L'homme en rose
C'est le 9 octobre prochain que je m'embarque à Marseille avec ma famille à destination des Indes. Et, — à moins que quelqu'un de ces sinistres dont il faut bien prendre l'habitude n'interrompe brutalement notre voyage en nous dirigeant vers la région des grands fauves marins, — nous aborderons à Ceylan le 9 novembre, après une station de quatorze jours en Egypte.
A mesure que le temps s'avance, il me semble que les heures qui me rapprochent de
cette date tombent derrière moi plus rapides et plus lourdes. C'est qu'elles me pèsent, ces heures, et pour le désir que j'ai de les voir s'écouler et pour tout ce qu'elles contiennent d'abandon de moi-même. Car le 9 octobre prochain, au moment où je mettrai le pied sur Y Ernest- Si mon, il restera bien peu en moi de mon moi présent. Je vais là-bas pour renouveler mes sensations, pour être pendant une demi-année un autre homme parmi des hommes autres. J'emporte avec moi un instrument qui m'a, à la vérité, déjà beaucoup servi, c'est mon cerveau. Je l'eusse préféré plus neuf. Mais qu'y puis-je? Il m'est impossible de m'en séparer même en voyage. D'ailleurs, — et cela me rassure, — je sens, à de certaines yibrations, qu'il est toujours en état. Il s'agit seulement d'en rafraîchir les circonvolutions : cela se fera automatiquement.
Mais, mon Dieu! que de choses il faut faire avant d'entreprendre un voyage, ne fût-il que de sept mois! Que d'événements à prévoir: presque autant que de notes à payer!
Que d'ordres à donner, si inutiles, que l'oubli attend, mais qui sont la monnaie de l'absence! Et pourquoi tant de soucis? On a comparé un voyage à la mort : ils diffèrent essentiellement. La mort est une solution, et le voyage, pour celui qui part, n'est qu'une alternative; pour oelui qui reste, c'est une maladie du temps, dont la guérison assurée est le retour. Rien de plus.
Cependant ce sont les mêmes inquiétudes, la même sollicitude pour ceux qu'on laisse, le même regard mélancolique sur ce qui va croître ou disparaître hors de votre présence. Et pour les gens nerveux, c'est un peu d'angoisse devant cet inconnu que l'on affronte, qui s'est dressé devant vous, tout à coup, au son d'un mot. Parce qu'on a dit : « A telle époque, j'irai dans l'Inde », mille contingences ont surgi qui nouent autour de vous comme un tissu solide votre propre volonté, laquelle, à l'heure présente, est devenue celle de tons ceux qui vous entourent. Ce mot, c'est la Fatalité qui l'a
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prononcé par votre bouche; et, radoteuse, jusqu'au jour de l'accomplissement, elle se tiendra auprès de vous, en vous. Elle vous a fait parler, la perfide, elle vous force à agir; car elle sait bien que rêver une action c'est ébaucher un drame, quelquefois même une tragédie. Ne faut-il pas rompre pour un temps avec tout ce qui fait le charme de votre vie, se séparer de ceux qu'on aime, en un mot, diviser son cœur : opération toujours douloureuse, même pour les forts?
Donc je serai à Colombo le 9 novembre; mais avant, j'aurai passé quatorze jours en Egypte, à Louqsor ou au Caire, ou quelque part au bord du Nil.
On l'aime, cet Orient, pour tout ce qu'il a d'excessif. Dans son exagération se meut une volupté dont notre rêverie ne se lasse pas. Il a nourri, sans les rassasier, bien des littératures, et chaque génération de poètes ou d'artistes a, en quelque sorte, consacré son culte. Au milieu de tout ce qui s'écroule, puisse-t-il rester encore longtemps la terre
pplendide et mystérieuse de l'hyperbole!
Je me souviens d'Alger, de son argile rouge comme du sang après les ondées de novembre, de ses végétations bleues, bleues d'acier bleui, et de sa mer bleue aussi, mais sombre comme la prunelle d'une blonde en désir d'amour. La nature y triomphe partout par la hardiesse de ses harmonies. Les matins y sont plus roses que chez nous, comme aussi les soirs plus violets. Les blancs des murailles, sous mille reflets, éclatent en plein azur; et les koubas, enduites, on le dirait, d'un lait lumineux, donnent, vues au travers du feuillage des oliviers, l'illusion d'astres pâles. Sur ce ciel, parfois d'une couleur si tendre qu'on le prendrait pour un lambeau de soie passée, le paysage semble une broderie.
