L'homme et l'argent
C'est toujours un tableau singulier que l'intérieur d'une diligence, au moment où le jour se lève. Il y a quelques minutes de curiosité et d'hésitations générales pendant lesquelles chacun se tourne vers son voisin et cherche à deviner à qui il a affaire : l'œil plonge alors sous le bonnet de nuit le plus rabattu, écarte le chapeau de femme le mieux fermé : rien n'échappe ; ni la main nue ou gantée, ni la chaussure éculée ou élégante. C'est l'heure des répulsions et des sympathies; l'instant où l'on choisit les compagnons avec lesquels l'esprit fera ménage pendant la route et où l'on décide, en dernier ressort, comment on croisera les genoux avec son visà-vis.
Il arrive bien de se tromper dans ce choix, comme dans tout autre; mais là, du moins, l'erreur est facile à réparer : il suflit d'une évolution de quelques degrés sur
soi-même et l'on tourne le dos à son ami d'occasion pour sourire à la portière opposée.
La diligence de Paris venait de s'arrêter à l'entrée d'un village de Bretagne. Réveillé par l'immobilité subite de la voiture, un gros voyageur se souleva en bâillant, étendit les bras et se débarrassa de la calotte grecque qui lui tombait sur les yeux. Le jour commençait déjà à glisser à travers le store fermé. Les regards endormis du gros homme s'arrêtèrent sur son voisin qui venait de s'éveiller comme lui, et il se redressa avec une exclamation bruyante :
— Comment, c'est vous, Severin!
— Vous, Dubois 1
— Vous arrivez de Paris?
— Vous venez de Guingamp?
— Avez-vous vendu beaucoup de papiers?
— Beaucoup. Avez-vous eu grand nombre de ma-* lades?
— Pas mal. Vous retournez à Penhoët?
*— Oui; et vous à Saint-Pol?
' — Précisément.
— Nous ferons route ensemble.
— ■ Enchanté... Voyez pourtant comme on se rencontre!
M. Dubois accompagna cette réflexion philosophique d'un gros rire et tira sa tabatière ; deux choses qu'il ne manquait jamais de faire lorsqu'il était content de lui.
Cependant les voyageurs s'éveillaient successivement. Le jour était levé, et chacun procédait à l'examen dont nous avons parlé plus haut.
il y avait malheureusement peu à étudier dans cette
réunion de hasard, en majorité composée de physionomies communes et effacées; car là, comme partout, il y avait plus d'êtres que d'intelligence, plus de monnaie humaine que de médailles portant empreinte.
Un seul voyageur se distinguait des autres par la grâce, l'intelligence de toute sa personne. C'était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, dont le costume annonçait à la fois le bon goût et l'opulence ; il y avait en lui tout ce qui attire et tout ce qui impose, la gravité sur un front jeune et la pensée au fond de regards souriants.
Il est rare que le charme d'une nature privilégiée ne se fasse point sentir aux esprits les plus vulgaires; nous avons tous un instinct qui devine le beau et nous y attire, aussi suffit-il au jeune voyageur de prendre part à la conversation générale pour obtenir cette déférence qu'obtient, au premier instant, toute supériorité qui ne s'impose pas.
Les voyageurs étant descendus pour gravir à pied une côte rapide, le médecin prit à part M. Severin :
— Vous ne le connaissez point, ce jeune homme? lui demanda-t-il.
— Nullement.
— D'où vient-il?
— Je n'en sais rien.
— Où va-t-il?
— Je l'ignore.
— Avez-vous remarqué ses boutons de chemise en diamants?
— Non.
— Quel air distingué! n'est-ce pas?
— Fort distingué.
— Ce doit être au moins quelque fils de pair de France.
— Peut-être.
— Il faut que je tâche de le savoir; pressons le pas pour le rejoindre.
— Toujours le même! dit M. Severin en souriant. Mais le gros homme ne l'entendait plus ; il avait déjà
rejoint l'étranger.
Avant d'aller plus loin, il est bon d'expliquer au lecteur une telle curiosité.
Pierre Dubois, officier de santé à Saint-Pol-de--Léon, n'avait eu, pendant toute sa vie, que la seule préoccupation de s'intéresser aux affaires des autres. C'était un homme qui entrait de force dans votre confiance, prenait part, malgré vous, à votre destinée, et venait, de sa propre autorité, chanter à votre noce ou pleurer à votre enterrement. On eût vainement espéré lui cacher quelque chose; Y inconnu lui agaçait les nerfs. Son indiscrétion prenait pourtant un masque de bienveillance : c'était toujours à titre d'ami intime qu'il voulait connaître le. fond de chaque chose; il s'intéressait à tout le monde.
Du reste, cette ubiquité le rendait précieux pour les renseignements : il pouvait vous dire l'âge de toutes les femmes du canton; il connaissait, par leurs noms, les enfants et les chiens de chaque maison; aussi Dubois était-il le conseiller indispensable de toutes les mères de famille, et on le consultait également pour une pleurésie, pour un mariage ou pour le choix d'une cuisinière.
On comprend maintenant comment le jeune homme aux boutons de diamants avait fixé son attention, et pourquoi il s'était hâté de lier conversation avec lui.
Pensant que le plus sûr moyen de le faire parler était
de lui donner l'exemple de la confiance, il se mit à lui raconter en détail sa propre histoire. Mais le voyageur écouta tout, sans faire, de son côté, aucune confidence.
— Il y a quelque chose là-dessous, dit tout bas l'officier de santé à Severin ; cet homme a des raisons pour se cacher. Qui sait? c'est peut-être un condamné politique ou un agent supérieur de la police.
Cependant on était remonté en diligence, et un voyageur fit observer que Morlaix devait être proche, puisqu'on distinguait déjà le son des cloches. Quelqu'un répondit que, la nuit précédente, il avait entendu celles de Guingamp à plusieurs lieues de distance, et une discussion s'éleva sur la question de savoir pourquoi le son se propageait plus facilement la nuit que le jour; chacun donna sa raison.
— Il me semble que M. de Humboldt a résolu ce problème, dit le jeune voyageur. On l'avait attribué longtemps au silence de la nuit; mais cette raison n'était point admissible pour les déserts de l'Amérique, où le même phénomène a lieu, quoique les bruits soient plus multipliés après le coucher du soleil ; il est probable que cet effet provient du défaut d'homogénéité de l'air pendant le jour. Il s'élève alors de la terre un grand nombre de courants d'air chauds, et le son, ayant à traverser ces couches de différentes densités, éprouve de nombreuses réflexions qui diminuent promptement sa force et l'empêchent de parvenir aussi loin.
— C'est un physicien, murmura Dubois à l'oreille de Severin, probablement un membre de l'Académie des sciences.
Mais, un instant après, la vue d'un dolmen ayant
amené l'entretien sur les monuments celtiques, l'olïicier de santé changea d'opinion.
