RUE DE GRENELLE
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Joseph Goulot naquit à Roznaro, un bourg du Morbihan entre Ouestembert et Berne.
Comme il ne respirait point, .Marie-Josette la buraliste, qui était aussi sage-femme, commanda :
— Fouettez-le !
— De grand cœur, acquiesça Job, et il le fessa en ajoutant :
— Il faut bien apprendre son métier de père.
— Plus fort que cela ! vous voyez bien que son corps reste bleu ! C'est l'asphyxie !
Et Job Goulot le refouetta de ses deux mains. Enfin Joseph vagit et Marie-Josette annonça :
— Il pleure ! Tout va bien. L'enfant vit.
La mère de ce nouveau-né n'était pas une bergère, ni son père un prince charmant.
Job et Anna, ses pauvres parents, habitaient une chaumière.
Quoique bien usée par les siècles, les longs pleurs des mois noirs et la gelée qui gerce les murs comme les vieux visages, la simple mai-
sonnette de Joseph ne laissait pas de présenter de notables particularités. Les pignons pointus semblaient encore s'exhausser de cheminées flanquant chaque côté comme deux oreilles d'âne, étroites et longues.
Quatre marches, en demi-cercle, et passablement ébréchées, conduisaient à la porte cintrée, ouverte en grande bouche, et deux fenêtres, de médiocre hauteur, voilées de volets toujours clos, clignaient vers la place du petit bourg leurs yeux ensommeillés. Une sorte d# crevasse, presque une meurtrière, indiquait l'ancien cellier converti en chambre, le jour où Joseph atteignit, sa troisième année. Les murs de cette maison avaient été chaulés anciennement, mais les suintements du chaume étendaient maintenant leurs bavures de la lucarne jusqu'à la chaussée.
Aucune inscription ne s'y lisait, mais un bouquet de gui, accompagné d'une baguette portant enfilées trois ou quatre pommes indiquait spirituellement, et la profession de Job Goulot, aubergiste, et le prix du pichet de cidre, trois ou quatre sous.
Lorsque Joseph eut acquis une longueur de taille suffisante, il introduisit sa main par la croisée de sa chambrette et, en se penchant beaucoup, il put voler une pomme, quelquefois deux, en tous cas les plus à portée de sa main, et il reconnut, combien il était agréable d'avoir le bras long. La nuit, du bout de la langue et s;m> bruit de mâchoire, afin de ne pas éveiller
la curiosité de ses parents, il suçait les fruits. Le matin venu, il s'amusait cordialement des disputes des buveurs accourus à l'auberge, trompés par le bon marché apparent du cidre : deux pommes, deux sous le pichet, ce qui valait honnêtement vingt centimes. Job et Anna querellaient les mauvais payeurs qui excipaient de leur bonne foi et en appelaient à l'enseigne. Parfois les disputeurs en venaient aux coups. Immobile de joie, sous le manteau de la cheminée, Joseph reçut ainsi ses premières tapes, taloches égarées, maladroites ripostes, qui le renversaient sur le foyer où il se brûlait les cheveux, qu'il avait d'ailleurs couleur de braise ardente. Là dessus, il sortait paisiblement, l'index dans la narine...
Très vite, il apparut aux gens les moins prévenus que le jeune Goulot serait laid> fort laid, et certes, il croissait en laideur comme d'autres enfants en poids et en force. A vrai dire, la sève de ce garçonnet semblait se porter au nez, au menton et aux diverses émergences de son visage ; ainsi certains arbrisseaux se couvrent de nœuds et de verrues à défaut de branches droites.
Chaque matin, la diligence de Questembert à Berric, au sortir de la lande s'arrête à la
porte de Goulot. Les voyageurs ennuyés de s'observer en se fuyant des yeux, aussitôt que leurs timidités se croisent et lassés de remarquer combien leurs os réciproques sont durs quand ils se louchent, prennent diversion de cette guinguette pour considérer tous ensemble, par la portière, Anna épouillant son fils.
— Ah ! le bel enfant, disent les gens à la vue d'un frais bambin. A examiner Joseph, ces voyageurs prononcent : — Peuh ! le vilain pou ! — et même il en posséda plusieurs, dont il demeura longtemps propriétaire.
L'opinion de ces étrangers de Rennes, de Brest ou de Saint-Brieuc paraît définitive. Le teint picoté, la chevelure de paille, les oreilles en entonnoir, le nez en cuiller à moutarde et les yeux de souris de Goulot prêtaient aux judicieuses comparaisons.
Drôle d'enfant, Joseph songe-t-il à sa laideur, il rit. aux anges ! et le jour où sa misanthropie le retire du mouvement de l'auberge et l'enferme en sa chambrette, il ne lui est pas de plus doux passe-temps que de se regarder dans le petit miroir de sa mère. Alors, il se paraît à lui-même le plus délicieux polichinelle qui puisse l'amuser, et il abandonne sa poupée de bois sculptée par son oncle Ouatrebœuf, le tambour du village.
... De cette époque datent ses premières courses de vitesse. Auparavant, il marchait à quatre pal tes : le voici qui s'enhardit jusqu'aux sauts à cloche-pied. En cet état d'équilibre, son
pore le calolle, ce qui le jette sur le sol et Anna le giffie afin de lui apprendre à se tenir debout.
Joseph trouve cela très amusant ; il recommence plusieurs fois par jour. Cet étrange enfant s'exercerait à courir sans jambes s'il avait quelque possibilité d'y réussir. Il parcoirl. chaque matin, la petite place de Roznaro, ses quinze maisons béantes, vides d'habitants égaillés aux sillons et il atteint l'échalier du cimetière, une ancienne pierre tombale jetée en travers des marches afin d'arrêter les bestiaux.
Irrésistiblement attiré par ce cimetière gai, fleuri rose et bleu, ce cimetière jardin à la mode de Bretagne, les meilleurs et uniques bons souvenirs de Joseph commencent à cet échalier propice aux culbutes. Mal protégé de a petite robe boutonnée dans le dos, le gamin s'étend sur le ventre et, après plusieurs balancements, se laisse choir, tête en avant, jambes nues ; et son rouge petit derrière enluminé comme une pivoine s'épanouit au soleil. Ainsi et non autrement Joseph pénètre dans le cimetière, car il est trop petiot pour enjamber l'énorme pierre.
Aussitôt relevé, c'est un éblouissement.
Roses, bleues, dorées et violettes, les fleurs des fosses chantent dans la lumière sur la muraille éclatante de blancheur de l'église. Le premier mois, Goulot imagine assez mal le contenu des tombes ; mais il cueille des bouquets et s'enivre de couleurs et d'odeurs ; plus tard, ce brave petit homme sourit, quand quelque per-
sonne du bourg venant à trépasser, on plante sur le corps de l'enterré des pois de senteur, des gueules-de-lion, des narcisses en étoiles d'or et des glaïeuls en fuseaux vibrants comme des trompettes. Jamais, non jamais, le défunt n"avait été soigné de telle façon de son vivant.
Cet exemple incite Joseph à jouer au mort, mains jointes et yeux clos, comme il l'a vu faire à un petit garçon décédé. Job le vient redresser à coups de pied, et l'enfant se convainc qu'il faut mourir, tout de bon, afin de jouir du généreux traitement réservé aux trépassés.
D'ailleurs, monsieur et madame Goulot ne sont point sentimentaux. Les lèvres rasées .et un collier de barbe jaune des oreilles au-dessous du menton, le nez courbe et décoré de radicelles lie de vin, les jambes molles dans sa culotte de toile bise, Job traîne ses sabots de cabaret. en auberge et tient tête hardiment aux paysans. Cet homme empli de boisson s'égaie divinement entre les pots, et tel un Gambrinus débonnaire, il réjouit et contraint les plus avares à lui offrir du cidre et de l'eau-de-vie pour l'entretenir en extase. Malheureusement cet ivrogne a des réveils terribles pendant lesquels il bat jusqu'à sa femme, une créature si semblable à lui que, lorsqu'ils sont à jeun, ils s'entr'assomment, sanglotent et rient avec des gestes si expansifs qu'on n'y saurait demeurer indifférent. Rien de particulier ne se peut retenir des traits d'Anna, une femme grasse, assez nice d'expression. Les années et l'ivrognerie lui permettent
cependant d'acquérir une beauté certaine. -Des cercles rouges ajoutent à l'éclat de ses grands yeux bleus ; et ses pommettes sanguines, son front ciré, les moulures de ses lèvres épaisses, les reliefs de ses seins, ses épaules carrées sous le mouchoir qu'elle agrafe à sa poitrine découverte en pointe, sa cotte de bure qui tombe droite sur des chevilles en nœuds d'ormeau, donnent à la silhouette d'Anna l'apparence robuste d'un bahut sculpté.
Pourquoi cette femme ne serait-elle pas un meuble ? un coffre qui crie des gonds et heurte des angles. Au moins Joseph le pensa plus tard, et au souvenir d'avoir été enfermé neuf mois dans cette armoire grossière, il tremblait encore.
Vers sa quatrième année, Anna lui confectionne son premier habit d'homme, culotte et veste. Avec de vieux effets dont elle relie les trous les uns aux autres, elle compose une toilette de fée, diaphane comme l'aurore. Ainsi dévêtu, le revers de Joseph s'étale nûment aux convoitises du fouet ; le plus sage sent la main lui gratter, et comme on donne une tape amicale sur une joue d'enfant on applique une claque sur cet autre visage de Goulot.
Du lever au coucher, les passants témoignent ainsi pour lui de leur sympathie.
Il n'est pas de joli jeu qui ne lasse. Lorsque les reins lui cuisent fort, l'enfant s'achemine vers le cimetière, culbute sur l'échalier et trouve un baume indicible à promener parmi les tombes fleuries son derrière ardent.
Il semble que chaque jour la flambée des jonquilles et des narcisses étende plus loin ses vagues, et leur déferlement merveilleux déborde les allées d'or.
A petits pas, les mains aux poches, la chemise bâillant entre sa culotte et le gilet de droguet, déboutonné, ce philosophe stationne aux tombeaux les plus remarquables par leurs marbres et leurs croix, et il songe qu'on n'a barricadé de grilles forgées ces morts riches que pour les empêcher de s'évader, ce dont ils seraient bien capables, pense-t-il.
Il considère à travers les barreaux de petits ifs noirs, douloureusement torturés, et des couronnes ostentatoires dont les verroteries paraissent des larmes cristallisées, enfilées bout à bout afin de former un chagrin bien visible.
Eloignées de l'église et moins proches du bon Dieu, les fosses des pauvres sont de simple terre qui bombe comme les massifs d'un jardin. Des graines sont semées sur ces défunts, et elles germent, arrosées du firmament, fécondées d'en bas. Bientôt des boutons s ecarquillent, des plantes extravaguent, une vie lumineuse se rue hors des ténèbres vers le jour qui est si beau, dans
ce cimetière chantant, fouetté de vols d'hirondelles.
Enfin, si Joseph se retourne vers Roznaro, il contemple, au-dessus du muret d'enceinte, les chaumières. Leurs toits d'or, lorsque midi luit au zénith, incendient de leur richesse fabuleuse le cimetière fleuri de rouge, de bleu, de vif argent.
Les pupilles brûlées, Joseph met les mains à sa culotte, parce que la ceinture trop large menace de glisser à ses pieds, et il pourrait se trouver en l'état d'Adam au paradis. Rassuré, il considère la fumée des cheminées et pense l'heure favorable à son appétit.
Il revient donc s'asseoir à la première marche du seuil paternel, et Anna, brusquement, pose à sa portée une écuellée d'une soupe toujours semblable, et que les semaines paraissent épaissir en l'évaporant, car la cuiller de buis y tient hardiment.
Sans faire réflexion, Goulot l'attaque et, balafré d'une oreille à l'autre, le nez même rempli de pommes de terre, ce qui le fait éternuer, ce mangeur naïf n'arrêterait d'absorber, si l'écuelle n'avait un fond. A ce moment il gratte ses cheveux de paille avec dépit, lèche le contour du vase, tâte son ventre dur, s'aperçoit que son pantalon le serre maintenant comme par miracle, et, insoucieux, les mains croisées à l'estomac, il examine les gens et les choses du village dans l'accablement heureux de sa digestion.
Un peu en contre-bas de l'auberge de Goulot,
la boutique de Marie-Josette, la buraliste, est annoncée par une pipe rouge. Après leur repas et avant de s'en retourner au labour, les cultivateurs viennent acheter dix centimes de « carotte » ou bien remplissent de tabac à priser, une blague en bois qu'un cordonnet de cuir soulève et retient. Ces hommes n'aiment pas dépenser leur argent en fumée, et ils trouvent plus profitable de mettre dans la bouche ou leur nez, la chique ou la poudre. D'ailleurs, ils ne sauraient garder à leurs lèvres un cigare, tandis qu'ils labourent ou préparent un guéret à . la tranche.
Ses clients éloignés, la figure malicieuse de. Marie-Josette et son caquet apprécié de ses voisines apparaissent simultanément à sa porte, car on n'a jamais vu la buraliste sans entendre auparavant les petites paroles précipitées qui l'annoncent et l'accompagnent en tous endroits.
Colette et Eugénie, des couturières logées dans la mansarde du notaire, ne manquent pas de se montrer à leur lucarne, les cheveux et le châle encore emmêlés de fil blanc et de coupures d'étoffe. Penchées sur la gouttière, elles échangent les nouvelles du bourg. L'habitude veut que la buraliste offre une goutte aux ouvrières ; elles descendent, la grande Eugénie, une ancienne chambrière de ferme formée aux travaux de couture, et Colette, une naine vive et déliée comme son aiguille.
Réunies derrière le comptoir à tabac, elles commentent le Petit Journal, vendu chaque jour
à deux exemplaires par Josette. Une plaque de tôle estampée prévient les lecteurs : « Le .dépôt est ici. »
Le verbiage de ces commères les soulage de ce besoin d'activité qui est en elles et qui ne peut se satisfaire pendant les longues heures où, seules avec elles-mêmes, Roznaro, mort, demeure étendu au soleil" ou bien sous la pluie.
L'humeur et la marche égales, un homme courtaud, aux jambes trop arquées, descend la place, un chapeau breton sur la tête, et vêtu d'une redingote à la mode citadine- Il marche les pieds un peu en dedans, mais son geste eh dehors et son expression joviale lui valent des saints retentissants.
— Comme ça, vous voilà sorti, César Guillerm ?
Et lui, répond plusieurs fois par jour :
— Je m'en vais au presbytère comme vous le voyez !
Les gens du bourg le savent tous, mais ils aiment entendre l'affirmation renouvelée du bedeau.
Lentement, celui-ci décroît dans l'éloignement. salue profondément la croix de granit plantée au carrefour des routes de Berric et de Queslembert et passe la forge de Dréano, ancien maréchal de régiment, ainsi qu'il est inscrit au dessous d'un cheval peint en vert. Un enfant, le fils du forgeron, pousse un cercle de barrique, du matin au soir, sans lassitude, et il ne s'interrompt de courir après son jouet
que pour manger et dormir. Joseph l'observe curieusement, sans envie de poursuite, tant il goûte pleinement la satisfaction de ne rien faire.
Cependant monsieur Chopin, le clerc du notaire, frêle jeune homme récemment sorti de l'école laïque, accompagne son ancien maître, l'instituteur Laborin, au café du « Bras d'or », et François Arduz, le cafetier, dont une ceinture rouge contient l'obésité précoce, leur sert de l'alcool, à grands cris, afin d'imiter la turbulence des brasseries de Brest, sa ville natale.
Et ces deux seuls messieurs de Roznaro boivent tristement en vis-à-vis des muettes chaumières et d'un mur tessonné de culs de bouteilles qui clôture le jardin du presbytère.
Les clients de l'auberge Goulot interrompent parfois Joseph dans ses spéculations, et comme, les paupières alourdies, cet enfant examine les êtres et les événements, des paysans d'excellente intention le mettent à rouler du haut des marches, le pincent ou achèvent de le dénuder par pure gaîté.
Au relevé de ses sauts, Joseph, avec bonhomie, rajuste sa culotte, essuie son nez qui coule d'un revers de manche et, lorsqu'il comprend le burlesque de ses évolutions forcées, part tardivement d'un franc rire, les lèvres écartées jusqu'aux oreilles, ce qu'il obtient facilement, ayant la bouche large et sa bonne humeur de même.
Souvent il découvre des noirs et des bleus sur les points les plus variés de son corps. Joseph soupçonne-t-il quelque coup aventureusement placé dans son dos, l'ennui de ne pouvoir estimer lui-même le dégât fait à sa peau, le porte en vitesse chez ses voisines, les fillettes du sabotier Nasclédenn, et il les prie de bien regarder. De bonne grâce, Mariennic observe par devant, tandis qu'Yvonne recherche par derrière. Le doigt sur la plaie elles l'annoncent en criant et dansant, et marquent combien elles trouvent leur camarade extraordinaire pour ce qu'il leur expose des choses qu'elles ne possèdent pas.
Certain de ne point se tromper, Goulot pousse alors un mugissement pleurard, qu'il n'interrompt qu'à bout de souffle.
Puis, rasséréné, il marche noblement vers le porche de l'église.
Le bourg sommeille, déserté de ses habitants épars dans les champs roux. Massivement arcboutées, les demeures basses songent et leurs visages impénétrables, aux yeux vides, aux bouches noires, annoncent tout un poème d'éternité végétative. Celte petite place de Roznaro, immuablement vieille avec ses logis en granit
mousse, cette place paysanne et têtue, porte, empreints, les signes du rude servage de la terre qui l'environne, de la glèbe qui la ceint, la presse, accule ses demeures dans ce carré de gravier stérile, seul endroit de ce pays immense que n'envahissent pas les arbres, la verdure. On aperçoit, curieusement penchées aux halliers et aux barrières, des herbes vivaces, frénétiques, prêtes à sauter dessus le village à la moindre défaillance des hommes. Déjà les toits de chaume sont conquis par les lichens.
Quelques vieillards, cassés comme de vieilles mécaniques agricoles et demeurés au logis, se serrent peureusement contre les murs de pierre et regardent de leurs grands yeux la verte marée, l'opiniâtre poussée des végétaux que les gars, les femmes, les filles, sont allés combattre avec leurs houes d'acier, leurs pics, les dents de leurs râteaux, l'étrave de leurs coultres. Et lorsque ces vieillards, dont l'âge a déjà sculpté les têtes de mort, se retournent vers le cimetière, ils voient Joseph enivré de joie, traînant dans les allées des tombes une caissette d'épicerie remplie de ces herbes d'oubli et d'aventure qui poussent sur tous les chemins, de ces heii)es immortelles, universelles, nées spontanément de tout ce qui vit. souffre et meurt.
Insensiblement, avec le soleil qui décline en peignant les contours des choses d'un fluide vermeil, Goulot rétrécit ses mouvements, atténue ses éclats de voix, se recueille entre la pierre d'un ancien recteur et la tombe enlierrée d'un
trépassé, dont le nom disparu s'est délayé parmi les feuilles.
Un escalier, formé des débris d'un calvaire, s'ouvre entre les chaumes d'or rouge et les cyprès en soutane noire ; par cette coulée, cette descente vers le soleil et la campagne, un vertigineux pays, des villages d'argent, des clochers bleus, des terres dallées de mosaïques éclatantes, une rivière éblouissante parmi les peupliers frissonnants, la mer enfin et la fusion du ciel illuminé qui descend et de l'océan qui monte, tiennent Joseph en béatitude.
Au retour de ces grandes visions, une immense tendresse le penche sur les cailloux blancs des allées, ces enfants des rochers, et il leur parle, les embrasse, les promène, leur fait te urner des rondes. Ou bien, attentif aux évolutions d'un insecte, il l'observe à plat ventre et lui indique d'un brin de paille le chemin qu'il doit suivre. Les mouches préoccupent aussi son affection et, lorsqu'un reste de nourriture attire à ses mains leurs petites trompes gourmandes, il les regarde sucer et se garde de mouvoir son corps.
Des cris grossiers, des heurts, des jurons, des traînements, des cliquetis de fer, des hêlements, réveillent l'enfant. Ce retour des paysans marque la fin de son extase ; mais s'il s'oublie à rêvasser, Anna sort de l'auberge, lui lance une pierre et l'avertit que la soupe est servie.
D'appétit égal, comme son repas toujours composé de pommes de terre dans une eau
légèrement beurrée, il complimente sa mère par une mimique expressive, c'est-à-dire qu'il bat le bord de son écuelle avec sa cuiller et il réclame gaiment un supplément.
De la même louche qui lui sert à verser le bouillon, Anna frappe son fils au visage et lui crie :
— Tiens ! goulu, mange ! Et Goulot s'efforce d'atteindre avec sa langue ses sourcils, son menton, partout enfin, les éclaboussures du potage.
Après souper, les gens de Roznaro se mettent à leurs portes. Des villageoises, en bonnet et Justin, commencent de narrer les événements du jour, en se les criant affreusement de bouche a oreille.
Gourds de lassitude, les hommes, accroupis sur des billots de chêne en façon de bancs, fument des pipes, courtes à leur laisser le fourneau sous les narines, et bientôt l'ombre descend légèrement du ciel et rend confus les paroles et les gestes.
On ne se voit pas ; on n'est plus que des êtres las, posés quelque part dans une noire campagne ; Roznaro s'efface et avec lui toute la douleur contenue dans le jour qui vient de mourir.
En leur premier sommeil, des travailleurs laissent échapper des plaintes, gémissements inconscients de la chair devant la peine. Ces paysans sont étendus dans l'attitude des pierres du cimetière, car rien ne repose qui ne gîse.
Une lumière tremble aux vitres de Job. Les
derniers buveurs vacillent aux marches de l'auberge et leurs pas inégaux s'éteignent. Job et Anna, silhouettés en noir sur leurs carreaux, vident les restes des pichets. Puis, ivres et pleins de désolation, ces bons parents se corrigent de leur vilain défaut en battant leur fils.
Job, les soirs qu'il sent l'ivresse l'abandonner, et qu'il réfléchit à son état, court fouetter Joseph en versant des larmes, et il l'assure que s'il le bat, c'est pour son bien. Un soir il oublie cette fustigation quotidienne, mais, hardiment, l'enfant sort de son lit et réclame la punition : « Car ainsi je dors au chaud, » dit-il.
L'étonnement écarquille les beaux yeux d'Anna, et comme elle va châtier son fils, Job l'arrête, et, soûl à culbuter, débonnaire et hilare, il embrasse l'enfant et lui fait mille caresses.
Tristement, Joseph se remet au grabat. Le sommeil le fuit. Redressé, il regarde dans la nuit et ressuscite le cimetière de paix, le bon jardin rose et bleu fouetté des vols d'hirondelles, la doux parterre crépusculaire avec ses tombes fanées, ses jeunes bouquets, et sa vieille église au grand toit débordant qui semble couvrir les morts, les vivants, le bourg et les champs.
Et Joseph s'endort, les prunelles emplies du rayonnement des chaumes et des fosses fleuries, tandis que Job, avec des jurements ignobles, traîne aux cheveux la grosse Anna et puis lui fait l'amour.
Suivant leur humeur, ses parents corrigent Joseph, le bouclent ou le caressent. Il n'y a entre leurs attitudes et la constante bonne volonté de cet enfant aucune corrélation. Le hasard seul préside à la distribution des punitions et des t nclresses. Ce jeune garçon est exposé aux transports de ses père et mère ni plus ni moins qu'aux intempéries de l'air, et sans qu'il sache exactement pourquoi. Il lui apparaît que les motifs de disgrâce sont liés aux éléments variables, et que la lune influence Job et Anna.
L'habitude lui vient donc de porter instinctivement ses bras au-dessus de sa tête, lorsqu'il rentre à l'auberge. Pareillement, les passants ouvrent leurs parapluies afin de se défendre des ondées éventuelles. Un mot dur d'Anna soulève les coudes de Joseph à hauteur de son visage, et la coutume de ce geste de protection lui devient si familière que, lorsque Job, enivré, le veut embrasser, il avance vers les caresses les deux poings en avant des joues.
A chaque moment, et pour les motifs les plus variés : l'entrée inopinée d'un client, le départ d'un paysan, le roulement d'une charrette, l'aboiement d'un chien, le gifflement d'un fouet de roulier, l'appel à la soupe, il se garde préventivement et recule.
Marie-Josette lui offre-t-elle une pelote de sucre ? Il reçoit de la main droite tendue et se protège de la gauche, puis, rapidement et sans remercier, il court clans un coin manger sa friandise. Le coq du sabotier Nasclédenn n'en use pas autrement lorsque quelque personne charitable lui jette une pelure de pomme. Craintivement il avance et lève très haut ses pattes ; puis d'un coup de bec, il mord le fruit et détale, la queue relevée, cherchant un lieu solitaire pour ingérer son aubaine.
... Il ne se passe pas d'ailleurs une semaine qui ne renforce Joseph dans sa croyance à la fatalité des peines et à l'ineptie des caresses. L'humeur diverse de ses parents dépasse en incertitude les pronostics du temps qu'il fera, et, cet enfant n'oserait affirmer, une heure à l'avance, les calottes latentes dans l'espace, ou bien les bonnes intentions de Job. Une contrariété, une lubie, l'amertume du cidre, la forme d'un bol, moins encore, déchaînent des orages .rapides où les coups de tonnerre tombent généralement aux reins de Joseph, tandis que des éclairs illuminent ses joues et que l'eau de ses yeux rafraîchit l'atmosphère et détend la colère de sa maman.
Au sortir de ces scènes où les enfants ont toujours tort devant la justice de leurs parents, Jcseph demande au grand air d'évaporer les traces de son chagrin.
Une jeune fille, presqu'une enfant, chargée d'un bambin lourd, et la taille déjetée par l'ef-
fort, promène le plus jeune de ses frères ; d'autres gamins accompagnent sa robe qu'ils empoignent à la traîne. Leurs parents travaillent aux champs, aussi la grande sœur, Mathurine Pédrono, veille sur les derniers nés. C'est dans l'ordre.
Son grand front doucement obstiné et ses yeux bridés, toujours souriants, Mathurine conduit ses petits au cimetière. Elle rencontre Joseph griffé et confit de larmes :
— Ou'as-tu, mon pauvre gars ? Viens-t'en me conter cela ?
Lui se sauve farouchement. Un rondin oublié par Ouélart le boulanger le renverse, et il braille, immobile.
La jeune fille dépose au pied d'une fosse son poupon ficelé dans ses langes, relève le meurtri, le balance tendrement et lui dit les mots naïfs qui consolent. Contracté de terreur et de rancune, Goulot ose regarder Mathurine, se détend, lui sourit et s'abandonne à l'immense bonté de cette bouche qui le baise et lui chuchote l'espoir.
Un vagissement avertit la jeune fille d'un danger, et elle remet Goulot sur ses pieds au moment où son poupon déséquilibré manque choir au sol malgré les efforts maladroits d'Henriette et de Jeanne, ses petites sœurs. Elle enlève son paquet vivant et continue de suivre le soleil à mesure qu'il se déplace aux façades des logis.
... Lorsqu'un chagrin imprévu bouleverse Joseph, il prend coutume de rechercher Mathu-
rine, qu'il reconnaît de loin aux enfants qu'elle remorque à sa jupe, et, sans qu'il ait besoin de s'expliquer, elle le prend et le câline. Ils ne sont pas beaux, tous deux, avec leurs peaux roussotées, leurs nez courts et leurs fronts bosselés, aussi rient-ils en se considérant.
Un attachement profond naît de leurs conformités physiques et, une fois, Goulot exprime que Mathurine devrait, être sa vraie maman et que Ton a dû se tromper à son égard.
Mais quand il remarque les autres familles de Roznaro, acharnées en divisions, en querelles et en injures, cet observateur estime qu'il y a maldonne générale.
Il supporte donc Anna avec l'aide secourable de cette bonne fille.
Une fois qu'il la cherche aux lieux coutumiers de leurs rencontres, Henriette et Jeanne, en leurs zézaiements puérils, lui expliquent que la grande sœur est partie à Bourgerel, gagée par les religieuses.
Plus jamais ils ne la reverront, aussi ils fondent en sanglots, désemparés de ne plus suivre au fil des rues ce doux cotillon qui les promenait. Goulot estime convenable de hurler avec ses petits amis et leurs lamentations emplissent le bourg.
— Quand vous aurez fini ? gronde Guillerm le bedeau, apparu à la porte de sa maison.
Instantanément ils changent d'occupation et jouent à la marelle.
Lorsqu'il atteint sa septième année, ses parents le présentent au cher frère Cyrille, directeur de l'école Saint-Joseph.
Une statue de bois rongée du piédestal sert d'enseigne à l'école.
Le bon saint accueille de sa nichette les petits écoliers. Récemment, on l'a mis sous grillage et son petit bras, cassé à l'épaule, tapote le fil de fer lorsqu'un courant d'air vient à souffler. La maison d'école est coiffée d'une toiture inclinée modestement sur les regards des fenêtres ; les volets peints semblent des rabats. Là-dedans, des piaillements de poulailler s'élèvent, et des ânonnements et d'autres cris encore leur succèdent. Les élèves épèlent ou récitent.
De leurs demeures, les mamans satisfaites, jugent du bon travail de leurs fils à la vigueur des voix ; et les professeurs le savent.
Le cher frère Directeur reçoit monsieur Job, madame Anna et leur enfant dans la cour qui précède les classes. Un calvaire en miniature est érigé au centre d'un massif de pensées. Contre les murs, afin de ne point perdre un terrain précieux, le frère Antonin, l'adjoint, a piqué des salades romaines. Elles poussent en bon ordre, sur deux rangs.
Tout d'abord, le Directeur, un grand homme sombre, à joues bleues et nez expressif, sourit funèbrement, puis, le pouce aux narines et les yeux clos, pour mieux juger, probablement, le nouvel élève, il déclare qu'il met en doute son âge, tant il le trouve petit:
— Moi petit ! notre maître, proteste Goulot, mais vous ne m'avez pas regardé ?
— Je vous assure qu'il le fait exprès pour nous humilier, affirme Job, et Anna le pince au sang à cause de la honte qui rejaillit sur elle.
Le frère Cyrille garde Joseph et lui tir£ les oreilles avec dépit, tant il est convaincu que cet enfant ne pourra jamais comprendre les leçons.
Dans la suite, et par pure distraction de doigts, lorsqu'il approchera de Joseph, il lui allongera les lobes ; l'enfant affirmera qu'il entend de mieux en mieux et que bientôt il faudra boucher l'autre tympan si on ne veut pas que sa science naissante lui échappe.
...Au coup de cloche, les écoliers égaillés sur les chemins accourent au préau et déposent leurs sabots avant d'entrer en classe sur leurs bas doublés de chaussons tricotés. A la sortie, ils reprennent leurs socques et détalent dans un bruit de sonnaille.
• L'adjoint, frère Antonin, un jeune ange blond, dont les bras croises ne se détendent que pour les giffles, examine au commencement de chaque classe les cravates et les jambes, et renvoie gamins malpropres à leurs maisons.
2'i l'homme de peine
— Ah ! Jésus ! ce polisson de Goulot arrive ici les pieds nus.
— C'est vrai, cher frère Antonin, brave le petit homme, mais ils sont plus propres que la figure de mes camarades.
— Au chenil, mauvais gamin, et vous ne rentrerez ici que chaussé et cravaté.
— Oui ! oui ! au chenil ! approuve Joseph. Le chien de mon oncle Quatrebœuf, le tambour, porte même un petit képi et fume la pipe. Je peux bien demander des chaussettes, je crois?
... Il prend sa volée et regagne sa chaumière.
— Papa ! papa ! crie-t-il du plus loin qu'il aperçoit Job en haut de ses quatre marches, occupé à placer un gui frais sur la porte, papa ! il faudra me chausser si vous voulez que j'apprenne à lire.
S'étant explique sur les exigences du frère Antonin, Anna enfile les mollets de l'écolier dans ses propres bas, et Job cède ses vieux sabots.
Ploc ! ploc ! battent les vastes chaussures, et elles tournent autour des pieds de l'enfant. L'essentiel est de savoir dans quel sens elles marcheront définitivement.
— Par ici ! par ici ! fait-il en prenant l'extrémité recourbée dans ses mains, et il les dirige vers l'école malgré leur envie de retourner à la maison.
— Quand je saurai m'en servir, j'entrerai joliment bien en classe, exprime le présomptueux.
Il arrive avec fracas et interrompt les leçons.
— Voulez-vous bien laisser vos sabots au préau, commande l'adjoint ; mais quand il remarque les bas de madame Anna, il manifeste sa satisfaction en plaçant cet élève au bout de la dernière table.
D'abord, Joseph, pour prendre contenance, replie les talons de laine ; ensuite, avec une ficelle, il serre ses cuisses à les congestionner et songe qu'il aura l'aise de finir ses études dans ces hautes et larges chausses.
Devant lui, ses camarades, penchés sur leurs livres, offrent à son inspection leurs rangées de dos inégaux, étroits, anguleux ou renflés et, tels des fruits, leurs crânes en poire ou en pomme dodelinent pour se mieux pénétrer des rudiments de l'analyse grammaticale. Joseph ignare, examine des tableaux fixés aux murailles où sont inscrits en lettres grasses :
« // faut toujours écrire sans perdre son temps ! »
« // ne faut pas s'absenter de l'école sans permission. »
« // faut faire attention aux signes. »
« II faut se laver le visage chaque matin. »
A ce moment, un petit écolier à face de tomate mûre chuchote à l'oreille d'un garçonnet à profil de radis noir ; il susurre la bouche tordue, ce qui serait une manière invisible de causer, semblerait-il.
Le cher frère relève son visage et, la voix douce, s'écrie :
— C'est encore Goulot ! Arrivez ici, Goulot. Joseph, après avoir reçu des coups de règle
sur les ongles qu"il porte courts, les rongeant d'habitude, démontre que son isolement le préserve des conversations.
Le maître, soulagé par le châtiment, veut quand même avoir raison, et il insinue :
■ — Avouez au moins que vous rêviez à voix haute ?
Chaque matin Goulot descend les marches de son auberge avec empressement et arrive, haletant d'apprendre, au point que sa respiration souffle les cahiers de ses voisins et qu'il éternue à chaque Amen de la prière.
Les écoliers viennent-ils à répéter tous ensemble : B-a Ba, B-o Bo, B-i Bi... Joseph déploie une telle force de gorge, qu'on remarque son zèle et, certes, l'existence de ce gentil garçon prouvera qu'il ne sut rien essayer avec tiédeur.
A l'heure de la récréation, ses compagnons réunis autour de ses sabots admirent comment un si petit homme possède d'aussi grandes chaussures.
Ses condisciples jugent qu'il doit être inébranlable sur de telles bases, et ils le culbutent pour s'en assurer.
— C'est vrai, il est solide, affirment-ils.
Ils jouent donc à la « Tour prends garde » et le fier Goulot est nommé donjon, à l'unanimité. L'un après l'autre, ils prennent leur élan, et comme enfin l'enfant demeure: étendu sur la
terre sans bouger, ils le relèvent avec sollicitude afin de jouer encore.
A la vérité, les cabrioles de ce mal saboté dérident le cher frère lui-même, mais Joseph les supplie d'en garder pour la prochaine fois. Ensuite Goulot retire ses sabots et ses bas et il rentre chez lui, si vite, qu'il bute et cogne rudement du front la porte.
Les gros seins d'Anna apparaissent dans l'entrebâillement de l'huis, et elle gronde :
— Pourquoi frappes-tu ?
— Peut-on dire, riposte-t-il. C'est moi qu'on a frappé.
Délicieusement enivré et l'œil noyé d'alcool, Job interroge son fils :
— Eh bien ? l'ami. Et cette école ? Le cher frère s'occupe-t-il de toi ?
— Certes, papa, à chaque instant, et mes camarades aussi.
Avant le départ de Goulot pour la classe, les yeux bleus cernés de rouge de sa maman et ses grasses mains passent la revue du petit homme et préparent sa gibecière. Elle glisse, entre la grammaire et l'histoire de France, deux tranches de méteil, le pot de beurre et sa gourde.
Lesté d'aliments spirituels et matériels, le digne élève gagne la route.
La toiture interminable de l'école semble, de loin, un long chapeau de prêtre et les volets forment rabats. Maintenant, Joseph, aussitôt qu'il aperçoit ce monument de pénitence, compassé son attitude, salue son saint patron au
2S l'homme de peine
passage et pénètre au fond d'une chaumine en recul de la route.
Une paysanne, à peau côtelée de rides qui découpent son visage comme les tranches d'un melon, Rose Le Hénaff, reçoit les victuailles des écoliers et les dépose sur des planches à pain clouées aux solives du plafond. Chaque enfant inscrit son nom à la craie, à l'endroit de ses provisions, et entre à l'école.
A midi, moyennant un sou, leur hôtesse trempe la soupe et prête ses bols et ses cuillers de bois. Ainsi les enfants dont les parents habitent de lointaines métairies ou les maisonnettes de Roznaro écartées de l'école, contruite en dehors du bourg, viennent déjeuner pour s'épargner une route pénible.
Garçons et filles se retrouvent chez Rose, près de la large cheminée de granit où pétillent les étincelles d'or, l'hiver ; où reluit la suie veloutée, l'été. Les fillettes, déjà maternelles, emplissent les écuelles et servent les gars.
Un silence respectueux prosterne ces enfants devant le pain quotidien. Recueillis sur leurs écuelles, avec l'idée qu'ils accomplissent un acte pieux, ces écoliers paysans mangent avec dévotion et puis, repus, replacent les restes sur les étagères et redeviennent des gamins rieurs.
C'est là, chez Rose Le Hénaff, dans cette atmosphère fleurant le lard et les légumes frais, que Joseph apprit la vérité de ce saint sacrement d'humanité : manger ! Et il garda longtemps un souvenir attendri à la bonne Rose, peu mena-
gère d'eau chaude, de sel et de verdure.
L'estomac satisfait, gars en blouses et filles coiffées de petits bonnets à brides se séparent. Le plus souvent les garçons gagnent, sous les châtaigniers, une fontaine surmontée d'un édicule en pierres argentées de vieillesse, et ils boivent, à tour de rôle, dans leurs mains jointes en gobelet.
Dans les prés, les fillettes chantent, tournent des rondes ou cueillent des marguerites qu'elles essaiment, car déjà en leurs cœurs sommeille le poème des amours fécondes. Lorsque, les soirs de décembre, l'ombre accrue les fait frissonner au long des chemins en pleurs, des garçons de leur hameau les accompagnent. Dans le langage du pays, elles disent qu'elles ont choisi leur « aimable ». Ainsi s'ébauchent des liaisons que la mort seule dénouera.
Les cheveux de paille, le teint picoté et la chétive stature de Goulot détournent de lui les fillettes. L'instinct les porte vers les garçons râblés, rouges de peau et fermes des bras. Elles apprécient pourtant Joseph pour sa laideur réjouissante. Quelque discours lamentable qu'il leur tienne, elles sourient d'avance. Ses succès d'hilarité attristent l'enfant ; mais ses mines funèbres, en rapprochant son menton en concombre de son nez en cuiller, exagèrent la plastique de son masque, au point que Rose Le Hénaff, penchée sur la marmite et amusée, plonge, par distraction, ses bras dans le bouillon et se brûle en riant.
Prompts à expédier leur déjeuner, avant la sonnerie de rentrée à l'école, les garçons engagent des parties de billes. Le béret bleu de François Limace domine turbulemment les rassemblements des joueurs, et sa voix impérieuse règle les contestations. Comme enfant d'un fonctionnaire, — son père n'est-il pas cantonnier en chef ? ■ — il est chaussé de brodequins lacés qui l'avantagent à la course et lui permettent de donner des coups de pied. Le troupeau des petits paysans en culottes à pont, gilets-vestes et feutres galonnés, approuve ce terrible Limace. Seul, Cledenpot, que coiffe l'été comme l'hiver une casquette à oreillères de peau de lapin, ose protester. Le conciliant Orjubin, un élève zélé qui, même aux récréations, garde au dos une boite recouverte en peau de vache, appuie alternativement du hochement de son énorme tête les ordres de François ou les protestations de Cledenpot. Rarement le fils du maire, Jérôme Boulu l'entrepreneur de maçonnerie, mêle ses habits de drap, et son nez recourbé et bien nourri, aux ébats de ses condisciples. Lorsqu'il y consent, les jeunes paysans observent ses gestes avec une respectueuse sympathie et n'osent point réclamer quand, par
inégarde, il met en poche une mise discutable, Joseph assiste aux jeux de ses camarades, mais il ne saurait y prendre part, n'ayant pas de canettes à mettre au trou.
— Qui m'a pris mes billes, réclame Limace ? Je les comptais à l'instant dans mon béret et elles n'y sont plus.
— Ce doit être Goulot, crie Boulu, car il n'a pas d'argent pour en acheter.
Ils le fouillent et ne trouvent rien, ce qui les transporte de colère.
— Dis-moi où tu les a mises et je te pardonnerai, proclame le volé.
Goulot est navré de penser qu'il ne les a pas dérobées, car ainsi il contentait son condisciple et il était pardonné, tout ensemble.
Quelques jours après, François retrouve ses canettes dans un coin de la place, et il accuse Joseph de les avoir cachées là, parce qu'il n'a pas osé s'en servir !
A la suite de cette affaire, quand il les approche, ils serrent leurs poches, significativement, et interrompent leurs jeux.
Les larmes aux yeux, l'enfant les adjure de continuer leurs parties.
Ils refusent. Le méprisé court demander en grâce d'être mis en retenue afin que ses camarades puissent jouer sans inquiétude.
Le frère Directeur met le pouce aux narines, ferme les paupières et réfléchit ; mais son adjoint détend brusquement ses mains pieusement croisées et calotte ce réclamant pour avoir
pensé qu'on punissait injustement'. Goulot proteste de la pureté de ses intentions ; alors on l'envoie aux arrêts, contre le mur. Assemblés derrière lui, les élèves huent courageusement un écriteau suspendu au cou du puni : Insolent ! Raisonneur !
Bientôt ils ne peuvent plus supporter Joseph, et ils l'excitent à pleurer afin de changer l'expression naturellement joyeuse de sa figure.
Le lamentable gamin en fait juge le maître ; frère Antonin ouvre très larges ses yeux couleur du voile de la Vierge, et, la tête levée au firmament, comme s'il y voyait le bon Jésus, il conclut :
— Vous êtes un mauvais camarade ; les autres élèves sont gais. Il n'y a que vous qui vous plaigniez.
Chaque fin de semaine, Job lit sur un carnet les notes de son fils : caractère difficile ; malpropreté incorrigible ; et il le gronde de maltraiter ses petits amis et de porter des habits troués.
La grosse Anna ne peut supporter l'idée de son propre désordre ; elle avertit son mari :
— Ses habits sont encore trop bons pour lui ! Tu vois d'après cela l'usage qu'il ferait de vêtements neufs. S'il continue de se mal tenir, je ne m'en charge plus. Il ira tout nu.
... Plein d'angoisse à cette pensée, Joseph se contraint dans toutes les parties de son corps afin de rapprocher les déchirures les unes des autres, et, mélancolique, il gagne le cimetière.
Maintenant il est suffisamment haut et agile ;
il pourrait enjamber Féchalier ; il n'ose, tant il craint qu'un écartement, funeste à sa culotte, n'en rompe les jambes jusqu'à la ceinture, et prudemment il se coule sur l'estomac, les mains en avant, le corps raide, afin d'épargner ses vêtements aux entournures. Il tombe dans l'allée.
Redressé, c'est un éblouissement ! La route d'or parmi les bouquets rouges et violets, les tombes où les fleurs forment des arcs-en-ciel, les croix enlacées de lianes, les vieux murs couverts du jeune manteau des valérianes, la gloire d'un soleil liquéfié au firmament, et tout le sang et toute la lumière versés à profusion sur le repos des morts, enchantent Goulot. Extasié, ses cheveux de paille au vent, il ouvre ses petits yeux jaunes à l'immensité des champs filmants, après un jour de chaleur.
Et là-bas, c'est encore la mer, les écailles d'argent de ses vagues, ses rivages d'ébène, ses rocs au profils humains, dressés comme des statues tumultueuses sur la fulguration de l'occident.
Là-bas aussi, des arbres paraissent défiler au lcng d'une rivière en joaillerie, et les prés de velours, les sillons hérissés d'or, les haies où brûlent les derniers éclairs partis de l'horizon, sont émus.
Plus près, des bêtes à deux pieds, le fouet en main et le mufle au vent, poussent les bestiaux lourds de sève vers l'étable ; des fumées en forme de coupes s'évanouissent parmi des vols d'oiseaux qui jettent leurs cris amusés et montent
plus haut, toujours plus haut, vers la lumière. Et lorsque le soleil sombre dans l'océan constellé de pierreries, des jo)^aux luisent aux confins de la terre et du ciel ; et l'air, tout en or, déploie son brocart sur les maisons et les champs.
Ainsi la nuit vient parmi la féerie des verrières occidentales, et Goulot ne sait plus s'il existe ou s'il rêve.
Une voix graillonneuse, appelle :
— A la pâtée, Joseph ! A la pâtée, mauvais chien !
Alors il pleure et, dressé contre un tombeau riche, il pisse sur les lettres dorées. Ce fut là sa première protestation- Console, il gratte son nez en cuiller, lisse la paille de sa chevelure et rentre en souriant parmi l'ordure des jurons et des gestes paternels.
Ses journées d'écolier coulent si désespérément pareilles que Joseph songe qu'elles ne passent pas, mais qu'elles repassent sans cesse.
Assis à la dernière table et à l'extrémité de la classe, ce qui est encore une manière comme une autre d'être le premier par un bout, Goulot,
de cette situation de choix, a l'aise d'examiner les* cinquante derrières de ses condisciples et l'état des pièces rapportées à leurs fonds.
Cet examen l'occupe, et nul mieux que lui n'aperçoit les variations de ces physionomies postérieures. Par une inclination usuelle chez les écoliers, ceux-ci, couchés sur leurs bras réunis en cercle, les cuisses recroquevillées et les talons aux barres d'appui, paraissent des grenouilles prêtes à ^sauter sur leur maître. La lecture, cadencée, balance leurs crânes rouges, blonds ou bleuâtres ; les plus énergiques, en épelant, semblent avaler des noyaux. Mais l'écriture les recouche sur leur bras gauche, et en louchant, la langue tirée et l'index si fort appuyé sur le porte-plume que la phalange semble prête à se retourner, ces élèves tracent des jambages comme leurs pères poussent le coultre. En bas des sillons d'écriture, ils écrasent leur signature et s'essuient le front et les doigts à leurs fausses manches. Le frère Antonin reproche à Joseph la maigreur de ses bâtons et l'accuse de mollesse. À vrai dire, les devoirs de cet écolier semblent tracés par des mouches incohérentes qui se seraient promenées au papier comme des badauds sur une place publique. Joseph aime ses jambages pour leur variété. Néanmoins il les redresserait avec facilité, mais le maître juge que, dans sa situation, il en saura toujours assez ; aussi, il l'interrompt quand il récite sa leçon et le punit lorsqu'il ne sait rien. L'enfant le remarque et demeure coi sur ce qu'il
3G l'homme de peine
possède bien, mais il bavarde sur ce qu'il ignore.
Le Frère Directeur a coutume de placer quelques élèves au piquet, dans la cour, pendant les récréations. Ainsi, ils forment des sujets d'ornementation et Goulot, collé aux pierres, n'est pas la moins séduisante de ces vivantes cariatides.
11 semble, à ces bons maîtres, que les récompenses appellent les répressions et, dans le gouvernement de leur école, ils équilibrent avantageusement les croix et les pensums, les bons points et les calottes.
Comme en tout autre état, il leur apparaît que les plus lamentables des écoliers doivent figurer parmi les punis, de même que les garçons bien costumés et engendrés de pères importants peuvent seuls représenter les partis honnêtes de la société. Donc, presque chaque jour, Joseph est mis aux arrêts. D'ailleurs il y court avec une entière bonne grâce et prend bientôt en amitié son coin de mur. Il grave, au couteau, son nom sur le crépi, dessine autour des lettres, un encadrement, et il semble, par là, que ce lieu de pénitence lui soit dorénavant réservé.
L'après-midi, le pouce aux narines, les paupières closes, le frère Cyrille passe l'inspection des quatre côtés de la cour, et si, par aventure, un mur lui apparaît trop nu, des motifs faciles lui permettent de le garnir d'écoliers. Les sujets de sa disgrâce : mauvaise tenue, habits sales, promettent à Joseph une longue suite de piquets ;
en effet, les trous incoercibles de sa culotte laissent s'effilocher sa chemise, et il n'y a guère d'apparence pour que cette façon de porter son linge subisse une modification. Il faudrait un changement de parents, et l'enfant ne se conçoit pas sans la belle Anna, aux yeux cerclés de pourpre, et Job, au masque rasé et mouillé de boisson.
Or, un certain jour, au moment où les, joues bleues du frère Cyrille apparaissent au porche, un camarade de Joseph le veut attraper, mais le gilet-veste de cet infortuné s'entr'ouvre du col aux reins. L'indécence, de ce spectacle oblige le maître à sévir, et rudement, il indique à Goulot un angle du mur, afin d'y subir une heure d'arrêt.
— Permettez, lui dit l'enfant, ce n'est pas mon endroit ; et il regarde affectueusement son nom gravé au crépi, en face.
— Qu'est-ce à dire ? interroge le frère Cyrille.
— C'est là-bas, ma place, grimace l'écolier.
— Non, non ! Mettez-vous ici, crie le maître ; et Joseph sanglote de n'être point châtié suivant l'habitude.
Les chers frères prennent prétexte de ces larmes et obligent le coupable à ce nouveau lieu de punition. Goulot s'accoutume à l'endroit, y grave ses initiales, et bientôt cet élève favorisé s'enorgueillit d'ajouter ce pied-à-terre du châtiment à son coin préféré de piquet.
Malheureusement, Joseph et ses maîtres s'in-
téressent si fort à ces arrêts sur une ou deux jambes, à genoux ou prosterné, et à d'autres façons encore qu'ils inaugurent, et pour lesquelles leur élève prête volontiers son concours, qu'à l'auberge paternelle, quand il rentre tardivement, il ne reste de soupe, au fond des écuelles, qu'une légère vapeur.
Les heures des repas sont mal distribuées, ou inversement, les punitions empiètent sur les dîners. Quelque zèle apporté par lui à se transporter de l'école à l'auberge, le potage est dévoré.
Le nez décoré de vermicelles sanguins, Job remarque combien la nourriture profite peu à son fils pour tant de soupes mangées depuis sa naissance. Anna, les mains sur ses seins, déplore sa maigreur. Ces bonnes gens demeurent convaincus que leur enfant possède un ver solitaire et, pour tuer la bête, ils rationnent leur garçon.
■ Joseph tient à son ver comme à sa vie et ronge furieusement ce qu'il trouve à portée de sa main, ses ongles, par exemple ! Ses parents l'appellent : vorace, et ses maîtres : vicieux.
... Les heures où il n'étudie pas ses leçons, l'écolier fait les commissions. Il court du matin au soir avec un tel élan d'activité, que la nuit ses jambes continuent à marcher seules dans son lit.
— Joseph, prends ceci ! Joseph, porte cela !
Il va, vient, tourne, grimpe et descend.
Sa mère, énervée, soupire :
— On ne voit que lui autour de soi. Dépêchetoi, cogne-fétu !
Assis à fumer sa courte pipe, Job, ennuyé de ce va-et-vient qui déplace les ronds bleus •évaporés du tabac, l'envoie au diable et lui ordonne de se tenir en place.
L'enfant ne sait que décider •; il remue du côté droit mais ne bouge pas de son pied gauche.
— Ruine et misère ! s'exclame Anna à la fin du mois ; il a encore usé ses hardes. Ah ! mon failli gars, je ne puis plus t'habiller et te nourrir. Va chercher ton boire et ton manger, si tu veux.
Cette éventualité atterre l'enfant, car l'été est venu, ardent et sec.
Les cloisons des classes sont démontées et, au bout de la vaste salle ainsi obtenue, un théâtre est édifié.
Partisan de la saine gaîté, le cher frère Directeur cloue aux murs des bannières, de Saint Jean-Baptiste de la Salle et des oriflammes d'un jaune de pipi, bardées d'inscriptions en étain de chocolat :
« Aimés soient partout les cœurs sacrés de Jésus, Marie, Joseph ! »
Goulot s'efforce de pendre une banderole marquée :
« Nous aimons et vénérons nos maîtres. »
Sur l'estrade, les élèves remarquables par la situation de leurs parents répètent laborieusement un vaudeville : le Moulin du chien écrasé !
Le fils du maire, Boulu, figurera un capitaine de mousquetaires et donnera du plat de son sabre aux mollets de Limace, valet du meunier. Aucun enfant n'ayant accepté le rôle du chien, Joseph s'offre à tenir cet emploi. Caché dans la coulisse, il imitera le cri de cet animal blessé. Chacun s'accorde à trouver ses hurlements admirables, et, excité par ces éloges, il ne cesse d'aboyer qu'on ne lui ferme la gueule d'un soufflet.
Un roulement de tambour annonce l'entrée du clergé ; M. Beauvisage, un curé énorme dont la tête cucurbitacée sourit au ciel et à la terre, entraîne, à chacune de ses manches, un vicaire en étoupe et un vicaire en fil de fer, l'un roide et empalé, l'autre pelotonné en ficelle dans sa soutane. Placés sur des bancs en côté de l'estrade, les élèves se lèvent et découvrent leur champ de crânes, en navet, en poire ou en pomme ; crânes variés et multiples, comme messieurs du clergé ont coutume d'en contempler, rangés en ligne, dans lossuaire.
Le conseil municipal suit son maire, Jérôme Boulu. Ce magistrat fend l'assemblée de son nez en soc de charrue, et ses adjoints, à figures de bouledogue, mentons en patates et joues si
rouges qu'elles semblent chauffer la salle, prennent place dans des fauteuils trop étroits pour leurs reins débordants. Les conseillers, moins volumineux, remarquables seulement par la contention de leur maintien et leurs expressions qu'ils voudraient tragiques, s'asseoient aux chaises du premier rang.
Une foule de visages dorés par le grand soleil, patines par le vent du large, gravés de rides ou blêmis par les sourdes maladies, s'accotent aux dossiers des sièges. Mais bientôt leurs sillons multicolores balancent, ondulent, crient, répondent, reniflent, toussent ; en un mot, la foule s'empresse de dépenser son activité avant le silence et l'immobilité que réclamera, tout à l'heure, le frère Cyrille.
Une forte odeur de terre, d'océan et d'étable monte de ces parents endimanchés d'oripeaux inattendus, qui les vêtent, mal. Leurs mains aux paumes charnues, qu'une corne durcit ; leurs ongles courts et bronzés ; leurs pouces puissants et plats ; la spatule de leurs index opiniâtres, parlent éloquemment et disent tous les métiers de l'eau, du bois et de la glèbe ; ces mains populaires sont plus véritablement expressives que les visages apparentés dans la résignation.
Ces parents, encore têtus à espérer après la bataille de leur vie, regardent les écoliers pavoises de cravates et de vestons criards.
Pauvres élèves parés pour l'étalage d'un jour avant de quitter l'école et de peiner à leur tour. Et les pères considèrent sombrement les têtes
42 l'homme de peixe
de leurs enfants, petits pots à parois épaisses et de capacité obscure, tandis que les mères rient aux foulards roses, aux cous blancs, aux vestes bleu de ciel, aux culottes carrelées.
Enfin le terrible capitaine du vaudeville prélude à l'estrade. Il tient de son père, ce jeune officier, un nez en cimeterre turcoman dont il obtient des effets de férocité, et devant la force de sa voix et de son bras, les autres acteurs tremblent et supplient. Déguisé en ermite, le fils du sacristain convertit pourtant le terrible jureur, et celui-ci promet dorénavant de défendre la croix de son sabre invincible.
Pendant ce drame, Goulot, l'œil à une fente de la toile, s'amuse aux équilibres de son père enivré, car Job assiste à la représentation. Tombera-t-il sur Anna ou bien versera-t-il au parquet ? Soudain, l'oreille du curieux est allongée, et il crie misérablement. Ce mauvais acteur oubliait son -rôle de chien battu, tandis qu'au même instant, le jeune Boulu assommait de la semelle un caniche en carton promené à la ficelle.
Le spectacle* terminé, la distribution des prix amène sur les planches les enfants les mieux parés. ML le curé soulève sa masse cubique, rayonne par-dessus les tête.s, et, les yeux fleuris, la bouche chargée de pieuses pensées comme de bons morceaux, il lâche sur l'assistance des vérités implacables.
Cependant, au bas de l'estrade, le troupeau anonyme des écoliers sans accessits, les dépe-
naillés, les vestons pisseux, les faces grises piquées de misère, cette cohue qui geindra obscurément dans les besognes mal payées et sans gloire, ouvre ses gros yeux de bœuf et ses oreilles d'âne, et paît respectueusement la parole du recteur.
Seul d'entre eux, Goulot, ses yeux jaunes luisants de malice, contrefait l'abbé, en gonflant ses joues à la grosseur de fesses. Soudain, le frère Directeur l'assomme de son poing et grince :
— Je vous chasse, fils d'ivrognes ! Vous ne rentrerez pas ici.
• — Merci, mon bon maître ! répond l'écolier.
Mais il vient à penser aux deux coins de la cour marqués de ses initiales, et ce souvenir l'attendrit. De ces années d'école, il retiendra surtout la douceur du châtiment. Là, du moins il vivait en tranquillité.
Anna acueille l'annonce du renvoi de Joseph de deux coups de parapluie. Amicalement, Job invite son fils à prendre quelque chose, car ditil, il n'est de si bonne consolation que l'oubli au fond d'un bol à fleurs.
Rempli de cidre, l'enfant promène sa ribote de l'auberge au cimetière, trébuche aux tombes, demande pardon aux cailloux du mal qu'il leur cause en tombant, et il rit seul jusqu'au milieu de la nuit.
La petite place de Roznaro cuit au soleil. Ses deux douzaines de masures craquelées de chaleur projettent vainement l'abat-jour de leurs toits débordants sur leurs fenêtres ; l'air calcine jusqu'au fond des meubles et évapore l'humidité des gens et des choses.
. Affalés contre leurs portes, les villageois respirent à grand effort et lèvent vers le firmament implacable leurs yeux brûlés.
La canicule terrasse jusqu'aux bestiaux et l'on voit les grands bœufs, sans appétit, profiler leurs formes de bronze sur les prés, quand la lumière déclinante marque leurs reins somptueux d'une zone de feu.
Les paysans jaunissent comme leurs blés ; l'or du soleil pénètre leur peau et ils paraissent des hommes de métal parmi le hérissement des épis de cuivre.
Accroupi au cellier, Job fait sauter la bonde d'un tonnelet, met le pouce au trou, le retire, afin qu'un jet inonde son verre et celui de sa femme écroulée d'ivresse, remet son doigt en manière de fausset et boit jusqu'à ce que le petit tonneau sanglote ses dernières larmes. A ce moment, les époux vont s'étendre à la
lumière, et la chaleur pompe ces deux outres.
Devant la grandeur de ce spectacle, Joseph oublie ses repas, d'ailleurs plus rares chaque semaine.
Sa boisson cuvée, Anna déclare qu'elle ne saurait continuer d'habiller et de nourrir plus longtemps son enfant.
— Oh ! Dieu ! déclare Job en portant ses doigts crispés à son collier de barbe, il n'y aura bientôt plus un verre de vin à la maison.
Désespéré, il jette à terre son chapeau de paille à galon de velours et croise les bras.
— Ne vous désolez plus, papa, je vous donnerai des sous.
— Et comment cela? questionne Anna surprise.
— Hé ! ma mère, ne suis-je pas assez maigre et déguenillé pour avoir le droit de mendier ? Vous allez voir comme je rapporterai des données de pain. En route ! en route ! annonce le petit homme. Mme la comtesse du Guerno distribue à son château. Je suivrai mes confrères et je reviendrai ce soir, les mains pleines.
... Chaque lundi, suivant l'usage en pays galot, les miséreux, à deux lieues à la ronde, partent sur leurs jambes de chair ou de bois pour ce Guerno où l'on rassasie les affamés. Les invalides, la mère Richard et ses quatre-vingtdeux années, la bonne femme Quellio l'hydropique, Jacquin le cul-de-jatte, commencent leur chemin avant le jour. Les aveugles les dépassent en vitesse ; Mouron, l'ancien courrier, les gagne
tous, comme il veut. D'autres mendiants des communes avoisinantes s'en viennent par leurs sentiers. Ils emplissent la campagne du choc de leurs béquilles. Les petits bourgeois et les commerçants les voient s'écloper avec défiance. Ils n'aiment pas que ces gens hantent leurs huis. Jean Faucheux, un vieux de soixante-dix ans, un journalier qui travailla cinquante années à raison de vingt sous les quatorze heures, présente à leurs portes sa tête patriarcale, ses bons yeux abrutis et son front vide que chevauchent des quenouillées de fils d'argent. Qu'on lui donne ou qu'on le chasse, Jean Faucheux remercie ; il a toujours agi de la sorte.
La mère Richard tient en poche sa médaille de domestique ; elle la montre aux portes ! La bonne femme Quellio cousait, à huit sous, des culottes de campagne. Jacquin, le valet, s'est fait couper les jambes sous un char de foin, mais il a appris bien vite son métier de cul-dejatte. Pillaouec, l'homme de peine, a travaillé presque un demi-siècle, à quarante francs le mois. Il aurait pu vivre de ses rentes, comme tant de ses compagnons, si quatre enfants ne l'avaient réduit à la besace. Kerguest, le pâtour, Stéphan, le journalier ; Perrine, la fileuse, ont gagné des dix sous par jour, et jusqu'à cinquante et soixante francs les cinq semaines de moisson. Maintenant, ils quémandent après avoir bien travaillé.
— C'est justice, songe Goulot. C'est bien le moins qu'on puisse mendier sur ses vieux jours
lorsqu'on a été honnête, courageux, acharné au bien de son maître.
D'ailleurs, cet état de mendicité a son charme : on se promène chaque lundi et on récolte jusqu'à quinze sous qui permettront de vivre ja semaine. Ensuite, six jours, on demeure au logis à manger son pain quotidien et à dormir.
Seul Jacquin. le cul-de-jatte, dont le caractère s'est gâté depuis l'accident qui l'a privé de ses jambes, trouve dur de courir quatre lieues en plateau à roulettes, afin de gagner les dix centimes de la comtesse du Guerno. Les petites mères Richard et Ouellio, heureuses de considérer, une fois le temps, le beau château où l'on doit vivre heureux au milieu de meubles rouges et dorés, lui reprochent son ingratitude. Au total, ces braves gens estiment leur existence assez facile, et jamais leurs plaintes ne dépassent le murmure d'un ruisseau.
— Il est bien juste, n'est-ce pas. que les riches donnent un sou à ceux qui les ont bien servis ? Et de part et d'autre se nouent de reconnaissantes amitiés.
L'enthousiaste Joseph pense avoir choisi le meilleur lot, lui, si jeune, et déjà mendiant ! lorsque ses confrères ont mérité cette condition par le labeur d'une vie entière.
Dans la cour seigneuriale, les arrivants se forment en monôme, par ordre d'entrée, et comme l'heure d'ouvrir le guichet de l'office n'a pas encore sonné, déférents, ils admirent la belle maison et ses hôtes.
La longue et régulière façade, coupée géométriquement de fenêtres à meneaux en croix, regarde une pièce d'eau garnie de grenouilles et entourée de trembles. Plus au fond, l'écurie annoncée par deux têtes de chevaux sculptées au-dessus du porche, la buanderie, la paneterie, la fuie aux pigeons crevée d'ouvertures multiples, la sellerie et la remise, donnent une apparence confortable au château du Guerno.
Aux carreaux du fumoir, M. le Comte, la mère de M. le Comte, la sœur et la femme de M. le Comte et le petit Vicomte considèrent avec bienveillance les pâtiras rangés au mur comme des plantes fanées qui attendent un peu d'eau et de fumier. Des feuilles sèches, ces mendiants ont pris la couleur, et leurs vêtements, leurs visages, rappellent l'aspect des végétaux moribonds.
Comme l'adroit Joseph veut gagner des rangs, une levée de bâtons sévit contre lui et des protestations s'élèvent. Non ! non ! il est trop jeune
pour mendier ! A la porte ! A la porte ! A la porte !
Trois béquilles le frappent ; Jacquin glisse sous lui et le renverse sur l'hydropique Ouellio, butée elle-même contre la jambe de bois de Stéphan. Des clameurs insultent ce fâcheux qui, n'ayant pas encore accompli un demi-siècle de travail, ose déjà vivre en rentier.
La croisée du fumoir est poussée, et la voix et le geste de M. le Comte invitent les malheureux au calme. Les disputeurs, surpris, demeurent un instant dans l'attitude de la colère et puis, lentement, les béquilles descendent, les bâtons s'affaissent. Mme du Guerno mande l'enfant à l'office ; il y court tandis que mademoiselle Elisabeth se répand parmi les rangs des miséreux.
Un tic fréquent, aux bons moments de sa charité, révulse les yeux de la sœur du châtelain. Le regard blanc et la face extasiée, cette demoiselle balance son cou. Ses mouvements angéliques ajoutent au miel de ses phrases, et elle adoucit jusqu'à Jacquin le cul-de-jatte révolutionnaire. Ainsi, mademoiselle Elisabeth parcourt les groupes des infirmes, distribue des scapulaires et, les mains aspergeantes, elle convertit les jambes de chêne et les bras à crochet.
Quelquefois, en haut d'un perron à balustrades, madame la Comtesse présente son fils en l'attitude de la Vierge mère offrant le petit Jésus à l'adoration.
En récompense des coups de béquille acceptés
gaiement par Joseph, cette dame lui remet quatre sous, le double de ce qu'elle donne aux plus anciens de la bande.
— Merci ! merci ! crie Goulot ; et retourné au milieu de ses amis les mendiants, il se prend à les aimer pour leur accueil favorable à ses intérêts, puisqu'ils lui ont permis d'être distingué d'entre eux tous.
