui se passa pendant plusieurs jours ; il me parut que je n'avais plus rien à faire dans la vie, puisque je n'avais plus que moi-même à garder.
« Je réunis dans la même tombe les restes de mes parents bien-aimés, j'y fis poser la plus simple
et la plus blanche de toutes les pierres tumulaires amoncelées dans notre habitation; j'y gravai moimême leurs noms chéris sans autre épitaphe. Vous pensez bien, hélas! que j'avais pris en horreur toutes les formules et tous les emblèmes. Quand je rentrai dans la maison, on vint me dire qu'elle n'était pas à moi, mais aux créanciers. Je le savais; j'étais si bien préparé d'avance à quitter cette chère petite retraite, que j'avais déjà fait machinalement mon paquet en même temps que l'ensevelisseuse roulait le drap mortuaire autour du pauvre cadavre. Je laissai la liquidation aux mains de la famille, j'avais eu assez d'ordre dans ma prodigalité pour savoir que s'il ne me restait rien, du moins je ne laissais aucune dette derrière moi.
« J'allais quitter la maison quand le petit Juif dont je vous ai parlé se présenta. Je pensais qu'il venait tâcher d'acquérir à bas prix quelques-unes des précieuses antiquailles de la collection de M. Goffredi, qui allait être mise aux enchères; mais s'il y songea^ il eut la délicatesse de ne m'en point parler, et, comme je l'évitais, il me suivit dans le jardin, où j'allais cueillir quelques fleurs, seul souvenir matériel que je voulusse emporter. Là, il me mit dans la main une bourse assez bien garnie et voulut s'enfuir sans me donner d'explication.
« Je pensais si peu à d'autres parents que ceui que je venais de perdre, que je crus à quelque au-
mône dont ce Juif était rintérmédiaire, et que je jetai la bourse loin de moi pour le forcer à venir la reprendre. Il revint en effet sur ses pas, et, la ramassant, il me dit : t Ceci est à vous, bien à vous. C'est de l'argent que je devais aux Goffredi et que je vous restitue. »
« Je refusai. U se pouvait que cette petite somme fût nécessaire pour parfaire quelque appoint dans les dettes de la succession. Le Juif insista, c Ceci f vient de vos véritables parents, me dit-il, c'est un c dépôt qui m'était confié, et que je me suis engagé c à vous remettre quand vous en auriez besoin. 3> '
« Je n'ai besoin de rien, lui répondis-je ; j'ai de quoi aller à Rome, où les amis de M. Goffredi me trouveront de l'occupation. Rassurez mes parents sur mon compte. Je présume qu'ils ne sont pas riches, puisqu'ils n'ont pu me faire élever sous leurs yeux. Remerciez-les de leur souvenir et dites-leur qu'à l'âge où je suis, avec l'éducation que j'ai reçue, ce sera bientôt à moi de les assister, s'ils ont besoin de moi. Qu'ils se fassent connaître ou non, j'accepterai cette tâche avec plaisir. Ils m'avaient mis en de si bonnes mains, et, grâce à ce choix, j'ai été si heureux, que je leur dois une vive reconnaissance. »
c Tels étaient mes sentiments, monsieur Goeûe ; je ne me fardais point, car tels ils sont encore. Je n'ai jamais éprouvé le besoin d'accuser et d'inter-
roger ceux qui m'ont donné la vie, et je ne comprends pas les bâtards qui se plaignent de n'être pas nés dans une condition de leur choix, conime si tout ce qui vit n'avait pas été de tout temps destiné à vivre, et comme si ce n'était pas Dieu qui nous appelle ou nous envoie en ce monde dans les conditions qu'il lui plaît d'établir.
« Vos parens ne sont plus, me répondit le petit Juif. Priez pour eux et recevez l'offrande d'un ami.
€ Comme c'était sa troisième réponse, différente de la seconde et de la première, j'éprouvai une secrète défiance.
« Est-ce vous par hasard, lui dis-je, qui prétendez être cet ami et venir à mon secours?
« — Non, dit-il, je suis un mandataire fidèle et rien de plus.
« — Eh bien ! dites à ceux qui vous ont choisi que je leur rends grâce, mais que je n'accepte rien, pas plus des amis qui se montrent que de ceux qui se cachent. Avez-vous quelque chose à me révéler avec l'autorisation de nia famille?
.« — Non, rien, répondit-il, mais plus tard probablement. Où allez-vous demeurer à Rome?
« — Je n'en sais rien.
« — Eh bien ! moi, je le saurai, reprit-il, car je ne dois pas vous perdre de vue. Adieu, et souvenez- vous que si vous tombiez dans la disgrâce, l'argent que
VOUS voyez-Ià est à vous, et qu'il suffira de m'avertir pour que je vous en tienne compte. »
« Il me sembla que cet homme parlait avec sincérité en ce moment; mais il se pouvait que ce ne fût qu'un de ces spéculateurs hardis qui vont audevant des nécessiteux dans l'espoir de les rançonner plus tard. Je le remerciai froidement et partis les mains presque vides.
€ Je ne m'embarrassai guère de ce que j'allais devenir. Il ne fallait plus songer aux voyages, mais bien à trouver un emploi quelconque pour vivre. Quoique depuis longtemps il ne m'etlt pas été permis de continuer à m'instruire, grâce à une excellente mémoire je n'avais rien oublié. Mes petites connaissances étaient assez variées , et les éléments des choses étaient assez positifs dans ma tète pour qu'il me fût possible d'entreprendre avec succès l'éducation particulière d'un jeune garçon. Je désirai surtout cette Jonction dans l'espoir que j'avais de continuer mes études en prenant sur mon sommeil.
« Mon père avait eu les relations les plus honorables dans la province que nous habitions ; mais, chose étrange, ma conduite à l'égard de Mme Goffredi fut jugée romanesque et peu digne d'un hojaime sérieux. Je m'étais laissé ruiner ; c'était tant pis pour moi : j'avais mauvaise grâce à demander un emploi, moi, connu pour un dissipateur aveugle, pour une espèce de fou ! Je ne devais donc pas songer à être
placé à Pérouse. A Rome, un des amis démon père me fit entrer, en qualité de précepteur, chez un prince napolitain qui avait deux fils paresseux et sans intelligence, plus une fille bossue, coquette et d'humeur amoureuse. Au bout de deux mois, je demandai mon congé pour me soustraire aux œillades de cette héroïne de roman dont je ne voulais pas être le héros.
« Je trouvai à Naples un autre ami de mon père, un savant abbé, qui me plaça dans une famille moins opulente, mais beaucoup plus désagréable, et avec des élèves beauco'up plus obtus que les précédents. Leur mère, peu jeune et peu belle, me prit vite en grippe parce que je ne me faisais pas illusion sur ses charmes. Je ne me piquais pas d'une vertu farouche, je ne m'attiîbuais pas le droit de vouloir débuter en amour avec une déesse, je savais me contenter de beaucoup moins; mais la maîtresse de la maison fût-elle passable, je ne voulais pas être, l'amant d'une femme qui me commandait et me payait. Je m'en fus retrouver mon savant abbé et lui conter mes ennuis. Il se prit à rire en disant :
« C'est votre faute ; vous êtes beau garçon , et « cela vous rend trop difficile. »
« Je le suppliai de me faire entrer chez un veuf ou chez des orphelins. Après quelques recherches, il me déclara qu'il tenait mon affaire. Le jeune duc de Villareggia avait perdu père et mère ; il n'avait
ni sœurs ni tantes. Élevé chez un oncle cardinal, il avait besoin non d'un gouverneur, il en avait ufi, mais d'un professeur de langues et de littérature : je fus agréé. Là, ma position devint agréable et même lucrative. Le cardinal était un bomme de savoir et d'esprit; son neveu, âgé dé treize ans, était fort bien doué et d'un caractère aimable. Je m'attachai beaucoup à lui, et lui fis faire de rapides progrès, tout en étudiant beaucoup moi-même, car j'avais un logement à moi, et toutes mes soirées libres pour me livrer au travail. Le cardinal était si content de moi que, pour me retenir exclusivement et m'empêcher de prendre d'autres élèves, il me rétribuait assez largement.
< Ma conduite fut studieuse et régulière pendant environ un an ; j'avais eu tant de chagrin et je sentais si bien mon isolement dans la société, que je prenais la vie au sérieux peut-être plus qu'elle ne le mérite. J'aurais pu tourner au pédant, si le cardinal ne se fût attaché à me pousser spirituellement et gracieusement à la légèreté et à la corruption du siècle. Il me fit homme du monde, et je ne sais trop si je dois lui en savoir gré. J'en vins peu à peu à perdre beaucoup de temps pour ma toilette, mes amourettes et mes plaisirs. Le palais du prélat était le rendez-vous des beaux esprits du cru et des individualités brillantes de la ville. On ne me demandait pas de moraliser mon élève; mais d'orner son
esprit de choses agréables et légères. On ne me demandait, à moi, que d'être aimable avec tout le monde. Ce n'était pas difficile au milieu de gens frivoles et bienveillants ; je devins charmant^ plus charmant qu'il ne convenait peut-être à un orphelin sans appui, sans fortune et sans avenir.
« Je menai peu à peu une vie assez dissolue, et pendant quelque temps je me trouvai sur la pente du mai, encouragé et comme poussé en bas par tout ce qui m'environnait, retenu seulement par le souvenir de mes parents et la crainte de devenir indigne du nom qu'ils m'avaient laissé, car je dois vous dire que, par son testament, mon père adoptif m'avait intimé l'ordre de m'appeler Gristiano GoflFredi, et c'est sous ce nom que j'étais connu à Naples. C'était une excellente recommandation pour moi que ce nom honorable auprès des personnes graves et sensées ; mais j'oubliai trop vite que ce nom roturier devait m'imposer une grande prudence et une grande réserve dans mes rapports avec la jeunesse titrée que je coudoyais chez le cardinal. Je me laissai aller aux prévenances de l'intimité. On me savait gré de n'avoir ni la gaucherie ni l'austérîléd'un pédagogue de profession. On m'invitait, on m'entraînait.. J'étais de toutes les parties de plaisir de la plus brillante jeunesse.
< Le cardinal me félicitait de savoir concilier les soupers, les bals et les veilles avec l'exactitude et la
lucidité que j'apportais toujours à renseignement de son neveu ; mais moi, je voyais bien et je sentais bien que je ne cultivais plus assez mon intelligence, que je m'arrêtais en route, que je m'habituais insensiblement à n'être qu'un beau parleur et un talent creux, que je tournais trop au comédien de société et au poète de salon, que je ne faisais sur mon traitement aucune économie en vue de ma liberté et de ma dignité futures, que j'avais trop de beau linge sur le corps et pas assez de poids dans la cervelle, enfin que je m'étais laissé prendre entre deux lignes parallèles, le désordre et la nullité, et que je risquais fort de n'en jamais sortir.
« Ces réflexions que je chassais le plus souvent, me rendaient cependant parfois très-soucieux. Au fond, ces plaisirs, qui m'enivraient, ne m'amusaient pas. J'avais connu chez mes parents et avec eux de plus nobles jouissances et des amusements plus réels. Je me retraçais tous les souvenirs de ces charmantes promenades que nous avions faites ensemble, avec
un but sérieux qui trouvait toujours des satisfactions
pures, et, dans l'activité fiévreuse de ma nouvelle vie, je me sentais languir et retomber sur moimême, comme au sein d'une accablante oisiveté. Je me mettais à rêver la grande existence des lointaines excursions, et je me demandais, en voyant ma bourse constamment à sec, si je n'eusse pas
mieux fait de consacrer à la satisfaction de mes véritables goûts physiques et de mes véritables besoins intellectuels le fruit de mon travail, gaspillé en divertissements qui laissaient mon corps accablé et mon âme vide. Puis je me sentais tout à coup étranger à ce monde léger, à cette société asservie, à ce climat énervant, à cette population paresseuse, enfin à tout ce milieu où je ne tenais point par les racines vitales de la famille. Je me sentais à la fois plus actif et plus recueilli. Je pensais aussi, malgré mes vingt-trois ans et ma misère, à me marier pour avoir un chez moi, un but de réforme, un sujet de préoccupation ; mais le cardinal, à qui je confiais mes accès d'inquiétudes morales, me plaisantait et me traitait de fou. -^ Tu as trop bu ou trop travaillé hier soir, me disait-il; ton cerveau se remplit de vapeurs. Dissipe-les en allapt voir la Cintia ou la Fiammetia^ et surtout ne te marie pas avec elles.
« J'aimais le cardinal : il était bon et enjoué; mais bien qu'il me traitât paternellement et sans morgue, je voyais trop qu'il était plus aimable ' qu'aimant, qu'il savait rendre son entourage agréable, et que j'y étais pour quelque chose, mais qu'il n'était pas homme à me supporter longtemps près de lui, si je tombais dans la mélancolie et si je devenais ennuyeux.
c Je tâchai de m'étourdir et de m'oublier dans le
bien-être présent, de vivre au jour le jour sans souci du lendemain comme tout ce qui m'entourait. Je ne pus y parvenir. L'ennui augmenta, le dégoût se prononça ouvertement. Je me sentais rassasié d'amours faciles,d'engouementssensuels partagés sans combat par des femmes de tous les rangs. Pour moi, pauvre roturier, ces plaisirs avaient eu d'abord l'attrait de bonnes fortunes. En voyant que mon perruquier, qui était un fort beau garçon, avait autant de succès que moi, je pris les marquises en horreur. Je voulus quitter Naples. Je demandai au cardinal de m'envoyer vivre dans une de ses villas, en Calabre ou en Sicile. Je me serais fait intendant ou bibliothécaire, n'importe où. J'avais soif de repos et de solitude. Il se moqua encore de mes projets de retraite. Il n'y croyait pas. Il ne me jugeait pas plus fait pour être intendant que pour être moine. Il avait sans doute raison, mais il eut bien tort, comme vous aUez voir, de me retenir.
« Un autre neveu du cardinal revint de ses voyages et s'installa dans la maison. Autant le jeune Tito Villareggia était sympathique et bienveillant, autant son cousin Marco Melfi était sot, absurde, impertinent et vaniteux. Il fut désagréable à tout le monde et s'attira plusieurs duels pour son début. II était grand ferrailleur et blessa ou tua ses adversaires sans recevoir d'égratignures , ce qui porta son outrecuidance à un excès insoutenable. Je me
tins sur la réserve du mieux que je pus ; mais un jour, poussé à bout par sa grossièreté provocante, je lui donnai un démenti formel et lui en offris réparation les armes à la main. Il refusa, parce que je n'étais pas gentilhomme, et, s'élançant sur moi, voulut me souffleter. Je le terrassai, et le laissai sans autre mal qu'un étoufifement de fureur. L'esclandre fit grand bruit. Le cardinal me donna raison tout bas, et me pria de m'en aller bien vite me cacher dans une* de ses terres jusqu'à ce que Marco Melfi fût reparti pour d'autres voyages.
«L'idée de me cacher me révolta. «— Malheureux! me dit le cardinal. Ne sais-tu pas que mon neveu est forcé à présent de te faire assassiner ? i Le mot forcé me parut plaisant. Je répondis au cardinal que je forcerais Marco à se battre avec moi. «Tu ne peux pas tuer mon neveu I me dit-il en me frappant avec gaieté sur la tète. Quand même tu serais assez habile pour cela, tu ne voudrais pas payer de la sorte l'amitié paternelle que je t'ai montrée? » Cette réflexion me ferma la bouche. Je rentrai chez moi et fis mes préparatifs de départ. J'aurais dû y mettre plus de mystère, mais je répugnais à paraître me sauver en cachette. Tout à coup, comme je sortais de ma chambre pour chercher une petite caisse dans le vestibule de la maison que j'habitais seul, deux bandits tombent sur moi, et se mettent en devoir de me garrotter. Eu me débattant, je les
entraîne au bas de l'escalier ; mais, comme j'allais leur échapper, la porte se ferme brusquement, et j'entends sous le vestibule intérieur une voix aigre qui s'écrie : « Courage, liez-le ! Je veux qu'il périsse là, sous le bâton ! » C'était la voix de Marco Melfi.
« L'indignation me donna en ce moment des forces surhumaines. Je luttai si énergiquement contre mes deux bandits, que je les mis hors de combat en peu d'instants. Alors, sans me soucier d'eux , je m'élançai vers Marco, qui, voyant échouer son entreprise, voulait se retirer. Je le collai contre la porte et lui arrachai l'épée qu'il voulait tirer pour se défendre. « Misérable l lui dis-je, je ne veux pas c t'assassiner ; mais tu te battras avec moi, et tout de < suite ! » Marco était faible et chétif. Je le forçai de remonter' devant moi l'escalier, je le poussai dans ma chambre, dont je fermai la porte à double tour; je pris mon épée, et, lui rendant la sienne : « A présent, lui dis-je, défends-toi; tu vois bien qu'il faut quelquefois se battre avec un homme de rien! — Goffredi, me répondit-il en baissant la pointe de son épée, je ne veux pas me battre, et je ne me battrai pas. Je suis trop sûr de te tuer, et vraiment ce serait dommage, car tu es un brave garçon. Tu pouvais m'assassiner, et tu ne l'as pas fait. Soyons amis!... »
« Confiant et sans rancune, j'allais prendre la
main qu'il me tendait , lorsqu'il me porta vivement et adroitement de la main gauche un coup de stylet à la gorge. J'esquivai l'arme, qui glissa et me blessa à l'épaule. Alors je ne connus plus de frein : j'attaquai ce fourbe avec fureur et le forçai de se défendre. Nos armes étaient égales, et il avait sur moi l'avantage d'une adresse et d'une pratique dont je n'approchais certainement pas. Quoi qu'il en soit, je retendis mort à mes pieds. Il tomba l'épée à la main, sans dire une parole , mais avec un sourire infernal sur les lèvres. On frappait violemment à la porte, on la poussait pour l'enfoncer. Il se crut peut-être au moment d'être vengé. Moi, épuisé de lassitude et d'émotion , je sentis que j'étais perdu, soit que les assassins fussent revenus de leur étourdissement, soit que les sbires eussent été avertis par eux de venir s'emparer de moi. Je rassemblai ce qui me restait de forces pour sauter par la fenêtre. Le saut n'était que d'une vingtaine de pieds, j'arrivai sans grand mal sur le pavé de la cour, et, serrant mon habit autour de moi, pour que le sang qui jaillissait de mon épaule ne marquât ps$ ma trace, je m'enfuis aussi loin que mes jambes purent me porter.
<K Bien me prit de pouvoir gagner la campagne. Mon affaire était des plus mauvaises, s'étant passée sans témoins. Et qu'importait d'ailleurs que je fusse dans mon droit , que ma conduite eût été loyale et
généreuse, que mon adversaire fût un lâche scélérat? Il était de l'une des premières familles du royaume, et la sainte inquisition n'eût fait qu'une bouchée d'un pauvre hère de mon espèce.
« Je trouvai un refuge pour la nuit dans une cabane de pécheurs; mais je n'avais pas sur moi une obole pour payer l'hospitalité dangereuse que je réclamais. D'un autre côté, mes habits déchirés et souillés de sang ne me permettaient plus de me montrer dehors. Ma blessure, — grave ou non, je n'en savais rien, — me faisait beaucoup souffrir. Je me sentais faible, et je savais bien que toute la police du royaume était déjà en émoi pour m'appréhender au corps. Couché sur une mauvaise natte, dans une petite soupente, je pleurai amèrement, non sur ma destinée, je ne me serais pas permis cette faiblesse, mais sur la brusque et irréparable rupture de mes relations avec le bon cardinal et mon aimable élève. Je sentis combien je les aimais, et je maudis la fatalité qui m'avait réduit à ensanglanter cette maison où j'avais été accueilli avec tant de confiance et de douceur.
« Mais il ne s'agissait pas de pleurer, il s'agissait de fuir. Je pensai bien à aller trouver le petit Juif qui prétendait connaître mes parents ou les amis mystérieux qui veillaient sur moi , ou qui l'avaient chargé de le faire. J'ai oubUé de vous dire que cet homme était venu se fixer à Naples, et que je l'a-
vais plusieurs fois rencontré ; mais rentrer dans la ville me parut trop périlleux : écrire au Juif, c'était risquer de me faire découvrir. J'y renonçai.
« Je ne vous ferai pas le récit des aventures de détail au milieu desquelles s*opéra mon évasion du territoire de Naples. J'avais réussi à échanger mes vêtements en lambeaux contre des guenilles moins compromettantes. Je trouvais difficilement à manger; les hommes du peuple , sachant que Ton poursuivait le vil assassin d'un noble personnage, se méfiaient de tout inconnu sans ressources, et sans les femmes, qui en tout pays sont plus courageuses et plus humaines que nous, je serais mort de faim et de fièvre. Ma blessure me forçait de m'arrêler souvent dans les recoins les plus déserts que je pouvais trouver, et là, privé des soins les plus élémentaires, j'envisageai plus, d'une fois l'éventualité d'y rester, faute de pouvoir me relever et reprendre ma course.
Eh bien ! croiriez-vous, monsieur Goefle, que, dans cette situation désespérée, j'éprouvais par moments des bouffées de joie, comme si, en dépit de tout, je savourais l'aurore de ma liberté reconquise? L'air, le mouvement, l'absence de contrainte, la vue des campagnes dont je pouvais maintenant espérer de franchir les horizons sans limites, tout, jusqu'à la rudesse de ma couche sur le rocher, me rappelait les projets et les aspirations du temps où j'avais réellement vécu.
« Enfin j'approchais sans accident de la frontière des États du pape , et comme je n'avais pas suivi la route de Rome, j'avais tout lieu d'espérer que, grâce à un détour dans les montagnes, je n'avais été signalé et suivi par aucun espion. Je m'ariêtai dans un village pour vendre ma marchandise, car il faut vous dire qu'ayant horreur de mendier et me sentant irrité par les refus au point d'être tenté de battre les gens qui me renvoyaient brutalement, j'avais imaginé de me faire marchand.
— Marchand de quoi donc, dit M. Goefle, puisque vous n'aviez pas une obole?
— Sans doute, mais j'avais sur moi, au moment de ma fuite, un canif qui fut mon gagne-pain. Quoique je n'eusse jamais fait de sculpture, je connaissais assez bien les lois du dessin , et un jour, ayant rencontré sur ma route une roche très-blanche et très-tendre, j'eus l'idée d'en prendre une douzaine de fragments que je dégrossis sur place, et qu'ensuite je taillai dans mes moments de repos en figurines de madones et d'angelots de la dimension d'un doigt de haut. Cette pierre ou plutôt cette craie étant fort légère, je pus me charger ainsi d'une cinquantaine de ces petits objets que je vendais, en passant dans les fermes et dans les maisons de paysans, pour cinq ou six baïoques pièce. C'était à coup sûr tout ce qu'elles valaient, et pour moi c'était du pain.
« Cette industrie m'ayant réussi pendant deux
jours, j'espérais, en voyant que c'était jour de marché dans ce village, pouvoir me débarrasser sans danger de mon fonds de commerce ; mais , comme je trouvais peu de chalands à cause de la concurrence que me faisait un Piém6ntais porteur d'un grand étalage de plâtres moulés, j'imaginai de m'asseoir par terre et de me mettre à travailler ma pierre avec mon canif à la vue de la population, bientôt rassemblée autour de moi. Dès lors j'eus le plus grand succès. La promptitude et probablement la naïveté de mon travail charmèrent l'assistance, et ces bonnes gens se livrèrent autour de moi, les femmes et les enfants surtout, à des démonstrations d'étonnement et de plaisir qui me firent du mouleur piémontais un rival jaloux et irrité. Celui-ci m'interpella plusieurs fois avec grossièreté sans que je perdisse patience. Je voyais bien qu'il chercbaitbataille pour me forcer à décamper, et je me contentai de me moquer de lui, en lui disant de faire luimême ses statuettes, et de montrer ses talents à la compagnie : en quoi je fus fort applaudi. En Italie, le plus bas peuple aime tout ce qui sent l'art. Mon concurrent fut bafoué et traité de stupide machine, tandis qu'on me décernait à grand bruit le titre d'artiste.
« Le méchant drôle imagina une grande noirceur pour se venger. Il laissa choir exprès deux ou trois mauvaises pièces de son étalage, et fit de grands
cris pour appeler les gardes de police qui circulaient dans la foule. Dès qu'il eut réussi à les attirer, il prétendit que j'avais ameuté la populace contre lui, qu'on l'avait poussé, au grand détriment de sa fragile marchandise ; qu'il était un honnête homme, payant patente et bien connu dans le pays, tandis que je n'étais qu'un vagabond sans aveu, et peut-être quelque chose de pis, qui sait? peut-être le vil assiissin du cardinal. C'est ainsi que l'on racontait déjà l'événement arrivé à Naples, et c'est moi que Ton désignait de la sorte à l'animadversion publique et aux agens de la police. Le peuple prit mon parti; de nombreux témoins protestaient de mon innocence et de la leur propre. Personne n'avait heurté ou seulement touché l'étalage du mouleur. Le groupe qui m'entourait fît pacifiquement tête aux gardes, et s'ouvrit pour me laisser fuir.
« Mais s'il y avait là de braves gens, il y avait aussi des gredins ou des poltrons qui me désignèrent du doigt sans rien dire au moment où j'enfilais précipitamment une petite rue tortueuse. On me suivit; j'avais de l'avance , mais je ne connaissais pas la localité, et, au lieu de gagner la campagne, je me
trouvai sur une autre petite place, au milieu de laquelle une baraque de marionnettes absorbait rattenlion d'un assez nombreux auditoire. Je m'étais à peine glissé dans cette petite foule, que je vis les gardes en faire le tour et y jeter des regards péné-
trants. Je me faisais le plus petit possible, et j'affectais de prendre grand intérêt aux aventures de Polichinelle, pour ne pas étonner les voisins qui me coudoyaient, lorsqu'une idée lumineuse surgit dans ma tète surexcitée. Bien conseillé par le danger qui me presse, je m'insinue toujours plus avant dans le groupe compacte et inerte que les gardes s'eflbrçaient de percer. J'arrive ainsi à toucher la toile de la baraque; je me baisse peu à peu; tout à coup je me glisse sous cette toile comme un renard dans m terrier, et je me trouve blotti presque entre les jambes de f opérante ou recitante, c'est-à-dire de l'homme qui faisait mouvoir et parler les marionnettes.
« .... Vous savez ce que c'est, monsieur Goefle, qu'un théâtre de marionnettes?
— Parbleu! j'ai vu à Stockholm dernièrement celui de Christian Waldo.
— Vous l'avez vu.... en dehors?
— Seulement; mais je me doute bien de l'intérieur, quoique celui-ci m'ait paru assez compliqué.
— C'est un théâtre à deux operanti , soit quatre mains , c'est-à-dire quatre personnages en scène , ce qui permet un assez nombreux personnel de burattini.
— Ou'est-ce que cela, burattini ?
— C'est la marionnette classique, primitive, et c'est la meilleure. Ce n'est pas le fantoceio de toutes
pièces qui, pendu au plafond par des ficelles, marche sans raser la terre ou en faisant un bruit ridicule et invraisemblable. Ce mode plus savant et plus complet de la marionnette articulée arrive, avec de grands perfectionnements de mécanique, à simuler des gestes assez vrais et des poses assez gracieuses : nul doute que Ton ne puisse en venir » au moyen d'autres perfectionnements, à imiter complètement la nature ; mais en creusant la question je me suis demandé où serait le but, et quel avantage Fart pourrait retirer d'un théâtre d'automates. Plus on les fera grands et semblables à des hommes, plus le spectacle de ces acteurs postiches sera une chose triste et même effrayante. N'est-ce pas votre avis?
— Certainement ; mais voilà une digression qui m'intéresse moins que la suite de votre histoire.
— Pardon, pardon, monsieur Goefle, cette digression m'est nécessaire. Je touche à une phase assez bizarre de mon existence, et il faut que je vous démontre la supériorité du buraitino; cette représentation élémentaire de l'artiste comique, n'est, je tiens à vous le prouver , ni une machine , ni une marotte, ni une poupée : c'est un être.
— Ah! oui-da? un être? dit M» Goefle en regardant avec étonnement son interlocuteur et en se demandant s'il n'était pas sujet à quelque accès de folie.
— Oui, un être ! je le maintiens , reprit Cristiano
avec feu; c'est d'autant plus un être que son corps n'existe pas. Le burattino n'a ni ressorts, ni ficelles, ni poulies : c'est une tète , rien de plus ; une tète expressive, intelligente, dans laquelle.... tenez! »
Ici Cristiano . s'en alla sous l'escalier et ouvrit une caisse d'où il tira une petite figure de bois garnie de chiffons, qu'il jeta par terre, releva, fit sauter en l'air et rattrapa dans sa main.
« Tenez, tenez, reprit-il,' vous voyez cela? Une guenille, un copeau qui vous semble à peine équarri ? Mais voyez ma main s'introduire dans ce petit sac de peau, voyezmon index s'enfoncer dans la tète creuse, mon pouce et mon doigt du milieu remplir cette paire de manches et diriger ces petites mains de bois qui vous apparaissent courtes, informes, ni ouvertes ni fermées, et cela à dessein , pour escamoter à la vue leur inertie. A présent prenons la distance combinée sur la grandeur du petit être. Restez là, et regardez. »
En parlant ainsi, Cristiano monta en deux enjambées l'escalier de bois, se baissa de manière à ca« cher son corps derrière la rampe, éleva sa main sur cette rampe , et $e mit à faire mouvoir la marionnette avec une adresse et une grâce infinies.
« Vous voyez bien, s'écria-t-il toujours gaiement, mais avec une conviction réelle; voilà l'illusion produite, même sans théâtre et sans décors! Cette figure, largement ébauchée et peinte d'un ton mat
et assez terne, prend peu à peu dans son mouvement l'apparence de la vie. Si je vous montrais une belle marionnette allemande, vernie, enluminée, couverte de paillons et remuant avec des ressorts , vous ne pourriez pas oublier que c'est une poupée, un ouvrage mécanique , tandis que mon burattino; souple, obéissant à tous les mouvements de mes doigts, va, vient, salue , tourne la tête , croise, les bras, les êl^ve au ciel, les agite en tout sens, salue, soufflette, frappe la muraille avec joie ou avec désespoir.... Et vous croyez voir toutes ses émotions se peindre sur sa figure, n'est-il pas vrai? D*où vient ce prodige , qu'une tête si légèrement indiquée, si laide à voir de près, prenne tout à coup, dans le jeu de la lumière, une réalité d'expression qui vous en fait oublier la dimension réelle? Oui, je soutiens que , quand vous voyez le burattino dans la main d'un véritable artiste, sur un théâtre dont les décors bien entendus, la dimension, les plans et l'encadrement sont bien en proportion avec les personnages, vous oubliez complètement que vous n'êtes pas vous-même en proportion avec cette petite scène et ces petits êtres, vous oubliez même que la voix qui les fait parler n'est pas la leur. Ce mariage, impossible en apparence , d'une tête grosse comme mon poing et d'une voix aussi forte que la mienne s'opère par une sorte d'ivresse mystérieuse où je sais vous faire entrer peu à peu , et tout le prodige
vient.... Savez-vous d'où vient le prodige? H vient de ce que ce burattino n*est pas un automate, de ce qu'il obéit à mon caprice, à mon inspiration, à mon entrain, de ce que tous ses mouvements sont la conséquence des idées qui me viennent et des paroles que je lui prête, de ce qu'il est moi enfin, c'est-à-dire un être, et non pas une poupée. ]>
Ayant ainsi parlé avec une grande vivacité, Cristiano descendit l'escalier, posa la marionnette sur la table , ôta son habit en demandant pardon à M. Goefle d'avoir trop chaud, et se remit à cheval sur sa chaise pour reprendre le fil de son histoire.
Pendant cette bizarre interruption, M. Goefle avait eu une attitude non moins comique. « Attendez donc ! dit-il en prenant le burattino ; tout ce que vous avez dit là est vrai et bien raisonné. Et maintenant je m'explique le plaisir extraordinaire que j'ai pris aux représentations de Christian Waldo ; mais ce que vous ne me dites pas et ce que je vois clairement, c'est que ce bon petit personnage que je tiens là.... et que je voudrais bien faire remuer et parler.... c Allons, mon petit ami, ajouta-t-il en enfonçant ses doigts dans la tête et dans les manches du burattino^ regarde-moi un peu.... C'est cela, oui, tu es fort gentil, et je te vois de près avec plaisir. Eh bien! je te reconnais maintenant; tu es Stentarello, le jovial, le moqueur, le gracieux Stentarello, qui m*a tant fait rire , il y a quinze jours, à Stock-
holm. Et vous, mon garçon, ajouta encore M.Goefle en se tournant veFS son hôte» bien qlie je n'aie jamais vu votre figure, je vous reconnais aussi parfaitement à la voix, à l'esprit, à la gaieté et même à la sensibilité ; vous êtes Christian Waldo, le fameux opérante recitante des burattini napolitains ! »
— Pour avoir l'honneur de vous servir, répondit Christian Waldo en saluant le docteur avec grâce, et si vous désirez savoir comment Cristiano delLago, Gristiano Goffredi et Christian Waldo sont une seule et même personne, écoutez le reste de mes aventures.
— J'écoute, et à présent j'en' suis très-curieux ; mais je veux savoir d'où vient ce nouveau nom de Christian Waldo?
— Oh ! celui-là est tout nouveau en effet ; il date de l'automne dernier, et il me serait difficile de vous dire pourquoi je l'ai choisi. Je crois qu'il m'est venu en rêve, comme une réminiscence de quelque nom de localité qui m'aurait frappé dans mon enfance.
— C'est singulier ! n'importe. Vous m'avez laissé dans la baraque des burattini y sur la place de....
— De Celano, reprit Christian. Encore surles rives d*un beau lac! Je vous assure, monsieur Goefle, que ma destinée est liée à celle des lacs, et qu'il y a làdessous un mystère dont je saurai peut-être un jour le mot.
c Vous n'avez pas oublié que j'avais la police à mes trousses et que, sans la baraque des marionnettes, j'étais probablement pris et pendu. Or cette baraque était fort petite et ne pouvait guère contenir qu'un homme. Quand je vous ai demandé, à vous habitant d'un pays où ce divertissement tout italien n'est guère en usage et n'a peut-être été apporté que par moi, si vous saviez comment les baraques de burattini étaient agencées, c'était pour vous montrer ma situation entre les jambes de VoperanUy lequel, occupé à faire battre PulcimUa avec le sbire, les mains et les yeux en l'air, et l'esprit également tendu à l'improvisation de son drame burlesque, n'avait pas le loisir de voir et de comprendre ce qui se passait à la hauteur de son genou. Ce n'était donc pour moi qu'une minute de répit entre le dénoûment de la pièce et celui de ma destinée.
« Je sentis qu'il ne fallait pas attendre mon salut du hasard; je pris à terre deux burattini qui reprér sentaient, par une singulière coïncidence avec ma situation, un bourreau et un juge, et, me serrant contre Yoperante^ je me levai près de lui, comme je pus ; je posai les marionnettes sur la planchette, et, au risque de crever ,1a toile de la baraque, j'introduisis à l'impromptu une scène inattendue dans la pièce. La scène eut un succès inimaginable, et mon associé, sans se déconcerter le moins du monde, la saisit au vol, et, quoique fort à l'étroit, soutmt le
dialogue avec une gaieté et une présence d'esprit non moins extraordinaires.