— Je vois que Monsieur est antiquaire, dit-il, en offrant du tabac à l'étranger.
L'étranger récusa le titre et refusa le tabac.
— Il faut bien pourtant qu'il soit quelque chose, grommela l'officier de santé désappointé.
Et il se mit à le considérer de nouveau, espérant découvrir quelque signe qui pût au moins trahir sa profession.
La diligence venait de s'arrêter à un nouveau relais : le jeune voyageur descendit, laissant à sa place un livre qu'il s'était mis à lire pour échapper aux questions de Dubois. Celui-ci se pencha, afin d'en voir le titre.
— Des vers? dit-il. Est-ce que Monsieur serait un poète?
Severin prit le volume et l'ouvrit, au moment où le jeune homme reparut à la portière, il le remettait en place en secouant la tête.
— Connaissez-vous ce livre? demanda l'étranger.
— Oui, Monsieur.
— Et vous ne l'aimez point?
— Je le redoute.
— Pourquoi?
— Parce que sa poésie ressemble à i'opium des Orientaux, et qu'elle énerve après avoir enivré.
L'étranger regarda M. Severin avec surprise.
— J'ai été jeune aussi, reprit l'industriel en souriant; < oinme vous, j'ai aimé les livres que l'on va lire au fond des clairières en effeuillant des églantines et en écoutant le rossignol; ils m'ont fait revenir bien des fois
chez mon père le front pâle et le cœur découragé ; car c'est là tout leur renseignement, à vos plaintifs poètes ; ils donnent le goût de la mort quand il faudrait apprendre la science de la vie !
— Hélas ! vous avez raison, Monsieur, répondit le jeune homme pensif : ce sont, comme le Gustave de madame de Krudner, des sources cachées qui ne désaltèrent personne et ne donnent que de la mélancolie! et cependant notre époque demande des mains et des intelligences prêtes pour la mêlée. Ce n'est pas le moment de respirer les parfums qui amollissent, mais de fortifier ses membres avec l'huile des athlètes; car, au milieu des ambitions corrompues et des tyrannies hypocrites dont nous sommes oppressés, qui sait quelles luttes se préparent pour l'avenir?
— Plus de doute, murmura Dubois, c'est un journaliste républicain qui voyage pour la Société des droits de F homme.
Dans ce moment on arrivait à Morlaix; il fallut prendre congé du jeune voyageur, et la diligence repartit presque aussitôt.
L'officier de santé le suivit longtemps des yeux, puis se dirigea vers l'hôtel en secouant la tête.
— C'est égal, Severin, dit-il à son compagnon, d'un air abattu, il est parti sans que nous ayons pu savoir son nom.
Severin gravissait rapidement la route inégale et poudreuse de Penhoët : déjà il voyait flotter derrière le coteau la vapeur de la vallée; il hâta le pas et celle-ci lui apparut elle-même dans toute sa splendeur agreste.
Il s'arrêta ému et charmé devant ce fleuve de verdure qui, ondulé par la brise, semblait couler entre les collines arides. Puis, cherchant, au milieu de ces flots de feuillage, une vague plus haute et plus verte, ses yeux s'y arrêtèrent : au même instant, la rafale apporta à son oreille une rumeur monotone!... L'industriel sentit, au fond du cœur, une palpitation joyeuse; le sang circula plus rapidement dans ses veines : il avait reconnu la voix de son usine.
Il reprit sa marche, mais à chaque pas tout devenait familier à ses yeux : il savait le nom de chaque prairie, de chaque rocher, de chaque chaumière; tout le saluait d'un air de connaissance, et il lui semblait sentir dans l'air comme un parfum du toit domestique.
Déjà il avait quitté le grand chemin pour prendre le sentier de la garenne, et il commençait à descendre le versant du coteau, lorsqu'il vit tout à coup les genêts s'agiter : une forme blanche glissa à travers la feuillée, un cri partit, et sa fille vint tomber dans ses bras.
Severin la tint longtemps serrée contre lui sans pou-
voir parler. Depuis deux mois qu'il était absent, c'était son premier moment de joie sans mélange. Cependant, après un long embrassement, il écarta doucement la jeune fille pour la mieux voir.
— Chère, pauvre chère enfant, dit-il d'un accent profond, je te retrouve donc enfin : oh ! combien tu m'as manqué !
Anna se jeta de nouveau dans ses bras.
— Oh! te voilà, mon père, mon bon père!
Elle prit la tête de Severin et baisa ses cheveux gris avec une tendresse pleine d'enfantillage. Celui-ci la regardait enivré.
— Que tu es belle et grande! dit-il.
Puis, comme s'il eût voulu échapper à son attendrissement, il l'embrassa encore une fois, lui dit : Allons ; et se dirigea avec elle vers l'usine.
Ils suivaient le sentier en se tenant par la main à la manière des enfants, sans parler, ne pouvant que se contempler et se sourire.
Enfin leurs cœurs s'apaisèrent : la jeune fille, soulagée de son premier saisissement, laissa éclater son bonheur, et sa parole, encore mouillée de larmes, ouvrant subitement ses ailes, prit à la fois la volubilité et l'allégresse d'un chant d'oiseau.
Severin écoutait ses naïves confidences avec la patience enchantée d'un père. De loin en loin il s'arrêtait pour passer sa main sur la tête d'Anna; et si alors celleci se taisait, il lui disait à demi voix : parle toujours; et il reprenait sa route à côté d'elle. 11 ne tarda pas à l'interroger lui-même sur tout ce qui avait dû l'occuper pendant son absence. La volière était-elle achevée? les
ramélias avaient-ils fleuri? où en était le travail 4es abeilles? Anna répondait à tout, lui racontant en détail ses heureuses douleurs et ses joies ingénues ; doux événements d'un intérieur paisible, aussi charmants à raconter qu'à entendre, après les jours d'absence. Eu -Voûtant les causeries d'Anna, Severin était arrivé au moulin. Dès le seuil, il reconnut que tout avait été préparé pour son arrivée. Le sable du parterre portait encore la trace du râteau, le gazon paraissait nouvellement fauché, et les gerbes des rosiers venaient d'être relevées. Lorsqu'il entra dans le salon, il fut frappé de son aspect joyeux : les rideaux étaient d'une blancheur éclatante, les vases pleins de fleurs, et la table somptueusement servie; il regarda sa fille avec amour.
La journée entière fut consacrée par lui à reprendre possession de son intérieur. Il parcourut les chambres, visita les jardins et fit le tour du verger. Le soir vint sans qu'il eût pu se rassasier de cette joie des habitudes retrouvées.