L'Orient, c'est le royaume de l'été, et j'adore l'été. L'apogée de l'été m'a toujours ému. J'aime l'été comme j'aime Rubens : pour sa force. Des étés de Rome, j'ai gardé le souvenir de siestes plus pleines de rêves somptueux et bizarres que des sommeils
nocturnes. D'ailleurs, même chez nous, midi en été est peut-être plus suggestif encore que minuit. Les chambres, tous volets clos, deviennent des grottes de fraîcheur, douces et silencieuses, dont un tout petit rayon d^ soleil, échappé de la fournaise, vient dorer les murailles comme dans un intérieur de Rembrandt. On goûte peut-être mieux ainsi le prestige de la lumière dans ce qu'elle a d'essentiellement fluide et colorant. Car si le foyer est au dehors, la vraie lumière est au dedans. Que de choses il y aurait à écrire, pour les élèves peintres, — s'il en est encore, -r- sur ce foyer extérieur qui aplanit et pâlit l'image des choses, et cette lumière de l'intérieur qui, en les révélant, vivifie les formes! « Adorer la cause et obéir à l'effet. » Toute la peinture tient dans ces deux mots. J'ai souvent pensé à ce mirage, en rêvant au centre de cette bulle d'or qu'était devenue ma chambre de la Villa Médicis, voûtée comme une crypte, derrière mes persiennes, en face de Rome incandescente.
Talloires, septembre 1910.
Pour attendre le moment du départ, je suis venu dans notre petite maison du lac d'Annecy; pour, aussi, me purifier de tout ce qui m'est devenu trop habituel. En un mot, pour mettre un peu de silence entre moi et les nouveaux contacts. C'est une sorte d'ablution au seuil du temple en l'honneur de Brahma! On le voit, je suis déjà presque Indien. Ah! quand donc troublerai-je à mon tour l'eau du Gange, comme un simple brahmane, en puisant l'eau que mes doigts laisseront filtrer. Quand donc?... Le Gange!... et mon regard erre sur mon lac que, depuis quelques jours, septembre diapré et bleuit comme aux plus beaux jours de l'été. Ah! c'est qu'il est très beau l'été, ici, autour de ce miroir que ride à peine le coup de bec d'un oiseau pêcheur. Le vert des prairies qui tapissent les montagnes, les montagnes
elles-mêmes, y reflètent leur image agrandie et comme rehaussée d'azur et augmentée à l'infini par la multitude des facettes que crée le passage de la moindre barque. Barque? nacelle plutôt, d'un ballon invisible suspendu • sur une contrée étrange, vue au travers d'une émeraude. Sur ces verdures, sur cette eau, la lumière est si forte qu'elle abolit presque les ombres. Le ton local règne en maître. Et, enveloppant le tout, un azur dominateur, un peu froid, presque nocturne, règne au zénith que traverse, en se hâtant vers le sud, une petite chimère blanche.
Mais, tout beau qu'il est, ce paysage serait incomplet si le personnage ne venait lui donner sa signification. Tout paysage a besoin d'être animé par la présence de l'homme, et il sera d'autant plus intéressant que celui-ci sera digne d'être regardé. Or, le Savoyard est cet homme. Ses montagnes, ses ravins, ses ruisseaux rapides ne peuvent se passer de lui, tant à chaque pas sa place est marquée, souhaitée, je dirai presque exigée.
Il sait s'asseoir sur le bord des torrents, sa besace auprès de lui, sur laquelle pèse son bâton. Il sait boire dans le creux de sa main. Il a des gestes simples; mélancolique, il parle peu. Qu'importe! il est « la Forme » qui domine les autres, il est le lien qui relie toutes ces beautés : limpidité de l'eau, puissance des verdures, pureté du ciel vers lequel montent les montagnes rosées. Il pêche, il coupe du bois, il dirige ses bœufs, ses petits bœufs blonds comme des antilopes et qui ont l'œil bordé de noir comme des femmes hindoues. Il est essentiellement le personnage, et un des plus beaux que l'on puisse imaginer. Il a le profil fin, l'œil doux. Son visage, parce que la charpente en est bien établie, vieillit avec noblesse. Jeune, le . Savoyard rappelle son frère l'Italien, dont il a les cheveux frisant très bas sur la nuque, signe d'une race toujours vivace. Et ses chapeaux, sortes de casques moulés sur sa tête par les intempéries, le coiffent toujours bien.