— Merveilleuse et folle Italie ! s'écria M. Goefle, ce n'est que là vraiment que les facultés sont si fines et si soudaines !
— Celles de mon compère , reprit Christian , étaient bien plus pénétrantes encore que vous ne l'imaginez. Il m'avait reconnu, il avait compris ma situation, il était résolu à me sauver.
— Et il vous sauva?
— Sans rien dire, et pendant que je faisais, à sa place, au public, le discours final, il m'enfonça un bonnet à lui sur la tète, me jeta une guenille rouge sur les épaules, me passa de l'ocre sur la figure ; puis, dès que la toile fut baissée : Goffredi, me dit-il à l'oreille, prends le théâtre sur ton dos et suis-moi.
« En effet, nous traversâmes ainsi la place et sortîmes du village sans être inquiétés. Nous marchâmes toute la nuit, et, avant que le jour parût, nous étions dans la campagne dé Rome.
— Quel était donc, dit M. Goefle, cet ami dévoué?
— C'était un fils de famille, nommé Guido Massarelli, qui se sauvait, comme moi, du royaume de Naples. Son affaire était moins grave : il ne se soustrayait qu'à ses créanciers ; mais il ne me valai t pourtant pas, monsieur Goefle, je vous en réponds ! Et cependant c'était un aimable jeune homme, un garçon instruit et spirituel, une nature séduisante
au possible. Je Tavais connu intimement à Naples, où il avait mangé son héritage et s'était fait beaucoup d'amis. Fils d'un riche commerçant et doué de beaucoup d'intelligence, il avait reçu une bonne éducation. Il s'était lancé, comme moi, dans un monde qui devait le mener trop vite ; il s'était vu bientôt sans ressources. Je l'avais nourri pendant quelque temps; mais, ne se contentant plus d'une existence modeste et ne se sentant pas le courage de travailler pour vivre, il avait fini par faire des dupes.
— Vous le saviez ?
— Je le savais, mais je n'eus pas le courage de le lui reprocher dans un moment où il me sauvait la vie. Il était, comme moi désormais, dans le plus complet dénûment. Il avait pris la fuite avec quelques écus dont il s'était servi pour acheter à un saltimbanque l'établissement de marionnettes qui ne lui servait pas tant à gagner sa vie qu'à cacher sa figure.
« Vois- tu, me dit-il, l'état que je fais maintenant est, de ma part, un trait de génie. Il y a déjà deux mois que je parcours le royaume de Naples sans être reconnu. Tu me demanderas comment je ne me suis pas sauvé plus loin : c'est que plus loin j'ai aussi des créanciers, et qu'à moins d'aller jusqu'en France, j'en trouverai toujours sur mon chemin. Et puis, j'avais laissé à Naples de petites aventures d'amour qui me chatouillaient encore le cœur,
et je me suis tenu dans les environs. Grâce à cette légère guérite de toile, je suis invisible au milieu de la foule. Tandis que tous les yeux sont fixés sur mes burattinif personne ne songe à se demander quel est l'homme qui les fait mouvoir. Je passe d'un quartier à l'autre, marchant debout dans ma carapace, et, une fois hors de là, nul ne sait si je suis le même homme qui a diverU l'assistanee.
« — Certes, voilà une idée, lui répondis-je^, mais que comptes-tu faire à présent?
•c — Ce que tu voudras, répondit-il. Je suis si heureux de te retrouver et de te servir que je suis prêt à te suivre où tu me conduiras. Je te suis plus attaché que je ne peux dire. Tu as toujours été indulgent pour .moi. Tu n'étais pas riche, et tu as fait, pour moi en proportion plus que les riches ; tu m'as défendu quand on m'accusait, tu m'as reproché mes égarements, mais en me peignant toujours à mes propres yeux comme capable d'en sortir. Je ne sais si tu as raison, mais il est certain que pour te complaire je ferai un effort suprême, pourvu que ce soit hors de l'Italie, car en Italie, vois-tu, je suis perdu, déshonoré, et il faut que j'aille à l'étranger, sous un autre nom, si je veux tenter une meilleure vie. » *
c Guido parlait d'un air convaincu, et même il versait des larmes. Je le savais bon, et je le crus sincère. Il l'était peut-être en ce moment. A vous dire
le vrai, je me suis toujours senti une grande indulgence pour ceux qui sont généreux en même temps que prodigues, et Guido, à ma connaissance, avait été plusieurs fois dans ce cas-là. C'est vous dire, monsieur Goefle, que je ne confonds pas la libéralité avec le désordre égoïste, bien que j'aie péché maintes fois sur ce dernier chef ; tant il y a que je me laissai persuader et attendrir par mon ancien camarade, par mon nouvel ami, et que nous voilà sur les terres papales, déjeunant frugalement ensemble, à l'ombre d'un bouquet de pins, et faisant un plan de conduite à nous deux.
< Nous étions aussi dénués l'un que l'autre ; mais ma situation, plus grave légalement que la sienne, n'avait rien de désespéré. Il n'avait tenu qu'à moi de fuir sans tant de risques, de fatigues et de misères. Je n'aurais eu qu'à mè réfugier hors de Naples, chez la première venue des. personnes honorables qui • m'y avaient témoigné de l'amitié, et qui certes auraient cru à ma parole en apprenant de quelle manière j'avais été forcé, en quelque sorte, de tuer mon lâche ennemi. 11 était haï et moi j'étais aimé. On m'eût accueilli, caché, soigné et mis en mesure de quitter le pays par protection. Devant de hautes influences, la police, l'inquisiUon même, eût peutêtre fermé les yeux. Cependant je n'avais pu me résoudre à prendre ce parti; la cause de mon insurmontable répugnance, c'était le manque d'argent
et la nécessité d'accepter les premiers secours. J'avais joui chez le cardinal d'uu assez beau traitement pour n*ayoir pas le droit de partir les mains yides. Lui-même ne pouvait se douter de mon déïiûment. J'aurais rougi d'avouer, non pas que j'étais sans argent, c'était le cas perpétuel des jeunes gens du monde que je fréquentais, mais que je n'étais pas en situation d'en avoir avant d'être mis en possession d*un nouvel emploi, et encore en supposant que j'y porterais une conduite plus clairvoyante et plus régulière que je n'avais fait par le passé. Quant à ce dernier point, je voulais bien en prendre l'engagement vis-à-vis de moi-même; mais ma fierté ne pouvait se résoudre à le prendre vis-à-vis des autres en de semblables circonstances.
« Quand j'expliquai cette situation à Guido Hassarelli, il s'étonna beaucoup de mes scrupules, et même il en prit quelque pitié. Plus il m'engageait cependant à aller demander des secours à mes amis de Rome, plus je sentais augmenter ma répulsion : elle était peut-être exagérée; mais il est certain qu*en me voyant assis côte à côte avec ce compagnon d'infortunes, je ne rougissais pas d'être réduit à manger de la graine de lupin avec lui, tandis que je serais mort de faim plutôt que d'aller avec lui demander à dîner à mes anciennes connaissances. Il avait tant abusé, lui, des demandes, des promesses, des repentirs stériles et des plaidoyers intéressants,
que j'aurais craint de paraître jouer un rôle analogue au sien.
« Nous avons fait des sottises, lui dis-jé, il faut savoir en subir les conséquences. Moi, je suis décidé à gagner la France par Gênes, .ou rAUemagne par Venise. J*irai à pied, récoltant ma vie comme je pourrai. Une fois dans une grande ville, hors'de l'Italie, où je courrais toujours le danger de tomber, à la moindre imprudence, dans les mains de la police napolitaine, j'aviserai à trouver un emploi. J'écrirai au cardinal pour me justifier, à mes amis pour leur demander des lettres de recommandation, et je crois qu'après un peu de misère et d'attente je me placerai honorablement. Si tu veux me suivre, suis-moi; je t'aiderai de tout mon pouvoir à faire comme moi, c'est-à-dire à travailler pour vivre honnêtement. »
« Guido parut si bien décidé et si bien converti, que je ne me défendis plus de l'attrait de son intimité. J'avais pourtant bien remarqué qu'il n'y a souvent rien de plus aimable qu'une franche canaille, et que les caractères les plus sociables sont parfois ceux qui manquent le plus de dignité ; mais il y a en nous un sot amour-propre qui nous fait
croire à notre influence sur ces malheureux espritslà, et quand ils nous prennent pour dupes, c'est aussi bien notre faute que la leur.
« Tous ces préliminaires étaient inévitables pour
VOUS raconter sans autre réflpxion ce qui va suivre.
€ Il s'agissait donc de quitter l'Italie, c'est-à-dire de faire quelques centaines de lieues sans un denier en poche. Je promis à Guido d'en trouver le moyen, et le priai de me laisser seulement quelques jours de repos pour guérir ma blessure, qui s'envenimait cruellement. « Cherche ta vie en attendant, lui dis- . je; je resterai là, avec un pain, dans un trou de rocher, auprès d'une source. C'est tout ce qu'il faut à un homme qui a la fièvre. Donnons-nous rendezvous quelque part ; je t'y joindrai quand je pourrai marcher. » Il refusa de me quitter , et se fit mon pourvoyeur et mon garde-malade avec tant de zèle et de soins ingénieux pour conjurer la souffrance et la misère, que je ne pus me défendre d'une sincère reconnaissance. Trois jours, après, j'étais sur pied , et j'avais réfléchi.
« Voici le résultat de mes réflexions. Nous n'avions rien de mieux à faire que de montrer les marionnettes. Seulement il fallait rendre le métier plus lucratif et moins vulgaire. Il fallait sortir de réternel drame de Pulcinella, et improviser à deux, sur des canevas tout aussi simples, mais moins rebattus, des saynètes divertissantes. Guido avait plus d'esprit qu'il n'en fallait pour cet exercice, et, au lieu de s'y livrer avec ennui et dégoût, il comprit qu'avec moi il y trouverait du plaisir, puisque c'est
une règle générale qu'on n'amuse pas les autres quand on s'ennuie soi-même. En conséquence il m'aida à faire un théâtre portatif en deux parties, dont chacune nous servait en quelque sorte d'étui pour marcher à couvert du soleil, de la pluie et des alguazils, et qui, en se rejoignant au moyen de quelques crochets, formaient une scène assez large pour le développement de nos deux paires de mains. Je transformai en figurines intelligentes et bien costumées ses ignobles burattini^ j'y ajoutai une douzaine de personnages nouveaux que je confectionnai moi-même, et nous flmes en plein vent, dans des solitudes agrestes, l'essai de notre nouveau théâtre.
« Les humbles frais de cet établissement furent couverts par la vente de mes figurines de dévotion, en pierre tendre, que Guido sut placer dans la campagne beaucoup plus avantageusement que je ne l'avais fdt moi-même ; au bout de la semaine, nous parvînmes à donner dans les faubourgs de Rome une douzaine de représentations qui eurent le plus grand succès, et qui nous rapportèrent la somme fabuleuse de trois écus romains! C'était de quoi nous remettre en route et traverser les déserts qui séparent la ville éternelle des autres provinces de l'Italie. Guido, charmé de notre réussite, eût voulu e^cploiter Rome plus longtemps. Il est certain que nous eussions pu nous risquer dans les beaux quar*
tiers et attirer l'attention des gens du monde sur nos petites comédies ; mais c'est là précisément ce que je craignais /ce que tous deux nous devions craindfe, ayant tant de motifs de nous tenir cachés. Je décidai mon compagnon, et nous primes la route de Florence, jouant nos pièces dans les villes et les bourgades pour faire nos frais de voyage.
« Nous avions pris par Pérouse, et, pour ma part, ce n'était pas sans dessein que j'avais préféré cette voie à celle de Sienne. Je voulais revoir ma belle et chère ville, mon doux lac de Trasimène, et surtout la petite villa où j'avais passé de si heureux jours. Nous arrivâmes à Bassignano à l'entrée de la nuit. Jamais je n'avais vu le soleil couchant si lumineux sur les eaux calmes et transparentes. Je laissai Guido s'installer dans une misérable hôtellerie, et je m'en allai , le long du lac, jusqu'à la villetta Goffredi.
. « Pour n'être pas reconnu dans le pays, j'avais mis un masque et un chapeau d'arlequin achetés à Rome pour les circonstances périlleuses. Quelques guenilles bariolées me travestissaient à l'occasion en saltimbanque officiel, costume très-convenable pour un montreur de marionnettes destiné à faire les annonces. Les enfants du village me suivirent en criant de joie, pensant que j'allais leur faire des tours; mais je les éloignai en jouant de la batte, et bientôt je me vis seul sur le rivage.
« J^arrivais à la nuit close ; la soirée pourtant était claire^ et dans le limpide cristal du lac , où s'effacent avec le crépuscule les lignes de l'horizon, on croit côtoyer l'immensité des cieux étoiles et se promener, comme un pur esprit, sur je ne sais quelle fantastique limite de l'infini. — Ah ! que la vie est bizarre quelquefois, monsieur Goefle ! et que je faisais là un étrange personnage dans mon accoutrement grotesque, cherchant, comme une ombre en peine, sous les saules qui avaient grandi en mon absence, la tombe solitaire de mes pauvres parents !— Je crus un moment qu'on l'avait ôtée de là, qu'on me l'avait volée ; car elle était bien à moi, c'était mon seul avoir : j'avais acheté de mes derniers écus le petit coin de terre bénie où j'avais déposé leurs restes.
« Enfin je la trouvai à tâtons, cette humble pierre ; je m'assis auprès, et, ôtant mon masque d'arlequin, j'y pleurai en liberté. J'y restai une partie de la nuit, absorbé dans mes réflexions, et voulant, avant de m'éloigner probaWement pour toujours, résumer ma vie, me repentir de mes erreurs et prendre de bonnes résolutions. — La grâce divine n'est pas une illusion, monsieur Goefle. Je ne sais pas à quel point vous êtes luthérien, et, quant à moi, je ne me pique pas d'être grand catholique. Nous vivons dans un temps où personne ne croit à grand'chose, si ce n'est à la nécessité et au devoir de la tolé-
rance; mais moi je crois vaguement à Tâme du monde, qu'on l'appelle comme on voudra, à une grande âme, toute d'amour et de bonté, qui reçoit nos pleurs et nos aspirations. Les philosophes d'aujourd'hui disent que c'est une platitude de simaginer que l'Être des êtres daignera s'occuper de vermisseaux de notre espèce ; moi , je dis qu'il n'y a rien de petit et rien de grand devant celui qui est tout, et que, dans un océan d'amour, il y aura toujours de la place pour recueillir avec bonté une pauvre petite larme humaine.
< Je fis donc mon examen de conscience sur celte tombe : car il me semblait que, dans cette pluie de douce lumière dont me baignaient les étoiles tranquilles , mes Goffredi, mon père et ma mère par le cœur, pouvaient bien aussi trouver un petit rayon pour me voir et me bénir. Je ne sentais pas de crime, pas de honte, pas de lâcheté ni d'impiété entre eux et moi; je ne les avais jamais oubliés un seul jour, et au milieu de mes enivrements, lorsque le démon de la jeunesse et de la curiosité m'avait poussé vers les abîmes de ce monde vicieux et incrédule, je m'étais défendu et sauvé en invoquant le souvenir de Silvio et de Sofia.
« Mais ce n'était pas assez d'avoir évité le mal, il eût fallu faire le bien. Le bien est une œuvre relative à la position et à la capacité de chacun de nous.
262 L»HOMME DE NEltfE.
Mon devoir j à moi , eût été de reprendre les travaux de Silvio Goffredi, et de me mettre à même, par mon économie, d'écrire et de publier les résultats de ses recherches. Pour cela, il eût fallu trou* ver moyen d'acquérir quelque fortune afin de compléter ses voyages. J'y avais songé d'abord , et puis l'inexpérience , les sens et le mauvais exemple m'avaient entraîné à vivre au jour le jour comme un aventurier. Cette vie d'aventures m'avait en somme mené à ma perte. Si je fusse resté à la place qui convenait à un modeste professetu*, je n'eusse pas été forcé de tuei* Marco Melfl. Il n'eût pas songé à m'insulter, et il ne m'eût pas même rencontré dans les salons du cardinal ; il ne fût pas venu me chercher dans mon cabinet de travail, au milieu de mes livres ; il n'eût seulement pas su que j'existais. Je n'avais pas mené la vie qui convenait à un homme sérieux. J'avais voulu faire le gentilhomme, il avait fallu devenir spadassin . »
c Gombien,pensais-je,pleureraitma pauvre mère, si elle me voyait là, travesti en farceur de carrefours, déchirant sur les cailloux ces pieds que jadis elle réchauffait dans ses mains avant de me porter dans mon berceau ! Et mon père, ne me blâmeraitil pas de ce faux point d'honneur qui a fait de moi un meurtrier et un proscrit? — Je me rappelais la vivacité de caractère et la fierté chatouilleuse du noble Silvio, et pourtant il n'eût pas su manier une
épée, lui, et il avait refusé de me donner un maître d'armes, disant qu'un hpmme avait l'honneur bien fragile quand il ne pouvait pas se faire respecter sans avoir une brette au flanc !
« Je jurai à la mémoire de ces chers et divins amis de réparer mes fautes, et , après avoir longtemps contemplé le ciel, où je m'imaginais pouvoir les supposer réunis dans quelque heureuse étoile, je repris le chemin du village, sans vouloir m'enquérir de ce qu'était devenue la villeita. De quel droit aurais-je été m'y livrer à de stériles regrçts? Ce n'était pas pour m'enrichir dans la paresse que Silvio me l'avait léguée. Il avait dû me bénir du fond de sa tombe lorsque j'avais tout aliéné et tout dépensé pour adoucir les derniers joursde sa veuve; mais , ce sacrifice accompli , j'aurais dû travailler d'autant plus , et ne pas croire qu'un petit acte de dévouement domestique me donnait le droit de m'enivrer à la table de ceux qui n'ont rien à faire.
« Je trouvai Guido Massarelli qui venait à ma rencontre au bord du lac. Il était inquiet de moi. Je lui ouvris mon cœur, et il parut vivement touché de mon émotion. Assis sur une barque amarrée au rivage, nous causâmes sentiment, morale, philosophie, métaphysique, astronomie et poésie jusqu'aux premières lueurs du jour. Guido avait une trèsnoble intelligence. Hélas! cette bizarre anomalie se
rencontre dans des caractères lâches, comme pour faire douter de la logique de Dieu !
« Le lendemain nous étions en route, et quelques jours après nous rassemblions la foule sur la place du Vieux-Palais à Florence. Nottre recette fut bonne. Nous pûmes voyager en charrette jusqu'à Gènes. Nous marchions cependant avec plaisir ; mais notre bagage, s'augmentant toujours de nouvelles figurines et de nouveaux décors, devenait très-lourd à porter.
«.A Gènes, nouveau succès et recettes extraordinaires. On nous prit en si grande prédilection que nous ne pouvions suffire aux demandes particulières. D'abord, sur la place publique, nous avions diverti le populaire ; mais quelques passants de plus haute volée s'étant arrêtés devant la baraque, nous n'avions pu résister à la coquetterie de monter notre dialogue à la hauteur d'un public plus relevé. On l'avait remarqué, on l'avait répété dans le monde. Un de ces auditeurs de rencontre était un marquis Spinola , qui nous avait mandés chez lui pour divertir ses enfants. Nous nous y étions rendus masqués, ayant fait de notre incognito une condition expresse. Le théâtre dressé dans un jardin, nous avions eu pour public la plus brillante et la plus illustre société de la ville.
« Les jours suivants, nous ne sûmes à qui entendre. Tout le monde voulait nous avoir, et Guido fit des
conditions très-élevées, qui ne furent discutées nulle part. Le mystère dont nous nous entourions, le soin que nous avions de ne quitter nos masques que dans la baraque, les noms fantastiques que nous nous étions donnés, ajoutèrent sans doute à notre vogue. Tout le monde devina aisément que nous ^tions deux enfants de famille ; mais, tandis que les uns devinaient également que nous étions sur le pavé par suite de quelque sottise, d'autres voulaient se persuader que nous faisions ce métier uniquement pour notre divertissement et par suite de quelque gageure. On alla jusqu'à vouloir reconnaître en nous deux jeunes gens de la ville, qui s'en donnèrent les gants après coup, à ce qu'il nous fut dit plus tard.
« A Nice, à Toulon et jusqu'à Marseille, nous par- .courûmes une série de triomphes. Comme nous voyagions lentement, notre renommée nous avait devancés, et dans les auberges où nous nous arrêtions, nous apprenions qu'on était déjà venu s'informer de nous et nous demander des soirées.
« Après Marseille, notre succès alla en diminuant jusqu'à Paris. Je savais assez bien le français, et chaque jour je me débarrassais de l'accent italien, qui d'abord ne me permettait pas de varier suffisamment l'intonation de mes personnages : mais l'accent de Guido, beaucoup plus' prononcé que le
mien, faisait des progrès en sens inverse, et notre. dialogue s'en ressentait. Je ne m'en tourmentais guère. Nous allions quitter le métier de bouffons, et je me flattais d'avoir de quoi attendre un état plas sérieux. »
Après quelques instants de repos/ Gristiano, que nous appellerons désormais Christian, reprit son récit en ces termes :
c Cependant je ne dois pas oublier de vous dire quelle intéressante rencontre me réconcilia durant quelques jours avec le métier d'artiste ambulant. Ce fut celle d'un homme fort extraordinaire qui jouit à Paris maintenant de la plus honorable position, et dont le nom est sans doute venu jusqu'à vous. Je Yeux parler de Philippe Ledru dit Cornus.
— Certainement, répondit M. Goefle, j'ai vu dans mon journal scientifique que cet habile prestidigitateur était un très-grand physicien et que ses expériences sur l'aimant venaient d'enrichir la science d'instruments nouveaux d'une rare perfection. Y suis-je ?
— Vous y êtes, monsieur Goefle^ M. Ledru a été nommé professeur des enfants de France : il a établi des cartes nautiques sur un système nouveau, qui
est le résultat de travaux immenses, entrepris par l'ordre du roi ; il a fourni des exemplaires manuscrits de ces cartes nautiques à M. de La Pérouse. Enfin, depuis le jour où je le rencontrai sur les chemins, donnant au public lé spectacle d'un pauvre savant qui répand l'instruction sous forme de divertissement, il a conquis rapidement l'estime générale, la faveur des ministres et les moyens d'appliquer le fruit de ses hautes connaissances à de grands résultats.
« Il m'arriva donc dô rencontrer l'illustre Cornus, non pas tout à fait sur la place publique de Lyon, mais dans un local destiné à diverses représentations d'operanii ambulants, que chacun de nous allait louer pour son compte. Habitué aux façons ridicules ou grossières de ces sortes de concurrents, je me tenais, comme toujours, sur le qui-vive, quand Gomus m'aborda le premier avec des manières dont le charme et la distinction me frappèrent. C'était un homme d'environ trente-cinq ans, d'une constitution magnifique, aussi vigoureux de corps que d'esprit, aussi agile de ses membres qu'il était facile et attachant dans son langage, enfin un de ces êtres admirablement doués qui doivent sortir de l'obscurité. Il s'enquit de mon industrie etparut étonné que je fusse assez instruit pour pouvoir causer avec lui. Je lui confiai les circonstances où je me trouvais, et il nio prit en amitié.
c Quand il eut assisté à notre représentation, à laquelle il prit grand plaisir, il nous invita à voir la sienne, dont je tirai grand profit : car il avait plusieurs secrets qui sont bien à lui et qui ne sont autres qu'une application, entre mille, de découvertes d'une rare importance. Il voulut bien me les expliquer, et, me trouvant assez capable, il m'offrit de partager ses destins et aventures. Je refusai à regret et à tort : à regret, parce que Gomus était un des hommes les meilleurs, les plus désintéressés et les plus sympathiques que j'aie jamais connus ; à tort, parce que ce physicien ambulant devait trouver bientôt l'emploi utile et sérieux de ses grands talents. J'avais juré à Massarelli de ne pas l'abandonner, et Massarelli n'avait aucune inclination pour les sciences.
« Cette reticontre, dont je ne sus pas profiter pour mes intérêts matériels, me fut cependant si utile au point de vue moral, que je bénirai toujours le ciel de l'avoir faite. Il faut que je vous résume aussi brièvement que possible les avis que cet habile et excellent homme voulut bien me donner, gaiement, amicalement, sans pédanfisme, durant un sobre souper que nous fîmes ensemble à l'auberge, au milieu des caisses qui contenaient notre bagage : nous devions nous séparer le lendemain. < Mon cher Goffredi, me dit-il, je regrette de vous quitter si vite, et le chagrin que vous en éprouvez, je le
partage véritablement. Le peu de jours que nous avons passés ensemble m'a suffi pour vous* connaître et vous apprécier ; mais ne soyez pas inquiet ni découragé de votre avenir. II sera beau s'il est utile, car, voyez-vous, je vais vous tenir un langage tout opposé à celui du monde, et dont vous reconnaîtrez le bon sens, si vous faites comme je vous conseille. D'autres vous diront : Sacrifiez-tout à L'ambition. Moi, je vous dis : Sacrifiez avant tout Tambition, comme l'entend le monde, c'est-à-dire ne vous souciez ni de fortune ni de renommée ; marchez droit vers un seul but, celui d'éclairer vos semblables, n'importe dans quelle condition et par quel moyen. Tous les métiers sont beaux et nobles quand ils ont ce but. Vous n'êtes qu'un bouffon, et moi je ne suis qu'un sorcier ! Rions-en et continuons, puisque les marionnettes et la fantasmagorie nous seY-vent à de bonnes fins. Ce que je vous dis là, c'est le secret d'être heureux en dépit de tout. Pour moi, je ne connais que deux choses, et ces deux choses ne font qu'un seul et même précepte : aimer rhumanité et ne tenir -aucun compte de ses préjugés. Mépriser l'erreur, c'est vouloir estimer l'homme, n'esl-il pas vrai? Avec ce secret-là, vous vous trouverez toujours assez riche et assez illustre. Quant au temps perdu
que vous regrettez, vous êtes assez jeune pour le regagner amplement. Moi aussi, j'ai été un peu frivole, un peu vain de ma jeunesse, un peu enivré de
maforce.Etpuis,aprèsavoiruDpeufollementdépensé mon patrimoine et mes belles années, je me suis relevé, et je marche. Je suis vigoureusement constitué, vous Têtes aussi. Je travaille douze heures par jour, et cela est possible à quiconque n*est pas chétif et souffreteux. Jetez-vous dans l'étude, et laissez les incapables chercher le plaisir. Ils ne le trouveront pas où ils croient, et vous le trouverez où il est, c'est-à-dire dans la paix de la conscience et dans l'exercice des nobles facultés. »
« Là-dessus , Cornus fit deux parts de l'argent de sa recette, une grosse et une petite : il garda pour lui la petite et envoya la grosse dans les hospices de la ville. Je fus bien frappé de la simplicité et de la gaieté avec lesquelles il fit ainsi l'emploi de son argent^ en homme habitué à regarder ceci comme un devoir indispensable, et dont il n'avait que faire de se cacher, tant la chose était naturelle. Je me reprochai d'avoir longtemps oublié que tout ce que disait et faisait là M. Comus, c'était l'enseignement et la pratique de mes chers Gofifredi. C'est ainsi, monsieur Goefle, qu'un escamoteur ambulant prêcha et acheva de convertir un improvisateur de grands chemins.
« Nous arrivâmes à Paris: notre voyage avait duré trois mois, et je me le rappelle comme une des phases Tes plus agréables de ma vie. Je n'avais pas perdu mon temps en route, j'avais étudié avec soin
la nature et la société dans ce qu'elles ont d'accessible à un homme qui , sans être spécial , n'est pas plus obtus qu'un autre. J'avais pris des notes ; je m'imaginais que, dans la ville des lettres et des arts, rien ne me serait plus facile que de vivre de ma plume , ayant quelque chose à dire et me sentant capable de le dire.
< Nous entrâmes dans la grande ville par un temps d'automne sombre et triste. J'eus de la peine à me figurer qu'on pût s'habituer à ce climat, et Guido, dès les premiers pas, s'attrista et se démoralisa visiblement. Nous louâmes très-cher une misérable petite chamlire garnie. Là, nous fîmes un peu de toilette, le théâtre fut démonté, et les buraU Uni mis sous clef dans une caisse. Nous nous proposions de vendre notre établissement à quelque saltimbanque, et pendant plusieurs jours nous ne songeâmes qu'à prendre langue et à voir les monuments, spectacles et curiosités de la capitale française.
N Au bout de ces huit jours, notre mince capital était fort entamé, et le pis, c'est que je ne voyais en aucune façon le moyen de m'y prendre pour le renouveler. Je m'étais fait de grandes illusions, ou plutôt je ne m'étais fait aucune idée de ce que c'est qu'une véritable grande ville et de l'épouvantable isolement où y tombe un étranger sans ressources, sans amis, sans recommandations. Je m'informai,
de Cornus, espérant qu'il me procurerait quelques relations. Cornus n'était pas de retour de ses tournées, et n'avait encore acquis de réputation qu'en province. J'essayai de faire venir les papiers de Silvio Goffredi, au moyen desquels je comptais rédiger, sous son nom, la relation de ses recherches historiques. Je ne comptais sur aucun profit naatériel, mais j'espérais, en accomplissant un devoir, me faire un nom honorable et quelques amis. En Italie, quelques-uns m'étaient restés fidèles; ils me firent cet envoi , qui ne me parvint jamais. Ni le cardinal ni mon jeune élève ne répondirent à mes lettres, et les autres se bornèrent à quelques stériles témoignages d'intérêt, sans vouloir se compromettre jusqu'à me recommander aux gens en crédit de ma nation qui se trouvaient à Paris. Us me conseillèrent même de ne pas attirer sur moi l'attention de notre ambassadeur, lequel se croirait peut-être obligé, pour l'honneur de sa famille (il était parent de Marco Melfi), de solliciter du roi de France à mon intention une petite lettre de cachet.
« Quand je vis quelle était ma situation , je ne comptai que sur moi-môme ; mais croyez , monsieur Goefle, que j'eus quelque mérite à rester honnête homme dans un pareil abandon et avec la cruelle vie qu'il faut mener dans une ville de luxe et de tentations comme Paris ! J'avais été naguère l'hôte des palais, sous un ciel splendide, puis l'in-
souciant voyageur à travers des paysages enchantés; je n'étais plus que le morne et mélancolique habitant d'une mansarde , aux prises avec le froid, la faim et quelquefois le dégoût et le découragement. Pourtant, grâce à Dieu et à mes bonnes résolutions, je me tirai d'affaire, c'est-à-dire que je ne trompai personne et ne mourus pas de misi^re. Je réussis à faire imprimer quelques opuscules qui ne me rapportèrent rien du tout, mais qui me donnèrent quelque considération dans un petit monde d'obscurs et modestes savants. J'eus l'honneur de fournir indirectement des matériaux pour certains articles de l'Encyclopédie, sur les sciences naturelles et sur les antiquités de l'Italie. Un marquis bel esprit me prit pour secrétaire, et m'habilla décemment. Dès lors je fus à flot. Si l'habit n'est pas tout en France, on peut au moins dire que l'apparence d'un homme aisé est indispensable à quiconque ne veut pas rester dans la misère. Alors, grâce à mon marquis et à mon habit, le monde se rouvrit de\ant moi.
C'était là un grand écueil où je risquai encore de me briser. Ne me prenez pas pour un sot si je vous dis que ma personne se fût mieux tirée d'affaire, si elle eût été aussi disgracieuse que celle de votre ami Stangstadius. Un homme bien fait et sans le sou trouve partout , dans le monde d'aujourd'hui , la porte ouverte à la fortune.... et à la honte. Quelque prudence que Ton garde , il faut bien rencontrer
SOUS ses pas, à chaque instant, la vorace et industrieuse fourmilière des femmes galantes. Sans le souvenir de ma chaste et flère Sofia, je me serais probablement laissé entraîner dans le labyrinthe de ces animaux insinuants et travailleurs.
« Je triomphai de ce danger ; mais au bout d'un an de séjour à Paris, et au moment où j'allais peutêtre m'y faire une position indépendante par mon travail et mon économie , je sentis un extrême dégoût de cette ville et un invincible désir de voyager. Massarelli était la cause principale de ce dégoût. Il n'avait pu supporter, comme moi, les privations et les angoisses de l'attente. Il avait, dans les premiers jours de misère , enlevé de chez moi le théâtre des marionnettes, et il avait essayé de gagner sa vie dans les carrefours avec des gens de la pire espèce. Malheureusement il ne s'était pas attaché comme moi à corriger son accent, et il n'eut aucun succès. Il me retomba bientôt sur les bras, et j'eus à le nourrir et à le vêtir pendant plusieurs mois, qui furent bien difficiles à passer. Ensuite il disparut de nouveau , bien qu'il m'eût renouvelé ses beaux serments et qu'il eût essayé de travailler avec moi. Cependant je ne fus pas délivré de lui pour cela. Il ne se passait pas de semaines qu'il ne vint, quelquefois ivre, me dévaliser. Je lui fermais la porte au nez ; mais il s'attachait à mes pas. Il fit enfin deux ou trois infamies moyennant lesquelles, ayant gagné quelque
argent, il voulut me rendre tout ce que je lui avais donné, et en outre partager avec moi en frère , pleurer encore une fois dans mon sein ses larmes de vin et de repentir. Son argent et ses attendrissements me dégoûtaient, je les repoussai. Il se fâcha, il voulut se battre avec moi ; je refusai avec mépris. Il voulut me souCQeter ; je fus forcé de lui donnerdes coups de canne. Le lendemain, il m'écrivit pour me demander pardon ; mais j'étais las de lui, et comme je le rencontrais partout , quelquefois même en bonne compagnie (Dieu sait comment il venait à bout de s'y introduire), je craignis d'être compromis par quelque filouterie de son fait. Je ne me sentis pas l'égoïste courage de faire chasser honteusement un homme que j'avais aimé, je préférai me retirer moi-même et quitter la partie. Heureusement j'étais enfin à même d'avoir quelques bonnes reconunandations, entre autres celle de Cornus, qui, à cette époque, faisait fureur à Paris avec ses représentations de catoptrique, c'est-à-dire de fantasmagorie par les miroirs, où, au lieu de montrer des spectres et des diables , il ne faisait apparaître que des choses agréables et de gracieuses images. Ses grands talents et l'habitude de l'observation lui avaient donné une telle connaissance de la physiologie de l'homme et du cœur humain , qu'il lisait dans les pensées et semblait doué du sens divinatoire. Enfin l'étude profonde de l'algèbre le mettait
à même de résoudre , sous la forme de tours divertissants et ingénieux, des problèmes que le vulgaire ne pouvait approfondir , et que beaucoup de personnes assimilaient à la magie.
« Nous vivons dans un temps de lumières où, par im singulier contraste, le besoin du merveilleux, si puissant et si déréglé dans le passé, lutte encore, dans beaucoup d'esprits, contre l'austérité de la raison. Vous en savez quelque cbose ici , où votre illustre et savant Swedenborg est consulté comme un sorcier encore plus que comme un voyant^ et se laisse aller lui-même à se croire en possession des secrets de l'autre vie. Gomus est un homme, je ne dirai pas plus convaincu et plus vertueux que Swedenborg, dont je sais qu'il ne faut parler qu'avec respect, mais plus sage et plus sérieux. Il ne croit pas agir en vertu d'autres lois que celles que le génie humain peut découvrir , et ses secrets sont généreusement livrés par lui aux savants et aux voyageurs qui doivent en tirer parti dans l'intérêt de la science.