Le lendemain, le bonheur le réveilla plus tôt; il descendit dans la vallée. Il avait repris son humble costume de tous les jours, son bâton de houx et ses sabots de hêtre, pour marcher dans la rosée : il respirait plus à l'aise sous ce vêtement accoutumé ; il sentait recommencer son heureuse et facile vie. Les paysans qui se rendaient aux champs, la faucille sur le bras, le saluaient avec une exclamation riante , et les femmes qui descendaient au lavoir de la vallée s'arrêtaient pour lui souhaiter la bienvenue. Tout était pour lui ravissement et souvenirs. Il se sentait redevenir jeune, il regardait les arbres, il écoutait chanter les oiseaux, et, enivré de ces mille
harmonies, il se laissait aller à tous les enchantements du retour.
Il fallut pourtant rentrer et songer aux affaires de la fabrique. La longue absence du maître y avait amené quelques relâchements : Severin s'occupa de tout remettre sur le même pied qu'avant son départ.
C'était un homme habile et sage, mais chez qui l'expérience n'avait altéré aucun généreux instinct, et qui avait su faire deux parts dans sa vie, l'une pour la réalité, l'autre pour le cœur. Ses commencements avaient été difficiles, comme tous ceux des enfants du peuple ; mais, ainsi qu'il le disait souvent lui-môme, il s'était, servi des armes que Dieu donne aux pauvres : la persévérance avait été son épée, la patience son bouclier. Peut-être, pourtant, eût-il faibli dans la lutte, s'il n'eût trouvé une femme qui l'aima et prit comme un don la moitié de son fardeau ; elle avait partagé toutes ses peines , encouragé tous ses efforts, et, quand le succès avait été assuré, pareille à ces anges de l'Écriture qui, une fois leur protégé conduit au but, rouvraient leurs ailes, elle était morte souriante et résignée.
La douleur de Severin avait d'abord paru inconsolable, mais le temps et la présence d'Anna l'avaient adoucie. Du reste, cette enfant représentait si bien les deux natures qui s'étaient unies pour lui donner le jour, qu'elle semblait un symbole vivant de cette union. Bien qu'elle eût à peine dix-sept ans et qu'elle parût plus jeune, par ses habitudes, on pouvait déjà reconnaître chez elle le dévouement passionné de la mère, joint à l'énergie indépendante de Severin. C'était une âme forte et douce, sur laquelle la violence ne pouvaiX rien, mais
M l'homme et l'argent.
sans résistance contre la prière : sa faiblesse était dans sa force même ; force invincible tant qu'on voulait la soumettre, mais qui, une fois reconnue, s'abandonnait elle-même et faisait tout pour être pardonnée.
Ce n'était donc point la ruse qu'Anna devait redouter, car son intelligence la découvrait; ce n'était point l'exaltation romanesque, car son cœur était assez grand pour le véritable enthousiasme : ce qu'elle devait craindre surtout, c'étaient ses retours passionnés après un tort reconnu, c'étaient ses crises de dévouement lorsqu'une fois l'admiration ou l'attendrissement avait ouvert son âme. Force, raison, prudence, tout s'en allait alors, et Anna, éperdue aux pieds de son idole, ne trouvait plus en elle-même assez de moyens d'adoration. Ainsi il ne fallait qu'une noble action, qu'une injure reçue par sa faute pour avoir le droit de la dominer. L'admiration, le repentir ou la pitié pouvaient l'asservir également et la livrer sans défense à tous les égarements généreux.
Tout en elle annonçait cette nature qui sentait sa force sans en avoir l'orgueil. La sève débordait de tout son être et ses yeux avaient des rayons. Mais cette vitalité puissante rougissait d'elle-même et se voilait à dessein sous une caressante mollesse. Si parfois un cri plus haut, an mouvement plus vif échappaient à la jeune fille comme une explosion, elle les réprimait sur-le-champ et semblait embarrassée de ces pétillements de vie qui jaillissaient malgré elle à chaque instant. Ce soin attentif avec lequel Anna se mirait elle-même lui donnait une sorte de retenue bouillante et d'immobilité animée, curieuse à étudier. On trouvait ainsi toujours en elle quelque chose de l'enfant et de la femme, un mélange de nature
hardie et de nature timide, dont le charme était irrésistible.
Il y avait déjà quinze jours que Severin était de retour, et tout avait repris dans la fabrique la marche accoutumée : un matin, il proposa à Anna d'aller dîner chez un de leurs voisins ; tous deux partirent à pied à travers la campagne.
La jeune fille marcha d'abord tranquillement à côté de son père; mais à chaque papillon qui passait ses yeux se détournaient malgré elle, à chaque fleur qui se montrait parmi les feuilles sa main s'étendait, puis se retirait honteuse : Severin eut pitié de son martyre.
— Je vais continuer la route en lisant, dit-il, va cueillir un bouquet.
Anna jeta un cri de joie, embrassa son père, et s'élança dans la prairie ; tandis que le fabricant ralentissait le pas à dessein et la suivait des yeux.
A voir ses courses folles dans l'herbe, ses mille disparitions et ses mille retours subits, on eût dit une jeune biche longtemps captive qui a tout à coup humé l'air libre et senti l'espace. Ce fut seulement au moment d'arriver chez l'ami auquel ils rendaient visite que la jeune fille rejoignit son père, haletante, les cheveux débouclés et à demi cachée derrière un faisceau de fleurs.
La journée se passa à parcourir les défrichements et à écouter des projets de propriétaire. Lorsque l'on permit à Severin de repartir, le jour était déjà sur son déclin ; quelques signes d'orage commencèrent à troubler le ciel, qui ne tarda point à s'obscurcir davantage; les éclairs brillèrent, le tonnerre gronda , et la pluie, rare d'abord, tomba enfin à flots pressés.
46 t/homme et l'argent.
Le fabricant et sa fille traversaient alors une de ces landes stériles, espèces de pampas bretonnes que tout vent balaye et que noie tout orage, Ils étaient trop loin pour retourner sur leurs pas, et l'on n'apercevait nul toit h l'horizon; pas même un arbre, pas un rocher qui pût servir d'abri ; partout les bruyères roses entremêlées de cet ajonc court et rare qui embarrasse le pied et le déchire! La terre elle-même, détrempée par l'eau du ciel, était devenue mouvante et se dérobait sous les pas.
Severin, qui craignait pour sa fille les suites de l'orage, maudissait les visites et la pluie. Anna en avait ri d'abord, mais voyant que sa gaieté accroissait la mauvaise humeur de son père, elle s'était tue, et s'efforçait de ne point retarder sa marche.
Ils sortirent enfin de la garenne et atteignirent le grand chemin.
Au moment même où ils y arrivaient, un cabriolet passait rapidement; mais il s'arrêta tout à coup : une tête en sortit, et Severin reconnut le jeune voyageur qui avait excité si vivement la curiosité de Dubois.
Celui-ci salua le fabricant, et s'empressa de descendre.
— Je dois me réjouir doublement de la rencontre, Monsieur, dit-il en s'approchant, puisque je puis vous revoir et vous offrir un abri; j'ai, par bonheur, deux places libres.