Au guichet de l'office, enfin ouvert, une à une, les mains voraces, aux ongles en dents, aux doigts en lèvres, s'ouvrent vers l'aumône, et leurs paumes digèrent le pain et les sous.
Le Comte circule parmi les vieillards et, familier, s'inquiète de leurs affaires et s'ils sont contents ? Même il ne garde pas rancune à Jacquin son ancien journalier, malgré l'ennui qu'il lui causa le jour où la charrette à foin du château broya les jambes de ce maladroit. Kergest, Stéphan, la Richard, d'autres encore, furent employés au Guerno comme journaliers. Aujourd'hui, ils mendient sagement et remercient le châtelain de ses bontés.
Avant leur départ, mademoiselle Elisabeth monte au perron et les adjure de prier aux intentions de la famille du Guerno et de ses morts. Ils le promettent en levant leurs chapeaux. Des marmonnements dévots commencent doue de bourdonner, mais à la sortie de la cour ils s'interrompent et causent âprementde la diminution des chicots de pain de charité.
1 -e premier lundi du mois, M. Beauvisage, le cuié de Roznarb, assiste aux distributions du
Guerno : l'épanouissement de ses joues semble prendre Dieu lui-même à témoin des bontés de cette sainte demeure.
Ces jours-là, on prie l'abbé à déjeuner. Il accepte.
... A quelque distance du château, les gueux, éparpillés, se cachent soigneusement l'un à l'autre leur parcours. Chacun connaît quelques maisons de petit aspect où l'on donne à une clientèle de pauvres attitrés. Certains sont appointés à cinq centimes la semaine ou rentes d'un croûton, d'une mocque de cidre, d'une galette. L'addition de ces rogatons forme un •bien-être acceptable, et peu d'entre eux voudraient reprendre leur ancien métier, ce qui fait dire à M. le Comte, qu'au total, ces gens ne sont guère intéressants.
Les gambades de Goulot l'ont fatigué. Après avoir sonné à quelques grilles et obtenu onze sous, il estime sa journée remplie. Il mange le pain offert, et s'endort dans la balle d'une récente batterie d'avoine.
Un aboiement furieux le sort de son repos. Le crépuscule est venu. Un chien de métairie danse autour de lui. L'enfant reconnaît une chaumière à la lisière d'un horizon gris perle. Dans le ciel de laque, des nuages en forme de poissons rouges nagent vers le sud, et quelques peupliers émondés en houppes époussettent la cendre de la nuit naissante.
A travers la lande d'un vert profond, l'enfant considère une fumée de cigarette qui
monte, toute grêle, de la pauvre cheminée. Deux voix ébréchées disputent dans le calme nocturne, et les yeux jaunes de Joseph ont vite reconnu la petite mère Richard et la bonne femme Quellio devant la maisonnette.
— Oui ! oui ! remarque l'hydropique, vous voilà bien fière, la Richard, parce que la dame du Guerno vous donne de l'engrais pour votre trempage.
— Si on peut dire ! Et vous, la Quellio, avec ça que vous ne cherchez pas à beurrer votre soupe ?
— Ça se peut, ma chère. En tous cas, je ne suis pas toujours à parler de mes petites carottes et de mon chou de chanté.
— Oui, mais, la Quellio, vous êtes bien heureuse qu'on vous paie la ferme de votre maison.
— Peut-être, la Richard, mais je ne vais pas quêter mon petit pot de lait et je ne fais pas étalage de ma graisse et de mes patates.
— You ! you ! glapit Goulot, en se jetant entre elles, eh bien ! moi, j'ai ramassé onze sous ce matin, et du pain, et des pommes2 et quand je saurai mieux demander, j'obtiendrai joliment bien.
... Il laisse les pauvresses interdites et court si rudement dans l'ombre des ruelles de Roznaro qu'il cogne le vicaire et laisse le cher homme pelotonné dans sa soutane.
— Ohé, ! papa Job ! Ohé ! maman Anna, convoque-t-il à grands cris, venez voir! J'ai des
pièces plein ma poche percée ; seulement, termine-t-il, je mets ma main dessous.
Contre son attente, son père ramasse froidement les sous et sa mère lui reproche de rentrer à la nuit. Vraiment ce n'est pas une heure pour souper !
— Bon ! bon ! leur signifie Joseph, j'ai encore du pain d'aumône dans l'estomac et c'est long à digérer. Bonsoir tous deux, et buvez à ma santé !
L'activité de ce jeune mendiant n'a de cesse qu'il n'ait parcouru, chaque jour, plusieurs villages. Sa hâte l'empêche d'arrêter aux bonnes portes, et, par contre, il frappe à des huis hostiles. Ces logis récalcitrants laissent échapper des manches à balai, des pots d'eau sale ou des bourriers. Joseph, lorsqu'il en a l'occasion, s'en va se consoler au cimetière du bourg visité ; habitude excellente qu'il conservera toute sa vie, en souvenir du quiet jardin des défunts de Roznaro. Là, parmi les croix, il récupère la bonne humeur que lui avaient fait perdre les vivants.
Comme au sortir du village de Trénez, Joseph caresse son genou contusionné d'un coup de
canne, il lui prend fantaisie de s'élever au-dessus des hommes et de leurs misères. Il escalade donc une colline d'ardoises, érigée dans la lumière comme un grand cône de lilas, et, parvenu au faîte, il darde ses petits yeux jaunes vers les hameaux et les demeures essaimes au hasard des prés, des bois et des rivières.
— Oh ! oh ! s'exclame-t-il, voici le bon château du Guerno ! Ah ! ah ! l'excellente maison d'un bourgeois large de pain, mais avare de sous. Hi ! la chaumière où l'on donne du lard ! Hu ! celle où l'on jette des pierres. Et cette façade où l'on m'a cogné ! Et ce pignon où j'attappai des légumes sur la tête ; ils étaient bons d'ailleurs. Et ce pavillon où l'on nourrit les chiens aux dépens de mes fesses ! Et ce hangar où je reçus un poing en pleine face !
Voilà mes clients, les meilleurs et les pires. Qui-dà ! Ici, dureté ! là, bonté ! Cette rive, c'est l'ennemi ! Ce chemin m'est doux ! Cette clairière douteuse ! Mais cette chaumière fameuse ! Je commence, il me paraît, à connaître mon pays. L'enfant aperçoit beaucoup de mauvaises et coriaces maisons, qui ne s'ouvrent jamais, comme si leurs propriétaires étaient enfermés dans leurs murs jusqu'à cessation de leur vie et qu'il fallût la mort pour qu'ils se restituassent à la grande solidarité universelle.
En descendant la colline, une ferme où se rient, en façade, des pampres ployés en ogive et des glycines à raisins violets, retient l'attention du jeune mendiant.
Dans la cour une volatile animée et pépiante, des coqs rouges sur un fumier d'or, des poules en acier bleu, des dindons de soie et des faisans de moire, picotent fébrilement l'avoine projetée des mangeoires par deux juments à babines roses. Des valets s'empressent ; des filles en cheveux, bras nus et tablier retroussé, éclaboussent des pâtées pour les porcs ; des enfants plongent leurs faces dans des bouillies ; un homme tient du lard sur le pouce et de son couteau en arrache des bribes dont il se graisse les lèvres ; sa femme, le col découvert et les seins presque visibles, penchée au-dessus d une écuellée, mange à grandes lappées.
La force et l'appétit, le mouvement et la joie vibrent du grenier débordé de paille, à l'aire côtoyée par le purin, dont la liqueur dorée coule noblement.
— Donnez-moi quelque chose, dit simplement Joseph.
De son sabot souillé, le fermier envoie du crottin et dit : Mange !
— S'il vous plaît ? insiste l'enfant.
— Tiens ! ramasse, propose un valet à hure de porc et cheveux en lavette, et ce garçon soulève dans ses mains réunies une bouse de vache qu'il lance sur le mendiant. Cette plaisanterie amuse le métayer, son épouse, les filles de bassecour, les poulets, les coqs rouges, les dindons et jusqu'aux juments, qui s'arrêtent de broyer l'avoine pour hennir faiblement parmi les cris stridents des volailles.
— Ouaou ! Ouaou ! aboie Goulot en éclatant de rire, ouaou ! ouaou ! et délibérément il quitte cette engageante métairie où les pampres de la façade se marient aux raisins violets des glycines.
Après cent pas, et avant de tourner le chemin de Roznaro, un verger rutile dans la lumière descendante. Des reinettes, par milliers, semblent offrir leurs petites joues reluisantes de santé aux baisers des passants.
Cet enclos appartient au fermier avare : double joie !
L'enfant côtoie la haie armée d'épine-vinette. Comme un chat, il se faufile par un trou et roule en boule dans l'herbe moelleuse.
Gai ! gai ! les beaux arbres rouges de fruits ! La taille du gamin ne lui permet pas de les atteindre. Il choisit donc un pommier fourchu, lui saute dessus, grimpe à ce jardin aérien et cueille des doigts et des dents ces gourmandises.
Oh ! tout en haut des branches, qu'elle belle moisson ! D'un rampement, Joseph atteint aux
tiges chargées de pommes grosses comme de petits melons.
La détonation d'un craquement éclate !
Joseph tombe. Sa jambe est brisée. Quel étonnement ?
Il demeure étendu. Il regarde le ciel à travers les feuillées. Il tûte son corps, ce qui lui est facilité par les ouvertures béantes de ses effets. Il souffre et geint :
— Hélas ! Goulot, une autre fois, tu attraperas les pommes d'en bas !
Ensuite, il se dresse sur sa jambe valide, mais l'autre ne l'est guère. A ce moment, Jacquin passe la sente et compatit à l'infortune de son jeune confrère. Ne pouvant lui être d'aucun secours par lui-même, il est dépêché comme courrier à roulettes vers la Richard, dont la maisonnette avoisine cet endroit de malheur. Affalé contre la pente d'un talus, l'enfant entend le plateau de Jacquin grincer sous les arceaux de verdure du sentier, et il envie le cul-de-jatte de n'avoir plus de jambes du tout, puisque ainsi, il peut se déplacer avec de notables vitesses.
... Les béquilles de la Richard écrasent les feuiles des ornières. Les voici tous deux !
Jacquin propose son petit chariot, mais qui poussera Joseph ? Quant à lui, il n'y faut pas songer ; c'est tout au plus s'il pourra les suivre à la force des bras en sautillant à la manière des pies. La vieille pauvresse place aux aisselles du blessé ses béquilles ; la cuisse cassée ne portera plus au sol. Le cortège s'organise dans ce che-
min délicieux avec sa voûte d'argent où tiïllent des chardonnerets et des rouges-gorges. Soirée heureuse où la lumière filtre à travers les rameaux féconds.
Parfois des arbres aux piliers romans et aux branches en nervures de voûtes forment un dôme qu'éclairent des nuages en parterres de roses.
Comme chaque soir, le grand jardin occidental défile à l'horizon. Heure douce où Jacquin, poétique, cesse de battre la terre de ses mains emmanchées de fers et dresse la tête vers ces songes de couleur. Heure nostalgique où les yeux dépolis et frottés de misère de la Richard, voient confusément des anges en tuniques de pourpre et des images d'azur qui lui prouvent avec évidence le paradis, seule certitude qui n'ait pas failli à ses quatre-vingts ans.
Il paraît à Goulot qu'il a, suspendu à la hanche, une cuissed'une lourdeur et d'un volume impressionnants, et jamais, autant qu'aujourd'hui, dans ce cadre éblouissant de ramées d'argent criblées de fruits d'or rouge, jamais Joseph n'avait pris conscience de l'importance extraordinaire de sa douleur, centre et nœud de tout cet imbroglio de nuances et de formes tendues vers l'idéal.
Il est pris de fierté en regardant sa jambe brisée : sa souffrance lui vaut sa propre estime et l'orgueil d'être le but de ces arbres tordus à souhait, de ces nuées qui développent leurs jolies tentures, de ces feuilles multicolores tombées
qui lui préparent un parcours plus beau que celui qu'on trace avec des fleurs pour le passage de la Fête-Dieu. Le tout est de bien apercevoir les beautés gratuitement dispensées ; son état de douleur prédispose Joseph à mieux reconnaître dans l'espace la vraie tendresse des éléments.
• Ainsi, Jacquin le cul-de-jatte poète ; la Richard, croyante et aveugle ; Goulot, dont l'âme compréhensive atteint aux cimes de l'idée, forment un cortège plus imposant' qu'une procession.
Le reposoir de cette belle théorie, c'est l'auberge de Job. Le plateau à roulettes aborde la dernière marche, et tandis que la Richard reprend ses béquilles, Joseph appelle sa mère.
Anna paraît dans l'encadrement de la porte cintrée et, sans mot dire, place ses doigts surpris sur la gelée de sa poitrine et lève seâ yeux auréolés de muqueuses sanglantes comme un coucher de soleil !
— Dame ! murmure l'enfant, pensez-vous qu'on aille à la guerre des sous sans recevoir des coups !
Et il s'évanouit.
Le médecin ne le visite pas, aussi guérit-il vite, en dépit du bon sens. Mais l'enfant ne se tient pas de joie, ni sur ses jambes non plus.
La suite des événements de son aventureuse carrière prouva à Goulot combien il lui avait été profitable de se casser le fémur en sa jeunesse et de quel touchant symbolisme la nature attentive avait paré sa marche à la vie.
Cela lui devient une source de distractions. Il est heureux de la variété de son allure, et vraiment, il amuse les autres et lui-même.
Le dimanche après la grand'messe, Petibou, le crieur public, monte à la pierre d'échalier et clame de sa rouge gueule :
— Du lard ! Du beau lard ! Le lard de monsieur le recteur ! A combien la couenne et le bedeau ?
Et il élève, à bout de bras, un plat débordant d'un morceau de porc offert à la cure par quelque bonne âme. Chaque fois qu'on tue un (( prince », l'habitude veut qu'on dédie aux intentions spirituelles du presbytère la côte la plus grasse. Des enchères crépitent et Petibou, hilare, passe la langue sur la viande et braille :
— Et mieux vaut ! Et mieux vaut ! C'est de la chair de prêtre !
On adjuge le porc, et les paroissiens pressés contre les tombes, en un grand tas noir, se retournent vers la place qu'ils commencent à descendre. Les femmes et les filles, les brides de leurs coiffes retombées aux épaules, se réunissent par coterie et jacassent sur le cours des œufs, leurs galants, le sermon, le beurre ou leurs gages.
Les auberges accueillent ces fidèles, et des groupes se forment, solennels et lourds chez les vieillards, tumultueux et criards chez les jeunes gens. L'association de ces buveurs représente, sur ce coin de sol épargné des herbes, entre les quatre murailles des chaumières, la vie campagnarde dans ce qu'elle a de social et d'expansif, après le mutisme grave des six jours dans les champs, après les gestes du semeur et les onomatopées aux bœufs : Diach ! Diach ! Hue ! les paroles étant impuissantes à rien exprimer d'immense sous la stature des chênes et parmi l'étendue océanique des sillons.
Heureux de se retrouver hommes, les paysans, leurs chopines de faïence en main, et les paysannes aux châles violets, épingles en triangle sur le cou, déchargent l'amas de leurs confidences, comme on bascule une charrette à moellons.
C'est l'instant choisi par le nouveau boiteux : il s'offre en représentation et montre à ces gens comme il sait bien boiter depuis le peu de temps qu'il apprend à marcher ainsi. Job, égayé, approuve les évolutions de son fils, et son visage
tuméfié s'épanouit au centre de son collier de barbe en couronne d'immortelles. En remerciement de la distraction qu'il leur donne, les campagnards invitent le père et le gars à prendre des bolées. ,
Lorsque ceux-ci regagnent leur logis, les cheminées flanquées en oreilles d'âne aux extrémités des pignons leur semblent remuer, et l'on ne sait celui qui cloche davantage, de Job ou de son fils ?
— Ah ! gronde Anna, mauvais gamin, tu n'as pas honte de me ramener ton père en cet état ?
Joyeuses ou malheureuses, les années passent et la sève monte aux corps comme aux troncs, en cet élan qui projette indéfiniment vers le ciel le suc de la terre. Les jambes de Joseph poussent comme des branches, c'est-à-dire que la meilleure profitent l'autre végète ; car ne faut-il pas de la diversité pour la beauté des arbres et des êtres ?
A onze ans, maître Jacornas, le fermier du Grand-Guerné, à Plestiu, sans qu'il ait vu Goulot, mais sur la description qu'on lui a tracée de ce curieux Joseph, l'embauche comme pàtour. Il ne le paiera pas, il le nourrira seulement
et lui donnera six aunes de toile et des sabots à volonté. S'il se conduit bien, en guise de cadeau de Saint-Jean, on lui fabriquera une culotte de « réparon », en toile obtenue de la grosse filasse qui reste sur les peignes. Le fermier affirme qu'elle lui fera la vie. Goulot calcule qu'il élargira et allongera probablement, ce qui ne manque pas de l'inquiéter sur ses aises futures. Trainera-t-il donc toujours sa culotte d'enfance ?
— Il suffit ! il suffit î radoteur, interrompt Anna, voilà assez longtemps que nous te gardons inutile et glouton ; les fils doivent aider leurs parents.
— Que ne suis-je un veau, ma mère, il eût engraissé à votre profit et vous m'eussiez vendu en foire.
Adieu mes bons parents, ajoute-t-il en tâtant ses ecchymoses, je me souviendrai, car vous m'avez créé tel que je suis des pieds à la tête.
.^ Là-dessus, il part de sa jambe légère, mais l'autre fléchit.
— Holà ! songe ce philosophe, chez moi, toujours quelque chose clochera.
Job court après lui, lui pince le nez jusqu'à le rendre violet et prononce :
— Ha ! mon gaillard, prenez ce flacon de tafia, il abrégera votre route et vous rappellera votre père. v
Joseph prend la fiole et reconnaît un certain alcool où par mégarde l'huile de la lampe versa. Il pose la bouteille sur une pierre, attend la
séparation des deux liquides. L'huile remonte la première ; il la boit. Après un temps pour digérer, il sirote l'alcool.
— Et voilà comment on réunit (il frappe son estomac) deux personnes qui ne s'entendent pas entre elles.
Alors, il lui semble que sa jambe courte mollit, tandis que son autre jambe l'élancé bizarrement.
— Oh ! oh ! Serai-je saoul ? En ce cas, je suis un homme.
L'ennui de doubler le chemin en d'imprévus zigzags lui remet en mémoire le viatique paternel et cet avis :
— Il abrégera votre route !
— Hum ! pense-t-il, mon père plaisante : pourtant cet état a ses grâces, donc l'ivresse raccourcit le chemin ! Maintenant, profitons-en.
Là-dessus, il querelle les passants et polissonne les filles. Les hommes le battent ; les femmes le fouettent.
— Plus fort ! hoquète-t-il, les ivrognes ça ne sent pas ou ça sent trop, finit le sale, en bavant.
La nuit vient ; elle lui paraît ridiculement noire.
Il n'aperçoit pas un talus et tombe vivement de l'autre côté. Il étoile de mille chandelles ses yeux et s'écrie :
— J'y vois trop clair à présent !
A l'aube, Goulot passe une barrière bleue qui ferme un chemin bordé d'ormes aux écorces
d'étain bosselé. Un sentier creusé d'ornières tourne entre deux champs de choux dont les parasols, perlés d'eau, frissonnent. En haut d'une rampe, à la lumière qui s'éveille parmi la brume, deux tours vermeilles, donjons de paille dont les masses récupèrent tout le soleil versé à flots dans les sillons, donnent à cette avant-garde de la métairie l'apparence d'un château-fort du travail.
Un peu derrière, des bâtiments dont les crépis semblent de sel cristallisé, commencent d'éblouir. Profonds, confortables, les toits descendent sur les ouvertures armées de fer ; et l'ardoise semée de lichens a pris la couleur des cheveux gris.
L'enfant passe une grille qui garde les communs et trouve une remise soutenue de poteaux équarris en chapiteaux. Les sablières à larges moulures reposent sur ces colonnes. Dans l'ombre veloutée du clair-obscur sont alignés des chars à roues cuirassée de cerceaux de fer, fixés par des clous carrés. Posés à cul, leurs timons en mâts de navire balancent encore à leurs extrémités les colliers mis à sécher. D'autres charrettes à ridelles et de lourds plateaux crottés d'une boue indélébile, voitures puissantes et symboliques des travaux pesants de la terre, dorment en la pénombre.
Un peu devant, offert aux intempéries, un vieux chariot, ses roues rompues enfoncées dans une mare à canards, auguste voiture blessée, dresse lugubrement vers le ciel ses bran-
cards râpés, et achève de pourrir comme une bête morte.
Tout à coup, les donjons flamboient à leur sommet. Le soleil paraît à l'heure indiquée sur le calendrier. Joseph gouaille ce phénomène de passivité d'une chose énorme et cependant obéissante.
— Oh ! moi, si j'étais seulement la lune ? Comme il dit ces mots, une bâtonnade bien
dirigée attendrit ses côtes, tandis qu'une main l'agrippe à l'oreille et l'entraîne vers la métairie. Là, l'homme et l'enfant s'arrêtent. Le paysan, un grand être argileux à face triangulaire, sans cils, sourcils ni cheveux, et assez semblable à une courge lisse, croise le bras et, les pieds en dehors, grogne :
— Oui crois-tu donc que je sois ?
— Mon maître, répond simplement Goulot.
— Qui te l'a appris ?
— Vous me l'avez hurlé à l'oreille, sur les côtes et jusques en mes fondements. J'en jurerais !
— Bien dit, approuve Jacornas, mais pourquoi n'es-tu pas rentré hier au soir, méchant buissonnier ? A l'ouvrage1 boiteux, il faut manger son pain à la sueur de son front.
— Oui ! oui ! riposte l'enfant, je sais encore un autre beau proverbe : « Comme il a pétri son pain, les autres mangent les miches du boulanger ! » Maître Jacornas, que doit faire un bon domestique pour contenter son bourgeois ?
— Ne. lui coûter rien et rapporter beaucoup.
— Ça me va, car j'en ai l'habitude. Pourtant, sauf votre respect, donnez-moi à manger quand votre cochon en aura de trop !
— Ah ! ça, viens-tu chez moi manger ou travailler ?
— Pour les deux, notre bourgeois, rit à travers ses pleurs Joseph.
— Il suffit. Entre dans la salle du Grand- Guerné, garçon.
Le pâtour passe la pierre du seuil, en exhaussement de la cour, afin d'empêcher les eaux de pluie de noyer la terre battue de la pièce.
Il avance entre les rangées des meubles, vers îe foyer dont l'âtre entretient un feu éternel qui couve sous la cendre comme l'âme de la maison. Remuées du tisonnier, les braises se ranimeront, et de claires flammes danseront parmi les voix et les gestes des hôtes. Maintenant, c'est le repos ; la lente fumée filtre au milieu du calme des choses endormies.
Abandonné de maître Jacornas occupé au cellier, Joseph saisit un bréchet, sorte de billot de •hataîgnier embouti de trois branches, et, posément assis, prend contact avec son. nouveau logis.
A la manière galot, les armoires, fleuries de marguerites sculptées, sont placées côte à côte. Une boîte d'horloge, dont la marqueterie dessine des étoiles, est encastrée entre elles. En avançant vers le foyer, deux lits-clos, dont la galerie et les battants sont ajourés de fuseaux de buis, reposent sur leurs bancs, placés en avant, et qui servent de coffres pour les hardes quotidiennes.
Ces lits, où le sommeil des paysans se renferme, procurent le recuillement profond et sombre, après l'éparpillement dans l'immensité vibrante des champs. l\ semble qu'on y doive dormir comme des morts.
De granit noirci, le manteau de la cheminée déborde ses supports moulurés ; au fronton, un râtelier à fusils est fixé et des tableaux de piété : une sainte Anne, la main sur la tête d'une Vierge offrant elle-même l'enfant Jésus ; un saint Joseph innocent, à boucles de cheveux et barbe en toison de mouton, sont accrochés. Contre la fenêtre ouverte dans l'épaisseur du mur, une table-huche, à glissières, découvre des pots de lait, un pain entamé dont la chair grise fleure bon et du beurre en colline jaune ; de chaque côté, les lits-clos alignent leurs bancs. Un vaisselier porte jusqu'aux poutres du plafond hourdé, des faïences multicolores, des pichets, des mocques, des plats peinturlurés d'oiseaux indigo ou rouge. Un moulin à cuillers de bois est suspendu au-dessus de la table, et des tablettes aériennes perpendiculaires
aux solives supportent des miches grosses comme des pierres meulières. Derrière les armoires, une ruelle est encombrée de charniers, poteries du contenu d'un tonneau renfermant les morceaux d'un défunt porc. Des chaudrons de cuivre et des marmites grandes à cuire des bœufs sont accrochés aux murs.
Lits, tables, bancs, armoires, ustensiles, atmosphère, paraissent d'or translucide. Frottés et usagés, les meubles centenaires ont pris, au contact des paysans, une épiderme de sensibilité qui les marie à cette demeure d'antique humanité.
Le bois des tables, du buffet, des sièges, des coffres, s'est comme modelé et rassasié de vies successives, accoudées, nourries et reposées.
Ces meubles rappellent l'effort inlassable dans la boue et sur le roc pour semer des races nouvelles et nourrir des existences supérieures.
Il est au coin des cendres chaudes, un vieux fauteuil de bois, tailladé des pieds, brisé des reins, et dont la physionomie crevassée évoque l'aspect des vieillards penchés sur le feu pour que la flamme les pénètre et leur fasse la fin tiède d'une braise qui s'éteint lentement.
Tous ces meubles, après une jeunesse sans rides, ont conquis des visages d'ancêtres.
Joseph quitte son bréchet et, poussé par son appétit, va renifler la huche saturée de lard et de laitages. Une odeur nourrissante réjouit ses narines et il pense, qu'au moins, dans cette maison, les gens doivent profiter puisque le bois sue la graisse.
L'horloge à poids décroche soudainement dix heures, et Goulot se colle au mur devant l'arrivée tapageuse des valets et des chambrières. Maître Jacornas donne ses ordres à Perrine, la première servante, une fille homasse, aux bras rougeauds. En un tour de main, le feu chante et la marmite navigue sur la houle des flammes.
Chaque journalier prend son écuelle, reconnaît sa cuiller de bois, s'accoude à la table et mange puissamment la soupe de légumes et de lard versée par Perrine. Parfois ces travailleurs redressent d'un revers de main leurs chapeaux, et la bouche ouverte, regardent le chétif pâtour.
— Allons, Goulot, approche le bréchet, mon gars ; viens-t'en manger !
Le gamin court à l'escabeau avec le sentiment exquis de reconnaissance que notre héros garda toujours pour les objets et les gens dont il avait pris coutume.
Une fricassée de grous de sarrazin emplit son bol. La bouche enflammée et la langue pelée, il dévore avec des contorsions déridantes. La tablée part d'un rire sonore. Le maître lui-même le tape au dos, plaisamment. Le billot bascule, mais Goulot, son écuelle au cœur, continue de manger assis sur le sol. Perrine pose un pichet plein contre ce pâtour altéré. Rassasiés, les domestiques essuient leurs couteaux à leurs culottes, d'un geste qui aiguise, remettent leurs cuillers au moulin et sèchent leurs lèvres d'un frottement bref de la manche. Hommes et femmes s'ébrouent et vont sous lès meulons de
paille, dormir tête à l'ombre, ventre ensoleillé.
Gonflé de félicité, Goulot porte le cidre à ses lèvres et murmure :
— Quel bonheur !
Enfin, relevé à grand peine, car l'estomac lui pèse, il vient respirer le chaudron vide, s'assied sous le manteau de la cheminée, regarde le ciel descendre jusqu'à la cendre illuminée, tâte son front, retourne au seuil de la porte, contemple à travers un brouillard de bien-être des bœufs qui soufflent et battent de leur queue les taons gris, aperçoit vaguement les journaliers endormis, écoute comme en rêve leurs ronflements terrassés, mêlés au ronronnement des batteuses mécaniques éparses dans la campagne, et s'endort avec la sensation de s'évaporer parmi l'universelle cuvée des terres, des étables, des paysans.
Pataud, le chien de la bergerie, le Vient flairer, gronde sourdement, ne sait que décider e! repart la queue raide.
- Holà ! bourgeois ! Holà ! maître Goulot ! appellent les journaliers.
Rudement secoué, l'enfant réveillé retrouve les valets assemblés autour de lui. Le visage trian-
gulaire de Jacornas, remué d'hilarité, se couvre de rides en accents circonflexes.
— Toi, petit, suis-moi, commande-t-il, et il le conduit à une courette en retrait des communs. Le sol y semble bouger sous les volées et les poursuites des oies de craie, des poulets versicolores et des canards chaussés de cuir jaune. L'air se diapré au déploiement des plumes et la litière d'or s'envole parmi les battements d'ailes, les cris, les piaulements, les gloussements, les coins-coins et les stridulations.
Joseph, assourdi, prélude aux soins de la basse-cour.
Chaque matin il égrène l'orge et le blé noir, hache les pâtées d'ortie, dilue le son, nettoie les baquets, voit accourir vers lui le tournoiement cocasse des canes, les jets de cou des jars et les sautillements des coqs irrités. Lui, maigre amphytrion, prodigue les aliments à ses pensionnaires et, comme Flore verse sa corne d'abondance, il sème la bouillie et les résidus.
Peu à peu, il entre dans l'intimité des volailles ; elles le reconnaissent et lui piquent amicalement les mollets jusqu'au sang, lorsqu'il tarde en ses distributions. Il lui semble être le trésorier de cette nation et songe à améliorer son gouvernement. ,
Un coq doré, à tournure de général qui porterait son casque à plumet sur le croupion, terrorise ses femmes. Lui seul picote les meilleurs morceaux et il bat le sol de ses ergots,
d'une façon qui éloigne jusqu'au dindon apoplectique à figure de vieux capitaine.
— Ouais, remarque Goulot, ce brigand prend toutes les douceurs. Il porte des éperons aux pattes ; avec ça on se fait aimer !
Mais le sensible Joseph protège une poule blanche, épouse dédaignée. Il la soigne ainsi qu'une bonne son curé et apaise ses convoitises de bec à défaut d'autres ; même il s'enhardit à frapper le guerrier pour le rappeler à la galanterie.
Maître Jacornas portait des attaches aux bouviers ; il voit la scène et de la même baguette fouaille notre héros.
— Zut ! termine ce redresseur de torts, il ne faut jamais protéger les faibles.
Le lendemain il se lie lâchement avec Pataud, le chien de garde, égoïste et bête. Il offre au molosse un chat dont il a cassé les reins avec une pierre, et l'incorrigible bavard déclare :
— Les gros doivent manger les petits, car le contraire ne serait pas possible, on mourrait d'indigestion. X'aie pas les yeux plus gros que le ventre, disait papa en m'envoyant coucher sans dîner. Mais, ouiche ! le lendemain, j'avais le ventre plus petit que les yeux !
Depuis une semaine, Joseph paît les vaches.
Au sortir de l'étable, les bêtes écartées roulent leurs gros yeux de verre et bavent gâteusement. Il les ramasse dans un large vol de son fouet et les pousse de la voix. Les voici descendues dans les sentiers creux, sous l'élévation des murets de terre rehaussés de ronciers. En cette saison la fleur mûrie des genêts met des gousses noires parmi les baies des prunelliers et les écharpes des églantiers. Des arcs épineux se recourbent au-dessus du troupeau enfoncé dans les fondrières et avançant à pas boueux.
Le fatalisme des paysans galots laisse s'embourber leurs chars et leurs bêtes ; ainsi ces chemins forment des défenses insurmontables au contact moderne, et leurs fermes demeurent en leur immobilité séculaire, insoucieuses de science agricole, tournées vers la poésie des ancêtres.
Au carrefour, Goulot reconnaît des clayons dont les barres en croix ouvrent des champs hayés de chênes têtards. Des prés d'un vert intense que rayent des ruisselets, et des vergers enchevêtrés de pommiers aux troncs déjetés, varient ce paysage parfois mouvementé de sentes
de servitudes, abandonnées du trafic des hommes et qu'une herbe drue tapisse.
Ainsi, plusieurs voies mortes, encaissées d'arbres aux troncs pourris jusqu'à l'aubier, voies défuntes que les ronces s'occupent à recouvrir de leurs épines, sembleront bientôt les routes qui mènent au château de la Belle au Bois Dormant.
Energique, Joseph cingle les croupes paresseuses des bœufs, excite les enjambées méthodiques des vaches, retient dans la ligne les veaux capricants. Enfin, le pâtis de maître Jacornas s'offre au troupeau. Les bêtes entrent au trot, dévalent une pente et s'arrêtent tête basse, cuisses écartées, les jambes de devant dans l'attitude de la marche, et commencent de paître religieusement sous le vaste ciel. Pendant les chaleurs caniculaires, sans appétit, les bœufs, accroupis, écoutent le mirliton des insectes. Les vallons se teignent de nuit et les peupliers voient remonter lentement l'or jusqu'à leurs faîtes qu'encore, plus éperdument, les mouches myriadaires clament la vie extraordinaire des infiniments petits. L'existence unanime des pierres, de la terre, des herbes, s'affirme dans cette vibration d'atomes.
Les éphémères, avant de mourir pour renaître en quelque autre poudre vivante, s'évertuent au-dessus de la glèbe dont ils sont sortis, et peut-être une conscience obscure s'éveille-t-elle en eux lorsque la mort du jour les rappelle au néant ?
Et le pâtour planté droit au sommet du mur de pisé, considère, par dessus le frisson d'un bois, une tour d'ardoise, dernière cime éclairée. Quelque part, le chant grêle d'un jeune coq triomphe dans sa nubilité. Aujourd'hui, ce vainqueur à crête rouge a semé la vie, et son claironnement emplit les vallées de sa victoire. Quelquefois Poucette, la vache pie, ou Coucou, le bœuf jaune, mouchent. Leurs gambades voudraient éviter le taon, mais collé à la peau, son dard suce leur sang ; simple échange, les grosses bêtes devant entretenir de nourriture les plus petites. L'estropié s'essouffle à les rattaper, et par de bonnes paroles et des coups, il les rassure. D'une main experte, il attache à leur paturon une corde trop courte, reliée aux cornes ; les pauvres bêtes claudiquent affreusement.
De joie, Goulot roule sur l'herbe.
— Il n'y a pas à dire, s'écrie-t-il, en savourant la marche grotesque des boiteuses, il faut passer par là pour en goûter tout le sel.
A quelque chose, malheur est bon, termine le joyeux compère.
La vue de Coucou permet à Goulot de comparer la peau luisante de ce bœuf aux loques dont maître Jacornas l'habille, et l'aide à formuler cette revendication :
— Est-ce gagner- son pain que de se fatiguer d'un soleil à l'autre ? dois-je demander de l'augmentation ?
Au retour à la métairie, les tourelles d'or franchies et le troupeau rentré, il aborde délibérément le fermier et, après un salut exécuté en tirant ses cheveux, car il ne possède pas de chapeau :
— Notre bourgeois, commence-t-il, vous verrez à m'augmenter. Je suis un peu à l'étroit, fait-il valoir, en secouant sa pelure de toile.
Le métayer croise ses bras poilus et interroge :
— .Monsieur Goulot, qu'avez-vous fait aujourd'hui ?
— La même chose qu'hier, notre maître.
— Très bien ! Maintenant, monsieur Goulot pourrait-il me dire quelle situation il occupait à son entrée à la ferme ?
— La même !
— Combien était-il payé pour cela ?
— Rien du tout.
— Pardon, tu reçois la nourriture et le couvert. A cette époque comme aujourd'hui, monsieur Goulot accomplissait-il le même œuvre ? Oui ! Alors pourquoi cette demande d'augmentation ?
— Je ne sais pas, termine le pauvre diable, et il s'éloigne, requis par les soins de la bassecour. Tandis qu'il distribue son blé noir aux volailles, il monologue :
— Ah! voilà! J'ai raté mon début dans le monde. Comme si les parents pauvres devraient faire des enfants ! Réservons cela aux gens riches, et plus tard, le monde sera à l'aise.
La basse-cour soignée, il charge de regain les râteliers de l'étable.
Cependant, ses réflexions sont éveillées par ces : <( Monsieur Goulot, » dont le fermier a beurré son refus.
— Sapristi, clame l'énergique petit homme en tirant par saccades la queue de Poucette, la vache pie, je vais protester.
Jacornas, assis à la margelle du puits, aiguisait une faux.
— Eh ! notre maître, réfléchissez à nous mieux payer.
A ces mots, le métayer pose sa pierre, saisit Joseph aux cheveux, le dresse trois fois à bout de bras, le reprend par le cou, lui serre le nez, allonge ses oreilles en plateau de barbier, et crie :
— Maintenant, veux-tu une augmentation ?
l'homme de petne 79
Le bon caractère de Goulot se mouille
de larmes arriéres et, comme il boit de l'eau à discrétion, il pleure abondamment.
Tel un grand toit projette son ombre et rend diffuses les façades, le soir couvre les donjons de paille, les bâtiments, les hangars, l'étable en forme de carène, et jusqu'aux outils abandonnés, réunis en faisceaux et appuyés l'un contre l'autre pour dormir.
Goulot ne sait rien du rythme des planètes et de l'alternative merveilleuse des clartés et des obscurités que ce que les chers frères enseignent. Les invisibles lois s'animent à son esprit de représentations sensibles. A genoux et mains jointes, il prie :
— 0 nuit obscure, sois éternelle ! Ombre que j'aime, reste avec moi. Protégez-moi, ténèbres!
Il prie encore qu'une blonde radiation apparaît à l'Orient ; un champ d'épis vermeils surgit ; son sillon de feu brûle au-dessous des nuées charbonneuses abandonnées par la nuit.
La clarté s'amuse aux plaies, bosses et carabosses dont ce pauvre corps enfantin fleurit. Telles les plantes dans un terreau propice, les anémones violacées, les roses saignantes, les giroflées tigrées, s'épanouissent sur sa peau et un peu partout, des verdures sinistres encadrent des parterres tracés par une main colère.
— Qu'on me cherche ce feignant de Goulot, gronde maître Jacornas, dont les rides s'accentuent sur son front obstiné.
Deux valets poussent la claie de l'étable et
cueillent, de leurs doigts en tenailles, 1 ecorché. Le fermier proclame :
— Regardez, vous autres, où mène l'ineonduite. Ah ! ça ! Goulot, mon drôle, conduisez de ce pas les chevaux à l'abreuvoir.
L'enfant s'étend en manière de protestation.
— Xon, s'écrie le malheureux, je ne veux plus travailler pour vous.
— Et pour qui donc ?
— Pour personne.
— Ha ! ha ! Et qui te nourrira, galopin ?
— J'ai le droit de mourir de faim.
— A savoir, mon gars. Moi, je dis que les pauvres doivent leur travail et tu travailleras. Vous autres, commande-t-il aux journaliers, empoignez-moi ce drôle et chatouillez lui les épaules ; la peau le gratte.
Goulot, renversé et les bras en cercle, gémit :
— Xe me touchez pas, grands lâches, ou je fais un malheur. Ne me touchez pas, ou je tue !
— .Mords ! Mords-le, Pataud. Hardi, mon chien !
Le molosse, excité, s'ensanglante la gueule aux blessures de l'enfant, puis, tour à tour, avec des bêlements de joie, les domestiques se renvoient cette pauvre chair pensante.
Joseph tombe et ne se relève pas.
La révolte est vaincue.
Jacornas commande aux valets la besogne du jour : un chargement de blé à porter à Plestin. Les hommes ploient sous le faix ; leurs reins dessinent sur le ciel des courbes pitoyables.
Et quoique écrasés de fardeaux, ces bêtes humaines ricanent au souvenir de la scène. Les maîtres ont ordonné : Semez ! Broyez ! et ils créent, ils détruisent. Ils auront vécu sur des ordres, sans savoir.
La lumière frappe les crépis de la métairie.
Joseph est tombé près de l'aire à battre. Ses plaies sont cuites ; elles brunissent et se ferment.
Un ciel heureux sourit ; le soleil décrit son grand arc fulgurant et se couche.
La fraîcheur nocturne ranime le misérable. Péniblement il rampe jusqu'au seuil de la ferme, à cette heure muette. Les journaliers épuisés sont étendus aux couches obscures des lits-clos.
Seule, l'horloge à poids tressaille et son cœur de cuivre bat.
— La révolution a raté ! Xous n'étions pas en force, avoue Joseph.
Ensuite, fataliste, il ajoute :
— Il faut que les révoltés soient les plus faibles pour être amusants.
Il soupire tristement :
— Et l'on finit toujours par avoir faim ! Voyons au baquet des porcs. Tiens ! des patates. Voilà pourtant des cochons qui engraissent
pendant que les personnes naturelles meurent de faim.
L'enfant dévore les pommes de terre, boit le lait demeuré aux seilles et, soutenu d'un bâton, s'éclope à travers les champs de choux. Leurs feuilles, sous la clarté lunaire, ont des limpidités d'eau pure.
Arrivé à la barrière, en bordure des ormeaux et des trembles déjetés comme des coxalgiques, Goulot regarde presque gaîment, en haut de la rampe, la ferme, ce château-fort agricole où ahanent Jacornas et ses valets poussés par l'obscur instinct de leur espèce. Ils doivent travailler comme les porcs grossissent, rapidement, afin de mourir vite.*
Joseph, malicieux, écarte ses lèvres à rejoindre ses oreilles, car il vient d'apercevoir, à l'ouverture d'un tonneau renversé, Pataud en veilleur de nuit. Une chaîne, rivée au collier, attache le molosse.
— Viens, mon beau toutou, j'ai des secrets à te raconter.
Le chien avance, aussi loin que lui permet son lien, et l'enfant lui tient ce discours :
— Mon vieux loup, tu as mal agi avec ton ami Joseph. Ce matin, tu m'as mordu par ordre et tu as fait sagement, car cela t'épargna le fouet, et tu as goûté à m'a chair, — tout profit pour toi. Maintenant, nous nous retrouvons en d'autres conditions. Ton attachement à ton maître mérite salaire ; ausi de ce gourdin, je veux casser tes dents cruelles à mes fondements.
L'enfant applique vivement sa branche noueuse sur la gueule de Pataud et le molosse, impuissant et stupide, enrage. Les coups de trique grêlent. Cela devient magnifique. En des sauts désespérés, le chien vise la gorge de son bourreau.
— Comme c'est beau, applaudit Joseph. Je me sens fort et réjoui. Encore quelques tapes aux reins. Il me semble que je deviens le maître et lui Goulot. Attends un peu, feignant! Tu ne veux pas travailler, dis-tu ?
Que penses-tu de cette taloche, mon drôle? Oui, qui te nourriras, galopin ?
Le bâton ! Le bâton ! Pift ! Piff ! et paff !!
0 joie de frapper. Je ne me suis jamais tant amusé, et je comprends à présent le plaisir de brutaliser. Si j'avais quelqu'un à cogner, quelle consolation !
Ouf ! assez dansé ce soir, termine l'enfant. Merci, vieux Pataud. Pense quelquefois à ton ami Joseph. Je t'aime. Adieu !
Combien longue une course épouvantée dans la nuit. L'enfant fuit avec la sensation de mains courantes et crochues dans son dos. Les branches se mettent en travers de son passage, sem-
ble-t-il ; des arbres veulent l'attraper et trottent ; les haussées ondulent, un animisme monstrueux, effet de sa terreur, ressuscite des formes de bêtes acharnées à sa poursuite. Ivre de frayeur, le boiteux recule devant ses imaginations, revient, s'élance vers d'autres visages horribles. Sa bonne jambe bondit, mais sa cuisse cassée demande grâce. Il l'empoigne de ses doigts crispés, il la bat de son bâton ; les veines fouettées se gonflent de sang et le projettent en avant, toujours plus loin de la vengeance du fermier.
L'aube myope essuie la brume ; un peu de laque rose éclaire l'orient ; une vitre scintille ; un coq chante la gloire du jour.
Alors, l'enfant choit parmi les herbes, les membres a la débandade, car il sied seulement aux bourgeois, emmitouflés de plumes, de soigner leurs attitudes dans le sommeil.
. Le fugitif pense ne se réveiller jamais. Cette perspective lui plaît Tellement qu'il grimace laidement à se retrouver lucide.
— Examinons la situation : autour de moi, une campagne fleurie, des collines aimables, et dedans cette vue si belle, Goulot !
Dommage que je ne puisse me regarder, moi-même à distance ; je dois produire un drôle d'effet. Voilà, s'il n'y avait pas de gueux, d'estropiés et de mendiants, ce serait plus beau.
Tiens, une idée, si j'en supprimais un, moi ?
Ses petits yeux de souris découvrent la sinuosité argentine d'une rivière. Ce cours d'eau
enclôt un champ où les boutons d'or criblent de leurs gouttes lumineuses l'émeraude d'une prairie.
— Va pour la noyade, aussi bien, j'ai grand soif. Ah ! ah ! nous ne ferons donc pas de vieux os ! Mille regrets, car le temps et la main de mes maîtres promettaient de les drôlement sculpter.
Au fait, avant de m'en séparer complètement, il faut que je fasse connaissance avec la vie.
Qu'est-ce cela ? Réfléchissons. Papa Job m'a dit : Il faut gagner ta vie. Il paraîtrait que, lorsqu'on ne la mérite pas, on meurt de faim. Pourtant certains l'ont toute gagnée, mon camarade Boulu, le fils du maire de Roznaro ; le comte du Guerno et d'autres encore. Moi, je cherche à manger et à boire en suant des bras et du front. Est-ce drôle ? L'existence consiste à m'entretenir de nourriture. Mon ventre, c'est ma vie. S'il est plein, je vis ; s'il est vide, je meurs !
J'ai trouvé. Ah ! bien, ma bonne femme, fait-il en frappant sa maigre panse, voilà assez longtemps que tu m'ennuies de tes demandes. Sans toi nous ririons encore, des fois, mais tu ne penses qu'à digérer et ça nous fait pleurer.
Allons boire le coup de l'étrier.
... L'enfant descend le ruisseau, l'eau lui monte à peine aux cuisses.
— On peut se noyer dans une cuvette, la tête suffit.
Agenouillé, il plonge sa figure et s'étend,
mais le courant le retourne. Des cailloux aux poings, il recommence.
Soudain une voix :
— Holà ! l'ami, vous vous mouillez.
— Pas tant que je voudrais, répond l'effrayant Joseph en bavant l'eau.
— Faut-il vous aider ?
— Vous seriez bien aimable, dt-il en vomissant.
Mais le nouvel arrivant dépose le gamin à la berge, puis, les poings aux hanches, ce grand dégingandé au feutre en panache et aux revers d'habits inondés d'une cravate à pois rouges sur soie jaune, déclame, le geste au vent :
— Ah ! l'horreur de gosse ! Et plus exhilarant que baladin ou paillasse.
— J'ai toujours amusé les autres, avoue Goulot.
— Et vous vouliez mourir ? Eh ! mon cher, vous vous devez à la distraction de l'humanité. Croyez-vous, continue l'inconnu, apostrophant la cantonade, qu'une merveille si rarissime de laideur doive obscurément s'éteindre ainsi qu'une mauvaise camoufle entre des doigts poisseux. Je veux, mon jeune maître, vous élever sur un piédestal aux ris et applaudissements du monde dilaté.
Venez avec moi, vous aurez une vêture superbe brodée de calembours et coq-à-1'âne ! Vous mangerez votre saoul, et votre escarcelle tintera le son des clairs écus !
— Que dois-je faire pour cela ?
— Presque rien, dit l'homme, et il tire prestement de sa souquenille une batte dont il décoche une vive accolade aux reins de l'enfant.
— Aï ! pleure Goulot ! Grâce ! Qu'avez-vous à me reprocher, monsieur ?
— Rien ! voilà le comique de la vie, mon cher. Je te rosse sans cause, pure plaisanterie ! Et l'on s'ébaudit de ton air marri. Tiens ! de ce croc-en-jambe, je te jette bas.
— Oh ! la ! la ! soupire le gamin.
— Bonne intonation, l'ami ! Enfin, sur la joue, je te détache ce coup droit !
— Ouille ! Ouille ! glapit le lamentable estropié.
— Superbe ! complimente l'inconnu. L'expérience congruente m'engage à t'embaucher,
— Quel sera donc mon ouvrage ?
— Peu de chose, explique le banquiste. Recevoir des coups, giffles et morniftes ; tomber, boiter et par de calamiteuses grimaces exciter les rates du populaire, enfin pitre !
— Ça me va, car ces exercices me sont naturels.
— Comment te nommes-tu, gamin, et quel est ton métier ?
— Joseph Goulot, ancien pâtour. Et vous, monsieur ?
— Cocheniaigre Arsène, ex-professeur de dessin. Je te ferai remarquer qu'en changeant de profession, je suis demeuré artiste.
— Je le pense comme vous, monsieur Cochemaigre, approuve Joseph, les yeux éblouis du
feutre à panache et de la cravate à pois rouges sur soie jaune.
Contre un bouquet de noisetiers et occupé d'en croquer les feuilles tendres, un âne retrousse ses babines et tend le col. Cet âne mité et incroyablement petit porte les pieds déjetés en arrière, ses boulets appuyés au sol comme des pattes de lapin. Il paraît fatigué. Sa croupe boucanée de coups de bâton affleure une roulotte menuisée de planches clouées sur un plateau de camion. Une galerie ornée de trois pots de géraniums donne à cette maison roulante un aspect séduisant.
Arc-boutée à la rampe, une femme colosse, en camisole, montre ses bras potelés comme des corps de bébés et surveille les évolutions dune fumée crachée par un tuyau en tromblon.
Accroupie au bas des roues vertes de la voiture, une jeune fille à corsage rouge fourbit un bassinet de cuivre.
Le banquiste présente sa recrue à madame Cochemaigre et à Marina, une fillette serpent aux gracieux enroulements, porte l'enseigne de
leur baraque. Ces clames acceptent leur compagnon imprévu et paraissent sincèrement amusées de son allure. Goulot salue si profondément qu'il glisse sur un navet échappé des doigts de Marina, Tous rient et l'âne brait, comme dilaté par la venue de ce nouveau personnage, symbolique de toute hilarité humaine, car il est ridicule, misérable.
— En avant, Citoyen, ordonne Cochemaigre, et le baudet abandonne les noisetiers, raidit ses pattes* de lapin et entraîne la roulotte qu'encombre la femme colosse aux bras en ventres de chérubins.
De suite, une réflexion s'impose à l'esprit de Joseph : Citoyen gagnerait en santé à se voir tiré par sa corpulente maîtresse et il y a vraiment, entre son échine aiguë et la voiture énorme, une disproportion admirable. Goulot estime aussitôt l'âne parce qu'il renverse les lois naturelles et il lui offre spontanément de l'aider au moyen d'une bricole ; ainsi ils feront la paire, déclare-t-il.
Il tire donc et Cochemaigre pousse de hue et de dia dans un chemin qui se trouve être celui de Kerdaniel.
Longtemps avant d'atteindre ce but momentané de leurs pérégrinations, les saltimbanques aperçoivent la flèche de l'église. Elle sourd par delà les verdures comme un jet. d'eau bleue. Une auberge isolée, halte première du voyageur et dernier adieu du paysan sur le retour à sa métairie, commence le village. Bourgs aux
anneaux en côté des portes, dçs bidets à bedaine blanche ou des vaches qui meuglent d'ennui, avertissent qu'on entre dans la société et la civilisation. En recul d'un pré, les arrivants saluent un calvaire ostentatoire à grandes figures de pierre, grisées par le temps. Don posthume d'un vieux curé, ce monument voudrait-il prouver que l'existence est un escalier qu'on monte péniblement pour mériter un définitif cucifiement ?
Une place triangulaire fermée par l'église, son cimetière et les demeures notables, est terminée à l'embranchement des deux rues par une fontaine publique, dont les piliers reçoivent les affiches et les annonces légales.
Le maire accorde à la petite troupe de stationner en cet endroit. Cochemaigre prie donc son bourril de s'arrêter.
Or, Citoyen répugne aux arrivées autant qu'aux départs. Il aime le mouvement moyen, la musarde au long des haies. Brouter par ci, trotter par là, lui plaît. Il refuse de rester dans cet endroit pavé, sans espoir pour un âne affamé. Les exhortations de Goulot s'unissent aux tractions de la femme colosse ; on veut lui prouver une vérité évidente pour des hommes, sinon pour les baudets : c'est qu'on arrive parfois quelque part.
Marina calme à grand peine la motivité de Citoyen, et les banquistes adossent leur roulotte à la fontaine. L'enfant aide son maître à planter les piquets et clouer les toiles de leur théâtre.
M. Arsène déploie les images de la femme colosse, représentée à ses exercices de poids lourds, tandis qu'à coté d'elle, la jeune fille est recroquevillée en nœud de serviette.
M. Cochemaigre s'avise aussitôt de peindre au naturel Joseph et de l'ajouter à leur galerie de portraits. L'ancien professeur de dessin installe son chevalet et, désespérant de surpasser en comique l'ordinaire expression de notre héros, le prie de s'offrir à la pose en toute simplicité.
Des braves gens forment le cercle, et l'artiste reconnaît le rond coutumier des badauds assemblés aux villes ou aux champs, autour des événements qu'ils supposent étonnants.
Arsène circonscrit le visage du paillasse dans un trapèze, enferme le nez dans un pylône, ouvre deux boutonnières aux yeux, un soupirail à la bouche, et retrousse le menton en pointe de sabot. Néanmoins, la ressemblance laisse à désirer et il en attribue la cause à la trop grande symétrie de son dessin. Il repousse donc le bas du visage vers la gauche, aiguise les arcades sourcilières, se souvient et proclame que la cloison nasale de la Vénus de Milo, ellemême, incline sénés trement de plusieurs millimètres et, ravi de cette souvenance, contraste furieusement le masque de Joseph, rétrécit, coupe, raccomode, allonge, courbe et gondole.
A ce moment, les assistants déclarent l'image saisissante de réalité.
L'index à son feutre panaché de plumes de
poulet, Cochemaigre remercie et annonce qu'il va rehausser de couleurs son travail. La nature enlumina copieusement Goulot. Le banquiste prépare une palette chargée de tons vifs.
Ici, nous sommes forcés d'accorder que des goûts et des nuances, on ne saurait discuter, car, à peine l'artiste a-t-il passé au jaune de chrome la chevelure de paille et les yeux de son modèle, et au ponceau ses oreilles en entonnoir, un hurlement unanime l'interrompt. Joseph affirme : Je suis châtain, tandis que les badauds formulent : Il est blond, noir, bleu, prouvant à l'évidence que les hommes ne sauraient concevoir un seul de leurs semblables sous les mêmes apparences. Tour à tour, ils le voient rond ou pointu, suivant leurs dispositions, l'heure du jour ou de la nuit.
L'émeute manque renverser le peintre de son escabeau.
Impressionné, il pense satisfaire la foule, pour laquelle il travaille, en juxtaposant les tons. Rouge de minium à sa base, le pylône nasal atteint, après des tremblement de cobalt, au blanc d'argent sur la pointe ; et c'est ce que l'ancien professeur appelle : une lumière. De chaleureuses approbations saluent ce résultat. En un accès de génie, le banquiste a tracé de l'antithétique Goulot la meilleure image, après celle que le bon Dieu produisit en chair et en os.
Cette effigie encore fraîche est placée près de la peinture de la femme-canon.
... Au crépuscule, Marina accroche des lampes à pétrole aux poteaux.
Mme Cochemaigre sort de la roulotte, les cuisses en maillot et son redoutable ventre culotté de peau de chat, tigré au pinceau. Le professeur maquille Joseph et lui passe une souquenille de cretonne agrémentée d'une collerette. Les habitants de Kerdaniel, leur dîner achevé, sortent de leurs salles obscures et, réunis en parlottes, causent doucement, la paume au menton, le dos ployé, et comme succombant au souvenir large et monotone de l'océan des champs.
Nerveusement, Cochemaigre tape le tambour, et les biceps de son épouse écrasent les cymbales. Au son de leur musique, des blouses et des coiffes hésitent, balancent aux façades des maisons, et des bonnets consultent des feutres ronds. Aspirés par les battements scandés de la caisse sonore qui agissent sur leurs nerfs, les paysans commencent de marcher vers la baraque. C'est l'attraction impérieuse du bruit éclatant dans le silence ; c'est l'attirance de tout
ce qui vibre sur tout ce qui perçoit les vibrations. La bouche tonnante, le banquiste ajoute au fracas des instruments.
Un tas respectable de curiosités se forme autour des tréteaux et la parade commence. Quelques grimaces grotesques de Joseph restituent les gargouilles de l'église ; l'un après l'autre, il rend ces monstres pensifs de pierre, pa'rvenus jusqu'à nous pour signifier la force du moyen-âge, débordant en contrefaçons de la pensée ; car le monstre, c'est le sublime de la laideur, la sur-horreur humaine. Les spectateurs y retrouvent leurs abominables imaginations et toutes les déformations des passions par lesquelles ils acceptent de vivre.
La rate caressée, les villageois rient.
Soudain, et sans qu'il eût motivé cette correction, Joseph reçoit une originale rossée. Le petit estropié tressaute comme un diable au bénitier et la douleur de culbuter lui arrache une plainte dont les badauds engraissent leur joie. Avec les coups, Arsène sent fleurir la recette ; aussi, imaginairement coléreux, et sa cravate à pois rouges rebroussée en flamme, il cogne à tour de bras.
Les paysans beuglent de plaisir et applaudissent ce patron habile en corrections. Ensuite ils passent derrière la toile et assistent aux exercices de la femme canon et de la jeune fille serpent. Les cuisses redondantes, la poitrine en tremblement de montagne, Mme Cochemaigre manque éclater dans sa ceinture en peau de
chat, lorsqu'elle soulève un mortier avec les dents.
Comme Goulot ne connaît encore aucun tour, Arsène le jette sur le sol, lui emplit les oreilles de terre et lui détache des ruades comiques que ce paillasse naïf accepte à cris d'effroi. Les spectateurs, égayés, veulent mettre la main ou le pied au derrière de ce cocasse boiteux.
A la sortie de la baraque, Goulot retient un laboureur par la cheville de bois de sa culotte à pont, et lui hurle :
— Eh ! petit père, cela t'a amusé ma frottée ?
L'autre ouvre une bouche si dilatée que l'enfant cherche à voir les entrailles de ce rustre par ce porche ouvert sur son intérieur.
— Ah ! zut ! je me fais vieux ; autrefois j'aurais ri, conclut Joseph.
Marina vient s'asseoir sur le tambour et, silencieusement, elle tourne sa brune figure vers l'infirme.
■ — Pourquoi me regardes-tu comme ca, la fille ? Va-t'en !
Les jours suivants, lorsque après les rossées de parade Goulot se soulage avec des larmes, inexplicables pour lui, la fillette reparaît et sa sollicitude rôde autour du battu. Elle s'enhardit à l'interroger :
— Dis, cela t'embête de recevoir des coups ?
— Au contraire, cela me manquerait !
Au long du jour, la place triangulaire de Kerdaniel, ses maisons à pignons pointus, son église, le cimetière et le reliquaire des trépassés, semblent arrêtés en l'attente de la rentrée des cultivateurs descendus aux guérets, aux pâtis et aux chênaies. Le vide et le silence stagnent aux logis, et le soleil tourne et promène Jes ombres de fenêtre morte à mansarde close.
En cette solitude affadissante, lorsque les banquistes ne dorment pas aux pieds de Citoyen affligé, Cochemaigre initie son apprenti à la marche sur les mains. Quelquefois il l'exhorte à des sauts périlleux, ce dont Goulot convient bien volontiers, car il retombe rarement- sur les pieds et plus souvent sur la tête. L'abus de ces gymnastiques produit des confusions regrettables.
Aux moments où il n'essaie pas de placer sa cuisse derrière son oreille ou de sauter en grenouille, exercices d'un effet irrésistible sur l'admiration humaine, Joseph fait les commissions. Mme Cochemaigre l'envoie chercher du bouillon à l'hôtellerie du « Cheval rouge ».
— Comment faut-il me présenter à l'auberge, patronne ? questionne-t-il, car il estime qu'un
banquiste distingué doit marcher sur les paumes ou pénétrer en trois sauts doubles.
Il reçoit l'ordre d'utiliser simplement ses pieds et part un peu déçu, car c'est tout juste s'il boite et cela suffît à peine, en vérité, pour faire remarquer son homme.
La vaste hôtellerie du « Cheval rouge » est emplie des marchands ambulants, réunis en tablée près du fourneau. L'hôtesse de céans, une massive paysanne, attise le feu, et son visage, ses mains mal équarries, son cou, s'allument de reflets à la danse des flammes. 'Une fille à tignasse de chanvre et un vieillard jaune servent les clients jureurs, buveurs, fumeurs, dont les poignes abattues font sauter le cidre des bols.
Aussitôt qu'ils aperçoivent Joseph, des gouailleries accueillent sa laideur. L'enfant tend sa buire et demande du potage.
Les marchands croient difficilement qu'un pareil phénomène se nourrisse de pain et de soupe; l'un d'eux crie :
— Au moins marche droit aujourd'hui. Tes farces sont bonnes à ton théâtre.
Vainement Goulot explique combien sa marche clochante est naturelle. Ils ne veulent pas l'écouter et le pincent aux mollets.
- — .Mais je ne peux pas, geint le pauvre gamin.
— Allons donc ! s'esclaffent-ils. A qui le ferastu croire ? Et l'un après l'autre, au passage, ils le rudoient et le bousculent parce que cet entêté de boiteux s'obstine à boiter.
Au cours de ces évolutions, le bouillon est répandu dans la place, et l'hôtesse du « Cheval rouge » proclame durement qu'elle avisera M. Cochemaigre des farces de son employé.
Chaque soir, lorsque la lumière du ciel s'est retirée par delà l'horizon et que les maisons deviennent floues et leurs pignons indécis sous les étoiles naissantes, Marina allume les quinquets, et la tambourinade des banquistes attire les paysans violemment sortis de leur rêve monotone et large de germinations infinies.
De ses tréteaux, la troupe Cochemaigre domine le cimetière et ses sillons féconds pour la vie de demain. Les baguettes de Joseph frémissent au-dessus des morts et ses plaisanteries exubérantes, ses cabrioles passionnées, ses grimaces, ont pour premier spectateur l'ossuaire, en côté de la baraque. A la façon des reliquaires bretons, celui de Kerdaniel offre, sur une série de planchettes, ses chefs placés en de petites boîtes. Les lampes de Cochemaigre allument au fond des orbites creuses des yeux factices et miroitants.
Habile en tours récemment appris, Joseph
sait faire le chêne droit et montre ainsi son visage renversé aux têtes de mort qui rient de toutes leurs dents.
Ensuite, Marina contorsionne ses os, croise ses tibias par-dessus ses épaules, mais ne peut émouvoir des spectateurs blasés. En vain Mme Cochemaigre attache un sens patriotique à ses enlevées d'obus et fiche un drapeau dans la fusée. En vain Arsène soulève-t-il courtoisement son feutre à plumes de poulet et gaudriole-t-il ; les paysans reculent, s'émiettent, ne forment plus ce bloc compact, prometteur de copieuses recettes. Une inquiétude pénètre les banquistes.
— Allons-y, Joseph, commande le directeur, et sur un thème d'une navrante pauvreté se greffe la querelle tant attendue.
Une giffle réveille les gaietés endormies. Le grondement rieur s'enfle à la mesure des coups. Goulot cloche hideusement, .son visage exprime de laides souffrances. La foule applaudit. Marina pâlit, regarde le boiteux et son regard de tendresse jaillit, pitoyable.
Hébété devant cette lumière inconnue, le pitre chancelle, et puis, insensé, il mime les aspects ignobles de l'existence, fait passer sur son masque les apparences infâmes, évoque tous les vices en contorsions où l'anthropoïde reparu, la bête triomphe et s'étale sur le mufle canaille de Joseph. La laideur poussée à ses extrêmes limites serait-elle donc un souvenir, un rappel de ce qui a été ?
BîBUOTHECA
100 L'HOMME DE PEIPvE
Devant les contractions horribles du paillasse, les paysans, ces primitifs, ricanent, montrent leurs dents, leurs langues rouges, et ils halètent lorsque le pauvre chiffon de corps de Joseph craque aux entournures.
— Patron, aboie-t-il, hurle-t-il, rugit-il, grouine-t-il, patron, tapez plus fort, tapez pour de bon, et cette canaille nous vient enrichir.
— Tu le veux ? demande Arsène.
— Plus fort ! Encore plus fort ! Ça me donne de l'imagination...
Et la dispute s'envenime. Joseph mord la main qui le frappe et, rageusement cette fois, l'homme cogne le gamin.
Cela devient tout à fait amusant.
— Bravo ! bravo ! crient les assistants, et ils entendent juger la suite d'un travail si bien commencé.
... Une pièce de cinq francs récompense l'enfant. Il suce ses doigts ensanglantés et murmure :
— Ah ! la jolie lune d'argent ! Voilà bien la première rois qu'on me paie une rossée.
Avec des chiffons, Marina panse l'estropié et ses petites mains s'humanisent aux plaies.
— Pourquoi fais-tu cela, la fille ?
--- Parce que tu as mal.
— Ce n'est pas toi qui souffres.
— Si ! cela m'ennuie de te voir ainsi.
— Oh ! là là ! ce que les femmes ont le cœur mou !
— Non, mon cœur n'est pas mou ; mais je suis ton amie.
— De quoi ? Amie ? Connais pas ? Ah ! ouiche ! clés attendrissements, de pleurnicheries ! G est ça l'amitié. Bien vrai, ça me ferait une belle jambe, maintenant qu'elle est cassée.
.... La fillette sanglote.
Plus doucement, Joseph termine :
- — Sais-tu, Marina, je lâche la boutique. Si je restais, des fois on s'entendrait. Alors on pleurerait comme des veaux, moi pour toi et toi pour moi ! Tu comprends, on serait deux fois malheureux. Eh bien ! ce n'est pas pour dire, mais j'en ai ma charge. L'amitié, c'est affaire aux gens à l'aise.