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Je les aime, mes Savoyards, et je les proclame cent fois plus beaux que d'autres tant vantés. Point de candeur légendaire, point de binious, ni de saints sacrements dans le dos.
Mes Savoyards sont des hommes vêtus du vêtement nécessaire et non des déguisés. C'est une belle race qui se conservera, je l'espère, longtemps. J'en ai môme la forte conviction, car ils ne sont pas faciles à manier. Tant mieux, après tout; tels qu'ils sont, je les aime à la tête de leurs petits bœufs accouplés au char formé de longues poutres, où prend place la famille en revenant du marché. Je les aime descendant la montagne en côtoyant le torrent, un jeune arbre sur les épaules. Je les aime, pêcheurs patients avec leur reflet immobile, semblant pêcher dans le ciel un poisson plus patient encore. Majestueux, ils le sont toujours, car le paysan a cette chance que le travail ne l'avilit pas. Leur face est tantôt celle de Jupiter, calme et sévère, tantôt expressive jusqu'à la grimace, celle de Pan.
INTliODl CTION II
Rien n'élève plus la physionomie qm1 Ile regard porté en haut, et mon Savoyard du lac d'Annecy regarde sans cesse le sommet de ses montagnes. Comme l'Oriental tourne vers La Mecque, il semble parfois leur adresser des prières. S'il est silencieux, c'est que le torrent parle plus haut que lui. Il é route certainement plus qu'il ne pense, parce qu'il sait d'instinct que la voix de la nature est plus éloquente que celle de l'homme. Le paysan est peut-être le plus grand poète du monde.
Silencieux et rêveur, il l'est aussi, celui vers lequel je vais. Svelte enfant du soleil, celui-là, que mes songes vont donner pour compagnon à mon taciturne côtoyeur de torrents. Mon imagination lui assigne pour domaine une improbable contrée, où, tantôt sur un fond de fleurs gigantesques aux feuillages mystérieux, tantôt à même l'or du couchant, ou bien encore sur la rive de quelque lac noir fleuri de lotus, il se détache, lui, le roi de tout cela, vêtu avec une somp-
tuosité féminine. Car, viril entre tous, il apporte pourtant dans sa parure un luxe qu'ici nous ne consacrons qu'aux femmes. Etre étrange et pourtant harmonieux, inventeur de symphonies, musicien dont Finstrument est la couleur, je te convie depuis bien longtemps à mes féeries intimes, et tu as un nom dans mes rêveries. Homme par les passions, femme par la parure, je t'appelle l'Homme en rose.
Cejourd'hui 8 octobre 1910, veille de notre départ, Marseille, l'ensoleillée, est brumeuse comme Londres et, sans ses allées de Meillan, sa Canebière et ses femmes, il se pourrait qu'elle fût aussi mélancolique. Oh! ces méridionales, avec le sourcil qui menace tandis que la bouche sourit, elles ont une séduction à part! C'est à la poissonnerie qu'il faut la voir, cette femme unique, la « Marseillaise ». Le col et les bras à l'air, dans l'apothéose d'un reflet que lui renvoie le rayon de soleil tombé du toit sur le pavé ; abritée sous son auvent, comme du fond d'un antre, la sirène, elle apostrophe les passants. Très insolente, insolente avec truculence,
elle abuse jusqu'à Y ahurissement du formidable accent marseillais. Ses mains charnues, que rougit le sang des poissons dont elle pétrit les entrailles, elle les brandit sous votre nez. Sans pitié pour leurs yeux d'effroi, elle les prend, les manie, ouvre leurs gueules pavées de perles roses et, par coquetterie, sans doute, y plonge l'or mat de ses bras.
Dernier jour à Marseille.