« Il me reçut avec bonté , et m'offrit de m'em- . mener en Angleterre pour l'aider dans ses expériences. Je fus bien tenté d'accepter, mais mon rêve me poussait à la minéralogie, à la botanique et à la zoologie , en même temps qu'à l'étude des mœurs et des sociétés. L'Angleterre me paraissait trop explorée pour m'ofifrir un champ d'observa-
lions nouvelles. Et puis Cornus était alors absorbé par une étude spéciale où je ne sentais pas devoir lui être utile. Il allait à Londres pour faire confectionner sous ses yeux des instruments de précision qu'il n'avait pu faire établir en France d'une manière satisfaisante. L'idée de passer un ou deux ans à Londres ne me souriait pas. J'étais las du séjour d'une grande ville. J'éprouvais un besoin violent de liberté, de locomotion , et surtout d'initiative. Bien que j'eusse à me louer de ceux qui m'avaient employé jusqu'à ce jour, je me sentais si peu fait pour la dépendance, que j'en étais réellement malade.
« Gomus me mit en rapport avec plusieurs personnes illustres, avec MM. de Lacépède, Buffon, Daubenton, Bernard de Jussieu. Je prenais un vit intérêt aux rapides et magnifiques progrès du jardin des plantes et du cabinet zoologique , dirigés et enrichis chaque jour par ces nobles savants. Je voyais arriver là à tout instant les dons magnifiques des riches particuliers et les précieuses conquêtes des voyageurs. Il me prit une irrésistible ambition de grossir le nombre de ces serviteurs de la science, humbles adeptes qui se contentaient d'être les bienfaiteurs de l'humanité sans demander ni gloire ni profit. Je voyais bien le grand homme à manchettes, M. de Buffon, profiter largement, pour le compte de sa vanité, des travaux patients et modestes de ses associés. Qu'importe qu'il eQt ce travers, qu'il
voulût être monsieur le comte et réclamer les droits féodaux de sa seigneurie, qu'il se louât lui-même à tout propos, en s'attribuant le mérite de travaux qu'il n'avait fait souvent que consulter? C'était son goût. Ce n'était pas celui de ses généreux et spirituels confrères. Ils souriaient, le laissaient dire, et travaillaient de plus belle, sentant bien qu'il ne s'agissait pas d'eux-mêmes dans des questions qui ont pour but l'avancement du genre humain. Us étaient ainsi < plus heureux que lui, heureux comme l'entendait Cornus, comme j'aspirais à l'être. Leur part me semblait la meilleure, j'avais soif de marcher sur leurs traces. J'offris donc mes services, après avoir profité, autant que possible, de leurs leçons publiques et de leurs entretiens particuliers. Mon zèle ardent et mon aptitude pour les langues parurent à M. Daubenton des conditions de succès à encourager. Ma pauvreté était le seul obstacle. La science devient riche, me disait-il avec orgueil en contemplant l'accroissement du cabinet et du jardin ; mais les savants sont un peu trop pauvres quand il s'agit de voyager. Pour eux, la vie est rude sous tous les rapports, soyez bien préparé à cela. .
« J'y étais tout préparé. J'avais réussi à économiser une petite somme, qui, dans mes prévisions, pouvait me mener loin , • d'après le genre de vie frugal devant lequel je ne reculais pas. Je me as donner une mission scientifique en règle , afin de
ne pas être pris pour un vagabond ou pour un espion dans les pays étrangers, et je partis sans vouloir m'inquiéter de mes moyens d'existence au delà d'une année. La Providence devait pourvoir au reste. J'eusse pu cependant, avec les pièces qui constataient le but innocent et respectable de ma vie err£Uite , obtenir quelque assistance pécuniaire des corps savants , et même de la bourse particulière des amis de la science. Je ne voulus rien demander, sachant combien la famille de Jussieu s'était épuisée en sacrifices de ce genre, et voulant me dévouer tout entier à mes risques et périls.
. « Ici commence enfin pour moi une série de jours heureux. J'avais devant moi un temps illimité, du moins tant que mes ressources suffiraient. Ce n'était pas beaucoup dire. Aussi, pour le prolonger et satisfaire ma passion des voyages, je me mis d'emblée dans les conditions les plus économiques. A peine rendu à ma première étape, j'pndossai un costume de montagnard solide et grossier; j'achetai un âne pour porter mon mince bagage, mes livres, mes instruments et mon butin d'échantillons, et je me mis en route à pied pour les montagnes de la Suisse. Je ne vous raconterai pas mes travaux, mes courses, mes aventures. G*est un voyage que j'écrirai dès que j'en aurai le loisir, et la perte récente de mon journal ne me sera
pas un obstacle insurmontable, grâce à la mémoire peu commune dont je suis doué. Dans ces excursions solitaires, je recouvrai ma belle santé, mon insouciance de caractère, ma confiance à l'avenir, ma gaieté intérieure , toutes choses que la vie de Paris avait fort détériorées en moi. Je me sentis réconcilié avec le souvenir de mes Goffredi ; c'est vous dire que je me sentis heureux.
< J'avais assez travaillé la botanique et la minéralogie pour remplir mes promesses relatives à ces deux spécialités ; mais, ne donnant rien aux vanités 4u monde, j'avais le loisir de vivre pour mon compte en observateur, et peut-être aussi un peu en artiste et en poète, c'est-à-dire en homme qui sent les beautés de la nature dans son divin ensemble. De chaque station importante j'expédiais à Paris mes rapports et mes échantillons même, avec des lettres assez détaillées adressées à M. Daubenton , sachant que les impressions romanesques d'un jeune homme ne lui déplairaient pas.
« Au bout de neuf ou dix mois , j'étais dans les Karpathes avec mon âne, qui me rendait véritablement de grands services , et qui était si fidèle et si bien dressé à suivre tous mes pas, qu'il n'était jamais un embarras pour moi, lorsque je rencontrai en un site agreste et désert un mendiant barbu dans lequel je crus reconnaître Guido Massarelli. Partagé entre le dégoût et la pitié , j'hésitais à lui parler ,
quand il me reconnut et vint à moi d'un air si humble et si abattu que la compassion l'emporta. J'étais heureux dans ce moment-là et en train d'être bon. Assis sur une souche au milieu d'un abattis de grands arbres, je prenais mon repas avec appétit, tandis que mon âne paissait à quelques pas de moi. Pour le reposer, je l'avais débarrassé de son chargement, et j'avais mis entre mes jambes le panier qui contenait mes provisions de la journée. C'était peu de chose, mais il y avait assez pour deux. Massarelli, pâle et faible, semblait mourir de faim, c Assieds-toi là, lui dis-je, et mange. Je suis bien certain que tu es dans cette misère par ta propre faute, mais il ne sera pas dit que je ne te sauverai pas encore une fois. »
« Il me raconta ses aventures vraies ou fausses, s'accusa en paroles d'une humilité plate, mais s'excusant toujours au fond en rejetant ses fautes sur l'ingratitude ou la dureté d'autrui. Je ne pus le plaindre que d'être ce qu'il était, et, après une demi-heure d'entretien, je lui donnai quelques ducats et me remis en marche. Nous allions en sens contraire à ma très-grande satisfaction ; mais je n'avais pas marché un quart d'heure,, que je me sentis pris de vertiges et forcé de m'arrêter, accablé de lassitude et de sommeil. Ne comprenant rien à une indisposition si subite, moi qui de ma vie n'avais rien éprouvé de semblable, et qui, partageant ma bon*
teille avec Guido, n'avais pas avalé la valeur d'un verre de vin, je pensai que c'était l'effet du soleil ou d'une assez mauvaise nuit passée à l'auberge. Je m'étendis à l'ombre pour faire un somme. Que ce fût ou non une imprudence dans un endroit absolument désert, il m'eût été impossible de faire autrement. J'étais vaincu par une sorte d'ivresse lourde et irrésistible.
« Quand je m'éveillai, encore fort malade, appesanti, et sans aucune idée dans la tète, je me trouvai au même endroit, mais complètement dévalisé. Le jour paraissait à l'horizon. Je crus d'abord que c'était le crépuscule du soir, et que j'avais dormi dix heures ; mais en voyant le soleil monter dans la brume et la rosée briller sur les touffes d'herbes, il fallut bien reconnaître que mon sommeil avait duré un jour et une nuit. Mou âne avait disparu avec mon bagage , mes poches étaient vides ; on ne m'avait laissé que les habits qui me couvraient. Un objet sans valeur, oublié ou dédaigné par les bandits, fixa mon attention : c'était une tasse, faite d'une petite noix de coco, dont je me servais en voyage pour ne pas boire au goulot de la bouteille, chose qui m'a toujours semblé ignoble. Je payais cher cette délicatesse : dans un moment où j'avais le dos tourné, Guido avait jeté un narcotique dans ma tasse. Une sorte de sel était cristallisé au fond. Guido n'était pas un mendiant, mais un chef de voleurs. Les
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traces de piétinement qui m'environnaient attestaient le concours de plusieurs personnes.
< En regardant toutes choses autour de moi, je vis une inscription légèrement tracée à la craie sur le rocher, et je lusces mots en latin : « Ami, je pouvais te tuer, et j'aurais dû le faire ; mais je te fais grâce. Dors bien ! » C'était l'écriture de Guido Massarelli. Pourquoi eût-il dû me tuer ? Était-ce en souvenir des coups de canne que je lui avais donnés à Paris? C'est possible. L'Italien conserve, au milieu des plus grands désastres de l'âme et de l'intelligence, le sentiment de la vengeance, ou tout au moins le souvenir de l'injure. Que pouvais-je faire pour me venger à mon tour? Rien qui ne demandât du temps, de l'argent et des démarches. Or j'étais sans le sôu, et je commençais à avoir faim. «Allons! pensai-je en me remettant en route, il était écrit qu'un jour ou l'autre il me faudrait mendier ; mais, malgré le sort contraire, je jure de ne pas mendier longtemps ! Il faudra bien que je trouve quelque nouvelle industrie pour me tirer d'affaire. »
« Je sortis du défilé des montagnes et trouvai l'hospitalité chez de bons paysans, qui me firent même accepter quelques provisions pour ma journée. Ils me dirent qu'une bande de voleurs exploitait le pays, et que le chef était connu sous le nom de r Italien.
« En continuant ma route, j'entrai dans la province de Silésie. Mon intention était de m'arrèter
dans la première ville pour porter plainte et récla mer des autorités la poursuite de mes brigands. Comme je marchais, pensif et absorbé dans mille projets plus inexécutable3 les uns que les autres pour me remettre en argent sans m'adresser à la commisération publique, j'entendis un petit galop détraqué derrière moi, et en me retournant je reconnus avec stupéfaction mon âne, mon pauvre Jean^ qui courait après moi du mieux qu'il pouvait^ car il était blessé. On dit que les ânes sont bêtes ! je le veux bien, mais ce sont des animaux presque aussi intelligents que les chiens : j'en avais acquis déjà maintes fois la certitude en voyageant avec ce fidèle serviteur. Cette fois il me donnait une preuve d'attachement raisonné et d'instinct mystérieux vraiment extraordinaire. Il avait été volé et emmené ; dépouillé de son bagage, il s'était sauvé sans doute. On avait tiré sur lui; il n'en avait tenu compte, il avait poursuivi sa course, il avait retrouvé ma trace, et en véritable héros il venait me rejoindre avec une balle dans la
cuisse !
« Je vous avoue que j'eus avec lui une scène digne de Sancho Pança, et encore plus pathétique, car j'avais un blessé à secourir. J'extirpai la balle qui s'était logée dans le cuir de mon intéressant ami, et je lavai sa plaie^avec le soin le plus touchant. La pauvre bête se laissa opérer et panser avec le stoïcisme qui appartient à son espèce, et avec la con-
âance intelligente dont la nôtre n'a pas apparemment le monopole. Mon âne retrouvé, c'était nne ressource. La balle retirée, il ne boitait plus. Beau, grand et fort, il pouvait valoir.... mais cette lâche et exécrable pensée ne se formula pas en chiffres, et je dis à mon honneur que je la repoussai avec indignation. Il n'était pas question de vendre mon ami, mais de nourrir deux estomacs au lieu d'un.
« Je gagnai comme je pus la ville de Troppaw. Jean trouvait des chardons le long du chemin ; je me privai d'une partie de mon pain ce jour-là pour procurer quelque douceur à sa convalescence. A Troppaw, les gens du peuple me plaignirent et me secoururent d'un gîte et d'un repas avec celte charité qui a tant de prix et de mérite chez les pauvres. Les autorités de la ville ajoutèrent peu de foi à mon récit. J'avais les habits grossiers du voyageur à pieJ, et aucun papier pourprouver que j'étais un homme d'études, ayant droit à la confiance. Je parlais bien, il est vrai, trop bien pour un rustre; mais ces pays frontières étaient exploités par tant d'habiles intrigants I Récemment un Italien s'était donné pour un grand seigneur dévalisé dans les montagnes, et on avait découvert depuis qu'il était lui-même le chef de la bande qu'il feignait de signaler.
«< Je jugeai prudent de ne pas insister : car» du souvenir de Guido Massarelli au soupçon de complicité de ma part, il n'y avait que la main. Je re-
tournai chez mes pauvres hôtes. Ils me reçurent très-bien, blâmèrent les magistrats de leur ville, et regardèrent Jean d*un œil d'envie en me disant :
« Heureusement voire âne vous reste, et vous pourriez le vendre ! »
« Comme je paraissais ne pas vouloir comprendre cette insinuation, on me démontra, sous forme de conseil, que je pouvais rester deux ou trois mois dans la maison en me contentant de l'ordinaire de la famille, que pendant ce temps, si j£ savais faire quelque chose, je chercherais de l'ouvrage, et que si, au bout du délai, je pouvais solder ma dépense, je ne serais pas forcé de laisser mon âne en payement. Le conseil était sage; je l'acceptai, résolu à bêcher la terre plutôt que de ne pas dégager ma caution, ce pauvre Jean, utile encore à son maître.
•c Mon hôte était cordonnier. Pour lui prouver que je n'étais pas un paresseux, je lui demandai en quoi, ne sachant pas son état, je pourrais lui être utile.
« Je vois, me répondit-il, que vous êtes un bon sujet, et votre figure me donne confiance en vous. C'est demain foire dans un village à deux lieues d'ici. Je suis empêché de m'y rendre; allez-y à ma place avec un chargement de ma marchandise sur voire âne, et vendez^moile plus de souliers que vous pourrez. Vous aurez une part de dix pour cent dans le profit. »
« Le lendemain, j'étais à mon poste, vendant des souliers comme si je n'eusse fait autre chose de ma vie. Je n'avais pourtant aucune notion des roueries particulières au petit ou au grand commerce ; mais j'imaginai de faire des compliments à toutes les femmes sur la petitesse de leurs pieds, et j'amusai tant le monde par mes hyperboles et mon babil, que toute ma cargaison fut écoulée en quelques heures. Le soir, je revins gaiement chez mon patron, qui, émerveillé de mon succès, refusa obstinément de me laisser rembourser ma nourriture sur ma part des profits.
« Me voilà donc encore une fois avec un état et d^ l'argent en poche, en quantité proportionnée au luxe et aux besoins de ma condition nouvelle. Mon patron Hantz m'envoya faire une tournée de trois jours dans les pays environnants, et je réussis à écouler tout un vieux fonds de boutique dont il était depuis longtemps embarrassé. Au retour, je reçus de lui plus qu'il ne m'avait promis ; mais, quand je parlai de le quitter, il se mit en colère et versa des larmes, me traitant de fils ingrat et me proposant la main de sa fille pour me retenir. La fille était jolie, et me lançait des œillades naïves. Je me conduisis en niais, comme eussent dit beaucoup de gens d'esprit de ma connaissance. Je ne cherchai pas seulement à l'embrasser, et je partis pendant la nuit avec Jean et deux rigsdalers. Je laissai le reste, c'est-à-
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dire deux autres rigsdalers, pour payer ma dépense chez le bon cordonnier de Troppaw.
« Il s'agissait d'aller plus loin, n'importe où, jusqu'à ce que je pusse trouver un moyen de faire mon voyage, sans avoir à confier aux personnes auxquelles j'étais recommandé en différentes villes d'Allemagne et de Pologne un désastre dont je ne pouvais fournir aucune autre preuve que mon dénûment. Les soupçons des bourgmestres de Troppa^ m'avaient guéri de l'idée de raconter mes infortunes. J'ayais perdu mes lettres de marque, je ne devais compter que sur moi-même pour les remplacer par des affirmations vraisemblables. Or on n'est jamais vraisemblable quand on demande des secours.
Je n'étais pas plus triste pour cela. J'étais déjà habitué à ma situation , et je remarquai une fois de plus dans ma vie que le lendemain arrive toujours pour ceux qui jwennent patience avec le jour présent.
« Deux jours après, je me trouvai dans une pauvre taverne en face d'un garçon trapu et robuste, qui, les coudes appuyés sur la table et la figure cachée dans ses mains, paraissait dormir. On me servit,' pour mon demi-swangsick, un pot de bière, du pain et du fromage. J'avais de quoi aller, à ce r^ime, pendant une huitaine de jours. Mon vis-à-vis, interrogé par l'hôtesse, ne répondit pas. Quand il releva la tête, je vis qu'il pleurait.
« Vous avez faim, lui dis-je, et vous n'avez pas de quoi payer!
« — Voilà ! répondit-il laconiquement.
« — Eh bien, repris-je, quand il y a pour un, il y « a pour deux; mangez.
« Sans rien répondre , il tira son couteau de sa poche, et entama mon pain et mon fromage. Quand il eut mangé en silence, il me remercia en peu de mots assez honnêtes, et j'eus la curiosité de savoir la cause de sa détresse. Il se nommait je ne sais plus comment, et avait pour nom de guerre Puffo. Il était de Livoume, ce qui en Italie est une mauvaise note pour les gens d'une certaine classe. Aux yeux de tout marin du littoral méditerranéen, Livornese est synonyme de pirate. Celui-ci justifiait peut-être le préjugé : il avait été marin et quelque peu flibustier. Il était maintenant saltimbanque.
a Je l'écoutais avec assez peu d'intérêt, car il racontait mal, et ces histoires d'aventuriers ne valent que par la manière dont on les dit ; au fond, à bien prendre, elles se ressemblent toutes. Cependant, comme cet homme me parlait de son théâtre improductif, je lui demandai quelle sorte de représentations il donnait. — « Mon Dieu, me dit-il, voilà ce « que c'est, et c'est bien la plus mauvaise afiFaire que «j'aie faite de ma vie ! Le diable emporte celui qui <K me l'a mise en tête ! » En parlant ainsi , il tira de
son sac une marionnette , qu'il jeta avec humeur sur la table.
« Je laissai échapper un cri de surprise : cette marionnette , hideusement sale et usée, c'ét^^it mon œuvre, c'était un burattino de ma façon ! Que dis-je? c'était mon premier sujet , mon chef de troupe ; c'était mon spirituel et charmant Stentarello, la fleur de mes débuts dans les bourgades de l'Apennin, la coqueluche des belles Génoises , le fils de mon ciseau et de ma verve, la colonne de mon théâtre !
« — Quoi, njiisérable ! m' écriai -je, tu possèdes Stentarello, et tu n'en sais pas tirer parti !
« — On m'avait bien assuré , répondit-il , qu'il avait rapporté beaucoup d'argent en Italie , et celui qui me l's^ vendu à Paris m'a dit le tenir, ainsi que le reste de la troupe , d'ui^ sigiior italien bien mis, qui prétendait avoir fait sa fortune avec.... C'est peut-être voys ?»
« Il me rs^conta alors comme quoi il avait eu quelque succès en France , dans les carrefours , avec notre théâtre et le personnel; que, sachant plusieurs idiomes étrangers, il avait voulu voyager^ mais que, n'ayant pas de bonheur ^ il avait été de mal en pis jusqu'au moment où je le rencontrais, décidé à vendre la boutique et à se livrer à l'instruction d'un ours qu'il allait tâcher de se procurer dans la montagne.
« Voyons, lui dis-je, mpntre-moi ton théâtre « et ce que tu sais faire.
€ Il me conduisit dans une grange où je Taidai à mettre son matériel sur pied. Je reconnus là, mêlés à d'ignobles marionnettes de rencontre et couverts de haillons et de meurtrissures, les meilleurs sujets de ma troupe. Puffo me joua une scène pour me donner un échantillon de son talent. Il maniait ces buratiini avec dextérité et ne manquait pas d'une certaine verve grossière ; mais j'avais le cœur vraiment -percé de douleur en voyant mes acteurs tombés en de telles mains et réduits à jouer de tels rôles. En y réfléchissant cependant , je vis que la Providence nous réunissait, eux et moi, pour notre salut commun. Sur-le-champ j'organisai à moi seul une représentation dans le village, et je gagnai un ducat, à la grande stupéfaction de Puffo, lequel, à partir de ce moment, m'abandonna le théâtre, les acteurs et le soin de sa propre destinée.
c N'avais-je pas été vraiment protégé par le ciel ? n'avais-je pas retrouvé le seul moyen de continuer mes voyages avec aisance, sans rien devoir à personne et sans livrer mon nom et ma figure aux caprices du public ? En peu de jours , toutes les marionnettes furent repassées au ciseau, nettoyées, repeintes , habillées de neuf, et bien rangées dans une boite commode et portative. Le théâtre fut également restauré et agrandi pour deux operanti. Je pris Puffo à mon service en le chargeant de l'entretien , du rangement et de la garde de l'établisse-
ment, en même temps que d'une partie du transport sur ses fortes épaules, ainsi qu'il en avait l'habitude, car je voulais plus que jamais consacrer Jean au service de la science et lui faire porter mon bagage de naturaliste.
« Puffo est certainement un pauvre compère. Il a l'esprit lourd, mais il ne reste jamais court, vu qu'il a le don de pouvoir parler sans rien dire. Il a un mauvais accent dans toutes les langues, mais il se fait comprendre en plusieurs pays, et c'est un grand point. Voilà pourquoi je l'ai gardé. Je dia- 'logue peu avec lui, mais j'ai réussi à le déshabituer des gros mots. Je lui confie les scènes populaires, qui sont comme des intermèdes pour me reposer quelques instants. Quand j'ai trois ou quatre personnages en scène, je tire parti de ses mains et fais parler tous les interlocuteurs avec assez d'adresse pour que l'on croie entendre plusieurs voix différentes. Enfin, monsieur Goefle, vous m'avez vu à l'œuvre et vous savez que j'amuse. Néanmoins nous ne fîmes pas grand'chose en Allemagne , et l'idée me vint qu'en Pologne mes affaires iraient mieux. lies Polonais ont l'esprit français et le goût italien. Nous traversâmes donc la Pologne, et c'est à Dantzig que nous nous sommes , au bout de six semaines de voyages et de succès, embarqués pour Stockholm, où notre recette a été fructueuse. C'est là que j'ai reçu l'invitation du baron di; Waldemora, invi-
tation que j'ai acceptée avec plaisir, puisqu'elle me mettait à même de voir le pays qui jusqu'ici m'a le plus intéressé. C'est vers le nord que se sont toujours portées mes aspirations, soit à cause des grands contrastes qu'il devait offrir à un habitant du midi, soit par un instinct patriotique qui se serait fait sentir à moi dès l'enfance. Il n'y a pourtant rien de moins certain que celte origine boréale attribuée à mon langage altéré, bégayé ou à demi oublié, par le savant philologue dont je vous ai parlé : n'importe , rêve ou pressentiment , j'ai toujours vu en imagination le romantique pays que j'ai maintenant devant les yeux , et je me fis une fête d'allonger mon chemin pour venir ici, c'est-à-dire de traverser le Malarn et de descendre jusqu'au Wettem pour explorer toute la région des grands lacs.
« Mais il était écrit quç les accidents me poursuivraient. Puffo, qui a engraissé depuis qu'il est nourri par moi, et qui commence à reculer devant la fatigue, voulut suivre, dans un traîneau de louage, ce mystérieux lac Wettern, dont les profondeurs semblent troublées par des éjaculations volcaniq[ues. La glace rompit et noya mes habits, mon linge et mon argent. Heureusement Puffo était à pied dans ce moment-là et put se sauver avec le conducteur du trahieau, qui y perdit sa voiture et son cheval. Heureusement aussi j'avais suivi la rive avec Jean, le théâtre, les acteurs et mon bagage scientifique.
Donc, grâce au ciel, tout n'est pas perdu, et demain je" me remets en fonds, puisque demain je donne une représentation à prix fait dans le château de V homme de neige.
— Eh bien ! dit M. Goefle en serrant de nouveau la main de Christian Waldo , votre histoire m'a intéressé et diverti; je ne sais pas si vous l'avez racontée avec agrément, mais votre manière de causer vite en trottant par la chambre, votre gesticulation italienne et votre figure de je ne sais quel pays, expressive et heureuse à coup sûr, m'ont attaché à votre récit. Je vois en vous un bon esprit et un excellent cœur, et les torts que vous vous reprochez me paraissent bien peu de chose au prix des égareiïients où vous eussiez pu tomber, jeté si si jeune dans le monde, sans guide, sans avoir, et avec une jolie figure, instrument de perdition pour les deux sexes dans un monde aussi corrompu que le monde de Paris et de Naples....
— Est-ce à dire, monsieur Goefle, que celui des États du Nord soit plus moral et plus pur ? Je ne demande pas mieux que de le croire ; pourtant ce que j'ai observé à Stockholm..-.
— Hélas ! mon cher enfant, si vous jugez de nous par les intrigues, la vanité, la violence et l'infâme vénalité de notre noblesse actuelle, tant bonnets que chapeaux, vous devez nous croire la dernière nation de l'univers; mais vous vous tromperiez : car dans
le fait noiis sommes un bon peuple, et il ne faudrait qu'une révolution ou une guerre sérieuse pour faire remonter à la surface les grandes qualités, les parcelles d'or pur qui sont tombées au fond. En ce moment, vous ne voyez de nous que l'écume.... Mais parlons de vous; vous ne m'avez pas expliqué votre existence à Stockholm. Comment se fait-il que, dans ce pays d'intrigue et de méfiance, vous ayez pu vivre sous le masque et ne pas être inquiété par les trois ou quatre polices qui travaillent pour les différents partis ?
— C'est que je ne vis pas sous le masque, vous le voyez bien, monsieur Goefle ; cela serait fort gênant, et, dès que je suis à cent pas de ma baraque, je n*ai pas de raisons pour ne pas mettre adroitement, et en prenant les plus simples précautions pour dérouter les curieux, mon visage à découvert. Je ne suis pas un personnage assez important pour qu'on s'acharne à me voir, et le petit mystère dont je m'enveloppe est pour beaucoup dans la vogue que j'ai acquise. Après tout, je ne pousse pas le préjugé de l'honmie du monde au point de me désoler si quelque jour mon masque tombe dans la rue, et qu'un passant vienne par hasard à reconnaître le très-obscur adepte de la science qui, sous un autre nom, vaque à ses études à d'autres heures et dans d'autres endroits de la ville.
— Ah ! voilà précisément ce que vous ne m'avez
pas dit. Vous aviez, dans l'occasion, à Stockholm, un autre nom que celui de Christian Waldo, et un autre domicile que celui, où résidaient Jean, Puffo, et le reste de la troupe dans ses boîtes ?
— Précisément, monsieur Goefle. Quant au nom, vous voulez donc absolument tout savoir?
— Certainement! vous méfiez- vous de moi?
— Oh! si vous le prenez ainsi, je m'exécute avec empressement. Ce nom n'est autre que celui de Dulac ; c'est la traduction française de mon premier nom de fantaisie, del Za^o;. c'est celui que j'avais pris à Paris pour ne pas attirer sur moi, par quelque malheureux hasard, la vengeance de l'ambassadeur de Naples.
— Fort bien ! et vous avez, sous ce nom, établi quelques bonnes relations à Stockholm ?
— Je n'ai pas beaucoup essayé, rien ne presse. Je voulais d'abord bien connaître les richesses delà ville en fait d'art et de science, et puis la physionomie des habitants, leurs goûts, leurs usages ; or, pour un étranger sans relations, il est très-facile d'étudier les mœurs et les idées d'un peuple dans les centres de réunion publique. C'est ce que j'ai fait, et maintenant je voudrais connaître toute la Suède» afin de revenir me présenter à Stockholm et à Upsal aux principaux savants, à M. de Linnée surtout. D'ici là, j'aurai reçu les lettres de recommandation que j'ai demandées à Paris, et dans tous les cas
j'aurai peut-être quelque chose d'intéressant à dire à cet homme illustre. Je pouirai récolter au loin des objets qui lui auront échappé, et lui faire quelque plaisir en les lui offrant. Il n'est pas de voyage qui n'amène d'utiles découvertes ou d'utiles observations sur les choses déjà signalées. C'est en apportant aux grands maîtres le tribut de ses études et le résultat de ses recherches qu'un jeune homme a le droit de les aborder; autrement ce n'est qu'une satisfaction de vanité ou de curiosité qu'il se procure et un temps précieux qu'il leur dérobe. Quant à la police, car vous m'avez fait aussi une question à cet égard, elle m'a laissé fort tranquille après un rapide interrogatoire où j'ai répondu apparemment avec une frandiise satisfaisante. Les bon^ bourgeois chez qui je demeurais, et qui m'ont traité comme un membre de leUr famille, ont répondu de ma bonne conduite et gardé, vis-à-vis du public, le petit secret de ma double individualité. Vous voyez donc bien, monsieur Goefle, que tout est pour le mieux dans ma situation présente, et que je peux conserver ma belle humeur, puisque j'ai la Uberté, un gagne-pain assez lucratif, la passion de la science, et le monde ouvert devant mes pas agiles!
— Mais votre bourse a fait naufrage sur le lac Wettern...
— Oh! les lacs, voyez-vous, monsieur Goefle, ils sont peuplés de bons génies avec lesqudsje suis cer-
taînemént en relation à mon insu. Ne suîs-je pas Christian del Lago? Ou le troUe de Wettern me rendra ma bourse au moment où je m'y attendrai le moins, ou il en fera profiter quelque pauvre pêcheur qui s'en trouvera bien, et de toutes façons le résultat sera (excellent.
— Mais.... pourtant.... avez-vous quelque argent en poche, mon garçon?
'— Absolument rien, monsieur Goefle, répondit en riant le jeune homme. J'ai eu tout juste de quoi arriver ici, en me serrant un peu le ventre pour laisser manger à discrétion mon valet et mon âne; maïs ce soir j'aurai trente rigsdalers pour ma comédie, et après ce copieux déjeuner à côté de vous et de cet excellent poêle, en face de ce beau paysage de diamants, qui resplendit là-bas à travers les nuages de fumée dont nos pipes ont rempli la chambre, je me sens le plus riche et le plus heureux des hommes.
— Vous êtes décidément un original, dit M. Goefle en se levant et en secouant la capsule dé sa pipe. Il y a en vous je ne sais quel mélange d'homme et d'enfant, de savant et d'aventurier. Il semble même que vous aimiez follement cette dernière phase de votre vie, et que, loin de la considérer comme désagréable, vous souhaitiez la prolonger sous prétexte d'une fierté exagérée.
— Permettez, monsieur Goefle, répondit Chris-
tian ; en fait de fierté, il n'y a pas de milieu, c'est tout ou rien. J'ai tâté de la misère, et je sais comme il est facile de s'y dégrader. Il faut donc que l'homme livré à ses seules ressources s'habitue à ne pas la craindre, et même à jouer avec elle. Je vous ai dit qu'elle m'avait été pénible dans une grande ville. C'est que là, au milieu des tentations de tout genre, elle est bien dangereuse pour un homme jeune et actif qui a connu l'entraînement des passions. Ici, au contraire, en voyage, c'est-à-dire en liberté, et protégé par un incognito qui me permet de rentrer demain dans le monde sous la figure d'un homme sérieux, je me sens léger comjfneun écolier en vacances, et il ne me tarde pas, je le confesse, de reprendre les chaînes de la contrainte et leô. ennuis du convenu.
— Après tout.... je le comprends, dit le docteur; mon imagination, qui n'est pas plus engourdie que celle d'un autre, me représente assez le plaisir romanesque de cette vie nomade et insouciante. Pourtant vous aimez le monde, et ce n'est pas pour aller explorer les glaces à l'heure de minuit que vous m'avez emprunté ma garde-robe de cérémonie?... »
En ce moment la porte s'ouvrit, et Ulphilas, à qui M. Goefle avait sans doute donné des ordres, vint l'avertir que son cheval était attelé à son traîneau. Ulf paraissait complètement dégrisé.
« Comment, s'écria le docteur avec surprise, quelle heure est-il donc ? Midi ? ce n'est pas possible! cette vieille horloge radote; mais non, dit-il en regardant à sa montre il est bien midi, et il faut que j'aille m'entretenir avec le baron de ce gros procès pour lequel il m'a fait venir. Je m'élonne que, me sachant arrivé, il n'ait pas encore songé à * faire demander de mes nouvelles!...
— Mais M. le baron a envoyé, répondit Ulf; ne vous l'ai-je point dit, monsieur Goefle?
— Nullement !
.— Il a envoyé, il y a une heure, en faisant dire qu'il s'était trouvé indisposé cette nuit, sans quoi il serait venu lui-même ....
— Ici ? Tu exagères la politesse du baron , mon cher Ulf! Le baron ne vient jamais au StoUborg !
— Bien rarement, monsieur Goefle, mais....
— Ah çà! et le père Stenson, il n'y a donc pas moyen de le voir? Avant de me rendre au château, je vais lui faire une petite visite à ce digne homme ! £st-il toujours aussi sourd?
— - Beaucoup plus, monsieur Goefle ; il n'entendra pas un mot de ce que vous lui direz.
— Eh bien ! je lui parlerai par signes.
— Mais, monsieur Goefle,... c'est que mon oncle ne sait pas encore que vous êtes ici.
— Ah! oui-da! Eh bien! il l'apprendra.
302 L»HOMMÈ DE NEIGE.
— Il iné grondera beaucoup de ne pas l'avoir averti.... et d'avoir consenti....
— - A quoi? A me laisser loger ici, n'est-ce pas? Eh bien! tu lui diras que je me suis passé de ta permission.
— Figurez-vous, ajouta M. Goefle en français et en s'adressanlà Christian, que nous sommes ici en fraude et à l'insu de M. Stenson, l'Intendant du vieux château. Une chose très-bizarre encore, c'est que ledit M. Sten, ainsi que son estimable neveu ici présent, ne laissent qu'avec répugnance habiter cette masure, tant ils sont persuadés qu'elle est hantée par des esprits chagrins et malfaisants.... »
La figure de M. Goefle devint tout à coup sérieuse d^enjouée qu'elle était, comme si, habitué à rire de ces choses, il commençait à se le reprocher, et il demanda d'un ton brusque à Christian s'il croyait aux apparitions.
« Oui, aux hallucinations, répondit Christian sans hésiter.
— Ahl vous en avez eu quelquefois?
— Quelquefois, dans la fièvre ou sous l'empire d'une forte préoccupation. Elles étaient alors moins complètes que dans la fièvre, et je me rendais compte de l'illusion ; cependant ces visions étaient assez frappantes pour me troubler beaucoup.