. ... Après un instant de réflexion, il termine :
— J'en ai assez de rossées pour rire : j'aime mieux les coups sérieux. C'est ma fierté. Adieu Marina ! Tiens, je t'embrasse. Comme c'est doux ! Voilà bien le premier baiser que je prends, et il me rend triste. Sans au revoir, Marina. On n'est pas fait l'un pour l'autre. Tu ne m'as pas encore vu à distance, je suis avantagé, ma chère. Suis-moi donc des yeux aussi loin que tu m'apercevras. Là ! là ! je m'éloigne et je crie vers toi quoique tu ne puisse plus m'entendre. Est-ce ton corsage rouge qui se détache contre les roues vertes de la roulotte? Je te revois encore, lorsque tu frottais le bassinet de cuivre beau comme une étoile. Et tu me souriais...
Gai ! gai ! je me sens heureux comme un nuage et pourtant. Goulot, qu'est-ce qui pleut
sur ta manche ? Penh ! mon habit va sécher, il fait soleil !
Il marche, sa pièce de cent sous au poing.
Le clocher tle Kerdaniel en jet d'eau bleue s'efface, et d'autres flèches paraissent, plantées d'un bord à l'autre de l'horizon. Avec son éloignement, la crainte de Goulot augmente. M. Coehemaigre prend des proportions formidables. D accourt : sa cravate de soie rouge illumine le 'couchant, tandis que son panache, ses longs membres, sa voix de fanfare, ses yeux glaireux, menacent, arrêtent, invitent Joseph aux tripotées fictives, aux calottes prestidigitatrices. Ou bien cet ancien professeur de dessin oblige son élève à des poses tellement compliquées qu'il lui embrouille les membres à n'en plus savoir dévider l'écheveau.
A la nuit, plusieurs voitures, dont les gros yeux jaunes apparaissent au sommet des côtes et tombent rapidement sur lui, forcent Goulot à sauter en des fossés où il pantèle, redoutant de reconnaître la roulotte et Citoyen régénéré et terrible.
Pourtant il n'a commis aucun crime. Il n'a
pas tué, ni volé. Il a servi de son corps et de 'son esprit ses patrons, et cependant son angoisse crie au fond de lui :
— Sauve-toi, mon Goulot. S'ils te retrouvent, tes anciens maîtres te reprendront comme une chose qui se serait échappée de leurs poches. Penses-tu donc qu'un pauvre diable puisse s'appartenir à lui-même ? Non ! non ! Echapper au maître, c'est lui dérober son bien. Sauvetoi, mon Joseph, sauve-toi.
... A midi, la faim, la soif, la terreur écrasent l'enfant. Il verse dans l'herbe, quille en l'air, naufragé, n'osant plus regarder le jour, et il halète, la face rentrée en un trou qu'il creuse.
L'impassible paix des cieux fait un dôme de sérénité à cette minuscule douleur, pourtant grande comme le monde ; et parce qu'il souffre des ongles aux cheveux, le misérable infirme devient un centre d'agonie et comme le creuset des peines injustes.
Enfin, cet obstiné vivant relève la tète et ricane à la face du Dieu sauvage qui le châtie de vivre. Au-dessus d'une muraille de verdure des fumées montent. Encore peureux, le boiteux s'avance. Un bourg somnole, étendu tout au long d'une route éblouissante, un peu courbe, et qui paraît former le tour d'un pays immense. Posées sur ces grèves de la poussière, des chaumières et des maisons d'ardoises réunies pignon par pignon, en deux théories processionnelles, élaborent, portes closes et volets rabattus, la
cuisine des déjeuners. Chaque cheminée de Guerhan fume et, par les fentes des huis, Goulot fleure des odeurs de mangeaille. Lui seul erre à cette heure où les plus pauvres, tètes baissées, prient devant le pain quotidien. Seuls, des chats suivent des pupilles et de leurs oreilles mobiles le boiteux.
L'estomac du fugitif hurle la famine ; des borborygmes l'avertissent éloquemment. Mais Joseph n'ose frapper aux seuils, tant il redoute cette apostrophe : «Tiens ! voilà le saltimbanque échappé. Vite qu'on le mène à monsieur Cochemaigre ! »
— Oh ! mais, pense-t-il soudain, je suis riche à présent !
Une maisonnette fraîchement chaulée, éventrée d'une ouverture grillagée, laisse apercevoir des casiers encombrés de bocaux, de poissons salés, de pains et de coupons de drap. Un cartouche de menuiserie, fixé de pattes à galeries, annonce en caractères inégaux : Epicerie-Mercerie-Charcuterie.
De la semelle, il pousse l'huis et claudiquant raide, il passe le seuil d'une pièce tapissée de victuailles, de savonneries, de toiles, de graisses, de pâtés et de balais : des bobines oscillent aux poutres entre des harengs et des queues de morue. L'acre relent des marchandises ranime Goulot, et la voix assurée il appelle :
— Personne ! Hé ! Personne !
Des mouches en sarabandes mirlitonnent et, saoulées de raisiné, tournent de joyeuses ron-
des. Un faux bourdon tape de la tête les boiseries ou descend d'un trait au comptoir et traîne son Corselet velu parmi les miettes sucrées.
— Holà ! quelqu'un ! Hep ! la marchande, clame le jeune garçon.
Lui-même s'étonne de son assurance. Il regarde sa pièce et crie plus fort.
Coiffée d'un bonnet à coques et vêtue de noir, une femme dont on n'entend pas la marche défiante considère de son escalier tournant, derrière les barils de saumure, son étrange client.
La bouche molle, elle demande :
— Vous désirez, jeune homme ?
— Du pain et une saucisse
Joseph serre son dîner et tend son écu. La marchande, étonnée, tourne la pièce, la fait trébucher et, brutalement :
— Qui t'a donné cela, petit ?
— Je l'ai gagné, madame.
— Ce n'est pas vrai, tu l'as volé !
— Ah ! pour cela non, je n'ai pas volé celui-là.
— Tu mens !
— Rendez-moi la monnaie, madame ?
— Tu t'expliqueras d'abord devant le gendarme.
— Je le veux bien, acquiesce l'insoucieux Goulot, en portant à sa bouche ses provisions.
L'épicière lui arrache vivement saucisse et pain, et Joseph, les dents allongées, attend les autorités.
Un paysan broussailleux, les sourcils en épines et les joues semées d'une barbe en ajoncs,
accompagne un petit gendarme à jambes ouvertes jusqu'au nombril et nez en bicorne.
Le maire de Guerban et le brigadier l'interrogent.
— Oui, messieurs, conclut Goulot, j'ai gagné cela en recevant des torgnoles. Voyez, goûtez et comparez, plaisante-t-il en ouvrant son gilet, cela vaut-t-il cent sous ?
' — A mon avis, opine le paysan, les pouces serrés et le front plissé d'une infinité de petites rides, à mon avis, brigadier, ce doit être un galvaudeux. Un honnête enfant ne. serait pas tatoué de la sorte.
— Sûrement, il aurait une peau neuve et des habits riches, ricane Joseph.
— Taisez-vous, commande le gendarme. Ce n'est pas un bon passeport d'être troué des habits et du corps. Je t'arrête, déclare-t-il.
— Enfin ! s'écrie Goulot. J'avais peur, voyezvous, d'être obligé de marcher toujours. Tenez- .moi bien, car je pourrais m'envoler sans le vouloir. Serrez fort ! C'est cela ! je respire à peine.
Etourdis de ce langage, le soldat et le maire, -qui ne comprennent pas, qui n'ont jamais compris, qui ne doivent jamais comprendre, entraînent le gamin.
. Le bonnet à coques de l'épicière lui tremble sur les cheveux, lorsqu'elle clame aigrement :
— Regardez donc s'il a une allure de chrétien, ce boiteux ?
- Les enfants de l'école sortaient. Le cher frère les attroupe, et la main tendue :
— Voyez la triste condition des enfants paresseux et voleurs !
— Pouille ! pouille ! clament les galopins, et ils lapident le misérable qui: pour se protéger, saute derrière le brigadier. Des cailloux sonnent contre le baudrier et la colère du gendarme retombe sur la cause du mal.
— Mauvaise tête avec cela ! ton affaire est bonne, gamin.
— Non, pas mauvaise tête, mauvais ventre seulement, monsieur le soldat. Calottez ma tête, si vous en avez fantaisie, mais donnez-moi à manger,
— On verra si l'on doit. Nous voici arrivés.
— Ça, une prison ? Cest mieux que la maison de mon père !
En vis-à-vis de l'église, sur une chaussée surélevée de marches, entourée de logis vertueux et mitoyenne d'un presbytère, la gendarmerie de Guerhan dresse sa façade à trois étages.
Lorsqu'ils l'aperçoivent, avec sa porte cochère la plus large du bourg, son escalier à rampes forgées, ses fenêtres les plus hautes, sa cour encombrée d'enfants de gendarmes, d'épouses de gendarmes, de chevaux de gendarmes, de voisins bavards, de commères en chasse de nouvelles, de pantalons de treillis et de bourgerons mis à sécher sous l'égide du drapeau de zinc ondulé marqué : Honneur et Patrie ! les villageois les plus indifférents, les passants les plus subversifs, sentent leur monter
au cerveau le respect de ce grand ustensile civilisateur : la gendarmerie.
Joseph gravit comme en apothéose les marches fleuries de lumière. Du jardin aux écuries, aux greniers, à la buanderie, des éclats -de rire accueillent le prisonnier. Il y a tant d'ingénuité dans cette joie que Goulot exulte à la face d'une bonne dame auréolée des huit enfants du brigadier.
Brutalement précipité en prison, il sourit encore, en grinçant des dents.
La fosse de terre battue est faiblement éclairée par un ceil-de-bœuf. Les angles de la prison demeurent obscurs. On y devine des planches •couvertes de paille.
— Oh ! enrage Joseph, je mangerais bien la tête du gendarme à l'huile et au vinaigre.
— Bravo ! petit, dit une voix.
— Pardon, monsieur, s'excuse l'enfant, lorsqu'il aperçoit, au seuil de la pénombre, un homme que hérisse une barbe en fil de fer poussée sur des joues de cuivre rouge. Pardon, j'avais faim.
• — Croque çâ, marmot, offre cet étranger. ■ — Cela sent le pâté. Je vous dois un fier
merci. J'allais mourir vidé et, ma parole, on n'eût rien trouvé dans mes os, tant ils sonnent creux.
— ■ Approche un peu, l'enfant, car l'on n'y voit guère. Hi ! hi ! est-ce possible ? Dieu, que tu es drôle !
— Vous trouvez, vous aussi ?
— Tourne-toi. Oh ! l'amusante frimousse. Ce nez en louche, ces cornets d'oreilles, et ces malins yeux de rat. Tiens ! je ne puis te regarder sans joie.
— iîlors, vous ne regrettez pas votre pâté ? Considérez donc maintenant mon envers. Une, deux, je marche sur les mains. Comment trouvez-vous ceci ?
— Etonnant, mais moins expressif que ton visage. Oui t'a appris ces belles contorsions ?
— Celles de ma figure, je les tiens de naissance. Quant aux autres. M. Cochemaigre, mon ancien maître, pris de pitié devant ma boiterie, m'apprit à marcher droit dans un sens au moins de mon corps.
— C'est d'un brave homme.
— Oh ! certes, excellent, le seul qui ne m'ait jamais donné une pichenette sérieusement ; par contre, il me battait comme son tambour, sans méchanceté aucune, et seulement parce que je devais servir à cet usage. J'étais paillasse.
... Et Joseph raconte son enfance, ce long envers le pain, cette force insatiable des mâchoires qui le remue de bourgade en bourgade comme les chiens cherchent leur nourriture. Mais les
vivres humains, gardés de clôtures, de portes dures, d'hommes armés, demeurent inaccessibles à ses dents. Partout il rôde affamé, cherchant à satisfaire le gouffre qu'il porte en lui, ce gouffre sans fond qui hurle de nesoin. Sans doute, Goulot a tort de récriminer, lorsqu'il voit la barricade organisée par les hommes pour empêcher la satisfaction de tous les ventres. Ce doit être l'ordre décrété, mais contre cet ordre la foule innombrable des faméliques, des désorganisés, aboie et grince, et l'immensité des routes de la terre est remplie par les cris des vaincus.
— Que faut-il donc faire pour bien vivre ? demande Joseph au chemineau.
Et celui-ci, élargissant son thorax puissant et serrant ses poings, énonce :
— Pauvre gosse, à ton cas, il n'est pas de remède autre que cela : rosser la. canaille et recommencer sans cesse.
— Mais c'est le bon monde qui me fait du mal !
— Naturellement, approuve le prisonnier, les pauvres diables ne se frappent guère entre eux ; ils n'y auraient pas d'intérêt. Défie-toi des braves gens, gamin, ils te retireront la peau.
— C'est déjà fait, avoue plaisamment l'écorché,
— Levez-vous, Goulot Joseph, commande le brigadier, ses jambes écartées jusqu'au nombril et son képi renversé sur l'occiput. J'ai ordre de vous relâcher. Allons, décampez !
— Non, ne me renvoyez pas, monsieur le gendarme. Je vous assure que je mérite la prison. Je ne me rappelle plus maintenant si j'ai gagné ou volé mon écu. Je dois l'avoir pris dans la main de mon maître et je crois avoir employé la violence.
- — Assez de bavardages. Sors, et plus vite que ça...
— Quel malheur, soupire Goulot, et il embrasse le chemineau sur sa barbe en fil de fer.
Le brigadier l'arrache à cette étreinte et le jette au bas du grand escalier, tout fleuri de lumière.
Etourdi, le libéré se trouve dans l'arche de Noé de la gendarmerie : cour, jardin, écuries, sont remplis de culottes et d'effets mis à sécher; de chevaux rouges dont on graisse les sabots ; d'enfants courant l'un après l'autre ; de grosses dames en cheveux occupées à rincer et débarbouiller de futurs gendarmes ; de soldats en bras de chemise et pipe en bouche ; de poulets
égayés et stridents qui fouient le crottin ; de pigeons dont les vols ronds cherchent à s'ébattre sous les mangeoires. La descente mouvementée de Joseph appelle sur lui l'attention de cette foule, et une soudaine hilarité bruit des greniers à foin aux caves. Devant l'explosion de toutes ces bouches tordues de plaisir, Goulot envoie des baisers aux femmes et soulève la visière de sa casquette, mais le fond de la coiffe demeure à ses cheveux jaunes.
Dignement, il commence de descendre la grande rue de Guerhan, lorsqu'il prend fantaisie aux hôtes de la gendarmerie d'accompagner cet admirable libéré. Cette escorte polvphone et multicolore d'épouses, d'enfants, de chiens, de soldats, de commères, de poulets, de chats, oblige notre héros à lutter de vitesse et, quoique honoré de cette démonstration, il se jette en courant dans un landier.
Le fugitif gagne des sentiers vierges d'empreinte ; puis, haletant, le cœur lui sonnant au cou, il repose à l'ombre des feuilles.
Des clartés vertes tombent des frondaisons et, par des déchirures, le vagabond suit des nuées
d'argent épanouies au soleil. De la lumière fulgure en larges ondes et la terre arde vers le ciel. De loin en loin, de hauts peupliers, embrasés par le feu supérieur, flambent dans l'atmosphère comme des torches d'or.
Couché sur les reins, Goulot se soulève, et l'aspect de santé, d'éclat et de cruauté paisible des champs et des bois, l'émerveille. En ce paroxysme de l'été chaud2 la campagne vautrée et tiède reçoit des caresses, et des vigueurs nouvelles sont captées par l'entremise des grands bras feuillus qui digèrent la lumière et la restituent à la glèbe en pluie aromatique de feuilles mortes. Des échanges féconds comme des étreintes séminales s'opèrent ; la sève, l'eau, les acides de l'air, les atomes organiques, montent, descendent et repétrissent de la vie. De vieilles choses dissociées, rajeunies par le miracle des communions se meuvent, goulûment portées vers d'autres essences nécessaires à leur perfectionnement. L'invisible vibratil miroite au-dessus des rocs et des sillons, et l'on cherche vainement la mort définitive en cette apothéose de l'évolution éternelle.
Aux lisières des guérets, des hommes, les propriétaires du sol, apparaissent roidement campés au-dessus de journaliers, cassés sur les plantations et acharnés à semer afin que d'autres récoltent. Ils vont de bout en bout des labours, appesantis aux poignées de charrues, et ils reviennent, le dos rompu, en l'attitude plaintive des bêtes de peine, tristes, graves et lents
comme les bœufs qu'on mangera quand ils auront bien servi.
— Tout de même, on pourrait être heureux, soupire l'enfant retourné vers les sentiers vierges qu'illuminent des clartés vertes.
S 'étant assez reposé, il continue sa route, car il y a en lui le besoin inéluctable de bouger afin d'affirmer sa vie.
La lumière s'adoucit et, à l'horizon, le crépuscule égrène son sable d'or autour du soleil rouge. Plus au-dessus, le firmament se safrane ; encore plus haut, il verdit. La route blanche reçoit ces reflets de féerie, et Joseph pose ses pieds las sur des tapis de couleur. L'enfant éclate soudain de rire et tire sa casquette à son ombre agrandie qui le suit pas à pas.
— Salut, Joseph Goulot ! Boite bien, mon vieux, là, encore plus fort.
A cet instant, un carrefour boisé présente quatre chemins. Sur un terre-plein, un massif de maçonnerie que déborde un larmier porte, en haut d'une croix de granit, un Christ torturé. La pandiculation de ce cadavre, parmi les clartés de l'Occident, efiraie. C'est un holocauste offert à la voracité du monstre invisible, au
génie de l'espère, qui demande des sacrifices humains afin d'améliorer le cœur et le cerveau des survivants. Goulot approche, met la main aux clous des pieds, tâte les muscles ouverts et promène ses yeux de souris sur ce Jésus :
— Ah ! mon pauvre bonhomme ! dans quel état ils t'ont mis, tout bon Dieu que tu es ! Voilà ! si tu avais pris un sabre et tapé les pauvres, tu aurais couronne de roi et ta belle statue à cheval sur la place des villes !
Le petit vagabond se couche sous le larmier du calvaire et dort, sereinement abandonné.
Le crucifié étend sur lui ses bras en aile et, les yeux révulsés vers l'infini, le grand meurtri, de sa bouche amère, clame l'effroyable : A quoi bon ! au-dessus de la chair douloureuse de Goulot.
Le chemin s'encaisse de falaises. Le service de voirie coupa dans le vif ces artères rocheuses et obligea ces coulées de laisser passage aux voitures. Fatigué de courir une chaussée trop aisée, l'aventureux Goulot rompt avec la ligne droite et commence d'escalader le bloc cyclopéen de schiste dont les cassures rutilent.
Il monte ces rocs projetés vers le ciel, à l'époque des formations, et à travers les houles, les
remous, les jaillissements de matière soudainement pétrifiée, il atteint des murailles ruiniformes et chevauche un dolmen écrasé parmi les genêts. Le vent rebrousse les bruyères et fait tinter leurs clochettes. Ces fleurettes ingénieuses poussent à travers les poignards des ajoncs et défendent ainsi de la dent des moutons leurs charmes menacés. Goulot grimpe plus haut encore et, les sabots sur un sphinx de pierre, il découvre presque un hémisphère. Aux limites de sa vue, vers le nord, des arbres, d'un indigo d'abord sombre, puis d'un azur de plus en plus éclatant, jusqu'à atteindre au blanc fluide vers le midi, font un diadème chantant au panorama.
Des chemins clairs convergent de la jante de cet horizon vers Joseph, essieu et pivot de conversion de l'univers tournant. Sur les mamelons bigarrés d'or tournent les bras grandiloquents des moulins.
Des fermes aux toitures ensoleillées et aux murs chaulés éclatent comme des pages blanches sur la tapisserie des cultures. Un château féodal s'appuie à sa forêt d'un noir d'encre et menace encore de ses échauguettes et de ses créneaux.
Brusquement, Goulot pirouette comme un toton et conçoit, dans une révolution rapide de son corps, le pays entier avec ses bosses, ses trous, ses sinus et ses exhaussements. Ce qui réjouit Joseph, c'est la constatation de l'effort colossal des hommes pour diviser ce terri-
toire en carrés, en rectangles, ou en triangles armés de barrières piquantes, de haies farouches, de fils de fer acérés, de murets plantés de ronciers, de fossés pourris, de chausse-trappes, de piquets barbelés, de murs semés de culs de bouteilles, de grilles en lances, en sabres, en épées, en coutelas. Les fortifications du château féodal semblent avoir débordé ses douves ; elles se sont étendues à toute la terre habitable, afin de bien montrer que l'humanité veille aux créneaux, que l'ennemi de la libre nature, c'est l'homme ; et, ce qui est plus remarquable, le plus forcené ennemi de l'homme, c'est encore l'homme !
Cette évidence dilate à ce point Joseph qu'il tombe sur les fesses. La commotion le rappelle à sa faim et il bâille, ouvrant à l'espace l'organe le plus essentiel de son squelette, sa cordiale mâchoire qui demande à rendre son estomac le sépulcre des bêtes,' des poissons et des racines.
Au pied de cet éternel dévorant, de merveilleuses nourritures poussent hors de la glèbe : choux luisants, pommes de terre farineuses, carottes, épis myriadaires dont les meules colossales paraissent des pains de cent ans ; avoines, orges, betteraves sanglanteSj et, dans les prés, de splendides plantes de viande : bœufs, porcs, moutons, chèvres, veaux, dindons, — enfin, tout ce qui sert aux satisfactions de bouche, germe là. Ces belles fleurs de fécule, de graisse, de muscles, ces bêtes végétatives nourries du sol,
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s'épanouissent au soleil qui les mûrit et qui les dore.
Et n'est-ce pas atroce d'entendre les craquements de son estomac devant ce panorama de festins suffisants pour assouvir les appétits de tous les hommes, table merveilleuse où les plats repoussent d'eux-mêmes, à mesure qu'on en consomme les mets ?
— Ah ! misère ! grogne Goulot, la distribution est drôlement faite.
Son gros bréviaire en mains, un prêtre retournait à son église.
Il entend l'apostrophe. Son visage exprime quelque surprise. Il ferme son livre et, douillettement, à pas comptés, il marche vers l'enfant, l'examine, sourit un peu, sourit plus fort, rit de bon cœur et, la main gauche à sa ceinture, il fait signe de la dextre à son étrange trouvaille de descendre de son rocher.
Joseph se laisse glisser rudement et abandonne aux aspérités de la pierre un morceau de sa culotte de réparon qui, quoiqu'en ait dit maître Jacornas, n'est point inusable. Les jambes serrées et la posture décente, il ôte sa casquette et, soumis, il attend la volonté de cet abbé.
l'homme de pelne 119
— Qugl blasphème ai-je entendu, mon ami? Vous cloutiez, je crois, des bienfaits du bon Dieu. Avouez-le ?
— Peut-être bien, monsieur le curé.
— Vous le regrettez déjà ! Allons ! Vous êtes, je le pense, un brave garçon, et vous ne demandez qu'à remercier notre Seigneur de ses bontés.
— Peut-être bien, monsieur le curé.
— Car il vous aime, mon cher enfant, il vous aime autant, il vous aime davantage à cause de votre pauvreté.
— Peut-être bien, monsieur le curé.
— Certainement, mon ami, vous avez éprouvé déjà ses grâces de choix, j'en suis sûr.
— Peut-être bien, monsieur le curé.
— Que faisiez-vous là ?
— Je me promenais.
— Ce n'est pas bien de courir les chemins à votre âge. Il vaudrait mieux travailler.
— Peut-être bien, monsieur le curé.
A ce moment, le prêtre regarde fixement son bréviaire à croix d'argent constellée de rayons et, malicieusement, comme une offre impossible, il demande au vagabond de le suivre à ce presbytère qu'on aperçoit à travers les tilleuls, en avant de l'église de Bourgneuf. Il cherche justement un jeune homme pour son jardin et le soin de son étable.
— Cela me connaît, monsieur le curé, et je sais encore laver, repasser, balayer, frotter, pleurer, rire, me passer de manger, dormir debout.
— Il suffit, mon garçon. Veux-tu venir avec moi?
— Avec vous, comment donc ? En avant, monsieur le curé. Et ne marchez pas trop doucement, sans cela je pourrais vous dépasser, tant j'ai besoin de manger.
— Pauvre diable, compatit le recteur ; tu vas te rassasier. Nieras-tu, maintenant la divine Providence ?
— Je ne l'ai jamais niée, monsieur le curé. Seulement, voilà, je ne l'avais jamais rencontrée jusqu'à ce jour ; mais puisque c'est vous, je suis très content.
Les cuisses collées, afin de rétrécir une ouverture béante à ses fondements, le boiteux accompagne son bienfaiteur. Aux premières maisons, des gens saluent leur recteur, et, familièrement, celui-ci les appelle par leur petit nom.
— Comme ça vous voilà sorti, monsieur le curé, disent des gens occupés dans leur verger.
Et lui répond, qu'en effet, il n'est plus à la cure, mais qu'il va y rentrer, et il leur demande des nouvelles qu'il sait déjà, dans le seul but d'échanger des mots qui sont comme autant de poignées de main à travers l'espace.
Chaque après-midi, il renouvelle ce contact avec ses ouailles ; il les tient à l'œil et les entraîne lentement avec lui dans le chemin du paradis.
Jérôme Caille traverse une place plantée d'un quinconce d'ormes, répond profondément au bonjour du notaire occupé de gratter ses
ongles avec une plume, salue jusqu'aux boucles de ses souliers une vieille dame, Virginie Tombo, la seule rentière de la paroisse, tourne une allée champêtre égayée d'aubépine et de passiflores et désigne une maisonnette à travers une barrière où vrillent des pois grimpants.
Ce pavillon Louis XIV, chapeauté d'un toit rebondi aux chutes largement ouvertes, paraît une capeline sur le visage de crépi rose de cette vieille demeure d'amour des anciens seigneurs de BourgneuL
Des valérianes aux feuilles de cendre verte et des digitales tigrées ont poussé parmi les fêlures des plâtras. Leurs frissons s'animent de lueurs et de chuchotements, et font une atmosphère d'ailes de papillons à cette maison, AI. Caille couche en l'endroit même où Liane de Lancy, la jolie bouquetière du Alarais, venait ébattre son corps mignard et dénouer ses frisons poudrés. Alaisonnette de luxure, plus tard offerte à la fabrique, elle garde de son passé un amoureux aspect parmi les cytises montants, le lierre discret, les rosiers plantés au-dessous des croisées afin qu'ils encensent.
Sur l'autre façade de la cure, une petite grille, surmontée d'une croix, sépare le jardinet du verger touffu, avec ses coins d'obscurité où l'humidité d'une source s'égoutte. L'esprit de direction de Jérôme Caille a tracé une allée rectiligne parmi la danse des pommiers tourmentés, des pêchers sautillants et des cerisiers versés en des postures contradictoires. Au mur d'en-
ceinte fraîchement blanchi, des poiriers en formes de chandeliers à plusieurs branches s'allument au printemps et font la haie jusqu'à la sacristie, construite en terrasse, et à laquelle on accède par des marches en demi-cercle.
L'église romano-gothique, sévère à sa base, puis égayée de masques grotesques, jaillit audessus de son abside lourde, et son clocher à jour, brodé de motifs fleuris, dresse ses thyrses, ses feuilles de chêne et ses dentelures.
— Ah ! mais, c'est joli ici, exprime le boiteux retourné vers le pavillon rose encadré de feuillages festonnés et d'un acacia aux grappes odorantes.
Alais le verger et son herbe, d'un vert radieux et si tendre au toucher qu'on en voudrait manger, l'enthousiasme. Il visite encore deux prés contigus, plantés de pommiers déjà anciens. Aime Virginie Tombo les offrit récemment, afin, dit-elle, que la cure put nourrir des vaches et vivre dans la tradition biblique des laitages.
Le prêtre ouvre la porte d'une cabane, couverte d'un chaume noirci par la pluie, et I Devient son domestique qu'il y trouvera les outils nécessaires à sa besogne et jusqu'aux tabliers et au chapeau de jonc de son prédécesseur.
— Et lui, qu'est-il devenu ? ose demander Joseph.
— Hélas !... soupire l'abbé Caille, dont le tendre visage se nuance d'ombre.
— S'il vous plaît ?
— Hélas ! il ne croit plus.
— Vous dites monsieur le curé ?
— Il ne croit plus en Dieu, mon enfant.
— Ah ! oui, ça l'empêchait de travailler peutêtre ?...
— Après cela, n'est-ce pas, il a bien fallu qu'il quittât la cure ?
— Sans doute, monsieur le curé.
— Et ce n'est pas tout, se désole le prêtre, les yeux arrondis au mauvais souvenir. Quel scandale, lorsque j'y songe ! Il n'avait pas seize ans et on l'a surpris, derrière les pois grimpants, avec une femme !
— Ah ! mon Dieu ! s'exclame Goulot.
— C'était une femme mariée. Au presbytère ! Heureusement il est parti... très loin...
Mon garçon, vous avez une loyale figure, un regard honnête, vous ne feriez pas une chose pareille ? Allons, nous serons bons amis, j'en suis certain. Suivez-moi à la maison, je veux vous présenter à Mme Olive, ma gouvernante. Vous recevrez ses ordres comme de moi-même. Suivez-moi, mon enfant.
Aussitôt entré au pavillon, l'aspect change, et l'on passe du radieux souvenir d'amour à la moisissure des papiers déteints et des lambris fumés. Un corridor tapissé s'émiette. Des panneaux lithographies décorent la salle à manger ; ajoutés sous le premier empire par les habitants de ce logis, ils représentent des sujets orientaux. Quelques cavaliers turcs, effroyablement barbus, caracolent des chevaux savants
qui utilisent seulement leurs jambes de derrière. L'horizon semble passé aux boules d'indigo d'un blanchissage ; en cette atmosphère épaisse, des chasseurs en turbans, l'épée en main, empalent des tigres occupés à bâiller, ce pendant qu'au premier plan, des dames en toilettes néo-romaines conversent avec des archéologues les mains chargées de camées.
Quelques chaises aux dossiers en croix sculptées entourent une table couverte d'une toile cirée élimée ; une copie des noces de Cana et quelques chromos pieux signifiant les mystères douloureux et les béatitudes de saint Joseph devant l'enfant Jésus sont cloués aux placards et, en général, clans les endroits où les papiers dégarnis de turcs permettent de les placer.
Jérôme Caille tourne précautionneusement la poignée de la cuisine et, avant de pousser plus avant, il réconforte Joseph d'un regard de ses yeux, d'un bleu de ciel où flotteraient des brumes.
— Madame Olive, voulez-vous voir le nouveau jardinier que j'ai gagé ?
Une grosse petite femme, en forme de poire, laisse tomber tapageusement un poêlon et, brusquement, apparaît, essuyant ses bras courts à son tablier. Les cheveux de la gouvernante préviennent Goulot en sa faveur ; elle les possède de même teinte que les siens, et elle en tord la paille en petit bouchon, au sommet de la tête ; cette queue ajoute d'ailleurs à la ressemblance du visage avec un potiron mûr à point.
Les lèvres allongées en museau, dame Olive remarque :
— Il n'a pas l'air vigoureux !
— Pas solide, moi ! Ah ! vous ne me connaissez pas. C'est étonnant ce que je suis fort en dedans ! Un bœuf serait mort de misère, et moi ça me nourrit. Tenez, voulez-vous que je vous dise, madame ? En apercevant vos belles casseroles et votre marmite si grasse qu'elle en pleure, eh bien ! j'ai peur de trop grossir dans votre maison.
Surprise, la gouvernante continue d'essorer ses bras, l'un après l'autre ; elle hoche la tête, et son petit bouchon remue, accentue son étonnement.
L'abbé explique leur rencontre et la prie d'installer le jeune homme au grenier.
La toiture du pavillon est criblée de trous ; par ces ouvertures, bouvreuils et pierrots sont entrés et ont accroché leurs nids aux chevrons. Ces oiseaux piaillent, irrités, lorsque Joseph et .Mme Olive apparaissent.
— Il y a du monde ici, salue Goulot.
Des poussières tombées au plancher forment maintenant des îlots de terreau où des graines plumeuses, montées des parterres, ont apporté leur vie à la mort des planches pourries. La demi-obscurité anémia ces herbes dont le tapis aux fleurs de chlorose couvre le mauvais parquet et promet à Joseph une rare descente de lit. Sous la. pente intacte du toit, un sommier monté sur pattes l'enchante ; c'est bien la première fois qu'il dormira sur une vraie couche.
... Sa culotte de réparon dépouillée et revêtu des effets abandonnés par l'ancien jardinier, Goulot, arâent au travail, court au potager et sort de leur logette les pelles, la serpette, les râteaux déjà rouilles, mais dont les manches luisont encore, polis par les cals de son prédécesseur.
L'enfant attaque résolument une allée, déjà verdie des graminées qui sautent à pieds joints par-dessus les buis et se répandent curieusement dans les sentiers. Avec une pelle, il les rafle.
Il a pris l'habitude, pour s'encourager à la besogne, de penser à des choses simples, propres à l'exciter. Par exemple, il compte de un à cent, et tâche d'atteindre une limite que sa volonté lui trace. Aujourd'hui, par un effort d'imagination, chaque touffe représente un de ses anciens maîtres, el il éprouve de la satisfaction à leur couper la tête. Aussi, l'allée est-elle bientôt nette. Il est dans ces bonnes dispositions, lorsqu'un marmonnement attire son attention. A travers les feuilles, il épie le prêtre, qui se promène à pas mollets, déglutant son bréviaire à petites lappées. L'abbé incline la tête sur les pages noircies, puis, ses yeux remontés vers le firmament, il semble digérer.
Goulot cherche à se rappeler une personne dont le geste imitait M. Caille. C'était, s'il lui en souvient bien, la poule blanche de maître Jacornas. Comme le bon curé, cette poule aspirait l'eau, et ensuite relevée, elle absorbait à courtes becquées.
... Sa soutane un peu relevée sur la jambe gauche et sa ceinture de laine descendue trop bas, l'abbé murmure les paroles consacrées, celles qui seules parviennent au ciel. Parfois, Jérôme Caille ferme son livre sur son index qu'il laisse en signet, et, comme attendri, se retourne vers sa petite maison de paix qu'encensent les roses. Plus exactement, il regarde, à la cuisine, Mme Olive attentive à tourner ses sauces, et le prêtre pensif approuve du menton.
Son livre rouvert, son marmottement reprend et ronronne. Ainsi de long en large, au cours des jours, au cours des ans, sa marche sans impatience ni arrêt arpente son verger, comme le cadre limité de sa destinée.
Son office récité2 Jérôme Caille aborde son jeune domestique, occupé pour l'instant à presser le lait d'un pissenlit et d'en peindre ses joues roussotées. Il le félicite de son sarclage et, planté devant Joseph, il lui pince l'oreille.
— A propos, demande-t-il brusquemnt, sommes-nous pieux?
Et, devant la curieuse grimace de Goulot, il insiste :
— Oui, récitons-nous nos prières et satisfaisons-nous à nos devoirs religieux?
— Ma foi, si c'est un travail supplémentaire, monsieur le curé, commandez et j'obéirai.
— Malheureux? Vous ne semblez pas comprendre. Savez-vous que si vous mourriez en ce moment vous seriez damné ?
— Moi, encore damné ? Ce n'est pas juste que
cela soit toujours les mômes qui pâtissent.
— Ne blasphémez pas, mon enfant. Vous êtes trop ignorant pour que je vous explique comment le mal ne saurait coexister avec le bien, et qu'étant en état de péché vous iriez forcément en enfer.
— Ça ne me changerait guère, monsieur le curé. Tout de même, vous ne m'empêcherez pas de dire son fait au bon Dieu?
— Taisez-vous, petit misérable ! Sa bonté est immense. Il ne tenait qu'à vous d'être heureux, mais il vous a châtié de vos vices.
— Vrai ! Ainsi, les malheureux, c'est de leur faute ! C'est à n'y pas croire. Je vous en prie, dites-moi ce qu'il faut essayer afin de vivre heureux?
— Vous convertir au bie^ observer les commandements de l'Eglise.
■ — Est-ce difficile?
— Au contraire, ce n'est que joie !
— Et vous me promettez ensuite d'être content, très content?
— Je vous le promets.
— Et j'aurai toujours à manger et à boire?
— Sans doute, mon enfant, quoique le bonheur ne consiste pas à rassasier ses appétits matériels. Le bonheur est en Dieu, au ciel !
— Mais il faut mourir d'abord pour en bien jouir ?
— Oui ! Il faut mériter cette félicité et vous préparer une bonne mort en vivant pieusement.
— Ah ! monsieur Caille, vous m'apprenez des
choses si nouvelles que j'en suis étonné. Ditesmoi encore, les coups que j'ai reçus, la faim dont j'ai souffert, me serviront un peu devant le bon Dieu?
— Non, à rien, si vous n'avez pas souffert en union avec lui.
— Ah ! se dépite Joseph, c'est donc ça, et il frappe l'allée à coups de serpette.
Après réflexion, il ajoute :
— Moi, par goût, j'aurais préféré naître bourgeois et faire mon salut comme Boulu, le fils du maire de Roznaro. Notre cher frère Antonin nous le proposait sans cesse comme modèle : « Voj^ez comme Boulu est propre, sa figure bien lavée ? remarquez ses vêtements décents, ses livres neufs, ses souliers bien cirés ! Admirez sa bonne mine ! sa bonne tenue ! Sûrement, votre camarade mérite le paradis ! »
— Pourquoi ne suiviez-vous pas les conseils de votre maître et les exemples de votre compagnon ? questionne l'abbé Caille.
— Ma foi, je n'en sais trop rien, rit le jardinier. C'est peut-être parce que je suis Goulot et lui, le fils à Boulu.
L'abbé emmène son domestique à la salle des turcs barbus, l'installe dans une chaise à dossier en croix et' entreprend de l'instruire sur la vérité révélée.
Tandis que Jérôme Caille, inspiré, évoque à Goulot les miracles du Dieu multiple qui apparaît aux buissons ardents, ressuscite les cadavres, envoie ses légions d'anges exterminateurs
là où son courroux veut des vengeances, les digitales enquenouillées et les valérianes à grelots de folie surgissent aux croisées et murmurent la beauté des libres espaces et combien la vérité est simple dans les vergers blancs et roses.
... Pourtant, Goulot arrive à penser que certains bienfaits s'attachent aux personnes versées dans les livres sacrés, lorsqu'il considère la prospérité de M. Caille et des gens de son entourage.
... Chaque lundi, les desservants des paroisses du canton se réunissent chez son maître. Leurs cabriolets boueux ou les chars à bancs qu'ils ont loués, garnissent un côté de la haie d'aubépine. L/un après l'autre, larges ou étroits, petits ou grands, avec des pieds généralement longs et des mains onctueuses, ils accourent à la cure et, après l'accolade cléricale de leurs tempes frottées et un salut à dame Olive, dont le petit bouchon leur souhaite la bienvenue, ils gagnent la chambre de M. Caille.
Là, après la discussion hebdomadaire prescrite par Monseigneur de Vannes et quelques aperçus sur leur gouvernement spirituel, ils banquettent abondamment en vis-à-vis des mystères douloureux.
En ces occasions, le jeune jardinier revêt un tablier brodé d'un Sacré-Cœur à sa poche supérieure et il sert ses hôtes qui honorent Dieu dans les biens de la terre.
Parfois, l'un ou l'autre de ces messieurs prêtres pose son verrej arrête le jeune homme par
l'homme de pelxe 131
la manche, l'interroge sur son âme et les espoirs futurs. Joseph barbote confusément et tous, soulagés par la science naissante du catéchumène, reprennent avec plus d'assurance du ragoût ou de la daube.
Soudain, un os égaré dans la sauce obstrue le gosier de RI. Mouillefard, le recteur de Bodélio, qui tousse.
Ausitôt, les gaîtés ingénues des abbés les soulèvent de plaisir et, presque noirs de rire, ils boivent à grandes gorgées et plaisantent Mme Olive, dont le gros petit corps parait la proie des tranchées. Sa houpette presque dénouée, cette pauvre femme court pleurer à la cuisine. Elle avait manqué étrangler le recteur de Bodélio !
Levés de table, ils frottent leurs tempes avec des mots d'adieu, courent à leurs cabriolets, hèlent les conducteurs et enfilent la route à travers les arbres en quinconce de la place de Bourgneuf, après un détour à la maison de .Mme Virginie Tombo, en qui tous respectent une bienfaitrice de l'Eglise persécutée.
On ne saurait complètement domestiquer Joseph qui. produit sauvage du sol, se redresse
aussitôt qu'une main l'a courbé et reprend le galop de ses fantaisies lorsqu'on l'a forcé de marcher au pas en un certain sens. D'ailleurs, cet enfant considère son travail de piété à l'égal d'une besogne de jardinage, et il en est récompensé par sa vie confortable.
Joseph engraisse au presbytère ; il prospère ; et comme un chat maigre recueilli dans une cuisine, son profil aigu, ses coudes et ses genoux qui fendaient l'air, s'arrondissent, bouffissent.
Curieux de juger de sa transformation, il emporte au grenier, qu'habitent toujours les oiseaux, le miroir de Mme Olive et, comme il retire sa chemise, il s'exclame :
— Est-ce toi, Joseph ?
... Sa peau lisse, dont le tissu est reformé, ne porte presque plus les traces des anciennes blessures.
Gravement ému, comme à la perte de quelque chose qui était bien à lui, le jardinier de M. Caille va reporter sa petite glace à la gouvernante et, le soir même, s'abstient de reprendre cinq fois du rôt ainsi qu'il en avait coutume.
... Les moineaux de la toiture et leurs conversations le réveillent à la prime clarté.
A vivre ainsi côte à côte, les pierrots, d'abord craintifs, ont accepté ce nouvel hôte et ils poussent la confiance jusqu'à faire toilette devant lui, parmi les îlots du grenier ; ils esbrouffent leurs ailes, épucent leurs nichées, cabriolent sur le dos, partagent des ombilics en tranches de saucisson, retournent à leurs croisées observer
leurs voisins, les appellent, les invitent à voir un être énorme et curieux. Joseph, immobile, aperçoit des becs, des yeux luisants, des queues agitées de vifs détours dont la mimique exprime le plaisir et l'étourderie. Les oiselets s'entrepoussent aux trous de la toiture afin d'apercevoir ce colosse, et ils éclatent en rires stridents, amusés de ce qu'ils découvrent, lorsque Goulot en chemise passe ses chaussettes.
Vivement débarbouillé, des gouttes d'eau encore aux cils, le jeune jardinier dégringole à l'étable, détache les deux vaches et les pousse au derrière d'un bâton pointu.
Sur un côté du jardin et séparé par un muret, le pré verger de Mme Tombo s'étend, calme et plat dans l'aube montante. Le soleil, encore inconsistant, apparaît dilué dans l'air, et cette flamme rose, que tamisent des brumes en mousseline, égaie le champ. Il semble un étang dormant entre les rives de ses talus exhaussés d'acacias légers, de châtaigniers luisants et de platanes aux corps nus.
Aussitôt la barrière franchie, les vaches se précipitent, et leurs mufles bas fument sous les pommiers qui s'espacent dans l'herbe.
A contre-jour, Goulot regarde le pré ; il scintille ; et ses vaches semblent marcher sur du givre étincelant. Des pissenlits, du trèfle incarnat, des chardons bleus, des fougères, sont comme enchâssés de cabochons, et tous ces yeux d'eau rient dans la lumière.
Heure merveilleuse où le soleil, comme aux
premiers jours du monde, crée de la vie. Les arbres, les graminées, la barrière blanche, le potager du presbytère, le pavillon, transparaissent, limpidement jeunes, auréolés de ces voiles de communion qui planent sur la bonté éparse dans la nature, éparse dans ce baiser éclairant et vivant qui nous arrive de la grande étoile embrasée, notre mère. Sans l'aube pure, sans le frisson de sa nudité blonde, sans la formation poétique et nécessaire des fraîcheurs aériennes, le sol ardent fulgurerait comme un Sahara éternel.
Tassé au tronc d'un prunier sauvage, les bras ramenés et le nez aux genoux, Joseph goûte la saveur de ce réveil. Des rayons frisent les écorçes des arbres centenaires, blanchis comme des vieillards, et la lumière dardée enfile de son trait étincelant les bijoux liquides sécrétés par la brume. Les gazons pailletés, les ronces dont les courbes épineuses semblent des colliers de verroteries, les ajoncs sur lesquels des araignées ont brodé de grands cols de valenciennes, sont saccagés par les sabots des vaches. Elles avancent, dévastatrices, elles secouent des cornes les haies, frottent de leurs ventres les arbrisseaux, et leurs langues râpeuses avalent, avec l'herbe, toute la poésie des joailleries. A côté d'elles, des bergeronnettes les accompagnent, les précèdent, leur sautent entre les jambes, sur le dos, à la tête, volètent, pirouettent, dorées de lumière.
Cependant les graminées sont fauchées
par les dents jaunes des vaches, les vapeurs argentines sont bues ;les fleurs sont transmuées en bouses; immondes et en lait. Goulot, égayé, trait le pis de ses bêtes.
Par-dessus le muret du pré, la toiture renflée du presbytère s'offre comme le dos d'un géant courbé et occupé à quelque besogne paisible qu'on ne saurait distinguer. Un peu plus loin, l'église et sa flèche s'élèvent dans une paix adorable, sur un ciel jaune.
Enfin, sur des coteaux poudrés de brume, des métairies sont plantées ni plus ni moins que de grosses souches, et les plus lointaines paraissent enfarinées, tandis que les plus proches se foncent à devenir nettes et bleues.
Quelquefois, Joseph attache ses bêtes à un piquet et les laissent pâturer à bout de longe. Rassuré, il flâne les mains aux poches. Cette paresse, nouvelle pour lui, l'amène à concevoir l'existence oisive et il veut jouer au propriétaire. Ses yeux durcis de feinte colère, il réprimande les salades trop lentes à pousser, insulte les radis sur ce qu'ils grandissent à l'état de ficelle, admoneste les oignons montés en graines, déplore la conduite des carottes mêlées aux navets et, comme Tarquin l'Ancien, d'une badine, il cingle des pavots et leur coupe la tête. La stupidité de ses dévastations l'enorgueillit. Il devient le maître de ce potager et de cette maison dont il écaille les crépis à coups de pierres.
Pour affirmer sa puissance, il écrase des plantes, il arrache des tubercules non encore
arrivés à maturité, il casse des poteries et, fier du sillage de mort qu'il trace parmi le rire des corolles et la fécondité des fruits, il se pénètre mieux encore de ses nouveaux droits en dérobant à la cuisine un poulet en gelée, mis à refroidir au garde-manger.
Depuis une semaine, il lui vient des fringales à toute heure du jour et de la nuit. Il n'arrête plus de dévorer, maintenant qu'il sait la jouissance de serrer les dents sur des mets de choix.
Retiré derrière une plantation de choux, Joseph commence de sucer une cuisse, lorsqu'un cri manque lui faire avaler le pilon du poulet.
Mme Olive, bras levés, file vers la maison et continue de jeter ses appels.
— Monsieur le curé, venez voir ! Venez voir ! ce qu'il fait ?
Occupé à découper au ciseau des images de piété dont il applique les saints personnages sur des supports en carton, afin d'en composer de vastes scènes de piété à l'usage de l'école maternelle, M. Caille se lève de dépit et abandonne Siméon le Stylite inachevé, collé d'un pied seulement à sa stèle.
Goulot rompait la carcasse et plongeait jusqu'aux oreilles dans la gelée.
Outré, l'abbé lui arrache le poulet et le jette par-dessus la haie.
— Oh ! une volaille si tendre ! reproche le gourmand.
— Ah ! ça, gronde le prêtre, tu es donc toujours un païen, toi ? Manger gras le vendredi !
— C'est qu'autrefois mon calendrier marquait * toujours carême et jeûne. Pardonnez-moi si je
vous ai volé, monsieur le recteur !
— Mauvais garçon, s'indigne M. Caille, je ne te reproche pas ton larcin, je veux seulement que tu respectes les commandements de l'Eglise. C'est vendredi ! Vendredi, entends-tu ? et tu t'en souviendras. Quant à ton instruction religieuse, tu la négliges et commets de grossières fautes ; je vais moi-même la pousser, et vigoureusement, puisque tu dors, paraît-il, sur le catéchisme.
— Peut-on dire, monsieur le curé ? Ça m'intéresse pourtant bien.
— Je vais arroser les poreaux et repiquer mes romaines, monsieur Caille.
— Non, laisse cela et viens-t'en vite repasser ta leçon.
Depuis quelques semaines, le prêtre émonde l'âme de Goulot.
Il avait trouvé une terre libre où poussaient d'aventure les instincts départis à l'homme naturel. Ce Joseph rustique, dont le ressort vital luttait parmi les contingences écrasantes de la matière, effraya le doctrinaire M. Caille. Il ap-
parut à ce prêtre soumis et dogmatique qu'il avançait parmi une forêt enchevêtrée de lianes, encombrée de rocs, éclairée de soleil, barrée de nuages.
Là, dans ce fourré inextricable, le vaillant curé manie la hache, perce des avenues, nivelle cet esprit et sème les graines coutumières dont naîtront l'ensemble d'erreurs composant la mentalité de l'homme moyen.
Ensuite, M. Caille partage l'univers en deux morceaux. D'un côté, il montre le bien, et de l'autre il indique le mal. Il n'est point de confusion possible. Ceci accompli, il farcit son élève les commandements, lui préconise avant tout la soumission de la raison devant la révélation et lâche le jeune converti dans les platesbandes de la religion.
... Sous ces montagnes de recommandations, Goulot respire lourdement. Le soir, quand il a trop mangé et que la digestion lui pèse, il s'endort au milieu des diables qui lui tirent les cheveux, l'agacent aux oreilles et disputent son ange gardien dont la voix faible l'alarme. Joseph n'entend plus les pierrots de son grenier. Il ne les regarde plus. Il est prêt à mépriser leurs caquets.
Au verger, les vieux arbres se présentent en leur réalité de squelettes et les fleurs ne sont, après tout, que des sexes dégoûtants, comme l'affirme le prêtre. Une paresse invincible coule dans ses bras depuis que ces idées lui travaillent le cerveau. Il est pénétré de la dignité de son
inaction, aussi déplore-t-il l'arrivée d'une charrette de sable envoyée par Virginie Tombo. Cette dame entretient les allées du presbytère, car il lui répugne de penser que les chaussons du resteur se pourraient mouiller et qu'au prône du dimanche le prédicateur, enroué, renoncerait à parler. Le jeune jardinier remue de la pelle le tas ensoleillé et, machinalement, il s'amuse à jeter au sommet de cette collinette d'or des pelletées prises en bas, dans l'ombre. Il croit ainsi qu'il pourra recouvrir le piton éclairé, mais toujours la flaque vermeille surnage à mesure que s'élève la colline de sable. Or Goulot sent confusément que Jérôme Caille a trouvé le moyen de cacher son petit soleil, à lui, sous l'amas de ses instructions.
Son catéchumène enthousiasme cependant le curé et, bravement, il appelle Joseph : son séminariste, lui épargne les besognes grossières et l'emploie au service de la sacristie.
Le samedi avant la fête de Saint-Joseph, le jardinier veut honorer exceptionnellement son patron. Il a cueilli dans les prés de Mme Tombo les premières violettes, et il dispose des jacinthes autour des chandeliers. Leur floraison chante et leur encens adore au-dessous du tabernacle. Comme il pique des primevères dans la mousse, M. Caille le tire par la manche et, fâché, il prie Goulot d'enlever ces bouquets indignes de saint Joseph.
— Non ! non ! ces fleurs des champs sont trop communes. On en cueille à la brassée. Les
guirlandes de papier doré et les fleurs de porcelaine peinte conviennent mieux à l'ornementation d'une église.
Il aide le jeune homme à jeter au panier les fleurettes et il lui indique, en haut des tablettes de la sacristie, des fuseaux de fleurs artificielles aux feuilles argentées et des astragales de faïence avivées d'azur et d'écarlate.
Il plantera aussi deux thyrses de zinc estampé de chaque côté de la croix.
Joseph convient avec lui que ces décorations ont un air brillant, plus en rapport avec la vénération qu'on doit à saint Joseph.
Le dimanche, Goulot aide le Flétan, un bossu mélancolique qui renifle sans cesse, à secouer les cloches de Bourgneuf. Leurs sonneries éveillent jusqu'au fond des métairies l'atavique besoin d'adoration qui sommeille au cœur de tous les êtres occupés sur l'eau ou la terre infinie. Ces appels ne sont jamais entendus en vain des paysans. Après la semaine monotone, où le geste qui retourne la surface du sol est répété infatigablement, ces campagnards, débordés par l'effort immense et vain, éprouvent le besoin de se recueillir dans la petite église dont les voûtes
obscures sont hermétiquement fermées aux cris de l'espace. Des verreries multicolores placées aux étroites fenêtres achèvent de composer une atmosphère artificielle de pourpre, d'or et d'émeraude à la nef. La décoration des naïfs autels et les saints hiératisés, aux visages fixés dans l'immuable, arrêtent les fidèles et les agenouillent devant leurs chapelles. Pourtant, quelques statues humanisées souffrent et marquent des plaies plus réalistes que spirituelles : saint Roch, la tunique relevée, montre sa cuisse mordue ; saint Samson porte une hache enfoncée à miprofondeur de son crâne ; saint Laurent présente son gril ; saint Herbot soigne sa vache ; saint Thuriau chevauche son cerf.
Les retardataires se hâtent par les sentiers défoncés d'ornières et maculent leurs souliers à gros clous qu'on ne porte qu'une fois la semaine.' Les femmes, en tabliers violet d'évêque ou vert-pré, dénouent sous le porche leurs coiffes relevées, .et, les épingles enlevées, les deux côtés tombent religieusement aux épaules. Entassés sous la tribune, debout et bras croisés, les hommes, alourdis dé six jours de charruage, reprennent avec peine leur équilibre, et leurs dos se recourbent malgré eux, à laisser croire que dans la suite des générations ces hommes bœufs marcheront à quatre pattes, pour mieux pousser le coultre.
Au milieu des toux et des crachements, M. Caille célèbre la messe jusqu'à l'évangile. A cet endroit de l'office, les enfants de chœur, deux
rats malicieux vêtus en cardinaux, sautent à son col, lui retirent sa chasuble et vont s'asseoir au-dessous des marguilliers en grignotant leur pain bénit.
M. le curé ouvre la grille de la sainte table et monte à la chaire, flanquée en poivrière contre une colonne cannelée.
— Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, commence-t-il lentement, ses yeux emplis de brume tournés vers un grand Christ jaune.
Puis, les doigts écartés sur le bord de la chaire et le front incliné méditativement, il inspecte le champ des visages remontés vers lui en l'attente de sa parole. Fort de sa puissance, lui, réceptacle de la vérité, il tonne de la voix, et son énergie afflue à ses poings, tandis que, à grandes tapes ett à grands éclats, il ensemence les sillons humains qu'il tient sous son geste. Comme des galets polis par les frottements de la misère, les fronts des vieillards luisent dans la pénombre de l'église ; et comme des pierres grises ou noires les têtes des adultes refusent à la conviction du prêtre le droit de les émouvoir. Vainement, il lance, à la volée de ses larges manches étendues, le grain mystique, afin qu'il germe en cette humanité rocailleuse ; les crânes pressés comme les pierres du rivage ne sont pas remués par le déferlement de son inspiration.
Le sermon achevé et avant de quitter la chaire, M. Caille, ainsi qu'il en a l'habitude, admoneste ses paroissiens sur les événements
de la semaine. Aujourd'hui, il doit leur déclarer son indignation contre les danses après les batteries de blé, la nuit, autour des meules noires. Il les avertit que la pluie, désastreuse aux récoltes, n'a d'autres causes que le courroux de Dieu excité par les sauteries des filles et des garçons. Cessez de danser, et le beau temps sourira à votre sagesse.
— Mes frères, déclare-t-il après une pause, nous avons eu à déplorer, jeudi dernier, l'incendie des récoltes de Joachim Botervic. Tous nous avons porté secours au métayer. Hélas ! la volonté de Dieu semble s'être manifestée là clairement, afin de vous rappeler l'enfer ! Mais qu'est-ce que ce feu à côté des flammes infernales ? Ah ! mes amis, fol qui n'y pense en tremblant ! J'espère donc que la famille Botervic viendra, tout entière, faire pénitence2 au jour que nous indiquerons, afin d'éviter, s'il en est temps encore, de nouveaux malheurs.
... M. Caille veut aussi entretenir ses ouailles d'un fait regrettable. On l'a avisé des plaintes de plusieurs journaliers et des récriminations de quelques domestiques contre le fard et le pain de méteil fournis par leurs maîtres. Il est nécessaire, une bonne fois, de s'expliquer nettement sur les nourritures des diverses classes de la société.
Des ouvriers réunis sur la place de Bourgneuf déclaraient, à haute voix, la viande du porc et le pain noir indignes de sustenter quotidiennement de bons travailleurs.
— Nous voulons manger, comme les bourgeois, du poulet et du gigot, affirmaient-ils.
Oh ! mes frères, ne concevez-vous pas l'absurdité de ces déclarations ? N'est-il pas évident que les poulets ont été créés à l'usage des gens distingués, de ceux dont la tête travaille seule ? Ces viandes légères ne tiennent pas dans l'estomac des laboureurs, et Dieu a voulu que le lard et le pain de seigle leur soient plus profitables.
— Amen ! finit-il.
Les religieuses du Saint-Esprit stationnent encore un moment au pied de l'autel de Marie, font de grandes prosternations et marquent par le zèle de leurs bouches combien il leur en coûte de quitter l'église.
Les plus passionnées baisent au pouce la statue de Saint-Pierre et, réunies à leurs compagnes, sortent de la nef par le collatéral qui donne sur la terrasse de la sacristie. Elles descendent le verger et gagnent la grille surmontée d'une croix. M. Caille invite les saintes filles à se reposer ; elles refusent cet honneur. Mère Marie de l'Eucharistie pousse donc devant elle ses sœurs et une jeune fille, leur domestique.
Vertueusement embarrassé d'un chapelet de pèlerinage dont les grains touchent au sol, Joseph n'a point trop de ses mains et de ses coudes pour saluer les religieuses, lorsqu'il s'avise de considérer la paysanne, leur bonne. Cette forte et douce tête, ce teint piqué, ces yeux que plisse l'éternelle satisfaction du devoir accompli, cette large bouche qui l'embrassait et consolait si bien, appartiennent à Mathirrine Pédronno.
Il balbutie son nom, afin de juger de l'effet, et spontanément, elle reconnaît en ce garçon grandi le petit Goulot de Roznaro.
— Depuis quand es-tu arrivée au couvent ? questionne-t-il.
— Voilà six jours passés. Je viens de Plestin. Je servais là-bas une dame charitable ; seulement, quelquefois, elle me battait et ne me donnait pas à manger. Alors M. le recteur m'a envoyée au Saint-Esprit.
— Es-tu contente. Mathurine ?
— On a toujours été bon pour moi, Joseph. — ■ Comme ça se trouve, rit-il. Moi de même.
Il y a encore du bon monde !
Mère Marie de l'Eucharistie interrompt leurs effusions au moment où ils allaient se baiser au front. La supérieure tance la jeune fille sur l'inconvenance de parler aux hommes. Mathurine en convient. Plusieurs fois elle approuve de la coiffe, puis elle suit, elle toute dernière, le troupeau blanc qu'elle soigne.
A midi, les jappements de la clochette du
couvent rappellent la fille Pédronno au souvenir de Joseph.
— Peut-être mange-t-elle du pain sec ? songet-il en démolissant des dents le croupion d'un canard.
Et la volonté de la revoir s'affirme en lui.
Les vêpres chantées et libre de sa soirée, il flâne à travers Bourgneuf. Des gars endimanchés ont retiré leurs vestes de drap et les ont accrochées aux branches des ormes. Ils jouent aux boules, gravement. On voit le joueur, genou plié et jambe tendue, porter son corps en avant et jeter la boule. Ses camarades de partie examinent froidement, comme une affaire sérieuse, le résultat des lancées. Ensuite, ils repartent dans une autre direction, et ainsi de suite, pourchassant, autour de la promenade, une petite boule qu'ils ne savent pas plus atteindre que la fortune.
Aux maisons, des filles ont retroussé leurs bas de jupe avec des épingles, afin de ne pas les salir, et elles demeurent adossées à leurs seuils, incertaines d'essayer un ouvrage pour distraire leur fainéantise. On ne doit pas travailler le dimanche. Comme elles n'imaginent aucune récréation possible et comme elles n'ont jamais pensé à rien, elles gisent comme des pierres. La vie passera sur elles et les usera sans qu'elles aient vécu un jour.
Derrière l'abside de l'église et en prolongement de la sacristie, trois cabarets : Celui de Bouchan l'entrepreneur, de Ouatrevaux et de
Gobrien Lesech, le rebouteur, sont achalandés. On consomme le cidre et l'alcool jusque sur les marches, jaunies de leurs liquides.
Jamais Jérôme Caille n'a combattu l'ivrognerie, aussi la reconnaissance des cabaretiers lui est acquise. Ils sont dévoués à la fabrique, assidus aux offices et généreux aux quêtes. Bouchan n'est-il pas marguillier, et Quatrevaux préfet de la congrégation ?
Gobrien Lesech, un homme gras à visage bleu et oreilles violettes, n'est pas éloigné de juger sévèrement Joseph parce qu'il ne boit pas.
... Au sortir de la place, c'est l'immobilité des ruelles, rarement troublées des passants. Les maisons, presque égales, s'enfilent bout à bout sur un seul côté du chemin. Elles répètent chacune une disposition identique. Au milieu, le linteau de la porte offre, gravé, un cœur, un ostensoir, ou une croix. La date de la construction est creusée au fronton : 1620 ou 1639, et un peu à gauche, une niche reçoit une statuette de la Vierge. Des croisillons gardent les fenêtres. A droite de la porte médiane, une fente aère l'étable située dans le même corps de logis. Les vaches et le cheval entrent par le seuil commun aux habitants et à leurs bestiaux ; seulement les uns tournent sur leur dextre et les autres poussent la porte en face.
Des loges extérieures pour les porcs et des hangars, appuyés à des chênes en bordure du chemin vicinal, rompent l'alignement de ces demeures paysannes.
Joseph prend un caillou et le lance sur une truie occupée à renverser une brouette en y frottant sa couenne. Elle se sauve, très banche sur le velours sombre du hangar. La pierre chasse encore, au cul d'un char à banc, des poules noires et un coq d'or rouge. Ils se réfugient sous une machine à bluter dont l'acier bleu scintille dans l'ombre.
Quelques masures de terre, séparées par des courtils, continuent encore le village.
Fendu du col à la queue, un porc mort, écarté par des bâtons, semble au pilori contre une chaumière. Avec adresse, Goulot envoie un gros silex dans l'intérieur du décapité.
— Vas-tu te sauver, maudit boiteux, gronde un laboureur en train de gauler un noyer. Sauf mon respect, tu n'es pas digne de manger du cochon.
— J'ai mieux que ça, raille le jeune homme.
— Malheur à toi, failli estropié.
— Eh ! petit père, ce n'est pas en cueillant vos noix que j'ai cassé ma jambe.
Les cuisses écartées dans sa culotte de toile boueuse, le vieux tremble de colère et répète, en assénant ses mots comme des coups :
— Souviens-toi, tu n'auras pas toujours ton pain noir.
■ — En ce cas, je mangerai du poulet, riposte l'insoucieux garçon.
Un petit pont de bois chevauche le ruisseau où les cultivateurs mettent à rouir leur chanvre; Goulot le traverse et remonte la sente des
Rebouteurs, qui mène au couvent du Saint- Esprit.
Une régulière bâtisse, proprement cbaulée chaque printemps, et agrémentée d'un lanternon où babille le long du jour une clochette agitée pour des motifs futiles, abrite les religieuses. Couronné de culs de bouteilles, le mur d'enceinte cache jusqu'aux fenêtres du second étage. Arrêté devant le guichet grillagé que clôt une glissière, Joseph n'ose tirer le triangle de fer de la sonnette et cherche des raisons à sa visite...
— ■ Qu'est-ce qui remue au bout du sentier ? La mère de l'Eucharistie ramènerait-elle Mme Virginie Tombo au couvent ? murmuret-il.
Craintivement, Joseph tourne le mur, enjambe l'échalas bouté en travers d'un talus ouvert et suit le ruisseau engagé sous l'arc retombant des saules. Une voix, fraîche comme un fdet d'eau, lit l'évangile du jour et ponctue ingénument les passages décisifs. Trois sœurs converses en petite cornette écoutent Mathurine. Elles sont assises à même l'herbe, et leurs souliers cloutés dépassent leurs jupes. Goulot aperçoit la pointe de leurs châles sur leurs dos ; de ces dos humbles accoutumés à se baisser sur les parquets et les lessives, ou bien à se prosterner devant le bon Dieu et les religieuses.
C'est dimanche, les grosses mains de ces domestiques pendent à côté d'elles et semblent ronfler à poings fermés, au soleil.
Ayant repris une longue respiration, afin de mieux lire, ce qui l'oblige à lever la tête, Mathurine voit Goulot et témoigne assez d'effroi de sa présence pour contraindre le malheureux à revenir sur ses pas. Il s'éloigne, le cou tordu, sans la quitter des yeux et claudique profondément. Le visage de la jeune fille exprime soudain une incommensurable compassion. Mains jointes, elle oublie sa lecture dans la découverte de Joseph estropié.
— C'est vrai, elle ne m'a pas connu ainsi ? pense-t-il. Elle n'a pas pu se rendre compte, au presbytère je ne marchais pas !
Et la désolation de son infirmité plisse le nez de Goulot.
Les sœurs converses, retournées, sourient d'abord, puis leurs faces lourdes de lassitude marquent une stupeur grave devant l'expression extraordinaire de leur compagne. La grande bonne bouche de Mathurine se tord de rire ou de chagrin.
... On entend déjà l'aigre voix de la mère de l'Eucharistie et les réponses molles de Aime Tombo.
Afin de la contempler au moins encore de toute la longueur du pré, Joseph claudique à reculons. Il disparaît derrière la haie de prunelliers à l'instant où la supérieure désigne la fille Pédronno à la veuve.