— Mille grâces, répondit le fabricant, mais notre route n'est point la même.
— Je prendrai la vôtre.
— Ce serait vous obliger à un trop long détour.
— Rien ne me presse ni ne m'appelle : montez, je
vous en prie, n'exposez pas Mademoiselle plus longtemps à la fatigue et à l'orage.
Cette prière était faite avec tant de cordialité, que Severin ne crut point devoir résister.
— Soit, dit-il; mais alors vous vous arrêterez à Penhoët, et vous serez notre hôte cette nuit.
— C'est me payer bien vite et bien cher un léger service.
— - » Vous acceptez ?
— J'accepte.
Pendant cette conversation, le jeune homme avait fait monter Anna dans le cabriolet; Severin y monta à son tour, et tous trois prirent le chemin de la vallée.
Le lendemain, le jeune voyageur fut éveillé par une voix douce et cadencée qui chantait un guers breton. Presque au même instant il entendit le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait, et une autre voix plus douce encore, mais légèrement émue d'impatience, s'écria tout bas :
-— Silence! silence donc, Marie I lu vas réveiller l'étranger.
Le jeune homme, qui avait reconnu la voix d'Anna, se souleva pour prêter l'oreille > mais le chant s'était ar-
rété, et la voix ne se fit plus entendre. Il sourit de la naïve attention de la jeune fille; puis, secouant un reste de sommeil, il regarda autour de lui pour se reconnaître.
Le soleil levant rayonnait joyeusement dans sa chambre, où tout respirait l'ordre domestique. Les meubles, déjà vieux pour la plupart, appartenaient à diverses époques; mais ce dépareillement n'avait rien de disgracieux : on sentait que chacun d'eux représentait là un souvenir. Quelques-uns, presque grossiers, provenaient sans doute d'héritage; d'autres, plus élégants, avaient dû être acquis quand la fortune commençait à sourire, et leur achat avait probablement été autrefois un événement de famille. On reconnaissait encore la valeur traditionnelle accordée à chacun d'eux par les soins évidents donnés à leur conservation. Quelques gravures d'après Greuze, bordées de baguettes étroites, étaient suspendues aux murs, à côté de trois vieux portraits au pastel, et un bouquet brodé sur soie, chef-d'œuvre de quelque aïeule pendant ses années de couvent, ornait, au lieu de glace, la haute cheminée.
Cependant, au milieu de ces précieuses reliques de famille, quelques objets rappelaient notre époque et annonçaient la présence d'une jeune fille. Une boîte à ouvrage, en acier ciselé, et un pupitre de femme, d'un travail précieux, étaient posés sur un élégant piano de Petzold; tandis que l'on apercevait, au fond de l'appartement, deux caisses d'acajou, contenant quelques fleurs rares qui répandaient un parfum étranger.
Après avoir longtemps contemplé cet intérieur, à la lois si disparate et si harmonieux, les yeux du jeune
homme se tournèrent vers la fenêtre, qui était demeurée ouverte.
La vallée s'y montrait encadrée comme une merveilleuse peinture. Sur le devant, à travers les peupliers et les arbres festonnés de houblons, on voyait les cascades scintiller et des enfants qui passaient sur un pont rustique; derrière serpentaient les prairies, et plus loin, sur la colline, s'élevait la vieille ruine de Penhoët, toute tapissée de ronces et de giroflées sauvages.
Le jeune homme se leva à la hâte et courut au balcon pour mieux voir le vallon sortant ainsi tout fleuri des brumes du matin; mais, à peine s'y fut-il penché, qu'il oublia la ruine, les prairies, les cascades de toute la vallée.
Anna était assise sous sa fenêtre, au pied d'un buisson de chèvrefeuille, et donnait à manger dans sa main à une colombe. Son léger vêtement du matin laissait deviner ses blanches épaules ; ses cheveux, négligemment noués, retombaient à demi, et son pied jouait comme celui d'un enfant avec sa chaussure abandonnée. A chaque battement d'ailes de la colombe, à chaque roucoulement, elle jetait un cri retenu, applaudissait des mains, et riait d'un rire émerveillé. Enfin elle se baissa, prit l'oiseau et se mit à lui parler avec mille caresses. On eût dit que la colombe entendait ses tendres paroles, car elle se rapprocha de la jeune fille, entr'ouvrit son vêtement et se cacha dans son sein.
Au même instant l'étranger fit un mouvement. Anna leva les yeux, jeta un cri; et, par un instinct de honte virginale, croisa les bras sur sa poitrine : ainsi blottie au milieu des fleurs, dans ce désordre et avec ce geste
charmant, on l'eût prise de loin pour une statue de la Pudeur. Le jeune homme, confus, quitta le balcon et descendit au salon.
Il y rencontra Severin, qui l'engagea à venir visiter la ruine : tous deux gravirent le monticule verdoyant, s'arrêtèrent au sommet et regardèrent quelque temps en silence. Les troupeaux passaient sous leurs pieds pour se rendre aux jachères, et les pâtres suivaient en faisant entendre, comme ceux de Virgile, les sifflements modulés de leurs flûtes d'avoine.
— Heureuse terre! dit l'étranger; ici les hommes n'ont de la pauvreté que les haillons 1 Le contentement de l'âme rit sur tous les visages.
Puis, comme s'il eût répondu à une pensée :
— Qui sait ce que l'industrie pourra leur donner en échange de leur indigence sereine? Cette nouvelle reine du monde ne ressemble-t-elle point à toutes les autres, et ne fait-elle pas plus d'esclaves que d'heureux?
— Ne la jugez point trop sévèrement, Monsieur, dit Severin, car elle est née à peine d'hier, et* comme tous les enfants, elle est dominatrice, cruelle, irréfléchie. Laissez-la grandir, et la raison lui viendra. Un jour, sans doute, elle comprendra que sa fécondité et sa puissance ne peuvent se fonder solidement que sur l'association des intérêts; alors on distinguera l'industrie de l'exploitation, c'est-à-dire l'intelligence qui transforme la matière de la spéculation qui n'emploie et ne cherche que l'argent.
— Et, en attendant cet avenir douteux* reprit l'étranger, l'industrie fera, des heureux misérables que nous voyons passer là en souriant, un peuple d'affamés sans
patience, et d'esprits forts sans lumière. Oh ! que ne restent-ils plutôt ce qu'ils sont? A quoi bon marcher audevant des douleurs?