— C'est cela, c'est justement cela, s'écria M. Goefle. Eh bien! figurez- vous,... mais je vous conterai
L'BfOMME DE NEIGE. 303
cela ce soîr; je n'ai pas lé temps. Je sors, mon cher ami, je me rends chez le baron; peut-être me retiendra-t-il pour le dîner, qui se sert à deux heures. En tous cas, je reviendrai le plus tôt possible. Ah! écoutez, rendez-moi un service en mon absence.
r— Deux, trois, si voulez^ monsieur Goefle. De quoi s'agit-îl?
— Pe lever mon valet de chambre.
— De réveiller?
— Non, non! de le lever, de rhabiller, de lui boutonner ses guêtres, de renfoncer dans sa culotte, qui est fort étroite, et qu*U n'a pas la force....
— Ah ! j'entends ! un vieux serviteur, un amî , malade, infirme?
— Non! pas précisément. Tenez! le voilà. Miracle I il s'est levé tout seul ! C'est bien cela, maître Nils! Comment donc? Vous vous formez! Vous voilà déjà debout à midi? et vous vous êtes habillé vous-même? N'êtes-vous point trop fatigué?
— Non, monsieur Goefle, répondit l'enfant d'un air de triomphe ; j'ai très-bien boutonné mes guêtresf voyez !
— Un peu de travers ; mais enfin c'est toujours ça, et à présent vous allez vous reposer jusqu'à la nuit, n'est-ce pas?
— Oh! non, monsieur Goefle ; je vais manger, car j'ai grand'faim, et voilà une grande heure au moins que ça m'empêche de bien dormir.
— Vous voyez, dit M. Goefle à Christian ; voilà le serviteur que ma gouvernante m'a procuré ! A présent je vous laisse à ses soins. Faites-vous obéir, si vous pouvez. Moi, j'y ai renoncé pour mon compte. Allons, Ulf, passe devant, je te suis; qu'y a-t-il encore ? qu'est-ce que cela ?
— C'est, répondit Ulphilas, dont les idées suivaient la marche ascendante des rayons du soleil, une lettre que j'avais dans ma poche depuis tantôt, et que j'avais publié....
— De me remettre ? C'est trop juste ! Vous voyez , Christian , comme on est bien servi au StoUborg ! »
M. Goefle ouvrit la missive, et lut ce qui suit, en s'interrompant à chaque phrase pour faire ses réflexions en français : « Mon cher avocat.... » Je connais cette écriture.... Ah ! c'est la comtesse d'Elveda, la grande coquette, le parti russe en ju* pons!...
c Je désire vous voir la première. Je sais que « le baron vous attend à midi. Ayez l'obligeance de « venir du StoUborg un peu plus tôt et de vous « rendre à mon appartement, où j'ai des choses sec rieuses à vous communiquer. » Des choses sérieuses ! quelque niaise malice, noire comme le charbon, et visible par conséquent à l'œil nu, comme le charbon sur la neige! Ma foi, il est trop tard; l'heure est passée.
— Certainement l'heure est passée, observa Christian, et ce que Ton veut vous dire ne vaut pas la peine d'être écouté.
— Ah! ah! vous savez donc de quoi il s'agit?
— Parfaitement , et je vais vous le dire tout de suite, sans craindre que vous vous prêtiez à un désir aussi laid que saugrenu. La comtesse veut marier sa gentille nièce Marguerite avec le vieux et funèbre baron Olaûs.
— Mais, je le sais bien, et je me suis ouvertement moqué de ce beau projet-là. Marier le joli mois de mai avec le pâle décembre? Il faut être aussi bonnet blanc que le pic de Sylfiallet pour avoir de pareilles idées !
— Ah ! j'en étais bien sûr; n'est-ce pas, monsieur Goefle, que c'est odieux de vouloir ainsi sacrifier Marguerite ?
— Oui-da! Marguerite? Ah çà! vous êtes donc très-lié, vous, avec Marguerite?
— Fort peu; seulement je l'ai vue, elle est charmante.
— On le dit; mais la comtesse, d'où diable la connaissez-vous, et comment savez-vous ses projets intimes?
— C'est encore une histoire à vous raconter, si vous avez le temps:...
— Hé non 1 je ne l'ai pas;... mais il y a là un post-scriptum que je ne voyais pas,... et que je
comprends encore moins. < J'ai à vous faire com- » pliment de la bonne tournure et de l'esprit de « votre neveu...'. » Mon neveu! Je n'ai pas de neveu! Est-ce qu'elle est folle, la comtesse? « Pour- « tant cet esprit lui a fait défaut d'une fâcheuse c manière, et son algarade mérite bien que vous c lui laviez rudement la tête!... Nous parlerons de « cela, et je tâcherai de réparer ses folies, j'aurais « bien envie de dire ses sottises!... » Son algarade, ses sottises ! Il paraît qu'il en fait de belles, monsieur mon neveu! Mais où diable prendrai-je ce gaillard-là pour lui laver la tête?
— Hélas 1 monsieur Goefle , vous n'irez guère loin, dit Christian d'un ton piteux. Comment ne devinez-vous pas que , si j'ai pu m'introduire sans masque dans le bal de cette nuit, ce n'est certainement point le nom de Christian Waldo qui aurait pu m'ouvrir la porte.
— Je ne dis pas le contraire ; mais alors c'est donc sous le nom de Goefle....
— Mon invitation était sous cet honorable nom, dans ma poche.
— Ainsi, monsieur, dit M. iSoefle d'Un ton sévère et avec des yeux brillants de courroux, vous ne vous contentez pas d'emprunter l'habit complet des gens, depuis la poudre à cheveux jusqu'à la semelle inclusivement ; vous vous permettez encore de prendre leur nom et de les rendre responsables des folies
•L'HOMME bÉ tîEÏGE. 307
qu'il vous plaît de commettre ? Ceci passe la permission.... »
Ici le bon M. Goefle partit malgré lui d'un éclat de rire, tant lui parut plaisante la situation de Christîati Waldo. Le jeune homme, bouillant et fier, supportait arec peine le reproche direct et semblait fort tenté de répliquer avec vivacité, d'autant plus que, d'un côté, Ulf, he comprenant pas un mot de ce que disait M. Goefle, mais devinant sa colère à son intonation, imitait instinctivement ces regards et ses gestes, tandis que, de l'autre, le petit Nils, absolument dans le même cas quant au fond de l'affaire, s'était placé vis -à- vis de Christian dans une attitude superbe et presque menaçante.
Christian, impatienté par ces deux figures, qui copiaient burlesquement celle de M. Goefle, avait fort envie d'administrer un coup de poing à l'adulte et un coup de pied au galopin ; mais il se sentait dans son tort, il était très-afl'ecté d'avoir offensé un homme aussi aimable et aussi sympathique que le docteur en droit, et sa physionomie , peignant une alternative de dépit et de repentir, était si expressive, que l'avocat en ftit désarmé. Son rire désahna également ses deux acolytes, qui se mirent à rire aussi de confiance et retournèrent à leurs fonctions, tandis que Christian racontait à M. Goefle en peu de mots ce que la comtesse Elveda appelait son algçoade, et ce qu'il croyait de nature à le disculper
entièrement. M. Goefle, tout pressé qu'il était de partir, Técouta avec attention, et, quand il eut fini: « Certes, mon dier enfant, lui dit-il, vous na?ez rien fait là qui déshonore le nom de Goefle, et, bien au contraire, vous avez agi en galant homme; mais vous ne m'en avez pas moins jeté dans un cruel embarras» Que le baron Olatls se rende compte ou non, à l'heure qu*il est, de l'accès de fureur épileptique que vous lui avez procuré, je doute qu'il oublie que vous l'avez offensé. On vous Ta dit, c'est un homme qui n'oublie rien , et vous ferez bien de déguerpir au plus vite en tant que Goefle, puisque Goefle il y a. Ne sortez point de cette chambre sans vous masquer, redevenez Christian Waldo, et vous n'avez rien à craindre.
— Mais que pourrais -je donc craindre du baron, s'il vous plaît , quand môme j'irais à lui à visage découvert ? Est-ce en effet un homme capable de me faire assassiner î
— Cela, je n'en sais rien, Christian; je vous jure sur l'honneur que je n'en sais rien du tout, et vous pouvez m'en croire, car si j'avais , dans mes rapports avec lui, acquis la plus légère preuve des choses dont on l'accuse, ces relations n'exisleraient plus. Je me soucierais fort peu d'une clientèle lucrative, et je n'épargnerais pas à mon client des vérités dures, qu'elles fussent utiles ou non. Cependant certains bruits sont si accrédités, et les-malheurs
♦L»H0MME de neige. 309
arrivés à ceux qui ont voulu tenir tôle au baron sont si nonabreux, que je me suis parfois demandé s'il n'avait pas ce mauvais œil qu'eiî Italie vous appelez , je crois, gettatura; tant il y a que , pour ne pas attirer sans nécessité sur moi le mauvais sort^ vous permettrez que je fasse passer mon neveu pour absent depuis ce matin, c'est-à-dire reparti pour de lointains voyages.
— Du moment que je vous envelopperais dans quelque risque à courir, comptez sur ma prudence. Je ne sortirai pas d'ici sans être masqué ou déguisé de façon à ce que personne ne reconnaisse en moi le galant et trop chevaleresque danseur de cette nuit. »
Sur cette conclusion, M. Goefle et Christian Waldo se donnèrent une poignée de main. Nils, dont les fonctions s'étaient bornées à déjeuner pendant leuf entretien, fut empaqueté de fourrures par sou maître, qui eut à le placer sur le siège de son traîneau et à lui mettre en main le fouet et la bride ; mais une fois installé, Nils partit comme une flèche et descendit le rocher avec beaucoup d'adresse et d'aplomb. Conduire un cheval était la seule chose qu'il sût faire, et qu'il fît sans réclamer.
Quant à Ulf, M. Goefle lui ayant donné, avant de partir, pour le château neuf, des ordres en conséquence, il prépara pour Christian le lit où avait couché Nils; et pour celui-ci un vaste sofa où il
pourrait prendre ses aises ; après quoi Ulf , toujours discret à l'endroit de sa désobéissance , alla s'occuper du service de son oncle sans lui faire aucunement part de la présence de ses hôtes au donjon.
L^HOMME DE NEIGE. 3il
YII
On n'a peut-être pas oublié que le vieux Stensop . habitait un corps de logis situé au fond de la seconde petite cour ou préau dont se composait avec la première enceinte, un peu plus vaste, le manoir délabré duStollborg. L'histoire de l'établissement de cet ancien château était une légende* à l'époque du christianisme en Suède, il avait poussé tout seul sur le rocher dans l'espace d'une nuit, parce que le châtelain, alors païen, se voyant menacé, dans sa maison de bois, d'être emporté au fond du lac par une violente tempête d'automne, avait fait vœu d'embras§er la religion nouvelle si le ciel le préservait du coup de vent. Déjà le toit venait d'être emporté ; mais à peine Iç vœu fut-il prononcé, qu'un donjon de granitjs'éleva comme par enchantenient des entrailles du rocher, et le châtelain s'étant fait baptiser, jamais plus l'ouragan n'ébranls^ sa puissante et solide demeure.
Eq dépit de celle véridique histoire, les antiquaires du pays osaient dire que la tour carrée du Slollborg ne datait que de l'époque du roi Birger, c'est-à-dire du xrv* siècle. Quoi qu'il en soit, le château et le petit domaine avaient été acquis par un brave gentilhomme du nom de Waldemora au xv^ siècle. Au xvn% Olaf de Waldemora devint le favori de la reine Christine, qui, en vertu d'une aliénation arbitraire de plusieurs fragments du domaine de la couronne, lui fit don de terres considérables dans cette partie de la Dalécarlie. L'histoire ne dit pas que ce Waldemora fut l'amant delà fantasque héritière de Gustave- Adolphe. Peut-être, dans un besoin d'argent, la reine lui céda-t-elle à bas prix ces importantes propriétés. Il est certain qu'à la réduction de 1680, lorsque l'énergique Charles XI fit reviser tous les titres d'acquisition et rentrer au domaine de la couronne tout ce qui avait été indûment aliéné par ses prédécesseurs, mesure terrible et salutaire à laquelle la Suède doit la dotation des universités, des écoles et des magistrats, la création de la poste aux lettres, de l'armée indelta, et autres bienfaits que les vieux bonnets n'avaient guère pardonnes à la couronne à l'époque de notre récit, le baron de Waldemora se trouva en règle, conserva les grands biens qu'il tenait de son aïeul, et acheva les embellissements du château neuf, que celui-ci avait fait bâtir sur le bord du lac, et qui portait son nom.
Ce qui était debout de l'ancien manoir de la famille ne consistait donc que dans une tour qui paraissait fort élevée à cause du grand massif de maçonnerie au moyen duquel sa base plongeait jusqu'au bord du lac, mais qui, en réalité, ne contenait que deux étages, à savoir la chambre de Tourse et la chambra de garde, donnant à peu près de plain-pied sur le préau, et, au-dessus, une ou deux autres chambres où, depuis une vingtaine d'années, c'est-à-dire depuis l'époque où l'on avait muré la partie intérieure, personne n'avait pénétré. Le reste du manoir, rebâti plusieurs fois, n'était qu'une espèce de gaard norvégien. On sait que le gaard est, en Norvège, tne réunion de plusieurs familles vivant en communauté. Habitation de personnes, cuisines, réfectoires, élablés et magasins, au lieu de se presser comme ailleurs, autant que possible, sous un même toit, forment diverses constructions dont chacune s'abrite sous un toit particulier, et dont l'ensemble présente un développement de nonibreuses petites maisons distinctes les unes des autres. Plusieurs coutumes sont communes à la Suède et à la Norvège,' surtout dans cette partie de la Dalécarlie qui se rapproche des montagnes frontières. A l'époque où le StoUborg, abandonné pour le château neuf, était devenu une ferme rurale, on comptait dans le pays plusieurs gaards disposés de cette façon. Gomme dans toute la Suède et dans tous les pays où l'on bâtit en bois,
celui-ci avait souvent pris feu, et les plus anciens de ces petits édifices en portaient encore la trace. Leurs arêtes carbonisées et leurs toits déjetés tranchaient conune des spectres noirs sur lés fonds neigeux de la montagne.
Le préau, entouré de son hangar moussu, qui reliait tant bien que mal les diverses constructions, et dont la toiture de planches brillait d'une frange de stalactites de glace, offrait ainsi l'aspect d'un groupe de chalets si^isses abandonnés. Depuis longtemps, la ferme avait été transportée aillçùrs et le manoir tout entier laissé à la disposition de Stçnson, qui n%faisait plus réparer ces cabanes saAS valeur et sans autre emploi que cçlui d'emmagasiner quelques fourrages et léguix^es secs. Les dalles brutes de la cour étaient creusées au hasard de mille rigoles raboteuses tracées à la longue pair les violents écoulements du dégel ; pas une porte ne tenait sur ses gonds» et il semblait qu'à moins de quelque vœu aussi efficace que celui du prenaier châtelain, le moindre coup de vent dût, au premier printemps ou au premier automne, balayer ces masures au fond du lac.
La seconde petite cour, située derrière celle-^, était une annexe plus moderne, d'un caractère moius pittoresque, mais infiniment pluscomfortable. Cette annexe datait de l'époque où le baron Ola^xs 4^ Waldemora avait hérité dea ]t>iens dfi son
frère Adelstan et pris possession du domaine. Il avait fait construire une ^orte de second petit gaard pour son fidèle Stenson, afin, disait-on, de le déci-r der à ne pas quitter cette résidence, dont il avait horreur. L'annexe formait donc «n autre g^roupe, situé en contre-bas du premier, sur le versant du rocher. Ses toits en pente s'adossaient à la roche brute, et présentaient la singulière disposition en usage dans le pays, à savoir une couche de troncs de sapins bien joints par de la mousse, puis recouverts de feuilles d'écorce de bouleau et enfin d'une c/)uche de terre semée de gazon. On sait que les gazons sur les toits rustiques de la Suède sont pai^iculièrement soignés, quelquefois même dessinés en parterre, avec des fleurs et des arbustes. L'herbe y pousse drue et magnifique, les troupeaux y cherchent le plus friand morceau du pâturage.
C'est dans cette parfie du vieux manoir appelée spécialement le gaard, tandis que l'autre retenait celui Ae préau y que Stenson vivait depuis une vingtaine d'années, si cassé et si frêle désormais, qu'il ne sortait presque plus de son pavillon, bien chauffé, meublé avec une extrême propreté et peint en rouge à l'extérieur, à l'oxyde de fer. Là, il avait certainement toutes ses aises : son appartement isolé de la maisonnette habitée par son neveu, sa cuisine dans un chalet, sa vache et sa laiterie dans un autre. L'existence de ce mystérieux vieillard n'en était ce-
pendant que plus monotone et plus mélancolique.
On remarquait ou du moins on avait remarqué, lors de la construction de son habitation, avec quel soin il avait fait tourner les ouvertures du côté opposé au donjon, et même au château neuf. On n'y entrait que par une petite <)orte latérale, et pour pénétrer dans sa chambre il fallait serpenter par un petit couloir. On eût dit qu'il craignait d'apercevoir le donjon par une porte ouverte directement de ce côté. Après tout, c'était peut-être uniquement une précaution contre le vent d'ouest, qui soufflait delà. Comme pour confirmer les on dit du pays, il était extrêmement rare que Stenson sortît de sa maisonnette, si ce n'est pour humer quelques rayons de soleil dans un étroit verger situé au bord du lac, toujours dan« la direction opposée au donjon, et encore assurait-on qu'à l'heure où le soleil envoyait l'ombre grêle de la girouette sur ses allées, il les quittait et rentrait chez lui avec précipitation, comme si cette ombre néfaste lui eût apporté l'horreur et la souffrance. Dans tout cela, les esprits forts du château neuf , majordome et valets de nouvelle roche, ne vpyaient que les précautions excessives, poussées jusqu'à la manie, d'un vieillard frileux et maladif; mais Ulphilas et compagnie y voyaient la preuve irrécusable de l'installation d'esprits malfaisants et de spectres effroyables dans. le lugubre StoUborg. Jamais depuis vingt ans, disait-on, Sten-
son n'avait traversé le préau et franchi la porte de l'ouest. Quand une affaire avait nécessité sa présence au château neuf, il s'y était rendu par, son petit verger, au bas duquel était amarrée en été sa barque particulière.
Bien que la présenc^du baron au château neuf, qui avait lieu lorsqu'il n'assistait pas au stendcerne (diète des États), dont il était membre, ne changeât rien à l'existence de Stenson , Ulphilas remarquait depuis quelques jours une singulière agitation chez son oncle. Il faisait des questions sur le donjon comme s'il se fût intéressé à la conservation de ce maudit géant. Il voulait savoir si Ulf y entrait de temps en temps pour donner de l'air à la chambre de l'ourse, à quelles heures, et s'il n'y avait rien remarqué d'extraordinaire. Ce jour-là,. Ulf mentit, non sans remords, mais sans hésitation, en répondant de la tête et des épaules qu'il n'y avait rien de nouveau. Il avait de fortes raisons d'espérer que Stenson, ne sortant pas de sa chambre à cause du froid, ne s'apercevrait de rien, et il avait senti certains écus sonner à. son intention dans la poche de M. Goefle sans que la voûte du Stollborg parût vouloir crouler d'indignation pour si peu. Sans être un homme avide, Ulf ne détestait pas les profits*, et peut-être commençait-il à se réconcilier un peu avec le donjon.
Quand il eut fait ce mensonge et servi le second
repas de son oncle, il allait se retirer, lorsque celuici lui demanda une certaine Bible qu'il consultait rarement et qui était rangée sur un rayon particulier de sa bibliothèque. Stenson la fit placer devant lui sur la table, et fit signe à Ulf de se retirer; mais celui-ci, curieux des intentions de son oncle, rouvrit la porte un instant après, bien certain de n'être pas entendu, et, debout derrière le fauteuil du vieillard, il le vit passer, comme au hasard, un couteau entre les feuillets du gros livre, l'ouvrir et regarder attentivement le verset sur lequel la pointe du couteau s'était arrêtée. Il répéta trois fois cette épreuve, sorte de pratique à la fois dévote et cabalistique usitée même chez les catholiques du Nord, pour demander à Dieu le secret de l'avenir d'après l'interprétation des paroles indiquées par le destin ; puis Stenson mit sa tête dans ses mains sur le livre fermée comme pour le consulter avec son cerveau après l'avoir interrogé avec ses yeux, et Ulf se retira asseî inquiet du résultat de l'expérience. Il avait lu les trois versets par-dessus la tête de son oncle. Les voici dans l'ordre où ils avaient été marqués par le hasard :
c . ... Le gouffre et la mort disent : Nous avons entendu parler d'elle ! »
« .... Ne pleurais-je point pour l'amour de celui qui a passé de mauvais jours? »
« Les richesses du pécheur sont réservées au juste.»
Les versets' détachés de ce livre mystérieux et sublime ont presque tous la faculté de se prêter à tous les sens que Timagination leur demande. Aussi le vieux Sten, après avoir frissonné au premier et joint les mains au second, avait-il respiré, comme une ftme soulagée , au troisième ; mais Ulphilas avait trop bu la veille pour interpréter convenablement les décisions du saint livre. Il se demanda cepen-. dant avec angoisse si la vieille Bible n'avait pas trahi à son oncle , sous une forme allégorique au-dessus de son intelligence, le secret de son mensonge.
Il fut distrait de ses rêveries par l'apparition d'un nouvel hôte dans le préau : c'était PufTo, qui venait se concerter avec Christian pour la* représentation du soir. Puffo n'était pas démonstratif; il n'aimait pas la campagne en hiver, et n'entendait pas un mot de dalécarlien. Cependant il se trouvait d'assez bonne humeur en ce moment, et pour cause. Il dit bonjour à Ulf d'un air presque amical, tandis que celui-ci, stupéfait , le regardait entrer sans façons, comme chez lui, dans la chambre de l'ourse.
Puffo trouva Christian occupé à classer ses échantillons minéralogiques dans sa boîte. « Eh bien ! patron, à quoi songez-vous? lui dit-il. Il ne s'agit pas de s'amuser avec des petits cailloux, mais de préparer tout pour la pièce de ce soir.
— Parbleu! j'y songe bien, répondit Christian ; mais que pouvais-je faire sans toi ? Il est bien temps
que tu daignes reparaître! Où diable as-tu passé depuis hier? «
Puffo raconta sans s'excuser qu'il avait fini par trouver bon souper et bon gtte à la ferme, qu'il avait dormi tard, et que, s'étant lié avec un laquais du château qui se trouvait là, il avait fait savoir à tout le monde l'arrivée de Christian Waldo au StoUborg. Après son déjeuner, le majordome du château l'avait fait venir. Il lui avait parlé très honnêtement, en lui annonçant qu'à huit heures précises du soir on comptait sur la pièce 4^ marionnettes. M. le majordome avait ajouté : c Tu diras à ton patron Christian que H. le baron désire beaucoup de gaieté, et qu'il le prie d'avoir infiniment d'esprit !
— C'est cela! dit Christian. De l'esprit par ordre de M. le baron ! Eh bien 1 qu'il prenne garde que je n'en aie trop I Mais dis-moi, Puffo , n'as^tu pas ouï dire que le baron était malade?
— Oui, il l'était cette nuit, à ce qu'il parait, répondit le bateleur ; mais il n'y pense plus. Il se sera peutêtre grisé, quoique ses laquais disent qu'il ne boive pas ; mais croyez ça, qu'un homme si riche se prive l'estomac de ce qu'il a dans sa cave !
— Et toi, Puffo, je gage que tu ne t'es pas privé de ce qui est tombé sous ta main ?
— Ma foi, dit-il, grâce au laquais qui a son amoureuse à la ferme et qui m'a invité à sa table, j'ai bu d'assez bonne eau-de-vie, c'est de l'eau-de-vie de
grain, un peu rude, mais ça réchauffe; aussi ai-je bien dormi après....
— Je suis charmé de ton aubaine, maître Puffo, mais il faudrait songer à notre ouvrage ; va d'abord voir si Jean n'a ni faim ni soif, et puis tu reviendras prendre mes instructions. Dépêche- toi ! »
PuiTo sortit, et Christian se mettait en devoir, non sans soupirer un peu, de fermer sa boîte de minéraux pour ouvrir celle des burattini, lorsque les grelots d'un équipage le firent regarder à la fenêtre. Ce n'était pas le docteur en droit qui revenait si tôt, c'était le joli traîneau azur et argent qui, la veille au soir, avait amené Marguerite au Slollborg.
Faut-il avouer que Christian avait oublié la promesse faite par cette aimable fille à l'apocryphe M. Goefle de revenir le lendemain dans la journée? La vérité est que Christian, en raison des événements survenus au bal, n'avait plus compté sur la possibilité de cette visite, et qu'il n'en avait nullement averti le véritable Goefle. Peut-être regardait-il l'aventure comme inévitablement terminée, peut-être même désirait-il qu'elle le fût, car où pouvait-elle le conduire* à moins qu'il ne fût homme à abuser de l'inexpérietice d'un enfant, sauf à emporter son mépris et ses malédictions ?
Pourtant le traîneau approchait; il montait le talus, et Christian apercevait la jolie tête, encapuchonnée d'hermine, de la jeune comtesse. Que faire?
Christian aurait-il le courage de lui fermer la porte au nez, ou de lui faire dire parPuffo que le docteur en droit était absent? Bah! Ulf ne manquerait pas de le lui apprendre; il n'était pas besoin de s'en mêler. Le traîneau allait s'en retourner comme il était venu. Christian restait à la fenêtre, s'attendant à le yoîr redescendre ; mais il ne redescendit pas, et la porte s'ouvrit. Marguerite parut, et Christian n'eut que le temps de refermer précipitamment la la boîte d'où les marionnettes montraient indiscrètement leurs gros nez et leurs bouches riantes.
« Quoi! monsieur, s'écria la jeune fille avec surprise, vous êtes encore ici? Voilà une chose à laquelle je ne m'attendais pas ! J'espérais que vous seriez parti !
— Vous n'avez donc rencontré personne dans la cour? dit Christian, qui n'était peut-être pas fâché de s'en prendre de cette circonstance à la destinée.
— Je n'ai vu personne, dit Marguerite, et comme je viens en cachette, je suis entrée bien vite pour que personne ne me vît; mais, encore une fois, monsieur Goefle, vous ne devriez pas être ici. Le baron doit maintenant savoir le nom de la personne qui a osé le braver, et je vous jure que vous devriez partir.
— Partir? vous me dites cela bien cruellement! mais vous me rappelez qu'en effet je suis parti. Oui, oui, rassurez-vous, je suis parti pour ne jamais revenir. M. Goefle m'ayant fait comprendre que je
pouvais l'envelopper dans mes disgrâces, je lui ai promis de disparaître et vous me trouvez en train de faire mes paquets.
— Oh ! alors coijitinuez, que je ne vous retarde pas !
— Vous êtes donc bien pressée de ne plus jamais entendre parler de moi ? Mais prenez que c'est un fait accompli, que je suis déjà embarqué au moins pour TAmérique, fuyant à pleines voiles mon redoutable ennemi, et versant quelques pleurs au souvenir de cette première contredanse qui sera en même temps la dernière de ma vie....
— Avec moi? mais non pas avec d'autres?
— Qui sait? le moi qui vous parle en ce moment n'est qu'une ombre, un fantôme, le souvenir de ce qui fut hier. L'autre moi est le jouet des vagues et du destin, je m'en soucie comme d'un habitant de la lune.
— Mon Dieu, que vous êtes gai, monsieur Goefle! Savez-Yous que je ne le suis pas du tout, moi?
—Au fait, dit Christian, frappé de l'air triste d« Marguerite, je suis un misérable de consentir à parler de moi-même, quand je devrais ne m'inquiéter que des suites de l'événement d'hier soir! Mais daignerez-vous me répondre encore, si je me permets de vous interroger?
— Oh 1 vous le pouvez bien après tout ce que le hasard m'a entraînée à vous faire savoir de moi.... Cette nuit, ma tante m'a fort grondée, et ordre avait
été donné à Mlle Potin de faire mes paquets pour me reconduire aujourd'hui à Dalby ; mais ce matin tout était changé, et après un entretien secret avec le baron, qui a repris, dit-elle, toute sa santé et toute sa gaieté, il a été décidé que je resterais et que je n'aurais, jusqu'à ce soir, qu'à me préoccuper de ma toilette. A propos! vous savez que nous avons décidément Christian Waldo ? On dit même qu'il est logé ici, au StoUborg. Vous l'avez rencontré, s'il y est? Vous l'avez vu?
— Certainement.
— Sans masque? Ah! comment est-il? a-t-il réellement une tête de mort?
— Pis que cela! il a une tête de bois.
— Allons donc, vous vous moquez?
— Nullement. Vous jureriez, à le voir, que sa face a été taillée dans une souche avec un couteau qui coupait mal. Il ressemble à la plus laide de ses marionnettes, tenez, à celle-ci. — Et Christian montra une figure de sbire grotesque qui sortait de la boîte, et que Marguerite eût pu apercevoir d'elle-même, si elle eût été moins préoccupée.
— Ah! vraiment! dit-elle avec un peu d'effroi, c'est donc là sa boîte à malice? Peut-être demeuret-il avec vous dans cette chambre?
— Non, tranquillisez-vous, vous ne le verrez pas. Il est sorti , et il a prié M. Goefle de lui permettre de déposer ici son bagage.
— Pauvre garçon! reprît Marguerite pensive^ il est aussi laid que cela ! Croyez donc à ce qu*on dit ! Il y a des gens qui Font vu beau. Et il est vieux peut-être?
— Quelque chose comme quarante-cinq ans; mais . à quoi songez- vous, et pourquoi êtes-vous triste ?
— Je ne sais pas, je suis triste.
— Puisque vous restez au château et que vous verrez ce soir les marionnettes!
— Ah! tenez, monsieur Goefle, vous me traitez bien trop comme im enfant. Hier, il est vrai, au bal, j'étais gaie, je m'amusais, j'étais heureuse, je me croyais à jamais délivrée du baron ; mais aujourd'hui ma tante a repris ses espérances, je le vois bien , et il faut que je reparaisse devant un homme que je hais franchement désormais. Ne m'a-t-il pas insultée lâchement hier? Ma tante a beau dire qu'il a voulu plaisanter, on ne plaisante pas avec une fille de mon âge comme avec un enfant. Pour consoler un peu mon orgueil blessé, je me dis qu'il a plutôt parlé dans le délire, et que son attaque de nerfs commençait déjà quand il m'a dit ces grossières paroles : c'est aussi l'opinion de mes compagnes ; mais que sais-je de ce qu'il me dira aujourd'hui, quand je le reverrai? Qu'il soit méchant ou fou, s'il m'outrage encore, qui prendra ma défense? Vous ne serez plus là , et personne n'osera....
— Gonunent! personne n'osera? Quels sont donc
326 L'HOMME DB lŒIGSL
ces hommes dont vous êtes entourée? Et ces braves jeunes gens que j*ai vus faier..^.
— Oui, certes, je les crois tels; mais ils ne me connaissent pas, monsieur Goefle, et peut-être croiront-ils que je mérite ks oulrages da baron. C'est une assez triste recommandation pour moi qued'étre produite dans le monde par ma tante, qui, bien à tort certainement, a la réputation de tout sacrifier à des questions d'intérêt politique.
— Pauvre Marguerite ! dit Christian , frappé de la pénible situation de cette aimable fille, p
Comme il était ému sincèrement et n'avait aucnue idée de familiarité offensante, Margumte n'entendit auame malice à lui laisser prendre sa main, que du reste il quitta aussitôt en revenant au sentiment de la réalité des circonstances.
« Voyons, dit-il, il faut pourtant que vous preniez une résolution?
— Elle est toute prise. Il n'y a que le premier pas qui coûte. Maintenant j'affronterai le terrible Olaûs en toute r^icontre; je lui dirai son fait devant tout le monde, et je consentirai à passer pour un démon de malice plutôt que pour une favorite de ce pacha dalécarlien. Après tout, je mo défendrai mieux toute seule : car si vous étiez là, je craindrais de vous voir prendre mon parti à vos dépens, et je me contiendrais davantage. C'est égal, monsieur Goefle, je n'oublierai jamais les bons conseils que vous m'avez
donnés et k manière chevaleresque dont tous ayez réprimé cet affreux baron. Je ne sais pas si nous nous rererrons jamais ; mais quelque part que tous soyeZy je tous suivrai de tous mes Tœux, et je prierai Dieu pour qu'il tous donne plus de bonheur que je n'en ai. »
Giuristian fut vivement touché de Tair affectueux et sincère de cette diarmante fille. Il y avait une véritable effusion de cœur dans son regard et dans son accent, sans le plus petit embarras de coquetterie.
« Bonne Marguerite, lui dit-il en portant sa jolie main à ses lèvres, je vous jure bien que, moi aussi, je me souviendrai de vous! Ah I que ne suis-je riche et noble 1 j^aurais peut-être le pouvoir de vous secourir , et à coup sûr je ferais tout au monde pour obtenir le bonheur de vous protéger; mais je ne suis rien, et par conséquent je ne peux rien.
— Je ne vous en sais pas moins de gré , reprit Marguerite. Je me figure que vous êtes un frère que je ne me connaissais pas, que Dieu m'a envoyé pour un moment, à l'heure de ma détresse. Prenez ainsi notre courte réunion, et disons-nous adieu sans désespérer de l'avenir. »
La candeur de Mai^uerite fit entrer un remords dans l'âme de Christian. D'un moment à l'autre, M. Ooefle pouvait revenir, et il était impossible que la jeune comtesse, qui avait si bien remarqué la
similitude d'accent du faux oncle et du faux neveu, ne fût pas frappée, en les voyant ensemble, de Tabsence complète de ressemblance. D'ailleurs M. Goeile ne se prêterait certainement pas à soutenir une pareille supercherie, et il en coûtait à Christian dépenser que M$irguerite conserverait de lui un mauvais souvenir. Il se confessa donc de lui-même, et avona que, ne la connaissant pas, il s'était permis la mauvaise plaisanterie de prendre la pelisse et le bonnet du docteur pour jouer son rôle, ajoutant qu'il s'en était vivement repenti en voyant de quelle âme angélique il avait voulu se divertir. Marguerite fut un peu fâchée. Elle avait eu un instant la révélation de la vérité, en entendant Christian lui adresser la parole au bal pour la première fois ; mais il avait l'air si sincère en lui racontant qu'il avait tout entendu de la chambre voisine, qu'elle s'était défendue de ses propres soupçons.
« Ah ! que vous savez bien mentir, lui dil-ellc, et que l'on serait facilement dupe de vos explications I Je ne me trouve pas offensée de la plaisanterie en elle-même : en venant ici, je faisais une imprudence et un coup de tête dont j'ai été punie par une mystification ; mais ce qui me rend triste, c'est que vous ayez persisté jusqu'au bout avec tant d'aplomb et de candeur.
— Dites avec remords et mauvaise honte ; une première faute en entraîne d'autres, et.,..