— La petite n'a point de trousseau... Voyons, Mathurine, montrez à Mme Tombo comme vous lisez bien.
l'homme de peixe 151
Alors, la jeune fille reprend la lecture de l'évangile, et sa voix tremble comme la susuration d'un ruisselet.
Par les ruelles immobiles de Bourgneuf, Joseph s'en revient au presbytère. Il marche ou il s'arrête brusquement, comme interrompu par la conversation d'un interlocuteur mystérieux ; il repart et il stationne encore, les prunelles fixées sur une nuée en laquelle il croit reconnaître Marina, la fille serpent, à moins que ce ne soit Mathurine ou bien les deux à la fois, car déjà la tendre vapeur s'évapore au ciel d'or.
... Aux chaumines jaunies du pâle soleil, les feuillées promènent des ombres violettes de plus en plus décolorées. Enfin ces murailles s'éteignent, consumées par la nuit silencieuse.
Comme ses petits yeux se gonflent d'attendrissement, par diversion, Goulot tire ses cheveux, ce qui le contraint à hurler. Il saute ensuite de gais entrechats et revient vers la cure en braillant avec toute la force de gosier dont il est capable.
Très ému, M. Caille questionne :
— Seriez-vous ivre ? En ce cas, allez vous coucher tout de suite.
— En somme, déclare le jeune jardinier, un certain vendredi qu'il dévore un gros poisson, le tout est de s'entendre : la religion bien comprise profite.
Un coup de sonnette éveille son attention.
Dame Olive lave les nappes d'autel au fond du jardin. Il court à la barrière qui ouvre entre les haies d'épine-vinette, n'aperçoit personne et s'apprête à regagner le pavillon, lorsqu'une forme remue à travers la claire-voie et un visage, presque au ras des planches, appelle :
— Le petit Joseph, ici, pas possible ? Jacquin, le cul-de-jatte, salue le jeune homme
baissé.
— Entre donc, mon vieux morceau ! Comment te trouves-tu si loin de Roznaro ?
— Depuis que Lunebois le menuisier m'a posé des roulettes neuves, je ne crains même pas Mouron, tu sais bien, le grand Mouron, l'ancien courrier, et j'étends le cercle de mes quêtes, ma foi !
— Tant mieux, Jacquin, viens-t'en donc à la cure.
— Je ne sais si je dois ? Ton maître ne sera peut-être pas content ?
— Pas satisfait, lui ! C'est un prêtre, Jacquin, un ministre de charité ! Je sais cela, je l'apprends chaque jour dans des livres.
— Te voilà savant à cette heure comme un abhé ?
— Hé, pas si loin ! M. Caille m'appelle son séminariste, et si je n'étais boiteux, je ferais peut-être un curé ?
— Si je n'étais cul-de-jatte, moi ausi j'aurais demandé le séminaire.
— Toujours plaisant, Jacquin ! Te rappellestu le bon château du Guerno et comment tu me fis verser sur la femme Quellio ? Mais entre donc, nous causerons mieux.
— Alors, tu en es sûr : on ne nous dira rien ?
— Comme tu es devenu craintif, Jacquin !
— Hé ! mon cher, tu oublies que nous n'avons plus le même métier. Moi, je mendie, et toi tu es presque chez toi.
• — Je te répète d'avancer sans crainte. Attention à la marche. Te voilà clans la salle à manger. Ne te gêne pas. Assieds-toi à ton aise.
■ — Oh ! oh ! rit l'infirme, comment m'y prendrai-je ? Xe suis-je pas assis toujours ?
— C'est vrai, approuve Goulot amusé. Metstoi près de la table, dessus ou dessous, comme tu voudras. Je vais te servir.
— Ah ! mon Joseph, est-ce que je rêve ? Tu es heureux dans cette place ?
— Vois comme je suis gras ! Est-ce une preuve, cela ?
154 l'homme de pel\e
— Par ma foi ! Tu as l'air d'un riche maintenant, et je n'ose plus garder mon chapeau devant toi. Et tes habits ! Quels beaux vêtements ! Laisse-moi toucher. Ils n'ont pas de trous ! Ah ! si, deux reprises dans le dos. Cela ne fait rien, ils sont épais et... Merci ! Merci bien ! De la viande sans os ! Doux Jésus, où suis-je arrivé ?
— Dans la maison du bon Dieu, Jacquin. Tu as vu la croix de la grille, ça ne trompe pas. Mange donc ! Qu'est-ce que tu veux maintenant ?
— Donne-moi de tout, Joseph !
— A la bonne heure, je retrouve mon Jacquin. Puisque tu viens de chez nous, comment vont les anciens ?
— Job et Anna ?
— Oui.
— Eh bien ! ils boivent ! ils se battent, et puis... Ah ! ah ! je crois bien que tu auras un frère... ou une sœur ?
— Oh ! Est-il possible ? Et ils ne parlent pas de moi ?
— Quelquefois, ils disent aux gens de la place : Joseph doit être en prison ! Cela ne les étonnerait point et ils auraient plaisir à te battre.
— Ah ! mes bons parents ! Ils n'ont point changé ! Et nos amis Pillaouec, Kergest et la bonne femme Richard ?
— Elle s'est laissée mourir, la pauvre. Stéphan et Jean Faucheux ne valent guère mieux. Ils se dessoudent de partout, ces vieux-là ! Faut bien, c'est leur âge.
— Et à Roznaro, quelles nouvelles ?
— On dit Marie-Josette fâchée avec Colette à cause d'une aiguillée de fil. Alors, tu comprends, la grande Eugénie a dit comme ça... Mais ça ne t'amuse pas. Ah ! sais-tu que Guillerm notre bedeau a installé un métier à tisser dans sa maison. Il vivait mal de sa bedeauderie, cet homme.
— Et Boulu ?
— Depuis qu'il s'est marié à la cousine des du Guerno, il ne voit plus son père l'entrepreneur !
— Et le frère Cyrille ?
— Encore un qui s'est abandonné...
— .Mort !
■ — Voilà deux mois ! Quel enterrement ! Xous avons touché cinquante centimes et un repas ! Aussi il a été regretté ! C'est une manière de parler, car les bonnes cérémonies deviennent trop rares.
— Et François Arduz, le cafetier ?
— Gifflé, mon cher, giffié par Laborin, à la Saint-Jean. A ce qu'il parait, il crachait dans les consommations de l'instituteur avant de le servir, à cause de la politique ! Et Chopin, ami de Laborin. depuis cette histoire, porte un œillet rouge. Seulement il ne le met à sa boutonnière que la nuit, rapport aux clients de l'étude.
— Tu reprendras bien du pâté, Jacquin ?
— Vive Jésus ! comme nous fait crier la bonne demoiselle du Guerno. je veux bien. Ah ! quels yeux blancs elle nous fait ! Bientôt elle
% n'y verra plus du tout. L'autre jour, voulant
embrasser la femme Ouellio par charité, voilà
qu'elle a baisé Mouron qui a la gale. A boire,
mon Joseph. Verse par le cul si le goulot ne
rend pas assez.
. — A ton aise. Finis le vin, mon vieux.
— Merci. Je me sens mieux.
... Repris d'appétit à la vue du cul-de-jatte affamé, le jeune homme mange sur la toile cirée, tandis que son convive dévore sous la table.
— Tu ne pourrais pas me trouver une situation au presbytère ? rit Jacquin enivré. J'aime les curés, prononce-t-il le verre aux dents. Vive Jésus ! continue-t-il en lançant son feutre au plafond, et, rouge, essoufflé, il répète : J'aime le Christ, moi.
... Brusquement poussée, la porte démasque l'abbé Caille. L'estropié, invisible, continue de mastiquer sous la toile cirée, et ce bruit n'est pas sans surprendre le prêtre, car les mâchoires de Joseph sont immobiles.
— Il me paraît que tu manges et que tu cries fort, Joseph ? N'as-tu point honte de cette orgie solitaire ? Va-t'en repasser ta leçon d'instruction religieuse.
— C'est que, monsieur le curé, j'ai quelqu'un ici, un ami.
— En quel endroit, et qui t'a permis ?
— Là, entre les pieds de la table. Sors donc, Jacquin ! N'aie pas peur !
— Pourquoi as-tu introduit ce monstre ?
— Bien le salut, monsieur l'abbé, sourit Jac-
quin dont les bras flageolent comme des jambes d'ivrogne.
— Dame ! lui ai-je dit, tu es dans la maison du bon Dieu. Et il est entré.
— Vous, sortez ! invite impérieusement M. Caille.
— Vive Marie et Joseph ! braille le cul-dejatte aviné en basculant son plateau et prêt à tomber. J'aime la croix ! hurle-t-il au sortir du jardin.
— N'as-tu point honte, Goulot, de remplir ma demeure de gens vicieux condamnés par le ciel ?
— Oh ! remplir ! une moitié d'homme ! Et pas plus mauvais que vous ou moi !
— Tais-toi ! Je te défends de raisonner à tort et à travers. Est-ce clair ?
— ■ Je n'y vois plus goutte.
— Sors d'ici, insolent.
... La gouvernante rentre de laver les nappes d'autel ; elle donne de son battoir aux reins de Goulot.
— Plac ! imite-t-il, passez-moi au savon, à présent.
... Là-bas, sous le quinconce de Bourgneuf, Jacquin hurle : Vive Marie et Joseph ! Nom de Dieu !
Au verger, Joseph soulage sa mauvaise humeur et, à défaut d'êtres sensibles sur lesquels il puisse frapper, il cogne de la pelle les pommiers et s'échauffe au-delà de toute mesure. En cet état, il sort du verger, désireux d'apaiser en lui ce besoin de gesticulation qui porte les gens furieux à des démonstrations exubérantes.
Il parcourt le sentier de servitude, utilisé des dévotes, car il raccourcit de la valeur de cent mètres le chemin qui mène de Bourgneuf à l'église, et ce temps gagné n'est pas dédaignable devant Dieu. La marche incohérente du jardinier attire l'attention d'une femme assise au coin de sa chaumière. Cette personne, occupée de peigner au démêloir une fillette vautrée contre ses genoux, réclame le motif de cette colère.
Joseph hésite à répondre, car il lui revient d'étranges histoires au sujet de cette paysanne. Déconcerté, il demeure en face de la chaumine en gros cubes de granit cernés de mortier blanc. Cinq enfants sautent l'un après l'autre les marches de la chaumine et entourent leur maman.
— Bonjour à vous, petite mère d'argent, salue
enfin Goulot, heureux d'enfreindre la défense du curé.
Comme c'est l'habitude en pays galot, Monine Launais, la paysanne, invite le passant à boire un bol de cidre auprès du foyer.
— Vous ne connaissez pas ma salle, monsieur Joseph ? et elle rit de sa bouche édentée.
Partagé entre la crainte d'être aperçu de dame Olive et le désir d'être vu de l'abbé Caille, l'incertain Goulot manque choir, car si sa jambe saine aborde franchement l'obstacle du seuil, sa cuisse brisée entraine mal son pied qui bute.
Au sortir du jour vibrant et dans le clair-obscur de la pièce, un instinct dirige Goulot vers le foyer. Le soleil, haut, laisse tomber une fusée de lumière sur la pierre creusée en bassin, à l'endroit des cendres.
— Asseyez-vous, Joseph, invite la petite mère d'argent, et elle lui montre, sous le manteau de la cheminée que débordent des papiers de tapisserie en manière de lambrequin, un banc équilibré par deux pieds plus longs qui descendent jusqu'à la terre battue, tandis que l'autre bout du siège repose seulement sur des bûches.
Il s'assied. Les derniers grondements de sa colère s'apaisent en cette calme atmosphère où chante un grillon. Un chat jaune, estropié d'une patte, boite le long des meubles. Goulot demande :
— Comment cela lui est-il arrivé ?
— En voulant manger de la viande. Kérido le boucher l'a pris au piège.
— Et moi, ça m'est venu en cherchant à cueillir des pommes. Seulement, il est avantagé votre chat : il a encore trois pattes de bonnes.
— Ah ! dame ! les bêtes, c'est plus heureux que nous, mon cher garçon, déclare Monine.
Elle prend place sur un billot de hêtre et ils se taisent. Le grillon recommence à chanter. Le chat boiteux vient flairer aux pieds Goulot, le regarde fixement de ses yeux verts, puis s'en retourne vers le seuil avec une lenteur accablée et, la tête sur ses pattes ramenées "en rond, semble réfléchir à sa destinée d'infirme.
— On est bien chez vous, déclare Joseph. — ■ Vous trouvez ?
— ■ Oui. C'est bien arrangé, ici.
A gauche de la porte, une petite fenêtre à croisillon est ornée dans son embrasure de portraits d'hommes rasés ou barbus, vieux ou jeunes ; ouvriers, la cigarette aux doigts, et laboureurs, dont la main pèse sur la chaise d'appui. Des images pieuses couronnent ces photographies.
Une table-huche, à trois tiroirs, est poussée en face d'un banc (1) et de son lit à panneaux ouverts. La courte-pointe de coton à fleurs rouges est recouverte d'un édredon. Sur la corniche du lit, qui forme entablement, des coloquintes à verrues et des concombres paraissent assez des objets de faïence vernie et luisent
(1) Le banc-coffre inséparable du lit-clos en pays breton.
contre le bois ciré. Il y a aussi des brosses à cirage et une bouteille d'eau bénite. La sainte Vierge, placée dans sa nichette centrale, est brisée au col, mais Monine a rangé soigneusement la tète contre le piédestal de la statuette.
Un second lit, à double étage, où les couchettes sont superposées comme dans les cabines des navires, est destiné aux enfants de la petite mère d'argent. D'énormes chapelets sont accrochés symétriquement sur l'encadrement, et un crucifix rouge est cloué entre un rameau bénit et un morceau de tison ramassé à la louée de la dernière Saint-Jean : ainsi la chaumière est garantie du feu. Au plafond, la suie a fumé les poutres et jusqu'aux paniers, aux planches à pain et au moulin à fusées, suspendus à des clous. Une balance rouillée, dont il ne demeure que le fléau, passe au travers d'oignons en guirlande, attachés par les queues.
— Je l'ai achetée quinze écus, et Monine désigne son armoire à diamants et ronds tournés qui, pansue et bien portante, se carre entre la boîte d'horloge2 ornée d'étoiles en marqueterie, et le vaisselier.
Jadis chambrière à la métairie de la Gaceline, Monine Launais désira une armoire, considérée comme le meuble qui honore le plus une femme de sa condition. Achetée à une vente après décès, elle représente trois années de gages. Le coffre, le buffet, racontent aussi des saisons de servitude, de Saint-Jean à Saint-Svlvestre, au
chaud, au froid, parmi les mots cruels et les entreprises grossières des valets.
Une nuit, la glissière de son lit-clos s'écarta devant le passage de Symphorien, le fils de son maître, un garçon velu et noueux. Elle dormait. Il lui sauta sur les hanches, lui maintint la tête contre le traversin et la contraignit d'acquiescer à son rut. Il écrasa de sa poitrine osseuse les seins de la fille et s'ébattit, retenant des dents ses soupirs d'animal heureux.
Accoutumée à se soumettre aux ordres de ses maîtres, Monine la chambrière subit, presque facilement, le contact de Symphorien. Quand il desserra son étreinte, niaisement, béate, et comme délivrée d'une grande terreur, elle laissa s'échapper son amant forcé.
Symphorien couchait dans l'étable, à six pieds en l'air. On avait accroché son grabat d'angle à deux solives entées dans les murs, et une échelle permettait d'accéder à cette couche. Son sommeil dominait les bœufs.
La nuit venue, ce garçon descendait les échelons, et son corps nu errait parmi les ronflements des domestiques et les souffles profonds des bestiaux.
Des poteaux de soutènement et des auges de pierre, mises bout à bout, séparaient seulement la salle de l'écurie. Il les enjambait et, les mains tendues, il ardait vers cette femme, reniflait sa chaude odeur et la couvrait de son stupre.
La silhouette alourdie de Monine trahit leurs relations. On la chassa avec son fils à naître,
ainsi qu'on a coutume d'en user avec les fillesmères. Symphorien, contrarié, courut à sa poursuite. Elle allait lui manquer chaque nuit, bien certainement. Il le lui répéta et, ses cils en étincelles, mouillés de pleurs, il déclara :
— Dame, pourquoi que. tu t'es laissée engrosser ?
— Je sais bien. Il ne le fallait pas !
— Cependant, bonne chance à toi, Monine, termina-t-il.
Et elle partit, honteuse et repentante.
Un vieil oncle la recueillit, mais elle fut obligée à payer cette charité de son corps. Deux fois encore, elle fut enceinte. Le vieillard mort, elle hérita de cette chaumière formée, semblaitil, de miches de seigle serties dans la farine. Malgré cette apparence, elle n'en pouvait manger les pierres, et elle fut obligée d'être accueillante aux chemineaux. Ils prirent coutume de celte maisonnette. Des roses à son abord annonçaient cette hôtesse de joie. Plutôt qu'en la froide auberge, ils entraient là, et soupaient avec les garçonnets de la petite mère d'argent, pères de hasard réunis à ces enfants d'aventure. Quand les enfants étaient endormis, leur mère s'offrait, et les soupirs douloureux des amants s'eff usaient parmi leurs respirations virginales.
Ces nuits valaient un peu de bien-être à la maisonnée, et Mathurin, l'aîné des garçons, avait remarqué qu'on mangeait de la viande après la visite d'un de ces hommes, qu'ils avaient l'ordre d'appeler : notre tonton.
Les semaines sans oncle, c'était la diète ; aussi les cinq enfants de Monine applaudissaient-ils à l'arrivée d'un étranger.
— Venez chez nous ! Venez chez nous ! criait le petit Mathurin, lorsqu'un ouvrier de passage à Bourgneuf hésitait sur l'hôtellerie. Les autres bambins fêtaient l'homme de leurs caresses et, comme de jeunes chiens, s'ébattaient à ses flancs, cherchant à atteindre son cou.
... Embarrassé d'un silence qu'il ne sait plus rompre, Goulot regarde successivement le crucifix rouge, les coloquintes et leurs verrues, les concombres. Une poule crève-cœur, avec une houppe sur la tête et une démarche de grande coquette, pose ses pattes chaussées de cuir gris avec une précaution qui l'amuse un instant. Elle frôle le chat, et il paraît à Goulot que les deux bêtes échangent un signe d'yeux à son endroit.
Il rougit. Il accepte le cidre offert par Monine, mais n'ose le boire.
Il lui revient à la mémoire cette phrase, l'une des premières prononcées par M. Caille :
— Votre prédécesseur couchait avec une femme. Aurait-il couché avec la petite mère d'argent ? Elle veut peut-être essayer avec moi ?
Il goûte le cidre dont une partie verse sur son pantalon. La gorge rétrécie, il ne peut en sortir aucun son comme aucune idée ne lui vient, tant il est vrai que la nature a départi au mâle l'offensive, et lorsque les rôles sont intervertis, h femme experte et l'homme naïf, les termes
de l'amour étant renversés, les amants errent misérablement.
Le tremblement de Goulot se communique de ses talons à ses dents.
A ce moment, le chat boiteux avance, se pose sur son séant et lisse ses moustaches de ses pattes, les yeux malins. La poule crève-cœur revient vers une écuelle et pose sa jambe dans un reste de soupe.
— Maman ! Tartine ! Tartine ! crie du dehors le petit Joachim.
— Viens chercher, invite Monine.
Les enfants entrent, tous cinq à la file. Leurs airs sages rassurent Joseph. La petite mère d'argent taille des lèches de pain qu'elle enduit d'un cerise fabriqué de guignes sauvages mises à réduire. Avides, ils poussent des doigts leurs tartines, et la confiture rouge leur agrandit la bouche. Leurs lèvres semblent coupées au poignard jusqu'aux oreilles.
Goulot a repris confiance et remarque combien est doux ce tableau de tendresse. Comme aux premiers clans de l'humanité, Monine, la polyandre, abrite de ses bras sa couvée, et sa protection n'est que la forme du matriarcat, alors que la femme rare s'offrait au génie de l'espèce, afin de peupler les espaces.
La mère d'argent, comme l'ont surnommée les commères de Bourgneuf, à cause de son commerce spécial, fréquente les femmes des pauvres journaliers, les fileuses à huit sous, les échardeuses à douze, les tricoteuses à quinze ;
elle reçoit même la visite de Mme ïabarec, une aubergiste veuve, dont les fillettes jouent avec les gars de Monine Launais.
Le dimanche, à la grand'messe, la ferveur de la petite mère d'argent égoutte de longs chapelets et elle ne manque jamais de réciter sa prière avant de s'aller mettre au lit avec le père d'un de ses fils futurs.
Tant de vertu ne désarme pas le presbytère, et M. Caille, si prodigue de salutations, ne répond pas au bonjour de Monine.
... Un faible beuglement avertit, la petite mère d'argent qu'on la réclame à l'écurie formée d'un appentis appuyé contre le pignon de la chaumière.
Les enfants courent sur le chemin et leurs joues coupées de cerise sanglant passent et repassent devant la fenêtre aux croisillons.
Joseph achève de boire seul son cidre, remet son chapeau et se reprend à admirer l'armoire digne, l'horloge travailleuse qui ne cesse d'accomplir sa besogne, les seaux de bois proprement rangés, les poteries accueillantes sur le vaisselier.
Il n'est pas jusqu'au foyer balayé, avec sa cendre réunie en tas et la marmite suspendue à la crémaillère, qui n'invite à s'asseoir près de la tiédeur des tisons enfouis. A une poutre, des oings de suif, provisions de Monine, cette bonne fourmi, côtoient 1 echalotte en bouquet.
— Que fait-elle donc ? je voudrais bien m'en retourner, pense le jeune homme.
Il lui paraît, à cet instant, que la poule crèvecœur fait un geste de sa patte et que le chat boiteux lui répond par un regard. Ils se comprennent et gagnent la rue.
Le grillon chante dans l'âtre.
Ennuyé, Goulot marche vers la porte de la petite étable au fond de la salle, entre le lit aux gros chapelets et le buffet.
Quand elle aperçoit Joseph, la mère d'argent lui expose le cas de Fantine, sa vache, qui souffre et maigrit sans cause apparente. Ensuite, passionnément, elle évoque le souvenir de Clarinette, une génisse qu'elle nourrissait à la fourchette et couchait sur de la paille, blanche comme une couverture de dame. Elle l'aimait, cette gentille bête, mais voilà, Gobrien, le second de ses fils, tomba malade d'une « piqueur » entre les côtes, et elle fut obligée à vendre la génisse, qui meuglait, tandis que ses acquéreurs, deux mitos (1) de la Roche-Bernard, l'emmenaient. Maintenant, quelquefois, elle court à Fontelio, à trois heures de marche, regarder sa chère Clarinette, aujourd'hui la plus belle vache du métayer Plumelec. Appuyée à la barrière du pré, elle la salue de la coiffe, et l'appelle, mais l'autre ne la reconnaît point et paît.
— Moi ! il faut que j'aime, avoue-t-elle vivement.
(1) Mitos, en patois galot, les mitoyens, les paysans qui se trouvent placés entre le pays français et la province bretonne.
— Il faut que je rentre à la cure, mère d'argent, répond aussitôt Joseph.
Monine reconduit le jeune homme jusqu'à l'extrémité du chemin de servitude. En cet endroit, elle lui sourit de sa bouche édentée et ils se quittent.
Après quelques pas, Joseph se retourne et regarde au fond du sentier si un amant de hasard n'apparaît pas, venu de très loin, des sources de la vie, homme attristé qui cherche un soir d'amour dans cette famille, œuvre collective des errants.
... La barrière du presbytère franchie, Goulot ôte vivement son veston et, pris d'ardeur craintive, bêche un carré où des rames achèvent de sécher. Il appuie solidement la semelle au bord de la bêche, surajoute le poids de son corps à la pesée de ses reins, enfonce la lame d'acier en plein sol, couche le manche, tire des deux bras, projette la motte de terre et l'assomme du plat de son outil. Les haricots secs, broyés, craquent à petits cris, et brutalement refoulés, sont enterrés, presque vivants encore.
Des larmes de sueur pleuvent du front au menton de Joseph. Il soulève son tricot. Une rosée abondante emperle sa poitrine.
Non loin de lui, dissimulées derrière un fourré de tamaris, deux personnes discutent vivement ; elles dépassent le taillis. L'index dressé, dame Olive accuse Goulot de fréquenter les femmes perdues.
— Je l'ai vu, de mes yeux vu !
l'homme de peine 1G9
Les mains dans les manches de sa douillette, l'abbé semble préparer des calottes, et Goulot recule au souvenir de ce geste qui lui rappelle le frère Cyrille.
— Allons ! explique-toi, commande le prêtre. Quel motif t'amenait chez cette drôlesse ?
— Oh ! drôlesse ! Si on peut dire, monsieur le curé, une mère de cinq mignons ! Et attentionnée, il faut voir ! Quel malheur que je ne puisse pas changer de maman ? J'y gagnerais, ma parole !
— Malheureux ! Quel blasphème est le tien ? Insulter sa mère ! La honte !
— Ne croyez-vous pas plutôt, monsieur Caille, que j'insulterais Monine en lui proposant de troquer son sort contre celui d'Anna Goulot ? Si vous connaissiez maman, vous changeriez d'idée.
— Tu es infâme, Joseph, de préférer une prostituée à ta mère, quelle qu'elle soit, La vénération des parents est le premier des devoirs.
— Heu ! heu ! Ai-je demandé qu'Anna Goulot fut ma mère et dois-je subir jusqu'à la mort ces gens dont la parenté m'a valu seulement des tapes, la faim et la connaissance des tristes choses.
— Aussi coupables soient-ils, mon enfant, concède le prêtre, ce sont tes parents et tu leur dois le respect.
— Eh bien ! appelez-les mes parents, comme le veau a un père et une mère, mais ne me forcez pas à des remerciements.
— Il est épouvantable d'entendre ce garçon, déclare dame Olive, dont le visage en poire se gonfle d'indignation. .
— Mon pauvre ami, tu voudrais vainement renverser les lois de Dieu et de l'Eglise La famille est à la base du grand système divin, et tes blasphèmes ne sauraient 1 atteindre.
— Je l'espère bien, monsieur le recteur, parce que, voyez-vous, s'il suffisait de désirer pour obtenir, quel changement je vous offrirais S
H est insensé ! Qu'est-ce qu'il raconte ! rit aux éclats la gouvernante, sa houpette agitée comme une sonnette.
— Hé ! monsieur le curé, < nez donc vous aussi. J'ai toujours fait rire !
Encore une fois, M. Caille soulève son
poing, et le laisse retomber sur sa soutane.
Il prie seulement Joseph de regagner la cure.
Narquois, Joseph passe la flambée heureuse
des rosiers et des géraniums.
Deux rangées de lys dont les tiges supportent les calices récemment ouverts annoncent la demeure de piété
— Entrez dans la salle, ordonne 1 abbe, ses yeux de brume durcis de résolution.
D'abord silencieux et ne sachant comment entamer cette discussion, le prêtre cherche parmi les turcs barbus ou les tigres empalés les termes de son explication. Les coudes appuyés à la toile cirée et tourné vers le baiser de Judas accroche au-dessus des dames flirtant avec les archéologues, Jérôme Caille brusque l'entretien.
— Promets-tu de ne jamais retourner chez cette Launais ? Sais-tu, mon enfant, que cette misérable est irrémédiablement condamnée au feu éternel ? Je lui refuse l'absolution. A quoi bon ? elle retombe toujours dans le mal... On m'a dit que c'était un esprit faible. Tant pis, qu'elle s'amende !
— Heu ! je crois plutôt à un estomac faible, sourit le bon Joseph. Ils sont six qui doivent manger. Tout est là ! Moi, je connais cela, monsieur le curé.
— Plutôt mourir que mener une vie ignominieuse, prononce Jérôme Caille de sa grande voix du prône.
— Je le sais bien, monsieur le curé, ça serait plus raisonnable de se laisser périr ; ensuite la terre serait plus belle, sans gueux et rien qu'avec des personnes riches. Seulement, mourir ! mourir ! Justement le pauvre monde aime vivre ! Venez avec moi chez Monine ! Vous vous rendrez compte comme ça sent la tranquillité.
— Te moques-tu de moi ? Je devrais te... Non, je crois plutôt à ta sottise, s'attendrit l'abbé. Tu ne juges pas sainement les choses et tu ne comprends rien au devoir de la vie, mon garçon.
Sa main pâle sur les cheveux rouges de Joseph, il termine doucement :
— C'est promis ! Que je ne te revoie jamais avec cette créature.
— Que vous demandait-il ? gronde la gouver-
nante accourue. Ne l'ai-je pas entendu vous proposer de l'accompagner chez cette fille ? Il est fou !
... Remonté à son grenier, Joseph est frappé de ces reproches et, penché par la lucarne, il chante :
■ — Oui ! oui ! Il est fou ! fou ! fou ! Tu es folle ! Nous sommes fous ! fous ! fous !
— Qu'attendez-vous pour le renvoyer ? demande Mme Olive, courroucée au point que son tirebouchon se dénoue.
— Les artichauts ne sont pas binés, monsieur le curé.
— Tu les bineras plus tard. Ce que je le commande est autrement important. Rentre à la maison. Tu trouveras sur la table le sujet de méditation que je t'ai fixé. Je t'interrogerai. Va !
Enfermé dans la chambre à coucher du curé, cette pièce cirée où l'on ne doit marcher qu'avec des patins de drap, le jeune homme lit le premier exercice d'Ignace de Loyola et, bientôt las de cette négation effroyable de toute humanité, il s'amuse à patiner et tombe gaîment pour avoir essayé le grand écart. Autour de ses ébats, le secrétaire hermétique, la bibliothèque
où s'étalent d'abondantes vies de saints, les chaises roides, la couchette classée dans un coin comme une nécessité ennuyeuse, les gravures, quelques-unes niaisement édulcorées, et qui représentent toute la sentimentalité de cet intérieur presque inhumain, arrêtent un moment les fantaisies du patineur.
Cependant, il reprend son élan et traverse trois fois la longueur de la chambre. De la table, frappée par lui, tombent les exercices de Loyola. Repris de conscience, il les parcourt et dessine, en marge, son portrait, bâton en main et besace au dos. Il paraît si satisfait de son image, qu'il la renouvelle à plusieurs pages, en variant la longueur et la disposition de son nez, de son menton et de sa jambe brisée. Ces portraits multiples offrent, à la rigueur, des représentations, des Joseph de tous les temps.
La chaleur oblige cet étudiant d'ouvrir la fenêtre. Il tourne l'espagnolette, précautionneusement. M. Caille, de son pas méthodique monte et descend l'allée, le visage versé sur les pages d'un livre d'offices, jauni aux angles d'incalculables mouillettes de salive.
Il marche, lèvres balbutiantes, puis, le front au firmament, il digère la bonne parole.
En vain les valérianes blanches et roses du vieux mur, qui sait beaucoup pour avoir beaucoup regardé, penchent leurs clochettes ; en vain les digitales fuselées, en vain le frais jaillissement des pétunias et des cytises, en vain le peuple aromatique qui encensait les ardeurs
de' la courtisane poudrée, frôlent aux chevilles M. Caille, rien ne saurait arrêter ce marcheur opiniâtre. Retranché entre les pages de son bréviaire, le curé déglutine à petites lappées ce que les hommes inventèrent d'artificiel pour se soustraire aux ambiances fécondes du sol, de l'air, du soleil. Jérôme Caille, abstrait de la nature, monte et descend l'allée des cailloux blancs ; ainsi, il semble arpenter Jéhovah de long en large, sans trouver jamais le commencement et la fin de son Dieu
Il n'est pas de bonne observation qui ne lasse, et Joseph imagine un nouveau moyen de récréation. Il renverse un tabouret sur le plancher, et, assis aux barreaux, il pousse cet esquif avec la canne de M. Caille. Il le lance vigoureusement, et ce traineau glisse à souhait sur le plancher ciré. La joie de cette découverte ne lui permet pas de relever assez vivement le siège, lorsque le prêtre presse la clavure de la porte. Le visage du navigateur bizarre exprime la confusion.
Sévèrement, l'abbé l'interroge sur sa leçon.
Ce raisonneur dispute les termes de sa méditation et réclame contre les idées du Jésuite.
Vainement M. Caille lui démontre qu'en théologie, il ne s'agit point de discuter, mais d'approuver.
— Je le veux bien, monsieur le curé, seulement vous ne connaissez pas mon caractère de Goulot. Il est là, au fond de moi, qui crie* toujours non, quand je dis oui ! Des fois, nous
sommes d'accord, mais c'est rare. Et vous, mon maître, ressentez-vous cela ?
Sans lui donner réponse, M. Caille tombe à genoux sur le prie-Dieu et, ses mains sur les veines bleues de son grand front, il prie Marie d'éclairer ce pauvre enfant.
Epié, questionné, vidé des images et des impressions que la vie avait tracées en sa cervelle, Joseph, devenu la chose de ce prêtre ardent à convertir, semble promener un corps transparent à ressorts visibles que son maître arrête ou remonte. Le misérable enfant croit maintenant être changé en lanterne que l'huile de la religion éclaire de sa lueur en veilleuse. L'abbé Caille entretient d'une mèche égale ce quinquet du sanctuaire. Goulot est prêt à croire la vérité de ce qu'on lui enseigne. Et puisqu'on nie la clarté du soleil comme décevante, il pense que la pénombre est le royaume des raisonnements humains et qu'on ne saurait la dépasser dans un sens ou dans l'autre sans tomber à la nuit ou à la trop grande clarté des flammes infernales.
Tourmenté par son ancien diable gardien et le bon ange, récemment placé à son chevet, et
qui ne peuvent s'entendre, la tête de Joseph manque d'éclater.
Une nuit, après les prières récitées à la cuisine par Mme Olive, il fuit au verger et s'étale le dos aux navets.
Le firmament laisse apparaître jusqu'aux plus fines étoiles, et la pensée de Goulot, délivrée, joue à cache-cache autour des constellations, saute par delà les planètes, file à travers les allées triomphales des soleils.
Ce jour même, le prêtre avait enseigné au jeune homme la notion de l'infini, afin de le pénétrer de la preuve de Dieu.
Pas de fin ! Jamais de commencement !
L'éternité des espaces illimités ! Des ahîmes peuplés de mondes morts où, seule, la terre est vivante.
Depuis combien de siècles ou de milliards de siècles Joseph parcourt-il l'éther, passant en revue les étoiles, sans cesse nouvelles, encore nouvelles, toujours nouvelles, sans rencontrer jamais le mur où sa tête serait heureuse de se broyer pour trouver au moins une certitude ?
Quelle angoisse de songer que dans ce voyage à l'infini, on n'arrivera jamais, parce que l'on ne peut pas arriver et que s'avancer dans la connaissance, c'est concevoir l'inconnaissable, ouvrir des océans imbornés à l'effort de sa pensée.
Et le Dieu de tout cela serait le fils du charpentier qui ne sut rien que ce que les visages
des siens et leurs paroles lui apprirent de vérités et d'erreurs ?
... Un flambeau au poing, son front et ses veux seuls éclairés au-dessus de sa soutane fondue dans la nuit, Jérôme Caille cherche Goulot ; il le trouve et le réprimande.
- — Je méditais, monsieur le curé. J'étais monté droit au ciel et je courais en évitant les boules qui jouent là-haut.
A propos, monsieur Caille, c'est Jésus, bien sûr, qui a sculpté cela à lui seul ?
— Comment peux-tu en douter, mon ami, après les preuves miraculeuses qu'il nous a laissées.
— S'il vous plaît, Notre Seigneur, avant de mourir, vous a-t-il au moins donné une explication ?
— ■ Ou'entends-tu par là ?
— Eh bien, oui, le bon Dieu avait envoyé son fils pour nous expliquer ces choses. A-t-il tenu sa promesse ?
— Mon ami, Dieu créa le monde et le mène à sa guise, cela doit te suffire.
— S'il a créé le monde, qu'est-ce qu'il faisait auparavant, le bon Dieu ? A quoi pensait-il de rester l'éternité à s'ennuyer seul, sans travailler ?
- — Tu es absurde, Joseph, et je suis chagriné de tes insolentes réflexions. Ah ! pauvre mauvaise tête, ne te rendras-tu pas à l'évidence ? Tous les peuples civilisés croient ce que j'enseigne. Il n'y a que les sauvages, mon cher ami...
— C'est donc ça ! Je m'en doutais ! Je suis un sauvage ! Alors, comment voulez-vous que je devienne un homme instruit et croyant comme vous ?
— Bah ! nous nous civiliserons, nous deviendrons chrétien, console le prêtre en accolant tendrement, et pour la première fois, le malheureux Goulot.
— Xon ! Là ! là ! la ! Je suis un sauvage, se lamente Joseph à grands cris, rien qu'un sauvage ! Ouaouh ! ouaouh !
Mme Olive, réveillée en sursaut, ouvre sa fenêtre et, aux hurlements du sauvage, qu'elle pense occupé à dévorer M". Caille, d'effroi, elle laisse choir son chandelier et, dans l'obscurité, elle mugit épouvantahlement.
Monine, d'un geste résigné, passait son démêloir dans les cheveux de Gobrien. Au long du mur, ses quatre autres enfants, en petits sarraus jaunes et gris, accroupis côte à côte, se soulageaient ensemble.
, — Dites donc, annonce Goulot, je suis pressé, petite mère d'argent. Rentrons, voulez-vous ?
Oui, continue-t-il, assis au coin du foyer, oui, je me suis vanté l'autre jour de vous avoir baisé
à pleine bouche, et ça ennuyait M. Caille, qui déteste les femmes. Est-ce drôle ? Moi, je sens que bientôt je les aimerais. Embrassez-moi donc vite, car il me faut rentrer et écosser des pois en répétant une nouvelle oraison apportée de la Salette.
... Discrètement, Gobrien tire ses petits frères par leur tablier et essaie de fermer la grosse porte.
— Ah ! les innocents, rit leur mère.
Ils s'éloignent en cabriolant.
D'un élan inlassable, l'horloge à poids tirite les secondes, et sa cadence conquiert le silence de l'armoire discrète, de la table miroitante, des bancs polis ; la cendre, ramenée sur les tisons, laisse filer une fumée de pipe. Joseph gratte son mollet, marche vers les coloquintes, examine leurs verrues, remue les gros chapelets qui entourent le crucifix rouge, lorsqu'une main douce comme un velours lui touche la jambe.
— Ah ! laissez-moi, défaille-t-il.
De son billot, où elle demeure assise, Monine, étonnée, demande :
— Ou'as-tu, Joseph ?
Le chat boiteux s'éloigne, ronronne, cambre son corps et, le dos enflé, revient caresser aux chevilles le jeune homme.
C'était donc lui ?
La poule crève-cœur se sauve en étouffant des gloussements de rire.
— Pshutt ! pshutt ! siffle Goulot ennuyé.
Et il observe la petite mère d'argent, qui tri-
cote un bas mi-partie vert, mi-partie rose, avec un talon brun.
— C'est saint Nicolas, n'est-ce pas ? questionne-t-il, le doigt sur une image clouée au bois du lit.
— Oui oui ! avec les trois petits enfants clans le hachoir du charcutier.
... Un peu plus haut, Joseph prend la tête décollée de la statuette de la nonne Vierge, la met sur un concombre, et cela forme une poupée grotesque. Monine s'en amuse d'abord et puis gronde :
— C'est mal de se moquer.
Elle lâche ses aiguilles et vient ôter le concombre de la nichette. Par plaisanterie, Joseph le replace ; elle, l'enlève à bout de bras ; il veut le reprendre ; leurs mains se mêlent ; ils respirent fori ; leurs yeux brillent. La mère d'argent remet la statue au fronton du châlit.
— Moi, je me plairais bien chez vous, Monine. On doit bien dormir dans vos lits-clos.
— Ça dépend des fois, ricane-t-elle, les poings aux hanches, le menton avancé.
■ — Oh ! je vous embrasse, bondit-il, et il l'étreint des bras.
— Non ! Lâchez-moi, Joseph.
Us luttent, et elle tombe assise sur le banc, Goulot suspendu à ses lèvres avec la force d'une racine qui aurait trouvé un bon terreau.
... On pousse l'huis violemment.
— Voyez ! Mais voyez-les donc, clame Mme Olive son visage en poire jauni de dégoût.
M. Caille écarte sa gouvernante pour prendre Joseph aux oreilles et lui crier :
— Ah ! vous aussi, vous voulez coucher avec les femmes ? Allez au diable... Je vous chasse. Dieu me jugera. J'ai essayé de vous ramener au bien.
Les lèvres encore humides, le boiteux bat l'air de ses bras, monologue des mots coupés de soupirs et les pommettes en feu, ses yeux jaunes pétillants de malice, il court au presbytère, monte au grenier, retire de la caisse sa culotte de réparon et son blouson, qu'il embrassej en criant :
— ■ Viens, mon Goulot, viens ! Te revoilà donc !
Puis, il se vêt et fuit cette trop bonne maison où l'on attache les fidèles avec des saucisses.
En bas des ruelles, il croise deux religieuses quêteuses dont l'étonnement arrête le bavardage.
L'ennui de passer devant le couvent, toujours surveillé, de la mère Marie de l'Eucharistie, oblige le jeune homme à un détour par le marché aux porcs et, là encore, il trouve, à mi-renfoncement d'une porte cintrée, les sœurs converses accompagnées de Mathurine. Elles viennent chercher des châles usagés qu'elles écharderont. Tournée vers le fond du couloir, la jeune fdle les place par nuances, dans des corbeilles. La plus vieille des sœurs regarde durement Joseph arrêté, et l'oblige à partir. Le pauvre diable ose un baiser de la main que ne saura pas Mathurine,
mais qu'une voisine recueille avec indignation.
... Comme le mât d'un navire, le clocher de Bourgneuf s'enfonce peu à peu sous la courbe de l'horizon.
Goulot vit deux jours sur sa graisse de presbytère ; le troisième, il atteint le hameau de Trenéhec.
Il a déjà grand faim.
— Tu cherches une place, dis-tu ? Eh bien, mon garçon, je sais que la dame de Trenéhec demande un valet.
— Merci, l'ancien, et Goulot s'éloigne du vieillard, un de ces bon à rien comme on en voit, assis sur les feuilles mortes2 au carrefour des sentiers. Ils semblent attendre là leur naturelle terminaison.
Encore une fois le jeune homme remercie le vieux qui ne le peut presque plus apercevoir et qui, les hardes ensoleillées, la face et les mains dans la lumière, retournera bientôt à la nuit des transmutations souterraines.
Au fond d'une avenue de hêtres dont les troncs cylindriques forment colonnades, le manoir de Trenéhec et sa porte noble, accolée de
deux huis cintrés pour le passage des piétons, apparaissent solennels. Des murailles élevées et percées de meurtrières, qui servirent à la défense, empêchent les passants de rien apercevoir de l'existence des châtelains. D'ordinaire, en ces gentilhommières, une porte ouverte permet l'approche facile des propriétaires, et la cusiosité de leurs voisins trouve satisfaction en venant, une lois la semaine, boire un verre de cidre ou causer à la cuisine. C'est, à l'antique mode, une sorte d'hôtel du village où les paysans vassaux viennent chercher des conseils en leurs différends et de l'aide en leurs peines. Vainement Goulot presse la serrure forgée et vainement il essaie de pousser du genou la petite porte qui ne s'ébranle point. Une chaîne rouillée l'invite à sonner. Son effort balance une cloche dont le glas tinte entre les parois sonores du manoir. Une femme moustachue et grêlée entr'ouvre un guichet défendu de barreaux et introduit l'arrivant.
Après le passage de la porte cintrée, Joseph entre dans la cour d'honneur fermée, au fond, par un bâtiment central à croisées écussonnées au-dessus des linteaux en accents circonflexes.. Au premier étage, de hautes fenêtres sont vitrées de petits carreaux verdâtres et empoussiérés qui semblent assez des yeux jamais lavés. Le toit incurvé à l'ancienne manière, et dont les chevrons sont entés à moitié chute des pignons, plie sous le poids des ans, déborde et va s'appuyer sur des sablières biseautées et moulurées
qui forment comme une corniche de bahut à ce manoir.
Trois lucarnes, à pinacles triangulaires, sont dominées par quatre cheminées irrégulières, l'une massive, demi-ronde et assez semblable d'aspect à une bonne femme de campagne en jupe étoffée, les deux autres fatiguées et penchées, la dernière énorme, occupant presque la largeur d'un pignon, et surmontée de poteries vernies à gros boutons de soupière.
A l'angle droit du manoir, un pavillon pour les domestiques, avec de petites ouvertures grillées, fait vis-à-vis aux communs ; écurie, remise et cellier, qu'ouvrent des portes confortables. Des vignes aux feuilles cendrées et aux raisins gris, festonnent ces bâtiments. Pendant la traversée de la cour, la femme moustachue arrête Goulot et le questionne à nouveau sur ses intentions.
Un vieux homme à gilet rayé de jaune sort de l'écurie et s'en vient vers un puits en forme de four à pain, ébrasé d'une ouverture et accosté d'un entablement de granit pour poser les seaux. Ce cocher considère béatement Joseph, lève ensuite peureusement les yeux vers les fenêtres à carreaux verdâtres, puis, il saisit les poignées fichées dans le rouleau de bois du puits, descend sa seille et la remonte en balançant de divite et de gauche son buste, pour aider aux tractions alternatives de l'un et de l'autre de ses bras. C'est un rythme doux qu'act compagne le son plaintif, à trois notes : mi,
fa, ré, produit par le frottement de l'essieu de bois sur la pierre. Dès l'aurore, on fait gémir ce puits et pleurer cette eau.
— Entrez là, mon garçon, invite la servante, et elle pousse Joseph dans une salle dallée et meublée d'une table épaisse comme un établi de menuisier, de deux billots, d'une mue vide de poulets, d'un placard d'attache profond et haut à cacher une dizaine d'hommes.
Un fourneau ridiculement petit et qu'on aperçoit à peine, quelques casseroles rapiécées du fond et des balais usés, laissent croire à une cuisine abandonnée. Goulot serre sa veste, car la fraîcheur le saisit.
— Attendez-moi là.
— Bien, madame, remercie Joseph, et il va s'asseoir au foyer éteint sous une cheminée à moulures de granit, dont le manteau tient tout ce côté de la muraille. A portée de sa main, il trouve quatre paquets de six morceaux chacun de charbon de bois, avec, au crayon, sur des papiers intercalés entre les bâtons : 1 octobre, 2 octobre, 3 octobre. 4 octobre.
— Ah ! prononce-t-il, voilà donc la provision de ces quatre jours.
Sa voix sonne dans la pièce avec une force qui l'effraie. Il demeure coi dans le silence de cimetière où dorment" le manoir, son parc et une chapelle qu'on aperçoit au fond du potager, très grise au-dessus des choux-pommes très verts.
La femme de charge reparaît, les moustaches
te.
embroussaillées, les cheveux hors du bonnet et animée, comme au sortir d'une vive explication. Il la suit clans un couloir d'une imposante hauteur, qu'éclairent des carreaux de couleur et qu'encombrent des coffres ; des panoplies d'armes et des sabres nus dessinent des étoiles sur les murs. Au vestibule, un grand escalier de bois à balustres Louis XIII manque arracher un cri de terreur à notre héros. A chaque marche, on a placé une de ces vieilles statues aux gestes hiératiques, aux draperies enluminées, aux faces expresives, qui représentent dans les chapelles bretonnes les saints du terroir figés dans l'attitude qui les immortalisa : saint Samson courant, la hache enfoncée à micrâne ; saint Méen, nu et offrant sa chemise ; saint Isidore, la faucille en main et la gerbe à l'épaule. Les vitraux des croisées projettent leurs fusées d'émeraude et de rubis sur ces témoins du passé, qui remémorent les siècles défunts en ce manoir stagnant.
— Entrez, mais entrez donc, madame Ragnard, commande impatiemment la châtelaine.
Goulot, plus vif, pousse la porte godronnée, pénètre dans une salle lambrissée de chêne et que meublent des bahuts ornés de ferrures brillantes.
Dans un fauteuil, approché de la haute fenêtre, il aperçoit et salue profondément Mme de Trenéhec dont, au premier abord, le corps mou et le visage enfariné semblent de pâte non cuite et coulante. Cette dame emplit l'espace
entre les bras du siège, s'y moule et déborde les appuis. Joseph essaie de discerner la forme de son visage ; mais il lui apparaît si confus et les traits en sont si mêlés, qu'il a quelque peine à juger si Mme de Trenéhec possède un profil, un nez et un menton? Une capeline noire protège ses yeux humides où, toujours, une larme semble prête à tomber. De ses mains gélatineuses, elle redresse son buste en se haussant aux accoudoirs du fauteuil.
— On m'a dit que vous demandiez un domestique pas cher, et toujours content, essayezmoi, madame.
Défiante, la comtesse regarde tour à tour la femme de charge, Joseph et M. de Trenéhec, un vieillard menu, dont la chevelure et la barbe en fils de la Vierge dépassent la tablette d'un secrétaire placé à l'angle de la pièce.
Les Trachyniennes de Sophocle entre ses doigts fins, ce châtelain, qu'animent subitement des gestes de souris, retombe ensuite en un repos de chat.
Il paraît ne rien connaître de cette scène, et l'ongle sur le texte du tragique grec, il en ronronne les périodes.
Goulot, déconcerté par l'examen de toutes les parties de son individu, aperçoit comme à travers une brume cette pièce que garnissent des armoires normandes, aux devantures en grappes de raisins et marguerites largement sculptées, et il appuie ses reins contre une table gravée de figures géométriques.
Isabelle de Trenéhec ouvre subitement sa bouche recroquevillée et prononce vite, avec des lèvres qui clapotent :
— Tu viens d'un presbytère, m'a dit madame Ragnard ?
Sans doute seras-tu moins insolent que Gurval, l'ancien valet ? — On ne craint plus assez aujourd'hui! As-tu peur de moi, petit? Tu as un visage de coquin. Ne le nie pas ! Ne secoue pas ta tête, ne remue pas tes oreilles. Je ne veux pas qu'on me contredise. Quand je parle, j'ai toujours raison Le garçon que j'ai renvoyé me volait. Tous les serviteurs volent aujourd'hui. Je l'ai fait condamner. On ne punit pas assez sévèrement ! Ce Gurval vendait mes poules. Si tu me voles quelque chose, je le saurai, et tu pourriras en prison. Combien je te paierai? Tu es malingre! Quand j'achète une volaille maigre, je la veux presque pour rien. Et tu boites, c'est un vice. Crois-tu que j'achèterais un cheval boiteux? Au moins, ne mangestu paj trop? Si la nourriture est disproportionnée à la force du corps2 les maîtres perdent leur argent. Je veux qu'on s'occupe le jour entier...
Les lèvres écarquillées d'un aimable sourire, le jeune homme interrompt :
— Et la nuit?
— La nuit, je te réveillerai afin de voir si tu dors et si tes mains ne contiennent pas le produit de tes larcins. Comment t'appelles-tu, drôle ?
— Joseph, madame.
— Comment oses-tu? Joseph, comme M. de Trenéhec !
— Pas possible. Il ne s'appelle que Joseph, monsieur votre mari ?
— Tu te nommeras dorénavant Baptiste.
— Ça me plaît, madame. Ainsi je deviens un homme tout neuf et qui n'a jamais servi.
Cette déclaration tire M. de Trenéhec de sa lecture. D'un geste sec il ferme son Sophocle et il trottine vivement, la tête agitée de détours qui lui font considérer la muraille à droite et à gauche, avec un intérêt subit que rien ne justifie.
— Oh ! oh ! fait-il, il est affreux ! Oh ! oh ! reprend-il, l'index sur Goulot ; puis il pirouette, sans bruit, en ses pantoufles, revient à la charge, pince au dos le nouveau valet, se recule pour jouir de sa grimace stupéfaite et marque sa satisfaction en frottant ses paumes, rapidement, comme en un savonnage de toilette.
M. de Trenéhec chausse enfin prestement des galoches flanquées contre le paillasson, et, un chapelet de corail sorti du gilet, il commence de tourner entre les quatre murs de la cour. Il récitera jusqu'à l'heure du souper son rosaire, s'interrompant seulement aux grains majuscules pour claquer des semelles et repar7 tir alertement.
Chaque aube, le manoir s'éveille dans la vieille caresse clu soleil qui reconnaît cette antique demeure d'humanité.
Cinq siècles durant, comme des bourgeons s'épanouissent à chaque printemps sur une souche centenaire, les descendants des Trenéhec fleurirent et formèrent une lignée ininterrompue. Or, la nature a voulu que cette race finit avec les maîtres de Joseph. Décrépits et maladifs, ils s'écroulent et semblent de ces ruines comme il s'en voit quelquefois en pays galot, égarées parmi les champs. Jadis murs forts, aujourd'hui débris, ils doivent à la loi générale de disparaître et de rentrer au sol.
La façade méridionale du manoir donne sur un jardin divisé par une haie de lauriers.
D'un côté, le parc anglais avec sa pelouse en pont de navire ; de l'autre côté, le potager, que termine la chapelle avec sa longue toiture surmontée d'un clocheton. Au bout de la pelouse, une théorie de petits tilleuls taillés et jaunis par l'automne semblent à Joseph des capucins en manteaux de bure qui se promènent. Derrière ces moines, les rosiers offrent des fleurs inutiles, qu'on ne cueille pas et qui forment au sol une
allée de Fête-Dieu. De vieux chênes étêtés, aux moignons ridés, et de jeunes chênes, aux feuilles d'or rouge qui réjouissent magnifiquement, terminent le jardin.
Une barrière, entre deux marronniers, ouvre sur un chemin hayé d'arbres aux branches renouées en clefs de voûte. Entre les nervures des rameaux, des morceaux de ciel illumnient suavement cette nef de verdure. Des houx, posés de chaque côté des talus comme des herses en ferronnerie aiguë, flambent de toutes leurs baies ardentes.
Mais plus que le parc anglais, le bois des capucins et le chemin creux, Goulot affectionnera au potager qui, boniface, commence au pignon du manoir et côtoie les portes condamnées de la chapelle. Cette pieuse muraille esl criblée d'ossements de chevaux, de tibias et de fémurs enfoncés à force entre les assises et qui servent, suivant l'ancien usage, à soutenir les vignes en espalier. Un vieux comte de Trenéhec n'utilisait pas autrement les squelettes de ses nombreuses montures, lorsqu'une d'entre elles venait à être abattue.
Par le travers d'une plate-bande, où des trognons nombreux et quelques choux témoignent d'une consommation déjà avancée, un jardinier jaune comme un fruit blet, la moustache croulante, les cheveux plaqués, la bouche tombée et jambes terreuses, répare l'allée. Aussitôt qu'il aperçoit Joseph, il lui marque par des -ignés étranges, en soufflant et en décrottant ses
talons à sa bêche, qu'il vient de travailler et qu'il est dans l'intention de recommencer.
Tout à coup, Pouldavid frissonne, regarde peureusement la haie de lauriers, dresse sa pelle et la lance comme un dard au travers des feuillées.
— Eh bien ! fait-il presque aphone, c'est pour voir si Elle est par là ? Elle m'embête. Alors Elle aurait crié, n'est-ce pas ? si Elle avait été touchée.
Goulot, réjoui, écarte progressivement ses lèvres à rejoindre ses oreilles, et demande :
— Mais si vous aviez blessé madame ?
— Eh bien ! j'aurais dit : Faites excuse, j'avais vu un hérisson, et je voulais le couper.
Pouldavid, à bout de souffle, crache dans ses paumes avec une peine inouïe qui gonfle ses tempes et rougit ses joues, et il ajoute très bas :
— Plus de salive ! Elle me tue à me regarder quand je travaille. Elle vous guette. Elle s'asseoit en face de vous avec ses yeux fixes qui vous attendent. On en mourrait ; on ne peut plus reposer ; il faut qu'on peine jusqu'à rendre le jus de ses os, et encore on comprend que ce n'est pas assez, qu'Elle n'est point satisfaite. Ah ! misère !
Au moment de ratisser, Pouldavid interroge :
— C'est vous le nouveau garçon de chambre ?... Chut ! Attendez ! J'entends quelque chose.
Et de sa vigueur retrouvée, il envoie son
râteau, manche en avant, à travers un massif de framboisiers.
Un cri de douleur répond. La face verdie de terreur, Pouldavid pleure :
— Ça y est ! .Me voilà sans pain !
Goulot rit, rit, et s'assied encore pour rire parmi les trognons, car le visage grêlé et moustachu de la femme de charge se dresse plaintivement.
— Ah ! tu nous espionnais, la Ragnard, reproche le jardinier.
La servante s'en défend.
— Voilà où nous en sommes, maugrée Pouldavid. Elle nous prend à part et nous commande la surveillance de nos compagnons.
— Pst ! pst ! siffle le gros homme à gilet rayé de jaune dont la face idiotement bonne paraît au détour des lauriers. Pst! pst! Elle dort, la garce !
— Ah ! ah ! Puisqu'elle dort, venez donc ! venez donc !
... Ils sortent par la porte de l'avenue, et afin de n'être pas vus des croisées, ils se diminuent, s'accroupissent et paraissent marcher sur leur derrière.
— Ils s'imaginent sans doute être moins aperçus, observe Goulot demeuré seul.
Et Joseph, soudainement attristé, s'accote au tronc d'un châtaignier dont les ailes rouillées et déplumées retombent sur les ardoises de la chapelle grise.
Parmi les hôtes caducs du manoir : Isabelle de Trenéhec qui réagit désespérément contre la dissolution prématurée de son corps ; Joseph de Trenéhec asséché, avec une barbe d'ouate légère et un esprit en feu follet ; Mme Ragnard, barbue, dont la peau est mitraillée de grêlons ; Pouldavid, fondu, et Bernardin, piqué de rousseurs : Goulot, seul, flambe de jeunesse, et ses claudications égaient le château. Il s'emploie <Je son mieux à contenter une maîtresse exigeante, injuste, cruelle, et qui lutte, la malheureuse, contre l'implacable volonté de son caractère, la vieillesse, sa douleur et le désespoir de n'avoir abouti' à rien de ce qu'elle souhaita confusément et de ce qui ne s'est point réalisé.
-Uaintenant, sans autre but que de durer un peu plus longtemps, fiévreuse et consumée de doute devant la certitude puérile de son mari, cet homme érudit à la manière des rats qui rongent des incunables, Isabelle de Trenéhec se venge d'avoir subi soixante années de châtellenie, au fond de ces terres pesantes, plantées d'arbres ouverts jusqu'à l'aubier et qui dressent vers le ciel la protestation de leurs grands ossc-
ments brisés. Un atavique besoin de domination la raidit contre la destinée qui décompose sa chair et son esprit. Sa volonté plie à ses ordres ceux quelle paie chichement, et elle amasse des trésors comme la nature entasse l'humus au pied des chênes, l'automne.
Cette châtelaine n'a vécu que dans le but de Substituer^ à l'initiative de se.< gens, ses fantaisies. Elle se heurte à l'inextricable défense de son nouveau valet. Quoique maltraité, il ne veut pas être l'homme qui a perdu son Goulot, et cette restriction lui vaut d'iitempestives frottées dont il ravigote d'ailleurs son zèle. Il court diligemment sur un ordre donné, mais, lorsqu'il obéit le plus vite et emploie ses muscles à la satisfaire, son visage significatif apporte un démenti aux commissions ridicules dont on le charge. Une longue canne aide la douairière à marcher et à bâtonner ses domestiques à l'ancienne manière. Caque jour, elle se fatigue à les frapper, et puis, lassée de tant d'efforts pour les mener à la servilité, elle gémit, et l'ombre envahit son visage plâtreux. Dès le matin, elle parcourt péniblement les communs, apostrophe rudement Bernardin le cocher qui, pour s'éviter de fouetter ses vieux chevaux, accepte stoïquement les estocs d'ombrelle dont le martèle sa maîtresse pendant leurs promenades.
Elles sont si usées par l'usage, ces pauvres bêtes* qu'il lui répugne de demander à ces vieillards une autre allure que le pas.
Puis, malgré la lassitude qu'éprouve Mme de
Trenéhec à se baisser, elle n'hésite pourtant pas à s'accroupir derrière les groseillers, afin d'observer Pouldavid le jardinier.
Mettra-t-il des fruits dans ses poches ? Mangera-t-il un radis en cueillant les autres ? Occupera-t-il ses quatorze heures, payées trois sous les soixante minutes, à bêcher, piocher, biner, sarcler ; en un mot épuisera-t-il à son service les ressources de son être ou bien dérobera-t-il quelques atomes de sa vigueur pour les emporter le soir à sa femme et à ses enfants ? Non, il faut qiiil chancelle sous le regard obstiné qu'il devine et si, un seul moment, il souffle, le thorax redressé et les biceps nus au manche de sa bêche, l'organe amer de la douarière lui rappelle qu'il gagne son pain à la moelle de ses os.
Chaque vendredi, les métayers du manoir viennent rendre compté de leurs profits et pertes. Mme de Trenéhec, par ses questions, les tord et les presse, les vide el. les renvoie dépouillés de leurs secrets, violés dans leurs intimités, incapables de rien entreprendre dans l'amour ou leurs affaires qu'elle, n'ait réglé par avance. Ces campagnards deviennent ses objets à elle, qu'elle déplace, remue ou remet dans les casiers qu'elle leur destine : et ces déplorables fermiers la savent si bien qu'ils tendent le col au licou et, bêles passives, nées sur les terre- de Trenéhec, ils seiuenl el produisent sans penser qu'ils pourront jamais récoller pour eux-mêmes au-delà de leur nourriture quotidienne, ration qu'elle accorde ;i leurs mangeoires.
Et ils sont ainsi beaucoup de laboureurs galots, sans pensées el sans révoltes devant un servage qu'ils continuent de subir comme un ordre établi par Dieu même !
Au nord du manoir, sur la pente d'un coteau, une rangée de cbaumières que des siècles pluvieux ont verdi du chaume aux fondations, huttes formées d'une unique salle de terre battue en contre-bas du chemin, et dans laquelle on tombe par quelques marches, composent le hameau de Trenéhec. Des ouvertures où ne passerait pas une tête, et une porte divisée en deux morceaux : le bas, qu'une clavure de bois maintient fermé, et le haut monté à charnière comme un volet, aèrent ces masures étables couvrant, tout ensemble, les hommes et les bestiaux. Quelques meubles anciennement menuisés, épaves de temps plus clairs ; quelques faïences, un chandelier à résine joliment forgé, un rouet à fuseaux que tournèrent de lointains artisans, expriment la suite des laboureurs qui se succédèrent en ces terriers de granit et de roseaux.
Deux fois le jour, avec la régularité fatidique des révolutions sidérales, le hameau s'annonce lui-même, sur l'horizon des champs cultivés,
pas ses longues fumées de bouses de vache et de tourbe mélangées au foyer. Le bois appartient aux châtelains ; les villageois consument donc les excréments.
Abandonnée des métayers occupés à manger des bouillies qu'on dirait d'argile délayée, la terre paraît plus inaccessible encore et plus désespérante. Elle porte en elle l'image de l'inutile effort. En vain une race de fourmis brunes, âpres à la remuer, s'obstine à transmuer la matière inerte en matière de joie et de fécondité ; le landier, glauque comme une mer insondable, l'emporte sur l'énergie humaine, et son immensité pèse aux bras de ces campagnards, asservis à la tâche d'entretenir quelques gentilshommières, dont on aperçoit les girouettes d'or aux derniers rais du soleil.
A trois heures, chaque nuit, Perrine Karné, une vieille, agile et maigre dont le grand nez s'avance au milieu d'yeux d'eau pure, passe son cotillon de toile et son Justin de pillot. La coiffe de travers, car sa chandelle l'éclairé mal, elle quitte le hameau, court jusqu'au manoir et éveille d'un coup de sabot Goulot en sa chambre ronde, comprise dans l'ancien pigeonnier. Vite habillé, il descend le colimaçon de la tourelle et rejoint Perrine à la vacherie. Ils soignent les bêtes et les mènent paître. Tandis que Joseph empêche les plus folles de courir aux pommiers dont elles dévorent les branches, sa compagne traît les vaches et dépose ses buires pleines sur une voituretle à long timon qu'elle pousse
à travers champs et bourgs, jusqu'à midi. Perrine revient, le tablier troussé lourd de billon qu'elle additionne ; puis elle sort à nouveau son troupeau quand, la chaleur tombée, les bêtes ne risquent plus de moucher. On voit ses maigres chevilles, chaussées de bleu, courir l'herbe autour des mufles aventureux, tandis qu'un sône (1) aux lèvres, une badine aux mains, elle maintient ses vaches au plus gras du pâturage. Enfin elle tâte leurs pis et les trait encore. Lorsque la brume danse au-dessus des guérets, guidée par la clochette de la plus ancienne des vaches, Perrine les suit et les remet à l'étable. Alors elle va frapper à l'huis godronné des châtelains. Sous la calme projection d'une lampe, ses cheveux en flocons auréolent le comte accoudé et attentif aux exploits du Carolus Magnus d'Eginhard. A l'entrée de la laitière, il tressaille et, fureteur, inquiet, ferme d'un claquement de main son manuscrit, se lève, flaire à regret sa bibliothèque, examine à la dérobée la comtesse, et le dos remonté, sort en frottant vivement ses paumes.
— Approchez, mais approchez donc, bonne femme, ordonne Mme de Trenéhec.
La note aux mains, elle épluche les comptes de la laiterie, reproche à Perrine sa lenteur et déclare net :
— Nous perdons des pratiques. Vous êtes trop vieille, décidément. Attention que je ne
(1) Sône, sorte de ballade populaire.
vous remplace par une plus jeune. Est-ce compris ?
— Oui, madame, approuve la laitière en recevant les dix sous, prix convenu de son travail.
... Dans le corridor et parmi les statues de bois collectionnées par la châtelaine, Goulot imitait les attitudes de saint Isidore et de saint Herbot, ce qui ne laissait pas de l'intéresser.
Il s'interrompt cependant et court après Perrine.