— A quoi bon sortir de l'enfance pour devenir homme, Monsieur? L'enfant aussi, est joyeux dans sa faiblesse, paisible dans son ignorance, tandis que l'homme vit triste et soucieux. Mais ne faut-il donc point que tout suive sa loi d'accroissement? Laissez le peuple faire sa route : bien des fois il abandonnera des lambeaux de ses haillons ou de sa chair aux épines du chemin; mais il faut qu'il marche, car il faut qu'il arrive. Il pourra souffrir de longues années, devenir, pour un temps, comme Gil Blas, le compagnon des brigands, se corrompre dans son corps et dans son âme ; mais laissez Dieu le conduire où il va : au bout de tout, il trouvera la moralité en même temps que le bonheur, car l'un n'est que le sentiment de l'autre.
En causant ainsi, ils étaient revenus vers la fabrique, et la cloche les avertit que le déjeuner les attendait.
Deux heures après, l'étranger prenait congé de Severin et de sa fille.
— Si vous avez trouvé un accueil et des gens selon votre cœur, revenez, lui dit le fabricant.
— Je reviendrai, Monsieur, répondit le jeune homme, en lui serrant la main, et il partit.
Severin, qui l'avait suivi quelque temps des yeux, allait rentrer lorsqu'il aperçut Dubois qui arrivait par l'autre extrémité de l'avenue.
— Je viens dîner avec vous, lui cria l'officier de santé.
— Soyez le bienvenu-
Dubois descendit de cheval.
— Eh bien î dit-il d'un ton secret et joyeux, je sais son nom.
— Quel nom ?
— Celui du voyageur aux boutons de diamants. Severin éclata de rire.
— Vous croyez peut-être que ce sont des conjectures, reprit Dubois d'un ton piqué ; mais j'ai des renseignements officiels. D'abord, vous saurez que le jeune homme rôde par ici.
— Je le sais.
— Ah !.. et savez-vous aussi qu'il était hier à Saint- Pol? Il est descendu à la grande auberge, et s'est fait servir à dîner dans sa chambre.
— En vérité ?
— Je le tiens du garçon d'écurie qui soigne mon cheval, et qui l'a demandé, de ma part, à la cuisinière. Mais ce n'est pas tout; j'ai appris qu'il avait présenté son passe-port au brigadier de notre endroit, et comme je suis le médecin du brigadier, j'ai appris de lui quel était le voyageur en question!.. Tenez, j'ai même tout écrit là de peur d'accident.
Et, retirant de sa poche un carnet qui lui servait à écrire ses ordonnances, Dubois y lut ces mots :
Elie de Beancourt , propriétaire, domicilié à Paris...
— Vous voyez que j'ai ses noms, qualités et domicile ! Seulement, je n'ai pu savoir ce qui l'amenait dans le pays; mais il a parlé de revenir à Saint-Pol, et, s'il y reparait, je suis décidé à faire sa connaissance.
— Il est fâcheux que vous ne soyez point arrivé
l'homme et l'argent. fc23
plus tôt, observa Severin, j'aurais pu vous la procurer.
— Comment cela?
— Le jeune homme aux boutons de diamants, comme vous l'appelez, a passé la nuit au moulin.
— Vous vous moquez?
— Je parle sérieusement.
— Alors il vous a dit?...
— Pas même son nom, et c'est vous qui venez de me l'apprendre.
Dubois regarda le fabricant avec une sorte d'indignation.
— Et vous dites qu'il était ici tout à l'heure?
— Il vient de partir pour Morlaix; tenez, on aperçoit encore son cabriolet au haut de la montée.
Dubois repassa la bride au cou de son cheval, et mit le pied à l'étrier.
— Mon ami, dit-il à Severin, réflexion faite, je ne dînerai point avec vous : Je me rendais aussi à Morlaix, je vais rejoindre M. de Beaucourt, et nous ferons route ensemble.
En parlant ainsi, il s'était mis en selle.
— Adieu, s'écria-t-il en saluant de la main le fabricant; à mon retour, je passerai au moulin, et je vous dirai ce que j'aurai appris.
Dubois revint le lendemain à Pcnhoët d'assez mauvaise humeur; il n'avait pu rien savoir : Severin le plaisanta sur son désappointement.
— Riez, riez, dit l'officier de santé, une autre fois je serai plus heureux. M. de Beaucourt a laissé échapper qu'il resterait quelque temps dans le pays; à moins que le diable ne s'en mêle, je finirai par apprendre quelque chose.
La pendule sonna.
— Trois heures déjà! s'écria-t-il... je vous quitte : il faut que je passe par Kermor. Il paraît qu'il y a eu de grandes querelles d'avarice entre les héritiers; on dit qu'ils ont fait cinq lots d'une nappe trouvée après le règlement d'intérêts, et qu'ils ont tué deux pigeons qu'ils ne pouvaient partager vivants... Je vais m'informer de tout cela. A propos, ne désiriez- vous pas acheter le champ du vieux Gorduf, sur la route d'Henvic?
— Oui.
— Hâtez-vous alors, car M. Kermadec le marchande. Je l'ai su par son gendre... Ne dites point que je vous en ai parlé, mais agissez en conséquence.
On lui amena son cheval, et il allait mettre le pied à l'étrier lorsqu'il fouilla vivement dans son portefeuille :
— Pardieu, je suis étourdi : Anna ! . . . Anna ! La jeune fille accourut.
— Je vous avais promis la recette de notre grand fleuriste de Saint-Pol pour élever les pyramidales. La voici... Je l'ai trouvée manuscrite dans un livre qu'il m'a prêté, et où il l'avait oubliée... Surtout n'en dites rien ; le baron ne me pardonnerait jamais de lui avoir dérobé son secret...
Il salua de la main, prit congé et partit.
— L'excellent homme! s'écria Anna follement.
— Oui, répondit. Severin, en secouant la tête ; mais il t'eût livré aussi facilement la vie ou l'honneur du baron que sa recette pour les pyramidales. Dieu préserve de l'excellent homme quiconque a une honte ou un malheur à cacher !
Les visites d'ÉHe au moulin se répétèrent et devinrent chaque fois plus longues. Le jeune homme semblait se plaire de plus en plus à écouter Severin. Un jour qu'Anna traversait seule la garenne et allait franchir Yéchalier du petit bois, elle se trouva face à face avec de Beaucourt, qui venait à Penhoët. La jeune fille rebroussa chemin avec lui.
On était au milieu du jour; ce n'étaient partout que vie et lumière, que bourdonnements harmonieux et senteurs parfumées. La terre semblait respirer : le jeune homme s'arrêta pour regarder la campagne.
— N'est-ce pas, demanda Anna, que le paradis terrestre devait être ainsi?
-i- J'y pensais, répondit Élie.
Ils rencontrèrent un mendiant, la tête appuyée sur sa besace, qui dormait sous les aulnes.
— Heureux pauvre! dit de Beaucourt, il s'endort aux chants des oiseaux et aux rumeurs de la source; ne di-
rail-on pas que la création reconnaît encore sous ces haillons le maître qu'elle doit bercer de sa musique céleste? Ici son sommeil est à lui; on ne viendra point lui prendre sa couche d'herbe, et un alguazil ne l'éveillera pas brusquement pour lui demander de quel droit il dort à l'ombre. %
— N'est-ce point partout ainsi? demanda la jeune fille étonnée.