— Eh quoi? qu'avez-vous encore à confesser? »
Christian avait été au moment de dire toute la yérité. Il s'arrêta en sentant que le nom de Christian Waldo ferait fuir Marguerite, troublée et indignée. Il se résigna donc à n'être qu'à moitié sincère et à rester Christian Goefle pour la jeune comtesse ; mais cette dissimulation dont il se fût diverti intérieurement à l'égard de tout autre lui devint très^ pénible lorsqu'elle fixa sur lui ses yeux limpides, attristés par une expression de crainte et de reproche. « J'ai voulu jouer comme un enfant avec un enfant, pensa-t-il; mais voilà que, malgré nous, le sentiment s'en mêle, et plus il se fait honnête et délicat, plus je me fais coupable.... »
A son tour, il devint triste, et Marguerite s'en aperçut.
c Allons, lui dit-elle avec un sourire de radieuse bonté, ne gâtons pas par des reproches ce joli chapitre de roman qui va finir sans nous laisser moins bien intentionnés tous les deux. Vous n'avez pas abusé de ma confiance pour vous moquer réellement de moi, puisque vous m'avez au contraire aidée à compter sur moi-même pour conjurer la mauvaise destinée ; et loin de me sentir blessée et ridicule, je me trouve plus affermie sur mes pauvres pieds que je ne l'étais hier à pareille heure.
— Cela est certain, n'est-ce pas? dit Christian avec vivacité, et le ciel m'est témoin....
a30 Ii*HOMME DE NEIGE.
— Acfaerez, dit Marguerite.
— Eh bien! dit Christian avec chaleur, le ciel m*est témoin que dans tout ceci je n*ai pas eu de préocaipation personnelle, et que la pensée de votre véritable bonheur a été ma seule pensée.
— Je le sais biai, Christian, s'écria Marguerite en se levant et en lui tendant les deux mains ; je sais bien que vous n'avez vu en moi qu'une pauvre sœur devant Dieu.... Je vous en remercie, et à présent je vous dis adieu, car votre oncle va revenir; il ne me connaît pas, et il est fort inutile de lui dire que je suis venue. Voua lui direz, au reste, ce que vous voudrez; je suis bien certaine qu'il ne travail-slera pas contre moi, et qu'il est aussi honnête homme et aussi généreux que vou&-mème.
— Mais cependant..,, dit Christian, qui voyait à regret la fin du roman se précipiter, vous veniez lui dire quelque chose, il faudrait peut-être qu'il te sût....
— Je venais, dit Marguerite avec un peu d'hésitation, lui demander de me dire au juste les projets de ma tante sur moi en cas de révolte ouverte de ma part.... Mais c'était encore ime lâcheté, cela. Je n'ai pas besoin de le savoir. Qu'elle me bannisse, qu'elle m'isole, qu'elle m'enferme, qu'elle me batte, qu'importe! Je ne faiblirai pas> je vous le promets, je vous jure.... Je n'épouserai jamais qu'un homme que je pourrai.... estimer. »
Marguerite n'ayait pas osé dire aimer. Christian n'osa pas non plus prononça* ce mot; niais leurs yeux se Tétaient dit, et leurs joues s'animèrent simultanément d'une rougeur sympathique. Ce fut» après cette heure d'entretien conôdeoftiel , l'unique et rapide épanchement de leurs âmes, et encore n'en eurent-ils conscience ni Tun ni l'autre, Marguerite parce qu'elle ne savait pas qu'elle aimait, Christian parce qu'il se croyait certain de ne pas aimer. Et pourtant lorsque Marguerite fut remontée dans son traîneau, et que Christian l'eut perdue de Tue, il se fit en eux comme un déchirement. Des larmes qu'elle ne sentit pas couler mouillèrent lentement les joues de la jeune fille, et Christian , ahsoiiïé dans des rêveries confuses , soupira profondément, comme si d'un beau rêve de soleil, il retombait dans les glaces de l'hiver. Pour voir plus longtemps le traîneau , il rentra dans la salle de Fourse , et* se mit à la fenêtre entre les deux châssis; maïs un frôlement derrière lui le fit retourner , et il fut témoin d'une scène qui lui causa beaucoup de surprise.
Un vieillard grêle et pâle, d'une figure distinguée, vêtu de gris fort proprement, à l'ancienne mode, était debout au milieu de la chambre, une branche verte à la main. Christian ne l'avait pas entendu entrer, et cette figure, éclairée en profil par le sgleil déjà très-oblique, qui envoyait par l'unique et Ion-
333 L'HOBfMË DE NEIGE.
gue fenêtre un rayon rouge et poudreux dans la salle assombrie, avait l'apparence d'une vision fantastique. L'expression de cette figure n'était pas moins étrange que sa présence inattendue. Elle semblait indécise, étonnée elle-même de se voir là, et ses petits yeux vitreux contemplaient avec surprise les modifications apportées au morne arrangement de la salle par ses nouveaux occupants. Avec un peu de réflexion, Christian comprit que ce n'était point là un spectre, mais bien probablement le vieux Stenson, qui venait rendre ses devoirs à H. Goefle , et qui s'étonnait de ne pas le trouver. Hais que signifiait la branche verte, et pourquoi cet air craintif et désappointé?
C'était le vieux Stenson, en effet; et comme.il avait la vue aussi nette qu'il avait l'oreille enôbarrassée , le feu allumé, la table servie, la pendule en mouvement l'avaient frappé tout d'abord ; mais il n'avait pas les allures promptes, et Christian eut le temps de reculer un peu derrière un pan de rideau frangé par la dent des souris avant que l'œil du vieillard eût fait l'inspection de cette fenêtre ouverte. Christian put donc l'observer avant d'être observé lui-même. Quant à Stenson, il pensa qae son neveu, dont il n'ignorait pas l'ivrognerie, avait invité quelques amis à faire à son insu le réveillon de Noël dans cette chambre. A quel point il en fat indigné, c'est ce que lui seul eût put nous dire. Son
premier soin fut de faire disparaître ce scandaleux désordre. Il commença par écarter avec la pince de fer les charbons enflammés dans le poêle pour que le feu s'éteignît de lui-même; puis, avant de se mettre en devoir d'emporter le service de table ou de le faire emporter par le délinquant , il arrêta le balancier de la pendule et replaça l'aiguille sur quatre heures, telle que Christian l'avait trouvée, lorsque, d'une main profane , il s'était permis de la faire marcher. .M. Stenson se retourna ensuite comme pour compter les bougies du lustre; mais, le soleil lui venant dans les yeux, il se dirigea vers la fenêtre pour la fermer préalablement.
En ce moment, Christian, qui allait être surpris , se montra. A son apparition nimbée par les rayons du couchant, Stenson , qui n'était peut-être pas le moins superstitieux de la famille, recula jusqu'audessous du lustre, et une telle angoisse se peignit sur ses traits, que Christian, oubliant sa surdité, lui adressa la parole avec douceur et déférence pour le rassurer; mais sa voix se perdit sans écho dans la salle ouverte et refroidie. Stenson ne vit que le mouvement de ses lèvres, sa belle figure et son air bienveillant. Il tomba sur ses genoux en lui tendant les bras comme pour l'implorer ou le bénir, et en lui présentant avec un tremblement convulsif sa branche de cyprès comme une palme offerte en hommage à quelque divinité.
c Yayons , mott brave homme , lai dit Chrisliîm en élevant la voix et en s'approchant pour le relever, je ne suis pas le bon Dieu , je ne suis même pas le bon ange de Noël qui entre par les fenêtres ou descend par les cheminées; leve&'vous!..^ je suis.... ^
Mais Christian s'arrêta en voyant une pâleur livide se répandre sur la figure déjà si blême du vieillard. U comprit qu'il lui causait un effroi mortel, et il s'éloigna pour lui donner le temps de se ranima. Stenson en effet se remit un peu , mais tout juste assez pour songer à fuir.s U se traîna un instant sur ses genoux, se releva avec effort , et sortit par la chambre à coucher, en murmurant des paroles sans suite et qui ne présentaient aucun sens. Le jugeant en proie à un accès de démence, effet de l'âge ou d'une dévotion exaltée, Christian s'abstint de le suivre dans la crainte de l'achever, et, ramassant la pahne que le vieillard avait laissé tomber à ses pieds, il lut, sur une petite bande de parchemin qui s'y trouvait attachée , ces trois versets de la Bible écrits d'une main encore assez ferme :
« Le gouffre et la mort ont dit : Nous avons entendu parler d'elle!... >
«< Ne pleurais-je point pour l'amour de celui qui a passé de mauvais jours?... »
« Les richesses du pécheur sont réservées an juste.... »
L'HOîfME DE NEÏOE. 335
L'ims^nâftion de Christian n'eut pas le loisir de trotter longtemps à la poursuite de cette énigme. Le jour marchait vite. A une heure et demie après midi, les omhres transparentes des cimes neigeuses s'allongeaient déjà sur la sor&ce bleuie du lae. C'était un beau spectacle, et que Christian eût aimé à contempler sans préoccupation. Ces courtes jour^ nées du Nord ont des aspects infiniment pittorest» ques, et même en plein jour les choses y sont à Veffety comme disent les peintres, c'est-ànlire qu'en raison de l'obliquité des rayons solaires, eiles^ baignent dans la lumière et dans l'ombre, comme chez nous aux heures du matin et du soir. C'est là probablement le secret de celte beauté de la lumière dont les voyageurs dans les climats septentrionaux parlent avec enthousiasme. Ce ne sont pas seulement les sites extraordinaires , les cascades impétueuses , les lacs immenses et les splendeurs des aurores boréales qui leur laissent de si enivrants souvenirs de la Suède et de la Norvège ; c'est , disent-41s , cette clarté délicieuse où les moindres objets prennent un éclat et un charme dont rien ailleurs ne saurait dcmner l'idée.
Mais notre héros , tout en se rendant compte de la beauté du ciel, remarquait la décroissance du jour, et voyait de loin les apprêts de la fête dont il était en partie responsable. Les cheminées du château neuf envoyaient d'épaisses spirales de fimiée
noire sur les nuages de nacre rose. Des coups de fusil, répétés par les sourds échos des neiges, annonçaient les efforts des chasseurs pour alimenter les broches de ces âtres pantagruéliques. On voyait courir en tout sens, sur d'agiles patins, des messagers affairés, se croisant et ce culbutant quelquefois sur la glace du petit lac. On faisait main-basse isur toutes les ressources du pays , depuis la bûche monstrueuse qui devait figurer dans chaque salle du manoir jusqu'à la pauvre perdrix blanche qui croyait, grâce à sa robe d*hiver, échapper à l'œil sagace de l'homme et au flair impitoyable du chien de chasse.
On apprêtait donc une splendide cinquième nuit de Noël (car on était au 28 décembre), et Christian seul ne s'apprêtait pas. Il s'impatientait de ne pas voir revenir Puffo. Après s'être recostumé en pauvre diable et avoir enfoui sa belle figure dans sa plantureuse chevelure ramenée en avant, tandis que son chapeau pointu s'enfonçait sur ses yeux, il alla chercher son valet dans le préau, dans le gaard, et jusque dans la cuisine, où la veille il avait tant effrayé Dlphilas. Il oublia d'aller jusque dans la cave; c'est là qu'il eût trouvé Puffo en possession du paradis de ses rêves.
Christian allait revenir sur ses pas, lorsque l'idée lui vint d'aller explorer le petit verger de maître Stenson. Il y jeta préalablement un regard, et,
s'étant. assuré que le vieux majordome auquel sa présence avait causé tant d'alarme n'y était pas , il descendit l'allée rapide qui conduisait au niveau du lac. De là il pouvait voir tout le côté du gaard qui plongeait en talus sur le fond de la petite anse. La vieille maçonnerie était si bien liée au rocher, qu'on distinguait peu la fortification naturelle de celle qui était faite de main d'homme , revêtue d'ailleurs delongues chevelures de plantes pariétaires, toutes cristallisées dans le givre et trempant dans le lac, où elles étaient fortement prises dans la glace. Parvenu en cet endroit , Christian essaya de se rendre compte de ce qui lui était arrivé la veille , lorsqu'il avait voulu explorer le passage secret de la chambre de l'ourse. Nous avons promis au lecteur de le lui raconter, et le moment est venu de le faire.
On se souvient que, pour aller à la recherche d'un souper quelconque, il s'était aventuré dans ce passage, qui, masqué par une porte très-bien jointe à la boiserie, partait du dessous de l'escalier, et qu'il croyait devoir aboutir au logement de M. Stenson. Il n'en était cependant rien. Christian, après quelques pas dans un couloir étroit, avait trouvé un petit escalier rapide et encombré de gravois, sur lequel, depuis longtemps, il ne semblait pas qu'on eût marché. Au bas de cet escalier très-profond , il avait rencontré une porte ouverte. Étonné de trouver libre un passage qui paraissait si mystérieux, il
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avait essayé de passer oatre ; maïs un coup de Teni avait éteint sa bougie, et il s'était tronvè dans les ténèbres. Il avait fait ainsi quelques pas avec précaution; enfin, la lune se dégageant des nuages, il s'était vu dans une sorte de grotte, ouverte de distance en distance sur le lac. Il avait soiTÎ cette galerie, qui paraissait creusée par la nature, et où pénétrait l'eau du lac; marchant ensuite sur h glace, il était arrivé devant une petite porte à clairevoie, facile à escalader , au moyen de laquelle il avait pu pénétrer dans le verger, puis dans le gaard de M. Stenson.
C'est cette porte, flanquée de deux jeunes ifs taillés en pain de sucre, qui frappait maintenant Christian, et qui l'aidait à reconnaître les points principaux de son exploration nocturne. Bien qu'il n'espérât gu,ère trouver Puffo de ce côté-4à , Christian sortit du varger, et se mit à suivre sur le lac les talus extérieurs du manoir , dans la direction du donjon. Il était curieux de revoir au jour le trajet qu'il avait fait, moitié à tâtons, moitié à la clarté de la lune.
Il arriva ainsi à l'entrée de ce qui lui avait para être une grotte. Ce n'était en réalité qu'un entassement d'énormes blocs de granit, de ceux qu'on appelle, je crois, erratiques , pour signifia: qu'on les trouve isolés de leur roche primitive, dans des régions d'une nature différente, où ils n'ont pu se
produire. On suppose qu'ils sont le résultat de quelque cataclysme primitif ou moderne, fureur des eaux ou travail des glaces, qui les aurait amenés de très-loin dans les sites où on les rencontre. Ces blocs étaient arrondis en forme de galets , et une superposition capricieuse semblait attester que, poussés par des courants impétueux, ils s'étaient trouvés arrêtés par la masse micascbisteuse du StoUborg, à laquelle ils servaient désormais d'appui et de contre-fort. La marche n'était guère facile en cet endroit à cause de la neige tombée dans la soirée précédente, et que le vent avait balayée ou plutôt roulée en gros plis, comme un linceul, le long des galets.
Christian allait donc revenir sur ses pas, lorsqu'il fut frappé de la tournure pittoresque du donjon, vu ainsi d'en bas , et il s'en éloigna un peu pour en mieux saisir l'ensemble. Il chercha machinalement à se rendre compte de la situation de la salle de l'ourse, et en reconnut aisément l'unique croisée à la hauteur d'environ cent pieds au-dessus du niveau du lac et cinquante au-dessus de la cime des galets. Il ne faisait pas très*froid , et Christian , qui avait toujours un petit album dans sa poche , se mit à esquisser lestement le profil de la tour , avec son grand escarpement sur le roc et son chaos de gigantesques galets, dont l'entassement fortuit laissait, comme dans celui des grès de Fontainebleau, des
galeries et des passages couverts d'un effet tr^sbizarre.
Pendant qu'il étudiait ce site caractérisé, Christian entendit chanter et n'y fit pas d'aboï*d grande attention. C'était une voix rustique, une voix de femme, assez juste, mais voilée et souvent chevrotante, comme celle d'une personne âgée ou débile. Elle semblait psalmodier une sorte de cantique dont la mélancolique mélodie avait quelque chose d'agréable dans sa monotonie. Ce chant, triste et grêle, berça pendant quelque temps l'esprit de l'artiste, et le tint dans une disposition particulièrement propre à comprendre et à rendre la nature d'un site avec lequel la voix semblait être en parfaite harmonie. D'abord les paroles étaient confuses pour Christian ; cependant, comme il les écoutait machinalement^ il les comprit peu à peu, car il reconnut que c'était du suédois prononcé avec l'accent dalécarlien. Bientôt les paroles lui parurent si étranges, qu'il les écouta avec plus d'attention.
« J'ai vu un château, un château carré au soleil couchant. Ses portes sont tournées au nord. Des gouttes de poison suintent à travers les soupiraux ; il est pavé de serpents.
« L'arbre du monde s'embrasse, le puissant frêne s'agite. Le grand serpent mord les vagues. L'aigle crie; de son bec pâle il déchire les cadavres; le vaisseau des morts est mis à flot.
« OÙ sont les ases ? où sont les alfes ? Ils soupirent à rentrée des cavernes. Le soleil commence à noircir ; tout meurt.
« Mais la terre, admirablement verte, recommence à briller du côté de l'orient ; les eaux s'éveillent, les cascades se précipitent.
< Pai vu un palais plus beau que le soleil sur le sommet du Gimli.... et maintenant je ne vois plus, la Yala retombe dans la nuit. »
Peu à peu Christian avait reconnu dans ces fragments d'une sombre poésie des vers un peu arrangés ou pris au hasard de la mémoire dans l'antique poème de la Yoluspa. La prononciation rustique de la chanteuse rendait ceci fort extraordinaire. Les paysans de cette contrée avaient-ils gardé la tradition de ces chants sacrés de la mythologie Scandinave? Ce n'était guère probable; alors qui les avait traduits et enseignés à cette femme? Christian, en voyageur curieux de toutes choses, résolut d'aller interroger la chanteuse dès qu'il aurait fini son croquis ; mais lorsqu'au bout d'un instant il remit son album dans sa poche, la voix avait cessé de se faire entendre. Il regarda de toutes parts et ne vit personne. Réduit à supposer qu'elle était cachée par les galets, il se mit en devoir de les explorer. Ce n'était pas plus facile que de marcher sur le gros ' ourlet de neige amoncelée qui les bordait. Dans l'intérieur de la principale caverne qui suivait capri-
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cieusement pendant une cinqnanlaine de pas la iMLse du rocher, la glace présentait un sol écailleux et glissant, comme si les remous de la rire eussent été instantanément gelés dans quelque froide nuit d'automne.
Pourtant notre aventurier parvint à retrouver la trace de ses propres pas de la veille, lorsqu'il avait cru marcher sur des débris de briques et de tuiles, et bientôt il retrouva aussi la porte mystérieuse par laquelle il était sorti du donjon ; mais cette fois elle était fermée. Christian remarqua deux forts pitons de fer et un cadenas dont on avait, emporté la clef. Le fait était récent. La chanteuse devait être ane personne attachée, comme Stenson et UlphUas, à la garde du vieux manoir. Elle ne pouvait pas être bien loin, puisqu'elle chantait encore cinq minâtes auparavant, et elle ne pouvait pas être ailleurs que dans les galets, puisque, sur le lac et sur les talus ' du donjon, aussi loin et aussi haut que sa vuep(mvait s'étendre, Christian n'avait vu personne. Il revint sur ses pas pour sortir de la grotte, qui était assez sombre, et qui ne s'éclairait, vers le milieu de son ^parcours, que par une ouverture naturelle, sous laquelle il s'arrêta un instant, pour regarder le ciel ; mais avec le ciel il vit un objet qui surplombait k rocher et qui faisait saillie sur le flanc lisse et nn du donjon. Il reconnut bientôt que c'était le dessous da balcon de pierre qui portait le double châssis vitré
de la chaiubre de Tourse, de telle sorte que de ce balcon on eût pu, à travers l'entassement des -blocs, descendre sur les galets avec une échelle ou avec une corde, et se trouver à couvert aussitôt sous la voûte qu'ils formaient à cet endroit.
Christian, qui était romanesque, bâtit aussitôt la possibilité d'un système d'évasion en cas de guerre ou de captivité dans le donjon duStoUborg. Il gravit les galets qui formaient les irrégulières parois de la grotte, et parvint, non sans peine, à en sortir par cette ouverture, qu'il se convainquit n'avoir pas été laite de main d'homme. Cet examen l'amena à une réflexion que chacun de nous a eu, ne fût-ce qu'une fois en sa vie, l'occasion de faire : c'est que, dans les ^situations désespérées, il se présente par moment des chances tellement invraisemblables , qu elles semblent sortir du domaine de la réalité, et empiéter sur celui du roman fait à plaisir. Néanmoins, songeant toujours à trouver la chanteuse, il poursuivit son exploration dans les galets, dont les intervalles irréguliers étaient presque tous plus ou moins praticables ; il n'y vit personne, et il allait renoncer à sa recherche, lorsque la voix se fit encore entendre, parlant cette fois de plus bas qu'il n'avait semblé à Christian devoir le présumer lorsqu'il l'avait entendue en premier lieu. Il se dirigea de ce côté; mais lorsqu'il eut atteint l'endroit où il pensait trouver cette mystérieuse rapsode, son chant,
qui s*était brusquement interrompu, comme celui de la cigale à l'approche de l'homme, résonna d'un autre côté et de beaucoup plus haut, comme s'il planait dans l'espace. Christian leva la tête, et remarqua, sur le flanc du donjon, une longue fissure à demi perdue sous le lierre, qui s'étendait presque verticalement d'une croisée située au second étage, très à droite de celle de Yourse, jusqu'à un pan de mur écroulé, qui se terminait par de nouveaux blocs de rochers.
Il lui sembla même voir crouler de petites pierres le long de cette lézarde, comme si quelqu'un venait de s'y introduire; mais, en s'en approchant autant que possible, il la regarda commeinaccessible à des pas humains, et se dirigea plus loin.
Cependant la voix recommençait son chant plaintif, et Christian s'amusa ou plutôt s'impatienta à chercher la chanteuse, de place en place, dans le petit chaos formé par les blocs granitiques ; mais chaque fois ce fut pour lui une déception nouvelle, à ce point qu'il en fut un peu ému. Ce chant sauvage, ces fragments d'une noire apocalypse tronqués et comme inspirés parle délire, dans ce lieu sinistre et à cette heure mélancolique du soir, avaient quelque chose d'effrayant, et Christian pensa involontairement à ces sorcières des eaux dont l'existence fait le fond de toutes les légendes suédoises et
même celui de la croyance populaire dans tout le nord de l'Europe.
Il se persuada alors que la voix devait sortir du donjon même. Il y avait peut-être là, dans quelque geôle, une personne captive, et par trois fois il l'appela au hasard en lui donnant le nom mythologique de Vala, c'est-à-dire de sibylle^ qu'elle semblait vouloir s'attribuer dans son chant. Dèslo|:s la voix redevint muette, ce qui semblait d'accord avec la tradition superstitieuse du pays, que, quand on vient à bout d'appeler par leur nom les esprits grondeurs ou plaintifs des montagnes, on les intimide ou on les console, et que dans tous les cas on leur ipipose silence.
Mais une autre idée poursuivait Christian pendant qu'il reprenait en dehors le chemin du donjon; et il n'y rentra pas sans se demander si quelque victime du mystérieux baron Olaûs ne gémissait pas, atteinte de folie, dans quelque cachot situé sous ses pieds. Il oublia cette fantaisie de son imagination en trouvant M. Goefle attablé dans la salle de l'ourse.
« Eh bien! lui cria l'avocat sans se déranger, vous avez failli me mettre dans de belles affaires avec votre équipée de cette nuit! Le baron, chose étrange, ne m'en a pas dit un mot; mais la comtesse Elveda n'a jamais voulu me croire quand je lui ai juré et protesté que je n'avais ni neveu, ni enfant naturel.
— Quoi! monsieur Goefle, tous avez désavoué un fils qui vous faisait tant d'honneur?
— Ma foi, oui : il n'y avait pas moyen pour moi de soutenir la plaisanterie et de prendre la responsabilité d*une pareille mystification. Savez-vous que vous n'avez point du tout passé inaperçu, et qu'indépendamment de votre scène avec l'amphitryon, vous avez frappé tout le monde, les dames surtout, par vos grâces et vos belles manières? J'ai trouvé dans l'appartement de ladite comtesse cinq ou six élégantes de province qui ont la tête montée à votre endroit, et quand j'ai donné ma parole d'honneur que cet inconnu ne m'était rien, il fallait entendre les suppositions, les commentaires! Quelques-unes ont failli songer que ce pouvait bien être Christian Waldo, dont on raconte de si bons tours ; mais l'opinion a prévalu que vous étiez le prince royal voyageant incognito dans son futur royaume.
— Le prince Henri, qui est maintenant à Paris?
— Lui-même, et cela servait merveilleus^nent à explicjuer l'attaque de nerfs du baron, qui le dételé, et qui se serait ainsi trouvé aux prises avec sa haine, son ressentiment et le respect qu'il doit au futur héritier du trône.
— Mais la comtesse El veda ne peut pas partager une si absurde erreur ?
— Non, certes : elle connaît trop le prince: mais elle est fort moqueuse et s'est amusée de ces dames
en prétendant que vous ressembliez tellement à notre futur monarque, qu'elle ne savait que penser. Seulement, comme je sortais, elle m'a pris à part pour me dire : < Vous êtes sévère, monsieur l'avocat, < de désavouer ce jeune imprudent? Pour moi, j « l'ai trouvé fort aimable ; et s'il ne vous ressemble « pas par le visage, du moins il tient de vous par c l'écrit et la distinction des manières. »
— Eh bien 1 cela est très-flatteur pour moi, monsieur Goefie; mais elle persiste donc à me prendre* pour votre fils ?
— Sans aucun doute, et plus je protestais du contraire, plus elle riait en me disant qu'il ne m'était plus possible de vous désavouer, puisque vous aviez hautement pris mon nom pour vous présenter dans le monde. Le vin est tiré, disait-elle, il faut le boire. C'est une mauvaise tête qui vous fera enrager; c'est la juste punition des folies de jeunesse d'avoir des enfants terribles ! Voyez un peu quelle tadie vous avez faites âmes mœurs! Enfin, pour me débarrasser de vous, j'ai dit que, fils ou neveu, vous étiez parti, chassé honteusement par moi pour avoir manqué de respect à M. le baron.
— Soit, nK)nsieur Goefie : vous avez bîen fait, vu que, quant au baron.... je ne sais si je rêve, mais je commence à le croire aussibarbe-bleue que le peint la légende du pays.
— Ah! ah! vraiment? Eh bien contez-moi donc
ça, mais en mangeant, car il est deux hem'es passées, et vous devez mourir de faim.
— Ma foi non ! il me semble que je sors de table. N'avons-nous pas mangé jusqu'à midi?
— Eh bien! ne savez-vous pas que dans nos climats froids il faut manger de deux heures en deux heures ? Moi, je viens de prendre le café au châteauneuf, et maintenant ceci est le dîner. A quatre heures, nous prendrons le café ensemble; à six, •nous ferons Yaftonward^ c'est-à-dire que nous mangerons du pain, du fromage et du beurre en attendant le souper.
— Merci-dieu! comme vous y allez? Je sais bien que c'est là l'ordinaire . des gros bourgeois de Stockholm; mais vous, si svelte encore, monsieur Goefle !
— Eh bien! voulez-vous que je devienne un squelette? Ce serait bientôt fait si je changeais quelque chose au régime du pays. Croyez-moi, suivez-le, ou vous ne tarderez pas à tomber malade.
— Pour vous obéir, monsieur Goefle, il me faudrait deux choses : le temps et mon valet Puffo. Or le temps marche, et mon valet m'est apparu un instant pour disparaître aussitôt et ne revenir peutêtre que demain matin.
— Est-ce que je ne pourrais pas vous aider, moi ? De quoi s'agit-il?
— De bien des choses ; mais la principale est
L'HOAfME DE NEIGE. 349
encore d'arrêter un canevas de pièce que mon animal de Puffo soit en état de représenter avec moi. n ne manque pas de mémoire, à la condition d'une répétition avant la représentation ; et comme depuis plusieurs jours nous voyageons sans rien faire, et qu'il s'est enivré cette nuit probablement....
— Allons, allons! vous avez cinq heures devant vous, c'est immense ! Il ne m'en faut pas tant quelquefois pour étudier une cause diablement plus embrouillée que vos comédies de marionnettes ! Je promets de vous aider, vous dis-je, mais à la condition que vous allez vous asseoir et manger avec moi, car je ne connais rien de plus triste que de manger seul. -
— Vous me permettrez de manger vite au moins, dit Christian en prenant place vis-à-vis de l'avocat, et de ne pas trop causer, car j'ai besoin de mes poumons pour aujourd'hui !
— Bien, bien! reprit M. Goefle en taillant la part de Christian dans une énorme pièce de veau froid, morceau très-apprécié de la bourgeoisie en Suède quand il est cuit à point ; mais que me disiez- vous en entrant ici? Qu'auriez-vous découvert si vous eussiez eu le temps?... »
Christian raconta son aventure, et la termina en demandant à M. Goefle s'il pensait que la base du Stollborg contint une ancienne prison.
« Ha foi, je n'en sais rien, répondit l'avocat. Qa*il y ait une cave dans ce gros massif de maçonnerie
gui est sous nos pieds, c'est fort possible, et qu*en
ce cas elle ait serri de geôle, je n'en doute pas. Les mosurs de nos ancêtres n'étaient pas fort tendres, et d'ailleurs les seigneurs sont encore justiciers sur leurs terres.
— Ainsi vous ne doutez pas non plus que cette base du donjon ne puisse encore servir de geôle aujourd'hui ?
— Qui sait? vous .en voulez conclure....
— Qu'il y a peut-être là quelque crime enfoui, quelque victime encore vivante d'une des mille year geances ténébreuses attribuées au bairon.
— Tiens! ce serait drôle de découvrir ça, dit l'avocat, rêveur tout à coup. Êtes-vous sûr de n'avoir pas rêvé cette voix et ces chants bizarres?
— Comment, si j'en suis sûr !
— Ah ! vous l'avez dit tantôt, on est quelquefois halluciné. Or on l'est par l'oreille aussi bien que par les yeux, et il faut que vous sachiez (pour vous en méfier) à quel point l'hallucination est répandue en Suède, surtout lorsque l'on monte vers le nord, où cela devient, pour les deux tiers de la population, une sorte d'état chronique.
— Oui, la superstition aidant, ces visions deviennent contagieuses; mais je vous prie de croire que je ne suis pas sous l'impression de la foi aux sor-
cières et aux esprits malins des lacs, des torrents et des vieux manoirs.
— .Ni moi non plus, à coup sûr. Et cependant <... tenez, Christian, il y a, indépendamment de la superstition, quelque chose d'inexplicable dans les effets que la nature du nord produit sur les imaginations vives. Cela est dans Tair, dans les sons singulièrement répercutés sur les glaces, dans les brumes pleines de formes mystérieuses, dans les mirages merveilleux de nos lacs, le hagring^ phénomène inouï dont vous avez certainement entendu parler, et que vous pourrez voir sur celui-ci d'un moment à l'autre ; cela est peut-être aussi dans les désordres physiques causés à la circulation du sang par le passage continuel de l'atmosphère glacée à celle de nos appartements qui est trop chargée de calorique, et réciproquement pai* le passage subit et inévitable du chaud au froid. Enfin, que vous dirai-je! les gens les plus raisonna,bles, les mieux portants, les moins crédules, ceux même qui avaient passé la plus longue moitié de leur vie à l'abri de ces illusions,, en sont tout à coup saisis, et moi qui vous parle....
— Achevez, M. Goefle,... à moins pourtant que ce récit ne vous soit trop pénible, car vous voilà pâle comme votre serviette*
*-* Et }e me sens mal à l'aise pour tout de bon.
Cela m'est arrivé deux ou trois fois aujourd'hui.
Pauvre machine que l'homme ! tout ce qui dépasse son raisonnement l'épouvante ou le trouble. Versezmoi un bon verre de porto, Christian, et à votre santé. Après tout , je suis content d'avoir refusé le grand dtner de là-bas, et de me retrouver seul avec vous dans cette damnée chambre dont je veux me moquer quand même. Gomme, de votre côté, vous me faites le sacrifice de manger sans faim et de m'écouter en dépit de vos préoccupations personnelles, je veux vous régaler de mon hallucination, qui est pour le moins aussi bizarre que la vôtre.
c Sachez donc, mon cher ami, que pas plus loin qu'hier soir et le lieu où nous voici, je m'étais oublié dans la chambre à côté, à étudier un procès assez intéressant, pendant que mon petit laquais, après beaucoup de façons, daignait enfin dormir. Je comptais prendre patience un quart d'heure auprès de lui, car j'avais faim et je ne savais pas que cette table fût servie ; mais le démon de l'étude, grâce auquel ili)'y a point de sots métiers, même celui d'avocat, m'emporta si loin que j'oubliai tout, et que mon pauvre estomac fiit forcé de me crier aux oreilles qu'il était onze heures du soir.
« En effet, je regardai à ma montre, il était onze heures. Que voulez-vous ? je suis habitué aux soins de ma gouvernante, qui m'avertit des heures de mes repas, et je ne me souvenais plus que, dans ce taudis confié à la garde du lunatique Ulphilas, je ne serais
averti de rien. Quant à Nils, je vous Tai dit, c'est un domestique que Gertrude m'a donné pour m'enseîgner le métier de valet de chambre. Donc, voyant que depuis sept grandes heures j'étais à jeun, je me lève, je prends le flambeau, je passe dans cette salle, je m'approche de cette table, j'y trouve les mets apportés par vous, et attribuant à Ulphilas ce tardif bienfait, je me livre avec une sorte de voracité à la satisfaction de mon appétit.
« Vous savez déjà, mon cher Christian, que cette masure est réputée hantée par le diable, c'est du moins l'opinion des orthodoxes du pays , par la raison qu'elle a servi, dit-on, récemment de chapelle à une dame catholique, la baronne Hiida, veuve d' A d elstan , le' frère aîné. ...
— Du baron Olaûs de Waldemora, dît Christian : le catholicisme est-il à ce point en horreur aux Dalécarliens ?
— -Autant, répondit M. Goefle, que la religion réformée leur fut odieuse avant Gustave Wasa. Ce sont des gens qui n'aiihent et ne haïssent rien à demi. Quant au démon qui hante le jStoUborg, le vieux Stenson n'y croît pas, mais il croit fort bien à la dame grise^ qui, selon lui, ne serait autre que l'âme de la défunte baronne, morte dans cette chambre il y a plus de vingt ans.
« Je m'étais moqué, une heure auparavant, des apparitions, pour rassurer mon petit laquais ; mais
TOUS savez comment se forment les rêves : souvent d'une parole dite ou entendue, sans grande attention, dans la journée et oubliée Tinstanl d'après, ils édosent mystérieusement en nous à notre insu, et se font porter ainsi jusqu'à la nuit, où, dès que nous avons les yeux fermés et la raison endormie, ils se dressent dans notre imagination et devant nos jeux abusés en images fantastiques, décuplés d'importance et quelquefois d'horreur.
c II faut croire que l'hallucination, c'est-à-dire le rêve sans sommeil, suit exactement les mêmes lois. J'avais fini de souper et je venais d'allumer ma pipe, lorsqu'un cri aigu et plaintif comme celui du Y&it pénétrant par une porte subitement ouverte passa dans toute la chambre, en même temps que l'air ébranlé et refroidi fit vaciller la flamme des bougies posées sur ma table. Gomme j'avais en ce moment les yeux tournés vers la porte du vestibule et que je la voyais bien fermée et immobile, je crus que Nils s'était éveillé et qu'il venait d'ouvrir la porte opposée, celle de la chambre de garde. « Ah! te n voilà encore ! m'écriai-je eu me levant : veux-tu < bien aller te coucher, maudit poltron 1 » Et j'allai jusqu'à cette porte, persuadé que le dr61e n'osait pas l'ouvrir tout à fait, mais qu'il l'avait un peu poussée pour s'assurer que je n'étais pas loin : cette port&<i, aussi bien que Tautre, était fermée.
n L'enfant s'était-il décidé à la refermer en me
voyant là» et le petit bruit qu'il avait pu faire m'était-il échappé pendant que je remuais pour chercher ma pipe et recharger jle poêle? Gela était possible ; j'entrai dans la chambre de garde, et j'y trouvai Nils dormant à poings fermés. Évidemment il n'avait pas bougé. Je couvris le feu dans la cheminée, crainte d'accident, et revins ici où tout était tranquille. Le sifilement plaintif ne s'y faisait plus entendre. Je me dis qu'une bouffée de vent avait pénétré par quelque boiserie mal jointe, et je repris ma pipe et le dossier de l'affaire que j'étudie en ce moment pour le baron.