Au réveil. Je me précipite à la fenêtre. Ce n'est pas encore le beau temps, mais c'est mieux qu'hier. Certainement on fait des efforts « là-haut » pour préparer au Dieu de Marseille une rentrée triomphale. De grands nuages résistent, d'autres fuient avec des allures dé vaincus, des dos ronds, roulés sur eux-mêmes. — Décidément cela ne s'arrange pas et ce sera comme hier. Tandis que je serre le nœud de ma cravate, je suis de l'œil, par habitude de regarder, la fuite éperdue de toutes ces vapeurs colorées devant l'invincible masse d'un gros nuage hostile, né il n'y a qu'un moment, et qui va tout abolir, le
monstre importun! Je l'admire pourtant.
Modelé comme une montagne, il est léger comme un souffle.
Quel admirable entraînement ce serait à peindre des figures d'hommes, des formes matérielles, que copier ces nuages, avec leurs rondeurs et leurs saillies! Qu'elle soit au ciel ou sur terre, la forme est toujours dans l'espace. Rien ne pèse ici plus que là et l'air est partout. C'est ce que les' peintres oublient presque toujours.
Ma foi, le ciel sera ce qu'il pourra; il nous faut aller au paquebot surveiller nos bagages et aménager notre cabine pour quatre jours de traversée; car nous comptons nous arrêter à Port-Saïd pour de là courir vers le Caire, atteindre aux Pyramides, saluer le Grand Sphinx, rêver à l'ombre des colonnades deLouqsor. Mon bien cher ami G. B., venu de sa villa de Nice pour nous dire adieu, nous accompagne sur le bateau. Nous causons un peu du passé et beaucoup du voyage.
Peu à peu, le pont se peuple. Une angoisse légère se lit sur les visages. L'heure du départ qui s'avance se lit dans les yeux plus encore qu'elle ne s'annonce par les bruits du bord. Enfin la cloche sonne, et B... et moi nous nous étreignons de l'étreinte des gens de notre âge, qui connaissent tous les dangers et les surprises d'une absence de huit mois. Il ira nous attendre au môle, d'où nous échangerons notre dernier adieu.
Un frémissement, un appel de vapeur, et Y Ernest- Simon, libre, quitte son mouillage. Au pied du môle, je revois l'ami, sa main fluette s'agite, nous tendons vers lui les nôtres. Après l'avoir perdu du regard, nous nous retournons. Cette fois c'est la mer qui est devant nous, c'est-à-dire F espace avec toutes ses fantaisies probables. C'est impressionnant.
Le ciel est encore gris, mais là-bas à gauche une éclaircie nous rassure : bientôt tout
sera bleu autour de nous. Sans être d'huile, la mer est calme. On peut déjeuner avec sécurité et on dînera de même. Le capitaine* nous assure une belle traversée. La cabine est grande, mais nous méditons sur Fexiguïté de la couchette, sorte de cercueil sans couvercle où nous passons malgré tout une excellente nuit au sortir de laquelle nous fête un temps radieux. Une de ces matinées d'autrefois, dont le souvenir m'est resté si vif. Je regarde la mer, elle est d'un bleu profond, moirée de vert et glacée d'or comme un tissu indien. Je voulais revoir cela, et cela est auprès de moi, autour de moi, emplissant mon cœur d'allégresse. Comme en une minute d'extase, je goûte la joie de l'excessif, je revis ma vie et il me semble qu'elle s'est élargie, embellie. Puissance de la lumière et du mouvement, vous purifiez les fleuves et vous assainissez le cœur des hommes !
Installé dans mon fauteuil de bord, je puis considérer à mon aise le monde nouveau au milieu duquel ma fantaisie m'a déposé.
Je distingue fort peu de touristes parmi ces passagers, mais surtout des fonctionnaires coloniaux qui retournent à leur poste ou vont en occuper un nouveau. Il se dit des paroles comme celle-ci : « — Je vais jusqu'à Hong-Kong... et puis là je verrai. » — « Vous retournez à Shangaï? Moi je file jusqu'à Yokohama. » Un des touristes affirme que Java est beaucoup plus beau que Ceylan, parce que les forêts y sont plus belles. « Je retourne à Hanoï », prononce un fonctionnaire, etc., etc. Et moi qui croyais aller au bout du monde, je ne vais que dans l'Inde, et l'importance de mon voyage, pour un moment, en paraît diminuée.
Quelques groupes se forment à l'écart, tous ne se connaissent point. Le décorum et le cant régneront encore pour un jour.