— Ah ! bien ! vous en avez une chance, femme Karné ! Vous recevez chaque soir dix pièces de un sou, tandis que moi, j'ai oublié de faire mon prix !
Au seuil de l'allée des hêtres, presque souriante, son nez naïf pointé vers le hameau qu'enlise l'obscurité, la vieille Perrine s'oriente sur les étoiles du bon Dieu.
— Cette petite bleue est la mienne, dit-elle. Je la vois chaque nuit au-dessus de ma maison. A demain, mon Joseph.
— Hein, réplique-t-il, n'oubliez pas de me flanquer un bon coup de pied dans les fesses ; j'aurai le sommeil d'un dur !
i/riOMMK DF PF.INF. 201
La salle à manger impressionne le jeune valet. Cette pièce lambrissée de chêne, ou miroitent des faïences précieuses, grands plats dorés, Moustiers bleus, assiettes fleuries des Vosges, Quimper multicolores, camaïeux de Rouen, paraît, de prime-saut, l'antre de la gourmandise, puisque, jusqu'aux murailles, s'affichent les assiettes dans lesquelles on place d'ordinaire les nourritures merveilleuses. Des bahuts confortables et des coffres précieusement ouvrés, des sièges de la Renaissance, aigles doubles dont les ailes s'évasent au dos des dîneurs, et, près du foyer décoré de motifs païens, deux saints gothiques, de grandeur naturelle, évêques à hautes mitres et mains hiératiques, sont les convives qui conviennent, hélas! à ces festins archéologiques.
Isabelle de Trenéhec est cérémonieusement conduite à son fauteuil par son mari. Quelquefois la comtesse intime l'ordre à Goulot d'apporter, avec son perchoir, un vieux perroquet criard, dont la robe, délavée par les ans, semble d'une soie verte brodée de rose. Joseph épluche des noix du Brésil pour l'oiseau et retire des coques triangulaires l'amande parfumée.
La Ragnard sert à table, harcelée de demandes et de coups de sonnette qui font tressaillir la pauvre femme et hérissent les poils de ses lèvres.
Sans appétit, la douairière touche à peine les mets préparés dans la pièce au petit fourneau et aux casseroles misérables. Le potage bu, Mme de Trenéhec verse la carafe dans le bouillon, ajoute du sel et du poivre, tourne à la louche et sonne, afin que la Ragnard emporte ce reste à l'office et le mange avec les domestiques. Au dessert, quelques gâteaux secs et des pelotes de sucre excitent les convoitises du comte de Trenéhec. Sournoisement, il dérobe et dépose en ses poches ce qu'il n'ose croquer devant sa femme. Ce repas honteux, dans cette salle luxueuse en objets inventés par le génie des artisans, afin de surajouter à la gourmandise, prend fin sur un froid salut d'Isabelle. Le vieillard comprend qu'on lui rend sa liberté et, affamé, incertain, ses petits yeux bleus jetés vivement de droite et de gauche, il peigne sa barbe en fils de Vierge de ses doigts nerveux et gagne le verger.
Un jardin fruitier scintille dans le midi. Ce sont les pêchers aux feuillages d'or laminé, les pommiers et leurs pommes aux joues écarlates, les coings de cuivre repoussé, les pruniers vert doré, les noyers d'un vert jaune, les cerisiers en feu, les brugnonniers exténués et roussis, les châtaigniers dont l'apothéose atteint la gamme de tous les ors.
.Mais M. de Trenéhec ne saurait s'intéresser à cette féerie des ramées. En ce verger qui se meurt splendidement, une préoccupation le retient : sous façon de réciter son chapelet, il grignote un gâteau à chaque grain qu'il égoutte, et il n'arrête de prier qu'il n'ait achevé ses provisions.
Alors, alerte et enjoué, il rejoint Eschyle, Lucrèce ou Tertullien.
Mme de Trenéhec semble redouter pour son mari les dangers de la table. Elle le distrait de ses gourmandes préoccupations en lui servant Goulot comme un plat supplémentaire et d'une digestion facile. On le mande à l'office, et il accourt avec une si entière bonne humeur que son nez en cuiller à moutarde remonte à ses sourcils, tandis que ses oreilles en enseigne de barbier remuent véritablement.
Aussitôt qu'ils l'aperçoivent, et bien que les vieux châtelains soient découragés, leurs bouches s'incurvent en croissant de lune et leurs langues, sur leurs dernières dents, semblent casser du sucre. Ils rient.
— Dieu ! il est encore plus affreux qu'hier !
204 l'homme de pelne
— Vous êtes bien bon, monsieur, remercie le valet.
— Ces espèces, prononce Isabelle, sont peu soigneuses d'elles-mêmes.
— Comme vous avez raison, madame, et si vous le désirez, je vous raconterai avec quel manque de soins j'ai été créé.
J'ai ouï dire que les enfants sont le résultat de l'amour. Je puis hardiment assurer que je suis un produit de la colère de mon père Job et de ma mère Anna, car en la nuit où ils me créèrent, ils se mordirent et battirent si cruellement que j'en suis encore marqué. Quand les ouvriers ne s'entendent pas à l'ouvrage, il est mal fait.
Les vieillards, intéressés, discutent de l'immoralité des basses classes et trouvent un adepte convaincu dans leur domestique.
Goulot, en un sourire repenti, découvre ses dents de chien.
Brusquement, M. de Trenéhec lui commande de fermer la bouche, car ainsi il ressemble à un dogue. Joseph lui prouve qu'il sait aboyer ; il marche à quatre pattes et hurle à la mort de ce même cri de chien blessé qu'il poussait à la représentation des chers frères de Roznaro.
— Si nous le mettions dans un tonneau renversé, à l'entrée du portail, propose la comtesse ?
— Oui ! oui ! applaudit-il, avec une chaîne et un collier marqué de votre couronne de noblesse.
Le soir de la Toussaint, au retour d'une visite aux tombes de porphyre ceintes de grilles dont les lances dardent autour du repos des Trenéhec, et tiennent en respect la cohue des fosses terreuses qu'une planche à peine sépare du néant, les châtelains méditatifs regagnent le manoir, dont on aperçoit la forme dominatrice entre les colonnades des hêtres.
Du ciel de soufre, de la cendre humide descend sur les grands arbres alignés comme des maisons, et cette poussière d'eau dégouttèle de leurs toitures de feuilles rouillées.
Retourné vers une lande fraîchement labourée, et dont les sillons d'ocre rouge saignent encore, Isabelle calcule des lèvres le rapport de cette surface arrachée au repos millénaire et livrée pantelante au travail.
La pluie se précipite ; le tissu des nuées se déchire dans l'espace, et les petites lancettes d'eau pénètrent cette terre vierge, exposée pour la première fois, depuis le commencement du monde, à cette atmosphère hostile de larmes, de grincements et de fers aigus.
D'un grand parapluie de coton, à la mode de campagne, Joseph abrite ses maîtres et accompagne leurs pas lents. Au delà du hameau,
des glas s'appellent de village à village ; l'idée de mort universelle, d'efforts enfin vaincus, d'énergies muées en pourriture, vole ainsi de clocher à clocher à travers l'air et transit les cœurs les plus hardis.
Trépassés solennellement écrasés de pierres dures comme leur orgueil, ou défunts nus dans la terre glacée, voient, à cette heure qui précède la nuit, des gens se verser sur leurs sépultures, et entendent des voix tendres leur parler : résurrection sublime où la force du sentiment évoque les êtres dissous.
Trempé, Joseph protège de son mieux la rentrée des châtelains et garde, pour s'abriter, le manche du parapluie. Des filets lui dégoulinent entre peau et chemise ; ces chatouillements l'amusent et il met de la complaisance à leur présenter le cou.
Au creux d'un pré, en contre-bas de l'allée seigneuriale, Perrine Karné accroupie et la tête recouverte de 'sa cotte, imite l'attitude de ses bêtes écroulées sur leurs jarrets.
Cette vieille pâtouresse chantonne un sône galot que les domestiques disent à la Toussaint en s'en allant par bandes au long des routes :
Ah ! ah ! Il faudra bien vivre,
Bien vivre, Jusqu'à ce que mort s'en suive,
S'en suive !
— Taisez-vous, bonne femme, commande Isabelle.
Rentré dans le vestibule des panoplies, M. de Trenéhec, arrêté devant une glace qu'encadre une moulure décorée des flambeaux de l'hyménée, considère attentivement son visage creux où la mort affleure. Les pupilles lui vacillent comme une flamme de cierge près d'être consumée. Il semble atterré de se juger si caduc, ce soir de la Toussaint. Ses galoches chaussées, et lourdement pensif, il tourne les murailles de la cour d'honneur en égrenant lentement, lentement, son chapelet. Les heurts de ses socques se mêlent aux cris plaintifs de la girouette, et leur écho chemine à travers la nue grise jusqu'au cimetière.
Le dîner s'achève aux sifflements du vent, et les hôtes du manoir, rétrécis de terreur, reconnaissent dans les cris de l'air des voix lointaines. Chacun remémore combien de fois il a vu la mort chez ses proches.
A la cuisine, Goulot envoie au diable-vauvert ces défunts qui se permettent de lui corner aux oreilles leurs anciennes affaires. L'estomac satisfait, il s'en va rôder autour de ses maîtres et indique par ses attitudes combien ils ont tort de ne point lui accorder quelque attention. Irritée, Isabelle, de la pincette dont elle remuait les tisons, frappe le jeune domestique aux jambes et lui demande depuis quand les valets s'autorisent d'envahir les appartements de leurs maîtres ? Il réplique qu'on l'avait prié d'apporter du bois, et qu'il vient de le jeter au coffre. Cette explication ne satisfait pas la» douairière. Elle
calotte ce raisonneur en lui ordonnant de regagner l'office.
A la giffle,le visage de Goulot se plisse expressivement. M. de Trenéhec, amusé, prie qu'on lui laisse Baptiste pour quelques essais de sa façon. Il l'invite à s'approcher de son fauteuil, et comme le jeune homme se met à sa disposition, il lui tire vivement un cheveu du front, un cheveu de la tempe, un cheveu de l'occiput ; pince méthodiquement le nez et le gras delà pommette ; raccourcit son visage d'un coup de poing sous le menton ou l'allonge en le pinçant à l'épigastre.
■ — Tristan Colomnus, vos traités de physiognomonique disent vrai, proclame le vieillard ; chaque pinçon correspond à un état de l'esprit, et l'on peut jouer avec l'âme par le moyen de la matière.
Goulot, ahuri, se laisse tortiller le nez, chiquenauder les mâchoires, piquer les joues, gratter la nuque, attoucher la pomme d'Adam, et ses sensations se manifestent véhémentes, tant les apparences de ce jeune homme se modifient heureusement par le moyen de ses réflexes. Bientôt M. de Trenéhec arrive à jouer des comédies et des drames sur la peau de son valet, et Isabelle s'intéresse aux explications de physiognomonic qu'on lui donne.
... L'hiver- coule agréablement.
Ces expériences passionnent Joseph.
Il s'écrie fièrement qu'il fallait servir des gens instruits pour apprendre à jouir de ses rossées. Cela le navre de penser que ses maîtres de cam-
pagne le battaient sans même savoir en tirer parti. Peut-être Cochemaigre en usait-il mieux, mais sa méthode n'avait rien que de burlesque. Entre deux occupations de balayage, Joseph pince ses joues devant un miroir sans amener de résultats aussi parfaits.
— On ne peut se distraire soi-même, remarque-t-il amèrement.
Sur cette déclaration, il sort étourdiment de la pièce, n'aperçoit point la trappe du cellier ouverte par la Ragnard et tombe rudement.
A ses appels, Mme de Trenéhec, soulevée de son siège, et sa longue canne à la main, demande :
— Où es-tu, coquin ? On n'entend que toi dans la maison. Que fais-tu donc ?
— Je dégringole, madame. Holà ! je suis arrivé, et je vais remonter à vos souhaits.
Lorsqu'il paraît, dégoûtant de sang et de vin, Isabelle gronde :
— Misérable, tu as cassé mes bouteilles.
— Soyons juste, madame, convenez qu'elles m'ont bien rendu la pareille ?
— Mon vin de Bourgogne ! déplore la douairière.
Et, son gros visage de pâte tourné vers son mari, elle le prend à témoin de ce désastre.
— Grand dommage, notre maîtresse, que je ne puisse me mettre en perce, propose Joseph, je vous aurai rendu des chopines de sang.
Là-dessus, il perd connaissance et s'abat.
Les vieillards se sauvent, car ils ne sauraient supporter la vue de ce malheureux.
— Approchez donc, Mathurin. Comment, vous gardez vos socques ? Laissez-les au paillasson. Maintenant, avancez. Prenez garde à vos bras. En écartant vos coudes vous allez me briser quelque chose. Posez votre chapeau. Non ! non ! Pas sur la console, vous casseriez les chicorées d'or. Ici, au pied de la chaise. Là, vos mains sont libres, vous causerez mieux ! Vous ne voulez pas quitter votre bâton ? Soit, mais ne rayez pas mon plancher.
Le frère de Perrine Karné s'assied d'abord profondément, les reins calés aux montants de sa chaise ; il se ravise, glisse sur la soie où ses fondements osent à peine s'appuyer. En cette posture accroupie, une grosse canne l'aide à conserver l'équilibre. Il renifle les yeux fermés, tâte successivement son gilet à boutons de cuivre, sa veste de cérémonie, sa cravate rose, son pantalon soutaché de galon, racle son gosier, cherche à cracher autour de lui et lève peureusement les paupières sur Mme de Trenéhec, dont la face pâteuse apparaît très blanche au-dessus de sa robe de satin noir.
l'homme de peixe 211
Un notaire goutteux, les cuisses enflées, le nez écourté, le menton noyé dans le cou gras, essuie une plume sur son ongle.
— Baptiste, apporte-moi le projet de bail, intime la comtesse ; et elle fait signe à M. de Trenéhec, agité et incertain, d'approcher son fauteuil et de ne plus bouger.
Goulot, rappelé à son nom de domesticité, entr'ouvre un bahut chinois incrusté de nacre et cherche parmi les multiples tiroirs de laque.
Il trouve et remet le dossier et recule en boitant sous une portière de Beauvais. Mme de Trenéhec chausse des lunettes ; maître Timbraz affûte un crayon ; Mathurin Karné sue du front et se torche d'un mouchoir imagé ; le comte grignote ses doigts.
La solennelle atmosphère de ce grand salon Louis XIII empreint les acteurs de cette scène de sa majesté. Ils semblent préparer là quelque opération poignante où s'annoncent des conséquences redoutables. La profonde pièce, avec l'obscurité de ses coins alourdis de tapisseries fanées où sont repréentés Judith décollant Holopherne, David frondant Goliath, trouble secrètement Mathurin Karné, mais son visage ne marque pas plus d'émotion que la surface d'un champ. En l'attente douloureuse de ces papiers hostiles qui vont river sa volonté et asservir son corps à la lourdeur des lois, Mathurin respire mal, terrassé par l'inaccoutumance de ce milieu somptueux, de ces fenêtres voilées de soieries jasmin et jonquille. Fréquem-
ment, et comme vers une chose qui lui rappelle un peu son foyer, cette douceur commune à tous les hommes, Karné considère la cheminée de pierre, revêtue de boiseries, et son regard s'étonne de ces vases, de ces urnes, de cette pendule monumentale, dont le bronze tonne impétueusement et .reluit sur la glace entourée d'un caisson d'or.
Plus au-dessus encore, un cercle de tableaux d'ancêtres s'arrondit : Trenéhec en habit de chasse ou de cour, chanoinesses haut guimpées ou dames décolletées en carré sur le corset aigu, enfants trop graves et déjà conscients de leur rang, vieillards fardés et jeunes seigneurs prématurément vieillis de perruques blanches.
Mme de Trenéhec parcourt les feuillets qu'elle passe, les uns après les autres, à son mari.
— Quand vous voudrez, madame la comtesse, invite maître Timbraz, son crayon à l'oreille et ses doigts noueux armés d'un porteplume.
Au mouvement brusque de son attention, Mathurin frappe du talon une harpe ancienne, et les cordes vibrent douloureusement.
En cette quiétude de chapelle, où plane un Dieu terrible, presque tangible parmi les formes de celte richesse, le notaire, d'un ton bonhomme, avertit le cultivateur.
— Ainsi. Karné, tu es consentant au fermage à moitié avec M. de Trenéhec?
... Ee laboureur remue sa tête rouge.
— Tu vas donc écouter ma lecture et tu si-
gneras le bail après discussion entre parties. ... Je commence :
(( Mathurin Karné, cultivateur au Guerlach, demande à M. le comte de Trenéhec sa métairie du Gourio. Cette ferme sera faite à moitié fruits, c'est-à-dire que le propriétaire aura la moitié du bétail et de tous les animaux et volailles élevés sur la métairie.
« Le propriétaire aura également la moitié de toutes les récoltes, céréales, fruits, cidre et châtaignes. En outre, le fermier devra nourrir annuellement deux porcs pour le propriétaire, qui se réserve de mettre en avoine, à son bénéfice, une quantité de terre égale à celle que son métayer mettra en pommes de terre pour sa nourriture personnelle. Le fermier fournira à ses frais : charrettes, charrues et les instruments nécessaires à l'exploitation.
<( La charrette appartiendra au fermier, seulement le propriétaire aura le droit de s'en servir quand bon lui semblera. »
... Un grognement interrompt le notaire qui regarde sévèrement le paysan.
— Qu'est-ce à dire ? questionne la comtesse.
— Il grogne, madame, mais il ne dit rien, répond aimablement le tabellion.
Les épaules remontées et le menton bas, Mathurin souffle dans son gilet.
— Puisqu'il n'y a pas de discussion, je continue, annonce maître Timbraz qui humecte ses lèvres de sa langue blanche et reprend :
« Le fermier devra ramasser les récoltes et porter la moitié au propriétaire en sa demeure.
ce Le propriétaire aura la moitié du beurre et des abeilles. Il pourra nourrir à son entier profit six moutons, mais fait défense au fermier d'avoir des brebis.
« Le fermier devra payer des domestiques en nombre suffisant pour bien cultiver la métairie. »
— • Ho!... Ho! gémit Mathurin.
— Qu'est-ce que signifie? Mais parlez donc ! A la fin, vous êtes ennuyeux, mon pauvre Karné, proteste la comtesse.
— Avez-vous à vous plaindre des conditions, mon ami, nous sommes prêts à vous entendre, propose M. de Trenéhec, les ongles sortis des dents.
— Très bien, cher, approuve la comtesse, et de la tête elle invite le notaire à poursuivre sa lecture. Encore essoufflé, il bredouille :
(t Le fermier devra tenir les prés en bon état, détruire les taupinières, réparer les fossés, rigoles, clôtures et talus. Il ne pourra prétendre à aucune indemnité pour cause de guerre, grêle, gelée, inondation et autres cas fortuits. »
— Autres cas fortuits, répète machinalement Mathurin ?
— Oui ! avez-vous quelque chose à objecter, Karné ?
Il secoue de droite à gauche ses oreilles.
— Je vous ferai remarquer, mon garçon, que vous interrompez inutilement M. le notaire.
— Faites excuses, la compagnie, prononce Mathurin, et désespérant placer son corps convenablement, il l'incline, le renverse ou le tourne. Tandis qu'il geint, maître Timbraz déclare d'une voix sans cesse plus affermie, à mesure qu'il avance dans les articles :
<( Le propriétaire plantera, si bon lui semble, et abattra tels arbres qu'il jugera convenable et qu'il vendra à son unique profit.
« Le fermier sera tenu de loger en son écurie un cheval qu'il soignera, mais dont il ne pourra se servir.
« En conclusion, le Président de la République française mande et ordonne à tous huissiers, sur ce requis, de mettre ces présentes à exécution ; aux procureurs généraux et procureurs de la République près les tribunaux de première instance d'y tenir la main ; à tous commandants et officiers de la force publique d'y prêter main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis. »
— Il ne reste plus qu'à signer, messieurs... Et le notaire goutteux se lève en gémissant et
offre sa plume mouillée d'encre au comte.
— Ah ! pardon, se récuse le vieillard, ce n'est pas à moi d'accepter vos conclusions, v^u'en pensez-vous, Karné ?
— Sauf votre respect, je vous suivrai dans la signature, monsieur le comte, fait le culti-
valeur, et, lugubre, il trace un épais : Approuvé l'écriture : Mathurin Karné.
— Etes vous content, mon ami ? demande la douairière dont le visage s'humanise.
— Je savais bien ce qui m'attendait, murmure l'homme fortement penché pour attraper son feutre galonné. L'ayant saisi, il retombe si lourdement à sa chaise que la harpe vibre de toute son âme plaintive, et les notes tremblantes semblent s'égrener à l'ombre des brocards et sous les meubles d'or et de nacre.
Et comme fasciné, le paysan regarde au-delà de ces objets, très loin, en arrière, dans sa race, l'effort cruel et éternel des siens qui n'améliora jamais rien de leur vie.
Un silence lourd de pensées plane des solives aux tapis d'Orient.
— Qu'attendez-vous maintenant pour sortir? prononce Mme de Trenéhec.
Et l'ayant congédié, elle reprend sa grande canne de correction.
Après une nuit de pleine lune où les étoiles avaient scintillé dans le firmament, Goulot attend le jour, son lit poussé près de la fenêtre
ouverte. Le nez humide et sa manche trop souvent sous ses narines, il descend l'escalier en colimaçon et, avec la confiance et -la régularité qu'il apportait en toutes choses, il se rend au pied d'un marronnier qu'il avait pris en dilection, et il se retourne vers le bois noyé d'une brume que transperce le soleil.
Les feuilles des petits chênes paraissent des verres découpés, des vitraux aux tons anciens, pourpre, écarlate, vieil or ou émeraude sombre, et ce feuillage mouillé et touché à contre-jour par les rayons a des luisants de métal : acier, nickel, cuivre.
Les pieds noirs de ces arbustes s'élèvent audessus d'une herbe si admirablement blanchie par la gelée, qu'on dirait un tapis enfariné. Audessous de la haie, un chantier de souches récemment fendues s'éclaire, et les bûches ont des cassures de beurre frais.
Ce spectacle indiffère à Joseph, qui trouve seulement en ce recueillement matinal une volupté : la paresse. Pour rien au monde, il ne bougerait pied ou doigt d'un banc d'ardoise posé sur deux étais, et sur lequel, chaque matin, il déclare se reposer des fatigues de la veille.
Mais le soleil chauffe et fond la gelée ; les feuilles pleurent et le vent souffle dans les beaux vitraux des frondaisons. Des morceaux d'or, dès ovales de pourpre et d'émeraude, qui pourraient bien avoir été des pans de toges ou des visages de saints et de chevaliers, tombent aux allées.
— Quand vous voudrez, Baptiste ? appellet-on .
Goulot donnait. Saisi, il perd l'équilibre, se raccroche à un arbre qui se trouve être un rosier et le lâche en hurlant.
Alors, avec la mobilité de son excellent caractère, il part d'un éclat de rire en apercevant Mme de Trenéhec en robe de chambre verte et capeline noire qui, la lorgnette à la main, surveille les évolutions de ses domestiques.
— Que faisiez-vous là, Baptiste ?
— Rien, madame.
— Comment, vous avez l'audace de me dire que vous ne faites rien chez moi ? Venez cirer ma chambre... Pouldavid ! Pouldavid ! criet-elle.
— Que désire madame la comtesse ? demande le jardinier.
— Travaillez, là, devant moi. Derrière vos cassis, je ne vous vois pas.
Verdi de rage, le lamentable Pouldavid se contraint à buter des plants qui n'en ont aucun besoin, tandis qu'en travers de l'allée on aperçoit le gros Bernardin qui s'oblige à courir le loin sur l'épaule, comme s'il s'agissait de le sauver du feu. Enfin, affairée, la Ragnard porte, avec des efforts qu'elle voudrait faire paraître considérables, un pot à lait gros comme le poing.
— Ah ça ! viendrez-vous cirer ma chambre, coquin ?
— J'y vais, madame, acquiesce Joseph en tâchant de lécher ses égratignures jusqu'à son
coude, ce qui exige une langue très longue et un bras raccourci.
Les brosses au pied, il patine, cire sur un air de polka, esquisse une gavotte, file le long du parquet, frotte autant le plancher de ses fondements que de ses brosses, s'entête à faire reluire jusqu'au dessous du lit et se coule sur le ventre, lorsque des pièces d'argent tintent, roulent et courent se loger entre les rainures.
Il les prend, les flaire, les essuie, les compte, examine le lit à baldaquin de damas jaune, les colonnes surmontées d'anges, et pose enfin les huit pièces de un franc clans le tiroir de la table de nuit. Repris d'ardeur, il se lance si bien sous le sommier qu'il atteint jusqu'à la carpette, de l'autre côté, mais ne peut point se dégager, tant les découpures sculptées forment dents sur ses reins et l'empêchent de bouger.
La porte est ouverte. Quelqu'un de lourd et de mou fait craquer le parquet.
— Je t'y prends, drôle ! Tu me volais. Allons, ne nie pas. Relève-toi. Rends-moi l'argent. J'ai entendu le bruit. Ne me dis pas non. Je t'épiais. Je savais que tu étais un filou. Pourquoi demeures-tu étendu ? Je te commande de te mettre debout.
— Je le désire comme vous, madame la comtesse, seulement, je suis pris par votre lit. Moi, je veux bien me retirer, mais lui, il ne veut pas me laisser aller.
Mme de Trenéhec court au palier et, sa face coulante raffermie de satisfaction, elle crie :
— Monsieur de Trenéhec, madame Ragnard, Bernardin, Pouldavid, arrivez tous. Le voleur est pris, le voleur ! le voleur !
Ils accqurent curieusement, Pouldavid craintif, Bernardin hors d'haleine, la Ragnard hérissée, et après avoir aidé leur camarade Baptiste à se dégager, ils attendent les ordres de Mme de Trenéhec. Ils aiment .Goulot à leur manière. Cependant, si leur maîtresse leur commandait de l'égorger, ils n'oseraient pas lui refuser ce service. Après tout, ils- sont des domestiques.
— D'abord, filou, tu vas me rendre l'argent. Je le vois dans tes doigts. Ouvre ta bouche. Serait-il en ta poche ? Ton gilet ? Tes souliers ? Tu laisses pousser tes cheveux afin d'y cacher des écus. Ne mens pas. Laisse-moi toucher. Pouldavid, fouillez-le. Bernardin, vous empêcherez Pouldavid de garder l'argent. Et vous, madame Ragnard, observez bien leurs mains à tous, car je ne me rappelle plus ce qu'il y avait d'argent dans ma chambre.
— Holà ! vous me chatouillez, Pouldavid. Maintenant que madame la comtesse a parlé, laissez-moi lui répondre que j'ai trouvé huit pièces de un franc sous le lit, et cet argent, je l'ai mis dans la table de nuit, afin que notre maîtresse puisse le serrer en sa bourse.
Interdite, Mme de Trenéhec constate le fait et, furieuse, crie :
— Sortez tous ! Elle les chasse de sa grande canne, s'enferme, et on entend son pas lourd et mou aller et venir.
Dans la cour et assis sur l'entablement du puits, Bernardin raconte à Joseph qu'il a ramassé un louis d'or dans les harnais, le mois dernier.
La Ragnard avoue qu'il y avait l'autre semaine une cuiller d'argent en sa boîte ménagère, et Pouldavid, la veille même, déterra des sous.
Ayant ainsi parlé, ils se regardent avec des yeux ronds et soupirent.
A la bibliothèque, on entend M. de Trenéhec déclamer de l'indien, à ce qu'assure Bernardin.
Une ombre, celle de madame, apparaît aux carrelets verdàtres, au premier étage, et les domestiques tremblent. Elle se retire, et ils se rassurent .
Le comte sort, le chapelet aux doigts ; il commence à tourner entre les murs et les oblige à rentrer.
Réunis à la cuisine, les domestiques n'osent manger, de peur que le bruit de leurs dents n'éveille l'immobilité de la femme terrible suspendue sur leurs têtes.
Fort avant dans la soirée, sa face presque morte opiniàtrée aux carreaux, Mme de Trenéhec essaie d'apercevoir, je ne sais quoi, dans la nuit de sa conscience.
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Au retour de l'enterrement de M. de Trenéhec. les domestiques discutent le motif de cette mort.
Perrine, la laitière, accuse la piété du pauvre homme. Il aura pris froid en tournant son chapelet. Bien souvent, elle admira comment il pouvait réciter son rosaire jusqu'à quatre et cinq fois le jour. A la nuit, les vaches rentrées dans leur étable, elle entendait encore les galoches de monsieur frapper les dalles de la cour, qu'il fit brume ou pluie.
— Quant à moi, signale la Ragnard dont les lèvres velues se retroussent dédaigneusement, j'attribue la fin de notre maître aux mauvais livres qu'il lisait. Il possédait en sa bibliothèque des écritures que c'était à n'y pas croire, et quoique je sache bien lire, je n'avais jamais pu déchiffrer ces grimoires. Une fièvre de cervelle est vite attrapée. X'avez-vous point remarqué comme il était noir de visage à son lit de trépas ?
Le jardinier Pouldavid, jaune et consumé, mais presque heureux de ce deuil qui lui donne le congé d'un jour, ose dire que, peut-être, monsieur ne mangeait pas son content ?
D'aspect idiotement bon, Bernardin le cocher, chuchote que les soixante-quinze années de M. le comte ont eu leur influence naturelle.
— Vous n'y êtes point, crie Joseph. Moi seul, je sais la vérité. L'autre samedi, on fricassait des crêpes au Gourio, comme c'est coutume après la batterie. On m'avait envoyé donner la main à Mathurin Karné et veiller sur le seigle qui revient au manoir. Notre monsieur, sous mine d'écrire des comptes, est entré dans la salle de métairie et je l'ai vu prendre et manger trois galettes. Le soir, il étouffait. Voilà !
Les domestiques accueillent sans surprise cette nouvelle. Après un silence, Goulot déclame :
— Comprenez-vous cela, vous autres, mourir d'avoir trop mangé ?
Les cinq serviteurs, vêtus de noir, remontent l'allée des hêtres et, comme ils referment les vantaux ouverts au passage du corbillard, ils entendent des cris à l'étage supérieur.
— Elle est toute seule, la dame de Trenéhec. Elle n'a plus que des petits cousins dont elle a peur, murmure la Ragnard.
— Elle pleure, la pauvre, remarque Bernardin.
— Non, elle rage, rectifie Pouldavid, aux écoutes de ces abois douloureux.
— Dame, on ne peut pourtant pas empêcher le monde de mourir ! prononce Perrine déjà troussée pour le travail.
La gelée argenté les prés.
Embarrassé d'un paquet, Goulot glisse et tombe sur son nez retroussé, qu'il n'a pas le temps de protéger, mais du moins, il a l'avantage de considérer de près combien les petits glaçons ont épousé la forme des pissenlits qu'ils poudroient.
Des groupes de paysans endimanchés, sombres sur le drap blanc du brouillard, passent la route. Les cloches frissonnent au bourg. Joseph, boiteux, se déhanche sur la pente du vallon de Trenéhec et longe le village. Près d'une maison, un mûrier géant, dont les branches cambrées sont disposées harmonieusement autour du tronc, porte sa frondaison d'or par-dessus le toit entuilé qui miroite comme du clinquant rouge.
Un jour heureux se prépare parmi les feuillées luisantes, et la terre, rafraîchie, est comme repeinte en tons clairs.
Aux portes en arceaux des vieux logis, les « Au revoir ! » sonores s'échangent, et les gars quittent les filles -et courent, leurs rubans de velours rebroussés par les sautes de l'air.
Joseph marche vers l'impérieuse structure apparue à travers les colonnades des hêtres. Au son de la cloche, la Ragnard ouvre le guichet, puis la porte cintrée, et aussitôt Goulot observe, les unes après les autres, les fenêtres écussonnées et les lucarnes à pignons.
— Où est-elle ? interroge-t-il.
La femme de charge soulève ses épaules et ses seins jusqu'à les rapprocher de son menton barbu, et son geste indécis marque qu'Elle peut bien être partout à la fois.
Goulot s'achemine vers le manoir, son paquet sous Faisselle, passe devant le puits en dôme que recouvrent les ombelles pâles du sureau, racle ses semelles au grattoir et pénètre dans le couloir aux panoplies qu'éclairent mal les carreaux de couleur.
Une forme redoutable accueille le jeune homme au bas de l'escalier des saints, et une canne, qu'il reconnaît au toucher, le réchauffe.
— Aï ! aï ! se pâme Baptiste-Joseph.
— D'où viens-tu, coquin ? Xe mens pas, ou je te giffle !
— Je sais, soupire Goulot. Dis la vérité à ton maître, et tu seras battu tout de suite ; mais si tu mens, tu seras frotté plus tard. Tant pis, je vais avouer, notre maîtresse, car il faut battre Goulot tandis qu'il est chaud. Je viens de prier pour vous, madame, à la messe des servants de campagne. Je n'étais pas seul. Nous nous trouvions une foule de mal pelés, réunis à l'église du Gourio, qui chantions : « Eh bien, cher bon
Dieu, quand donc songeras-tu à améliorer le sort de nos maîtres ? Faut-il qu'ils soient à plaindre pour nous traiter nous-mêmes de telle façon ? »
... Stupéfaite, Aime de Trenéhec ne sait si elle doit châtier cet innocent ou lui pardonner.
— Qu'est-ce que tu caches sous ton coude ? demande-t-elle. Voyons, déplies-moi ceci. Un poulet ! Par exemple ! Tu ne nieras pas que tu me voles, cette fois ?
— Excusez-moi, madame, je le tiens de Alathurin. Il me l'a donné.
— En vérité, mon fermier t'a donné ce coq ? Ne sais-tu pas que Karné ne doit rien partager qu'il ne m'ait averti ? Il suffit ; tu le mettras cuire pour mon déjeuner, et j'irai laver la tête à ce paysan. Aies gens me dépouillent, à ce que je vois. J'y mettrai de Tordre. Va à la cuisine, Bapitste, et préviens la Ragnard de ma volonté.
— Ce que j'ai de la chance, gémit Goulot.
Et il remet le poulet à la femme de charge qui prie le jeune homme d'allumer les braises de la coquille et de veiller ce rôti. Lorsqu'il aperçoit le coq, transpercé du croupion, au col par la broche, revêtir son bel habit d'or et fleurer des odeurs appétissantes, Joseph pleure, mais ses larmes sèchent au fur et à mesure, devant le brasier. Mélancoliquement penché contre la rôtissoire, il s'habitue péniblement à l'idée de ne point manger cette volaille admirable. Lorsqu'il ne larmoie plus, il constate que la flamme
lui cuit les yeux. De tout son cœur, il cherche des larmes rentrées et s'ébranle la tête afin de pleurnicher le temps de la cuisson. Il débroche enfin le joli rôt, l'embrasse, ce qui ne laisse pas de lui brûler succulemment les lèvres, et il sonne la cloche du déjeuner.
.Madame doit s'impatienter; •Joseph monte le coq et la saucière à la salle à manger des Evêques et s'éloigne un peu.
Le rôti fume royalement dans la pièce qu'il emplit de son odeur.
Comme elle est drôlement à sa place, cette chair savoureuse ! Joseph tourne autour et admire la carène grasse du poulet, ses ailerons repliés, ses jolies cuisses rissolées, son cou grillé et sa crête de pourpre brunie. Par goût, il préfère les aiguillettes et tâte de l'index le blanc. Ah ! si cette sublime nourriture lui était permise, comme il enfoncerait sa tête dans la carcasse, tandis que ses dents ouvriraient un passage à sa gourmandise.
— Allons, Goulot, n'y pense plus. Songe plutôt au brouet d'eau, de poivre et de sel dont tu fais tes repas ordinaires.
Le rôti continue de fumer dans cette salle constellée aux murailles d'assiettes brillantes dont l'art luxueux n'a jamais contenu la satisfaction des mets.
— Madame ! Eh madame ! appelle le jeune homme au pied du large escalier, et, appuyé sur saint Roch occupé de son genou blessé, il reprend :
228 l'homme de peine i
— Dites donc, la Ragnard, allez prévenir madame.
La servante refuse la commission et donne pour prétexte l' humeur bizarre de Mme de Trenéhec depuis la mort de M. le comte. Si elle ne descend point, elle doit avoir ses raisons.
— Quel fait insensé, déclare Goulot, un déjeuner qui attend lorsque tant de gens attendent après le déjeuner ?
Le triste manoir résonne au cri du domestique sans éveiller de réponse. Sa voix monte jusqu'au pignon et s'enfonce aux coins sombres parmi les statues, les panoplies, les tapisseries, les vieilles ferronneries et toutes ces richesses mortes enfermées dans cette demeure du sommeil.
Intrigué, Joseph grimpe l'escalier et demeure ébahi au seuil du salon. Il ne se trompe pas, on se lamente. La portière soulevée laisse apercevoir la comtesse. Elle est ramassée dans un fauteuil à bras tors, et le dossier porte orgueilleusement l'écusson de Trenéhec au-dessus de sa forme écroulée. La douairière pleure, et ses molles mains pétrissent ses bajoues. La somptuosité de cette pièce énorme rétrécit la vieille femme à la dimension d'une pauvre petite chose douloureuse, parmi l'étalage des meubles d'or.
Ma foi ! le brave garçon n'hésite pas ; il va vers sa maîtresse et, respectueusement, lui rappelle son dîner.
— Pourquoi manger, prononce-t-elle amèrement? A quoi bon manger?
Et l'air égaré, ses cheveux tombés aux tempes, le visage comme abandonné définitivement à la décomposition de la vieillesse, la comtesse regarde son valet, puis la galerie de Trenéhec et son parc aux chênes dressés dans leurs poses statuaires. Elle divague :
— Je suis trop malheureuse, Baptiste. Voilà cinquante ans que je souffre, et je n'en puis plus. La vie m'a usée, mais je n'ai point usé de la vie, car mes volontés n'ont ramé que du vent quand je voulais étreindre des réalités.
Ah ! y a-t-il quelque chose de réel dans ce château, parmi ces salles, au fond de ces tours? Suis-je bien moi-même ou la comtesse de Trenéhec ?... Ah ! ah ! ne me considère pas de ce regard fou ! Baisse tes paupières, Baptiste, car tu me fais peur et je sais pourtant qu'aujourd'hui je vois la vérité.
Et si tu me demandes pourquoi je ne sortais pas de ma condition pour être une autre créature plus heureuse que celle que je suis, je répondrais : nous ne faisons rien que nous ne puissions, sans cela, tu ne serais pas toi et je ne serais pas moi.
Voici pourquoi le malheur gît en nous comme les vers dans la pourriture, et nous ne pouvons pas plus l'éloigner que d'empêcher la foudre de tomber où elle le doit.
Après un silence où la vieille comtesse, soulevée de désespoir, déchire le voile qui l'enfermait en sa nuit, elle murmure lentement :
— Que fais-tu là. Baptiste ? Va-t'en ! Je ne
veux plus te voir ! Je ne veux plus voir aucun de mes gens. Je ne veux plus me voir moimême !... Quelle horreur tourne devant mes yeux? Est-ce vous, comte? Non! Non! Non! Restez au tombeau!... Et cependant, à quoi bon lutter encore? Je vous rejoins donc. Me voilà! Quelles mains sont les vôtres ! Des os ! des os ! des os! qui me serrent et qui tombent. % Holà ! Holà !
Et, rejetant son siège qui se brise, la comtesse pousse un horrible cri et, les bras roides, elle chasse Goulot hors de sa vue, hors du manoir, hors de l'air.
Il descend l'escalier en clamant à la Ragnard, que hérisse sa terreur :
— Tout est perdu !
Et il rentre dans la salle à manger et médite entre les deux évêques obstinés à bénir ce manoir de mort.
Le rôti repose encore sur la table.
— Adieu, coq ! prononce-t-il. Veux-tu venir avec moi? Je m'en vais.
... Il l'embrasse adorablement. puis s'éloigne, regardant s'évanouir, en fumée, lu joie de cette splendide nourriture.
Des pâtis, des courtils, des masures, des chairmines, des guérets et des carrefours avec leurs calvaires se succèdent, salués de l'aimable Goulot, qui reconnaît maintenant en Jésus comme un frère.
Le surlendemain matin, au fond d'une vallée, une ville que partage une rivière grise, s'étale plate et géométrique, tracée sur la page des champs comme un dessin d'écolier avec ses pâtés et ses maladresses.
— Ali ! bien, dit-il, en voilà des maisons ! C'est bien la première fois que j'en rencontre d'aussi pressées. Il faut croire qu'il fait bon vivre en ce lieu, puisque des gens ont bâti dans un si petit espace. Ces fumées sont joliment plus noires qu'à la campagne ; je gagerais qu'on brûle du .charbon de terre. On n'aperçoit plus le ciel ; c'est amusant !
Or Laterne n'est qu'une préfecture de vingt mille âmes, agrémentée d'un tribunal, de trois casernes, d'un évêché et d'une prison, édifices inséparables de la civilisation, dont ils sont comme l'enseigne.
Au débouché de la rue Basse, couloir morne, bordé d'hôtels jaunis des eaux, Goulot lit une
plaque d'émail fixée à un réverbère d'angle : place Nationale, et il entrevoit, au centre d'une fosse quadrangulaire formée des hauts logis, un kiosque à pans octogonaux, entouré, de chaises de fer tournées vers d'invisibles musiciens.
Le soleil, gêné dans son expansion, éclaire de sa calme lumière un coin du sol, et les toitures décalquent minutieusement leurs ombres sur le sable vermeil.
Une mercerie peinte en jaune inaugure la série des magasins ; une pâtisserie aux boiseries couleur de biscuit arrête Goulot devant ses galettes bretonnes. L'Hôtel de France et ses dépendances emplissent ce côté de la place. Un bureau de tabac, brun, et une boucherie, café au lait, agrémentent encore ce côté du trottoir. Ensuite, une ruelle est tapissée de gouttières et de tuyaux de zinc si pressés et entrecroisés, qu'ils paraissent être les gros et les petits intestins de ces logis. Un chapeau de curé et un hautde-forme, .tous deux pasés au vernis jaunâtre, annoncent une chapellerie, qui voisine avec l'auberge du Lion d'or, fauve assez mal figuré par une sorte de veau à crinière de filasse. Ce lion est empalé au-dessus de la porte d'entrée, mais sa forte tête regarde un magasin, mi-pnrtie brun mi-partie noir, où l'on s'occupe, à droite, de la vente des papiers peints, et à gauche, de l'organisation des pompes funèbres. Une dame vêtue de drap sombre administre ceci, et un commis en blouse de toile débite cela.
Les étages au-dessus des boutiques sont habitées par des bourgeois, des officiers et des fonctionnaires. Ils se sont réunis là, commodément, afin de se pouvoir observer et saluer. L'appartement du général a huit fenêtres sur balcon. Les colonels ne dépassent pas six croisées. Les lieutenants n'ont qu'une chambre. Les volets du général sont ramenés et l'on y pressent comme un solide repos de ce chef de corps. Par esprit de discipline, ses officiers logés place Nationale ont baissé leurs persiennes. Cette habitude déférente est suivie des fonctionnaires. Après tout, le général ne vient-il pas en tête de l'ordre de préséance, le jour du premier de l'an et au quatorze juillet ?
Une seule fenêtre est ouverte au quatrième étage, au-dessus d'un épicier, et une petite bonne, employée à repasser du linge, apparaît et' disparait dans l'encadrement obscur. L'attention de Goulot est attirée par la travailleuse comme par la seule chose qui remue en ce vaste quadrilatère de pierre et de bois. Pourquoi la repasseuse porte-t-elle sans cesse le fer à sa joue ? Jugerait-elle ainsi du degré de chaleur de la plaque ?
Fatigué de considérer si haut, le regard du jeune homme tombe au rez-de-chaussée, juste sur le cigare rouge, ceint de laurier, du bureau de tabac. A l'encoignure de ce même côté, l'étalage d'un magasin d'habillement déborde le trottoir. Ses mannequins costumés forment un certain rassemblement de messieurs et d'en-
fants de bois. La rue est comme égayée de cette foule à bon marché.
Le grand café du Commerce et de l'Epée, augmenté d'une terrasse et de huit pins en caisses, attire les clients distraits par ses tables laquées de blanc.
S 'évanouissant de besoin, Joseph avance le long de ce bosquet, côtoie la devanture couleur de jaunisse d'un pharmacien, hésite aux panonceaux d'un notaire, stationne à nouveau devant les pyramides alimentaires de l'épicerie.
A ce moment, un barbet traverse la place en diagonale, et Goulot s'intéresse à la marche de ce passant. Le chien avance d'un trot soutenu, s'arrête soudain, baisse la tête, remue la queue, trouve un endroit à sa fantaisie, lève la jambe, repart et disparaît.
— Il sait où trouver sa pâtée, celui-là, gémit Goulot en prenant une chaise de fer.
— Eh ! dites donc, il ne faut pas vous gêner, crie une voix.
Oui a parlé ? D'où vient l'apostrophe ? Des toits ou de la rue ? Joseph cherche et ne rencontre rien que les façades fermées des maisons, les bocaux, les sapins taillés en cônes et les panonceaux dont il aurait plaisir à jouer des cymbales.
Un chant de clairon vibre par delà ces hautes demeures. Deux notes prolongées et plaintives terminent la sonnerie. Goulot lés siffle.
Maintenant il éprouve de la gêne à sentir qu'il est le seul être à se mouvoir dans cette ville dor-
mante. Mais des couples de soldats, leur soupe mangée, aparaissent, les jambes encore raidies des exercices et les mains comme accrochées -au bout de leurs bras. Quand ils défilent sous la fenêtre de la repasseuse, ils lèvent les yeux comme s'ils la connaissaient tous ; la petite bonne recule en riant, et lorqu'ils ont tourné le dos, elle se penche curieusement à la barre d'appui. Ce jeu se renouvelle et les joues de la jeune fille deviennent si rouges, que Joseph aurait plaisir à repasser du linge avec la tète de cette domestique.
Le dernier des militaires achève de porter son corps un peu plus loin, vers un but vague, sans utilité ni plaisir, et c'est ce qu'il appelle se balader, puisque balader il faut, quand il vous reste deux ans de « congé à tirer ».
D'autres personnes, des dames portant des •ombrelles comme des cierges de procession ; des messieurs occupés de leurs cannes qui traînent ou les dépassent, franchissent sans conviction la place Nationale. Tous semblent attristés de quelque peine commune comme si, par exemple, la cité avait perdu quelques rues mortes de consomption.
— On ne doit guère pâtir, dans une ville où militaires et civils peuvent se promener inutilement, s'encourage Joseph. Moi, quand je marche, c'est que je cherche à manger.
Il considère les boules de la pharmacie. Leurs grosses prunelles l'invitent.
... Hardiment, il tourne la poignée.
23G l'homme de peine
Debout, derrière un comptoir orné sur son panneau central de serpents tordus, en proie, semblerait-il, à d'affreuses tranchées, le pharmacien remue une liqueur du bout d'un agitateur.
— Un moment, s'il vous plaît, asseyez-vous. Allongée sur une chaise-longue, une dame
maigre, la peau crispée de tics, l'inquiète.
— Une malade qu'on soigne, observe-t-il. Le visage de l'esculape est lui-même soucieux et strié de plis amers. Une barbe rare, comme roussie par les acides, des yeux sanguinolents, donnent à cet homme un aspect incendié. Son nez, long et faible, retombe à son extrémité.
Le pharmacien dilue plusieurs cristaux ; le liquide fume ; il goûte la mixture. Aussitôt ses yeux se révulsent, sa respiration halète.
— N'ayez crainte, jeune homme, mon mari se soigne lui-même, renseigne la maigre créature en toussant. Mais, au fait, que voulez-vous, mon ami ?
Joseph expose sa requête, et le pharmacien, revenu à lui, le met doucement à la porte :
• — Notre profession est trop délicate. Allez plutôt vous offrir au café, chez Verdegris. Là, on empoisonne. Moi, je guéris.
Du milieu de la chaussée, le refusé aperçoit à travers la glace l'esculape repris de son mal et tordu comme les serpents de sa marque de fabrique, tandis que son épouse traumatique tremble par saccades.
Goulot monte les marches de la terrasse
de bois, -passe les stores et enfile l'allée des sapins du café du Commerce et de l'Epée.
Une dame, verdie par le reflet d'un palmier, est assise au sommet d'une caisse en faux vieux chêne doré aux moulures. Cette personne, entourée de piles de soucoupes et flanquée -à ses côtés d'urnes hérissées de cuillers à hautes queues, aligne des comptes. Parfois, elle relève ses yeux glaireux déshabitués de la lumière du jour. D'un geste dégoûté elle prie le quémandeur d'attendre. Une glace surmontée d'une pendule factice qui marque toujours midi ou minuit, réfléchit le dos et les coudes pointus de la caissière. Le jeune homme a encore l'aise de considérer deux portes placées à droit et à gauche. Elles sont drapées de tentures à chenilles rousses. Par la suite, il remarquera combien fréquemment on soulèvera les draperies de ces passages utiles.
Un long bâillement amène la caissière à regarder Goulot. Elle le toise.
— M. Yerdegris, s'il vous plaît, madame ? rei.ouvelle-t-il.
Ennuyée, elle se détourne, cligne de l'œil et indique un homme fatigué qui appuie son menton sur ses poings superposés.
— Le voilà !
Le jeune homme lui demande un emploi.
Yerdegris. sans répondre, continue son rêve vitreux. Deux rougeurs malsaines dessinent assez exactement les ailes d'un papillon sur les joues de ce patron.
Toujours avachi et les dents collées, il grommelé enfin :
— Ça va! Je te prends comme garçon d'extra. Ce n'est pas le travail qui manque.
Malgré sa faim démoralisante, Joseph pouffe, car il n'imagine pas le service qu'il pourra rendre dans ce café vide de clients.
— Qu'est-ce que c'est? glapit aigrement Verdegris ; et, relevé subitement, cet homme grêle de qui les chairs saturées d'alcool passent de l'affaissement à l'incohérente agitation, examine fixement le collet de son nouveau garçon.
— D'où tiens-tu celte marque ? Un sacrécœur sur ton linge ! Tu es un calotlin, toi ?
— Oh ! pour ça oui, ricane Joseph, ce que j'ai reçu de calottes !
Le mot déride le cafetier. Il pousse notre héros d'une tape, et de son organe vinaigré, il affirme que cela continuera vraisemblablement.
En attendant, on sert à Goulot un reste de choucroute dont il manque s'évanouir de satisfaction.
— Bon métier, déclare l'ancien valet des Trenéhcc à la fin de la semaine. Rincer les verres,
l'homme de peixe 239
torchonner les tables, porter des plateaux, servir des flacons, il y a, en tout cela, facilité et amusement.
... Le matin, il essuie les cariatides flanquées de distance en distance sur les murailles, afin de leur communiquer une lourde somptuosité. Il passe le chiffon sur des tableaux en mosaïque représentant de calmes paysages animés de femmes échevelées. Armé d'une tête de loup, il cherche au plafond peinturluré de déesses allongées parmi les fruits confits les toiles d'araignées. Souvent il entr'ouvre une sphère de nickel, afin d'y puiser des torchons.
Cependant, la caissière dégoûtée établit ses comptes. Yerdegris, encore rempli de liqueurs, somnole. Son nez amarante apparaît au-dessus du marbre blanc. Un peu à l'aventure, Jacques, un garçon monolithe, qui sert les clients en versant son corps tout d'une pièce sans bouger les bras : Pierre, un serviteur ahuri à cheveux en houppe, et le grand Arthur, baptisé Schopenhauer pour son expression pessimiste, dorment en cette vaste salle.
Vers l'heure de l'apéritif, les clients, rares pendant la journée, commencent d'entourer les tables de la terrasse ; ce sont principalement les militaires au retour de l'exercice et les négociants. A la nuit, les lampes avivent les dorures des cariatides et les faïences, versicolores faux luxe, qui symbolise aux yeux de quelques-uns, la somme d'art et de volupté qu'on peut atteindre par l'étalage des vernis, des cou-
leurs, des ornementations en relief et en creux.
Un buveur ne saurait admettre qu'il puisse consommer dans une pièce éclairée du soleil et parmi des fleurs. Il faut, à certains besoins, l'excitation du décor théâtral et la réunion de comparses criards afin d'ajouter au plaisir trop ordinaire d'une dégustation.
Par petits paquets, professeurs, militaires, rentiers, magistrats, fonctionnaires, commerçants, et aussi quelques êtres vagues qui peuvent bien avoir été cela ou rien du tout, prennent position à leurs places coutumières. Ils entrent. et ils posent leurs chapeaux bénins, agressifs, débonnaires ou rusés, aux patères recourbées de fatigue et ils laissent ces coiffures tournées autour du pilier central, comme des têtes attachées à la même mangeoire. Peu à peu, dans l'atmosphère déliquescente du café, il s'établit une humanité moyenne où tous, nivelés par le désir de l'oubli, dépouillent le monsieur qui gagne sa vie au moyen de certaines attributions. Alors, la glace fond dans les verres et autour des consommateurs, et des causeries s'engagent, thermomètres de ces intelligences qui gouvernent, enseignent, défendent, enrichissent, ennoblissent cette préfecture de vingt mille âmes.
On voit M. Marcassin, le juge d'instruction, un fort magistrat, dont la barbe évente l'air lorsque, la bouche ouverte, sa conversation remue son maxillaire inférieur, on le voit jouer une manille avec le colonel Ferrail, de qui la barbiche pointe d'estoc et fauche de taille
à chaque carte lancée au tapis. Au centre d'un rassemblement de commis-voyageurs criant le bilan de leurs affaires et leurs aventures d'amour. M. Dosila, le chef de la musique municipale, un vieillard convulsif, scande de sa canne le mouvement des conversations qui atteignent, vers minuit, Yallegro passionnalo. Plus particulièrement, M. Dosila tient sous son bâton un jeune commis de mise recherchée, dont la cape, fréquemment soulevée, marque, dans ses explications, ses entrées et ses sorties chez les merciers, ses clients.
— Alors, je lui dis comme ça (il retire son chapeau), et en m'en allant (il se découvre). Voyez-vous sa tête, monsieur Dosila ?
Reculé au plus profond de la salle, en une sorte d'alcôve formée par le tambour d'une sortie, un lecteur au front sinué de veines et aux paupières exorbitées pait ardemment la liasse des quotidiens attachés au classeur. Chaque soir, ce grand liseur boit un bock et parcourt au moins la valeur d'un franc de journaux. Parfois, il réfléchit aux annonces, soupire, jette le bâton et sort en roulant des yeux vermicelles de sang.
Comme les notes mourantes des clairons sonnent l'extinction des feux dans les casernes, le café du Commerce et de l'Epée se remplit de tous les gens auxquels il répugne de se trouver seuls dans leurs logis en communion avec des livres, des pensées ou leurs femmes. C'est ainsi que la haute société masculine de La-
terne a pris coutume de papillonner aux becs Auer de Yerdegris. La façade, rouge sous. son éclairage incandescent, attire les hommes qui ne peuvent concevoir la vie heureuse que comme une manifestation de gestes et de paroles mouillés de liquides.
L'organe vinaigré de Verdegris vrille au milieu du murmure plus grave des habitués. Ce patron stimule de ses apostrophes Pierre, le garçon ahuri à face clownesque surmontée par une mèche vacillante, et Jacques, le serveur coulé d'une pièce, dont la raideur semble prête à tomber aux tables lorsqu'il penche une cafetière. Méprisant et ennuyé, Arthur Schopenhauer, le doyen des garçons, apporte ses liqueurs comme Locuste essayait ses poisons et recule en tenant sous son observation les consommateurs inquiets.
Quelquefois, des controverses haussent la discussion jusqu'à l'héroïque. Le colonel Ferrail pointe sa barbiche dans la direction des disputeurs, et il semble prêt d'aboyer. Boniface, M. Marcassin hausse les épaules et essaie une réussite, tandis qu'excités, les négociants sortent de leur modération et émettent des avis contradictoires. La salle est en feu. Verdegris monte à la caisse, derrière la dame blafarde, et ses ordres, criés d'une voix aiguë, lancent ses garçons dans les directions des groupes assoiffés de liqueurs et de revendications.
Goulot sent pour la première fois le.comr lui battre pour des abstractions qui lui paraissent
l'homme de peixe 243
plus belles que le pain doré, son ancien idéal.
— Piano ! piano ! avertit M. Dosila, lorsque exalté par les déclamations du colonel Ferrail, Joseph verse violemment un amer gomme.
Entre ces parleurs, le jeune homme préfère M. Brulopot, le libraire, pour l'abondance de son débit, la sonorité de ses convictions et l'étalage de ses théories. Chaque soir, cet orateur met en question les derniers articles parus, et, disert, facétieux ou tonnant, Brulopot étourdit de son érudition ses contradicteurs, les contraint à renier leurs croyances, les convertit, les emballe, les déconcerte et les oblige à l'offrande d'une tournée générale en réparation de ce qu'ils ne pensent pas, de ce qu'ils ne disent pas, de ce qu'ils ne soupçonnent pas. On craint Brulopot et on estime que sa librairie le rend invincible en matière de sociologie. On l'écoute, on le presse, on le pique, et on ne laisse ce petit homme sanguin que violet, tuméfié, prêt à une attaque d'apoplexie.
Il appert bientôt à l'esprit dû favorable Goulot que l'amélioration sociale dépend des meilleures formes du gouvernement humain. Sa culture embryonnaire le laisse perplexe. Les diverses formes du pouvoir se pourraient-elles donc traduire par des ronds, des carrés ou des triangles? Ou bien le langage sibyllique de Brulopot lui échappe-t-il ? Quant à lui, ses expériences passées lui garantissent un même sort ; que le poing de ses maîtres soit anguleux ou sphérique, c'est toujours un poing d'oppresseur à
destination du châtiment. Toutefois, le jeune homme admire ces disputeurs de si bien réaliser l'allégresse à coup de décrets, et il espère qu'un jour la République conviera les buveurs d'estaminet à la fabrication des lois sur le bonheur gratuit et obligatoire.
Mais à côté de ces belles intelligences toujours en éveil, Goulot ne tarde pas à mépriser un groupe important de clients, les bureaucrates, les receveurs des Contributions, les employés de la Trésorerie et des Ponts et Chaussées. Abîmés de respect, ces fonctionnaires, approuvent la hiérarchie et s'enorgueiïlisent des liens qui les attachent à un ordre de choses qu'ils ne voudraient pas plus voir changer que la forme ou l'épaisseur de leurs ronds de cuir.- Ces gens adorent la force comme la loi organique du monde, et ils servent tour à tour le manche et le fouet, suivant que la mèche ou le gros bout paraissent d'emporter dans la conduite des hommes. Cependant, ces croyants de l'église gouvernementale viennent chercher, au café du Commerce et de l'Epée, les stupéfiants qui achèvent de les dissoudre : tabac, cartes et alcool. Et ceux-ci sont les plus irréductibles clients de M. Yerdegris qui viennent ainsi boire, souffler de la fumée et retourner des rois ou des valets. A cette foule passive, Joseph préfère les tables des politiques terribles qui, chaque soir, versent la société cul par-dessus tête et proposent des mesures de salut public. Ce chaos spéculatif étourdit Goulot, et quand il veut se raccrocher
à quelque proposition de M. Marcassin, un juge instruit dans la connaissance des hommes, Brulopot, adversaire du magistrat, assène des arguments si nouveaux que M. Marcassin roule en l'espace des hypothèses, effrayé de concevoir qu'un coupable pourrait être innocent, selon l'optique du raisonnement.
Chaque dimanche, les disputeurs parlent ensemble, soulevés par leur conviction et leur ivresse. Ils s'abreuvent d'alcool et d'insultes, de byrrb curaçao et de preuves, grisés et persuadés qu'ils portent le salut du monde sous leurs crânes.
— Me voilà moulu, souffle Goulot. Là-bas, ce bon M. Caille me fermait les cinq sens et l'esprit : ici, je me trouve débridé comme un âne dont on aurait enlevé le mors.
Il n'achève pas que Verdegris le pince au gras du bras et lui criaille :
— Quand vous aurez fini de dormir ? Vous n'entendez donc pas, espèce de paysan ?
— Que signifie, patron, interroge le colonel Ferra il, auriez-vous ramené ce garçon de la campagne ? Il a une fichue mine, votre bleu !
— Ah ! ah ! mon gars, nous venons de paître les vaches, rit M. Marcassin.
— Laissez-moi lui dire deux mots, réclame Brulepot. A quoi pensais-tu là-bas, mon ami ? Voyons, répond librement.
— A quoi je pensais ? réfléchit Goulot. A manger !
— Et ensuite ?
— A dormir.
— Et après ?
— A boire quelquefois, et puis à me nourrir encore lorsque je me réveillais.
— ■ C'est tout ?
— Je ne me souviens pas d'autre chose, monsieur Brulepot.
— Ainsi, mon garçon, tu n'avais pas d'autre espoir? Le souci de l'avenir du peuple auquel tu appartiens ne t'inquiétait pas ? Tu ne pensais pas à améliorer ta condition sociale? Manger, cela est quelquefois utile, mais n'avais-tu point d'autres aspirations?... Cherche bien.
— Laissez donc, interrompt le colonel Ferrail, il n'y a pas une once d'idéal chez tous ces clampins-là.
— C'est vrai, approuve M. Marcassin, le peuple manque de foi et, en plusieurs de mes réquisitoires, j'ai eu l'occasion de constater le grossier matérialisme de la plèbe. Qu'est-ce que vous, voulez attendre d'un peuple uniquement préoccupé de son ventre, comme si manger était toute la vie ?
— Allons ! allons ! intervient Brulopot, ce garçon comprendra la leçon. Et puisqu'il a la chance de vivre maintenant dans un milieu intelligent, il apprendra à penser et à se dégager des bas appétits. Et maintenant, à boire, mon garçon. Qu'est-ce que vous prenez, messieurs?
— Un amer gomme, commande l'avocat-général.
— Deux triple-sec, ordonne le colonel Ferrait.
— Eh bien ! tu n'entends donc pas ? l'apostrophe Verdegris en le gifflant de sa serviette mouillée.
Et les soucoupes tintent de table en table, les becs de canne choquent les marbres et les^ voix réclament : A boire ! à boire ! à boire !
Les garçons de café ont pris l'habitude de se décharger sur Goulot des grosses besognes du balayage et du cirage. N'est-il pas le plus jeune et le dernier arrivé ? ils ont même remarqué que sa boiterie le sert à merveille dans les mouvements de déhanchement exigés par le maniement des brosses ; aussi lui confie-t-on exclusivement le soin de faire reluire le plancher et les escaliers. Joseph les remercie de s'en rapporter à lui. Bientôt le parquet et les marches atteignent un tel degré de glaçage que la caissière ne peut monter à sa chambre que sur les genoux et des clients réclament contre les dangers du grand écart.
Verdegris invite son domestique à la modération, et le jeune homme doit retenir ses jambes de frotter trop consciencieusement.
Chaque matin, lorsque son travail terminé, Joseph flâne à la terrasse, la place Xationale,
n'est animée autour de son kiosque que par la promenade du barbet et de deux ou trois de ses confrères, sortis à la première heure, afin de se flairer amicalement, ce qui les renseigne, parait-il, sur leurs sentiments et les nouvelles de la veille. Eux partis, Laterne et ses magasins jaunes s'enfoncent dans leur repos. Derrière leurs carreaux, les habitants, en pantoufles, évitent tout mouvement.
A l'évêché, on prie en silence ; aux casernes, les hommes reposent après les exercices matinaux ; dans les diverses administrations, les employés ne sont pas encore arrivés, redoutant de troubler le silence des rues.
En sa posture familière, Verdegris renifle la table, et le papillon rouge dessiné par l'alcool sur la peau de son nez et de ses joues croît en beauté. La vue de son patron et de ses confrères avachis aux banquettes décourage Joseph.
Parmi les garçons de ce café, Goulot s'est pris de respect pour Schopenhauer, que rien ne semble intéresser.
Il admire ce garçon lorsque, son front en coupole penché sur un carafon, il prépare une absinthe. Avec sûreté, il le voit distiller l'eau sur le sucre placé dans la cuiller ajourée ; l'angle de la bouche remonté à l'œil, effroyable, il paraît envoûter son client hébété. Ensuite, d'un rond de jambe, il pirouette cl, les bras élancés, il repart vers d'autres destinées.
... Afin d'éviter des contestations au sujet des pourboires, Verdegris assigne à chacun de
ses garçons un certain nombre de tables2 dont ils doivent assurer le service à tour de rôle.
Ainsi, Joseph sert successivement les officiers, les magistrats, les rentiers ou les négociants, ces honorables clients ayant une naturelle propension à se réunir suivant leurs espèces, en poil et en plume.
Pour rien au monde, un commerçant n'oserait s'introduire dans le cercle dest militaires, et un sous-lieutenant rougirait de fréquenter l'un quelconque des autres groupes.
La semaine où il apporte les consommations aux capitaines, son imagination, violemment surexcitée, lui représente la guerre comme une nécessité aussi inéluctable qu'uriner après boire.
- La guerre, mitraille le colonel Ferrail de sa voix de commandement, a son utilité morale.
Un bon citoyen doit oublier sa propre satisfaction et vivre les yeux tournés vers la frontière, déclare encore le terrible officier.
Le dernier client éloigné et les volets de fer descendus, le jeune homme cesse de lancer de la sciure au parquet, bondit sur une queue de billard, se commande à lui-même l'exercice et charge les dames décolletées des panneaux de faïence.
Une fois qu'il lui remet un pourboire de dix centimes, le colonel Ferrail claironne :
— Tonnerre de Dieu, ce boiteux ne sera jamais soldat ?...
Et tourné vers le libraire, il gouaille :
— Encore un pierrot pour votre armée de philosophes, Brulopot .
— Ah ! ah ! rit décemment Joseph, troublé de concevoir l'infériorité où le met son infirmité vis-à-vis d'une agression possible de l'étranger.