€ Cette affaire, qui m'offre l'intérêt d'une question de droit assez subtile à résoudre, n'en aurait auciyi pour vous ; je vous en fais grâce. U vous suffira de savoir qu'il s'agissait d'un contrat de vente consenti autrefois par le baron Adelstan, et que le nom de ce {fersonnage* ainsi que celui de son épouse Hilda de Blixeuf s'y trouvaient répétés à chaque phrase. Les . noms des deux époux morts dans la fleur de l'âge, l'un d'une manière tragique et mystérieuse, l'autre dans cette même chambre où nous sommes, proba^ blement dans ce lit dégarni et délabré que vous voyez là-bas, me firent apparemment une certaine impression dont je ne me rendais pas compte. J'étais toutefois absorbé dans mon étude, et le poêle grondait très-fort, lorsque je crus entendre, à diverses reprises,, un craquement dans l'escalier. J'en fus
ému, et en même temps je me sentis si honteux d'avoir tressailli, que je ne voulus pas seulement tourner la tête pour regarder ce que ce pouvait être. Quoi d*ètonnant à ce que ces vieilles boiseries htmiides, commençant à sentir l'action d'un grand feu allumé dans la chambre, fissent entendre des craquements déréglés ?
« Je repris ma lecture, mais aux craquements des marches et de la rampe succéda un autre bruit : c'était comme le grincement d'un outil de fer sur la muraille, mais mené d'une main si faible ou si incertaine que, par moment, on pouvait bien l'attribuer à la griffe d'un rat aux prises avec ces grandes pan- (jartes qui sont là-haut contre le mur. Je regardai, et, ne voyant rien, je ne quittai pas mon travail, résolu à ne plus m'inquiéter de ces bruits particuliers à chaque appartement, et qui sont toujours produits par les causes du monde les plus simples. C'est une . puérilité que de chercher ces causes quand on a mieux à faire pour occuper son attention.
a Pourtant un troisième bruit me décida à me retourner et à regarder encore du côté de l'escalier. Tentendais la grande carte de parchemin qui recouvre la porte murée s'agiter et craquer singulièrement; je vis cette carte se soulever à diverses reprises, danser sur les anneaux qui la supportent et se gonfler comme si nn corps assez apparent pour être à la rigueur un corps humain se mouvait
derrière. Pour le coup, je fus ému tout de bon. 11 se pouvait qu'un voleur se fût caché là et attendît le moment de se jeter sur moi. Je me levai précipitamment pour aller prendre mon épée sur la chaise où je l'avais mise en arrivant ici , et je ne l'y trouvai pas.
— Et pour cause ! dit Christian, hélas ! elle était à mon côté.
— Je ne sais, reprit M. Goefle, si j'attribuai la disparition de cette arme à une fantaisie insolite de rangement qui aurait pris à Ulphilas : le fait est que je n'avais pas regardé dans ma valise et que je ne m'étais nullement inquiété de ne pas retrouver mon habit, étendu par moi sur le dossier du fauteuil. Je n'ai pas l'habitude de faire ces choses moi-même, et je ne me souvenais probablement déjà plus d'en avoir pris la peine.«La maudite épée ne se retrouvant pas , j'eus le temps de me calmer l'esprit, de me dire que j'étais un poltron, que personne ne pouvait en vouloir à mes jours, et que si un voleur prenait envie de ma bourse, le plus sage était de lui abandonner sans combat la faible somme qu'elle contient.
« Je me retournai alors vers l'escalier avec sangfroid et résolution, je vous le j ure ; mais c'est alors précisément que Thallucination se produisit.... Tenez, Christian, regardez ce portrait, à droite de la fenêtre....
— J'ai déjà essayé de le voir, dit Christian; mais il est si mal placé à contre-jow, et les moudies ou rhumidilé l'ont tellement taché, que je distingue fort peu.
— Alors regardez-le à la Ituniere ; aussi bien, voici la nuit qui se fait, et il serait temps d'allumer nos bougies. »
Christian alluma le flambeau à trois branehes qui était resté sur la table , et alla regarder le portrait en montant sur une chaise et en renvoyant la clarté sur la peinture, à l'aide de son album de poche, placé entre ses yeux et la flamme vacillante des tit»s bougies.
< Je vois encore très-mal, dit-il. C'est le portrait d'une femme assez grande et d'une tournure élégante; eUe est assise et coiffée d'un voile noir, comme en portent les dames suédoises en hiver, pour préserver leurs yeux de l'éclat de la neige. Je vois les mains , qui sont très-bien rendues et trèsbelles. Âh ! ah ! la robe est de satin gris de perle avec des nceuds de velours noir. Est-ce donc là le portrait de la dame grise?
— Précisément ; c'est celui de la baronne Hilda*
— En ce cas, je veux voir sa figure. J'y suis maintenant; elle est belle et d'une agréable douceur. Attendez encore un peu, monsieur Goefle.».. Cette physionomie pénètre de sympathie et d'attendrissement.
— Alors Toas n'écoutez plus mon histoire?
— Si fait, si fait, monsieur Goefle! Le temps me presse, moi, et pourtant votre aventure m'intéresse tellement que j*en veux savoir la fin. J'écoute.
— Eh bien ! reprit l'avocat, quand mes yeux se reportèrent sur cette grande carte de Suède que vous voyez là-haut bien tranquille, une figure humaine en sortait en la soulevant comme elle eût fait d'une portière de tapisserie, et cette figure, c'était celle d'une femme grande et maigre, non pas svelte et belle comme devait être . celle que représente le portrait, mais livide et dévastée comme si elle sortait de sa tombe , et la robe grise , souillée , usée, avec ses rubans noirs dénoués et pendants, semblait véritablement traîner encore la terre du sépulcre. Cela était si triste et si effrayant, mon cher ami, que je fermai les yeux pour me soustraire à cette pénible vision. Quand je les rouvris, fut-ce une seconde ou une minute après, je ne saurais m'en rendre compte, la figure était tout à fait devant moi. Elle avait descendu Tescalier, dont le craquement s'était fait encore entendre , et elle me regardait d'un œil hagard , avec une fixité que je pourrais appeler cadavéreuse, pour exprimer l'absence de toute pensée, de tout intérêt, de toute vie. C'était véritablement une morte qui était là debout devant moi, à deux pas de moi, et je restai comme fasciné, fort laid moi-même probablement, et peut-
être les cheveux dressés sur la tète , je n'en répon* draispas....
— Ha foi 9 dit Christian , c'est là une apparition désagréable, et je crois qu'à votre place j'aurais juré, ou cassé quelque chose. Gela dura-t-11 longtemps?
— Je n'en sais rien. Il m'a paru que cela ne finissait pas, car je fermai encore les yeux pour m'en débarrasser, et quand je les rouvris, le spectre marchait ; il &*cn allait du côté du lit. Ce qu'il y fit, je ne saurais vous le dire. U me sembla qu'il agitait les rideaux, qu'il se penchait comme pour parler à quelqu'un qu'il y voyait et que je n'y voyais pas. Et puis il fit mine d'ouvrir la fenêtre; mais je crois qu'il ne l'ouvrit pas. Enfin il revint vers moi. Je m'étais enhardi un peu. Ressayai de me raisonner. Je tâchai de me rendre compte de sa figure. Gela fut au-dessus de mes forces. Je ne voyais que ses grands yeux morts dont je ne pou* vais détacher les miens. Au reste, cette fois, le fantôme passa vite. S'il s'apercevait de ma présence, il ne semblait pas qu'il en fût irrité ou surpris. Il flotta incertain par la chambre , essaya de retourner à l'escalier, et parut ne pas pouvoir le retrouver. Ses mains décharnées interrogeaient les murs, et tout à coup je ne vis plus rien. Un sifflement de bise courut encore dans l'air et dans mes oreilles; puis il cessa, et comme au milieu de cette crise
je ne me sentais pas fou le moins du monde, je m'aperçus fort bien de la disparition des bruits in^ solites et de l'image fantastique.
c Je me tâtai, c'était bien moi. Je me pinçai la main, je le sentis fort bien. Je regardai la bouteille de rhum, je l'avais à peine entamée. Je n'étais donc ni en état d'extase ni en état d'ivresse. Je n'avais même plus aucun sentiment de terreur. Je me disais avec sang- froid que je venais de dormir debout. J'achevai ma pipe en rêvant à mon aventure^ et jnéme en me laissant un peu aller à mon imagination et à un vague désir d'éprouver une nouvelle hallucination pour tâcher de la surmonter ; mais le phénomène ne se reproduisit nullement , et j'allai me coucher fort tranquille. Je ne dormis pourtant que fort tard, mais sans être aucunement
malade.
— Mais alors, dit Christian, d'où vient que tout à l'heure vous étiez mal à l'aise en y songeant?
— Ah! c'est que Thomme est ainsi fait! Il a des émotions rétroactives ; à force d'entendre dire des foUes, on devient un peu fou. Aujourd'hui, à deux reprises différentes, je me suis rappelé des histoires de ce genre qui sont des fables ou des rêves à coup sûr, mais qui renferment de hautes et mystérieuses moralités.
— Gomment cela, monsieur Goefle?
— Eh ! mon Dieu ! il est arrivé à mon père , qui
était, comme moi, avocat et professeur en droit, de voir le fantôme d'un homme injustement condamné à mort il y avait plus de dix ans, et qui lui demandait justice' pour ses enfants dépouillés et réhabilitation pour sa mémoire. H vit ce spectre au pied du gibet un jour qu'il passait par là. Il examina l'affaire, découvrit que le fantôme lui avait dit la vérité et gagna le procès. C'était une illusion sans doute que ce fantôme, mais, c'était un appel à la conscience de mon père. Et d'où lui venait cet appel? Du fond de la tombe? assurément non; maisdn ciel, qui sait?
— Eh bien ! monsieur Goefle , que concluez-vous de votre apparition de cette nuit?
— Rien du tout, mon cher ami ; mais je n'en suis pas moins un peu tourmenté par moments de l'idée que la baronne Hilda a peut-être été une victime calomniée, et que Dieu a permis , non pas que son âme me visitât, mais que mon esprit fût frappé de son souvenir au point de me représenter son image, afin que la volonté me vînt de rechercher la vérité.
— De quoi donc fut-elle accusée, cette fameuse baronne ?
— D'un audacieux mensonge , tendant à spolier le baron Olatis de son légitime héritage.
—Voyons, monsieur Goefle, encore cette histoire, voulez-vous? J'en suis extrêmement curieux depuis que vous avez vu ce spectre.
— Oui, oui, je vais vous la dire; ce sera bientôt fait.
n Le baron Magnus de Waldemora, que, dans ce pays, on appelait le grand iarl (bien que iarl signifie comte), parce que sous le titre de iarh on entend en général tous les nobles d'une certaine importance; le baron Magnus, dis-je, eut deux fils. L'aîné, Adelstan, était vif, impétueux, ardent; le second, Olaûs, que Ton appelle aujourd'hui TAowwwe de neige^ était doux, caressant, studieux. Tous deux, grands, beaux et forts, faisaient l'orgueil de leur père. La fortune était considérable, avantage assez rare dans notre pays, où la richesse nobiliaire a reçu de si rudes atteintes par «la réduction de 1680. ^ Il n'y a point chez nous de droit d'aînesse, les fils partagent également; mais, bien que partagé, il semble qu'un si bel héritage eût dû satisfaire l'ambition des deux frères, et si jamais fils de famille parut incapable de jalousie, c'était surtout Olaûs, ce jeune homme tranquille et doucement railleur, à qui son père marquait une sorte de préférence, et qui plaisait généralement plus que son frère aîné.
« Celui-ci avait un noble caractère, mais sa franchise était un peu rude. De bonne heure il avait montré un esprit entreprenant, le goût des voyages et des nouveautés. A trente ans, il avait parcouru l'Europe, et il rapportait de son séjour en France des idées philosophiques, dont les membres âgés
de sa famille, son père même, furent effrayés. On désira le marier, il y consentit; mais il prélendit choisir selon son cœur, et il épousa une jeune personne qu'il avait connue en France , la belle Hilda de Blixen, orpheline issue d'une noble famille danoise, mais ne possédant rien que son esprit, sa grâce et sa vertu. C'était beaucoup, allez-vous dire, et je suis complètement de votre avis. Ce fut aussi celui du vieux baron Magnus, qui, après avoir blâmé ce mariage d'amour, se mit à chérir et à honorer sa belle-fille. Quelques personnes prétendent qu'Olatls fut désappointé par cette rèconciliation, et qu'il avait travaillé à brouiller son père avec Adelstan. On a voulu dire aussi que le baron Magnus, qui était encore sain et robuste, était mort. trop brusquement. Ces faits sont déjà loin et manquent absolument de preuves.
« Ce qu'il y a de certain , c'est qu'au moment où se fit le partage de la succession, on vit éclater une sérieuse mésintelligence entre les deux frères, et, dans une discussion d'intérêts dont mon père fut témoin , il échappa au baron Àdelstan de dire à Olaûs , qui lui reprochait assez doucement d'avoir vécu loin de son père et préféré les voyages aux devoirs et aux charges de la famille : « Mon père . n'a jamais su ce que valait votre hypocrite affection. Il le sait trop peut-être aujourd'hui , au fond de sa tombe ! > La vivacité d'Adelstan et la modération
d'Olaûs firent que mon père blâma hautement Feffroyable soupçon cpie semblait avoir émis l'aîné. Celui-ci n'insista pas , mais il ne parait pas qu'il l'ail jamais abjuré. On rapporte de lui beaucoup de mots de ce genre qqi demeurèrent sans preuves, mais non pas sans poids, dans la mémoire de quelques personnes de son entourage.
« Le baron Magnùs n'avait point fait d'économies qui permissent à l'un des frères de racheter sa part dans la propriété immobilière. Il fut donc question de vendre les terres et le château ; Olaiis ne voulut pas accepter la pension que lui offrait son frère, et qui cependant était plus considérable que celle qu'il offrait lui-même dans le cas où la propriété lui serait adjugée. Il dut néanmoins en passer par là : il ne se présentait pas d'acquéreurs. Ce vaste château, dans un pays reculé aux limites du désert, n'était plus un séjour en harmonie avec les mœurs modernes , qui tendent à se rapprocher de la capitale et des provinces du midi. Mon père réussit à établir clairement les revenus et dépenses de la propriété, en raison de quoi il fixa le chiffre de la rente qui serait servie à l'un des frères par celui qui conserverait la jouissance du domaine, et tous deux consentirent à s'en remettre au sort. Le sort favorisa l'ainé.
« Olaûs n'en témoigna aucun dépit ; mais l'on assure qu'il en éprouva de violents regrets, et qu'il se plaignit à ses confidents de l'injustice de la des-
tinée qui le chassait du manoir de ses pères , lui habitué à la vie des champs et ami du repos , pour donner cette belle résidence à un esprit inconstant et inquiet comme celui d*Adelstan. Par ces plaintes, par des épancbements famiUers « accompagnés de libéralités aux nombreux serviteurs de la maison, il s'y fit un parti qui bientôt menaça de rendre diffi-*
cile au frère atné la gestion des affaires et l'autorité domestique.
c Mon père, qui dut passer ici plusieurs semaines pour amener la conclusion des arrangements , remarqua l'état des choses ; mais il était un peu blasé sur le spectacle monotone des rivalités de famille, et il ne fit peut-être pas au caractère franc et loyal de Talné la part qu'il méritait. Il se sentit plutôt gagné par les câlineries et l'apparente bonhomie d'OIaûs , et c'est à lui qu'en dehors des questions d'équité, sur lesquelles mon père maintenait le niveau d'une impartialité rigoureuse, il accordait ses sympathies et sa préférence. Mon père quitta le château après avoir essayé d'y fixer la résidence des deux frères. Olatis paraissait désirer qu'il lui fût permis de garder un pied-à-terre au StoUboi^. Adelstan s'y refusa avec une fermeté qui parut un peu dure.
« Aussitôt qu'Olatls fut parti pour Stockholm, où il devait se fixer, Adelstan fit venir sa femme, qui, pendant les discussions d'intérêts , était restée chez
une amie à Falun avec son fils , &gé de quelques mois , et le jeune ménage s'établit à Waldemora. C'est alors qu'après beaucoup de soupçons et de commérages , on prétendit découvrir un secret que les deux jeunes époux n'ayaient jamais révélé au public. La baronne Hilda était, dit-on, catbolique. On raconta qu'élevée en France, elle avait subi Tascendant d'une tante et de son entourage, qu'elle s'était imprudemment jetée dans les études théologique^, et qu'elle s'était égarée, par orgueil de . science , jusqu'à abjurer la religion de ses pères, qu'elle trouvait trop nouvelle. On a dit aussi qu'on lui avait fait voir de faux miracles et arraché des vœux imprudents. Je ne puis vous édifier sous ce rapport. Je n'ai pas connu cette baronne, bien que je fusse en situation de la connaître ; mais l'occasion ne s'en est pas trouvée. On dit qu'elle était très-intelligente et sérieusement instruite. Il est fort possible qu'elle ait cru sa raison et sa conscience inté* ressées à ce changement de religion ^ et, quanta moi , j'absous très-philosophiquement sa mémoire. • Malheureusement il n'en pouvait être ainsi dans l'opinion publique. On est très-attaché en Suède à la religion de l'Ëtat. On peut compter les dissidents ; on les réprouve et même on les persécute, non pas aussi cruellement que dans les âges moins éclairés, mais encore assez pour rendre leur existence difficile et amère. La loi permet de les exiler.
« Ce fut donc un épouvantable scandale quand on sut ou quand on crut savoir que la baronne, que Ton ne voyait pas très-assidue au prêche de sa paroisse, avait érigé en secret, dans le vieux donjon où nous voici, une chapelle en l'honneur de la vierge Marie, et qu'à défaut d'offices récités par un prêtre de sa religion, elle s'y livrait seule à des pratiques de dévotion particulière, les paysans disaient de sorcellerie. Cependant , comme la l)aronne ne faisait point de prosélyti^e et qu'elle ne parlait jamais de sa religion, on s'apaisa peu à peu. SUe répandit beaucoup de bienfaits, et les grâces de son esprit vainquirent beaucoup de préventions.
c Les jeunes époux étaient fixés à Waldemora depuis environ trois ans, et ils avaient un fils qu'ils aimaient avec idolâtrie. La douceur de la baronne tempérait ce que l'esprit d'indépendance et l'amour de la vérité avaient d'un peu brusque chez son mari ; on s'attachait à eux, on leur rendait justice ; serviteurs et voisins commençaient à oublier Olaûs en dépit des lettres fréquentes et souvent inutiles qu'il écrivait pour se donner le plaisir de signer le pauvre exilé. Le pasteur Mickelson , ministre de cette paroisse dont vous avez dû voir l'église à une demilieue d'ici , fut le plus fidèle à la cause d'Olaûs. Olatis s'était toujours montré fort pieux. Adelstan avait des principes de tolérance qui blessaient le luthéranisme un peu fanatique du pasteur. II avait
notamment voulu retrancher du service divin le bâton du bedeau, chargé de réveiller les gens qui s'endormpnt au sermon. La cause fut portée devant révoque, qui fit transiger les deux parties. Le bedeau fut autorisé à chatouiller d'une houssine le nez des dormeurs ; il dut abandonner la canne dont il avait coutume de les frapper. Le pasteur ne pardonna cependant pas au baron Âdelstan , et surtout à la jeune baronne , qui s'était, dit-on , moquée de cette dévotion dalécarlienne imposée à coups de bâton, une atteinte portée à sou pouvoir. Il ne cessa de harceler le jeune iarl et sa femme, et d'exciter contre eux les paysans , très- portés à l'intolérance religieuse.
c Cependant le jeune couple poursuivait ses essais de civilisation dans son domaine. Le baron était sévère contre les abus, et chassait sans pitié les gens de mauvaise foi ; mais il avait supprimé le honteux régime des étrivières pour les laquais et les restes humiliants du servage de ses paysans. Si le Dalécarlien est généralement bon, il n'est rien moins qu'ami des lumières. Beaucoup d'entre les paysans avaient quelque peine à préférer la dignité personnelle aux vieux abus.
« Un jour, un malheureux jour en vérité, le baron fut forcé par ses aifaires de se rendre à Stockholm, et comme c'était le temps des pluies d'automne qui rendent les chemins difficiles, souvent impratica-
bles, il dut laisser sa femme dans son ch&teau. En revenant la trouver au bout de la quinzaine, le baron Adelstan fut assassiné dans les gorges de Falun. Il voyageait à cheval, et, dans son impatience de revoir sa chère Hilda» il avait pris les devants, laissant ses gens achever un repas qui lui semblait trop long. Il avait alors trente-trois ans. Sa veuve en avait vingtquatre.
€ Ce meurtre fit grand bruit, et frappa tout le pays de stupeur. Bien que les passions de nos Dalécarliens soient, dans certaines localités, assez farouches, et que de ce côté-ci, dans la montagne, le duel norvégien au couteau ait encore beaucoup de partisans, l'assassinat lâche et mystérieux est presque sans exemple. Oia n'osait, on ne pouvait réellement accuser personne du pays. On fit de vaines recherches. Quelques mineurs étrangers avaient brusquement disparu de Palun. On ne put les rattraper. Le baron Adelstan n'avait pas été dévalisé. Une seule personne au mondeavait intérêt à se défaire de lui. Quelques-uns nommèrent tout bas le baron Olaûs, k plupart rejetèrent un pareil soupçon avec dégoût, mon père tout le premier..
« Le baron Olaûs montra un grand désespoir de la mort de son frère, et il accourut au pays, pleurant, un peu trop peut-être, dans le sein de tout le monde, et témoignant à sa belle-sœur le plus honnête dévouement. Chacun en fut édifié, excepté elle,
qui le recul avec une froideur extrême, et l'engagea, quelques heures après, à la laisser seule à des douleurs qui ne pouvaient admettre de consolation. Le baron partit, au grand regret des serviteurs qu'il avait comblés. Le soir de son départ, le jeune Harald, le fils de la baronne, fut pris de*convulsions, et mourut dans la nuit.
« Poussée à bout par ce dernier coup du sort, la malheureuse mère oublia toute prudence, et accusa hautement Olaiïs d'avoir empoisonné son enfant, après avoir fait assassiner son mari pour s'approprier la fortune entière. Ses cris frappèrent les murs, et restèrent sans écho. Aucun médecin spécial ne se trouva à portée de constater le genre de mort de l'enfant. Aucun domestique ne voulut se prêter à chercher des preuves contre le baron Olatis . Le pasteur Hickelson, qui exerçait la médecine dans la paroisse, déclara que Harald était mort, comme meurent les petits enfants, dans les crises de la dentition, et que la pauvre baronne était injuste et insensée, ce qui est, liélas ! fort possible.
« Le baron Olatis n'était pas bien loin quand il reçut la nouvelle de l'événement. Il revint sur ses pas, et sembla partager vivement la douleur de la baronne. Elle s'emporta contre lui en malédictions, auxquelles il ne répondit que par des sourires d'une tristesse déchirante. Tout le monde plaignit la veuve, la mère, la folle! personne n'accusa le généreux, le
patient, le sensible Olatis. Peut-être le plaignit-on encore pins qu'elle d'avoir à supporter l'outrage de ses soupçons; à coup sûr, on l'admira en voyant qu'au lieu de s'en irriter, il s'en plaignait d'un ton pénétré de tendresse, offrant à Hilda de garder son appartement dans le château et de vivre avec lui comme une sœur avec son frère. Je suis bien convaincu que le baron est un grand fourbe, et qu'il ne regrettait guère son neveu; pourtant je suis loin de croire qu'il soit un monstre, et son caractère ne m'a jamais semblé assez hardi pour de pareils forfaits. La baronne était trop éprouvée et trop exaltée pour voir les choses avec sang-froid. Elle l'accusa d'avoir fait mourir père, frère et neveu, puis tout à coup elle prit une résolution singulière que je regarde comme un acte de vengeance et de désespoir et comme le résultat d'une mauvaise inspiration.
c Elle fit venir les juges et les officiers du canton, et en présence de toute sa maison elle leur déclara qu'elle était enceinte , et qu'elle prétendait maintenir tous les droits d'héritage de l'enfant dont elle allait être mère et dont elle était la tutrice naturelle. Elle fit cette déclaration ayec une grande énergie, annonçant la résolution de partir pour Stockholm, afin de faire constater son état et reconnaître ses droits jusqu'à la naissance de son enfant. « U est « très-inutile de vous fatiguer et de vous exposer aux « accidents du voyage, répondit le baron Olaûs, qui
. « avait écouté la déclaration avec le plus grand « calme. J'accepte avec trop de joie l'espérance de « voir revivre la postérité de mon bien-aimé frère « pour consentir à de nouvelles discussions. Je vois « que ma présence vous inquiète et vous irrite. Il « ne sera pas dit que^ par ma volonté, j'aurai agc gravé la fâcheuse situation de votre esprit. Je me « retire et ne reviendrai ici qu'après la naissance de « votre enfant, s'il est vrai que vous ne vous fassiez c pas d'illusions sur votre état. >
« Olatls partit en eifet, disant à tout le monde qu'il ne croyait pas un mot de cette grossesse, mais qu'il n'était nullement pressé d'entrer en possession de son héritage. « Je peux bien, ajoutait-il, donner « aux convenances et à l'exaltation inquiétante de ma « belle-sœur une année, s'il le faut; pour que la vérité c s'établisse. » C'est ainsi qu'il parla à mon père, à Stockholm , où il retourna aussitôt, et je me souviens que mon père lui reprocha l'excès de sa confiance et de sa délicatesse. Il pensait que la baronne Hilda avait inventé cet enfant posthume. Ce n'est pas la première fois qvi'une veuve eût supposé un héritier pour dépouiller de ses droits l'héritier légitime. Le baron répondait avec une mansuétude infime : « Que voulez- vous ? Je suis las des soupçons c odieux que cette femme exaspérée cherche à faire « peser sur moi. Le meilleur démenti que je puisse « lui donner, c'est de montrer un désintéressement
< excessif, et même, pour que sa haine ne me pour- « suive pas jusqu'ici, ce que j'ai de mieux à faire « jusqu'à nouvel ordre, c'est de voyager. »
« Le baron Olaûs partit peu de temps après pour la Russie, où il fut reçu avec distinction par la tsarine, et où il commença à nouer des intrigues qui, depuis ce temps , ont fait de lui un des bonnets les plus tenaces et les plus dangereux de la diète. On prétend qu'il se forma singulièrement à cette cour» et qu'il en revint avec un caractère, un genre d'esprit, des manières et des principes qui le firent paraître dès lors un tout autre homme : toujours tranquille et souriant, mais d'un sourire sinistre et d'une tranquillité effrayante ; encore doux et caressant avec les inférieurs, mais d'une douceur pleine de mépris et caressant avec des griffes; tel enfin que nous le voyons aujourd'hui, si ce n'est que l'âge et la maladie ont encore assombri les traits de cet être problématique, scélérat consommé, ou victime d'un étrange concours de funestes apparences. C'est à partir de ce cours d'athéisme et de crime , dont la tsarine a si bien profité pour son compte, et dont il échappa bientôt au vertueux baron de parler avec une complaisance admirative, qu'on le surnomma Phomme de neige ^ pour exprimer qu'il avait été se geler le cœur en Russie , ou qu'il était venu fondre dans l'opinion publique au soleil pluË clair et plus chaud
de son pays. La pâleur livide qui bientôt se répandit sur son visage, ses cheveux qui blanchirent de bonne heure, son attitude roide et le froid constant de ses mains gonflées ajoutèrent par des caractères physiques à Tà-propos de ce surnom.
« Mais il ne faut pas que j'anticipe sur les événements. La métamorphose du baron, qui ne futpeutêtre que la lassitude de lutter contre d'injustes soupçons, ne devint frappante qu'après la mort ou la disparition de tous ceux qui pouvaient le gêner. On croit qu'un des premiers traits de son perfectionnement dans la voie dé la ruse fut de faire répandre en Suède le bruit d'une maladie mortelle, qui n'avait, dit-on, rien de fondé; et quand on s'est demandé plus tard pourquoi il avait eu cette fantaisie de se donner pour mourant à Pétersbourg, ses ennemis n'ont pu trouver d'autre explication que celle-ci : il voulait ôter toute crainte de lui à la baronne Hilda, afin qu'elle ne vint pas faire ses couches à Stockholm. Par malheur (.je fais toujours parler ici les ennemis d'Olatis), la baronne donna dans le piège ; elle passa Tété àWaldemora; et quand elle fut assez avancée dans sa grossesse pour que le voyage lui devînt impossible, car elle était devenue très-faible à la suite de tant de douleurs, le baron Olaûs parut tout à coup, bien vivant et actif, aux environs du château.
« Voilà, Christiafl, tout ce que je peux vous ra-
conter comme étant le résmné de l'opinion générale. Le reste n'est plus que de l'histoire secrète, et il nous faudra supposer ou deviner la vérité, en attendant les preuves, s'il en existe, et si on les trouve jamais.
« La baronne fut si épouvantée en apprenant la présence du baron chez le pasteur Mickelson^ qu'elle résolut de s'enfermer dans le vieux château, dont l'enceinte, alors fort étroite (on n'avait pas construit le nouveau gaard), pouvait être facilement gardée par un petit nombre de serviteurs fidèles. A la tète de ces serviteurs étaient l'intendant Adam Stenson, déjà vieilli au service du château, et une femme de confiance dont je n'ai pas retenu le nom.
« Que se passa-t-il à partir de ce moment? On dit que le baron corrompit tous les gardiens du StoUborg, même la femme de confiance et même l'incorruptible Stenson; mais je couperais ma main pour répondre de Sten, et la continuation des bons rapports entre ce digne homme et le baron est pour moi la preuve presque irrécusable de l'innocence de ce dernier. Ce qui transpira dans le public se compose de deux versions. La première, c'est que le baron aurait rendu sa belle-sœur tellement captive et malheureuse auStoUborg, qu'elle y aurait succombé k la misère et au chagrin. La seconde, c'est qu'elle y serait entrée folle, qu'elle s'y serait livrée à des emportements déplorables, et qu'elle y serait morte
dans des transports de rage et dUmpiété, maudissant le culte évangélique et proclamant le règne de Satan. « Dans tout cela, il n'y a qu'une chose certaine : c'est que l'état de grossesse avait été simulé, et que dix mois après la mort de son mari, et après ti*ois mois de langueur physique et d'insanité d'esprit passés au StoUborg, la baronne y est morte dans les derniers jours de l'année 1746, après avoir avoué et même déclaré formellement au pasteur Hickelson et au baron qu'elle n'avait pas été enceinte, et qu'elle avait voulu supposer un enfant, qui eût été un garçon, afin de garder la gestion des biens de son mari et de satisfaire sa haine contre le baron OlaUs. Il y a encore une version, que je répugne à rapporter, c'est que la baronne serait morte de faim dans ce donjon; mais Stenson a toujours repoussé cette accusation avec énergie. Quoi qu'il en soit, les derniers moments d'Hilda parurent enveloppés de ténèbres. Ses pai^nts n'étaient plus, et ceux de son mari, effrayés des bruits répandus sur ses opinions religieuses, ne vinrent pas à son secours et fermèrent les yeux. Ils avaient toujours préféré le souple CHaûs, qui flattait leurs préjugés, au fier Adelstan, qui les avait froissés. On dit que le roi entendit parler de cette histoire, et qu'il eût souhaité l'éclaircir; mais le sénat, où OlaOs avait des amis puissants, fit prier le roi de se mêler de ses affaires^ c'est-à-dire de ne se mêler de rien.
« Mon père était fort malade lorsque le baron Olaûs yint loi raconter à sa manière la mort de sa belle-sœur. Pour la première fois mon père manifesta un certain étonnement, un certain bl&me. Il reprocha à Olaûs de prêter le flanc aux soupçons ; il lui dit que s'il venait à être accusé, sa défense se* rait difficile. Le baron lui montra la double déclara^ tiou du ministre Mickelson, lequel, comme médecin et comme pasteur, attestait la fausseté de la grossesse et la mort de la baronne par suite d'une maladie très-bien exposée et très-bien soignée par lui, au dire de tous les médecins consultés depuis. En outre , il produisit une déclaration signée de la baronne, qui affirmait s'être fait illusion sur son état. Mon père examina rigoureusement cette pièce , la fit en outre examiner par des experts en écriture , et la trouva inattaquable. Je me souviens pourtant qu'il reprocha au baron de n'avoir pas fait venir au StoUborg dix médecins plutôt qu'un pour constater les faits à sa décharge. Cependant il ne soupçonna jamais le baron de crime ni d'imposture, et mourut dans cette opinion peu de temps après.
€ Il y eut des murmures contre le baron, qui commençait à se faire haïr; mais bientôt il se fit craindre ; et comme personne n'était directement intéressé à venger les victimes, aucune âme généreuse n'eut le courage de le braver. Quant à moi
qni l'eusse fait, quoique bien jeuue au barreau, et qui serais prêt à le faire aujourd'hui, si j'avais des soupçons arrêtés, j'étais naturellement sous l'influence de mon père , qui , dans sa conviction , ne trouvait d'autre reproche à adresser à Olaiis que celui d'imprudence envers lui-même. Puis la mort de mon pauvre père arriva dans ce même temps, et vous trouverez naturel que mon chagrin personnel, qui fut très-vif, m'ait détourné à cette époque de toute autre préoccupation.
« J'ai hérité de la clientèle du baron, et, je vous l'ai dit, malgré l'antipathie croissante que sa conduite politique et ses manières m'ont inspirée, je n'ai jamais pu, jusqu'à ce jour, acquérir la moindre preuve, ni même m'arrêter à la moindre apparence sérieuse des crimes dont il était accusé. Il s'est fait, dans l'esprit de ses vassaux, une réaction contre lui, à laquelle on pouvait bien s'attendre. N'ayant plus besoin de leurs sympathies, il a bientôt cessé de les ménager. Quant à ses domestiques, qui ont été tous renouvelés depuis sa prise de possession du domaine, et qui sont tous étrangers, il les paye de manière à s'assurer leur obéissance aveugle et leur discrétion absolue. Stenson est le seul de l'ancienne maison qu'il ait conservé, maintenu longtemps dans ses fonctions d'intendant, et enfin admis à la retraite, en raison de son grand âge, avec une pension honorable, toute sorte d'égards et même de
380 L*HOMH£ DE NEIGE.
petits soins* G*est ce qui a donné à penser que Stenson aurait été son complice; mais c'est justement ici, Christian, que la vérité m'apparait et que ma conscience se tranquillise : Stenson est un saint homme, un modèle de toutes les vertus chré* tiemies. »
L'HOMME DE Nl^TGE. 381
Christian avait attentivement écouté le discours de l'avocat.