Parmi ces groupes, il y en a un qui m'intéresse particulièrement. Il est composé d'un père, de deux jeunes filles, d'une petite fille encore bébé, et de deux garçons dont l'un, cheveux au vent, porte partout un album
est un crayon inutiles. L'autre, d'esprit mélancolique, se retire aux coins les plus négligés, ignorés du bateau où le hasard de mes promenades me le fait découvrir en contemplation devant la mer, les mains abandonnées sur les genoux.
Les jeunes filles offrent un type chinois très accentué, qui ajoute à leur charme. L'ainée surtout, assez grande et svelte, promène au milieu des passagers une gr\ v hâtive d'hirondelle. Son regard bridé est excessivement fin. L'ombre qu'y projette un fouillis de boucles massées sur le front et jusque sur les oreilles le rendrait dramatique si elle n'était aussi jeune. Quel personnage pour un roman colonial! Pour moi qui ai toujours désiré de peindre une princesse Badroulboudour, je la prendrais bien pour modèle. Tandis que cette pensée me traverse l'esprit, je considère son masque au nez fin quoique saillant, aux lèvres très modelées en rouge, aux pommettes avancées, au teint lisse d'idole, et je me convaincs
vite que sous ce front abrité de boucles touffues veille une intelligence européenne. Cette jeune fille, cette femme qui semble faite pour les palanquins et les soies jaunes, est une femme, une vraie, sérieuse, qui a travaillé pour passer des examens... de sagefemme. La destinée a de ces manques d'équilibre. Mais l'épouse de ce père, la mère de ces enfants, où est-elle? Sûrement pas parmi les passagers du pont des premières. Morte? Non. — Elle est en bas, aux secondes, peut-être même aux troisièmes, d'où son humilité, dit-on, l'empêche de sortir. C'est une congaï épousée. Mystère et colonies!
Il y en a de moins résignées; par exemple cette jeune passagère des secondes, une gaillarde aux cheveux mats, au teint jaune et aux paupières minces, que je trouve installée sur le pont désert des premières, au matin, à l'heure où le plancher fraîchement
lavé çeflète encore le ciel matinal. C'est une indigène d'Hanoï ou de Saigon mariée à un modeste employé colonial. Son allure énergique contraste avec la mine débonnaire de son époux. Un enfant coiffé d'un orgueilleux tarbouch les suit, fruit légal ou trait d'union entre ces deux êtres d'espèces si différentes. Tous trois pataugent au souffle de la brise et les lames du parquet prolongent à l'infini le plongeon de leurs silhouettes clandestines.
Le regard ardent de la femme inspecte ce domaine qui lui est interdit pendant le jour, et il est visible que, prélassée dans les fauteuils de jonc bizarrement ornés, elle s'égale pour une heure, aux blondes voyageuses dont les sièges l'entourent. Autant de trônes où elle n'ose encore s'asseoir. Soyez sûr que celle-ci reviendra quelque jour en France, en qualité de passagère de première classe; et cette fois, comme les autres, les riches, avec les mêmes gestes, aussi femme qu'aucune d'elles, elle exposera nonchalam-
ment aux caresses de l'air ses bras d'ambre gris et ses mains de poupée.
Ma curiosité (ici tout est pour moi nouveau) va aussi à ces Chinois qui font le service d-es cabines et travaillent sur le pont, occupés à ces mille riens dont la nécessité échappe. Eh bien, ces Chinois accomplissent toutes ces besognes avec une grâce infinie. Ils ont une façon d'avancer l'épaule pour donner plus de longueur au bras sans déplacer le corps, qui fait le plus job mouvement du monde. Je ne me lasse pas de les regarder. Chignon à part, je les envie, même; si gracieux, si souples que, parfois je me demande si celui que je vois de dos n'est pas une femme, avec ses cheveux relevés à la diable, comme ceux de nos jeunes femmes du peuple pendant qu'elles font le ménage. Le geste agile dans le minimum de mouvements, c'est le secret de l'élégance, et ce secret ils le possèdent. Ils ne sourient jamais, et de cette immobilité de la face s'augmente l'étrangeté de leur personnage. Leurs traits fins,
à peine indiqués, comme dans une ébauche, ont l'attrait des anciennes peintures que le temps a débarrassées des détails inutiles. En langage de peintre, je dirai qu'ils sont simples.