Les semaines qui suivent, il sert la bière ou le mazagran aux magistrats, aux fonctionnaires et aux marchands. Les opinions les plus contraires lui sont révélées. L'idéal des bureaucrates lui paraît désirable : une augmentation de traitement. D'ailleurs, pantalons rouges, noirs ou à carreaux aspirent à s'avancer rapidement dans le chemin de la vieillesse ; et certes, le plus jeune sous-lieutenant envie Ferrail goutteux, mais colonel. S'ils pouvaient obtenir la réalisation immédiate de leurs vœux, fonctionnaires, officiers et employés marcheraient instantanément sur des béquilles, criblés d'ans, de plaies et d'avantages pécuniaires.
— Hélas ! leur ventre est au bout de tout cela, réédite à satiété Joseph, surpris qu'un colonel ou un juge d'instruction puissent avoir les mêmes goûts qu'un simple Goulot.
... Il est de certaines heures où ses besoins d'expansion le contraignent à sourire à la caissière dégoûtée, et il lui parle poliment, mais si ljas, qu'elle ne l'entend point. Il s'avise donc de confier ses craintes et ses espérances au vieil Arthur. Impétueusement, il l'entretient de ce qu'il entend.
Schopenhauer n'a qu'un mot :
— Im-bé-ci-le !
Devant i'étonnement de l'intelligent Goulot, Schopenhauer ferme un œil, dilate l'autre et parle d'un seul côté de la bouche, le reste de ses lèvres demeurant fermé.
- — Crois-moi ! Mets du coton dans tes oreilles et surveille-toi, parce que je ne sais si je me trompe, tu casses les verres bien souvent.
— ■ C'est vrai, monsieur Schopenhauer, reconnaît Joseph.
— Pourquoi m'appelles-tu ainsi ? reproche le vieux serviteur. Mon nom est Arthur, et cela est bien assez pour un garçon de café !
Ayant dit, il s'éloigne, et son grand crâne penché sur les flacons paraît la coupole mystérieuse ou s'élaborent, avec les désillusions, les poisons qu'il verse funèbrement sur la joie humaine.
Le samedi, les fonctionnaires sortent de leur habituelle pusillanimité. Ils repoussent les cartes et boivent des liqueurs excitantes. Ils savent que le lendemain ils pourront dormir chez eux, ce qui est, malgré tout, plus confortable que le
sommeil interrompu dans les bureaux du gouvernement.
Les prochaines élections du conseil municipal de Laterne les obligent d'ailleurs à soutenir la république contre la réaction. Son profil rendu plus terrible par ses moustaches roulées, le colonel Ferrail, quoiqu'il se garde de la politique, ne laisse pas d'intimider Brulopot, candidat collectiviste.
Des bourgeois qu'on n'avait jamais rencontrés au grand café du Commerce et de l'Épée, entre autres M. Bougeoir, propriétaire d'un marais qu'il rêve de transformer en quartier ouvrier ; les frères Poulaille, droguistes : l'aîné, président de la fabrique à Saint-Antoine, et son cadet, vénérable de la loge Amitié ; la famille Racorno et leurs cousins Bouchon, les teinturiers, tiennent à manifester en faveur de leurs amis.
Ces gens de complexion paisible et de graisse lourde, se prennent à bouillir, et l'on entend la friture de leurs voix jusqu'à la rue Basse, ce qui ne manque pas d'inquiéter le directeur de l'école libre et les abbés employés à dessiner les pancartes des distributeurs de la Bonne Presse.
L'énervement de la salle communique son agitation aux bouteilles de Joseph. D'ellesmêmes, les consommations sautent des verres et il s'efforce en vain de rattrapper les boissons.
M. Marcassin affirme, contre l'avis de M.
Bougeoir, qu'il n'y a pas de droit et de justice hors du code. Les voyageurs de commmerce débordent les mesures de M. Dosila, incapable de suivre les trépidations de leurs disputes.
Les respirations à vapeur de ces braves déposent des perles sur les glaces ; il sort du feu de la bouche de Brulopot, qui distribue des tracts en papier rouge. Les Racorno prennent à partie les frères Poulaille, sur ce qu'ils ne pensent point de même sorte, quoique étant de même sang, ce qui leur paraît monstrueux.
Devant les demandes précipitées des garçons, les mains de la caissière font des sauts de grenouille des urnes hérissées de cuillers aux jetons de service. Verdegris monte à la caisse et sa voix de fifre stride à travers la salle, tandis que ses gestes, augmentés de sa serviette tendue à bout de bras, indiquent aux serveurs les groupes altérés.
Impuissant à modérer ses transports, Joseph brise deux soucoupes, culbute un quinquina dans une grenadine, noie une menthe de Bourgogne et verse le Champagne dans le cou du colonel Ferrail. Parmi les jurements, les gestes exacerbés, les giffles prêtes à éclore et les gros mots à sonner, le moins mal que puisse faire ce garçon, boiteux des mains, semblerait-il, c'est d'apporter les liqueurs en bains de pied dans les soucoupes.
Son front en coupole penché commisérablernent sur la folie des disputeurs, Schopenhauer, les yeux mi-clos, évolue comme par miracle
254 l'homme de pelxe
autour de ces consommateurs dont les vociférations partent en coups de pistolets. Il avertit discrètement Joseph de veiller à ses plateaux ; mais le jeune homme ne peut imiter ce garçon mélancolique qui, la bouche remontée à l'oreille et le front en dôme, va son chemin fatidique, sans parler, penser, ni écouter.
Verdegris décide de se séparer de son extra. Il casse trop de verres et de bouteilles, pour espérer raisonnablement payer sur ses pourboires ce qu'il brise.
En vain Joseph donne ses raisons et ajoute qu'il ne saurait demeurer insensible quand la France agonise.
Furieux, le patron lui saute au collet, le secoue comme une loque et lui hurle :
— Idiot ! Voilà quarante années que je suis limonadier, et le jour où j'entrai dans ce café, le pays commençait d'agoniser au milieu des consommations de ces messieurs. Il faut espérer que cela durera encore longtemps. Maintenant, toi, prends la porte, tu casses trop de vaisselle.
— Ça fait marcher le commerce, riposte Goulot, de qui les jambes claudiquent malicieusement.
l'homme de pelxe 255
Le voilà renvoyé. Quel étonnement ! Où vat-il aller ?
Une dernière fois, le jeune homme traverse la place Nationale, cette fosse quadrangulaire où, à de certaines heures, viennent tourner les âmes de Laterne. Les mêmes rayons calmes ricochent à la toiture du kiosque, et leurs rivières lumineuses coulent jusqu'au sol.
Goulot emporte l'impression des façades jaunes et résignées, des magasins muets avec leurs marchands reculés dans l'omhre. Les naïves enseignes inscrivent toutes les industries en signes parlants : petits pains de bois coloré, plateau de barbier, gros cigare rouge, galoche cambrée, équerre et truelle, parapluie écarlate, chapeau de curé et haut-de-forme vernis, veau rougeàtre à crinière de ficelle. Sous le réverbère en angle de la rue Basse, un nègre pendule, récemment fixé, marque l'heure en souriant.
Au quatrième étage, au-dessus de l'épicerie et à la seule fenêtre ouverte, la petite repasseuse apparaît et disparaît dans l'encadrement obscur. Un clairon lointain chante plaintivement. Quelques troupiers en bourgerons, commandés aux provisions, prennent la place par son milieu et
lèvent les yeux vers celte jeune fille. Elle recule et, leur escouade éloignée, elle tâche d'apercevoir longtemps le dos des cinq hommes.
Comme il tourne par l'avenue de Vannes, qui coin luit à la campagne, Joseph méprise le bosquet des sapins et envoie un pied de nez à Verdegris affalé sur la terrasse, le menton appuyé à ses poings superposés.
... La hauteur des maisons décroît rapidement dans une petite ville. Il semble aux habitants qu'ils ne sauraient assez surélever d'étages leurs demeures de la grande place, ce cerveau de la cité, mais qu'en dehors de ce centre, il importe de bâtir des pavillons ou des maisonnettes étoffées de longs enclos afin d'étendre le faubourg vers les champs, et donner l'illusion d'une capitale.
Un peu après les casernes et les auberges, ces sentinelles avancées de la civilisation, Goulot rompt avec la route, enjambe un muret et, allongé dans un pré, rumine son aventure.
Que lui convient-il de tenter ?
Yaut-il mieux courir le hasard, ou mourir dans un coin d'herbe épaisse ?
En somme, il aurait tort de désespérer. Ses récentes expériences surpassent en beauté les premières. Garçon d'avenir, il a bu, mangé et beaucoup appris chez les derniers maîtres accordés par la Providence. Ses affaires continueront, sans doute, à' s'améliorer ; il s'agit de persévérer et de f couver ce patron unique et délicieux vers lequel tendent les pauvres diables.
Jérôme Caille lui aura enseigné à prier et manger, deux actes excellents en eux-mêmes, lorsque la prière obtient, et le manger engraisse. Mme de Trenéhec l'aura découragé de la richesse qui prive et du pouvoir qui ne peut rien pour le bonheur. Chez le cafetier, il a surpris les divers mélanges de boissons et de gouvernements, et il préparerait, les yeux fermés, un cocktail ou un plébiscite.
L'orgueilleux Goulot inclinerait à croire les spéculations sociologiques supérieures aux préoccupations matérielles ; mais, au même instant, il souffre de la faim et il enrage de concevoir qu'un homme, aussi affranchi soit-il des préjugés, ne peut demeurer dans l'immobile repos de son corps sans ressentir bientôt les piqûres des actes végétatifs.
Faudra-t-il donc toujours baser les plus beaux systèmes sur la digestion et rien de durable ne pourra-t-il se fonder sans l'abondante et primordiale distribution de pain ?
— Je déclare que je me lève malgré moi, rechigne Joseph, dont les mâchoires claquent. Pour avoir le droit de ne pas bouger, je m'en aperçois, il faut que des gens circulent et travaillent à ma fantaisie et m'apportent le nécessaire. .Mais alors, je deviens un maître ? Quel malheur de ne pouvoir s'enfler de viande aux bonnes occasions et de vivre sur ses réserves ?
Hé ! le ciel noircit et met son capuchon ! Le vent me souffle aux reins d'une manière qui va m 'avancer dans l'endroit où il faut que j'aille
trouver ma nourriture. Ohé ! cette rafale m'emporte et j'ai peine à me tenir au milieu de la chaussée.
Un chemin, planté d'arbres sur ses banquettes, s'ouvre devant Joseph. Ces tilleuls et ces ormeaux retiennent de leurs branches musclées leurs frondaisons emportées par la bourrasque. L'air ardent paraît prendre une forme visible. Il se rue tête baissée dans les ramures.
Chaque feuille vire désespérément autour de sa brindille et le bruit d'une cascade torrentueuse retentit.
A droite et à gâche, sur la mer verte des prairies, les herbes se recourbent, déferlent et blanchissent comme d'écume.
Chassé par ce vent maudit, le triste Goulot avance, et quoique la route soit déserte, mille petits cris et mille contorsions des plantes lui font croire ce chemin parcouru d'êtres animés, atomes douloureux et errants, déchets microscopiques qui souffrent et sont projetés sans qu'ils puissent résister.
Et Goulot, poussière, est soufflé dans l'espace.
Les nuits et les jours semblent à Goulot des enjambées noires et blanches. Une marche en
précède une autre et recule la veille dans le passé. L'envie de revoir ses parents et les lieux chéris de son enfance l'excitent à fuir Laterne. Il pense à Roznaro et remonte à ses débuts dans la vie, avec l'âpre satisfaction d'avoir surmonté de grandes peines et de grands travaux. Peut-être même, ce garçon bénévole reverrat-il curieusement ses père et mère, mais il. n'est pas sans anxiété au sujet de leur état. L'habitude où ils étaient de se frapper quotidiennement a certainement modifié la forme de leurs visages. Les yeux d'Anna doivent avoir gagné en expression. Il n'est pas certain de retrouver le collier de barbe jaune posé en couronne d'immortelles autour du menton de Job, tant sa mère avait pris coutume d'en arracher les poils. Il y a plaisir à voir l'âge et les passions modeler les physionomies de leurs intéressants stigmates.
Goulot dispute avec lui-même s'ils les embrassera l'un et l'autre, et s'ils ne lui arracheront pas les oreilles, aux premiers transports filiaux qu'il essaiera ?
Au long des banquettes de la route, ce commandement de l'Eglise revient à la mémoire du voyageur :
Tes père et mère honoreras, Afin de vivre longuement.
Et, loyalement, il convient qu'honorer des irents comme les siens, c'est apprécier l'ivro-
gnerie et la débauche, et il rit de prendre en défaut les ordonnances de l'Eglise. Au moins l'espace d'une lieue, il expose mentalement le cas à Jérôme Caille et il se souvient des raisons de ce saint homme. Il rit seul, si bruyamment, que trois paysannes le prennent pour un fou et détalent, tandis qu'un charretier lui flanque un coup de fouet, car il croit Joseph dans l'intention de le narguer.
Brusquement ramené aux réalités, Goulot relève son pantalon et examine sympathiquement la spirale violette que la mèche de chanvre a tracé autour de son mollet. Il voudrait bien battre le voiturier, mais à cette idée de Goulot rossant un homme, il s'étrangle de joie, et son visage exprime une telle gaîté, que le charretier, pris d'inquiétude devant cet effet nouveau de sa brutalité, presse ses chevaux et disparaît.
... Enfin, une matinée, Joseph reconnaît le clocher de Roznaro. Son éteignoir d'ardoises jaillit roide d'entre les feuillées et domine l'horizon d'argile qu'un duvet perce à peine, le jeune blé s'efforçant à sourdre. Un peu après, la bâtisse blanche de l'église grossit graduellement et emplit le sommet de la colline de son rayonnement. Puis d'autres éclairs illuminent, d'autres vitres scintillent, des chaumes d'or rouge s'étagent en marches d'escaliers, et la place du village, en pente sur le coteau, est entourée de ses logis aux pignons pensifs, courbés à force de réflexions.
Un sentier raide, coupé de paliers et encaissé de haies folles, conduit au cher et adorable cimetière, dont les fleurs embellissent les allées mortuaires. Goulot, remué d'infinie douceur, sent son âme vagabonde s'apparier au sort définitif de ces défunts, et envisage la possibilité de terminer là sa belle course à la vie. Soudain, il aperçoit les cheminées en oreilles d'âne aux côtés de la maison paternelle. Il tire son bonnet et salue intérieurement ses parents, prêt à s'en retourner, car il vient de lui passer un frisson.
Au bas d'un rocher en encorbellement sur la rivière, des lavandières, cottes troussées et jambes nues à l'eau, tapent du battoir leur linge posé sur de grosses pierres. Il croit reconnaître en ces femmes robustes des fillettes de l'école des sœurs. Elles ont grossi des bras, du corps et grandi comme ces merisiers nains, jadis hauts comme des cannes, et maintenant de la taille des chaumières.
Des laboureurs âgés poussent le coultre d'un pas de curé, et un vieillard sème sous le vent, comme un bourgeois donne une aumône. Ces cultivateurs saluent le jeune homme, le reconnaissent, et bien qu'il soit dans la force de ses vingt années, ils l'appellent : petit gars, car ils ont reculé d'autant dans la vieillesse.
A mi-pente d'un pré séparé d'ardoises enfoncées en façon de barrière, un taureau rouge pleure au soleil, le cou tendu dans la lumière.
De petits sanglots de moutons répondent.
Or, le jeune homme pense, tout à coup, que les bêtes qu'il connaissait par leurs noms sont toutes mangées aujourd'hui.
La campagne présente sa même face obstinée à Joseph, et sur la terre démesurée, en l'angoisse de ce jour limpidement cruel, la vie bêle aux portes horribles de son avenir.
Dans un enclos dallé, une fontaine est surmontée d'une niche à fronton en courbe surbaissée. Une pierre creusée au-dessus d'un autel de granit protège un saint moussu armé d'une crossette. Assise dans l'un des sièges taillé en rond, une commère, après avoir rempli son burot de grès, avertit ses compagnes accroupies devant la margelle.
— Il la tuera, c'est certain ! Encore hier soir il la traînait aux cheveux, et tout à l'heure, il la fiappait d'une chaise.
— Avec cela qu'elle ne lui répond pas, remarque une vieille femme ! Moi qui vous parle, je l'ai vue prendre son bourgeois au cou et le jeter en bas du cellier.
— Vous causez de mes parents, à ce que je vois, intervient Joseph.
— Le boiteux, pas possible ! Le petit Goulot ! Regardez-le donc, les filles ! C'est un homme à présent.
Et leurs curiosités assaillent l'arrivant, mais lui se dérobe à leurs criailleries et les laisse jacassantes près du caniveau.
Elles le suivent des yeux, penchées sur le muret et l'avisent, avec des cris qu'il ne veut
pas entendre, qu'il trouvera au moins ses parents brisés en morceaux.
Au détour de la maison du notaire, un cercle de voisins excités à brailler l'oblige à courir. Les femmes, en tablier épingle à la taille, les hommes, en gilet ouvert et culotte de toile étranglée d'une ceinture de cuir, s'agitent autour d'une bataille d'ivrognes.
Soûl et couché sur les reins, Job, passif, reçoit de grandes tapes, à intervalles assez réguliers pour lui permettre de reprendre sa respiration. Son bon sourire ne le quitte point en ce péril. Parfois, cependant, il raccourcit ses jambes et les envoie dans le ventre d'Anna qui s'obstine à lui asséner des coups avec un chandelier.
Aux ruades de son époux, l'ivrognesse tombe, tantôt sur le front et tantôt sur les cuisses, et jette d'affreux cris. Son effort donné: Job sourit à nouveau, et des paroles d'espoir sortent de sa bouche baveuse.
Il semblerait que les voisins compatissants vont arrêter ces malheureux acharnés à se détruire, mais cette scène de scandale égayé la monotonie des semaines trop pareilles et vaut aux buveurs l'indulgence des assistants. Secrètement, tous désirent une prolongation de ce spectacle.
Tan 'is que les villageois encouragent Job à la vengeance, les femmes jettent leurs galoches sur le sol, afin qu'Anna puisse les utiliser au mieux de ccs intérêts. Mais cette créature pré-
fère harceler son mari de son chandelier de fer, et peut-être n'a-t-elle point tort, car de nouvelles balafres saignent au visage de Job entre les ruades dont il renverse à temps égaux son épouse.
A la vue du sang, les voisins, repris d'intérêt, cessent de hurler pour mieux voir couler la belle couleur de vie. D'une poussée, Joseph écarte leur cercle, enlace son père, qu'il relève et porte jusqu'à sa demeure, poursuivi d'Anna démente.
La porte en cintre se referme sur la famille Goulot. Désappointée, la foule des badauds regrette la brutalité de ce fils trop empressé à soustraire ce couple au secours qu'on pouvait attendre d'eux.
— Maintenant, ils vont se tuer, prononce Guillerm le bedeau.
Les villageois déclarent, qu'après tout, ils ont fait leur possible.
Le verrou tiré, Joseph écarte les rideaux du lil, ramasse Job abandonné au pied d'une table et le dépose aux couvertures. Il rend le même service à sa mère, abattue dans le cellier. Leurs faces poussiéreuses et sanglantes lavées d'eau, il contemple silencieusement leurs peaux truffées de contusions, s'assied à l'angle du foyer et remue, du doigt, la cendre, en éveillant des souvenirs dont l'émotion obscure remonte du lointain de son enfance et sourd en larmes pénibles comme des efforts. Et cependant, il y a pour lui un plaisir nostalgique à la remem-
brance de ses douleurs vécues. Posément, il inspecte les lieux, tandis qu'à mi-voix il murmure :
— Sur ce tabouret, quelle giffle ! Là, en ce coin, une frottée pricière ! Jamais l'on ne me fessa si dru et si longtemps que devant ce bahut. 0 ! lieux chéris de mon enfance, salut !
Au recul de son corps, il ébranle un dressoir et des bols suspendus par leurs anses basculent un moment, des bouteilles tintent, des soucoupes craquent, et des flacons, en formes compliquées de tour Eiffel, de nabab, de poussah, frémissent longuement, tandis que les carafes à plusieurs becs et à plusieurs compartiments exhalent leurs arômes malsains. Aux murs, des rinçures et des lies ont coulé, et les tables, les bancs, les chaises, la terre du sol, saturés d'alcool ou de cidre, fermentent clans l'air surchauffé de la salle close.
Au bruit des verres entrechoqués, les ivrognes reprennent conscience et geignent de soif.
Penché sur leur couche, Joseph répond :
— Ce n'est pas raisonnable de boire comme ça ! Vous êtes brûlés ! La fin de la fin, à ce que racontent les gens du bourg !
— Oui es-tu, toi qui parles ? interroge Job en ricanant sombrement.
Anna reconnaît son fils, car des larmes acres et jaunes, de vraies gouttes d'eau-de-vie, grossissent ses paupières, et elle se plaint :
— Malheur de malheur ! quel regret d'avoir engendré un pareil gueux, un propre à rien qui
ne leur avait jamais envoyé de quoi remplir une tasse !
A son tour, Job grogne qu'il meurt de privations, ruiné par ses enfants. Elevez-les donc, afin qu'ils vous abandonnent lorsqu'ils pourraient rapporter un peu. Il encolère de ne pouvoir secouer ce mal bâti.
■ — Voulez-vous votre bâton ? demande le jeune homme en l'offrant.
Job s'en saisit, le tient un moment sur Joseph, le frappe avec une douce attention en un endroit de son épaule qu'il choisit longuement, et rit si fort, qu'il étouffe, noircit, se renverse.
Ils se réveillent.
Marie-Josette, la buraliste, est entrée. Elle apporte de la tisane d'hysope. Ils la refusent tout autant que le sirop de capillaire de César Guillerm, le bedeau. Plusieurs autres voisines vantent leurs panacées et affirment, tour à tour, qu'elles ont dégrisé leurs maris avec de l'herbe sainte, celle qui pousse aux parois des vieux puits.
Peut-être accueilleraient-ils mieux un peu de myrte dans du vin blanc ? propose Guillerm.
Par des signes, Job approuve ; mais, lors-
qu'il a bu. Marie-Josette déclare que c'est là un remède contre l'anémie. Anna réclame cependant la même boisson, à cause du vin. Elle voudrait bien qu'on ne mit point le myrte, rii.j'S le bedeau se fâche, et elle boit l'infusion.
Au crépuscule et comme l'ombre entre, froide et triste. Joseph se tient un instant, bras écartés entre les chambranles de la croisée, et regarde les maisons de la place noircir par leurs bases et s'évanouir peu à peu dans l'atmosphère. Maintenant, Roznaro semblerait effacé du monde, si des cris grêles, qui ne dépassent pas la route, ne s'exhalaient des chaumières.
Déjà endormis, des paysans gémissent inconsciemment.
Enfin la campagne dort sous les cieux infinis.
Sa chandelle allumée, il revient auprès du lit et contemple des visages horribles et tels que l'ivrognerie en peut sculpter. L'horloge à poids tinte dix heures, et le balancier de cuivre allume un reflet à chaque passage devant son ceil-debœuf.
Au centre de la nuit, et à l'instant où l'obscurité sépare, les unes des autres, les pauvres masures courbées sous leurs chaumes, des murmures s'éveillent avec le vent ; des voix passent, des pleurs isolés tombent, des soupirs s'étouffent aux âtres, des objets craquent et de grandes respirations soufflent désespérément devant les seuils durs.
Non, non, rien n'a jamais reposé absolument. Tout vit ! Tout souffre éternellement.
— Mon fils, implore soudainement Job, retire-moi du lit. Elle est là, déjà froide, à mon côté, ta mère ! Froide ! Oh ! froide !
Et sur le geste épouvanté de son père, Joseph approche sa lumière et illumine au fond de la ruelle Anna, surprise par la congestion, comme elle était occupée de sucer son poing entré presque entier clans son énorme bouche d'un noir de charbon.
Il la couvre d'un drap et attire Job.
Le moribond s'abandonne ; ses bras coulent, ses jambes traînent, ses souliers choquent les meubles, sa tête se renverse. Il l'assied de son mieux, et le tasse à l'angle de la muraille.
— Ah ! ah ! la vieille femme est là !
Et Job, hagard, montre du doigt cette forme blanche prête à se dissoudre.
— Et moi ? Et moi ? hoquète-t-il. Mon gara, crie-t-il avec une force insoupçonnée, donnemoi à boire... encore une fois... Oui, de l'eaude.-vie, celle-là qui est la plus forte. Ah ! tu me comprends donc ! tu me sers un plein verre. Je bois ! C'est bon ! Je suis au paradis. Le diable m'emporte maintenant. Non ! verse encore ! Suis-je déjà mort, ou bien vivrai-je encore ? Tout est beau ! Tout est bon ! Quel repos en moi ! Quelles belles images ! Tu es joli, mon gars. Et gai ! gai ! Lon Ion ... La vieille femme, tant pis ! Je bois ! ô gai ! ô gai !
Et Joseph, plein d'horreur pitoyable entre ce drap que ballonne un cadavre et ce moribond soûl, invite : ■
— En voulez-yous encore ? Moi2 je ne puis pas vous refuser, mon père.
La tasse aux lèvres, sa barbe remplie de gouttelettes scintillantes à la lueur de la chandelle, sa face décomposée qu'une abominable ivresse ressuscite, Job braille ;
— Ah ! tu savais bien, toi, que je devais boire jusqu'à la fin et quel bonheur j'ai trouvé dans la bouteille, toute ma joie, toute ma seule... Ion la lari... ri...
Subitement, le misérable empoigne le litre d'alcool, enfourne le goulot au fond de son palais et meurt extasié, bras levés. Il s'écroule d'un bloc. Son front sonne au plancher. Joseph le porte sous le drap blanc, à côté d'Anna.
Un silence de tombe succède à ce délire. Enfermé dans ce caveau mortuaire, Goulot, sans larmes et raidi contre le foyer éteint, entend dans la nuit des murmures s'éveiller, des voix passer, des pleurs isolés tomber dans la cendre des choses consumées, et la respiraration du vent brame, au seuil dur, un extraordinaire : Huou huou huou !
... Un grand repos.
Les bras croisés et le menton sur la poitrine, Joseph veille ses parents.
Vers le matin, la mèche inclinée clans le suif fondu crépite, fumeronne, meurt.
Une projection de jour, d'abord très pâle et puis plus claire, traverse le trou du volet et, après s'èfre heurtée à l'angle de la table, tombe diagonalement au sol, élargie en ovale de lumière.
Le silence respecte les morts, devenus graves, dignes et comme détendus sous la couverture qui les allonge, les ennoblit et les modèle.
Des heures s'égouttent.
Ayant relevé son front d'une main qui tremble, Goulot considère encore le définitif sommeil et pense que tout est bien qui finit dans la douceur des tombes accueillantes. Pourquoi s'entêter dans les résistances vaines quand tout tout doit mourir qui est né, et Job, en vérité, n'est-il pas trépassé comme il le devait, en pleine croyance de lui-même, extasie au seuil de l'infini?
Malgré lui, dans cette salle creusée par l'ombre, l'attention du jeune homme est attirée par le jet de clarté. Des atomes souples et infiniment légers, en suspension dans l'air, oscillent d'un mouvement qui ne s'arrête jamais. Chaque poussière trépide et piétine vertigineusement, et les grains, les plus petits vibrent alertement autour des plus gros, sans jamais trouver leur équilibre. Leur agitation ne s'arrêtera donc jamais et faut-il que toujours quelque chose remue désespérément dans les corps les plus inertes en apparence ?
Et Goulot, narrasse d'horreur, regarde les cadavres, frissonne et voudrait s'étendre, ne plus voir, ne plus comparer, et penser que les corps des défunts sont de pierre dure et immobile.
On secoue l'huis. Des doigts arrachent la poignée de fer. Il recule les verrous, enlève la clavure de bois qui retient le volet supérieur.
l'homme de peine 2 i 1
Le bedeau Guillerm, dont la petitesse et la largeur atteignent à peine au-dessus de cette barrière, sans mot dire, roule ses gros yeux, et, l'index suspendu, attend la nouvelle. Alors, sur le signe affirmatif du jeune homme, il tire son chapeau et, retourné vers Marie-Josette et deux autres voisines, vêtues préventivement de noir pour le service qu'on attend d'elles, il leur montre la croix de granit, en haut de la place de Roznaro, celle où l'on a coutume d'arrêter les châsses en route pour l'église. Les trois femmes comprennent. Elles se signent, et mains jointes à hauteur de la bouche, paupières baissées, elles murmurent vite des prières de paix.
Un roulier et un valet d'étable souillé de fumier arrivent à grand tapage 'de sabots et de voix. Ils veulent entrer à l'auberge. Guillerm leur signifie l'événement. Ils haussent les épaule- : puis, toujours turbulents, ils redescendent vers le « Bras d'or ».
Les voisines déposent leurs galoches et entrent sur leurs bas. Elles s'agenouillent contre la table, celle même delà dernière orgie de Job, et leurs chapelets traînent clans une mare d'eaude-vie. A défaut du chandelier brisé par Anna, le bedeau enfonce de force une chandelle dans le goulot du flacon d'alcool et l'allume, afin d'éclairer la toilette de ces malheureux.
La buraliste, Marie-Josette, s'approche de Joseph et sa toute petite figure s'efforce à des expressions compatissantes. Elle entraîne le jeune homme à son bureau de tabac et, indécise,
ne sachant qu'essayer pour lui prouver sa sympathie, elle offre des cigares. Goulot allume le meilleur avec une hraise serrée dans une pincette, mais après quelques aspirations, il le laisse fumer au bord du banc sans y toucher, attentif, en apparence, à considérer la zone de cendre envahissant la chair brune du tabac. Des paysans viennent acheter de la chique. D'un hachoir, Josette débite des morceaux qu'elle pèse dans une balance de corne, leur billon jeté, les cultivateurs enfoncent avec le pouce, entre la joue et les dents, leur morceau, et sortent en filant un jet de salive dorée. La marchande estime le temps suffisant pour la toilette mortuaire et s'apprête à ramener Joseph chez ses parents. Un journalier la retient cependant quelques instants à compter les allumettes d'une boîte de cinq centimes. Satisfait de son compte, il remet, avec importance, un sou vert-de-grisé. La boutique fermée et la clé mise en sa poche, Marie-Josette prend le jeune homme et le pousse devant elle. Au passage, devant les chaumières, des ménagères tirent leurs rideaux et causent vivement derrière leurs carrelets.
Un gamin, chevelu jusqu'aux sourcils et ahuri d'attitude, s'obstine aux jambes de Goulot dont il saisit la culotte, mais, entraîné à trop vive allure, il lâche prise avec des cris effroyables, les lèvres remontées jusqu'aux oreilles.
— Eh bien, quoi ? lui demande doucement Goulot.
Aussitôt, le gamin ferme la bouche et regarde
gravement le boiteux, dont il» essaie d'imiter l'allure.
En haut de la place, devant l'atelier du maréchal-ferrant, l'ouvrier, occupé de maintenir sur son tablier de cuir le sabot d'une jument, salue de la tête Goulot, et son patron, le forgeron, s'arrête de recourber un clou sur la corne, puis il avertit le jeune homme qu'il s'appelle Dréano, son ancien camarade de l'école des frères.
Joseph serre vaguement la main qu'on lui tend. Dréano ? non, il ne se souvient de rien.
Colette, Eugénie et le bedeau organisent la chapelle des morts suivant la règle du pays.
L'imprévu de ce double décès les oblige à pousser un second banc près du lit-clos, et après avoir couvert d'un drap blanc ces meubles, ils sortent du matelas et déposent sur ces coffres les défunts revêtus de leurs habits de fête à galons de velours.
Des torchons aux cassures brutales, épingles et tendus, forment catafalque, et Guillerm fixe, le long de cette muraille de linge, des fleurs artificielles rapportées de la sacristie. Colette tâche de fermer les doigts des cadavres sur deux croix d'argent. Invinciblement, le poing d'Anna,
découvert sous la large manche bretonne, remonte vers ses grosses lèvres. L'expresion heureuse de Job frappe les assistants ; ses iris rient sous les paupières disjointes.
Le même drap noir, à large croix blanche, recouvre ce ménage au moins uni dans le trépas. Des pieds aux têtes relevées d'un traversin, l'étoffe dessine une courbe impressionnante.
Le bon Guillerm offre un cierge de décès à torsade noire formée de cire teintée et enroulée en spirale autour du fuseau blanc. L'impossibilité de maintenir cette flamme à hauteur raisonnable, sans risquer de brûler les draps, l'oblige à déposer le haut chandelier d'église dans l'âtre profond, où sa lumière velouté la suie.
Un bol ébréché contient le buis trempé d'eau bénite.
Méditativement, Joseph asperge ses parents et s'assied à l'angle du foyer, les mains nouées aux genoux. En étendant la main, il pourrait saisir une mèche de cheveux de Job, rebroussée par-dessus le traversin.
A une longueur de bras des morts, une grosse marmite en terre vernie chantonne au seuil des braises. Enfouie dans la cendre brûlante, elle contient la soupe des veilleurs. C'est l'usage de manger d'heure en heure, afin de raccourcir la veillée mortuaire. Par déférence, Eugénie a dressé la table clans l'ancienne chambrette de Joseph. Ainsi, les gens pourront rire un peu sans offenser les morts.
Au cours de l'après-midi, M. Beauvisage, le
L HOMME DE PEINE 'Z I û
curé, emplit de sa- largeur et de son épaisseur la salle d'auberge déjà encombrée de curieux.
Il tient à rassurer la famille sur les intentions de Dieu à l'égard de ces pécheurs récemment purifiés par l'absolution. Il le déclare bien fort à Joseph, en lui tapant sur l'épaule, la veille de l'Ascension, il avait confessé Job et Anna. D'ailleurs, ce n'est pas un péché mortel de boire un peu.
Il laisse l'assistance édifiée et prête à rendre hommage aux qualités solides des défunts. Les voisines accompagnent jusqu'au bas des marches M. Beauvisage. Remplies de gratitude, elles considèrent ce brave homme, qui s'arrête aux seuils des chaumières et sourit à la misère et à la douleur comme choses de peu de conséquence, en comparaison de la vie éternelle.
Le prêtre disparaît en dodelinant de droite et de gauche une tête qui paraît un melon rouge posé sur une soutane noire.
— Si nous mangions, propose Colette, nos trépassés n'ont besoin de rien, pas vrai ?
Et elle épingle un mouchoir à sa jupe, afin de ne point la tacher.
Dréano, le forgeron, décide son camarade Joseph à prendre un peu de sommeil chez lui.
Il ne saurait dormir parmi les allées et venues des femmes du bourg empressées autour des défunts. Docile, Goulot se laisse coucher par cet ancien compagnon dont il n'a plus souvenance et qui s'obstine à le servir amicalement.
Puis le maréchal-ferrant rejoint les veilleurs au moment où la buraliste, trop petite, essaie d'atteindre aux tableaux représentant la communion, la confirmation et le mariage de Job et d'Anna.
Ces lithographies sont exposées au-dessus des pots et des pichets. La haute taille de Dréano lui permet de décrocher ces souvenirs de pieuses étapes. Sur les indications de Josette, il les place par ordre de date, contre le catafalque des torchons ; le baptême et la confirmation, à la tête d'Anna, et le mariage, qui représente un monsieur à chapeau de soie et une jeune fille en robe blanche, aux pieds des époux.
Le chapelet récité deux fois très vite, Eugénie découvre la soupière et l'emporte. On la suit au cellier. Guillerm, en redingote noire, prend la garde des morts avec Dréano.
Ils entendent les femmes se réjouir de cette bonne soupe où l'on n'a épargné ni le beurre ni les choux.
Le bruit de cette veillée s'est répandu parmi les chaumières les plus écartées et, dans la nuit, des hommes qui ne connaissaient les époux Goulot que pour les injurier, s'en viennent, attirés par ces lumières et cette odeur de nouriture.
La pièce funèbre les reçoit l'un après l'autre ;
ils s'agenouillent hâtivement et, le De Profundis bourdonné, ils essuient leurs genoux et pensent qu'ils ont mérité, comme c'est l'usage, de boire un peu de cidre chaud mélangé de rhum.
Les plus osés emportent des bouteilles dans le cellier, et l'on voit des commères s'échapper du repas et descendre furtivement les carafes à trois becs emplies de divers alcools.
Chacun boit et prie de son mieux. Les voisins commencent l'éloge des trépassés, mais Dréano ayant déclaré qu'ils ne valaient pas cher, ils l'approuvent d'abondance, les lèvres humides et les yeux un peu déments.
— Oui-dà ! ces aubergistes n'étaient que de tristes ivrognes, sans cœur et sans pitié.
Les plus égarés sentent leur remonter au cerveau des histoires épouvantables, et tandis qu'Eugénie, longue et maigre, répand les fonds de liqueur et vide les derniers flacons, ces veilleurs, avec des gestes solennels et des voix empâtées, disent la vérité.
Au petit jour, l'impatience de Joseph ne peut attendre. Il sort de la forge, sa claudication exagérée par la fatigue, et il tangue jusqu'à l'auberge. Ses yeux jaunes enfoncés sous les arcades sourcilières, ses cheveux de paille comme brisés, affreusement laid, il monte les marches du perron, bute de l'épaule au pilier de granit du seuil, et, tourné vers les cadavres, les voit seuls, déjà larveux au fond de leur auberge saccagée.
2/8 l'homme de pelxe
Il avance parmi les bols cassés et s écroule en pleurant, tandis qu'au cellier on hurle des imprécations contre, ces ivrognes de Job et d'Anna.
Jusqu'alors indifférent au sort de ses parents, Goulot se prend à les aimer parce que leurs corps blancs, plus faibles que des petits enfants, ne peuvent se défendre de ces gens. Il chasse les voisins, stupéfiés de son apparition imprévue. L'un l'autre s'entraidant, et par grappes puantes, ils regagnent leurs logis. Place nette ayant été faite, Joseph renferme sa douleur aux verrous, et, isolé avec ces cadavres au milieu de cette campagne hostile dont il n'a rien à< attendre, comme un pilote désespéré, incertain du port, Goulot, bras étendus devant sa misère, laisse l'auberge silencieuse couler au fil de sa destinée. Une paix monstrueuse, celle qui doit dormir au creux des tombeaux, achève d'anéantir en lui toute velléité de révolte. Séparé de l'espace et du grand ciel par la muraille de sa demeure, il lui semble voguer dans l'éternité avec ces deux dépouilles sans cesse plus affaissées. Invinciblement, il regarde
leur spectacle d'horreur et ne peut penser qu'à ees êtres en dissolution, l'avant-veille encore si remplis d'exubérante vitalité parmi les coups dont ils ensanglantaient leurs membres. Or, le sang rouge de leur vie s'est transmué en eau, et. liquéfiés, Job et Anna tendent à s'étaler en nappe affreuse.
Aux douze coups de l'angélus, il monte au grenier par l'échelle et retire le volet de la Incarne. Le cimetière en fleurs s'illumine dé flammes bleues, roses et jaunes ; mais, dans le coin encore verdi d'herbes, Castroïc le fos- ;ur, descendu à mi-corps dans une fosse, fouit la terre brune. Lentement, l'homme s'enfonce à chaque pelletée qu'il sort d'un effort ahanant ; bientôt sa tête chenue, couleur des lichens d'argent, affleure le niveau du sol. et c'est à croire que lui-même s'enterre gaîment parmi la niée montante des floraisons.
Il remonte enfin du trou et, très grand et voûté, les poings à son manche de louchet, il considère le travail accompli, lorsque le bedeau sort du porche et marche en avant des menuisiers chargés sur leurs épaules de châsses qu'ils font mine de jeter, au passage, dans la fosse de Castroïc. Le fossoyeur répond en riant que la mesure est bonne et lance des boules de terre sur les menuiseries neuves. En courant, les ouvriers évitent ces mottes d'argile et, hors d'atteinte, prennent à tour de bras et serrent contre eux les bières. Ils esquissent un pas de ridée.
Joseph descend leur ouvrir et laisse entrer après eux Marie-Josette et Colette. On met doucement Goulot à la porte. Alors, il pénètre dans la forge de Dréano et tire la chaîne du soufflet sans aucun but d'utilité. L'intense chaleur lui brûle la peau, mais le charbon rougi amuse ses regards. Il demeure là, la sueur au front, distrait par les volées d'étincelles qui se réfléchissent dans ses yeux.
Son camarade l'avertit qu'on l'attend. A l'instant même, la charrette à bœufs de Le Guiviou, ami des défunts, vient à passer. Par décence, on a ôté les rondelles sonores des essieux, dont le bruit tient en éveil les animaux en marche. Les ridelles enlevées, le char forme plateau. Dréano et un autre garçon de la forge prennent sous les aisselles Goulot et le conduisent à l'auberge paternelle.
Des vieillards en manteaux de bure à collet échancré, et des femmes en capot à bavolet cousu aux épaules, sont tassés devant la demeure. Le fossoyeur et des hommes de bonne volonté transportent les châsses, l'une derrière l'autre, sur le char à bœufs. Le voile trop court laisse apercevoir les extrémités des bières de sapin à poignées récemment forgées. Le laboureur Le Guiviou tient à honneur de porter, en tête du défilé, la croix d'argent prêtée par l'église. Il la met gauchement sur le bras, comme un fusil, et ébranle le cortège entier en avançant. Derrière son dos, ses bœufs, conduits par leur bouvier, mettent leurs pieds fourchus
l'un devant l'autre et, prudemment, commencent d'entraîner le char qui craque dans ses ais. Comme lié à cette voiture pesante, le troupeau à toison de bure des villageois suit en marmonnant des prières plaintives. Les amis des défunts et Goulot, encadré des deux forgerons, s'en viennent en queue du cortège.
A la croix de granit, en haut de la place de Roznaro, et suivant une coutume vénérable, on sort du char les deux bières. Elles grincent affreusement, comme si Job et Anna rechignaient à ce déplacement et résistaient au fond des planches. Enfin, on les pose sur l'entablement du calvaire. Une ronde s'organise, et quand les assistants, tète nue et doigts croisés, ont tourné deux fois en saluant la croix, le cortège reforme ses rangs et atteint au seuil de l'église.
En haut du porche, le curé, en surplis et étole, invite impérieusement le cortège à entrer en ordre, et la foule des brebis de laine brune ou noire suit les morts.
Pendant l'office, du plat de la bêche, Jean Castroïc répare cette fosse double qui a croulé sur un côté, et boit au fond du trou à même sa gourde.
La cérémonie terminée, les capots à bavolets et les manteaux à collets découpés s'égaillent par les sentiers blancs où leurs taches de nuit mettent un reste de tristesse ; puis ces endeuillés, rentrés à leurs chaumières, les routes reluisent au soleil et il ne demeure presque plus rien du souvenir de cet enterrement.
Le fossoyeur long et voûté est encore occupé à frapper du talon les mottes de la tombe, car c'est un homme qui aime son métier. Enfin, il remet sa veste et claque ses mains terreuses.
— Eh bien ! mon Joseph, dit sottement Dréano, te voilà seul à présent ?
Brusquement, Goulot quitte cet ancien compagnon d'école dont il ne peut décidément rien se rappeler et qui s'opiniâtre à le suivre.
A l'approche de l'auberge, Joseph retrouve le gui, placé en guise d'enseigne, desséché et brisé. Le volet en demi-cintre de la lucarne qu'il oublia de ramener est fendu. Posées' en oreilles d'âne, longues et étroites, les cheminées fatiguées s'inclinent de plus en plus2 et l'eau intarrissable qui tombe des nuages renouvelés a délavé le chaulage et soulevé le crépi. Un moment, il met les coudes à hauteur de l'étroite ouverture par où, jadis, ses petites mains d'enfance montaient dans
l'ombre, comme des bouches, jusqu'aux pommes enfilées à la baguette.
Il rentre clans la salle. Le plancher sonore vibre sous ses talons. La pièce ne résonnait pas ainsi lorsque les maîtres étaient là. Il y a plus d'air et d'espace, comme après le déménagement d'un mobilier. Quoi donc ? Serait-ce que les habitants sont des meubles et, eux partis, la maison incomplète s'agrandirait-elle de leur absence ?
A ce moment, il revoit Anna, ce gros bahut qui le heurtait sans cesse, et Job, ce tonneau débonnaire.
— Par exemple ! monologue-t-il, on a oublié d'enterrer avec eux leur bâton. Bien plus qu'une croix, il mériterait de figurer au chevet de leur fosse, comme la marque de leur puissance. Qui donc gratte dans le courtil ? Ah ! c'est vous, Marie-Josette ?
— Oui, mon Joseph, je mettais votre ruche en noir, car, n'est-il point vrai, les abeilles de vos parents doivent porter leur deuil ? Dame, c'est l'usage.
-- C'est bien à vous d'avoir pensé à cela, remercie Goulot dans une poignée de main...
Et il se souvient, cependant, que Josette, a bu leur eau-de-vie plus que de raison, la nuit passée, et qu'elle est encore un peu ivre, mais elle pleure tout de bon les défunts.
— Allons ! Allons ! sortez, Josette, dit-il. Et il la maintient doucement, car elle manque
les marches.
— Je veux t'embrasser, mon Joseph, déclaret-elle attendrie, parce que... eh bien !... enfin... c'est ça !
Et lui, se laisse donner un baiser au rhum. Josette partie, il ressasse :
— Voilà ! Eh bien ! oui, voilà !
Et les volets fermés il rit avec une telle force, que ses yeux s'emplissent de larmes.
Vers le soir, de très anciennes femmes appuyées de béquilles, de cannes, et de tous les tuteurs que suggère aux vieillards leur intelgenle résistance, remontent le sentier escarpé qui mène des maisons de la rivière à l'église haut perchée. Ces pauvres vieilles, que ne presse aucun espoir immédiat, avancent à petits glissements sur le sol, espacent leurs pieds comme on pose des pierres lourdes, l'un après l'autre, et leurs doigts en racines brunes, font corps avec leurs béquilles de fagot.
Ce ne sont pas des vieillards, c'est toute la vieillesse surgie des champs et venant porter à l'église, quand décline le soleil, le déclin de leurs adorations. En marche courbée, elles prient sans cesse, ces bonne femmes, dont l'âme
recueillie au fond de leur poitrine clignote comme la lampe du sanctuaire.
C'est toute la vieillesse, dorée de peau par de longs étés, blanchie par des neiges renouvelées, ridée par les tempêtes et les douleurs, lézardée comme les vieilles murailles, qui remonte des masures noires vers le sanctuaire encore ensoleillé. Et Joseph, ramassé dans les ifs, retrouve ces bonnes femmes comme il les avait laissées, vieilles, plus anciennes, antiques, et portant le poids de leurs infirmités avec le fatalisme des plantes qui se fanent lentement. Leurs semelles bruissent sous le porche roman et les vieillards s'enfoncent plaintivement dans la nef sonore. Des toux ébréchées, à l'ombre des piliers, renseignent sur la présence de ces ruines d'humanité, prosternées devant les autels redoutables.
... Sans piété spéciale pour la tombe de ses père et mère, Joseph y voit germer les herbes et se promène, du même pas charmé de son enfance, comme si, réellement, en ce lieu définitif, il avait trouvé une consolation à ses inquiétudes.
Au delà du muret d'enceinte, c'est la vie quotidienne du bourg, ses toits de chaume enfilés bout à bout, comme des jours de peine se suivent ; et plus loin, par la trouée de l'escalier qui descend à Roznaro, le vertigineux pays s'élance par delà les courbes de la terre, incendié de champs verts, jaunes ou rouges, coupé de chemins éblouissants et d'une rivière en mi-
286 l'homme de peixe
roir où se réfléchissent des peupliers d'Espagne empanachés de ramures en argent.
Au carrefour des routes, des hommes ont posé d'hésitantes demeures, et Joseph aperçoit devant les seuils, leurs habitants, étonnés de se trouver là, en ce coin du monde où ils doivent prendre pâture à la force de leurs bras.
Ces journaliers demeurent ainsi prostrés devant l'énigme trop immense du couchant, et quand leurs visages sont teintés par le dernier soleil, ils s'agenouillent dans la grande cathédrale végétale et, pendant les tintements de l'angélus, ils demandent à je ne sais quel Seigneur terrible et immanent :
— Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien !
Des femmes apparaissent enfin à l'ouverture des portes et2 d'une voix forte, avertissent ces travailleurs prosternés devant le Maître qu'ils peuvent manger.
Les toits fument vers le ciel comme les bûchers des premiers sacrifices.
Une paysanne en coiffe raide et châle à franges bleues mène par la main, et trop vite, un gamin marchant de travers et occupé d'un spectacle qui se passerait derrière lui.
Un feutre gris décoré d'une plume de coq teintée de rouge et d'un miroir rond, couvre la tête de cet enfant endimanché d'un habit de paysan à culottes longues.
— Monsieur Goulot î monsieur Goulot, crie la villageoise en entraînant le pauvre gamin, moitié par suspension, moitié par glissades, monsieur Goulot, arrêtez donc !
A cet appel, Joseph retourné se tient prêt à recevoir cette personne venue de loin, s'il en juge par la poussière de son cotillon.
— Vous êtes bien Goulot Joseph ? questionne cette paysanne. Eh bien, voilà ! Je suis la nourrice de votre frère Narcisse, un gars né après votre départ. Et voici qu'hier seulement, j'appris, à Berric, que vos parents étaient trépassés. Dieu leur fasse la paix, mon cher ami, mais moi je ne puis me charger de ce moutard. Voici assez longtemps que je le nourris chez moi.
La surprise du jeune homme l'empêche de répliquer. Cependant, il déclare que Josette et Guillerm ne lui ont pas plus parlé de Narcisse que son père et sa mère avant de mourir. Et c'est surprenant !
— Dame, mon cher garçon, voici sept années passées que je le garde ; il est bien possible qu'ils l'aient tous oublié. Prenez-le, gardez-le... Des hardes, il n'en avait guère, et l'habit qu'il porte lui vient de mon bourgeois. Je vous le donne. Bien le bonsoir.
Joseph considère le bambin, raide en sa veste, longue à lui descendre aux semelles et s'étonne
de cet héritage extraordinaire : un enfant ! Non ! personne ne l'avait avisé de la naissance de ce frère. Si pourtant ! il se souvient que Jacquin le cul-de-jatte l'avait laissé comprendre, lors de sa visite au presbytère de Bourgneuf, voici longtemps !
Prêt à pleurer, Narcisse éclate de rire lorsqu'il aperçoit le visage soucieux de Joseph ; puis il trotte à l'échalier, rencontre deux polissons et une gamine crasseuse, et, instinctivement, se coule sur le ventre, se balance sur la pierre qu'il ne peut franchir et, poussé par ses nouveaux camarades, tombe rudement sur son chapeau de feutre dont il casse l'élastique et le miroir. Alors il brait, ouvre son gilet et attire sa chemise dont il se mouche. Subitement consolé, il introduit un épi de blé dans les narines de la fillette et l'oblige d'éternuer.
Goulot s'étant approché, commande :
— Montre ta figure, Narcisse.
Le gamin lui expose prestement le derrière, mais il rattrape l'enfant, le force à montrer son visage, et il lui dit :
— Ah ! le joli teint roussoté et la belle tignasse. Ouvre tes yeux jaunes. Baisse ton nez roupieux. Certes, tu es un Goulot, mais encore plus laid que moi. Allons, en avant, Narcisse, rentrons à la maison.
— Dis donc, s'enhardit le gamin, pourquoi marches-tu comme les canards de nourrice Anne-Marie, toi ? Tu ne veux pas me dire, eh bien ! je vais faire comme toi.
— Voyons, Narcisse, marche droit, ou sinon ! Ah ! mon bonhomme, je suis ton aîné et ton maître à présent ! En avant, mon vieux gosse, ou gare aux calottes...
Pris de terreur, Narcisse mugit comme un veau et cherche derrière lui un secours qu'il n'aperçoit pas, qui ne viendra pas. Il ignore ce que peut bien être un frère et pourquoi sa mère nourricière l'a livré à ce boiteux redoutable.
Enfin cet enfant s'apaise et marche droit dans sa culotte à pattes d'éléphant.
Le cafetier du <• Bras d'or », François Arduz, un homme flasque dont le ventre déborde la ceinture de laine trop serrée, tape Goulot à l'épaule, cligne de l'œil et, les pouces joints à hauteur de l'estomac, le prie de bien écouter ce qu'il va lui dire.
Il lui explique rondement la dette contractée par son père. Job, insolvable, commandait au « Bras d'or » des chopines d'alcool lorsqu'il en manquait à sa maison, et ce n'est un secret pour personne que lui, François Arduz, un brave et honnête homme, a crédité l'auberge Goulot de huit tonneaux de cidre. Et cela se paie, un jour ou l'autre, ces marchandises-là !
290 l'homme de peexe
Il annonce donc, gentiment, au gars Joseph, son intention de mettre en vente le mobilier des défunts. Quant à lui, afin de ménager aux héritiers une bonne petite somme, il offre de prendre les pichets et les bols. Plus tard, on comptera ensemble, et le fils Goulot sera content, car on ne trouve pas des Arduz à sa fantaisie.
— C'est entendu, approuve lui-même le cafetier en remontant d'un mouvement familier sa bedaine de ses mains pliées.
Ayant encore donné un tour à sa ceinture, ce qui contribue à lui faire un ventre invraisemblablement gros sur ses courtes jambes maigres, il claque des savates prêtes d'échapper à ses pieds et s'éloigne, un rire jovial aux lèvres.
S 'étant retourné, Joseph remarque au bas de la place des voisines attroupées et, parmi cellesci, la grande Eugénie et son dernier né en travers de son sein plat. Il n'est pas jusqu'à Dréano en tablier de cuir encoche qui, à l'abri de la croix de granit, n'espionne sur le visage de son camarade l'effet produit par les déclarations du cafetier. Car chacun connaissait, de la veille, ces propositions clamées par Arduz aux clients de son auberge.
Un pot de noir et un pot de blanc aux mains, Guillerm court repeindre le brancard et la fausse châsse des services de huitaine. Il avertit joyeusement Goulot :
— M. le curé a l'intention d'acheter un objet, et tu sais, la présence de M. Beauvisage a toujours excité les enchères. Bonne affaire pour toi !
l'homme de pel\e 291
Deux frères de la Doctrine chrétienne descendent rapidement la ruelle. Le plus âgé, de haute taille, le plus jeune presque un enfant, tiennent sous l'aisselle des parapluies qui paraissent le prolongement de leurs coudés et leur l'ont des avant-bras redoutables. Leurs lunettes à verres fumés leur couvrent presque la face. Ils avancent, par enjambées mesurées, et au passage de Joseph se tournent d'une pièce vers lui et, leurs souliers rapprochés, le frère Samson questionne rudement :
— Ne seriez-vous pas Joseph Goulot ?
Et sur la réponse affirmative du jeune homme, le frère Julien lance quelques mots à l'oreille du grand Samson qui répond en laissant tomber de sa hauteur dans l'oreille ouverte de son petit compagnon des remarques judicieuses.
S étant concertés, ils demandent à Joseph s'il ne songe point à envoyer Narcisse à l'école Saint-Joseph ? Ils se promettent, quant à eux, de gâter ce bon enfant qu'ils aiment déjà avant de le connaître.
— N'est-ce pas lui qui s'en vient avec la buraliste ? Bonjour, madame Josette. Approche, mon petit ami.
Sa culotte à pont tournée sur la hanche, les boutons de bois arrachés et remplacés par une cheville, le tricot morveux et troué, le petit ami enfonce son index dans son nez et de son autre main gratte terriblement sa tête. Sur les questions moins empressées du frère Samson, il répond énergiquement :
— Koch ! koch ! et se jette aux jupons de Marie-Josette.
Le frère Julien rougit, et, Goulot ennuyé, explique qu'envoyé en nourrice dans le pays breton, il apprit sans doute de son frère de lait cette expression.
— Que signifie donc ? implore le frère Samson.
Du bout de son parapluie, le frère Julien indique une crotte de chien. Là-dessus, ils s'éloignent à grandes enjambées et l'on voit, à la rencontre qu'ils font des habitants, leurs chapeaux s'envoler comme deux corneilles noires et revenir, après un balancement, se poser sur leurs crânes bleus.
— Il faudra bien pourtant que tu te décides pour une école, déclare Josette baissée à la taille de l'enfant et sa figure appuyée contre les joues de Narcisse.
— Koch ! répond-t-il.
— Ah ! mon saligaud adoré, rit la buraliste.
— Hé ! Narcisse, viens-t'en jouer avec nous, appellent des garçons en loques et une fille si déchirée qu'on lui voit les cuisses entre les égratignures de son jupon.
Les polissons s'évadent, et leurs nudités s'envolent parmi les allées du cimetière. A cabrioler, la cheville de bois de la culotte de Narcisse est arrachée, le pont lui tombe aux pieds ; mais, quoique en chemise, il court à travers les tombeaux, haletant et poursuivi de ses compagnons
amusés des claques dont ils gifflent ses fesses fuyantes.
— 11 me semble que vous pourriez bien mettre ma table à l'ombre. Par ce soleil, nous brasillerons, Petitbout ?
— Vous avez raison, monsieur Chopin.
Voyons, Guillerm, le service de sacristie a-t-il épuisé vos bras ? goguenarde le erreur public. Portez donc ces bancs devant M. Chopin. Nous veillerons à ce que les bons clients, seuls, puissent s'asseoir.
— Je serai très sévère, annonce le clerc de notaire préposé à la vente. Dimanche dernier, les badauds gênaient les vrais acheteurs, et c'était dommage !
— Ne vendiez-vous pas le mobilier de Marie Fanio de Pénerf, cette couturière qui ne voulait pas payer le percepteur ?
— Oui, Guillerm. Il paraît qu'elle n'avait pas d'argent pour ses contributions ! Tant pis ! On ne se met pas dans ces cas-là. La loi avant tout !
— Ça, c'est vrai ! approuve Petitbout. Tandis que je criais, elle nous disait des injures. Moi, je l'aurais fait arrêter, si j'avais été le notaire,
parce qu'enfin ce n'est pas notre faute si elle devait à la perception. Maintenant, elle n'a plus de meubles, plus de maison ! Qu'elle se débrouille cette imbécile ! Je ne connais que ça, ponctue Pelitbout, gendarme en reretraite, heureux d'occuper sa grosse voix à crier les ventes et à donner des avis.
— Je me sauve, on sonne la bénédiction ! Et Guillerm le nain, prend sa course, les pans de sa redingote aux talons.
— Et Joseph Goulot ? interroge le clerc de notaire. On ne le verra pas à la vente de son père ?
— Peuh ! depuis l'enterrement, il a suri, ce garcon-là ! On ne le reconnaît point. Il a déclaré que ça ne l'intéressait pas et il est parti se promener avec son frère et Dréano. Encore un pas grand chose de propre, ce boiteux-là !
— Ce serait pourtant naturel d'être assisté de la famille en ces occasions, soupire M. Chopin en essuyant son lorgnon.
... Au bas de la place de Roznaro, la devanture du « Bras d'or » est garnie de buveurs qui viennent tuer là les heures trop longues de l'inactivité dominicale. Des pipettes de terre aux lèvres, des" villageois, bras ennuyés et l'attitude harassée, boivent lentement. .Maître François, au centre de leurs postures, pérore, les mains appuyées sur le débordement de son ventre. Il quitte ses clients et d'une allure qu'il voudrait badine, un torchon tourné au bout du poing et le gilet ouvert sur une chemise de fia-
nelle rouge, il se plante en face de Installation de vente, et ricane :
— Comme c'est moi qui fais vendre, monsieur Chopin, ça ne serait pas convenable que je sois là. Seulement, je vous tiendrai à l'œil, vous savez, grimace-t-il, les paupières plissées. Huit barriques de cidre et un tonneau d'eau-de-vie, ça se paie. Il me faut mon argent. Bien le bonsoir. Petilbout. Il y aura une goutte pour vous si vous donnez le torquet aux acquéreurs ! Ah ! ah .'
— Vous me croyez plus malin que je ne suis, monsieur François Quant à la goutte, elle ne sera pas sans utilité en fin de journée, remercie l'ancien gendarme, accablé d'une pile de linge qu'il dépose dans une caisse. D'un tour de hanche, le cafetier pirouette sur lui-même et s'en va. les doigts passés dans sa ceinture.
Un grand bruit de pieds avertit de la fin des vêpres. On entend encore le cantique nasillard de la confrérie de la Propagation de la foi , lorsque, déjà, les plus pressés des fidèles déboulent du porche, se répandent dans les allées, puis enjambent la pierre. Leurs remous s'ouvrent en éventail à la sortie des portes et dévalent par les sentiers : gars et filles avancent, par bandes, de cette marche balancée des couples enjougués, et leurs souliers cloutés crient au gravier.
Un roulement de tambour les attire, et Petitbout, monté sur une table, braille et les ramasse tous devant les objets disposés en étalage.
— Les gens qui veulent monter leur ménage ; les filles qui ont des aimables ; les gars et leurs galantes, approchez-vous bien près, et nous commençons la vente.
— A combien les deux chaises ? Faites un prix, demande le clerc de notaire en assujettissant son lorgnon d'un geste qui reviendra à chaque lot mis aux enchères.
— Quinze sous, et mieux vaut, hurle le crieur.
La vente est amorcée et la foule, sans cesse plus dense, détaille les meubles à son goût. Paysans avaricieux ou de maigres ressources, ils escomptent l'aubaine inattendue d'une donnée, et soudainement accrochés à l'acquisition d'un ustensile de leur choix, ils se le disputent, sou à sou, en lâchant les surenchères avec méfiance,, presque sans voix et d'un signe des paupières.
L'endiablé Petitbout leur mugit des : Et mieux vaut ! qui les échauffent. Enfin, le dernier adjudicataire, ahuri et plein de sueur comme au sortir d'une lutte à bras le corps, reçoit l'objet acquis.
Le mobilier est dispersé. Ces tables éloquentes où tant' d'ivresses cuvèrent, tant de jurons et de poings sonnèrent ; ces bancs célèbres des ivrognes à cinq lieues à la ronde ; ce dressoir qui contint des flacons remplis à soûler plusieurs années Roznaro avec ses femmes et ses enfants ; cette armoire apportée en cadeau de noce par Anna et brillante encore, après
tant d'horribles scènes ; ces meubles saturés d'orgies, de baisers, d'ordures, s'en iront garnir d'autres intérieurs vicieux, hypocrites ou misérables.
Et cependant, armoire, dressoir et buffet garderont longtemps, au-dedans d'eux, le fort souvenir de l'alcool, et peut-être qu'en le respirant, les paysans se souviendront de la barbe blonde comme l'eau de vie de Job e^t des yeux bleus cernés de rouge d'Anna.
— Au linge, à présent, et dépêchons, annonce Chopin, dont les doigts pressent nerveusement la monture d'acier de son lorgnon.
Des plaisanteries accueillent l'apparition de Petitbout. Il descend du grenier par une échelle et secoue un pantalon de femme en finette rayée.
— La culotte d'Anna. A deux sous, et mieux vaut !
Au milieu des hennissements du public hilare, on l'adjuge à la vieille Guillemette, la broyeuse de lin, qui, de sa vie, n'a point porté de pantalon.
Des statuettes de piété et jusqu'aux lithographies de baptême et de communion sont vendues pour leurs encadrements.
Animé de libations qu'on lui facilite en haut de son échelle, l'ancien gendarme domine cette scène de dévastation. Maintenant, il n'est pas d'ustensiles qu'il ne salue de ses clabauderies, et son éructation tonitruante salit, aux quatre vents du ciel, la mémoire des décédés.
Le soleil quitte enfin ce spectacle, et l'ombre
venue, les uns après les autres^ les acquéreurs emportent voracement leurs achats.
On en voit, chargés de literie, qu'ils tiennent en halle sur la tête. Des filles serrent du linge sous leurs châles. Un char a hanc cahote à bruit de quincaillerie des casseroles et des tuiles à galette.
Les dernières clartés illuminent avant qu'on ne l'enfouisse en cent chaumières différentes, ce mobilier qu'une somme de vie avait réuni en une seule maison, pour en faire le cadre d'une existence d'époux.
Au bord de la rivière qui réfléchit les tendres nuances de l'occident, un enfant cogne, de peuplier en peuplier, une poupée de bois, celle-là même que sculpta l'oncle Quatrebceuf pour son filleul Joseph. La tête de cette marionnette enfin brisée, le bambin la lance au fil de l'eau, arrache encore l'une après l'autre les jambes, les jette sur la berge et piétine le tronc, jusqu'à ce qu'il rentre dans la boue.
— Il vous revient quatre francs cinquante. Voilà le compte. J'ai retenu mes honoraires.
— Merci, monsieur Chopin.
— Je dois vous avertir que le nouveau loca-
taire prendra possession de la maison demain. Vous pouvez rester jusque là. Mais au fait, il ne reste plus de meubles, comment pouvezvous ?...
— J'ai couché Narcisse sur le grabat qu'on nous a laissé...
— Bien ! bien ! Rappelez-vous ! Demain midi, renouvelle le clerc, qui rentre à l'étude en feuilletant d'un air préoccupé un dossier à grands titres moulés.
— Quatre francs cinquante, recompte Joseph. Je ne puis pas donner moins d'un franc à César Guillerm pour ses services, le jour de l'enterrement. Puisque Narcisse dort, allons voir ( )ésar.
... A l'ouest de l'abside, entre deux contrefor! s de l'église, un édicule à quatre baies en plein cintre, séparées de colonnes ioniques, sert de logis au bedeau. Au-dessus de la porte à grosses moulures, une corniche sculptée naïvement représente un convoi funèbre ; le cercueil est posé sur un chariot attelé de bœufs, précédé de prêtres en aubes raides et d'hommes porteurs de croix et de clochettes. Un cortège de parents, confusément traduit en ronde bosse, ^uit le défunt. Cette foule abstruse est déjà envahie de lichens écailleux, d'un jaune d'immortelle.
Au seizième siècle, un recteur agrandit la sacristie de ce petit monument juxtaposé aux arcs-boutants de l'église. Maintenant, on a bouché le couloir de communication et l'habi-
tude a consacré cette demeure au logement du bedeau.
Le choc alternatif d'un métier à toile renseigne Joseph sur l'occupation de Guillerm. Il l'aperçoit d'ailleurs par la haie grillagée ; César verse son corps sur sa bobine de chanvre et, la navette passée, se redresse d'un geste brusque et noue les fils d'un coup de peigne. Sa profession de tisserand aide à vivre le bedeau, car son casuel n'est pas riche en ce village de pauvres gens.