« Il y a là pour moi bien du louche, dit-il après avoir réfléchi quelques instants. Je plains cette pauvre baronne Hilda, et de tous les personnages de ce drame, elle est celui qui m'intéresse le plus. Qui sait si, comme quelques-uns le prétendent, elle ne serait pas morte de faim dans cette horrible chambre ?
— Oh ! cela n'est point ! s'écria M. Goefle. On me
• l'avait tant dit que je m'en suis tourmenté l'esprit ; ' mais Stenson, qui ne l'eût certes pas soyffert, m'a donné sa parole d'honneur qu'il n'avait pas cessé de servir et de soigner la baronne, et qu'il avait assisté à ses derniers moments. Elle est bien morte d'étisie,en effet, mais son estomac se refusait à la nourriture, et le baron n'a rien épargné pour qu'on satisfit tous ses désirs.
— Oui, au fait ! reprit Christian ; si l'homme est
332 ynOMME DE NEIGE.
habile comme le dépeint votre récit, il n'aura pas voulu commettre un meurtre inutile. Il lui aura bien suffi de tuer cette pauvre femme par la peur ou par le chagrin. Cependant une autre version, monsieur Goefle, ma version à moi!..,
— Voyons.
— C'est qu'elle n'est peut-être pas morte.
— Voilà qui est impossible! Et pourtant.... on n'a jamais su où l'on avait mis son corps.
— Ah ! voyez-vous ?
— Le ministre refusa de l'ensevelir dans le cimetière de la paroisse. H n'y a point ici de cimetière catholique, et il parait qu'on l'a enterrée nuitamment dans le verger de Stenson*... ou ailleurs.
— Quoi! Stenson ne vous l'a jamais dit?
— Stenson ne veut pas qu'on l'interroge sur ce point. Le souvenir de la baronne lui est à la fois cher et terrible. Il l'a aimée sincèrement, il l'a servie avec zèle ; mais, quelles que fussent les croyances religieuses de cette dame, il ne s'explique pas à cet égard, et ^ quand on lui en parle, on l'effraye en même temps qu'on le navre.
— Port bien ; mais que dit-il du baron ?
— Rien.
— C'est peut-être beaucoup dire....
— Peut-être en effet ; mais enfin ce silence ne constitue pas une accusation de meurti'e.
— Alors n'en parlons plus, si vous êtes convaincu,
L'HOMME DE lïEIGE. 383
monsieur Goefle. Que nous importe après tout ? Ce qui est passé. est passé. Seulement vous disiez que la vue de ce spectre vous avait suggéré d'étr^toges doutes....
— Que voulez-vous? L'esprit. d'investigation hors de propos est une maladie.de ma profession, dont je me suis toujours assez bien défendu. Nous avons assez à faire de chercher à débrouiller la vérité dans les causes ardues qui nous sont confiées, sans aller nous casser la tète pour pénétrer dans celles qui ne nous regardent pas. C'est sans doute parce que je suis oisif depuis quelques jours que mon cerveau travaille malgré moi, et que j'ai été chercher dans les ténèbres du passé et de l'oubli la figure de cette baronne Hilda....
— D'autant plus, dit Christian, que ce qui vous est apparu n'est peut-être pas un songe, mais tout simplement quelque personnage réel dont le costumé s'est trouvé ressembler à celui de ce vieux portrait
— J'aimerais à le croire, mais les gens qui passent ' à travers les murs ne sont autres que les maussades habitants du pays des idées noires.
— Attendez, monsieur Goefle ; vous ne m'avez pas dit de quel côté a disparu ce fantôme, que vous n'aviez pas vu entrer.
— Pour le dire, il faudrait le savoir. Il m'a sem-* blé que c'était du côté où il m'était apparu.
— Sur l'escalier î
— Plutôt dessons.
— Alors par la porte secrète.
— Il y en a donc une î
— Vous ne le saviez pas î
— Non, en vérité.
— Eh bien ! venez la .voir. ».
Christian prit le flambeau et conduisit M. Goefle ; mais la porte secrète était fermée en dehors. Elle était si bien jointe à la boiserie qu'il était impossible de la distinguer des autres panneaux encadrés de moulures en relief, et si épaisse qu'elle rendait le même son mat que les autres parties du revêtement de chêne. En outre, elle était solidement assujettie par derrière au moyen des gros verrous que Christian avait trouvés et laissés ouverts la veille, et qui depuis avaient été tirés probablement par la même main qui avait cadenassé l'autre porte au bas de l'escalier dérobé. Christian fit part de ces circonstances à M. Goefle, qui dut le croire sur parole, car il n'y avait plus moyen d'aller s'en assurer.
c Croyez-moi, monsieur Goefle, dit Christian, ou une vieille servante de M. Stenson est venue là hier pour ranger la chambre, qu'elle ne savait pas envahie, ou la baronne Hilda est prisonnière quelque part ici, sous nos pieds, sur notre tête, que sais?je? dans cette chambre que l'on a murée, et qui a peut-êtfe une communication secrète avec celle-ci. A propos de la porte murée, vous ne m'avez pas dit
OÙ elle conduisait, ni pourquoi on Ta fait disparaître. Ceci me parait cependant une circonstance assez intéressante.
— C'est une circonstance très-vulgaire , et que St^son m'a expliquée. La pièce située au-dessus de celle-ci était, depuis très-longtemps, dans un état de délabrement complet. Lorsque la baronne Hilda vint se réfugier au StoUborg, elle fit condamner cette porte c[ui lui amenait du vent et du froid. Après sa mort, Stenson la fit rouvrir pour réparer les brèches de la bâtisse au second étage. Seulement, comme, pour rendre cette pièce habitable, il eût fallu dépenser plus qu'elle ne vaut, et qu'en raison de la prétendue chapelle catholique qui y avait été érigée, personne n'eût voulu habiter une chambre où le diable tenait cour plénière , Stenson , autant par mesure d'économie qu'alin de faire oublier toutes ces superstitions, mura solidement de ses propres mains, m'a-t-il dit, et avec la permission du baron, une communication désormais inutile.
— Pourtant, monsieur Goefle, vous avez vu le prétendu fantôme sortir de dessous cette carte de Suède qui masque la maçonnerie?
— Oh 1 pour cela, c'était bien un rêve ! Regardez-y, Christian, et si vous trouvez là une porte praticable, vous serez plus habile que moi. Croyez-vous donc que je n'aie pas été m'en assurer aussitôt que mon rêve se fut dissipé ? ^
— Certainement, dit Christian, qui avait monté l'escalier, soulevé la carte de Suède et frappé à plusieurs reprises sur la paroi qu'elle recouvrait, il n'y a rien là qu'un mur aussi épais que le reste, si j'en juge au son mat qu'il rend. Le raccord de^peinture rouge&tre est même fort bien fait et intact sur ces bords ; mais avez-vous remarqué, monsieur Goefle, comme ce revêtement de pl&tre est égratigné au milieu î
— Oui, et je me suis dit que c'était l'ouvrage de quelque rat.
— Ce rat travaille singulièrement ! Voyez donc avec quelle régularité il a tracé de petits roFnds sur la muraille ?
— C'est vrai ; mais qu'est-ce que cela prouve ? — Tout effet a une cause, et c'est cette cause que je
cherche. Ne m'avez-vous pas dit que parmi les bruits que tous entendiez il y avait celui d'un grattement ?
— Oui, un grincement comme celui d'un outil quelconque.
— Eh bien I savez-vous ce que c'est à mon idée? c'est le travail d'une main faible ou inhabile qui a cherché à percer le mur pour voir à travers.
— Elle s'est donc servie d'un clou ou d'un instrument encore plus inoffensif, car elle n'a pas entamé le plâtre à plus de deux lignes de profondeur.
— Pas même , et cependant elle l'a entamé en beaucoup d'endroits ave^ obstination.
— Ces marques auront été faites par Steiison pour fixer (juelque souvenir qu'il n^'aura pas voulu écrire* Voyons, vous qui savez déchiffrer tous les styles lapidaires?
— J'en sais assez pour vous dire que ceci n'est pas une inscription et n'appartient à aucune langpue connue. Je tiens à mon idée, c'est un essai de forage. Voyez : il y a partout un petit enfoncement fait à l'aide d'un instrument émoussé, et autour de ce petit creux éraillé sur les bords il y a un cercle blanch&tre assez net, comme si l'on eût travaillé avec une paire de ciseaux dont une branche cassée aurait appuyé faiblement, à la manière d'une tige de compas.
— Vous êtes ingénieux....
— Qh ! je suis ingénieux pour le moment , car voilà, sur la dernière marche de l'escalier, un peu de poussière blanche nouvellement détachée.
— Donc?
— Donc la personne dont je parlais , et qui sera tout ce que vous voudrez, illustre captive ou vieille servante trottant à toute heure , est venue ici cette nuit pour essayer , non pour la première fois , mais pour la vingtième au moins , de voir à travers ce mur.... Ou bien.... attendez, encore mieux ! Elle sait qu'il y a là un secret, un moyen invisible d'ouvrir une porte invisible, et elle cherche, elle tâtonne, elle creuse, elle travaille enfin; et si nous l'observons cette nuit, nous aurons le mot de l'énigme.
— Parbleu, voilà une idée ! et je raccepte d'autant mieux qu'elle me délivre l'esprit d'un grand trouble. Je ne serais donc pas visionnaire, j'aurais vu et entendu un être réel ! J'aime mieux cela, bien que je sois un peu honteux maintenant d'en avoir douté. N'importe, Christian, je veux en avoir le cœur net. Je ne crois pas à l'existence d'une prisonnière, puisqu'il faudrait supposer une prison et un geôlier. Or celle chambre était ouverte de deux côtés quand vous y êtes entré par ici et sorti par làdessous, et quant au geôlier, ce ne pourrait être que l'honnête et dévoué Stenson*
— La baronne a pourtant subi ici une captivité plus ou moins dure, et l'honnête Stenson y était....
— L'état de captivité n'a pas été prouvé, et s'il a eu lieu, Stenson n'était probablement pas le maître au StoUborg. A présent qu'il y est seul, car je présume que vous ne comptez pas Ulphilas pour quelqu'un....
— Vous direz ce que vous voudrez, monsieur Goefle, il y a là un mystère, et, quel qu'il soit, sérieux ou puéril, je veux le découvrir; mais, grand Dieu! à quoi pensé-je? L'heure marche, Puffo ne revient pas, et je m'amuse à bâtir un roman, quand je devrais songer à celui que j'ai à représenter ! J'en étais bien sûr, monsieur Goefle, qu'en me faisant manger, vous me feriez causer et oublier mon travail !
— Allons, allons, faites vos apprêts, mon garçon; je vous ai promis de vous aider.
— Vous ne pouvez m'aider, monsieur Goefle, il me faut mon compère ; je cours le chercher.
— Eh bien ! allez. Pendant ce temps, j'irai voir Stenson, que je n*ai pas encore eu le loisir de saluer, et qui probablement ne me sait pas ici. Il n'y vient jamais....
— Ah! pardon, monsieur Goefle, il y vient, il y est venu tout à l'heure. Je l'ai vu pendant que vous étiez sorti,... et même, tenez, j'oubliais de vous raconter la chose, il m'a pris pour le diable ou pour un revenant, car il a eu une peur afifreuse, et il s'est sauvé en trébuchant et en battant la campagne.
— Bah l vraiment ! il est poltron à ce point ? Mais je n'ai pas lé droit de me moquer de lui, moi qui ai cru voir la ds^me grise ! Il est cependant impossible qu'il vous ait pris pour elle ?
— Je ne sais pour qui il m'a pris, peut-être pour l'ombre du comte Adelstan?...
— Eh ! eh ! c'est possible ; voilà son portrait en face de celui de sa femme, et c'est assez votre taille et votre tournure. Pourtant,... dans le costume que vous avez maintenant....
— Je ne l'avais pas encore, j'étais dans votre habitnoir.
— Eh! que faites-vous à présent? Vous vous masquez l ,
390 L'HOBfME DE NEIGE.
— Non ; je mets mon masque sur ma tète, dans le cas où je serais forcé d'aller chercher mon valet jusqu'au chftteau neuf.
— Voyons-le donc, votre masque. Ce doit être fort gênant 7
-— Nullement ; c'est un masque de mon invention, léger et souple, tout en soie, et se chaussant sur la tète comme un bonnet dont je relève ou abaisse à volonté la visière. Quand il est levé et que mon chapeau le cache^ il dissimule au moins mes cheveux, qui sont trop touffus pour ne pas attirer l'attention. Quand il est baissé, ce qui dehors, dans ce climat, est fort agréable, il ne risque jamais de tomber, et je n'ai pas l'embarras de nouer et dénouer sans cesse un ruban qui se casse ou s'embrouille. Voyez si ce n'est pas une heureuse inr vention !
— Excellente ! Mais la voix , vous pouvez faire qu'on ne la reconnaisse pas ?
— Oh ! cela, c'est mon talent et mon état ; vous le savez bien, puisque vous avez assisté à une de mes pasquinades.
— C'est vrai, j'aurais juré que vous étiez douze dans la baraque. Ah çà ! je veux vous entendre ce soir. J*irai me mettre dans le public; mais je ne veux pas savoir la pièce d'avance. A revoir, mon garçon ! Je vais tâcher d'arracher au vieux Sten quelque éclairci^ement sur la cause de mon appa-
rition. Maïs qu'est-ce que cette branche de cyprès que i^ons accrochez au cadre de la dame grise ?
— C'est encore quelque chose que j'oubliais de TOUS dire : c'est M. Stenson qui apportait cela ici. Je ne sais ce qu'il voulait en faire, il Ta jetée à mes pieds, et que ce fût son intention ou non, j'en veux faire hommage, moi, à celte pauvre baronne Hilda.
— N'en doutez pas, Christian, c'était aussi l'intention du bon vieillard. C'est demain ou aujourd'hui.... Attendez donc, j'ai la mémoire des dates.... Mon Dieu, c'est précisément aujourd'hui l'anniversaire de la mort de la baronne ! Voilà ce qui m'explique comment Sten s'est décidé à venir ici pour y faire quelque prière.
— Alors, dit Christian en détachant la petite bande de parchemin qui s'enroulait autour de la branche et que M. Goefle prenait pour unr ruban, tâchez de vous expliquer les versets de là Bible écrits là-dessus. Moi, le temps me presse, je sors le premier.
— Attendez ! dit M. Goefle, qui avait mis ses lunettes pour lire la bande de parchemin; si vous allez jusqu'au château neuf, et que vous y trouviez M. Nils, lequel n'a pas reparu ici pour mon goûter, faites-moi le plaisir de le prendre par une oreille et de me le ramener. Voulez- votis ? »
Christian promit de le ramener mort du vif, mais il n'alla pas bien loin pour retrouver son valet et
392 L»HOMMB DE NEIGE.
celui de M. Goefle. En pénétrant dans l'écurie, où ridée lui vint de regarder avant de sortir du préau, il trouva Puffo et Nils ronflant côte à côte, et aussi complètement ivres Tun que l'autre. Ulphilas;» qui portait mieux le vin, allait et venait dans les cours, assez content de n'être pas seul à l'entrée de la nuit, et donnant de temps en temps un coup d'œil fraternel à ses deux camarades de bombance. Christian comprit vite la situation. Nils, qui entendait le suédois et le dalécarlien , avait dû servir d'interprète entre les deux ivrognes ; leur amitié naissante s'était cimentée dans la cave. Le pauvre petit laquais n'avait pas eu besoin d'une longue épreuve pour perdre le souvenir de son maître, si tant est que ce souvenir l'eût beaucoup tourmenté jusqu'au moment où, chaudement étendu dans la mousse sèche qui sert de litière dans le pays , les joues animées et le nez en feu , il avait oublié , aussi bien que Puffo, tous les soucis de ce bas monde.
« Allons, dit M. Goefle à Christian, qu'il rencontra dans la cour et qui lui montra ce touchant spectacle, du moment que le drôle n'est pas malade, j'aime autant être débarrassé de mon service auprès de lui.
— Mais moi, monsieur Goefle , reprit Christian fort soucieux , je ne puis me passer de cet anûnal de Puffo. Je l'ai secoué en vain: c'est un mort, et, je le connais, il en a pour dix ou douze heures!
— Bah! bah! répondit M. Goefle, évidemment préoccupé, allez donc choisir voire pièce, et ne vous tourmentez pas; un garçon d'esprit comme vous n'est jamais embarrassé. »
Et, laissant Christian se tirer d'affaire comme il pourrait, il marcha , de son petit pas bref et direct, jusqu'au pavillon du gaard, habité par Slenson. Évidemment les trois versets de la Bible lui trottalent par la tète.
Ce pavillon avait un rez-de-chaussée, sorte d'antichambre, où Ulphilas, pour n'être pas seul, dormait plus volontiers que dans son logement particulier, sous prétexte d'être à portée de servir son oîicle, dont le grand âge réclamait sa surveillance. Ulf venait de rentrer dans cette pièce; il s'était jeté sur son lit et ronflait déjà. M. Goefle allait monter au premier, lorsque le bruit d'une discussion l'arrêta. Deux voix distinctes dialoguaient d'une façon très-animée en italien. L'une de ces voix avait le diapason élevé des gens qui ne s'entendent pas bien euxmêmes; c'était celle de Stenson. Elle s'exprimait en italien avec assez de facilité, bien qu'avec un accent détestable et des fautes nombreuses. L'autre voix , accentuée et parlant l'italien pur dans un registre clair et avec une prononciation très-vibrante , paraissait se faire entendre en dépit de la surdité du vieillard. M. Goefle s'étonna que le vieux Stenson entendit l'italien et pût s'exprimer, tant bien que
mal, dans une langue qu'il ne le soupçonnait pas d'avoir jamais pratiquée. La conversation avait lieu dans le cabinet de travail de Sten, attenant à sa chambre. La porte de l'escalier était fermée; mais, en montant quelques marches, M. Goefle entendit un fragment de dialogue qui pourrait se résumer et se traduire ainsi :
c Non, disait Stenson, vous vous trompez. Le baron n'a aucun intérêt à faire cette découverte.
— C'est possible, monsieur l'intendant, répondait l'inconnu ; mais il ne me coûte rien de m'en assurer.
— Alors c'est au plus offrant, n'est-ce pas , que vous vendrez le secret ?
— Peut-être. Que m'offrez- vous?
— Rien I Je suis pauvre, parce que j'ai toujours été honnête et désintéressé ; rien de ce qui est ici ne m'appartient. Je n'ai que ma vie, prenez-la, si bon vous semble. »
A cette parole, qui semblait mettre le vieux Sten à la merci de quelque bandit, M. Goefle monta deux marches d'une seule enjambée pour aller à son secours ; mais, la voix italienne reprit avec le plus grand calme : < Que voulez-vous que j*en fasse, monsieur Stenson? Voyons, rassurez-vous, vous pouvez sortir de ce mauvais pas en cherchant vos vieux écus dans la vieille cachette qu'ont toutes les vieilles gens. Vous trouviez bien moyen de payer Hanassé pour vous assurer de sa discrétion.
— Manassé était honnête. Ce traitement...
— N'était pas pour lui, je le présume ; mais il eu jugeait autrement, car il Fa toujours gardé pour lui seul.
— Vous le calomniez !
— Quoi qu'il en soit, Hanassé est mort, et Vautre. . . .
— L'autre est mort aussi, je le sais.
— Vous le savez? D'où le savez-TOUS?
— Je n'ai pas àm'expliquer là-dessus. Il n'est plus, j'en ai la certitude, et vous pouvez dire au baron tout ce que vous voudrez. Je ne vous crains pas. Adieu ; je n'ai pas longtemps à vivre, laissezmoi penser à mon salut, c'est désormais la seule chose qui me préoccupe. Adieu ; laissez ^moi, vous dis-je, je n'ai pas d'argent.
— C'est votre dernier motî... Vous savez que dans une heure je serai au service du baron ?
— Peu m'importe.
— Vous pensez bien que je ne suis pas venu de si loin pour me payer de vos réponses.
— Faites ce que vous voudrez. »
M. Goefle entendit ouvrir la porte, et il se présenta résolument au devant de la personne qui sortait. U se trouva en face d'un homme d'une trentaine d'années et d'une assez belle figure, mais d'une pileur sinistre. L'avocat et l'inconnu se regardèrent dans les yeux en passant tout près l'un de l'autre dans l'étroit escalier. Le coup d'oeil fraqp, sévère et
scrutateur de l'avocat rencontra Toeillade oblique et méfiante de l'inconnu, qui le salua respectueusement et descendit jusqu'à la dernière marche, tandis que M. Goefle gagna le palier de l'escalier; mais quand tous deux en furent là, ils se retournèrent .pour se regarder encore, et l'avocat trouva quelque chose de diabolique dans cette figure blême éclairée par une petite lampe suspendue devant l'entrée intérieure du vestibule. M. Goefle entra chez Stenson et le trouva assis, la tête dans ses mains, immobile comme une statue. Il fut forcé de lui toucher le bras pour que le vieillard s'aperçût de sa présence. Celuici était si absorbé dans ses pensées qu'il le regarda d'un air hébété et eut besoin de quelques instants pour le reconnaître et pour rassembler ses idées. Enfin il parut revenir à lui-même en faisant un grand effort de volonté, et, se levant, il salua M. Goefle avec sa politesse accoutumée, lui demanda 4e ses nouvelles et lui offrit son propre fauteuil, dont l'avocat refusa de le déposséder. En serrant sa main, M. Goefle le trouva tiède et humide de sueur ou de larmes, et se sentit ému. Il avait beaucoup d'estime et d'affection pour Sten, et il était habitué à lui témoigner le respect qu'il devait à son âge et à son caractère. Il voyait bien que le vieillard subissait une crise terrible, et qu'il la supportait avec dignité; mais quel était donc ce secret qu'un inconnu à la figure^uspecte et au langage cynique semblait
tenir suspendu comme une épée de Damoclès audessus de sa tête?...
Cependant Stcnson avait repris son air grave, un * peu froid et cérémonieux. Il n'avait jamais été expansif avec personne. Soit fierté, soit timidité, il 'était aussi réservé avec les gens qu'il connaissait depuis trente ans qu'avec ceux qu'il voyait pour la première fois, et son habitude de répondre par monosyllabes aux questions les plus sérieuses comme aux plus insignifiantes avait rendu très-surprenantes pour M. Goefle les quelques phrases suivies qu'il venait de lui entendre dire à l'inconnu.
« Je ne vous savais pas arrivé à Waldemora, monsieur l'avocat , dit-il ; vous venez pour le procès ?
— Pour le procès du baron avec son voisin de l'Elfdalen, qui réclame peut-être avec raison : j'ai conseillé au baron de ne pas plaider. M'entendezvous, monsieur Stenson ?
— Oui, monsieur, fort bien. »
Gomme le vieillard, par politesse excessive, avait coutume de répondre toujours ainsi, qu'il eût entendu ou non, M. Goefle, qui tenait à causer avec lui, s'approcha de son oreille et s'étudia à bien articuler chaque syllabe ; mais il vit bientôt que ce soin était moins nécessaire qu'il ne l'avait été les années précédentes. Loin que la surdité de Stenson eût
augmenté, clic semblait diminuée de beaucoup, r "23
M. Goefle lui en fit compliment. Stenson secoua la tête et dit :
« C'est par moments; c'est très-inégal. Aujourd'hui j'entends tout.
— N'est-ce pas quand vous avez éprouvé quelque émotion vive? reprit M. Goefle. »
Stenson regarda l'avocat avec surprise, et, après un moùient d'hésitation, il fit cette réponse qui n'en était pas une :
« 3e siiis nerveux, très-nerveux!
— Puis-je vous demander, reprît M. Goefle, quel est l'homme que je viens de rencontrer sortant d'ici?
— Je né ïe connais pas.
— Vous ne lui avez pas demandé son nom?
— C'est un Italien.
— Je vous demande son nom.
— Il dit s'appeler Gîulio.
— Il va entrer au service du baron ?
— C'est possible.
— Il a une mauvaise figure....
— Vous trouvez?
— Au reste, ce ne sera pas la seule autour du baron.... »
Stenson s'abstint de toute adhésion, et sa figure resta impassible. Il n'était pas aisé d'entamer une conversation délicate et intime avec un homme dont l'attitude cérémonieuse semblait toujours, dire :
« Parîez-ïhoi de ce qui vous intéresse et non de ce qui me concerne. » Cependant M. Goefle était poussé par le démon de la curiosité, et il ne se laissa pas rebuter.
« Cet Italien vous parlait sur un ton peu poli, dit-il brusquement.
— Croyez- vous? reprit le vieillard d'un air d'indifférence.
— J'ai entendu cela en montant Vo'tre escalier. » La figure 'de Sten trahit une certaine émotion,
mais il hé l'elcprimâ par aucune question inquiète sûr ce que M. Goéfle avàîl pu entendre.
« Il vous menaçait? ajouta celui-ci.
— De quoi? dit Stenson, haussant les épaules. Je suis si vieux....
— Il vous ménaçâiï de révéler au baron ce que vous avez tant d'intéi*êt à tenir caché. »
Sfehsoù demeura calme comme s'il n*eût pas entendu. M. 'Goefle insista encore.
« Quel est donc ce Mânassé qui est mort? »
Môme silence de Stenson, dont les yeux impénétrables, attachés srùr M. Goefle, semblaient loi dire : « Si vous le savei, pourquoi le démandez- vous? »
« Et Vautre? reprit l'avocat; de quel autre vous parlait-il ?
— Vous écoutiez, monsieur Goefle? demanda à son tour le vieillard d'un ton d'extrême déférence, où le blâme se faisait pourtant clairentent sentir.
L'avocat fut intimidé ; mais sa bonne intention le rassura.
c Trouvez-Tous surprenant, monsieur Stenson, dit- il, que, frappé de l'accent de menace d'une voix inconnue, je me sois approché avec la volonté de vous secourir au besoin? »
Stenson tendit à M. Goefle sa vieille main ridée, redevenue froide.
« Je vous remercie, dit-il. »
Puis il remua quelques instants les lèvres, comme un homme peu habitué à parler, qui veut s'épancher; mais il tarda tant que M. Goefle lui dit pour l'encourager :
• « Cher monsieur Stenson, vous avez un secret qui vous pèse, et vous vous trouvez par suite sous le coup de quelque danger sérieux. »
Stenson soupira et répondit laconiquement :
« Je suis un honnête homme, monsieur Goefle !
— Et pourtant, reprit celui-ci vivement, votre conscience pieusement timorée vous reproche quelque chose !
— Quelque chose? dit Stenson avec un ton d'autorité douce, comme s'il eût dit : - J'attends que vous me le disiez. »
— Vous avez du moins à craindre, reprit l'avocat, quelque vengeance du baron?
— Non, répondit Stenson avec une force subite; je sais ce que m'a dit le médecin.
— Le médecin Ta-t-il condamné? Est-il si avancé dans son mal? Je l'ai vu ce matin : il semble en avoir encore pom* longtemps.
— Pour des mois, reprit Slenson, et moi, j'en ai encore pour des années. J'ai consulté hier.... Je consulte tous les ans....
— Alors.... vous attendez sa mort pour révéler quelque chose de grave?... Vous savez cependant qu'on le dit capable de faire mourir les gens qu'il redoute : qu'en pensez- vous? »
Les traits de Stenson exprimèrent la surprise; mais il sembla cette fois à M. Goefle que c'était une surprise de commande et de pure convenance, car une secrète anxiété succéda visiblement. Stenson
était habile à se contenir, sinon à dissimuler.
« Stenson, lui dit l'avocat avec l'énergie de la sincérité et en lui prenant les deux mains, je vous le répète : un secret vous pèse. Ouvrez-moi votre cœur comme à un ami, et comptez sur moi, s'il y a une injustice à réparer. »
Stenson. hésita quelques instants; puis, ouvrant avec agitation un tiroir de son bureau, dont il prit la clef dans sa poche, il montra à M. Goefle une petite boîte cachetée en disant : « Votre parole d'honneur!
— Je vous la donne.
— Sur la sainte Bible?
— Sur la sainte Bible!... Eh bien?
— Çh bien!... si je meurs avant fet..., ouvrez, lisez et agissez.... quarià je ^erai mort! )>
M. Goefle jeta les yeux sur la boite; il j vit sou nooi et son adressç.
« Yous aviez pensé à moi pour ce dépôt? dit-il. Je vous en sais gré, mon ami ; mais si votre vie est menacée, pourquoi tarder à tout dire? Voypps, cher monsieur Slenson, je commence à oiivrir les yeui^. . . . Le baron.... »
Stenson fit signe qu'il ne répond^ff\U pas. Goefle poursuivit quand même :
« Il a fait mourir de faim sa belle-sœur I
— Non I s'écria Stenson avec l'accent de la vérité ; non, non, cela n'est pas!
— Mais lorsqu'elle signa certaine déclaration relativement à sa grossesse, elle subissait une contrainte ?
— Elle signa libreii[ient et volontairement. . . . J'étais là, j'ai signé aussi.
— Ou'a-t-on fait de son corps? L'a-t-pn jeté aux chiens?
— Oh! mon Dieu ! n'étais-je pas là? lia été enseveli religieusenaent.
— Par vous?
— Pe mes propres mains!... Mais vous êtes curieux ! rendez-moi la boîte !
— Vous doutez donc de mon serment?
— Non, reprit le vieillard, gardez-la et ne m'interrogez plus.... »
Il serra çpcore la main de M. Goefle, se rapprocha du feu, et retomba, en réalité ou à dessein, dans une surdité absolue. M. Goefle, pour le distraire, et dans l'espoir de le ramener un peu plus tard à des velléités d'épanchement, essaya de lui parler du procès principal dont le baron l'avait entretenu ^e matin. Cette fois il fut forcé d'écrire ses questions, auxquelles le vieillard répondit avec sa lucidité ordinaire. Selon lui, les richesses minérales de la montagne en litige appartenaient à un voisin, le comte de Roseinstein. Il en donna de bonnes raisons, et, fouillant daps $es carions, rangés et étiquetés avec le plus granci soin, il en fournit des preuves. M. Goefle
observa que c'était son propre sentiment, et qu'il •
allait être forcé de se brouiller avec le baron, si celui-ci persistait à lui confier une mauvaise cause. Il ajouta encore quelques réflexions sur le méchant caractère présumé de son client; mais comme Sienson ne paraissait pas entendre, et qu'une conversation écrite ne permet guère les surprises, M. Goefle dut renoncer à l'interroger davantage.
En retournant à la chambre de l'ourse, M. Goefle^ se demanda s'il devait confier à Christian la situation dans laquelle il se trouvait à l'égard de Stenson, et, réflexion faite, il se regarda comme engagé au silence. L'avocat d'ailleurs était peu porté à l'expansion dans ce moment-là. Il était agité de mille pensées bizarres, de mille suppositions contradictoires.
Son cerveau travaillait comme si une cause ardue et pleine de problèmes eût été confiée à sa sagacité. C'était cependant tout le contraire : Stenson lui interdisait même la curiosité. Cela était bien inutile, et M. "Goefle n'était pas le maître d'imposer silence à ses tumultueuses hypothèses. Il trouva Christian dans une situation qui rendait son silence bien facile. Christian, loin de songer à l'interroger, avait oublié le sujet de leur précédent entretien, et ne se préoccupait que de sa pièce. C'était d'ailleurs avec un grand découragement, et quand l'avocat lui demanda s'il avait trouvé le moyen de se passer de son valet, il lui répondit qu'il cherchait en vain ce moyen depuis xme heure. A la rigueur, Christian pouvait s'en passer , mais en risquant beaucoup d'accidents et de lacunes fâcheuses dans sa mise en scène. Il voyait là xme si grande fatigue , une si grosse dépense d'esprit et de volonté , qu'il aimait mieux y renoncer.
« Vrai ! dit-il à M. Goefle, qui essayait de le stimuler, je vous jure, en style de bateleur, que le jeu ne vaudrait pas la chandelle, en d'autres termes que je m'épuiserais sans profit pour ma gloire, et que je volerais l'argent du baron. Allons, voilà une affaire manquée; n'y. songeons plus. Savez-vous ce qu'il me reste à faire, monsieur Goefle? C'est de renoncer à briller dans ce pays, c'est de remballer tout cela, de partir sans tambour ni trompette pour quelque ville
OÙ je me mettrai en quête d'un autre valet pouvant me servir de compère , et assez pieux pour tenir le serment, que j'exigerai de lui , de ne jamais boire que de l'eau, le vin coulât-il par torrents dans les montagnes de la Suède !
— Diable! diable! dit M. Goefle, vivement contrarié de ridée de perdre son compagnon de cham- bre.... Si je croyais pouvoir faire agir un peu ces bonshommes;... mais, bah! je ne saurai jamais.
— Rien n'est pourtant plus facile. Essayez : l'index dans la tête, le pouce dans un bras, le doigt du milieu dans l'autre bras.... Mais vous y êtes, c'est cela ! Voyons, saluez, levez les mains au ciel!
— Ce n'est rien, cela; mais mettre le geste d'accord avec la parole! et puis que dire? Je ne sais improviser que le monologue, moi !
— C'est déjà beaucoup. Tenez, plaidez une cause, élevez ce bras, oubliez que vous êtes monsieur Goefle, ayez l'œil sur la figurine que vous faites mouvoir. Parlez, et tout naturellement les gestes que feraient vos bras et toute l'attitude de votre personne vont se reproduire au bout de vos doigts. Il ne s'agit que de se pénétrer de la réalité du burattinoj et de transporter votre individualité de vous à lui.
— Diantre ! cela vous est facile à dire ; mais quand on n'a pas l'habitude.... Voyons donc un peu. Je suppose que je plaide.... Que plaiderais-je bien?
— Plaidez pour un baron accusé d'avoir fait assassiner son frère I
— Pour? J'aimerais mieux plaider contre?
— Si vous plaidez contre , vous serez pathétique ; si vous plaidez pour, vous pourrez être comique.
— Soit, dit M. Goefle en allongeant le bras qui tenait la figurine et en gesticulant. Je plaide, écoutez. « Que pouvez-vous alléguer contre mon client, 6 vous qui reprochez une action aussi simple, aussi naturelle que celle d'avoir supprimé un membre gênant de sa famille? Depuis quand un homme qui aime l'argent et la dépense est-il astreint à respecter cette vulgaire considération que vous appelez le droit de vivre? Le droit de vivre! mais nous le réclamons pour nous-mêmes , et qui dit le droit de vivre, dit le droit de vivre à sa guise. Or donc, si nous ne pouvons vivre sans une fortune considérable et sans les privilèges de la grandeur, si, faute de luxe, de cjiâleaux, de crédit et de pouvoir, n/)us sommes condamnés à périr de honte et de dépit, à crever d'ennui, comme on dit en langue vulgaire, nous avons, nous revendiquons , nous prenons le droit de nous débarrasser de tout ce qui fait obstacle à l'épanouissement, à l'extension, au rayonnement de notre vie morale et physique! Nous avons pour nous.... »
— Plus haut! dit Christian, qui écoutait en riant le satirique plaidoyer de l'avocat.
« —Nous avons pour nous, reprit M. Goefle élevant la voix, la tradition de l'ancien monde, depuis Gain jusqu'au grand roi Birger-Iarl , qui fit mourir de faim ses deux frères dans le château de Nikœping. Oui, messieurs, nous ayons la vieille coutume du Nord et le glorieux exemple de la cour de Russie dans ces derpiefs temps. Qui de vous oserait opposer la petite morale aux grandes considérations de la raison d'État? La raison d'État, messieurs; savez-vous ce que c'est que la raison d'État? »
— Plus haut! reprit Christian ; plus haut, monsieur Goefle !