Parmi les passagers, je ne puis oublier une Anglaise, une femme encore jeune, dont la grâce nous montre, tantôt ici, tantôt là, mais toujours où il faut, un délicieux personnage vêtu de blanc ou de bleu pâle. Aux heures de lassitude, elle s'incline plutôt qu'elle ne s'asseoit sur sa chaise longue. Un poète la comparerait en ce moment à une fleur aux longs pétales tombée de quelque gerbe sur un banc de jardin. Longue et mince, avec ses blonds bandeaux se conformant à la forme de la tête, elle nous rappelle les élégantes reines du porche nord de la cathédrale de Chartres.
Dans l'entrepont, j'aperçois des Annamites hommes et femmes, serviteurs de fonctionnaires qui retournent là-bas; parmi eux un petit boy joufflu et une grasse nourrice édentée en pantalons noirs. Je suppose qu'un
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flirt s'est établi entre eux, car il est impossible de descendre dans l'entrepont sans se heurter à eux.
Mais comme le temps passe, sur ce bateau où Ton ne fait rien! où nul événement ne vient nous surprendre! Nous glissons au long d'un ciel et d'une eau bleus comme des ombres chinoises. Pas de houle, le temps est superbe.
Aucun bateau ne nous contrepasse, aucun requin ne se montre, pas encore de poissons volants, enfin aucune tragique épave ne vient à notre rencontre. Nous avons passé sans secousse le détroit de Messine, salué la Crète, et c'est tout. C'est la mer, et rien de plus, et cependant, sans ennui, les jours s'effilent au rythme de la machine.
Pourtant la vie du bord est modifiée, les groupes se sont rapprochés. Les jeunes ont installé des jeux, et parmi ces jeux celui de cache-cache paraît avoir le plus de succès.
Les jeunes filles surgissent haletantes d'un escalier dérobé, tandis qu'à leur suite bondit un jeune homme, peut-être pas un assez jeune homme, en transpiration, rœil ardent. Comme un chasseur il pose une main émue sur sa proie vaincue et, d'une voix atténuée par son mouchoir trempé de sueur, il proclame: « Vous êtes prise! » Les petites arrivent derrière pour se faire prendre comme les grandes. La plus libre promiscuité ne va pas tarder, paraît-il, à régner à bord, et bientôt ce ne sera plus tenable. Heureusement que c'est ce soir que nous arrivons à notre première étape.
— Minuit. Nous sommes devant Port-Saïd; en retard, car nous devions arriver à dix heures. Les lumières de la ville scintillent comme un collier de diamants. Nous stoppons. Des phares s'allument à notre bord qui font obscur le ciel, tout à l'heure si étoile. Tous les passagers ont le cou tendu et se penchent vers l'eau. Il se passe certainement des choses très compliquées que je ne sais
pas démêler. De ce collier de diamants qui est en face de nous se détachent trois lumières, trois fanaux fantômes, dont le mât et le bateau qui les portent restent dans la nuit. C'est la Santé ou la douane, me dit-on.
Les formalités remplies, le pilote monte à bord, et notre monstre s'étant remis en route, Port-Saïd peu à peu se précise. Des myriades de petites ombres peuplent ses quais; elles se rapprochent encore, et un nouveau fanal, projetant sa lueur lunaire sur F eau, nous la montre vert clair de jade, chargée de petites barques que montent des rameurs vêtus de couleurs variées et coiffés de turbans minuscules. C'est un écran chinois. C'est exquis, fin et extraordinairement oriental.
Le bateau s'arrête, nous sommes dans le port.
De lourdes barques portant le charbon que va tout à l'heure absorber Y Ernest- Simon sont chargées d'êtres aux attitudes lasses, comme endormies. Assis sur les bancs ou debout, ils semblent des âmes désespérées;
vêtus d'ombre (la poussière du charbon), leur aspect a tout l'irréel des fantômes, et lourdement, sans un cri, un mot, un geste, ils nous contrepassent. Nous abordons enfin au quai et gagnons l'hôtel tout proche. Mais tout n'est pas fini. Il faut surveiller les bagages et les mettre à la consigne pour tout le temps de notre séjour en Egypte. Ceci fait, et notre agitation calmée, le gosier rafraîchi par une copieuse limonade glacée, nous nous étendons sur le lit protégé par la moustiquaire et laissons au Dieu égyptien du sommeil (quel est-il?) le soin de notre âme jusqu'à demain matin.