Les paroissiens viennent donc lui demander des draps ou de la toile à chemise. Ils lui apportent le fil au sac, car Guillerm travaille à la pratique. C'est un honnête homme ; il pèse le chanvre et donne toujours plus d'aunes qu'il n'en promet au marchandage. Parfois occupé de tisser un trousseau de noce, il doit s'interrompre pour disposer la châsse de huitaine ou bien enterrer.
A l'entrée de Goulot, il enjambe son banc de métier en s'accrochant des mains au bâti, retombe sur ses pieds protégés de chaussons et, sans permettre au jeune homme de s'expliquer, gémit sur la mauvaise qualité de son peigne. On ne trouve plus de bons roseaux à la rivière. Ce n'est pourtant pas un petit travail de découper au couteau cinq cents dents clans une lame ; et voici, qu'à chaque moment, l'une ou l'autre casse.
— Vois-tu, mon Joseph, termine-l-il, tout cela n'arrivait point aux temps passés. Mais de-
puis la République, Dieu le sait ! il n'y a plus une tige de solide au marais.
Devant le silence et l'attitude de Joseph, il s'écrie :
— Pardonne-moi, mon gars, je me plains devant toi, est-ce possible ?...
Après un temps d'inspection où les yeux en flamme de cierge de Guillerm fouillent le jeune homme accablé :
— Oh ! mais, on m'a changé mon Goulot ! Tu parais prêt à pleurer ? Jadis, tu aurais plaisanté. Ce qu'elle était drôle, pourtant, la vente de les parents... Ça t'ennuie, ce que je te raconte... Bon ! n'en parlons plus... Mais ma parole, tu n'es plus le même depuis ton retour à Roznaro ; il y a en toi quelque chose qui s'en est allé... Tu ne dis rien... soit !... mais j'ai trop enseveli de gens et j'ai trop considéré leurs visages de vie et de mort pour m'y tromper... Oui, oui ! il y a quelque chose de toi qui n'est plus.
Les coudes aux genoux, Goulot, muet, suit les mouvements du bonhomme Guillerm. Ce tisserand tend la toile fabriquée sur le bâtis et recule le tamplon à mâchoire de fer qui maintient l'ouvrage à sa juste largeur. Une liqueur bouillonne et coule d'une marmite sur le feu.
— Ma bouillie de mil et de petit lait de beurre ! Quelle misère !
Guillerm, trapu et nain, s'enfonce dans la cheminée et recule le récipient. Avec un cro-
chet. il retire plusieurs fusées de chanvre mises à bouillir.
— Elles blanchissent, remarque-t-il, cela les abonnit.
Il les replonge dans le liquide et attire une courte pipe en panoplie au mur, la dégorge de la pointe de son couteau et. accroupi contre la cendre, souffle dans le tuyau.
Jusqu'au plafond à poutrelles, des bobines, des cerceaux, des ficelles et du chanvre récemment roui et mis à sécher, encombrent cette salle, partagée de leurs longs filaments qui tombent des étagères ou des planches disposées pour recevoir ces provisions du travail. Des sacs ronds, à œillets de cuivre, sont ficelés avec des lacets de cuir et suspendus côte à côte : ils contiennent des charges de ce fil tourné au rouet par des filles patientes, au fond des maisons, très loin, dans les hameaux pauvres. Lorsqu'on ouvre la porte, les chevelures de lin et de chanvre pendues aux poutres s'échevèlent, s'envolent et vont quelquefois se prendre aux toiles d'araignée tendues dans les coins d'ombre.
L'œil de la pipe s'obstine à demeurer bouché et le bedeau gonfle ses joues, pâles de cette couleur anémique de la domesticité d'église.
L'horloge au clocher tinte de grands coups espacés.
— ■ Adieu. César.
— Au revoir, mon garçon. Mais qu'as-tu ? Je ne t'ai jamais entendu cette voix ?
— Je vais partir.
— C'est donc cela. Quand reviendras-tu à Roznaro, mon gars ?
— Jamais. Qu'y ferais-je ?
— • C'est juste. Et où iras-tu ?
- — Je n'en sais rien.
— Bonté divine ! Et je ne peux rien pour toi. Te retenir, mais à quoi faire ?
— En effet. Personne ici et peut-être ailleurs ne pourra m'occuper. Que voulez-vous, Guillerm, je suis né comme ça.
— C'est vrai, il y en a qui naissent et qui ne devraient pas naître.
— Je ne serai plus seul à présent à ronger mes ongles, Guillerm. J'ai Narcisse avec moi. Ah ! ah ! je suis presque son père, mon cher bedeau !
— A la bonne heure, je t'aime mieux ainsi, Goulot. Cependant, tu m'effraies ... Qu'est-ce que tu me donnes là... Xon ! Je n'accepterai pas ;
— Prenez donc, Guillerm. Je vous dois davantage.
— Enfin, tu insistes. Comme tu voudras. J'achèterai du tabac et je pousserai la fumée en pensant que tu t'éloignes...
— Adieu, encore une fois, mon vieux Guillerm.
Le seuil franchi, et presque au moment de lever la jambe sur 1 echalier, Joseph se retourne vers la petite maison renaissance que solennisent ses colonnes ioniques. Le bedeau nain lui envoie un dernier salut et crie, en montrant
l'espace immense des champs et des bourgs aperçus à la descente des escaliers :
— Hélas ! Il faut suivre son pain partout où il Vous mène.
... Cette marche vers le soleil et la campagne, ce tumultueux pays, ces villages d'argent, ces clochers bleus, ces terres dallées de prés éclatants ; cette rivière sinueuse parmi les peupliers d'or, cette mer enfin et la fusion du ciel illuminé qui descend et de l'océan qui monte, épouvantent Joseph.
Où est-il, le pain, là-dedans, et par quel chemin l'aller rejoindre ?
C'est une grande route qui passe par les deux pôles de la terre et s'entrecroise et tourbillonne. C est une spirale vertigineuse, un ruban sans fin enroulé aux équateurs.
Des bornes kilométriques fragmentent cette route en tranches, inutiles, puisqu'elle n'a ni commencement, ni fin, et que les vagabonds lancés sur ce cercle de la vie n'en doivent trouver l'interruption que dans la mort.
Sur la chaussée livide, la poussière semble formée par les ossements pulvérisés des hommes
tombés en chemin sans atteindre leur but. Des coups de vent soulèvent cette poudre ; elle s'évapore ; ses girations attristent les voyageurs, et on la voit encore déferler en vagues, et s'en aller au loin, toujours plus loin, dans ce besoin d'éternel mouvement qui est au fond de toutes les choses petites ou gigantesques.
Le boiteux et l'enfant cheminent sur ce fleuve stérile, sans grèves reposantes ni oasis.
L'effort des hommes a durci de silex cette surface jadis molle comme des prés, et des conducteurs obstinés ont forcé la route à gravir des rampes, à glisser des pentes, à tourner les montagnes, à s'avancer par tous les climats et par tous les cieux, afin de favoriser le douloureux exode de ceux qui souffrent, là où ils stationnent.
— Grand frère, serons-nous bientôt arrivés*?
— Arrivés, où ça ? ricane Joseph, son tour de bras ramassant l'horizon entier, avec ses collines schisteuses et ses vallées où ruminent des bêtes agenouillées.
— Arriver, où ça ? reprend-il, retourné vers la mer noire et saccadée, dont la pulsation emplit l'atmosphère.
Et il regarde aussi les charrues bougeantes et leurs laboureurs en mal de travail ; les carrioles pressées ; les passants haletant après leur trafic.
— Mais tu ne sais donc pas, pauvre gosse, que nous n'arriverons jamais, jamais ! Penses-tu que des gens comme nous puissent aborder
30G l'homme de peine
quelque part ?... Pour cela, mon cher, il faut être planté de naissance en un endroit riche, où l'on prospère. Tandis que nous autres, nous avons été soufflés dans l'air aussitôt que faits.
Narcisse sait encore pleurer et buter. De lassitude, ses pieds choquent les cailloux et, jeté au sol, ses larmes s'effilent, l'une après l'autre, longues, lamentables, comme des suintements, l'hiver, à la façade d'une maison.
Et il ne se relève pas, il demeure allongé en cette disposition des enfants qui attendent une aide dans leurs chutes. Joseph, cependant, le dépasse, s'éloigne et diminue implacablement.
Les sourcils froncés, Narcisse réfléchit, juge sa situation sans issue, se relève froidement et court, court.
Il quitte les talus, afin de s'épargner l'enjambement des écharpes coupant de place en place les accotements.
Ah ! comme cet enfant souhaiterait l'apparition miraculeuse d'un grand mur qui les arrêterait enfin, dussent-ils s'y briser.
Or, le panorama s'étale plus grandiose, plus illimité, à mesure qu'ils ascensionnent un plateau en pente, d'où une nation entière, semblerait-il, une race avec ses villes, pourrait s'apercevoir. Au cours de l'après-midi, le petit réclame timidement :
— J'ai faim.
— Tiens ! Comme cela se trouve. Vraiment, toi aussi, tu as faim ? Tant mieux, mon vieux gosse, au moins tu sauras ce que c'est.
En avant ! En avant !
Le regard réfléchi de Narcisse se porte de son frère, son maître et sa volonté, à la terre inconsciente, et le visage sénile de cet enfant d'ivrognes marque des pensées graves. Il gratte sa tète trop grosse, essuie d'un revers de sa manche les coulées de ses larmes inscrites dans la crasse de son visage, retrousse ses pantalons longs à faire des queues derrière ses talons, assure son petit chapeau gris dont le miroir est cassé, et marche muettement la main dans la main de Joseph. D'ailleurs, ils ne peuvent plus parler l'un et l'autre. La poussière a d'abord couvert leurs souliers, puis elle est montée le long de leurs jambes jusqu'à leur poitrine, et elle emplit leur gorge de sa fadeur.
Ils passent un pont flanqué en travers d'un ruisseau timoré. Ils boivent si ardemment, qu'ils mordent le liquide et, alourdis, avec comme des roues dentées et ensablées qui grinceraient dans leur estomac, ils s'étendent au milieu des roseaux dont les feuilles en lance forment voûte sur leur sommeil.
Il semble, pendant leur repos, que des chars à bancs roulent et que des chevaux excités du fouet galopent ; mais aucun bon samaritain ne descend jusqu'à eux, et quand Joseph et Narrasse se réveillent, il leur faut encore s'équilibrer, demeurer debout, effort inouï ! et porter leurs corps dans un autre endroit, afin de manger.
— Frère, je t'en prie, arriverons-nous bientôt quelque part, répète Narcisse, qui trompe sa faiblesse en suçant son pouce.
La face maussade, son nez barré de rides et ses cheveux rouges sortis par les trous de sa casquette, Joseph gouaille :
— Regarde-moi ! Je suis haut à côté de toi ? Eh bien ! mon cher, j'ai commencé plus petit que toi et je ne me suis encore jamais arrêté.
... Mais dans l'heure qui suit, d'une voix d'agneau égaré au bois, l'enfant renouvelle :
— J'ai faim ! j'ai faim !
- — Tiens, mange ! riposte Goulot en lui donnent une claque.
Et le gamin rentre ses pleurs en dedans de lui, afin de n'en pas trop dépenser, dans la crainte d'un chagrin qui peut être éternel.
Rompant avec la grand'route, les frères escaladent un chemin dallé de rocs irréguliers. En exhaussement des ornières creusées par des sièc'es de charrois, des touffes d'ajoncs ont arraché de leurs peignes aigus la paille à la rentrée des moissons, et ces chevelures d'or remuent parmi les piquants.
A gauche, une croix taillée dans un schiste
monolithe est fichée au sommet d'un piton de quartz. Ses bras, délicieusement verdis par l'âge, dominent le sentier, et son fût jaillit audessus des forêts de Trédion et d'Elven.
Là-bas, en haut d'une colline, un moulin tourne vite, et ses ailes exlravaguent parmi les nuées prêtes à se résoudre en eau. Entre les déchirures des nuages affolés, des espaces du sol s'éclairent et s'obscurcissent, et des villages soudainement sortis de l'ombre par le hasard du soleil, luisent et s'éteignent, et reparaissent comme des fantômes, et sont encore noyés par les vagues du ciel tourmenté.
Soudain, un cirrus, éventré d'une blessure énorme, crève sur les bois.
Le moulin, comme transi, tourne plus lentement. Des crêpes noirs traînent jusqu'au sol, et laissent tomber à travers la campagne une pluie courante qu'on suit de halliers en guérets.
Mouillés d'averses stridentes, gifflés des rafales, Joseph et Narcisse sont aspirés par l'étendue.
Comme un phare à éclipse, le soleil filtre tout à coup à travers des trous et balaie l'espace de ses îayons. Et parfois, sous l'illumination rapide, des hommes lointains apparaissent, qui jurent, crient et fouettent des troupeaux trottant tète basse sous l'averse filante. Le soleil s'enlise enfin parmi les nuées, et il semble qu'un carnage s'organise à l'occident, car du sang se répand, des tissus aériens sont trempés de rouge, et le vent hurle, crie au meurtre, s'abat
sur le sol et ricoche vers les arbres qu'il tord en meuglant un effroyable : hu hou ! bu hou !
L'un contre l'autre serrés en ce tumulte des éléments heurtés pour produire de l'épouvante, les vagabonds portent en silence leur petit destin. Grêles fœtus devant ce monde rempli de forces illimitées, Joseph et Narcisse poursuivent ce voyage hasardeux qui doit toujours les mener en cet endroit paradisiaque où les hommes sont heureux.
La tempête, venue de l'ouest marin, geint aux chênes noirs, et culbute les montagnes sulfureuses du ciel sur les roches arénacées qui se dissocient et mitraillent l'air de leurs grains. Son souffle ahane aux bois, et les graminées, entrechoquées, se courbent humblement. Comme violentées par de grandes mains, les frondaisons se renversent, luttent , livrent bataille contre larrachement de- leurs feuilles, tandis qu'au fond de l'horizon la mort accourt parmi la barre effrayante des nuées électriques. Et le tonnerre décharge ses foudres sur la muraille céleste toute salie des vapeurs jaillies des gouffres de la terre. Immense dégorgement d'impuretçs ; haine de matière à matière ; guerre aussi nécessaire à la continuation et au rajeunissement «les éléments que l'émonction peut l'être à la vie organique.
Narcisse et Goulot, rejetés hors de leur route cherchent ou ne cherchent plus le bon chemin qui mène aux félicites rêvées.
Eparpillés d'esprit et de corps, repoussés,
jetés bas. glissant aux mares, tournant aux obstacles, ils promènent l'image de la déroute humaine ; leur pensée bat en retraite devant l'énergie incomparable de la nature.
Une lande, tumultueux chaos de rocs infortunés que pas un arbre ne console ; une lande si stérile que les oiseaux l'abandonnent et que les pas s'en détournent ; une lande conquise d'ajoncs barbelés, vainqueurs de ce sol qu'ils ont dévoré, retient les fugitifs dans sa toile épineuse, saignants, affaiblis, désespérés, prêts à coucher leur chair sur ces couteaux ouverts, car il n'y a pas un coin doux pour reposer dans l'espace entier. Des gouttes d'eau, lourdes comme ' des balles, tiraillées du ciel de plomb, les assaillent, les transpercent. Ils grelottent ; ils prient ; il-; demandent quel crime ils ont commis pour être traités de la sorte ? Et tandis que Goulot dresse le poing vers le ciel, Xarcisse récite les prières de sa nourrice, prêt à adorer et criant qu'il voit des diable-. La rafale souffle leurs habits et leurs mains, en avant d'eux : ils semblent les suivre : leurs corps sont devenus légers comme des feuilles sèches, car ils ont faim. Ils roulent au fond d'un vallon et soudainement délivrés, ils respirent.
Cet abri les protège du dépècement atroce où ils sentaient la pluie et l'air siffler au fond de leurs os.
Comme à leur souhait, le ciel noir se déchire par le milieu, et les dernières batteries du tonnerre annoncent à la mer et à la terre que le
soleil ressuscité descend sur les hommes de bonne volonté.
Devant eux, une chaumine, dont la fumée monte épanouie en corolle bleue, s'offre aux voyageurs. El ils avancent la main comme pour cueillir cette fleur d'espoir.
Réconciliés dans la satisfaction, après leur hostilité dans le malheur, Joseph soutient Narcisse et ils abordent ce port paisible.
Construite de pierres qu'on dirait simplement posées les unes sur les. autres, cette chaumière, si basse que la tète dépasserait le bord de son toit, semble s'enfoncer au sol meuble par l'effet de son poids. Des bras maladroits édifièrent ces murs tremblants, résultat d'un grand effort, et qui gardent encore la physionomie et la qualité d'un œuvre inhabile et sublime.
Pauvre maison aux rocs inégaux et comme sensibles : demeure érigée au centre de celte nature indomptée comme un essai d'organisation du chaos, les linteaux de ses fenêtres et de sa porte conservent l'empreinte des doigts patients qui les taillèrent et les mirent en place. Un toit de roseaux, soignés de nouvelles brassées introduites aux affaissements de la couverture,
enlumine de son jaunissement la façade. S'élevant du seuil, un pampre se divise à hauteur de la croisée, et sa frise verte s'étend entre les pignons. Des roses trémièrés dont les fuseaux oscillent, et quelques godésias plantés à des distances égales, mettent l'éphémère beauté de leurs bouquets au service de cette rude construction. Des coquilles d'ormets ourlent la platebande du jardinet. Un muret d'ardoises liées de mortier, forme banquette en avant du logis.
La fumée continue de s épanouir, sans cesse plus diluée d'air, plus pâle, presque invisible, et dans le miraculeux silence de ce vallon séparé du mouvement des choses et des gens, les chemineaux avancent à pas de fidèles dans une église.
La porte est ouverte.
— Y a-t-il quelqu'un? demande Joseph.
On ne leur donne aucune réponse.
— Il n'y a personne ? renouvelle le jeune homme.
Une très petite bonne femme avec un très petit nez dans une face large, la tête couverte d'un mouchoir noué sous le cou et son châle mis de travers sur les épaules, leur crie, en ouvrant ardemment les bras :
■ — Jésus, Marie. Joseph ! Vous arrivez bien, mes amis. Suivez-moi ! Suivez Pascaline, elle a du chagrin. Par ici ! Venez m'aider à retirer Grattou du puits, mon cher Grattou qui s'est noyé, bonté du diable !
ÎT
La vieille traverse vivement l'établè et les conduit à la margelle d'un puits.
■ — Regardez, crie-t-elle !
Penché sur l'eau, le jeune homme ne voit rien, mais Narcisse indique une touffe de poils et jette une pierre. L'épave coule, remonte et développe le ventre blanc d'un chat, s'enfonce à nouveau, reparait et montre le flanc de la hèle et ses pattes projetées en un galop d'épouvante qui ne sut échapper à cette horreur : la mort.
— C'est bon ! Je vais descendre, offre Joseph. Qu'est-ce que vous me donnerez pour cela ?
Narcisse tire son frère par la manche et montre sa bouche et ses yeux rentrés au fond dos orbites, comme pour chercher dans le corps s'il ne reste pas quelque chose à manger.
— Je n'ai pas de sous, mes chers anges.
— Faites nous des crêpes ? ose l'enfant.
Elle approuve convulsivement, arrache le mouchoir de sa tête et, presque pleurante, prie Goulot de retirer.au plus vite Grattou.
La corde nouée à la poulie et autour de sa taille, jambes écartées, semelles posées aux avancées de la maçonnerie, le boiteux al feint le niveau de ce puits sans profondeur, empoigne l'animal par la queue et le sert ainsi à la vieille femme. Elle le reçoit les mains tendues el s'emporte en imprécations contre ce démon qui insulte son cher minet en le présentant sans respect. Pascaline trépigne de colère el par sa résille crevée, ses mèches blanches balaient son
cou où les rides marquent des losanges de peau grainée. Elle fuit et court enfermer son affliction et le cadavre de son chat.
Surpris de cette scène, les frères essaient vainement de soulever le pêne de l'une ou l'autre porte. Leurs voix ébranlent les vitres et se prolongent jusqu'au fond de ce vallon muet.
Un crépitement annonce la reprise du feu sur l'ûtre de la chaumière. S'étant reculé en dehors de l'enceinte du muret, Narcisse annonce une fumée active dont les flocons s'entrepoussent les uns les autres. De joie, il saute dans sa culotte trop large, remontée aux aisselles, et qui lui donne l'apparence d'un enfant ensaché dans une poche de toile.
La traverse de bois est retirée et l'huis ouvert. Pascaline calmée et comme sans mémoire de sa brusquerie, annonce posément la cuisson des galettes.
La tuile placée sur le trépied, elle brasse la bouillie de sarrasin de sa louche de bois et élève des cuillerées de pâte qu'elle laisse filer à l'écuelle. Toute petite dans la cheminée formée de tout le côté de la muraille, surmontée d'une hotte, Pascaline souffle le feu et remet des poignées de lande au brasier : d'un tour de poignet elle graisse la galettoire d'un chiffon beurré et épand en nappe le liquide qu'elle égalise cfune raclette de bois. D'abord laiteuse, la galette devient d'or rouge. Prestement, Pascaline l'enlève, la retourne et la dépose sur un torchon blanc.
L'attention des convives n'a d'égale que la dextérité de la vieille au petit nez. Leurs yeux devenus aussi gros que des couvercles de soupières, ils supputent ce que le plat contient de bouillie et la quantité de crêpes dont ils pourront se nourrir.
La dernière galette s'envole comme un oiseau doré. Cependant, Pascaline promène son racloir et continue d'ébaucher au-dessus de la tuile le geste d'étendre et de cuire. Brusquement, elle piétine, puis, les bras tombés et les paupières closes, elle les invite à se servir à leur fantaisie. Ayant dit, elle marmonne des mots obscurs et sort en tournant ses doigts en l'air.
Narcisse roule les crêpes en saucisse, met un bout dans ses dents et pousse des mains. Joseph aide sa digestion de larges bols d'eau.
Leur estomac apaisé, et sans souci de leur hôtesse, ils dorment accotés au foyer, la face encore tournée vers le torchon presque vide.
— Hein ! Qu'est-ce que vous dites, le bon Dieu ? Parlez plus haut, Seigneur, votre servante ne vous entend pas. Vierge Marie, attendez un peu ! Votre fils me cause. Fais silence,
Corentin, Jésus prononce. Voyons, les anges, cessez ! On ne s'entend plus.
Et, tournée vers un lit transformé en chapelle au moyen d'une estrade et de boites, Pascaline dispose ses statuettes de plâtre, Dieu le père au centre ; Jésus rouge et Marie bleue à ses côtés : et plus bas, des saints d'inégales dimensions, dont quelques-uns vêtus de toges de sa confection. Du papier indigo, semé d'étoiles, et du carton froissé, donnent à cette chapelle improvisée l'apparence d'une grotte de Lourdes. Des petits bougeoirs de plomb, garnis avec les menus cierges de pèlerinage qu'on rapporte de Saint-Anne d'Auray après les avoir trempés dans la piscine, éclairent les saints.
— Voyons, mes enfants, la prière... et vite. Un godet contient une veilleuse -dont la flamme
entretenue d'huile ne s'éteinl jamais.
Prosternée et sa tète vacillant d'une épaule à l'autre, Pascaline gémit :
— Mes anges, récitons un De Prolundis pour Grattou, mon cher Grattou.
A la base d'un crucifix portant, clouée, l'image cadavérique de Jésus, la dépouille du chat gît en la disposition horrible où l'a trouvé la mort.
Son pelage encore lustré d'eau, ses oreilles tombées, Grattou infiniment humble, Grattou holocauste, entend-t-il pleurer sa maîtresse et voit-il ce paradis penché sur son trépas ?
Les ronflements de Joseph et de Narcisse ne troublent pas l'officiante. Elle revêt saint Isidore d'une chasuble noire coupée à sa taille, et les
chandelles allumées autour du chat rigide, elle psalmodie :
— Ecoutez la voix de Grattou, Seigneur ! Que vos oreilles soient attentives à sa prière. ■Prosterné devant votre trône, il vous demande detre reçu en votre amour. Pardonnez-lui, mon Dieu, le mal qu'il a fait. Il se repent ; il déteste ses fautes. Il vous aime ! Il espère en vos promesses. Il vous adore et vous accepte en esprit de pénitence. Heureux saint Joseph, obtenez-lui grâce. /\nges du ciel, ne l'abandonnez pas. Il vient vers vous.
... Redressée et son visage sirué de larmes rapides, Pascaline caresse le chat si froid à son amitié passionnée, et d'un organe plus faible, comme d'une voix de souvenance, elle continue :
— Père de clémence, Grattou vous avoue ses fautes et vous en demande pardon. Laissez-vous toucher par ses gémissements. Hier, il courait plein de joie ; il se pelotonnait au bord de la cendre tiède ; il me sautait au giron et ronronnait. Il me léchait les mains, il cambrait ses reins, il frôlait mes jambes. Hélas ! Seigneur, vous l'avez rappelé près de vous. Je vous recommande mon cher Grattou. Je le remets entre vos mains afin qu'après avoir payé de sa mort la dette commune, il retourne au limon de la terre.
... Pascaline promène des yeux fanatiques sur ses poupées pieuses, puis, brusquement, elle saisit Dieu le Père, le soulève, l'amène devant le chat crevé, le penche sur le cadavre et lui crie :
— Regarde ce que tu as laissé faire. Ah ! misérable ! rage-t-elle en l'étranglant.
— Mais sa crise passée, elle pleure. A pleine bouche, elle baise Grattera insensible ; elle le serre, le dorlote, l'adule, l'adore.
Son délire sort les frères de leur torpeur. Epouvantés, ils se contraignent de ne point hurler et, les épaules serrées, réduits à l'angle obscur de la salle, ils la voient maintenant brandir le mort blanc comme un trophée. Ses pattes effleurent la peau de Narcisse qui jette un cri, tandis que Joseph éloigne du poing la vieille femme.
Hurlante et désolée, Pascaline emplit de sa misère le vallon, dont les échos redisent ses anathèmes avec ses sanglots.
— Sauvons-nous, grand frère, implore Narcisse recoquillé de terreur.
— Emportons au moins les crêpes, propose Joseph.
Plus forte que leur frayeur, leur gourmandise s'abat sur le torchon et découvre les dernières galettes d'or.
fis en garnissent leur bissac lorsque leur hôtesse reparait, presque enjouée.
Et devant la surprise des frères, elle ouvre des bras extasiés et crie :
— Salut, mes aimables ! Oui-dà ! J'ai couché des galants chez moi. Ils étaient deux pour loi seule, ma Pascaline : un grand bien beau, mais le plus petit mignon. Il y a longtemps, longtemps crue je n'avais vu des amants...
longtemps. Ne sortez pas ainsi ! N'aie pas peur, mon mignon. Je caresserai bien tes cheveux rouges. Pourquoi te reculer, le grand ?
— Nous vous remercions bien, madame !
Nous avons mangé, comme vous le voyez, et ce malin, nous nous sentons dispos pour continuer notre route.
— Chut ! Tais-toi ! Va-t'en ! C'est cela, partez ! Chut ! Arrêtez ! On parle à l'église.
Pascaline écarte les rideaux du lit et découvre la chapelle des saints.
— Non, ils ne disaient rien. Ils n'osent plus me résister depuis le jour où je les ai frappés comme ils le méritaient.
La vieille au petit nez sort un couteau de son Justin, le brandit en signe d'avertissement et referme l'autel.
La crainte de Narcisse le jette dans l'écurie attenante au pignon. Sa course sur la litière, dans l'ombre, réveille une bête pâle qui lui passe entre les cuisses. Il braille; tombe, pense le diable chez cette sorcière et saute par la fenêtre, afin d'échapper aux enchantements dont sa nourrice berça ses premiers ans.
Lorsqu'elle voit son porc sorti de l'étable, Pascaline court après, lui passe un lien et l'emmène paître.
Rassuré par les plaisanteries et les bourrades de Goulot qui le secoue et achève le désordre de ses vêtements, Narcisse remonte son pantalon, qu'il attache de ficelles à son ccu. Il recoiffe son petit feutre gris dont il ne peut
retrouver la plume de coq et, navré, reprend sa place au côté de Joseph.
A la lisière d'un pâtis, ils rencontrent leur hôtesse en amicale causerie avec son cochonnet.
— Mange, mon petit gars, mange.
L'animal tourne vers sa maîtresse son groin,
et sans appétit, flaire sa nourriture.
— Es-tu malade, mon gars ? lui demandet-elle.
A l'approche des jeunes gens, le pourceau pirouette, vrille sa queue en cor de chasse et fouit la boue du ruisseau.
Les frères Goulot adressent leurs adieux à Pascaline, mais elle ne leur répond point, préoccupée d'écouter des voix qu'elle seule saurait entendre.
Tristement, ils s'éloignent de cette oasis qu'habite la démence.
Au fond du doux vallon, la petite tète de la vieille femme renferme des orages aussi terribles que les tempêtes du ciel.
Jadis, Pascaline économisa trente ans de ses gages, et construisit cette chaumine à son repos.
Puis elle alluma son premier feu et, de joie... devint folle !
Remontés au faîte du coteau, au seuil de la grande terre convulsée qui s'étend vers l'inconnu, Joseph et Narcisse regardent encore, détachée sur la verte espérance d'un pâtis, la chaumière dont la fumée monte droite, épanouie en corolle bleue.
322 I/HOMMFE DE PEINE
Les lentilles d'eau, menues, agiles, tombent sur les voyageurs, et leur faufilure coud l'étoffe noire du ciel au sol. Fines ! fines ! leurs aiguilles harcèlent la peau et s'introduisent à travers les vêtements, les écorces, les toitures ; leur humidité décourage, affaisse, ramollit les volontés et les objets, trempe les êtres chauds et palpitants, bientôt transis, anéantis, sans résistance contre son emprise.
Mouillées, les feuilles déjà malades s'abandonnent. Mouillés, les grands arbres que verdit l'atmosphère sentent pénétrer sous leur aubier la pourriture. Mouillés, les sillons, laborieusesement édifiés, se diluent en ruisseaux boueux. Mouillés, les laboureurs abandonnent la glèbe, et les jardiniers, en trouvant l'eau visqueuse à chaque pelletée qu'ils soulèvent, rentrent, leurs instruments dégouttelants à l'épaule. Mouillées, les bêles arrêtées dans leur pâture se cherchent et, •pelotonnées, ruminent ces jours lumineux où les essences odorantes transfusaient le soleil dans leurs os.
Les frères Goulot sentent sourdre dans leurs veines de l'eau au lieu de sang. Et cependant,
ils progressent fatalement vers leur avenir, parce qu'ils le doivent, et ni plus ni moins animes de mouvements que des microcosmes qui ne sauraient s'arrêter.
Ses courses précédentes ont instruit Narcisse ; aussi cet enfant, désabusé des mensonges insuffisants par lesquels les parents cachent d'ordinaire à leurs fils la réalité des faits, accomplit-il de son mieux son devoir. Il avance, iJ marche, il court, il grimpe, il descend, sans raisonner l'utilité de cette course pour l'existence et sans réclamer une récompense finale qui le dédommagera de souffrances imméritées. Au désir des circonstances, il transpire donc ou grelotte ; il s'altère ou s'affame, constate qu'il a froid ou chaud, et se déclare satisfait quand, par hasard, il n'a pas lieu de se plaindre. Délibérément, il suit Joseph au départ et le précède aux arrivées, et, d'humeur facile, accepte sans sourciller les résultats de leur bohème.
Joseph admire la faculté de cet enfant d'adapter ses besoins aux circonstances ; de manger lorsqu'il y a du pain, et de dormir sur son estomac, lorsque l'inadvertance de la destinée oublie de les ravitailler.
Sans gaîté, mais sans tristesse, sans révolte mais sans faiblesse, ce nouveau Goulot poursuit gravement un genre de vie auquel le destine se conformation, sa pauvreté, ses besoins et l'inévitable espoir qui, au seuil même du trépas, i';ii! encore souhaiter aux hommes une continualion à leur sort misérable.
Ces frères laissent derrière eux des villages aux maisons rangées sur les routes comme dans l'attente du passage chimérique de la fortune. Ils côtoient des demeures pleines d'envie et des façades résignées. Ils sinucnt à travers des bourgs actifs dont le tapage des marteaux indique la volonté de vaincre l'adversité. Des hameaux rongés de vermine retentissent à leurs pas sonores. Ils abandonnent aussi dans l'isolement du vent des métairies solitairement attachées à la terre.
Et de quelque endroit qu'ils envisagent ces murailles fondées sur la glèbe, elles apparaissent comme des forteresses bâties pour la défense de l'humanité contre le naturel ensevelissement de l'innombrable armée végétale. Ce n'est point afin de semer que les soldats de la terre dardent leurs armes brillantes ; c'est pour contenir dans les limites assignées le débordement des graminées : c'est pour abattre les bois, c'est pour acculer à la mort les espèces envahissantes.
Parmi ces villages assiégés des verdures et ces paysages luisant d'aciers aiguisés, nos voyageurs infatigables s'entraînent l'un l'autre.
Maintenant, Joseph comprend le pourquoi des visages durs, des paroles brèves, et pourquoi on les chasse du geste eux. des intrus, qui demandent à partager ce qu'on a tant eu de peine à sauver. Comme deux passereaux égarés, ils tombent de la nue parmi le blé des autres, et on les éloigne du croassement et du
bec. Alors, ils s'envolent lourdement vers d'autres lieux où la curée, plus aisée, permet la consommation effrayante des germes nécessaires à leurs seules existences.
Deux meulons de paille en forme de donjon, placés devant une ferme, lui donnent l'apparence d'un château-fort du travail.
Un sentier raviné d'ornières, qui tourne à travers des champs de raves, mène à une barrière de bois séparant les bâtiments des potagers.
Profond, confortable, un toit d'ardoise recouvre de son couvercle débordant des murailles qu'on croirait crépies de sel marin.
— Pardi ! jure Goulot, serions-nous dans la commune de Plestin ? En ce cas, je reconnais le Grand-Guerné de maître Jacornas. Allonsnous-en !
Docilement, Narcisse rétrograde un chemin encaissé d'ormes, lorsqu'un char à foin débouche à l'ouverture de cette allée et l'emplit de sa masse légère. Il leur faut reculer devant les chevaux.
Les charretiers ont des gestes passionnés et des commandements inquiets. L'énorme machine tourne à l'entrée des barrières, et la roue s'enfonce si profondément en terre, qu'au claquement du fouet, à l'invocation des voix irritées, le char oscille, prêt à verser.
— Un coup de main, tonnerre de Dieu ! Calez l'autre roue ! Jetez cette pierre ! Toi, petit, aux brides. Attention, de l'ensemble ! Diach ! Hue ! Diach ! Ach ! ach !
Et soulevé à l'appel de cet ordre frémissant, l'équipage déploie la force conjuguée de son attelage ; les naseaux fument, les croupes s'allongent sous l'effort qui tend les bêtes comme des ressorts, et dégagé de l'ornière, le char continue sa marche, parmi les choux et les betteraves.
— Mes remerciements, les gars. Vous prendrez bien un bol de cidre, propose un vieux paysan argileux, à face triangulaire, sans cils, sourcils ni cheveux, et assez semblable à une courge flétrie.
A son attitude, à ses pieds campés en dehors, à sa parole impérative, Joseph reconnaît maître Jacornas et le fermier, sans hésiter, prononce :
— Est-ce Dieu possible ? Goulot homme, et ce gamin-là... oui, ce gamin rouge... encore un autre Goulot ? Remets-toi, mon cher ! Que diable, nous ne nous sommes pas quittés en mauvais termes. Quittes, oh ! oh ! Il m'en souvient, tu te sauvas, mon drôle.
Holà Noiraud ! Tout beau mon chien ! Hé ! hé ! Bas les pattes et les crocs. N'aie crainte à la vue de ce jeune chien, Joseph. Il te rappelle l'autre, celui que lu rossas bellement. Voici en effet le fils de Pataud, mais il ne peut pas savoir, ce dogue, ce que tu fis à son père. Holà ! Noiraud, paix là !
Avec l'autorité de son âge, le métayer saisit au poignet Narcisse.
— Voilà un petit qui mangera bien un morceau. Et loi aussi, Joseph, ton nez rejoint ton
menton. Crois-moi, je ne t'en veux pas de t'avoir battu autrefois. Il y a des maîtres qui t'en garderaient rancune à cause de l'usure de leurs" poings ! Hi ! hi ! Entrez donc mes gars. Sans bouderie, nous allons trinquer.
Perrine ! Perrine ! Une moque de cidre et du dur !
Une femme bornasse, à la peau blonde criblée de poils follets, aux gestes têtus, monte un pichet et flanque les bols brutalement sur la table des serviteurs.
La grande salle, à peine vieillie de quelques rides à ses poutrelles, de quelques gerçures à ses meubles, permet à Joseph de retrouver son impression d'éternité d'une chose qui doit toujours durer.
Armoires dont les sculptures offrent encore leurs bouquets, lits à fuseaux où le sommeil se garde ; huche qui nourrit des siècles d'efforts : sièges modelés aux sinuosités des fondements : antique fauteuil aux accoudoirs polis par les bras ; chaudrons repousses de bosses ; bancs encoches, Goulot les retrouve dans l'atmosphère parfumée de ces pains gris, dont les meules massives rassasient sans s'épuiser jamais, paraîtrait-il !
A midi, comme les douze et solennels coups de l'horloge s'espacent, les journaliers entrent, et leur force retirée de la terre emplit la salle.
Inclinés sur leurs écuelles, ils mangent, comme en adoration, la nourriture sacrée.
— Tope là, affaire conclue, n'est-ce pas, vingt-cinq sous la journée, c'est un prix, mâtin !
— Homme de peine, dites-vous ?
■ — ■ Eh bien ! oui, tu ne sais plus ce que c'est ? Souviens-toi de Pillaouec, qui nous sciait le bois, bûcheronnait à l'occasion, pétrissait le pain, donnait des bras là où nous en avions besoin ; Pillaouec était un homme de peine, je suppose ?
■ — • J'y suis, maître Jacornas, je vous comprends.
■ — Craindrais-tu ton ouvrage ?
— Par exemple ! Fais-je autre chose que de travailler depuis que je suis né ?
— Quant à Narcisse, ne t'embarrasse point de ce gars-là, je le prends pour la conduite des oies.
— Non pas, s'il vous plaît, je veux le mettre à l'école.
— A quoi bon ? il gagnerait son manger de suite.
— Non ! non ! Je me souviens trop, moi, du temps où j'étais pâtour. L'école est encore plus douce.
— Ecoute, Joseph, je ne sais pas ce que tu as, mais quelque chose a passé sur toi qui a
emporté le joyeux Goulot que je connaissais.
Au moins, goguenarde le métayer, n'as-tu pas désappris de boiter ?
L'infirme contient sa douleur, et répond posément :
— Je n'ai rien désappris. Mais voilà, Narcisse, le nouveau Goulot comme vous le nommez, rira pour moi, si vous le voulez bien. C'est de son âge.
— Heu ! se méfie le paysan en caressant son crâne pointu. Heu ! ton jeune frère ne ressemble point à ce que tu fus jadis.
— Tant pis ou tant mieux ! Sans adieu, maître Jacornas.
— X oublie pas, demain matin, quatre heures, la fenaison au pré du Carval.
... Joseph éloigné, Perrine, la première servante, met ses poings sur ses hanches et reproche :
- — Quelle idée avez-vous de reprendre ce mal bâti ?~
— Mêle-toi de ce qui te regarde, la fille.
— Oh ! mais, Jacornas, gronde-t-elle en le toisant, tais-toi ou sinon c'est moi qui m'en vais...
Elle cambre les reins et achève sa phrase d'une menace des yeux.
Le fermier rentre à l'étable en battant l'air de ses bras ; ensuite, la fourche au poing et tandis qu'il déplace la litière, il grommelé :
■ — Coquine ! coquine ! Ah ! misère de misère, je suis vieux... voilà ! vieux ! Saleté d'être
vieux. Sans cela !... Hep ! Pissenlit, debout ! debout ! Feignant, tu dors encore !
Et, du manche de son outil, Jacornas frappe sur les côtes un cheval maigre, aux boulets hydropiques.
Debout, l'animal tremble ; sa tête décharnée, semble dépendue et tombe entre ses genoux. Ses babines retirées des dents sourient macabrement.
— Carne ! rugit le vieillard, tu ne veux donc plus travailler ? Tiens et tiens ! Ach !
Epuisé, Jacornas s'appuie sur sa fourche saignante et, sans respiration, va s'accroupir dans un coin.
Le cheval regarde son maître et son rictus s'exagère de douleur et de surprise.
En bas d'un sentier qui court parmi une lande semée de cailloux comme tombés en pluie du ciel, et pressés au point qu'ils ont lapidé les ajoncs, une allée de châtaigniers, si chenus que leurs hautes branches dressent comme des ossements blancs, conduit à un ravin qu'encaissent deux collines pierreuses.
Les gens du pays nomment « Ravine malheureuse » cette coulée entre les landiers har-
gneux que n'a jamais touché le fer d'une tranche.
Derrière la châtaigneraie, en marge du torrent intermittent qui, l'hiver, crache la boue, une chaumine étage son appentis et sa toiture rapiécée comme un vieil habit. Ce coin de landier, dédaigné des paysans, tenta jadis un pauvre homme dont l'énergie édifia cette demeure. Il enduisit de mortier les rocs du sol et superposa à ces bases inébranlables les pierres qu'il pouvait soulever sur son cœur et placer. Inhabile à équilibrer les ouvertures, il osa seulement deux portes, mais oublia volontairement les fenêtres, dans la crainte d'un écroulement, et couronna son édifice d'herbes qu'il coupait à la serpe et qu'il étendait au soleil afin qu'elles se dorassent. Il en couvrit sa crèche, épargnant un trou vers le pignon, pour les fumées.
Ensuite, il peina un certain temps, mangea son pain noir et mourut.
Une nièce toute percluse, qui avait attendu quarante ans cet héritage, loue à Goulot cette chaumière de la Ravine malheureuse. L'éloignement de ce logis et l'infertilité de son entourage l'obligent à réclamer seulement au jeune homme un fermage de douze francs l'année. Il accepte, emménage deux grabats, une chaise, une table, et reçoit des mains d'un charpentier de Plestinun écriteaude bois peint de ces lettres noires sur fond blanc :
J. GOULOT, Homme de peine.
Utile annonce par laquelle il avertit les métayers du voisinage qu'ils pourront l'employer les jours où les vingt-cinq sous de maître Jacornas viendront à manquer.
Ces dispositions prises, Joseph décide, un matin, de conduire Narcisse à l'instituteur de Plestin.
Un chemin pâle sinue à travers la lande d'un vert éteint sous le ciel gris perle. Là, dans cet air mort, le soleil refroidi paraît un ballon rouge qui monte tristement sur l'automne des fougères rouillées.
Bientôt deux sentes parallèles serpentent parmi les herbes érugineuses. Narcisse quitte la main de Joseph, afin de suivre son sentier à lui. L'horizon, d'un bleu terni, continue de supporter son soleil presque défunt et de la couleur des braises cendrées qui n'éclairent plus et ne chauffent plus.
Pas un homme, pas une bête ne remontent le landier. Aucun autre bruit n'offense la sérénité du sol que le battement des sabots de Joseph et de Narcisse, bruit mat et réglé.
Des prés et des courtils signalent l'approche du bourg. Une femme en cotte brune, qu'égaie une guimpe blanche, chasse devant elle des moutons d'un lilas rosé. Elle tient, sous le bras, le roseau d'une quenouillée de chanvre et indique l'école d'un geste qui entraîne la fusée cfu'on voit osciller au bout de son fil.
Dans la cour, le jeune maître, en habit trop court et une cravate sang de bœuf autour du
cou, joue avec ses élèves. Il rit d'abord de Narcisse, tant sa culotte en accordéon donne de l'importance à cet aspirant écolier ; puis il le prend par l'épaule et le mêle parmi ses compagnons vêtus de toile bise ou de drap de pillot.
Joseph ne reconnaît plus Narcisse au milieu des joueurs mouvementés qui lui font accueil, tant ils sont semblables de cris, d'attitudes et de pauvreté.
— Soyez tranquille, papa Goulot, dit le maître à Joseph, votre petit gueux sera plus heureux que vous.
Et l'instituteur rentre dans son gilet son foulard rouge qui s'envole.
Rasséréné et le front éclairé du soleil, maintenant plus vif clans l'air plus bleu, l'homme de peine va reprendre à la chaumière ses hardes de travail, et regagne à puissantes boiteries la métairie de Jacornas.
Le soir de la Saint-Jean, Guionvach le moustachu, qui revient de l'armée ; Brienoc le sabotier dont les yeux sont enfoncés sous des sourcils en roncier ; Joachim et Sébastien Allanic, deux journaliers suant le cidre et la force ; Jean-Louis le tâcheron, plus large que haut ; le
vieil Abdral, usé, râpé, encoche par le travail d'un demi-siècle ; le grand Martin aux jambes et aux bras si maigres que ses vêtements semblent emmanchés de bâtons ; le père et les fils Bocenno, qu'une crasse indélébile patine comme la suie un chaudron ; Tugdual le berger ; Goulot, d'autres encore, vagues effigies de bêtes de souffrance, presque des bœufs par l'insensibilité de la face et l'obscurité de la pensée, réunis dans la salle du Grand-Guerné, devisent autour du feu qui leur fait des masques d'or rouge.
Leurs nez et leurs pommettes ont des luisants de cuivre. Quand ils lèvent leurs mains à hauteur des flammes, leurs doigts paraissent de vermeil translucide.
Perrine monte sur le banc, pose un pied sur la table-huche et, le jarret tendu, le bras allongé vers la suspension, allume la lampe d'un bâtonnet soufré qu'elle souffle vite, en éternuant avec fracas. Sous la clarté montante de la mèche, les teints hauts en couleur des paysans blanchissent.
Maître Jacornas assemble ses travailleurs devant le cidre versé et choque sa moque à leurs bols. Tous ensemble, d'un geste immense qui soulève de la joie, ils portent des santés retentissantes, et leurs yeux levés vers la lampe sont incendiés d'étincelles. Ils renversent leurs bols sur leurs lèvres, d'un seul mouvement, et laissent retomber simultanément leurs poings. Au choc des faïences, la table sonne ; puis, immo-
biles et debout, leurs physionomies rendues terribles par les trous d'ombre qu'y creuse l'éclairage perpendiculaire, ils attendent la parole du maître.
La voix dure, Jacornas commence :
— C'est ce soir le 24 juin. Dans quinze jours on faucillera le froment. Pas vrai, les hommes ?
— Oui-dà ! accordent-ils dans un cri.
— La récolte n'est pas mauvaise, mais à côté des moissons d'autrefois, m'est avis, les gars, que ce n'est qu'une demi-année.
— Pour sûr ! opinent-ils en chœur.
Et les sourcils de Jacornas remontés sur son front triangulaire, il exprime le regret chronique des vieux paysans :
— La terre se fatigue ; elle ne produit plus.
Il évoque à ses ouvriers les sillons barbelés de sa jeunesse, les écus scintillants à la pointe des céréales, les chars gonflés de gerbes à balayer les nuages et les dix tourelles érigées autour de l'aire qui proclamaient la richesse de Jacornas.
Oui donc, ils le pouvaient jalouser, ses voisins, lorsque ce château du pain futur couronnait le coteau, et que les cultivateurs, du Plestin au Gourio, s'en allaient au long des chemins, les yeux réjouis de son or, les narines gonflées de sa senteur, la langue déliée par avance au goût des crêpes et des tourtes. Oui-dà ! il édifiait des menions plus hauts que les moulins à vent, et les meuniers, lorsqu'ils entrevoyaient l'ouvrage, pâlissaient sous leur peau enfarinée.
Voilà ce que le métayer ressuscite aux regards des journaliers sombrement attentifs. Réunis autour de la table, leurs bras enracinés à leurs troncs musculeux, ils méditent avec des expressions épouvantables et naïves. D'un coup, Jacornas disperse leurs tristesses en les conviant à boire au beau temps, aux hommes robustes dont l'étreinte embrassera les blés, les coupera, les nouera, et ne laissera au sol que le glais hérissé.
Et encore une -fois leur geste soulève les bols comme un fardeau. Puis ils s'essuient les lèvres d'un revers de langue et, graves, s'apprêtent au départ. Mais les doigts tremblants remontés à sa figure striée de rides, Jacornas, d'une voix qui chevrote maintenant annonce qu'en juillet il verra la soixante-dixième moisson et qu'en-' core une fois il fauchera ce que sa main a semé.
— Holà ! notre bourgeois, raille la massive Perrine, un de ses gros pieds posé sur la pierre du foyer, et le bloc de son corps retourné vers l'assistance, holà ! nous annoncez-vous la dernière ?
— Tais-toi, gueuse, gronde Jacornas, dont la tasse échappée des doigts tombe et se brise.
Journaliers, chambrières et pâtours, soudainement inquiets, demeurent courbés en cette posture religieuse qu'accentue le travail des reins et qu'exige le respect des maîtres.
Les meubles, dorés par l'âge et les frotte-
ments, luisent aux flammes, et des reflets dansent sur les panneaux roux.
Cela seul remue devant la prosternation peureuse des valets et des chambrières.
Aux regards épouvantés de Jacornas, l'horloge bat des minutes qui ne reviendront plus et la lueur de la lampe éclaire la couronne de ses cheveux blancs.
D'une cuiller de fer, Perrine, rageuse, gratte un chaudron en haussant les épaules.
Le fermier ne veut pas la voir et reprend d'un ton qu'il voudrait enjoué :
— Quant à toi, Goulot, qu'on n'entend plus, depuis que tu portes barbe au menton, je veux récompenser ton assiduité. Tu choisiras deux brebis parmi celles de la bergerie et je les nourrirai à ton profit. La laine comme la chair t'appartiendront. Est-ce dit ?
— Grand merci, maître, j'accepte de bon cœur. Soyez tranquille, je vous revaudrai cela...
— Avec tes jambes, probablement, raille la Perrine, en menant un horrible tapage de vaisselle parmi l'eau grasse.
— Je ne te demande pas ton avis, rugit le vieux métayer, le poing levé. Il le maintient un instant en l'air, puis il tremble, tremble, et il le laisse retomber, à bout d'effort.
Pour sortir de la salle, les journaliers doivent passer devant Perrine. Ils lui tirent craintivement leurs bonnets et ils laissent les amants, face à face.
Dehors, c'est la nuit du feu, la nuit de Saint- Jean.
Suivant un usage millénaire, des bûchers ont été allumés par des paysans. De colline à colline et par tout le pays, des rougeoiements d'incendie célèbrent l'élément primitif, et les hommes des hameaux, rassemblés devant la vie chaude des flambées, jettent des cris. Ainsi leurs pères nus et désarmés crièrent de joie à l'aube humaine, lorsque les lances fulgurantes du feu s'interposèrent entre eux et les grandes mâchoires des animaux affamés de leur chair.
L'ombre est envahie de flammes conquérantes, qui se ruent vers le ciel noir afin d'éclairer un peu le mystère des origines.
Et Briennoc le sabotier, les Bocenno, Guionvach l'ancien soldat, les Allanic, mouillés de cidre, les autres encore et Goulot, soudainement réjouis par l'annonciation merveilleuse de toutes ces vies flambantes et brûlantes, crient : Le feu ! le feu ! le feu ! et courent vers ces incendies afin d'y réchauffer un peu leurs cœurs.
Le feu ! le feu ! le feu !
Le? brebis paissent un landier ras. Au loin, leurs flocons de neige se déplacent, comme souf-
fiés par le vent, et invariablement les ramènent aux creux des ondulations rocheuses, dans des cirques d'herbe poussée dans la terre plus profonde.
Leur berger Tugdual les veille du sommet d'un dolmen, les pieds balancés contre la table antique. Il modèle en argile, qu'il peint ensuite, des petites statues de la Vierge, pour les nichettes au-dessus des lits-clos. Il ne parle jamais, mais parfois chante des cantiques. Lorsqu'il vend l'une de ces X.-D. de la Tronchaye ou du Roncier, il lève deux doigts, pour marquer le prix, et les sous mis en sa poche, il s'éloigne, escalade le vieux menhir de Cromlach et. de longues heures, jusqu'à la tombée du jour à califourchon sur ce monolithe de cinquante siècles, il module, plaintivement, des cantiques qu'on entend jusqu'au bourg de Plestin. On l'accuse, cependant, d'adorer les fontaines et les pierres. Solennellement, il appelle Dieu : l'Etre suprême, et il marque par sa main posée sur sa bouche qu'il en sait plus long qu'il n'en raconte.
Aussitôt qu'il aperçoit ce pâtour blanchi parmi les brumes, Goulot exprime la volonté du maître et comment il est autorisé à marquer deux brebis. La houlette de Tugdual enveloppe d'un geste fataliste son troupeau et, sans une parole, il laisse Joseph tracer deux croix de minium sur les toisons des bêtes les plus grass< !S.
Ces brebis vont continuer de croître, afin
qu'au jour favorable Joseph en tire le meilleur profit. Inconscientes, elles promènent leurs croix sanglantes parmi la laine de leurs compagnes.
En retournant à son travail, au travers des sillons presque mûrs, Goulot tâte un épis, le décortique, le respire, le goûte, puis se recule, et d'un monticule, embrasse leur lac d'or. Le vent fait houler leurs crêtes qui dardent, projetées vers le soleil, et le jeune homme suppute qu'avant une semaine, il lui faudra égorger ce jaillissement superbe, l'abattre, l'écraser sous son genou et le lier avant de l'envoyer broyer.
Là-bas cependant, à la métairie, le vieux Jacornas marqué, lui aussi, de la croix rouge qui mène on ne sait où le froment et les hommes, met aux pieds boueux de Perrine la gloire de ses soixante-dix récoltes.
Au retour dé l'école, Narcisse regagne la Ravine malheureuse et attend, parmi le lit desséché de l'ancien torrent que l'obscurité, en empêchant les travaux de la terre, lui ramène son frère.
Longtemps avant qu'il l'aperçoive, les chocs inégaux des sabots du boiteux avertissent l'en-
fant. Il pousse un you ! you ! dont la stridulation domine le grincement des sauterelles tapies dans les herbes, et d'un élan, il galope, bras envolés, saute les pierres, le ruisseau et l'argile molle du marais, et court vers Joseph qu'il attend comme son père, sa mère, la seule chose qui l'accroche en ce point déterminé de l'espace. Ce n'est pas qu'il ne craigne maintenant ce frère renfermé dans des spéculations sans issue, ce frère aventureux, dont la douleur passée surnage alors que sa bonne humeur s'en est allée avec les derniers jours de sa jeunesse et la mort de ses parents.
Ils vivent du moins en paix clans la chaumière chaotique, plantée dans la Ravine malheureuse comme la flore naturelle à son paysage inhumain.
Chaque samedi, le besoin d'entretenir leur vie d'aliments force Goulot à parcourir le bourg de Plestin et son marché de huitaine, une petite foire où les fermières échangent contre de l'argent leurs produits. En bas de la mairie, bouclés aux anneaux du mur, un peloton de veaux amenés par des paysans attendent la visite des bouchers forains. Les brutalités de ces marchands culbutent les animaux et les emportent, jambes liées et têtes hideusement trémoussées, au cul de leurs voitures. Ces bêtes nourrissent les bourgeois du pays pendant la semaine. Comme ceux-ci mangent aussi des côtelettes de mouton, Goulot juge ses bêtes grasses à point, les retire du troupeau et les pousse devant lui.
Elles se retournent sur le chemin, vers leurs compagnes, et leurs bêlements sanglotent.
Joseph les prend par la queue, les remet rudement dans l'ordre, . attache chaque mouton par le cou et les traîne au couteau. D'un scion d'aulne, Narcisse, en arrière d'eux, les fustige aux jambes.
— Dis donc, frère, ça leur fait-il mal comme à nous, quand je les fouette, questionne-t-il ?
— Que tu es bête, mon garçon ! Pourquoi pas ?
— Eh bien, je ne veux plus les taper.
— Dis donc, crie Goulot, crois-tu que ça m'empêchera de te donner des claques lorsque tu en auras besoin ?
Docilement, Narcisse recommence de frapper les moutons, et leurs jambes maigres se dérobent aux coups, trottent, et entraînent Joseph d'un bord à l'autre des banquettes.
Le boucher Quatrevaux offre un prix. Goulot refuse.
— A ton aise, fait i'homme à la culotte tachée de sang. Emmène-les. Elles puent le suint. C'est de la viande à donnée de pauvre.
Et Joseph accepte humblement la somme qu'on lui offre.
A coups de bottes, Quatrevaux enfonce les deux moutons parmi les bêtes de son troupeau de mort.
Après la traversée d'une rangée de paludiers, vêtus de toile bise, et venus à Plestin vendre leur sel au petit boisseau, les frères se rendent
à la vieille halle aux grains, dont la charpente chimérique est sculptée, sur ses sablières, de dragons lippus. Sous cette toiture supportée par des colonnes de bois, les laboureurs s'entassent autour de pochées croulantes et leurs paumes plongent, ramènent et laissent s'écouler la graine d'or.
Goulot envoie à la balance publique un sae de cent vingt livres de seigle, le marchande âprementavec des injures, et presque des coups, et met comme condition qu'on lui prêtera un petit tombereau pour l'enlever.
Le vendeur acquiesce et jette à sa propre brouette la pochée. Joseph pousse, et l'essieu mal graissé jette des cris de porc à l'agonie ; il court, et la jante déformée secoue rudement les brancards.
— Hein ! s'écrie-t-il, presque amusé, je n'aurais jamais cru qu'une roue pût boiter ?
Narcisse, égayé, cabriole comme un jeune chien aux^côtés de son frère et, sortis de la bourgade animée de jurons et de blouses gonflées d'air, ils gagnent, par une carrière de schiste, un moulin. Ses ailes blanches arrêtées, il paraît un navire sous ses voiles.
En haut d'un lacet battu des pieds et dont les méandres d'or serpentent à travers les genêts, un cheval à gros ventre et jambes poilues porte encore des pochées qu'un garçon, blanchi des souliers aux cheveux, verse sur son épaule et remonte par l'escalier en colimaçon qui mène à la chambre des meules.
L'escarpement favorise l'aération du moulin, dressé en plein ciel. Narcisse est obligé d'aider son frère à surmonter l'extrême rampe. Enfin, dans un dernier cri de la brouette, Joseph abandonne les brancards, et elle retombe sur ses étais, au pied de la muraille ronde.
Une croix est peinte sur la porte et, un peu plus bas, une main enduite de couleur rouge a laissé son empreinte superstitieuse sur le bois.
Cette double égide garde le seuil de ce sanctuaire du bon grain.
En haut de sa lucarne ébrasée dans l'épaisseur du mur, le meunier guette l'horizon, mais rien n'indique le vent dans le ciel, et les ailes inanimées gisent sur leurs raquettes.
Il descend à l'invitation de ses clients, repèse le sac de seigle et prévient Goulot qu'il retiendra vingt livres de farine pour prix de son travail. Ce marché accepté, il conseille aux frères de pétrir eux-mêmes leurs tourtes de douze livres dans des ruches, qu'ils porteront cuire au four du village, moyennant deux sous.
Un crochet prend la pochée par la corde qui l'attache, et, hâlant sur la poulie, le meunier monte le seigle aux meules.
Les Goulot se séparent de l'artisan qui, réapparu à sa fenêtre, semble taillé dans la pierre blanche. Plusieurs fois, ils se retournent, attirés par cette tour infléchie à sa base et renflée à son étage.
Tout à coup, le guetteur ouvre ses bras croisés, car un souffle vivant enlace le moulin et se
jette à ses toiles. Les grandes ailes respirent, entraînent l'essieu craquant, les meules virent et ronronnent ; le blé crie, les vans blutent.
Au-dessus d'une colline qu'ouvre une carrière de pierres rouges, cette forme blanche et rythmique prépare du pain, tandis qu'à sa base une mine éclate et crache des rocs en sang qui s'éboulent au fond du ravin vert.
— Dis, grand frère, goûterons-nous bientôt de notre farine ?
— C'est certain.
: — Celle que tu as achetée avec l'argent des moutons ?
— Oui.
... Ils atteignent la barrière en bordure de l'allée des ormeaux et se séparent. Joseph traîne maintenant derrière lui la brouette boiteuse.
Ses livres dans une boîte, Narcisse gagne l'école. Soudain, il revient en arrière et appelle :
— Grand frère !
— Oh ! Qu'est-ce que tu veux ?
L'écolier essoufflé court encore et demande :
— Et nos brebis, les a-t-on mangées à cette heure ?
— Le sais-je, moi, riposte durement Goulot, et il remonte vers cette métairie où le fermier est si vieux.
Une journée heureuse s'annonce au soleil limpiclement épanoui à l'orient. La chanson ardente des éphémères s'exaspère à l'ombre des châtaigniers.
Une moiteur trouble flotte déjà au-dessus des guérets, et l'argile surchauffée blanchit.
Au bourg entr'aperçu par delà les structures bleues des chênes, la flèche du clocher paraît une torchère embrasée où flamboie le coq.
Levés à l'aurore, les journaliers ronflent étalés au pied d'une meule, longs à n'en plus finir, avec leurs bras tendus et leurs jambes à la débandade.
Jacornas, qu'accompagne Perrine, excitée contre ses atermoiements, descend vers les écuries soigneusement fermées. Des bouchons d'herbes, suspendus aux ouvertures, gardent les bestiaux de la chaleur.
A pas lents, son couteau aux mains et une sainte Anne presque achevée, Tugdual suit son maître, dont l'allure chancelle au côté de l'obstinée servante.
■ — Holà ! pâtour, pousse la porte ! Amènenous Pissenlit !
Le berger remet son œuvre en poche et tire violemment l'huis à glissière. Une nappe lumi-
L HOMME DE PEINE d4 /
neuse dore la litière des animaux. Au fond de l'étable, des prunelles phosphorescentes s'allument, luisent et s'éteignent au jeu des paupières.
Tugdual marche vers le cheval, séparé des moutons par une stalle et écroulé sur le fumier.
Il le frappe d'une lanière :
— Hue ! oh ! Pissenlit, crie Jacornas, et, retourné vers la servante, il ajoute : Alors, c'est pour aujourd'hui ?
Les épaules hautes, et, méprisante, Perrine ordonne :
— Ici, Pissenlit, vieille bête ! Frappe, berger, mais frappe donc !
L'animal hennit faiblement et, d'un brusque saut, s'échafaude sur ses jambes.
Les moutons tournent simultanément leurs têtes de son côté, et leurs narines roses se dilatent et se contractent en mesure.
— Huo ! répète Tugdual.
Il amène à lui la longe qui se brise et il essaie de renouer les bouts effilochés de cette corde aussi usée que le cou de Pissenlit.
— Bast, il n'y en a plus besoin, à cette heure ! Berger, sortiras-tu cette rosse ?
Au seuil de l'écurie, le cheval ébloui pleure, et la chaleur provoque des frissons visibles sur sa peau, petites vagues de chair qui, commencées au garrot, meurent à la croupe.
— Quand tu voudras, commande Perrine, et, elle le bourre du poing.
Efonné, il s'ébranle, comiquement emporté
sur ses jambes maigres à genoux ballonnés.
— Ah ! cette vieille bête, rit lui-même Jacornas.
Ils suivent Pissenlit qui essaie de cabrioler avec des grâces chancelantes et ne comprend rien à cette mise en liberté parmi les feuilles tendres qu'il croque, au passage, de ses dents verdies comme les pierres des ruines. Une barrière, renversée par la négligence d'un journalier, permet au cheval de pénétrer au pâtis de réserve, celui-là même qu'on soigne et qu'on irrigue pour la qualité de son regain. Presque éclatant de rire dans un hennissement de bonheur, Pissenlit échappe aux poursuites de ses maîtres et, délicieusement, se roule à l'herbe, ventre au ciel.
— Vas-tu te lever, grand misérable! Tudgual, flanquez-lui donc des coups. Tenez, berger, prenez la masse et ne le ratez pas, ordonne Jacornas.
Qu'est-ce que tu dis, avec tes gestes de fou?... Ça ne te plaît pas? Tu es un berger, dis-tu, et pas un boucher !
— Tas de lâches, intervient Perrine ! Donnezmoi le marteaUj puisque vous tremblez. Ici, Pissenlit ! Ah ! fils de garce ! Veux-tu te relever !
De sa main libre, la servante arrache une poignée de trèfle qu'elle offre au cheval. Relevé d'une pirouette, il flageole comme un ivrogne et frotle ses naseaux pâles contre le bras nu de la fille.
D'un élan, Perrine enlève sa masse de fer au bout du manche flexible et l'assène sur le crâne de sa victime. Le pariétal éclate comme du bois sec. Foudroyé, Pissenlit, debout encore, hennit d'horreur ; mais, quand la fille le touche, il s'écroule sur elle, la renverse et rue terriblement.
Elle hurle et se dégage de cette masse tiède, en rampant.
Une détente allonge le mort. Posé sur les reins, le cou tordu et la langue vomie, ses jambes esquissent un galop silencieux, extraordinairement lugubre.
— Un bon cheval tout de même, depuis vingt ans qu'il hâlait le char à banc. Pas vrai, berger ?
Tudgual approuve de la tête et s'en retourne à ses moutons.
— Hé ! pâtour, tu m'enverras Goulot. Tu le trouveras au drainage du Grand-Val.
... Et tourné vers la servante, maître Jacornas reprend :
— Es-tu contente, la Perrine ?
— Oui ! fait-elle, son regard têtu bravant encore le cadavre, ça fait toujours une saleté de moins à la maison.
Au travail, maintenant, reprend-elle. On ne mangera pas ce soir avant qu'on ait bosselé le champ rouge.
— Mais les journaliers sont dessus.
— Oui-dâ ! des propres à rien. Je m'en vais leur prouver ça, moi.
En haut, de la sente, comme elle lève son mol-
let carré par-dessus la traverse de coudrier, elle crie :
— Fais-le épiauter pendant qu'il est chaud. Guisic, le piloteux, m'a fait promesse de cinq francs pour sa peau.