— « La raison d'État, cria M. Goefle en fausset, car sa voix ne se prêtait pas à un diapason très-élevé ; la rai$on d'État; c'est à nos yeux.... »
— Plus haut !
— Que le diable vous emporte!... je m'y casserai le pharynx! Merci, j'en ai assez, s'il faut hurler de la sorte.
— Eh non ! monsieur Goefle ! je ne vous dis pas de parler plus haut; depuis une heure, je vous élève le bras, et vous ne voulez pas comprendre que , si vous tenez ainsi la marionnette au niveau de votre poitrine, personne ne «la verra, et que vous jouerez pour vous seul! Regardez-moi : il faut que votre mpLin dépasse votre tête. Allons, à nous deux , un dialogue! Je suis l'avocat de la partie adverse, et je vous interromps, en proie à une indignation qui ne
se contient plus. « Je ne puis en écouter davantage, et puisque les juges endormis sur leurs sièges supportent un pareil abus de la parole humaine, en dépit de l'éloquence spécieuse de mon illustre et redoutable adYersaire,je....» Interrompez-moi donc, monsieur Goefle! il faut toujours interrompre!
« — Avocat, s'écria M. Goefle , vçus n'avez pas la parole. * Je fais le juge.
— Très-bien! mais alors changez de voix.
— Je ne saurais....
— Si fait ! Vous avez une main libre, pincez-vous le nez.
— Fort bien, dit M. Goefle en nasillant..,. « Avocat de la partie adverse, vous parlerez à votre tour..., »
— Bravo! « Je veux parler tout de suite! je veux confondre les odieux sophismes de mon adversaire!... •
— « Odieux sophismes! »
— Très-bien, oh ! très-bien ; le ton courroucé !... Je réplique : « Orateur sans principes,je te traduirai au ban de Topinion publique!... » Donnez-moi un soufflet, monsieur Goefle.
— Comment ! Que je vous donne un soufflet ?
— Eh oui ! sur la joue de mon avocat, et que cela fasse du bruit surtout ; le public rit toujours à ce bruit-là. Tenez bien vos doigts, je vais vous arracher votre bonnet. Voyons, colletons-nous. Bravo ! faites sortir la marionnette de mes doigts avec les vft-
très, et lancez-la dans le public. Les enfants courent après, la ramassent, la regardent avec adnairation, et la relancent dans le théâtre. Prenez garde de la recevoir sur la tête! On rit à se tenir les côtes dans le public. Dieu sait pourquoi, mais c'est "toujours ainsi. Les injures et les coups sont un spectacle délicieux pour la foule; pendant cette hilarité, votre personnage quitte la scène d'un air triomphant.
— Et nous respirons un peu , à la bonne heure! J'en ai besoin, je suis égosillé !
— Respirer! oh! que non pas! Yoperante né se repose jamais. Il faut nous hâter de prendre d'autres personnages pour la scène suivante , et, afin que le public ne se refroidisse pas devant le théâtre vide, il faut parler toujours, comme si les anciens acteurs se disputaient encore dans la coulisse, ou comme si les nouveaux approchaient en devisant sur ce qui vient de se passer.
— Peste! mais c'est un métier de cheval que nous faisons là!
— Je ne vous dis pas le contraire; mais les nerfs s'excitent, et l'on va de mieux en mieux. Voyons , monsieur Goefle , à une autre scène ! Faisons comparaître....
— Mais j'en ai assez, moi! Croyez- vous donc que je veuille montrer les marionnettes?
— J'ai cru que vous vouliez m'aider à les montrer ce soir!
— Moi! qqe je me donne en spectacle!
— Qui saura que c'est vous ? On dresse le théâtre devant une porte donnant dans une pièce ou personne ne pénètre. Une tapisserie vous isole du public. Au l)esoin , on se masque , si l'on risque d'être rencontré dans les corridors en entrant et en sortant.
— C'est vrai, personne ne vous voit, personne ne sait que vous êtes là; mais ma voix, ma prononciation !... Tout le monde dira dès m^s premiers mots : « Bon, c'est monsieur Goefle ! » Eh ^)ien ! cela fera un joli effet! Un Jionjme de mon âge, exerçant une profession grave! C'est impossible, np songeons point à cela.
— C'est dommage, vous alliez bien !
— Vous trouvez ?
— Mais certainement, vous m'auriez fait avoir un grand succès !
— Mais ma diable de voix que tout le monde connaît....
— Il y a mille manières de changer son organe. En un quart d'heure, je vous en indiquerais trois ou quatre, et c'est plus qu'il n'en faudrait pour ce soir.
— Essayons. Si j'étais sûr que personne ne se doutât de ma folie ! Ah ! voici un instrument dont je comprends l'usage, c'est un pincè-nez.... Et ceci est pour mettre dans la bouche, soit sur la langue, soit en dessous.
— Non, non, dit Christian, ce sont là des procédés grossiers à l'usage de Puffo. Vous êtes trop intelligent pour en avoir besoin. Écoutez-moi et imitez-moi.
— Au. fait, dit M. Goefle après quelques essais promptement réussis, ce n*est pas bien malin! J'ai joué la comédie de société dans mon jeune temps pas plus mal qu'un autre , et je savais bien comment il faut faire te vieillard éd^nté, le fat qui biaise, le pédant qui se lèche les lèvres à chaque parole. Allons, allons , pourvu que vous ne nie fassiez pas trop parler et fatiguer le gosier, je me charge bien de vous donner la réplique pour trois ou quatre scènes. Il s'agit de répéter la pièce. Qu'est-ce que c'est? Où est-elle? Quel est le titre?
' — Attendez, attendez, monsieur Goefle : j'ai une quantité de canevas qu'il vous suffirait de lire une fois, vu que celui que l'on représente, écrit en gros caractères et résumé en peu de mots, est toujours attaché devant nous sur. la face interne du théâtre; mais ce que je voudrais pour jouer avec vous, c'est que la pièce vous fût agréable en se prêtant à votre fantaisie d'improvisation, et pour cela, si vous m'en croyez, nous allons la faire nous-mêmes, à nous deux, et tout de suite.
— C'est une idée cela, une excellente idée! dit M. Goefle. Vile, asseyons-nous ici ; faites de la place sur petle tét)le. Quel sera le sujet ?
— Celui que vous voudrez.
— Votre propre histoire, Christian, ou du moins quelques parties de votre histoire, telle que vous me l'avez racontée.
— Non, monsieur Goefle, mon histoire n'est pas gaie, et ne m'inspirerait rien de divertissant. Il n'y a rien de . romanesque dans ma vie que ce que précisément j'en ignore, et c'est sur cette partie-là que j'ai souvent brodé les aventures de mon Stentarello. Vous savez que le. Stentarello est un personnage qui se plie à tous les caractères et à toutes les situations. Eh bien 1 une de mes fantaisies est de lui attribuer une naissance mystérieuse comme la mienne, dont il raconte souvent, au début de mes pièces, les circonstances particulières, l'histoire, vraie ou feinte, que Sofia Goffredi tenait du petit Juif. Je m'amuse à cela quelquefois, avec l'idée que je surprendrai dans mon public un mot, un cri qui me fera retrouver ma mère. Que voulez-vous? c'est une fantaisie à moi ; mais parlons de Stentarello : c'est un type comique, tantôt jeune, tantôt vieux, selon que je lui cloue sur la lête une perruque blonde ou blanche. Or, pour être risible il faut qu'il ait des ridicules. Dans la donnée dont je vous parle et que je vous propose, il va cherchant à découvrir les auteurs de ses jours, avec la prétention d'être au moins le bâtard d'un souverain. Il s'agit donc de le promener à travers des aventures absurdes, où il
fait des bévues extravagantes, jusqu'à ce qu'enfin il découvre qu'il est le fils d'un rustre et s'estime encore bien heureux, après toutes ses disgrâces, de trouver chez son père l'asile et la nourriture.
— Très-bien, dit M. Goefle ; nous le ferons gourmand et fils d'un rôtisseur ou d'un pâtissier.
— A merveille I vous y êtes. Commençons.
— Écrivez, si vous êtes lisible ; moi, je ne le suis guère. Je trouve l'écriture trop lente pour rendre la parole, et je griffonne comme un chat. Diable! quelle belle écriture vous avez!... Mais que faitesvous là ?
— J'écris d'abord les noms de hos personnages.
— Je le vois bien ; mais vous mettez au premier acte : Stentarello au maillot ?
— Voilà mon idée, monsieur Goefle. Je suis las de faire raconter à ce^ pauvre Stentarello le conte que l'on m'a fait de ma descente au bout d'une corde d'une fenêtre dans un bateau. Je veux, si vous y consentez, mettre cela en scène.
— Oui-da ! Et comment diable ferez-vous?
— J'ai là dans mes décors un vieux château....
— Qu'allez-vous en fhire ?
— Je vais en faire le Stollborg. Nous lui donnerons un autre nom; mais ce sera le paysage romantique dont j'ai été frappé sur le lac au soleil couchant, et dont j'ai fait un croquis.
— Vous allez peindre ?
— Oui, pendant que vous écrirez mal ou bien, peu importe ; j'ai tant déchiffré d'hiéroglyphes avec mon pauvre Goffredi ! songez que le temps presse, j'ai là tout ce qu'il ijie faut poi^r modifier mes décors selon les besoins du moment : un peu de colle figée dans une boîte deferblanc, quelques petits sacs de poudre de .diverses couleurs.... Ma toile n'est pas plus grande que le fonci de mon théâtre, et d'ailleurs cela sèche en cinq minutes. Il ne m'ei;i faut guère plus pour faire une fenêtre à mon donjon ca^rré. Regardez, monsieur Goefle : d'abord je la rends praticable en découpant la toile,... j'ai là mes ciseaux; puis, je fais chauffer ma colle au poêle.... Avec du fusain, j'esquisse n^on tas de gros galets, comme cela, vous voyez. Ily en a qui surplombent.... J'ai bien observé, c'était merveilleux.... Je donperai le ton de la glace à ce terrain.... Oh î mais non I il faut que ce soit de l'eau, puisque nous avons une barque ...
— Où la prendrez-vous ?
— Dans la boîte aux accessoires. Croyez-vous que je n'aie pas de barque? et des navires, et des voitures, et des charrettes, et des animaux de toutes sortes? Pourrais-je me passer de ce magasin de découpures qui rend toutes mes pièces possibles et qui tient si peu de place ? Oh ! encore une idée , monsieur Goefle ; je place la barque sous cette voûte formée par les galets.
L'HOMME DE NEliOÇl. 415
— A quoi bon ?
— A quoi bon ? Cel^ no\i§ domie une scèj;ie dH plus grand effçl ! Écoutez bien ; npus supposons la naissance de Tenfaut très-çaystérieuse l
— Cela va sans dire.
— Environnée de périls ?
— Nécessairement.
r- C'est un enfant de l'amour ?
— Comme il vous plaira.
— Un mari jaloux.... Non, point d'adultère! Si par hasard c'est réellement ma prop^-e histoire, j'aiuie mieux n'être pas le fruit 4'un amour coupable. Ma mère,... la pauvre fen^me ! je u'ai peutêtre riçn à lui reprocher, mesoustr^^it à la vengeance d'un frère ou d'un oncle farouche,... capable de me tuer pour çachpr une ruésalliance, un hymen claudestin !
— Très-bien ; je reliens le rôle de l'oncle implacable , quelque noble espagnol qui veut tuer Venfant ! On cache Vinnocente créature au fond du lac , au risque de la noyer un peu , après l'avoir jetée par la fenêtre pour la sauver de tout péril.
— monsie.ur Goefle , vous vous envolez dans les régions du fantastique ! Ce n'est pas mon école. Je reste toujours dans une certaine vraisemblance romanesque, parce qu'on ne fait ni rire ni pleurer avec des situations impossibles. Non , non , représentons de véritables assassins, laids et grotesques
comme il y en a. Tandis qu'ils errent sur les galets, surveillant la fenêtre , la barque, qui iieureusement ;déjà reçu furtivement le précieux dépôt (style consacré), glisse mollement et sans bruit sous les rochers, là, juste au-dessous des sbires qui ne se doutent de rien. Le public s'attendrit d'autant plus qu'il rît de la figure des assassins. Il aime beaucoup à rire et à pleurer en même temps.... Et le rideau tombe sur la fin du premier acte au bruit des applaudissements.
— Excellent, excellent ! s'écria M. Goefle. Vous ferez donc mouvoir la barque ! Mais il n'y aura personne à la fenêtre ?
— Si fait ! N'ai-je qu'une main ? Tandis que de la gauche je pousse mon esquif sur les ondes limpides , de la droite je tiens à la fenêtre la fidèle camériste qui a fait descendre le panier, et qui élève vers le ciel ses beaux petits bras de bois, dans une attitude suppliante, en s'écriant d'une voix douce : « Divine Providence ! veille sur l'enfant du mystère ! »
— Ah çà, et la mère ? on ne la verra pas ?
— Non, ce ne serait pas convenable.
— Et le père ?
— Le père est en Palestine. C'est toujours là qu'on envoie les acteurs dont on n'a que faire.
^ — Je ne demande pas mieux ; mais si les sbires sont sur pied, s'il y a un frère à honneur castillan et
une fidèle camérisle, Stentarello sera donc de noble famille? ^
— Ah ! diable ! comment arranger cela?
— Rien de plus simple. L'enfant que nous faisons descendre par la fenêtre est bien le jeune Alonzo, fils de la duchesse. Stentarello est le fils du pâtissier de monseigneur.
— Mais que viendra faire là ce pâtissier ?
— Est-ce que je sais, moi ? C'est à vous de trouver quelque chose. Si vous faites de la peinture, vous ne m'aiderez pas du tout 1
— Oh ! regardez donc , monsieur Goefle, comme mon ciel vient bien !
— Il vient trop, il vient en avant !
— Vous avez raison. Diable ! vous avez de l'œil, monsieur l'avocat ! Je vais foncer un peu mon donjon.
— Très-bien. Le ciel rose est joli à présent et rappelle assez les nuages brillants de notre atmosphère ; mais ce n'est pas là un ciel d'Espagne ?
— Mettons la scène en Suède, pourquoi pas ?
— Oh! non, par exemple! Savez-vous que dans notre acte,... et surtout avec cette vue du Stollborg que vous venez de faire , il y aurait lieu, si Timagination voulait se donner carrière , à certains rapprochements....
— Avec l'histoire de la baronne de Waldemora ?
— Eh ! qui sait? Dans la réalité , il n'y en a pas,
418 L'HOMME DE NETGE.
puisqu'il n'y a pas eu d'enfanl ; liiais certains esprits pourraient s'imaginer que nous représentons la prétendue ca^ti\ité de la dame grise. Non, Christian , la scène en Espagne ! cela vautlra beaucoup mieux.
— Va pour l'Espagne ! Donc nous disons que le pâtissier a un marmot qui vient de naître , et qiii sera l'illustre Steiitârellô. Or le cuisinier du châ- (eau , qui envoyait à ce pâtissier de la part du baron....
— Du baron ?
— Vous m'avez remis le baron en tête en mè parlant de rapprochements possibles. Notre traître s'appellera don Diego ou don Sahche.
— À la bonne heure! Ponc le cuisifiîer du baron.... Bon ! in'y voilà aussi, moi! je veux dire de don Sanche. Que lui envoie-t-il ?
— Un magnifique pâté dans "une côrbeilie pour qu'il ait à le faire cuire.
— J'y stiis, j'y suis ! Il avait déposé cette corbeille dans là bàtqùe. Le .batelier chargé d'enlever et de sauver î'efifârit dû mystère n'y fait pas attetitiôh et emporte les cleùx c6rt)eiîles : puis il se trompe, porte ïe pâté en notirride, et ebvbie au pâtissier tm enfôùt à liiettre au fotir !
— Et le bon ^pâtissier élève les deui eïifààts , ou bien il s'embrouille et garde celui de la duchesse. De là, par la suite, des quiproquos sans fin, et lious
marchons au déiioûment avec certitude. Courage, monsieur Goefle ; j'ai fini de peindre, et je reprends la pliime. Mettons les scènes en ordre. Scène première, « le cuisinier seul. »
— Attendez donc, Christian. Pourquoi n'a-t-on pas descendu tout bonnement Tenfànt par un escalier ?
— Oui , au fait , d'autant qae îé StoUbôrg a un escalier dérobé ; taais il est gardé jpar des sbîres.
— ïniîorruptibles ?
— Non , mais la duchesse est à coïirt d'argent, et le traître en a les poches pleines. Seconde scïne, * don Sanche, l'oncle féroce, arrive pour surveiller le crime. »
— Que ne mônte-t-îl lui-même dans le donjoïi, où la victime est sa prisonnière, et que hé jette-t-il l'enfant par la fenêtre sans tant de cérérnôhie ?
— Ah ! cela par exemple, je n'en sais rien. Mettons que l'enfant ne soit pas encore né, et que l'oij attende le moment fatal 1
— Très-bien. L*ehfant va donc naître, et c'est pendant que don Sanche entre dans le donjon et monte l'escàliér q^è Paquila, la camériste, descend renfàrit qui vient de voir la lumière ! Dites-môi, verra-t-on l'enfant ?
— Certes ! je vais le peindre dans le berceau. Un bout Ue ficelle représentera la corde. Tout cela sera, en découpure et vu dans l'éloignement.
— Alors le traître est fort désappointé de trouver l'oiseau envolé ? Que va-t-il faire? Si nous le faisions tomber par la fenêtre et se briser la tète contre les rochers ?
— Non pas ! Gardons cela pour le dénoûment de la pièce, c'est une excellente fin !
— Eh bien ! dans sa rage, il tue sa nialhcureuse nièce. On entend un cri, et le meurtrier paraît en disant : « Mon honneur est vengé ! »•
— Son honneur!... J'aimerais mieux qu'il dît: « Ma fortune est faite. »
— Pourquoi ?
— Parce qu'il hérite de la duchesse : ne le faisans pas scélérat à moitié, puisque nous sommes résolus à lui rompre le crâne au dénoûment !
— Certainement c'est logique, mais....
— Mais quoi ?
— Oh 1 c'est que nous retombons en plein dans l'histoire du baron Olaiis, telle que la racontent ses ennemis : une parente emprisonnée, disparue.... ' — Qu'est-ce que ça fait, puisque vous êtes sûr que
l'histoire n'est pas vraie ?
— J'en suis aussi sûr que possible, et pourtant.... Tenez, vous m'avez rendu tout à fait visionnaire avec votre voix mystérieuse, votre idée d'une prisonnière dans les souterrains, votre explication de ma propre vision de celte nuit et vos paroles de la Bible !
— Comme il n'y a Irès-probablement dans tout cela qu'un amusement de nos imaginations, nous ne risquons d'offenser personne, et d'ailleurs, mon-, sieur Goefle , quand même , sous le masque et le pseudonyme de Christian Waldo , je réveillerais quelque maussade souvenir dans l'esprit de M. le baron, que m'importe, je vous le demande? Quant à vous, qui serez parfaitement incognito à mes côtés....
— Quant à moi , qui serai épié et signalé au baron, pour peu qu'il le commande à ses méchants laquais....
— Si vous courez vraiment quelque risque , n'en parlons plus , et cherchons vite un autre sujet de comédie. »
M. Goefle demeura absorbé quelques instants, à la grande impatience de Christian, qui ne voyait pas sans inquiétude marcher l'aiguille de la pendule. Enfin l'avocat, se frappant le front et se levant- avec une vivacité nerveuse, s'écria en se mettant à marcher par la chambre :
« Eh bien ! qui sait si ce n'est pas reculer devant la recherche de la vérité ? Serai-je donc un courtisan poltron de ce personnage problématique ? N'en aurai-je pas le cœur net une bonne fois î Sera-t-il dit qu'un aventurier, c'est-à-dire \m beau et bon enfant du hasard , digne à coup sûr d'un meilleur sort, trouvera, dans son insouciance, le courage de braver un puissant ennemi', tandis que moi, servi-
teur officiel de la vérité , défenseur attitré de la justice humaine et divine, je m'endormirai dans une paresse égoïste voisine de la lâcheté ? — Chris- "tian ! ajouta M. Goefle en se rasseyant, mais toujours très-exalté , passons au deuxième acle , et faisons une pièce terrible ! Que vos marionnettes slUuistrent aujourd'hui ! Qu'elles deviennent des personnages sérieux, de vivantes images, des înstrumehts de la destinée ! Que , comme dans la tragédie û'Èamlet^ ces actelirs représentent uli tlrâm'è qui ïalssc frètair et pâlir le crime triomphant , à la fin démasqué ! VoyoïïS, ïlhri^an, à rœiivre ! Supposons.... tout ce que l'on supposé dans ce payé-ci sur le coiiipte du baron : qu'il a empoisonné son père, assassiné son frère, fait mourir de faim sa beHe-^(teur....
— Oh! justement dans cette chambre!... dit Christian , qui rêvait tm décor de troisième acte.... Voyez quelle bdîe scène à ifaite ! Je suppose que reAfant.... Puisque nous supposons un enfant, supposons que le fils de la duchesse revienne au bout de vingt-cinq ans pour réchercher la vérité et punir le crime ! Voyez-vous nos marionnettes enfonçant la muraille mystérieuse, et trouvant là,,., derrière ces briquefis.... On ferait vite un "décor cd ftoc, j'efn atirais îe temps....
— Trouvant quoi? dit M. Goefle.
— Je né sais pas, dit Christian, devenu font à coup pensif et sombre. Il me passe par la tète des idées si
l'homm;e dk neige. 48a
noires que je renonce à cette donnée. Elle m'ôterait tout mon entrain, et au lieu de continuer la pièce, je me mettrais à démolir ce mur avec une rage de curiosité....
— Allons ne devenez pas fou, mon ami Christian ! C'est bien assez que je le sois, car tout ceci est une rêverie, et ma conscience me défend d'ailleurs de m'arréter à des soupçons qui sont le résultat d'un estomac fatigué ou d'un cerveau malade d'inaction. Achevez la pièce, et faites-la inoffensive, si vous voulez la faire divertissante; moi, je vais décidément travailler un peu, car j'ai là à dépouiller un carton que Stenson vient de me remettre, et sur le contenu duquçl il faut que je fasse une opinion définitive, vu que, d'un moment à l'autre, le baron peut me faire demander la solution que ce matin je lui ai promise. »
Christian se mit à écrire sa pièce de théâtre, et M. Goefle à lire ses pièces de procédure, chacun sur un bout de la grande table, vers le milieu de laquelle ils avaient repoussé les mets du déjeuner. Ulphilas vint les renouveler en silence. Il était dans son état habituel d'ivresse semi-lucide, et il eut avec M. Goefle une assez longue dissertation, que n'entendit et n'écouta point Christian, à propos d'une soupe faite avec du lait, de la bière et du sirop, plalnational que M. Goefle voulait avoir à son souper, et qu'Ulphilas se vanta de ss^voir faire aussi bien que personne en Suède. Il désarma, par cette promesse, le courroux
de l'avocat, qui lui reprochait d'avoir grisé son petit laquais, reproche auquel Ulphilas jurait ne rien comprendre, et peut-être le jurait-il de bonne foi, lui qui portait les alcools avec tant d'aplomb et de sérénité.
A six heures, Christian avait fini, et]M[. Goefle n'avait pas travaillé, inquiet, agité, et Christian, lorsqu'il levait par hasard les yeux vers lui, rencontrait les siens fixes et préoccupés. Pensant que c'était sa manière de travailler, il ne voulut le distraire par aucune réflexion, jusqu'au moment où Christian lui demanda avec un peu d'inquiétude s'il lui plairait de lire le canevas « Oui, certes, dit M. Goefle ; mais que ne me le lisez-vous?
— Impossible, monsieur Goefle. Il faut que je choississe mes personnages, que je mette un peu d'ensemble dans leurs costumes, que je rassemble les pièces de mes décors, que je charge tout cela sur mon âne, et que je m'en aille vite au château neuf pour prendre possession du local qui nous est destiné, monter la baraque, placer l'éclairage, etc. Je n'ai plus une minute à perdre. Il faut commencer à huit heures.
— A huit heures! Diable! voilà une heure détestable. On ne soupera donc qu'à dix heures au château? Et quand souperons-nous, nous autres?
—Ah! oui, le cinquième repas de la journée, s'écria avec désespoir Christian, tout en faisant ses préparatifs à. la hâte : au nom du ciel, monsieur
Goefle, soupez tout de suite et soyez prêt dans une heure. Vous lirez la pièce en mangeant.
— Oui-da! vous me mettez là à un joli régime! manger sans appétit et lire en mangeant pour ne pas digérer !
— Alors n'y songeons plus. Je vais essayer de jouer à moi seul. Je ferai comme je pourrai. Bah! quelque bon génie me viendra en aide I
— Non pas, non pas! s'écria M. Goefle, je veux être ce bon génie ; je vous l'ai promis, je n'ai qu'une parole.
— Non, monsieur Goefle, je vous remercie; vous n'avez pas l'habitude de ces choses-là. Vous êtes un homme raisonnable, vous! vous ne sauriez vous affranchir de vos graves préoccupations pour vous mettre sur la tête le bonnet à grelots de la folie! rétais un grand indiscret'd'accepter....
— Ah çà! s'écria M. Goefle, pour qui me prenezvous? pour un hâbleur qui promet ce qu'il sait ne pouvoir tenir, ou bien encore pour un vieux pédant, incapable de se livrer à un agréable badinage?»
Christian vit que la contradiction était le meilleur stimulant pour ramener l'avocat à son projet, et qu'au fond le digne homme tenait à accomplir ce tour de force de se transformer en agréable baladin sans autre préparation que celle nécessaire à Christian lui-même. Il l'excita donc encore par une feinte
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discrétion et ne le quitta que lorsqu'il \e vit presque piqué de ses doutes, résolu ou plutôt acharné à se mettre en mesure» dût-il manger sans appétit sa soupe au lait et k la bière, et sortir absolument et violemment de ses petites habitudes.
Christian était à la moitié du trajet entre le StoUborg et Waldemora, lorsqu'il se trouva face à face avec une sorte de fantôme noir qui voltigeait par bonds inégaux sur la glace. Il ne lui fallut pas beaucoup çie réflexion pour reconnaître M. Stangstadius, porteur comme lui d'une petite lanterne sourde, et se disposant h lui adresser la parole. Comme Christian était bien sûr de ne pas être reconnu par un homme aus3i insoucieux des autres, il jugea inutile de baisser son masque sur sa figure et de changer son accent pour lui répondre.
ce Holà! mgn ami, lui dit le savant, sans daigner même le regarder, vous venez du StoUborg?
— Oui, monsieur.
— Vous y avez vu le docteur Goefle?
— Non, monsieur, répondit Christian, qui s'avisa aussitôt de la perturbation fâcheuse qu'une telle visite apporterait aux bonnes résolutions de son collaborateur.
-* Gomment! reprit Stangstadîus , le docteur Goefle n'est pas au StoUborg? Il m'avait dit qu'il y était logé.
— Il y était tantôt, répondit Christian avec
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aplom}) ; lirais il est parti pour Stockbplm il y a deux heures.
— Parti ! parti sans attendre ma visite, quand je lui avais annoncé ce matin que j'irai§ souper avec lui dans la vieille tour! c'est impossible.
— Il l'aura sans doute oublié.
— Oublié ! oublié ! quand il s'agit de moi ! voilà qui est trop fort, par exemple !
— Enfin, monsieur, reprit Christi^ii , allez-y si bon vous semble, vous ne trouverez ni souper, ni convive.
— . Alors j'y renonce ; mais voilà bien la chose la plus extraordinaire!... Il faut qu'il soit devenu fou, ce pauvre Gfoefle! »
Et M. Staugstadius, revenant sur ses pas, se mit à marcher auprès de Christian, qui continuait sa route vers le château. Au bout de quelques instants, le naturaliste se rayisa, et, se parlant à lui-même à haute voix, comme il en avait l'habitude :
« Goefle est parti, dit-il, soit! c'est un cerveau brûlé, un extravagant; mais son neveu! car il a un neveu, un charmant garçon avec qui l'on peut causer, et celui-là, sachant par lui que j'irais dîner làbas, doit m'attendre. Il faut q.ue j'y aille, certainement il le faut. ?
Puis, s'adressant à Christian :
« Dites-moi , mon ami, reprit-il, je veux aller au Stollborg décidément.... J'ai beaucoup marché au-
jourd'hui dans la neige, et je suis Irès-las; prêtezmoi votre petit cheval?
— Ce serait avec grand plaisir, monsieur; mais si c'est pour trouver le neveu de M. Goefle....
— Oui, certainement, Christian Goefle, il s'appelle comme cela. Vous l'avez vu? vous êtes homme de service au StoUborg, vous, n'est-ce pas? eh bien! retournez-y, donnez-moi votre bêle, marchez devant étaliez faire préparer le souper. C'est une bonne idée, cela! >
Et, sans attendre l'agrément de Christian, M. Stangstadius, séduit par la petite taille et l'allure paisible de Jean, qu'il s'obstinait à prendre pour un cheval, voulut monter dessus, sans s'inquiéter de son chargement, qui s'y opposait de la manière la plus absolue, .
« Laissez donc cet animal tranquille! lui dit Christian, un peu impatienté de son insistanôe. Le neveu de M. Goefle est parti avec son oncle, et le StoUborg est fermé comme une prison.
— Le jeune homme est parti aussi! s*écriaStangstadius émerveillé. Mon Dieu ! il faut que quelque chose de fâcheux soit arrivé à cette famille pour que l'oncle et le neveu aient pu oublier ce que je leur avais promis; mais ils ont dû laisser une lettre pour moi. Il faut que j'aille la chercher.
— Ils n'ont p^s laissé de lettre, reprit Christian, s' avisant d'un nouvel expédient; ils m'ont chargé de dire à un certain M. Stangstadius, au château neuf.
qu'ils étaient forcés de partir, et c'est pour cela que je vais au chAteau neuf.
— Un certain M. Stangsladius! s'éoriâ le savant indigné; ils ont dit un certain?
— Non, monsieur, 'c'est moi qui dis cela. Je ne le connais pas, moi, ce M. Stangstadius !
— Ah! c'est toi qui dis cela, imbéjcile ! Un certain Stangstadius! que tu ne connais pas, double brute ! C'est bon, à la bonne heure. Eh bien! apprends à me connaître : c'est moi qui suis le premier naturaliste.... Mais à quoi bon! Il y a d'étranges crétins sur cette pauvre terre!... Arrête donc ton cheval, animal! Ne t'ai-je pas dit que je voulais monter dessus? Je suis fatigué, te dis-je!... Crois-tu que je ne sache pas conduire n'importe quelle bête?
— Voyons, voyons, monsieur le savant, reprit Christian avec sang-froid, quoiqu'il' se sentit trèsennuyé de cette rencontre, qui le retardait encore; vous voyez bien que cette pauvre bête est chargée jusqu'aux oreilles.
— La belle affaire ! Pose-là ton chargement, et tu reviendras le reprendre.
— C'est impossible, je n'ai pas le temps.
— Quoi ! tu me refuses? Quel sauvage es-tu donc? Voici le premier paysan suédois qui refusé son as- ^sistance au docteur Stangstadius!... J'en porterai plainte, je t'en réponds, malheureux! Je porterai plainte contre toi!
— A qui? au baron de Waldemorà?
— Non, car il te ferait pendre, et tu n'aurais que. ce que tu mérites.... Jei^eux.que tu saches que je suis bon; je suis le meilleur des ho^^aes, et je te fais grâce.
— Bah ! reprit Christian , qui ne pouvait s'empêcher de se divertir un peu des figures hétéroclites qui se croisaient dans sa vie errante, je ne vous connais pas, et il vous pjiaît de vous faire passer pour qui vous n'êtes point. Un naturaliste, vous? Allons donc ! Vous ne distinguez pas seulement un cheval d'un âne?
— Un âne? reprit Stangstadius, heureusement distrait de sa fantaisie d'équitation; tu prétends avoir là un âne?... »
Et il |)romena sa lanterne autour de Jean, qui, grâce aux soins de son maître, était si bien enveloppé de peaux de divers animaux, qu'il était vraiment d'un aspect fantastique.
« Un âne? cela ne se peut point; un âne ne vivrait point sous cette latitude.... Ce que tu appelles un âne dans ta crasseuse ignorance n'est tout au plus qu'une sorte de mulet!... Voyons, je veux m'en assurer ; ôte-lui toutes ces peaux d'emprunt?
— Tenez, monsieur, dit. Christian : Stangstadius ou non, vous m'ennuyez.... Je n'ai pas le temps de causer; bonsoir. »
Là-dessus, il chatouilla d'une hoùssine les jarrets
du fidèle Jean, qui prit le trot, et tous deux laissèrent vite derrière eux lé docteur ès-scienee. Le bon Christian toutefois eut bientôt un remords. Comme 11 atteignait la rive, il se retourna et vit le pauvre savant qui le suivait de loin, péniblement, en faisant de nombreuses glissades. Il fallait qu'il Mt réellement bien fatigué pour s'en apercevoir, lui qui ne vivait que par le cerveau et la langue, et stirtout pour en coiyjenir, lui qui avait la prétention d'être l'homme le plus robuste de son siècle.
« Si la force lui manque, pensa Christian, il est ca^yable de rester là sur la glace, et dans ce pays un instant de repos forcé pendant la nuit peut être mortel, surtout à un être aussi chétif . Allons, attends-moi là, mon pauvre Jean! »
Il courût à M. Stangstadius, qui s'était effectiveiïïent.arrêté, et qui songeait peut-être à poursuivre son projet de dîner au StoUborg. Cette pensée, qui vint à Christian, lui fit doubler le pas ; mais Stangstadius, qui n'était pas en toute occasion aussi vaillant qu'il le prétendait, et qui avait conçu de fortes préventions contre un inconnu si peu prosterné devant son mérite, lui attribua soudainement de mauvais desseins contre sa personne, et, retrouvant ses jambes, il se mit à fuir dans la direction du StoUborg. Cela ne faisait pas le compte de Christian, qui se mit à courir aussi, et qui l'eut bientôt rejoint.
« Misérable! s'écria d'une voix entrecoupée le
savant, dont la terreur et la lassitude étaient ag comble, tu viens m'assassiner, je le vois! Oui, tu es payé par mes envieux pour éteindre la lumière du monde. Laisse-moi, malheureuse brute, ne me touche pas! Songe sur qui tu vas porter la main!...
— Allons, allons, calmez-vous donc, monsieur Stangstadius, dit Christian en riant de sa frayeur, et connaissez mieux les gens qui veulent vous rendre service. Voyons, montez sur mon dos et dépêchonsnous, car je me suis mis en sueur à vous pour- r suivre, et je n'ai pas envie de me refroidir. >
Stangstadius céda avec beaucoup de répugnance : mais il se rassura en voyant le robuste jeune homme ^ l'enlever légèrement et le porter jusqu'au rivage. ' " Là, Christian le déposa sur ses pieds et se remit en "^ marche pour échapper à sa générosité, car, dans sa ^ reconnaissance, le bon Stangstadius cherchait dans r sa poche une petite pièce de monnaie de la valeur de deux sous, persuadé que c'était royalement payer un être qui avait eu le bonheur de lui rendre ser- ^ vice.