— Excepté dans nos villes, où celui qui n'a point de lit ne peut coucher sur le pavé.
— Et pourquoi?
— De peur qu'il ne rêve au lit du bourgeois à la porte duquel il s'est endormi. La faim et le froid donnent tant d'imagination!...
— Mais vous lui procurez un abri alors?
— Sans doute ; nous le mettons en prison.
— Est-ce vrai? demanda Anna avec l'incrédulité naïve d'un bon cœur.
— Vrai et juste, dit Élie. Dans une société créée pour garantir la possession au petit nombre et non les droits de tous, l'indigence n'est-elle pas une préméditation criminelle? Tout pauvre est ennemi de l'ordre, par cela seul qu'il est pauvre, et doit être traité comme tel. La police de nos villes est logique et sensée.
— Oh I je remercie Dieu alors de n'y être point née, s'écria la jeune fille ; je ne haïssais que vos grandes maisons noires et vos durs pavés , mais vos âmes sont plus dures et plus noires mille fois : je vous trouvais malheureux, maintenant je saurai que vous êtes méchants.... Ah ! vous me rendez ma vallée plus chère encore.
— Vous l'aimez donc bien? demanda Élie en souriant.
La jeune fille ouvrit les bras avec un geste enfantin, comme si elle eût voulu la serrer sur son cœur.
— Si je l'aime? dit-elle, ma vallée où j'ai fait des bouquets toute petite, où j'ai connu ma mère, où j'ai grandi !... Ah! je ne pourrais respirer un autre air!
— S'il le fallait pourtant un jour?
— Oh ! non, cela ne sera pas; mon père ne le veut ni ne le peut; je suis née ici et j'y mourrai.
— Qui peut prévoir l'avenir? objecta de Beaucourt.
— L'avenir est ici pour moi.
— Il peut changer... à votre insu même... les événements sont plus forts que notre volonté...
— Mais qui me chasserait de mon Éden ? Croyez-vous donc que le mauvais ange y puisse venir?
Le jeune homme baissa la tête sans répondre et garda longtemps le silence; il ne sortit de sa rêverie qu'au moment où Anna s'arrêta pour recueillir des myosotis.
— Attendez , dit-il , vous en trouverez de plus beaux au Stivel-Rimolou.
La jeune fille le regarda étonnée.
— Vous connaissez donc la vallée? dit-elle.
— Je l'ai parcourue, répondit de Beaucourt embarrassé. Ils arrivèrent au moulin et aperçurent, à la porte de la papeterie, Severin entouré d'ouvriers.
— Vous allez trouver mon père bien heureux, dit Anna, il explique un nouveau plan de machine.
Severin l'entendit.
— Heureux, en effet, dit-il, car vous me surprenez au milieu des enchantements de l'invention , et dans un moment où tout rit à l'amour-propre de l'auteur : mon œuvre n'est encore qu'une espérance, aussi je la vois
avec des yeux d'amant; quand je l'aurai réalisée et qu'il faudra vivre avec elle, ce sera tout autre chose; je n'en apercevrai peut-être que les défauts ; car les projets de l'intelligence ressemblent à ceux du cœur, on accepte leurs promesses comme des bienfaits et leur accomplissement comme des rentes arriérées.
— Je ne savais pas que la mécanique pût donner de telles émotions, observa Elie.
— Pourquoi donc, Monsieur? l'industrie n'est-elle pas la poésie de l'intelligence, comme la religion celle de l'âme, et toutes les poésies ne sont-elles pas sœurs? N'est-ce point une étincelle de ce génie divin qui régit l'univers? Ah ! ne confondez point la spéculation avide avec l'art merveilleux de transformer la matière en y appliquant la pensée. Cet art est saint, car il a ses ivresses et ses douleurs comme tout ce qui se rattache aux sources de la vie; il est grand, car Dieu lui a fait sa part dans la conquête de l'avenir. Beaucoup le profanent, je le sais, mais il se révèle aux hommes de bonne volonté. Je suis bien peu de chose, sans doute, Monsieur; cependant, au milieu de ces murmures de la fabrique qui, pour beaucoup, ne sont que du bruit, moi j'entends des voix qui racontent ici les destinées du monde. Écoutez tous ces grincements, tous ces soupirs de l'usine en travail!... Ne comprenez-vous pas que c'est un hymne de délivrance pour le genre humain? L'industrie a forcé la nature brute à vivre pour prendre la place de la matière animée; chacune de ces roues qui tournent en esclaves me dit combien de bras se lassaient là où elle agite ses membres de chêne, et de combien d'instruments vivants elle a fait des intelligences!
— Ah t l'industrie ainsi comprise est belle, Monsieur, dit de Beaucourt avec émotion; je le conçois, votre fabrique n'est plus seulement pour vous une terre où vous récoltez , c'est un champ de bataille où vous combattez pour une idée.
— C'est tout cela et autre chose encore, mon moulin est pour moi l'avenir et le passé; je n'y trouve pas seulement le souvenir de mes erreurs ou de mes progrès, mais l'histoire même de mes affections. Quand je conduisis à Penhoët, il y a vingt ans, la femme que je venais d'épouser, l'usine que vous voyez était couverte de chaume et une seule roue tournait sous la cascade. Nous ne pûmes l'orner et l'agrandir que lentement : mais que de bonheur dans ces améliorations successives! Ah! vous êtes trop jeune pour savoir ce qu'il y a de joie dans ces modestes succès obtenus par l'industrie de chaque jour! La fortune qui arrive subitement étourdit, mais celle qui vient pas à pas soutient, réjouit et donne confiance; c'est comme un vin bienfaisant que l'on boirait à petits coups. L'homme est fait ainsi, tout bonheur est pour lui dans la progression. Qu'il n'avance que d'un pas chaque année, peu importe, pourvu qu'il avance; c'est là le secret de son courage et de sa patience ; ce qu'il demande, ce n'est point d'atteindre le but, mais d'en approcher toujours. Quant à moi, Dieu m'a accordé ce bonheur et celui de n'en pas jouir seul! Toutes les améliorations introduites ici ont été des événements de famille; aussi chaque machine ajoutée à la fabrique, chaque arbre planté dans mon verger, chaque mur élevé autour de mon domaine se rattache pour moi à une joie ou à une tristesse domestiques ; tous les faits importants
de ma vie obscure ont ici des monuments qui les consacrent.
— Ah f gardez-les toujours, Monsieur, dit de Beaucourt avec émotion ; je comprends maintenant ce que votre usine est pour vous et combien il vous serait impossible de la quitter.
