‹ L'homme devant les AlpesChapitre 2 sur 27 · UNIVERSITY LIBRARY · texte numérisé non relu

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Primum indomitae rupes^

DiU solum armis

Nunc pacis artibus superatae.

Après avoir étudié quelques plages célèbres et Vun des plus beaux fleuves de notre vieille Europe (i), je voudrais parler aujourd'hui de la grande barrière de montagnes qui se dresse au cœur de notre continent et qui a, pendant tant de siècles, arrêté les hommes dans leur mouvement d'expansion de V Orient vers V Occident,

Cette barrière est la chaîne des Alpes, C'était dans le principe un monde inconnu et presque fermé , Ces hautes montagnes furent longtemps redoutées y quelquefois tournées, rarement franchies. Nous les avons aujourd'hui mesurées, traversées, presque conquises. Dans quelques années la possession sera complète et l'obstacle séculaire aura tout à fait disparu,

(i) Les Villes Mortes du golfe de Lyon. La Grèce et VOrient en Provence.

La Provence maritime ancienne et moderne. Du Saint'Gothard à la mer. — Le Rhône. — Histoire d'un fleuve.

On sait combien il est difficile de préciser d^une manière certaine le lieu et la date de notre origine sur la terre; on est convenu d' ordinaire ^ mais sans preuves tout à fait positives, de les fixer de six à huit mille ans avant notre ère^ sur les hauts plateaux de l'Asie centrale, dans la région comprise entre VEuphrate et le Tigre,

C'est de cette « Terre Sainte de VArye », jadis prospère et peuplée, aujourd'hui désolée et presque déserte, que V homme a essaimé vers V Occident et s'est diffusé en plusieurs rameaux qui ont peu à peu couvert ce que les anciens appelaient « le monde », — ce qui était tout le monde pour eux, — c'est-àdire l'Asie centrale, les deux tiers environ de l'Europe et les côtes septentrionales de l'Afrique,

Il est probable cependant que les régions de l'Occident et du Nord et que l'Amérique elle-même n'étaient pas absolument désertes, que des populations autochtones plus ou moins clairsemées existaient un peu partout sur la terre, que ces populations à demi sauvages, mais non tout à fait incultes, ont fait une série d'incursions dans l'extrême Asie déjà en plein épanouissement et où l'on trouve quelques-unes de leurs traces et de vagues souvenirs, qu'elles en sont revenues enfin après s'être en quelque sorte orientalisées et ont ouvert V Occident à une nouvelle ère de progrès et de civilisation.

Tout ce passé sans histoire restera longtemps enveloppé d'une brume mystérieuse ; nous pouvons

cependant projeter quelques lueurs qui éclairent ces premières époques mythiques ou légendaires et distinguer nettement, dès Vorigine des temps historiques, Inexistence de migrations successives se dirigéant méthodiquement dç l'Orient vers r Occident. Deux grandes routes naturelles s'ouvraient largement devant elles : la mer et la vallée du Danube. Mais la Toute-Puissance qui dirige le monde n'a pas seulement donné à l'homme des chemins faciles et tout tracés^ dans lesquels il n' avait qu' à s' engager pour arriver aux fins qui lui sont assignées. Elle a voulu exciter ses efforts et stimuler son énergie. Elle lui a montré des échelons à gravir. Elle lui a opposé des obstacles à surmonter.

Les Alpes sont en Europe le principal de ces obstacles.

Quels sentiments l'homme a-t-il éprouvés lorsqu'il a rencontré pour la première fois cette formidable barrière? Quelle émotion, quelle terreur devant ce prodigieux amoncellement de rochers, de neiges et de glaces ? Quelle impuissance, quel écrasement devant ce mur implacable et jusqu'alors infranchi? Quelles rouies a-t-il suivies î Quels détours, quels travaux a-t-il cru devoir faire ?

On ne trouve chez les anciens, dans aucun texte, l'expression d'un sentiment d'admiration pour la grâce séduisante et l'incomparable majesté des Alpes. Ils les connaissaient réellement fort peu et ne tenaient pas à les connaître. Leur impression

était plutôt une sorte de terreur sacrée. La nôtre est aujourd'hui toute contraire. Nous avons appris à les aimer.

Mais pour bien comprendre la grandiose poésie des Alpes ^ il faut les parcourir presque seul et sur-tout s* affranchir à tout prix du cortège mondain et banal des touristes vulgaires et de l'obsession tenace des ynontagnards, — familles errantes de désœuvrés en vacance^ — caravanes doisifs de toutes les conditions et de tous les pays, — alpinistes de fantaisie et visant à l'effet^ — ministres pédago gués remorquant leurs enfants ou leurs élèves^ — catéchistes compassés et pédant s , — étrangères excentriques, osseuses et couperosées, — hôteliers cosmopolites d'une uniformité désespérante, — gardiens exploiteurs de grottes et de cascades, — poseurs de planches sur les torrents, — promeneurs d'ours et de chamois dociles, — sonneurs de cors et de trompes qui semblent avoir pris à V entreprise tous les échos de la montagne, — enfants enrubannés offrant partout les mêmes fleurs avec le même sourire hébété, — mendiants et parasites, industriels et entremetteurs de toute catégorie embusqués derrière toutes les haies, tous les rochers et jusque sous les voûtes étincelantcs des glaciers. Si Von peut s'isoler de cette tourbe bruyante et importune^ l'éternelle nature vous pénètre alors et vous enveloppe dans sa glorieuse et sereine majesté. Ce n'est pas par centaines y c'est par milliers qu'il faut compter

les décors magiques qui se succèdent, incessamment renouvelés et dont les contrastes y les oppositions, la hardiesse et la variété de lignes, P intensité et la finesse de couleurs dépassent tout ce que rimagination peut rêver. Oest un monde indescriptible de splendeurs infinies.

y ai remonté les plus grandes vallées de la chaîne des Alpes et ses gorges les plus profondes ; j'ai gravi quelques-uns de ses pics les plus élevés ; fat mis le pied sur plusieurs de ses glaciers ; j'ai navigué sur ses lacs, côtoyé ses torrents, traversé ses cols dénudés, parcouru ses champs de neige, escaladé ses talus menacés par les avalanches ; je me suis reposé dans ses prairies couvertes de fleurs et sous V ombre impénétrable de ses forêts sacrées ; — et je ne puis dire encore si je les connais.

Il faudrait une première génération de Bénédictins, à la fois touristes et géologues, botanistes et géographes, archéologues et historiens^ artistes et érudits, pour explorer à fond les Alpes ; il en faudrait une seconde pour en écrire.

La tâche est au-dessus de toutes les forces. C'est à peine st j^ose ici présenter une vue d'ensemble, des impressions de voyage, le résumé de quelques études et de fidèles souvenirs.

Les Fouees, près Uses, Janvier 1896.

o-za

e-Zélan^e

L'HOMME

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