Un mendiant éclopé, vermoulu, passe le chemin en bordure des terres du Grand-Guerné. Il accourt, aussi vite que le lui permettent ses bâtons, monte le talus, et afin de se rendre agréable à Jacornas, il mime le dernier geste du cheval avec ses bras en loque, ses jambes de chiffon et l'aide de ses cannes. Il penche aussi sa tête rocailleuse et tire la langue.
— C'est encore toi, Pillaouec. Je t'ai défendu de rentrer chez moi. Pourquoi désobéis-tu ?
— Ah! monsieur Jacornas, on n'a pas travaillé quarante ans sur votre ferme sans l'aimer un peu. Voyez-vous, j'ai beau n'être plus votre journalier depuis tantôt douze ans... depuis mes « piqueurs » de jambes, éh bien ! je ne peux pas longer votre pâtis sans y regarder un peu.
— Et tu viens me demander quelque chose ?
— Non pas ! non pas ! proteste mollement le vieillard en changeant de place ; et les paumes appuyées sur ses courts bâtons, il soulève son arrière-train alourdi de maladie.
Après un moment de silence, où la respiration de soufflet crevé de Pillaouec s'apaise, il reprend :
— Il n'y a pas un prë comme celui-là, non, il n'y en a pas dans le canton.
— Tu en sais quelque chose, toi, ricane le fermier.
— Dame oui ! Ne Tarons-nous pas défriché ensemble, car c'était un landier, et ne sommesnous pas dû même âge ?
— Qu'est-ce que tu dis, espèce de pourriture ? Allons, fiche ton camp au Guerné. Tu diras à la chambrière de te donner à boire.
— Bien le merci, monsieur Jacornas. Ah ! je vous demande pardon de ce que je viens de dire. Les maîtres et les valets, ça ne peut pas vieillir de même. Je le reconnais... Ah ! ah ! ah ! Ça se voit assez et de reste ! Hein ! hein !
Et. tandis que Pillaouec plante ses bâtons en avant, haie sur ses jambes et pousse plus loin ses débris, il gouaille :
— Me voilà bientôt en l'état de votre Pissenlit. Ah ! cette farce ! Si Mme Perrine me voit, sûrement, elle va m'assommer comme lui... Hein ! hein ! Seulement, ma peau ne vaut pas cent sous... ahein ! ahein ! sans ça je me vendrais ! Ah ! ah !
Lentement, lentement, l'ancien journalier traîne sa chair mi-morte dans l'allée.
Un homme arrive en boitant vite, que les béquilles du mendiant arrêtent :
— Salut, mon Joseph ! C'est-il que tu ne
reconnais plus Pillaouec. Nous avons été aux données de pain ensemble, au château du Guerno, et auparavant, j'habitais la Ravine malheureuse, quand j'étais à ta place chez M. Jacornas. Te voilà bien fiei\ aujourd'hui, gars Joseph, oui ! oui ! Sauve-toi. Ça ne m'empêchera pas de dire ce que je pense, et ta jambe, mon bonhomme, te prépare une prompte vieillesse. C'est Pillaouec qui te le dit ! Tu traîneras les chemins, toi aussi. Traî...ne...ras... les... che...mins... oh ! il ne m'entend p^us. Je lui crierai cela à la prochaine occasion. Hein ! ahein !
La peau fendue se détache avec un bruit de couture déchirée. Un cheval anatomique, avec ses tendons de nacre, ses nerfs violâtres, ses cartilages et ses muscles presque noirs, voici l'aspect nouveau de Pissenlit. Pendant cette opération, les jambes de ce supplicié gardent leur immobile galop.
Joseph étend au soleil la peau et remarque combien les brancards ont troué les flancs et le collier usé le garrot.
— Jamais Guisic n'en donnera cinq francs, constate le métayer. Maintenant, Goulot, fais-toi aider de -Martin. A vous deux, creusez-moi promptement la fosse de cette viande, là, auprès du noyer. Ça le nourrira, cet arbre.
... Les journaliers creusent la tombe de Pissenlit, et clans les instants où ils prennent respiration, la poitrine redressée, Jacornas monologue :
— Dépêchons ! dépêchons ! Voilà déjà les mouches bleues et les fourmis. Ma parole, si on l'abandonnait, il ne resterait pas longtemps en son entier.
Avec cela qu'à Plestin, j'en connais qui engraisseraient leur potage de ses reins. Qu'estce que je disais ? Voilà la mère Mourio et ses gamins. Je te défends d'entrer, mendiante ! Vas-tu te sauver ?
Et, joignant le geste à son ordre, Jacornas envoie des mottes de terre dans le chemin. Deux enfants sur les bras de la pauvresse, pris de peur, glapissent. Cependant, la Mourio, une femme maigre comme un épouvantail à corbeaux, regarde fixement la chair violacée de Pissenlit.
— Pas de fainéantise, mes gars, pas de fainéantise , gourmande Jacornas. Dépêchons , avant que Perrine ne soit de retour.
— La voilà, murmure-t-il, comme, repris de faiblesse, les mains lui tremblant au bout des bras.
Par foulées, la servante arrive entre deux
sillons de pommes de terre, mais ses gros souliers savent éviter adroitement les plants en fleurs blanches.
— Fini ! crie-t-elle. Fini le champ rouge de bout à bout.
Et n'osant redresser sa coifiure de ses mains grasses de terre jusqu'au poignet, elle peigne son iront de son bras. Perrine, superbe de robustesse et le visage souillé de glaise fondue dans la sueur, braille :
— Comment, cette carcasse n'est pas encore enfouie ? Tiens, Jacornas, si tu m'en croyais, tu ficherais ces feignants dans le trou, et ça serait un fameux débarras. Sans moi, là-bas, ils seraient encore à bosseler le champ rouge. Je ne puis pourtant pas me couper. Heu ! ce borteux ! En a-t-il des membres ! Des manches à serfouette ! Et tu gardes ça comme tu conservais ton cheval, à manger sans rien faire !
Quand on ne travaille pas, faut crever ! Et je te dis, moi, que si j'étais la maîtresse, les choses ne marcheraient pas comme elles vont. Elles ne marchent point, elles boitent, ricane-telle en toisant Goulot.
Holà ! Noiraud ! appelle-t-elle ; et le molosse bondit à sa voix et s'en vient plein d'une fureur apaisée baver à ses pieds.
— Mords ça ! Mords ça ! Noiraud, et elle désigne le cheval sanglant.
Jeté sur le cadavre, le chien de garde aboie, se reprend et repart, mais, arrivé aux
jambes rigides, secrase, et, mufle à terre, donne terriblement de la voix.
— Ah ! il est aussi bête que les autres, crie-t-elle en le frappant du pied.
Noiraud écume.
— C'est peut-être qu'il se souvient ! Il courait sous la voiture, du vivant de Pissenlit, prononce une voix derrière la haie des mûriers.
— Encore toi, la Mourio, s'encolère Perrine. Ah ! cette fois, tu vas voir. Sus là ! Sus, Noiraud ! Iach ! Iach ! Ziss !
Et Joseph entend 1 "épouvantable cri de la femme renversée qui défend ses enfants mordus.
Commencée dans la limpidité d'un orient rose, la journée se plombe vers le soir, et le ciel descend presque à la cime des arbres. Une compression pénible arrache aux cultivateurs des soupirs et l'eau de leur corps ruisselle.
Leur tâche accomplie, les journaliers reprennent, à la salle du Grand-Guerné, leurs vestes et replient les blousons dont ils se protègent aux champs. De cette démarche rompue, où l'individu semble porter sur son dos le bât de sa misère, les valets de Jacornas regagnent les
tanières où ils ont laissé leurs épouses et leurs fils.
A mi-route, ils aperçoivent leur garçaille sortie de la chaumine et que pousse une femme. Et sans qu'une caresse soit échangée entre le père et la mère comme trop accoutumés à leur sort, les enfants suivent en pêle-mêle criard. L'homme, de son pas qui écrase, les entraîne.
La bouillie de blé noir attendait l'homme. Il la mange avec les siens, et ensuite, comme il n'a rien à leur apprendre qu'ils ne sachent, bientôt la nuit les étend dans l'attitude des morts.
Quelquefois, Pillaouec, qui traîne au long des sentiers sa guenille de vie, les salue de son rire semblable à deux pierres choquées l'une contre l'autre.
— Joseph a bu ! il est ivre ! ricane aujourd'hui ce vieux paralytique. Voyez donc le boiteux ! il est ivre !
Occupées à tordre du linge dans le doué (1) de Plestin, les lavandières blousent le triste garçon.
— J'irai te voir à la Ravine malheureuse, crie une vieille édentée.
— Tu seras mon aimable ?
— Ton galant est mal tourné, Yvonne.
— Réponds donc, bel amant ?
— Il ne parle plus jamais, rit la vieille. Ah ! si vous l'aviez connu pâtour. Une calotte lui déliait la langue et il n'était jamais si plaisant que battu !
(1) Doué, pièce d'eau et lavoir.
— Pas possible, la mère ! éclatent les femmes.
— Viens-t'en que je t'embrasse ! crie la plus hardie.
— ■ Non ! non ! il est laid comme une bête. Il ne connaîtra jamais l'amour, termine la vieille.
Sur l'entablement de la fontaine du bourg, Narcisse l'attend sagement. Chaque soir, au sortir de l'école, il vient goûter là et boire l'eau à la vasque. Puis il apprend sa leçon et la balbutie parmi les croassements des corneilles qui regagnent la tour de Kergorio. Lorsqu'il reste seul trop longtemps, il parle en regardant l'occident rouge et se décharge ainsi dans l'air de ses secrets d'enfant solitaire.
— En route ! lui signifie Joseph.
Il court à ses talons. Un éclair s'allume au ciel cendré, puis un second, d'autres encore, brefs, clairs, nets.
Ses cheveux de paille abattus par la sueur, Goulot porte les ongles à son front, puis il bouscule rudement Narcisse. Les frères s'acheminent vers la Ravine malheureuse.
Raccommodé d'un cerceau de fer-blanc, un sabot de l'enfant s'ouvre en deux, et il s'arrête.
— Eh bien ! tu ne sais plus marcher sur tes pieds nus, imbécile, commande Joseph.
Rétréci par les églantiers, le sentier caillouteux retarde Narcisse. Il s'élance, lorsqu'une épine crochue traverse son pied. La crainte de Joseph l'empêche de crier, mais à la vue du
sang qui colore son pouce transpercé, il gémit et veut s'asseoir.
— A la maison I à la maison ! se fâche Goulot. Tu n'as rien. Une piqûre. Avanceras-tu ?
Il le giffle du même geste dont on le frappait jadis, le prend par l'oreille et l'entraîne comme Jacornas, quinze années auparavant, en usa de la sorte à sa rentrée forcée au Grand-Guerné.
— Comme ça, tu me suivras peut-être !
La terreur de Narcisse l'étrangle. Il sautille lamentablement sur le talon, et recherche ce qui peut lui valoir cette brutalité inaccoutumée de Joseph.
Au centre d'un taillis de noisetiers, une clairière s'ouvre que fleurissent, six mois l'an, des asphodèles aux tiges légères. Un peu après commence la descente chaotique de la Ravine malheureuse. Une jeune femme, en coiffe fraîche, accompagnée par trois petites filles, indique à celles-ci les fleurs, et sa voix monotone commande :
■ — Hâtez-vous, mes enfants. Voyez le vilain ciel, il va tonner.
■ — Xon ! non ! Mathurine. laissez-nous cueillir encore un bouquet.
A la vue des frères ennemis, la jeune femme marque sa réprobation d'un geste qui attire ses fillettes derrière ses grandes manches de paix, et il semble, par là, qu'elle les veuille garder à jamais d'une semblable misère. Sans lâcher l'oreille de Narcisse, la colère de Joseph s'exaspère de honte. Il défie l'indignation de cette
paysanne et entraine le petit blessé, lorsque son nom prononcé le retourne furieusement.
— Quoi ? Qu'est-ce qu'on lui veut ?
Son laid visage, où les cheveux jaunes hachés tombent sur ses yeux de souris, et ses lèvres retroussées sous son nez court, effraient les enfants.
Lui, regarde avec insolence cette jeune femme, au menton carré, au front obstiné, aux yeux que bride un éternel sourire. Brusquement, il lâche Narcisse et demande :
— Toi ici, Mathurine ? Comment ça?
— On a renvoyé les sœurs du couvent de Bourgneuf. M. Caille m'a placée au manoir de Plestin, chez M. de Kergorio. Je suis la bonne de ses filles. Elles me font bien enrager, les mignonnes, mais je les aime tant qu'elles me le rendent parfois.
Mais, toi, reprend-elle tristement, quel homme méchant es-tu donc devenu? Oui! oui! on m'a raconté la mort de tes parents et ton arrivée au Guerné avec ton frère. Mais je ne savais pas mon petit Joseph de Boznaro changé à ce point. Dis-moi, pourquoi es-tu devenu mauvais ?
— A quoi ça sert-il d'être bon, crie Joseph ? et il brave la réponse de Mathurine.
Comme elle va riposter, les fillettes apeurées laissent choir leurs bouquets et, collées à la jupe de leur bonne, se plaignent :
- — Il tonne.
Longtemps contenu, l'orage bombarde la val-
lée et ses canons éclatent les uns après les autres. Narcissej ensanglanté, saute à cloche-pied jusqu'au taillis et s'y coule plaintivement. Les fillettes pleurent. Seule2 la coiffe de Mathurine demeure claire et épanouie parmi l'épouvante des cieux culbutés. Elle décide :
— Il n'est aucun abri à deux kilomètres que ces arbres ! Restons dans la main de Dieu !
— Ah ! Dieu ! ricane Goulot, qu'il nous foudroie, s'il le peut?
— Le tonnerre ! Le tonnerre ! gémissent les fillettes pelotonnées comme des agneaux autour de la jupe de leur bonne. Ses éclats ébranlent l'atmosphère où s'affolent des oiseaux circulaires. Des échos renouvellent et multiplient la terreur. Le vent commence de se ruer hors des couloirs des nuages et, comme pris à la gorge, les noisetiers renversés râlent à grands frissons.
— N'ayez crainte, mes enfants, je suis là, les rassure Mathurine, et ses yeux bridés sourient aux éclairs.
— Viens-t'en, Narcisse, ordonne Goulot.
— Non ! Non ! proteste-t-elle, il ne te suivra pas que tu ne m'aies promis d'être bon ?
— Mais à quoi donc sert-il d'être bon ? renouvelle Joseph en la «léfiant.
— D'abord, si lu as de l'ennui, cela te consolera, répond-elle, car il m'est impossible d'être bonne, sans que mon cœur ne s'emplisse de joie.
— Hélas ! riposte-t-il, soudainement adouci,
qu'importe la bonté d'un seul homme1 quand tous les autres se dévorent.
Naïvement étonnée, Mathurine fronce sa loyale figure à chercher des raisons, et elle ajoute :
—Ma foi ! je ne me suis jamais demandé pourquoi j'embrassais Adélaïde, après qu'elle m'eût pincée. Seulement, je sais qu'il m'en vient presque du bonheur. Chaque fois que je suis malheureuse, j'aime, et je suis consolée.
... Une étoffe de soie se déchire au firmament, puis une boîte à mitraille explose à mille coups ; la foudre tombe ; un chêne frappé s'écarte au-dessus du ravin et s'enflamme, gigantesque torche allumée au seuil de la nuit.
— Pitié ! Sainte Vierge ! pleurent les petites filles agenouillées dans les pus de la robe.
— Et celui-là, crie Joseph, pour dominer le fracas, quel crime avait-il commis pour qu'on le brûle vivant?
Mais, angoissée de sollicitude maternelle, Mathurine ne songe qu'à ses fillettes.
— N'allez point sous les noisetiers, mes enfants, il y aurait danger. Je le vois, l'orage n'a point passé sur le Gourio comme je le pensais. Nous n'avons plus qu'à rentrer au château. Suivez-moi, mes chéries.
Les poings écartés du corps et ses cheveux mouillés lui coulant aux joues, Goulot regarde de ses petits yeux rougis le grand arbre, et grince :
— Se venger ! se venger ! Si l'on pouvait au moins se venger ?
— Venez, mes enfants ! Venez ! invite Mathurine qui étend ses larges manches bretonnes sur leurs têtes et les enveloppe. Retournée vers Joseph, elle ajoute :
— Porte sur ton dos Narcisse. Aime-le bien, et tu seras heureux. Je te le promets.
Une pluie atroce, précipitée, une pluie de clous d'eau enfoncés et l'un l'autre chassés par de nouvelles pointes froides, les oblige à la séparation rapide.
Vers le manoir de Kergorio, dont on aperçoit le bois au sommet d'une colline, Mathurine pousse tendrement ses enfants, presque dévêtue de son corsage et de sa robe afin de protéger Adélaïde, Marie et Léonie ; et elle dit encore :
— Au revoir, Joseph. Sois bon. Au. revoir, petit Narcisse.
Mais cet enfant, inerte sous l'ondée, contemple gravement son pouce sanglant que lave l'averse.
Et Goulot, trempé et griffé des cailloux emportés, regarde la déroute du ciel et de la terre. Presque halluciné au souvenir de Pissenlit, de Perrine, de Jacornas, de Pillaouec, de la Mourio et de ses compagnons, il voit tourbillonner, parmi les feuilles arrachées par la force incompréhensible et monstrueuse, des hommes et des hommes qui, livrés en pâture au hasard, misèrent, agonisent ou prospèrent, on ne sait pourquoi, ni pour quelle fin ?
Là-bas, cependant, sur la lande où les ajoncs
trépident parmi la rafale, Mathurine, penché sur les fillettes, les garde de ses bras ouverts qui voudrait les abstraire de la tempête et leur faire une enceinte apaisée et tiède.
En haut du sentier des bruyères, et sur le point d'en descendre les degrés, elle se retourne encore vers lui et. son index levé, elle semble renouveler sa recommandation, puis elle disparait en couvrant de sa bonté étendue ses fillettes diminuées d'effroi.
— A nous deux, maintenant, Narcisse, crie Goulot. Regagnons la maison.
A cet appel, Narcisse détale et sautille sur les talons, ses sabots aux mains.
— Eh bien ! Eh bien ! Où vas-tu, l'apos-« trophe Joseph qui court après lui ? Il le saisit rudement, le charge sur ses épaules, se sauve au galop vers la Ravine malheureuse, éclabousse les mares, heurte les silex, fouaillé du vent et transpercé par les aiguilles d'eau.
Le bonheur épouvanté de Narcisse n'a pas de mots.
Sa chevauchée inattendue l'oblige à des équilibres, pendant lesquels il voit, comme en rêve, l'horizon secoué balancer ses forêts et ses collines ; et sans qu'il sache au juste s'il doit se réjouir ou se lamenter, Narcisse larmoie dans les instants de répit que lui laisse sa cavalcade, et rit presque, lorsque son front s'écorche aux épines des halliers.
Enfin, Joseph le jette sur le grabat de leur chaumière, se rencogne dans le foyer et pro-
3G4 l'homme de peine
nonce mentalement des phrases qu'il accompagne de gestes terribles.
Et lorsque Narcisse ose dire :
— J'ai préparé la gigourdène. Elle est prête à manger, frère ; il le considère subitement d'un œil qu'illumine quelque chose d'inconnu d'eux, et qui n'était jamais entré dans cette maison. Ils soupent, face à face, et il regarde encore son frère de cette façon lumineuse.
La cuiller de bois, emplie de bouillie, s'arrête aux lèvres serrées de Narcisse.
— Mange, mon petit, prononce Joseph avec une voix dont le timbre attendri n'avait jamais retenti entre ces murailles égoïstes.
Et l'enfant pleure affreusement sur la soupe, mais un peu plus tard, il en reprend jusqu'à six fois, et se couche congestionné.
Monté sur le dolmen de Lann-duz, Tugdual peut apercevoir, au-dessous d'un ciel gris, la lande d'un vert broui que violettent les bruyères. En cette atmosphère plombaginée, ses moutons, découragés par la nourriture agressive, déambulent lentement.
En se tournant vers le nord, Tugdual distingue au loin d'autres bergers qui poussent
des troupeaux parmi les peulvans, ces trophées des premiers hommes, posés sur les landiers comme les balises inébranlables du passé ; et, muet contemplateur d'éternité, Tugdual voit, plus au large, trente paroisses annoncées par leurs flèches plantées au centre des maisons claires.
Près des villages, les houles des sapins et des chênes, et les armatures des ormeaux de fer, entourent les étangs du sarrasin en fleur. Et de ci, de là, les routes tracées à la craie sur le tableau brun des guérets strient la campagne et emportent les yeux vers une ligne d'horizon d'un bleu translucide que hérissent de grands arbres soulevés comme des tours. Par derrière encore et en contre-bas du point de vue, c'est la mer, le Morbihan, dont lès phares s'éclipsent et s'ouvrent la nuit, comme des yeux qui, à temps mesurés, jetteraient des regards rayonnants.
Vers le sud, des craquements, des ahans, des chocs attristent le berger qui replie sur lui-même les grandes ailes de sa limousine et songe.
Des êtres, réduits par la distance à la grosseur de fourmis, halètent au-dessus de la pierraille dont ils débarrassent le sol, afin que Jacornas et Perrine puissent charnier. Toutes les forces du Grand-Guerné ont été jetées là : journaliers, laboureurs, bouviers et jusqu'aux deux chambrières, sont occupés à déterrer les cailloux.
Perrine veut qu'on laboure ce désert hargneux, dussent-ils y crever ; et devant la gran-
deur de l'œuvre, Jacornas, ébloui, chancelle à ses manches de charrue.
Depuis des semaines, la volonté véhémente de la servante-maîtresse les tien^ du fermier au pâtour, parmi les coups de temps orageux, les brûlées de soleil ou la pourriture des pluies. Son commandement les galvanise, les courbe sur les outils, les redresse.
Harcelés par son impitoyable énergie, les valets rentrent à mi-corps dans le sol, et semblent s'enterrer afin de le mieux satisfaire.
— Passe-moi une houe, Goulot, commande Perrine.
Et son visage blondi par les poils follets, froncé de résolution, elle soulève la tranche, la tourne en l'air et l'abat terriblement sur la lande qu'elle pénètre.
Trapue et puissante, un sabot mis en avant, elle se renverse et sa traction décolle une masse énorme, que d'un revers d'outil elle écrase. Puis, ses gros seins, encore animés par son essoufflement, elle recommence sauvagement, si vite, qu'elle avance à pas comptés parmi les ajoncs et dépasse les travailleurs, épuisés à maintenir leur ligne de défrichement à hauteur de la sienne. Car ils sont placés en front de bataille, Joseph, le grand Martin, Briennoc, de qui les yeux clairs sont enfoncés sous des sourcils en roncier, Jean-Louis, plus large que haut, Guionvach, le moustachu, qui revient du service ; les frères Allanic, deux outres qui suent le cidre et la force ; le vieil Abdral, usé et opiniâtre
l'homme de pelxe 367
quand même à faire exprimer à son corps le reste de sa vigueur ; les Bocenno, le père noir el consumé, les fils un peu moins noirs et un peu moins consumés ; les chambrières enfin, la rousse et la filasse, toutes deux remarquables par l'épaisseur et la forme de leurs mains en carapaces de crabes. Ces mains ébouillantées par les vaisselles, le soleil et le hâle, se tiennent en posture de bêtes sur leurs doigts en pattes ; et lorsque quelque émotion ou quelque action nécessitent un mouvement de ces mains, douées d'une vie intrinsèque et instinctive, sembleraitiJ, on les voit se déplacer comme des crustacés qui vont, viennent, travaillent, tenaillent, puis reviennent se reposer sur le giron de ces filles.
Tous les travailleurs s'efforcent à garder leur dislance, mais Perrine gagne sur eux, et occupe le sommet d'un cintre dont ils seraient les côtés.
De bonheur, le vieux Jacornas rit seul et tapote ses bœufs. Il attend l'heure de se ruer luimême, le coultre en avant, dans les endroits où les rocs éclaircis permettront un labour.
A Plestin, la flèche soudainement blanchie d'un rais de soleil darde entre les nuages d'encre violette, et l'horloge sonne ses douze coups.
— Midi, crie Jacornas, les paumes rapprochées de la bouche.
Les outils tombent d'eux-mêmes dans la tranchée ; les reins se redressent. Guionvach bat l'air de ses bras, afin d'assouplir son échine endolorie. Les trois Bocenno, comme une bête à
six pattes, se suivent, noirs et voûtés et accroupis auprès de pots de terre qu'un couvercle d'ardoise ferme, ils goûtent leur soupe. Près d'un chêne ouvert jusqu'au cœur, qui forme une sorte de hutte naturelle, Briennoc, agenouillé, souffle un feu de copeaux de hêtre, car Brienoc est sabotier de son métier et utilise les déchets de son travail lorsqu'il se gage chez les fermiers.
A mi-côte de la grée, on voit s'en venir, penchées et boulantes, les femmes des frères Allanic. Elles apportent, en des paniers cerclés de fer-blanc, la nourriture de leurs hommes : un peu de lard, du pain gris et des bouteilles de cidre.
La fille du vieil Abdrall aurait-elle oublié son père ? Non, la voilà qui accourt, mais elle montre ses mains vides, et elle explique que le boulanger, retardé, n'a pas encore cuit. Un instant, Abdral se rapetisse sur lui-même, sans réponse, et devenu une pauvre chose si pitoyable, que Goulot l'avertit :
— Venez ici, le père ! Il y aura moyen pour deux !
Et le vieillard accepte sans remercier une tartine beurrée, se tasse aux racines du chêne, les genoux à hauteur de sa couronne de cheveux jaunes, mange bouchée par bouchée, et rumine longtemps le goût du méteil, les yeux idiots, le nez coulant.
Le groupe des mangeurs s'étage en pyramide de couleurs2 sur l'étendue morne du landier.
Quelques-uns sont habillés de drap bleu, de molleton rouge, de toile bise, mais surtout leurs vêtements rapiécés paraissent un assemblage de feuilles mortes cousues ensemble.
Un peu en avant d'eux, c'est l'argile ensanglantée du défrichement.
Derrière eux, le tronc turriculé du chêne monte, hors de l'étendue plate, vers le ciel d'encre, et sa ruine domine le repos des travailleurs, tournés maintenant sur le ventre, et prêts à dormir comme ils ont coutume de le faire, leur goûter terminé.
C'est un silence profond dans l'air inanimé.
Ils dorment comme les bêtes retirées des brancards.
Au-dessus de leur sommeil, c'est le ciel d'une unanime grisaille.
Sous leurs corps, c'est le landier encore inéveillé à la vie.
Ils gisent comme des pierres tombées en cet endroit de l'espace.
... Un grand paysan, jaune d'habit et de peau, si maigre que ses jambes de pantalon et ses bras de veste paraissent emmanchés de bâtons, remonte le sentier, le menton aux genoux, tant il s'empresse à gravir la pente. Martin revient de chercher son tabac au bourg. A mesure qu'il approche de ses compagnons, il dodeline son nez courbe d'une manière qui annonce des nouvelles. Tout de suite quoique haletant, il réveille les endormis du sabot, et leur annonce :
— Vous ne... savez pas? Pilla... ouec est...
mort ! On vient... de le trouver... dans le fossé du château. La domestique des messieurs de Kergorio... l'a soigné... mais, bast... il a passé...
■ — Oui donc? Mathurine Pedronno? s'écrie Joseph, redressé sur la hanche et le poing au sol.
— Oui, c'est ce nom-là... qu'on a dit, et Martin serre des mains son étroite poitrine et reprend sa respiration.
Intéressés, les journaliers roulent de leurs ventres sur leurs dos et, les yeux encore troubles de sommeil, répètent :
— Mort ! Ah ! il est mort !
— Mon Dieu ! qu'est-ce qui se passe ? interroge le vieil Abdrall qui ne comprend rien.
— Voyons, comment cela est-il arrivé ? réclame Briennoc, le sabotier.
Le grand Martin tire son tabac de sa poche et, tandis qu'il bourre précautionneusement une pipette à tuyau raccourci, il explique :
— Au juste, moi, je n'ai rien vu. Voilà ce que les gens du bourg m'ont raconté.
Depuis la veille, Pillaouec n'avait pas mangé...
« La commune est généreuse pour vous, -bonhomme », avait répondu M. Regrat, l'adjoint, à sa réclamation. Seulement, elle a d'autres pauvres, que diable ! Allez donc demander au château. Bien sûr, ils ne vous refuseront pas ! »
Pillaouec partit gaîment, seulement il était faible et chancelait comme un petit enfant. Il ne
pouvait plus soulever ses genoux, cet homme, et ses pieds raclaient la pierraille. Il culbutait avant d'atteindre la maison de Kergorio. Une fois à bas. il paraît qu'il riait, le sacré bonhomme, et disait :
— Ah bien! comment vas-tu te tirer de là, mon Pillaouec ? Tu as deux jambes, deux béquilles et deux bras, à toi seul, marche donc! Bien sur ! il y a de la viande cuite pour toi, au château. Ecoute un peu? Ça frit! Ça frit!
Et tu manquerais cela ? Lève-toi de suite ! Vas-tu te dépêcher !
Enfin, il s'agonit tellement de sottises, qu'il en remonta sur ses béquilles.
Et pilï et paff. il voltigeait comme un oiseau dans le chemin, et il criait : Ça sent bon de ce côté-là !
Oui, mais il n'avait pas dit son dernier mot.
A bout de force, et comme il passait le pont de Kergorio. il s'abandonna et tomba, tête en bas. sur les roches.
Ça l'assomma ! Il ne disait plus rien.
Il saignait, voilà tout !
La bonne de^ petites fdles du château sortait. Elle aperçut Pillaouec. Elle descendit à lui, le dorlota, mais cela, comme du vent !
Il ne revenait pas à lui. le vieux ?
Celte domestique eut l'idée de lui apporter de l'eau-de-vie.
Dame ! Mon vieux gars en goûta et il parlait, parlait ! Il n'y avait plus moyen de l'arrêter.
Les messieurs de KergoriOj leurs dames et leurs enfants étaient accourus.
— Pauvre ! Ah ! le pauvre homme ! plaignaient-ils. Comment est-il tombé, ce cher vieux? Avait-il bu? On ne sait jamais !
... Et lui, Pillaouec, levait les yeux vers les dames et les messieurs, et criait :
— Merci d'être venus ! Vous êtes du bon monde. Merci, mes braves gens. Bonne santé à tous !
Et il saluait du mieux qu'il pouvait et disait, plus bas, à la domestique :
— Est-ce dommage que je ne puisse plus manger ? Sans doute, on m'aurait donné un morceau de vrai bœuf? Mais ce n'est plus la peine de demander, j'ai un trou derrière la tête et la viande passerait par là.
— Ah ! le pauvre homme, répétaient les dames du château.
— Vous guérirez, vieil ami, affirmaient les messieurs, et vous continuerez à vous bien porter.
— Non, je ne guérirai pas, se fâcha le vieux Pillaouec. Voilà assez de temps que je cours après mon pain. J'ai bien le droit de me périr à cette heure, je pense, sans que ça vous regarde.
— Comme il est insolent, le pauvre vieillard. Vous l'avez trop fait boire, Mathurine. Faites attention qu'il ne vous frappe.
— - Non ! Non ! madame, je vous assure. Il est bien doux.
Pillaouec, cependant, donnait de grands coups de pied, effet bien extraordinaire chez un paralytique.
Il demande qu'on le mette debout, avertissait un des messieurs de Kergorio.
— Ah J maman, comme il remue, riaient les petites filles.
— Rentrez dans vos chambres, grondaient les dames.
Cependant Justinien, le jardinier, aidait Mathurine à le planter sur jambes, et lui remettait ses béquilles aux aisselles. Mais subitement, il flageolait.
— Mon Dieu ! soupirait Justinien, il va nous passer dans les bras. Il a perdu trop de sang, cet homme.
Ils le reposèrent sur le talus.
Etendu, Pillaouec chuchotait de plus en plus faiblement :
— Mon pain ! Mon cidre ! mon... lard... merci... mon bon... monsieur.
Il était mort.
Malhurine pleurait et criait :
— C'est trop affreux !
— Que voulez-vous ? signifiaient les messieurs de Kergorio: nous en sommes tous là, ma chère enfant.
Et attristés, ils donnèrent l'ordre à Justinien et à son frère, de porter le corps à Plestin, et de laver les rochers.
Ayant terminé son récit, le grand Martin allume sa pipette ; et Briennoc prononce :
■ — En voilà toujours un qui a eu sa récompense !
— Ça vaut mieux pour lui, déclarent les chambrières en se signant de leurs mains crustacées.
— C'est-il de la justice, ça? grogne Guionvach.
— Qu'est-ce que tu auras de plus, toi, riposte Joachim Allanic, la main à sa bouteille ; et il boit son troisième litre.
— Je dis qu'il est dur de travailler une vie entière pour finir de la sorte, proteste le jeune homme. Et il ajoute :
— Aussi vrai, que moi seul, j'ai des moustaches parmi vos lèvres rases, aussi vrai de grandes choses s'accompliront bientôt. Des gars plus capables que vous me l'ont dit au régiment : On se révoltera ! Vous verrez !
— Chaque soir, an café de Verdegris, à Laterne, on renversait le gouvernement, dit tristement Goulot. Et ensuite ?
— Ensuite, ensuite, c'étaient des mots, répond Guionvach, et il faut des faits, dussionsnous y mettre les poings.
Voilà assez longtemps que nous sommes les vaincus. On peine ! On souffre sans savoir seulement pourquoi ? Cependant, nous sommes les plus nombreux. Par la révolution, on changera le sort du pauvre monde.
— Il a raison, approuve le vieil Abdrall, qui ne comprend guère la discussion.
— Il est fou plutôt, gronde le père Bocenno ; et ses fils s'esclaffen^ niaisement :
L HOMME DE PEINE d / O
- — Ah ! cet innocent de Guionvach !
— Fou ' Fou ! s'encolère l'ancien soldat ! Peut-être ! Mais vous êtes bêtes, c'est pire ! Ne voyez-vous pas qu'en l'état où nous sommes, il n'y a aucune justice à attendre de ceux qui possèdent. Comment ! la terre est remplie de vos pères morts à bout de leur graisse, et cela ne vous fait rien ? Ah ! lâches ! lâches !
— Parle. Eh bien ! parle, ordonne le grand Martin. Que veux-tu donc que nous fassions ?
Le jeune homme regarde dans la lande immense et vers les trente clochers jaillis des lacs de verdure, et répond : •
— Il suffirait que nous ne voulions plus, que nous n'obéissions plus, que nous croisions seulement les bras quand le maître commanderait : Fais ceci ! Alors de bas en haut tout s'effondrerait. Ensuite, nous nous rendrions heureux.
La voix profonde de Briennoc paraît sourdre de la terre :
— Crois-tu ? Ah ! bien sûr, les bourgeois, je ne suis pas pour les défendre. C'est dur ! Mais nous, mon cher ! Nous sommes des loups ! Et les loups se mangent entre eux.
— Non ! Le peuple est bon ! Le peuple sera bon, quand il sera satisfait, proteste Guionvach.
— Les bourgeois sont satisfaits, et ils ne sont pas bons, dit Joseph.
— Et le peuple, c'est de la graine de bourgeois, termine sombrement Briennoc.
— Ah ! tenez ! tenez ! vous êtes des lâches et des idiots, clame l'ancien caporal.
— Non ! nous sommes malheureux, et ça nous rend stupides, réplique Goulot.
— Voilà la vérité, approuve Briennoc. Avant que j'eusse mangé mon petit bien, j'étais un homme. Maintenant, après chaque soir de travail, je me sens une bête, et je ne puis pas être autre chose qu'une bête, comprenez-vous bien ?
— Oui, il n'y a rien à faire, soupire le grand Martin ; oui, rien à faire qu'à fumer une pipée, de temps à autre: en attendant de trépasser.
— Pourquoi ne se laisserait-on pas périr ensemble ? proposent les fils Bocenno.
Leur père, cependant, hoche sa tête noire, d'un air indécis, car il a eu le courage de vivre, sans même espérer une amélioration à sa misère.
— Pas avant que je n'ai vidé mon fût de cidre, intervient Joachim Allanic, de qui les lèvres, mouillées de larges rasades, sourient.
■— - En effet, ce serait peut-être une idée de mourir ensemble, les paysans, les ouvriers et les pauvres, réfléchit Briennoc, sa grosse main posée sur ses sourcils en roncier. Ensuite, quel repos, mes gars !
— Ah ! tu en conviens, dit Guionvach, tu conviens que maintenant notre vie n'est qu'un effort effrayant pour entretenir notre gueuserie.
— Bien sûr ! Et on pourrit en manière de récompense ! dit Joachim Allanic enivré, en éclatant de rire.
Jusqu'à ce moment, le tâcheron Jean- Louis était demeuré étendu au sol, afin de ne pas
perdre une seconde de son repos. Il se redresse et tourné vers ses compagnons, déclare :
— Vous dites des bêtises. Est-ce possible qu'on souffre pour rien ? Non ! non ! le bon Dieu, la-haut, nous dédommagera en proportion de notre peine. C'est certain, moi, je le sais, et bien d'autres... Ah ! sans ça... Ah ! bien non... je ne continuerais pas...
— Ça doit être vrai, appuient les Bocenno et les Allanic.
— On le dit, doute le grand Martin en soufflant de la fumée.
— Allons donc, crie Guionvach, s'il y avait un bon Dieu, laisserait-il les choses comme elles vont ?
— Il a peut-être des raisons que tu ne peux comprendre, riposte Jean-Louis.
— Eh bien ! déclare Goulot, tant pis pour lui, il a tort.
— Hé ! hé ! ricane le tâcheron, Goulot donne tort au bon Dieu.
'- — Qu'est-ce que tu décides donc, toi, le boiteux ? l'interpelle Briennoc.
— Oh ! moi, je ne sais pas, élucide-t-il.
— Il faut que tu parles, l'invite le sabotier. Toi et Guionvach vous avez de l'instruction et vous avez parcouru du pays. C'est à vous de conseiller les bonshommes.
Goulot marche quelques pas en avant de ses compagnons, rejoint Guionvach le moustachu et le ramène par le bras.
Les journaliers considèrent les deux jeunes
gens : le beau garçon, aux traits encore nets, et Joseph, au front déjà rayé, aux yeux de vieille souris, marqué de pattes d'oie sur les tempes, au nez ironique incrusté de plis verticaux, à la peau prématurément flasque et modelée par les larmes, le rire, la haine, l'amour, l'étonnement ou l'envie.
Au total, la tête de Goulot est un globe offrant en réduction les apparences de la nature, ses ravinements, ses dépressions, ses collines, ses ruisseaux et ses gouffres.
Devant ce visage universel, chacun des hommes de peine retrouve quelque chose qui lui appartient : grimace, tic ou sinus de chagrin ou d'illusion.
Et comme un paysage est ensoleillé ou nuageux, des lumières ou des ombres obscurcissent le visage de Goulot.
Attentifs, les tâcherons attendent ce qui va sortir de cette bouche élargie par les exercices multipliés des sanglots et des rires.
Joseph commence simplement :
— Tu ne m'en voudras pas, Guionvach, si je ne pense pas comme toi. Ai- je cependant été autre chose qu'un révolté ? Seulement, tu ima- l gines une révolte triste, et moi je la faisais gaie : deux procédés pour obtenir un même résultat, car j'ennuyais plus mes maîtres de mes joyeusetés que tu ne les gêneras de ta peine. En moi, ils voyaient un juge plaisant ; en toi, ils trouveront seulement un mauvais caractère. Va ! mon ami, tes yeux noirs et tes
menaces les renforceront dans l'idée qu'il faut mater le peuple, tandis que moi, j'ai donné à réfléchir à mes maîtres lorsqu'ils me voyaient me dilater à la mesure des coups qu'ils me prodiguaient. Et ils pensaient :
Quel drôle de valet est ce Goulot qui rit quand on le bat ?
Le cloute entrait dans leur esprit. Ils ne savaient plus s'il y avait utilité à me frapper. Ta sombre mine, au contraire, les convaincra de la nécessité de te battre.
Ce qui revient à dire que, chaque joUr, je regrette mon enfance, et j'estime que j'étais beaucoup plus fort lorsque je riais aux punitions que l'on m'infligeait, qu'à cette heure, où ma tête creuse cherche des raisons à bien vivre alors que je n'en aperçois pas d'autres que d'être joyeux sans cause, et encore joyeux et toujours joyeux, quelque mal qui puisse nous menacer et nous atteindre.
Et puis, voyez-vous, mes chers gars, la joie, cela rend meilleur forcément, car l'on ne peut être joyeux et méchant, c'est impossible. La tristesse rend égoïste et lâche.
C'est par la joie seule que nous arriverons au bonheur'; c'est notre grosse joie populaire qui l'emportera sur l'esprit chagrin des bourgeois. Voyez-les, sont-ils gais avec leur or? Le peuple rit encore des fois, et quand il rira bien fort, de tout ce que les gens tristes ont imaginé contre lui, alors, ce sera terriblement gai et rien ne tiendra contre notre volonté d'être plus heureux.
Et les journaliers, accroupis comme des bœufs en rumination, observent, avec étonnement, la bouche de Joseph élargie d'un rire si énorme, qu'elle rejoint ses oreilles, fait remonter ses pommettes à ses yeux de souris et lui donne une expression extravagante en laquelle Briennoc, réjoui lui-même, reconnaît une expression de l'enfance de Joseph.
— Oui ! se souvient-il, Goulot était ainsi à douze ans, lorsque Jacornas lui allongeait les oreilles à les faire se toucher dans son dos.
Les paysans sont amusés de son observation et comme une jeunesse nouvelle et du courage illuminent leurs faces hilares. Tout à l'heure encore vieux, usés et flétris en leurs visages d'automne, voici qu'une lumière a passé : la joie, et ils se relèvent en détendant des bras puissants.
Goulot, heureux du changement qu'il inaugure en ses compagnonSj leur dit encore :
— Croyez-vous que si nos anciens, les vieux du cimetière, n'avaient pas su plaisanter leurs maux, il y aurait quelqu'un en vie, parmi nous ? Non ! Non ! Il a fallu qu'une énorme gaîté fut en eux pour que nous existions aujourd'hui.
Guionvach, cependant, plisse une bouche amère, et la violence contracte ses traits. Ainsi, il offre la représentation de l'autre profil de la vie humaine ; il est la force de colère, l'ouragan prochain.
Et Goulot: qu'ensoleille sa foi en la joie qui délivre immédiatement de la misère, accole ten-
drement ce frère malheureux, et devant leurs compagnons, presque inconscients de leur dispute, lui déclare :
— Va, je t'aime, mon Guionvach, pour ce que tu désires, mais il faudra bien que tu éclates de rire quand tu concevras comme tout est bête et affreux. Il faut vivre, entends-tu, il faut vivre, pour durer et voir le paradis ! Ce paradis, que nous désirons à en mourir.
Et, à travers les yeux de Goulot écarquillés d'extase, c'est comme une aurore qui se lève.
... Jacornas s'en revient à larges bottées de l'écurie du Guernué.
— Au travail ! au travail, convoque Perrine. Elle dresse déjà sa tranche sur le défrichement.
.Malgré qu'ils le haïssent, les journaliers luttent avec elle de résistance, poussés par je ne sais qu'elle volonté obscure qui oblige ces paysans à épuiser les ressources de leur existence au service d'une terre qui n'est pas à eux, mais qui demeure cependant la chair prodigieuse d'où tout sort et où tout rentre ; la substance dont est faite leur corps, leurs aliments, leurs vêtements ; en un mot, une matière vivante dont la possession représente à leurs pensées un absolu de jouissance et de richesse.
Joseph donne des coups magnifiques. Des étincelles jaillissent aux silex. Le sol, ouvert, bée. Il le fouit.
Et la bataille continue, ardente, parmi les halètements des combattants.
Les aciers tracent des courbes de lumière, puis se relèvent tachés du sang rouge de l'argile, et s'abattent encore, férocement.
Perrine scande : Ho ! ho ! et chaque fois qu'elle défonce le landier, ses poils se hérissent sur son visage ocreux.
Ho ! ho ! répètent les Bocenno, dont le triple effort soulève une triple vague de terre graveleuse.
Presque couchées, les chambrières ramassent les cailloux, aidées des hommes, lorsqu'un éclat de roche s'alourdit à vouloir rester là, en ce lit siliceux qui était le sien depuis l'aube du monde.
— Allons1 ordonne Jacornas, dépêchez-vous ! Il faut un passage à ma charrue, ou le diable m'emporte si je ne vous laboure tous ensemble. Et ça fumera la terre.
— Il fait soif, geignent les frères Allanic. • — Bois ta sueur, Joachim !
Le combat s'exaspère.
Maintenant les journaliers apportent une sorte de rage à leur travail, et leurs visage chauds et souillés expriment, en traits tordus, de la révolte.
C'est qu'il y a en euxA à travers ce rut effroyable contre la glèbe, le besoin d'être moins malheureux.
C'est qu'à travers leur détresse de bêtes humaines, il y a la lutte de l'homme insurgé contre la nature qui n'accorde qu'aux robustes le droit d'être heureux.
Oui, réclamer pour leur ventre à coups de pioches et de pelles, c'est leur première revendication vers un peu plus de justice, et manger facilement leur apparaît comme l'idéal fraternel.
Les muscles fondus, Goulot pense à Mathurine Pédronno, et son image évoquée lui est une douceur telle qu'elle ralentit l'effort de ses bras.
Quelle chose est donc entrée en lui au vœu de cette jeune fille, et pourquoi l'aspect du monde lui apparaît-il transfiguré? En vérité, il regarde maintenant les objets et les êtres avec des yeux que n'avait jamais possédés sa tête, et une ivresse presque gaie lui fait oublier ce que les attitudes de ses compagnons ont d'inéluctablement désespéré.
Et. cette chose mystérieuse ne se définit pas en lui, mais il la subit comme un élargissement par lequel son être voudrait se communiquer à ses camarades, aux pierres, aux arbres, aux animaux et jusqu'à ses maîtres. Cette force nouvelle le dresse invincible par-dessus le malheur, e' il rayonne.
Pourtant la Perrine, implacable, gourmande : — Hé, le boiteux, est-ce avec ta jambe que tu remues ta tranche ?
Au moment de relever son pic enfoui, il regarde la servante avec une telle lumière qu'elle fuit son regard, se tait, jette son outil et braille : Repos !
L'horloge de Plestin tinte quatre fois, et des
vibrations qu'apportent le vent arrivent des autres paroisses. Du côté de Roznaro, une sonnerie de baptême s'exalte dans un clocher, et l'on devine parrain et marraine pendus aux cordes, comme c'est l'habitude, et acharnés à proclamer cette vie neuve.
— Encore un qui naît ! pense à haute voix Briennoc.
. . . Les journaliers ont repris leurs poses accoutumées devant leur goûter. Quelques-uns s'agenouillent, les reins tassés aux talons ; les frères Allanic renversent leurs gourdes au-dessus de leurs têtes levées ; Goulot, allongé sur la hanche et le poing au sol, a déjà terminé son bref repas ; les Bocenno, assis côte à côte et fortement serrés, paraissent conjugués ; Abdrall s'est assis, le dos à une pierre levée ; Martin semble une perche fichée en terre et, à ses pieds, sa femme, accroupie en sa jupe circulairei diminue à la taille d'un cul-de-jatte ; écarté sur le dos, Jean-Louis dévore, la bouche au ciel, afin que les miettes retombent sur sa langue ; Briennoc, un genou à terre et le coude sur l'autre cuisse, cause gravement à Guionvach debout. Les chambrières passives, montent l'une après l'autre, à hauteur des dents, leurs mains en carapaces de cancres, broient le pain à lents coups de mâchoires, et leurs yeux couverts comme un ciel d'hiver ne dégagent qu'une ombre incommensurable.
Ainsi le groupe des mangeurs a reformé sa pyramide de couleurs sur le landier broui. Ils
sont habillés de drap bleu, de molleton rouge, de toile bise, mais leurs vêtements troués et délavés semblent principalement fabriqués de feuilles mortes cousues ensemble.
Un peu en avant d'eux, l'argile du défrichement rutile.
Derrière eux, le grand tronc turriculé du chêne monte seul vers le ciel d'encre et domine leur repos.
Du côté de Plestin, des femmes, des enfants, et aussi quelques paysans attirés par la curiosité, ascensionnent la grée. La courbe du coteau permet à Jacornas de distinguer les arrivants, et Perrine, sa forte paume étalée vers eux, les nargue.
— Je savais bien qu'ils viendraient nous jalouser.
L'adjoint Regrat, que la goutte oblige à marcher en pantoufles de tapisserie ; l'instituteur Poupin, en veston court et cravate sang de bœuf ; Léonec, le boucher, presque violet de peau, et les gros fermiers du Carval et de la Tenue-au- Galy qui marchent, en tenant leurs mains jointes sur leurs ventres, mesurent des yeux l'étendue défrichée et grognent d'admiration.
— Après ça, on peut dire que la lande se meurt, opine Regrat.
— Voilà du beau travail !
— Dites donc, Jacornas, questionne méchamment le boucher Léonec, à quoi cela vous servira-t-il ?
ÏIs regardent le fermier blanc et voûté.
Mais lui, qu'un enthousiasme de paysan soulève, s'écrie :
— Allez ! allez ! faire du bel ouvrage, cela soutient... Et d'autres me continueront, mais ce sera tout de même Jacornas qui aura labouré le premier !
— Et ce ne sera jamais une besogne inutile pour le bonheur des hommes, déclame l'instituteur.
— Ah ! ah ! dit Regrat, vous êtes un rouge, vous, Poupin ?
— Et vous un chouan, monsieur Regrat, riposte l'instituteur.
— Il y a du bon des deux côtés, concilie Léonec.
— Allez donc vous disputer ailleurs, gronde Jacornas. C'est mon bien, ici ! rien que mon bien, à moi, et je ne l'ai pas volé celui-là.
— Sûrement, nous l'avons bien gagné, dit la Perrine en essuyant ses joues d'un. revers de manche.
Léonec et Poupin marchent vers les journaliers occupés à ruminer leur nourriture. M. Regrat répond à leurs saluts, fie la canne et de la 'tête, et il geint : ouille ! ouille ! lorsque ses pieds gonflés rencontrent un caillou.
Les fermiers du Carval et de la Tenue-au- Galy.sont assis. à même le défrichement, l'émiettent du pouce et discutent la teneur du sol et sa profondeur.
Lorsqu'il aperçoit l'instituteur, Guionvach lui serre la main et l'entretient.
— Les voilà encore dans leur socialisme ! raille Jean-Louis, les épaules soulevées.
— Ce n'est pas une chose pour les bonshommes comme nous, avoue le grand Martin.
Presque ivres, les frères Allanic s'esclaffent. Ils ne redoutent qu'un événement grave : le renchérissement de la boisson.
— Pourtant, ils travaillent pour nous et nous en profitons, leur reproche Joseph.
— Bien parlé, Goulot, l'encourage Poupin. Vous êtes des nôtres.
—Heu ! monsieur, répondit-il en souriant, il me serait plus agréable de n'avoir que moi comme chef de mon gouvernement.
fe ... Des paysannes et leurs enfants remontent lentement le sentier qu'un torrent ravine parfois. Sur le coteau surgissent d'abord leurs visages, coupés du corps par la ligne du sol, et enfin ces femmes et ces enfants avancent d'une allure balancée et lourde. Ces groupes nouveaux sont habillés de couleurs terreuses : futaines délayées, cotonnades jaunies des pluies et mangées du soleil.
Une jeune fille, qu'un tablier blanc signale eutre les jupes des campagnardes, conduit trois fillettes en jolies robes rouges écourtées sur les mollets nus.
— La domestique de Kergorio, signale Martin. Viendrait-elle par ici ? Ah ! mais non, ses petites ne veulent pas approcher des paysans. Cette méchanceté ! regardez donc ? Elles tapent leur bonne, ces gamines ! La plus grande
des demoiselles a mordu la main de la domestique et ce que les deux autres la bousculent !
Goulot suit des yeux la scène et voudrait intervenir. Il voit Mathurine pencher sa loyale figure où ses yeux n'ont cessé de sourire vers Adélaïde, Marie et Léonie.
Elle les embrasse, les gronde doucement et leur reproche de mépriser les hommes sales, assis devant leur travail.
Obstinée, Adélaïde donne des coups de ses bottines dans les jambes de Mathurine, et veut retourner à Plestin. Sa bonne l'enlève dans ses bras et malgré qu'elle rue et l'égratigne, elle la baise au front et la calme.
Les journaliers considèrent avec résignation cette lutte. Après tout, ce sont les demoiselles du château, si bellement habillées qu'ils n'oseraient les toucher.
Pourtant, l'ancien caporal crie :
— Donnez-lui le fouet.
— Tais-toi, l'en prie Joseph.
— Je te dis qu'elle est d'un stupide exemple, cette servante, répond Guionvach.
Mais une voix rarement entendue, celle de Tugdual, prononce :
— Ha ! la bonne fille !
Il revient de mettre à la bergerie ses moutons, et, sentencieux, il prononce :
— Aussi vrai qu'il y a un Etre suprême, il faut rendre le bien pour le mal. Et je dis que...
— Tu parles comme le curé de Plestin, l'interrompt Guionvach.
— Laissez-le achever, réclame Jean-Louis. Solennel et doux, le berger continue :
— Il m'accuse pourtant d'adorer les fontaines et les pierres, notre curé, et il a raison. J'aime les menhirs, le ciel, mes moutons, mon maître, et vous aussi, mes gars. Et cette affection que je porte à toutes les choses, elle m'est venue en regardant mon troupeau, qu'on tuait. Ma houlette paraissait toujours' paître un même troupeau, et pourtant cela m'était affreux de songer qu'il se renouvelait par la naissance des agneaux et par la mort de mes vieux moutons.
Un jour, j'ai pensé que nous étions aussi des brebis, sans plus de défense qu'elles, et sans plus de raison ! Alors seul, en haut du dolmen, j'ai été peiné, parce que j'aurai bien voulu savoir pourquoi j'étais le berger d'un troupeau qu'on égorgeait, moi qui aurais voulu pâturer des moutons éternels ? Et je n'ai trouvé d'autre réponse à ma question que d'aimer de tout mon cœur mon troupeau vivant, en attendant qu'on me le tue.
Et cela, c'est mon idée, mes amis !
Il s'interrompt, regarde Mathurine éloignée, dont le tablier fait un point blanc au centre des taches rouges de ses fillettes, et il répète :
— La bonne fille accomplit son destin I Adieu ! mes gars. Je vous veux du bien, car c'est écrit dans les pierres.
Drapé en sa limousine, Tugdual s'éloigne harmonieusement.
— Peuh ! tout cela ne vaut pas une pipée, déclare le grand Martin. *
— Tout ça, c'est tout ! réplique Joseph.
... Les femmes en leurs jupes terreuseSj les enfants souillés de poussière, les hommes que leur travail a couverts d'argile, tous enfin, comme récemment enfantés du limon, et encore primitivement sculptés, ont senti passer sur leurs fronts de calcaire le souffle sacré de la conscience et leur vénération les maintient en postures courbées devant ce Tugdual qui parle mieux qu'un prêtre.
Lorsque le manteau de chanvre du berger n'est plus qu'une petite fumée blonde à l'horizon, spontanément, ils rompent leur arrangement d'attitudes, et ils remuent leurs corps comme des fardeaux qu'ils ne savent guère diriger.
... Deux enfants accourent pieds nus sur le défrichement, et les sabots élevés en l'air7 au bout de leurs bras, ils les choquent joyeusement, l'un contre l'autre, afin de faire du bruit et d'ajouter à leur allégresse.
Narcisse saute légèrement sur les mottes de terre, sa large culotte maintenue de ficelles autour de sa taille. Marie Derrien a dénoué sa coiffe, et son visage voltige entre les ailes blanches. Leur impétuosité les projette sur la poitrine de Goulot.
— Tu sais, grand frère, explique Narcisse, c'est Marie, la fille dont je t'ai parlé. Le gars Rondeau lui jetait des pierres, au sortir de
l'école. Alors je l'ai défendue. Depuis ce temps, elle m'aime. Voilà !
A cette déclaration, les journaliers rient aux petits galants, et, retournés vers eux, les contemplent amicalement.
Devant ces enfants, leur besoin obstiné d'amour trouve une réalisation idéale, au moins ils le croient, car ils ne veulent pas apercevoir, en cette affection qui commence, le cycle des douleurs invariables à parcourir.
La bonté est un instinct comme la cruauté. Et c'est pourquoi ces paysans, jetés comme une poignée de cailloux en ce coin du1 sol, vibrent à la vue de Narcisse, protecteur d'une faiblesse qui remercie en s'offrant.
... Goulot boite vers Marie Derrien, habillée en petite bonne femme, avec le grand châle, la jupe longue et le tablier à poches remplies de ses cahiers. Il la prend et l'enlève à sa hauteur afin de la mieux regarder.
— Oh ! mais, Narcisse, s'écrie-t-il, elle est beaucoup trop jolie pour toi, ton aimable !
Toute à la joie d'être élevée au-dessus de la terre et des journaliers, Marie n'a qu'un cri :
— Plus haut ! Levez-moi plus haut.
Et elle aspire à s'envoler.
Jusque-là, unanimement engrisaillé, le ciel se disloque, se déchire, et des nuages méandriques, confus amalgames de parterres que diviseraient des allées plus claires, remuent comme des radeaux sur des tourbillons azurés, filent en dérive
ou tournent comme des roues merveilleuses à rayons rouges et jantes d'or.
Encore enlisé sous des nuées vermeilles, le soleil les écarte, disparaît à nouveau derrière leurs verrières et projette des fusées vertes, d'un vert d'herbe extraorclinairement frais, qui dardent en avant des montagnes sans cesse effacées et reformées, icebergs croulants, d'une glace de plus en plus irisée, à mesure qu'ils approchent l'occident.
Marie, cependant, éclate de bonheur, et ses doigts tendus cueillent un miraculeux bouquet de couleurs, de rayons, de fleurs énormes et fluides qui pleuvent sur elle, sur Goulot, sur Narcisse, sur les hommes de peine, sur leurs femmes et leurs enfants, subitement enrichis de ces trésors inépuisables.
Et Joseph maintient toujours plus haut Marie et l'enlève à nouveau afin de dépasser, si possible, sa hauteur, et la jeter parmi cette campagne féerique, renversée sur leurs têtes, et où l'on doit être splendidement heureux et délivré.
— Ah ! là-haut ! là-haut, si on pouvait, invoque Marie.
— Eh bien, et moi ? reproche Narcisse.
— Et toi aussi !
Et pour l'amuser, Joseph la projette parmi les fleurs des jardins célestes, la laisse s'envoler, et elle monte comme en adoration, mains ouvertes, pour s'accrocher à quelque branche surnaturelle des forêts nuageuses.
Autour de l'homme et de l'enfant, c'est une
profondeur d'horizon invraisemblable, des collines vaporeuses, des bois et des villages colorés de poussières écarlates, violettes ou safranées qui jaillissent des cratères de l'occident.
... Mais Perrine, inlassable, dresse impérieusement l'index, et montre la glèbe.
A son commandement, le travail est repris.
Le couchant rayonne sur le défrichement en sang, et cet incendie sublime allume les guérets et les ajoncs.
Maintenant transmués en matières précieuses, les ouvriers argileux paraissent des hommes métalloïdes, cuivrés et flammés. Ils s'avancent, presque surhumains, presque divinisés, idoles dorées qui saisissent des outils d'or et, avec des gestes hiératiques, défoncent un morceau de la terre pourpre.
Campés sur cette surface d'extase où les tissus miraculeux du ciel se sont déposés, ces hommes enlèvent leurs tranches et ahanent ensemble ; un rayon brisé court à la cime de leurs aciers quand ils tombent, puis un heurt sourd annonce la blessure nouvelle du landier. Mais, déjà, une fureur sacrée les exalte, et l'effort relève leurs outils rouges.
Ces hommes sont comme la volonté incarnée du soleil, comme des gouttes de son fluide, et, illuminés de lui, ils travaillent à sa gloire !
... En côté du défrichement, les femmes patientes « espèrent » leurs maris. Elles se sont accroupies ; leurs mains jointes serrent leurs genoux. Réduites aux proportions de petits tas
de sable, elles attendent clans la résignation. En avant d'elles, leurs enfants, larves inconscientes, remuent sur la bruyère.
Chaque fois que les journaliers soulèvent leur tranche par-dessus leurs têtes et jusque dans les étoiles, semblerait-il, afin de frapper plus fort, ils sourient à leur marmaille et remercient des paupières leurs petits, lorsqu'ils s'entendent appeler : papa !
Les liqueurs d'or de l'occident virent au vin épais, à mesure que se poursuit l'unification du paysage géant. La tour du chêne est incendiée à son faîte, alors que ses racines plongent déjà dans l'eau verte des reflets lunaires.
Jacornas, harassé, marche pensivement vers les femmes et les enfants. Au passage, il appuie un regard tendre sur Narcisse et Marie Derrien. A leur vue, d'un bond, sa jeunesse lui remonte au cerveau, et il est triste immensément de n'avoir pas réalisé plus de bonheur.
— Ah ! aimer ! souffle-t-il, lui qui chercha l'amour jusqu'en sa bestiale servante.
— Encore ce bout de terre à terminer, et je vous tiens quitte, les gars, avertit la Perrine.
... Maintenant, la lande, le guéret, la grée, le chêne, les journaliers, sont dilués dans le bleu de la nuit naissante.
Et c'est la terre, le ciel encore plus illimités !
Quelle effroyable impression d'isolement, de faiblesse, de néant, se dégage de la petite troupe acharnée à se battre, dirait-on, contre la hauteur du firmament, sa longueur, sa largeur et
l'infini terrifiant de la matière et de la pensée.
Oui ! c'est bien contre le vide, contre l'impossible, contre la durée, contre la mort, contre l'égoïsme, que ces miettes humaines livrent bataille.
Naïvement, ces hommes croient qu'ils frappent, qu'ils tuent, qu'ils broient, qu'ils fécondent, qu'ils agissent sur quelque chose de réel.
Existent-ils seulement, quelque part, en un point déterminé de l'espace ?
Oui ! car ils souffrent en leurs muscles consumés, car ils souffrent en leurs cerveaux étreints devant l'insondable problème d'être quelque chose de plus heureux que ce pourquoi ils ont été créés.
En leur sang, une volonté implacable ordonne : Il faut que vous gagniez votre vie à la sueur de votre front.
Ahaneront-ils donc pour l'éternité?
Tant qu'il y aura de l'air autour des monde-, entendra-t-on les plaintes des hommes de peine, et leurs respirations oppressées ferontelles une atmosphère de douleur aux planètes du ciel ?
La cornée sans pupille de la lune réfléchit maintenant des rayons aveugles sur l'acier des outils.
— Heuh ! Heuh ! font les ouvriers, en laissant expirer leurs poumons une fois. le 'coup porté.
Plus fort qu'eux. Jdsèpb geint en mesure : han ! hi ! quand il soulève et quand il enfonce son pic.
Narcisse et Marie imitent son cri : han ! hi ! han !
— Comme un vrai âne, admire la petite fille.
— Dis, grand frère, prie Narcisse amusé, fais encore l'âne ?
Et Joseph, brûlé de fièvre, force gaîment ses hi han ! en. frappant la terre.
— Hi han ! Hi han ! brait-il.
— M'est avis, opine Jacornas, sorti de sa rêverie, que nous avons retrouvé notre joyeux Goulot !
— Fini ! braille Perrine en tapant son sabot crotté au bord du chemin.
On ne se voit guère. On se devine. Les tas loqueteux qui attendaient, écrasés dans la résignation, se redressent, s'allongent, deviennent presque grands, et les familles se reforment d'intuition.
Par grappes, le père et la mère au centre, et les enfants comme des feuilles poussées aux branches, ils se joignent.
Ailleurs, c'est comme un repas d'amour dans les attitudes.
Les hommes, en prosternation devant leurs petits, les goûtent aux joues comme du bon pain.
Les jeunes femmes, cambrées vers les visages de leurs maris plus grands, semblent boire à leurs lèvres.
Des statues triomphales du baiser s'inscrivent ainsi sur la lueur ciculaire de la lune.
Mais un homme passe et s'arrête devant
l'homme de i'ii.m 397
l'écran lumineux, homme solitaire dont on voit les poings écartés du corps et la tête redressée par le défi.
C'est Guionvach, le formidable ! car il ose réagir, lui vibrion éphémère, contre la fatalité de la matière infinie et immortelle.
Il sort du cadran pâle où, un instant, son corps a marqué l'heure, et l'ombre délaie aussitôt son atome parmi les atomes myriadaires.
On ne voit plus sa forme dissoute qu'on entend encore sa pensée, car Guionvach parle avec l'immensité.
Cette voix amère remue de pitié Joseph, et il appelle :
— Camarade ! camarade, où vas-tu ? Vienst'en avec nous, tu partageras noiie soupe et la gigourdène de Narcisse.
— Accepté, fait simplement Guionvach, qui reparaît sur la route verdie, et attend.
Joseph rapproche ceux qu'il nomme ses enfants, et la clarté lunaire, qui s'insinuait entre leurs corps, s'amincit, disparaît et silhouette extérieurement leur bloc de tendresse.
En avant d'eux, Guionvach, écrase le sol de ses bottes, et brave l'obscurité,
D'autres familles s'acheminent ainsi, serrées, unifiées, gerbes de chair nouées de l'enlacement îles bras.
Quoique ainsi réunies, une crainte plane audessus de leurs têtes, dans l'espace. C'est que si l'amour venait à manquer, tout croulerait de ces faisceaux humains, et il n'y aurait plus sur la
terre que des bêtes hostiles et isolées comme aux premiers jours de la vie.
Cependant, Joseph, soulevé de certitude, car l'amour et la révolte l'accompagnent, marche les mains dans les mains de Narcisse et de Marie, et ses petits yeux de souris regardent tous les soleils de la nuit.
Billiers, 1808. - Paris, 1905.