— Impossible, en effet : je suis un sauvage auquel il faut son coin de solitude. Ce ne sont pas les os de mes pères qui sont ici, mais quelque chose d'aussi sacré et de plus précieux peut-être!... mes souvenirs ! Mais pardonnez-moi, ajouta-t-il, je vous tiens là dehors et debout; veuillez entrer, je vous rejoins à l'instant.
En ouvrant la porte du salon, de Beaucourt se trouva face à face avec Dubois, qui entrait par une porte opposée. L'officier de santé fit entendre une exclamation joyeuse.
— Parbleu! M. Élie de Beaucourt, je vous trouve à propos, s'écria-t-il , je vous apporte des nouvelles de votre oncle.
Le jeune homme le regarda avec étonnement.
— Oui , de votre oncle , reprit Dubois en appuyant sur chaque mot, de M. Gaillot. Les frères Bérard, que
je viens de rencontrer, ont reçu aujourd'hui même une lettre de lui.
Élie fit un mouvement d'humeur et d'ennui, que Dubois n'eut pas l'air de remarquer, et tendant sa tabatière au jeune homme :
— Ces messieurs m'ont même dit que je connaissais monsieur votre oncle, continua-t-il; c'est le banquier que j'ai eu l'honneur de voir chez M. le baron de Kermadec, il y a environ un an.
— Mon oncle connaît effectivement le baron, répondit Elie froidement.
— Je n'ai point eu alors l'avantage de rencontrer Monsieur, ajouta Dubois; cependant il me semble avoir entendu parler, à cette époque, d'un neveu qui accompagnait M. Gaillot.
— C'était moi, dit de Beaucourt impatienté.
Le gros homme prit bruyamment une prise de tabac, et secouant son jabot d'un air satisfait :
— J'ose espérer, reprit- il, pour le bien du pays, que ce ne sera point le dernier voyage de monsieur votre oncle en Bretagne. Les frères Bérard m'ont parlé de projets de spéculation.
— Quoi, vous savez!... interrompit vivement Elie. Dubois cligna des yeux et pencha la tête.
— Des papeteries, dit-il à demi voix.
De Beaucourt regardait autour de lui avec inquiétude.
— Au fait, ajouta l'officier de santé avec une bonhomie narquoise, la partie est bonne, et, la preuve, c'est que le père Scverin y a gagné ce qu'il a : une fabrique établie sur de larges bases, bien fournie de capitaux, et
qui emploierait des machines nouvelles, aurait de grands avantages.
De Beaucourt ne répondit rien, et il y eut un court silence.
— Ainsi , reprit Dubois avec une curiosité obséquieuse, il est permis d'espérer que M. Gaillot n'a point oublié ses anciens projets, et qu'il voudra bien aider notre pauvre Finistère à sortir de son apathie industrielle.
— Je l'ignore, dit sèchement Élie.
— Ah! je comprends 1 .. . Pardon... ma question est indiscrète... j'oublie que la première condition de succès pour une spéculation est le secret... Du reste, monsieur de Beaucourt peut compter sur mon silence.
Élie s'inclina, et Dubois, qui n'était venu au moulin que pour savoir ce qui s'y passait, prit congé presque aussitôt; mais il arrêta, en sortant, Anna qu'il rencontra sur l'escalier.
— Où estSeverin? lui demanda-t-il.
— Il cause avec le charpentier.
— Dis-lui qu'il se tienne bien sur ses gardes, mon enfant; ce jeune homme, qui est là dans le salon et qu'il ne connaît pas, est le neveu de M. Gaillot, le capitaliste.
— Eh bien?
— Eh bien, il a déjà parcouru la vallée l'an dernier, et il n'y revient que pour établir une papeterie.
— Qui vous a dit?
— Je l'ai su, dit le gros homme en appuyant mystérieusement sur chaque syllabe, je l'ai su... Avertissez Severin, car c'est une concurrence redoutable.
— Mais êtes-vous sûr?
— Sûr... M. de Beaucourt ne s'est sans doute introduit au moulin que pour voir les ingénieuses machines de votre père et les imiter.
— Que dites- vous? une telle trahison!
— Il n'y a point là-dedans de trahison, mon enfant, c'est de l'habileté. Surtout, ajouta-t-il, recommandez bien à Severin de ne point dire que je l'ai prévenu... vous savez que je n'aime pas à être mêlé dans les affaires des autres... je tiens à être bien avec tout le monde.
Il embrassa Anna sur le front et partit.
Mais il avait jeté le trouble dans l'âme de la jeune fille ; devait-elle croire ce qu'il venait de dire ? celui qu'elle avait reçu avec tant d'affection n'était-il vraiment qu'un ennemi caché, et ces visites avaient-elles le but honteux que Dubois leur avait supposé ? Ce doute serra le cœur d'Anna et la rendit si triste, que, plusieurs fois, elle se sentit près de pleurer.
Or, par un singulier contraste, Élie se montrait, ce jour-là, plus gai, plus affectueux qu'il ne l'avait encore été. Il interrogea M. Severin sur ses projets d'amélioration, lui donna quelques conseils qui prouvaient l'expérience des affaires, et s'entretint longtemps avec lui de l'avenir, sur un ton de joyeuse confiance. Anna l'écouta, mais resta sérieuse. La gaieté des gens que nous soupçonnons, loin de nous rassurer, nous irrite, parce qu'elle déroute notre observation.
Élie s'aperçut de la préoccupation de la jeune fille, et, craignant que sa présence ne dérangeât quelque projet ou quelque habitude, il se hâta de prendre congé. Anna ne chercha point à le retenir. Dans toute autre circonslance, de Beaucourt eût remarqué cette réserve subite,
mais il venait de prendre une résolution qui l'avait mis en repos avec lui-même ; il était dans une de ces heures où tout ce qui pourrait blesser glisse sur nous, et où le cœur aime tant sa joie, qu'il ne permet à rien de la troubler.
Au lieu de prendre la route de Saint-Pol, en quittant le moulin, il gagna un village peu éloigné, et chercha une auberge qu'il connaissait; il écrivit d'abord quelques lettres, puis, le soir venu, il gravit le coteau qui dominait le hameau et s'arrêta devant la baie de Penxé.
La brume du soir noyait l'horizon, et l'on n'apercevait plus, sur les vagues, que deux ou trois voiles de pêcheur cinglant vers les criques éloignées comme des oiseaux de mer attardés. Les lumières commençaient à briller au loin dans les fermes isolées; les derniers chants des pâtres mouraient sur les hauteurs, et les promontoires silencieux s'effaçaient doucement dans l'ombre. Élie s'assit au pied d'un chêne, les yeux tournés vers les étoiles qui se levaient une à une dans le ciel.
C'était la première fois qu'il voyait la création dans sa mélancolique splendeur et qu'il prêtait l'oreille aux mélodies de la solitude ; il sentit qu'un attendrissement ineffable s'emparait de tout son être. Ses regards erraient du rivage à la mer et de la mer au ciel; tout lui était nouveau; il lui semblait qu'il venait d'aborder à quelque monde inconnu.
Pris d'un enchantement curieux, il se leva et parcourut le coteau avec la joie étonnée d'un enfant : alors ses yeux rencontrèrent la vallée, et le souvenir lui revint. Il contempla un instant les prairies frangées de prunelliers en fleurs, les lavoirs déserts et la cascade que la lune
éclairait à travers les saules; puis, sans y penser, et comme s'il eût obéi à une habitude secrète, il descendit le coteau et se dirigea vers Penhoët.
Tout était muet dans le vallon : la rivière semblait dormir sous les aulnes. Élie marchait lentement sur la mousse du sentier, sans entendre même le bruit de ses pas. La rumeur monotone du moulin le guidait seul : elle grandit insensiblement, se rappracha de plus en plus et finit par éclater en battements confus. De Beaucourt était parvenu près de l'écluse et sentait déjà le vent humide des tournants de l'usine.
Le jeune homme, qui s'était arrêté, leva les yeux sur les fenêtres de M. Severin et de sa fille; aucune lumière n'y brillait.
— Ils dorment déjà, pensa-t-il. À Paris, l'existence ne commence que maintenant, à la lueur du gaz ; ici on se couche et l'on s'éveille comme les oiseaux, et l'on ne vit qu'au soleil. Ah ! heureux qui peut ainsi faire son nid dans quelque fente de montagne I
Cette pensée le rendit rêveur. Il s'accouda sur la vanne entr'ouverte, et laissa tomber son front sur ses deux mains.
Cependant il se trompait; tout le monde ne dormait pas au moulin. Les paroles de Dubois avaient jeté Anna dans un trouble étrange : plus elle y pensait, plus elle trouvait de raisons pour y croire, et cependant son cœur se révoltait contre cette conviction. Lorsque après le départ d'Élie elle s'était retrouvée avec son père, elle avait d'abord songé à lui faire part des avertissements de l'officier de santé ; mais, au moment de parler, elle avait hésité sans savoir pourquoi, soit que, ne pouvant ajouter foi aux soupçons de Dubois, elle craignît de prendre part à une calomnie en les répétant, soit qu'elle fût retenue par cette espèce de honte que nous éprouvons à avouer les fautes de ceux qui ont surpris notre intérêt soit pour toute autre cause plus intime et moins avouée elle avait retardé sa confidence, puis n'avait osé la faire.
Restée seule, elle se reprocha pourtant son silence tous ses doutes et toutes ses craintes lui revinrent. Ne pouvant trouver le sommeil, elle descendit au jardin espérant que la fraîcheur de la nuit calmerait son agi tation.
Elle se rappelait trop bien le passé pour ne pas s'é pouvanter à l'idée de voir son père soutenir, de nou veau, une de ces concurrences presque aussi funestes au
vaincu qu'au vainqueur. Elle avait à peine dix ans lorsqu'il avait eu déjà une fois à lutter contre une fabrique rivale, et elle n'avait oublié ni la tristesse de ces jours d'incertitude, ni les larmes cachées de sa mère, dont la maladie s'était alors aggravée, et qui était morte au moment même du triomphe tardif obtenu par Severin. Une concurrence nouvelle ne lui apparaissait qu'accompagnée de ces émotions douloureuses, et la vivacité de ses craintes s'augmentait de la tristesse de ses souvenirs.
Puis elle était à cet âge amoureux d'émotions, où l'on donne à tout une naïve importance, où l'on aime ses effrois et jusqu'à ses chagrins. Exagérant ce qu'avait dit Dubois, elle regarda comme immédiat un danger qui n'existait point encore, et vit la ruine de son père près de s'accomplir. Elle ne songea plus alors qu'aux moyens de l'arrêter.
Sa tête s'exalta dans cette recherche. Elle se demanda comment elle pourrait préserver Severin sans qu'il le sût, détourner le péril avant qu'il pût en avoir l'inquiétude. Ce but à atteindre flattait ses courageuses fantaisies. Elle aimait à se donner ainsi le rôle d'un archange armé de l'intelligence et du glaive pour défendre une tête chérie. Parfois, confiante en ses forces et conseillée par sa hardie franchise, elle pensait à interroger M. de Beaucourt lui-même pour connaître la vérité ; d'autres fois, plus timide, elle voulait charger Dubois de cette mission. Tantôt elle s'indignait contre Élie, tantôt elle cherchait à l'excuser.
Elle demeura longtemps ainsi flottante entre tous les doutes, et passant de l'enthousiasme à l'abattement. Enfin, elle allait rentrer sans avoir rien résolu, lorsqu'on
traversant la pelouse elle jeta un cri de surprise ! . . Elle venait d'apercevoir de Beaucourt appuyé contre l'écluse.
Sa présence près du moulin, à cette heure, et si longtemps après son départ, était trop d'accord avec les soupçons d'espionnage exprimés par Dubois pour que la jeune fille n'en fût point frappée; l'embarras d'Élie semblait d'ailleurs la confirmer dans cette pensée : aussi, après le premier moment de surprise, son mouvement fut-il tout de résolution. C'était, comme nous l'avons déjà dit, une nature énergique et vive; l'occasion se présentait de connaître la vérité, elle résolut de la saisir.
Elle s'arrêta donc, les yeux fixés sur Élie et semblant l'attendre : le jeune homme, se voyant reconnu, s'avança vers elle.
— Mademoiselle Severin est étonnée de me retrouver ici, dit-il avec quelque contrainte.
— Moins que vous ne le croyez 1 répondit la jeune fille avec un regard scrutateur.
— Àuriez-vous l'art de voir dans les âmes et d'y lire les intentions? demanda de Beaucourt. *
— Peut-être, Monsieur.
Elie sourit.
— J'ignorais que les vierges armoricaines eussent conservé le don de divination.
— Voulez- vous essayer ma science? demanda Anna sérieusement.
— Volontiers.
— D'abord, dit-elle en le regardant, je sais que M. Élie de Beaucourt n'est pas venu en Bretagne, comme il a eu la politesse de nous le dire, pour en étudier les habitants et en admirer les sites.
— Et pourquoi donc?
— Pour y chercher des chutes d'eau et y construire des papeteries.
— D'où le savez- vous? s'écria Élie stupéfait.
— Est-ce la vérité?
— C'est la vérité, répondit le jeune homme embarrassé; mais qui a pu vous dire?..
— Vous oubliez ma science de divination, observa la jeune fille avec ironie ; j'en ai fait, il est vrai, un usage tardif. Du reste, mon père doit s'estimer heureux du hasard qui l'a fait vous rencontrer, Monsieur; avec tout autre, son ignorance n'aurait point été sans danger. En montrant ses machines, en livrant ses secrets, en racontant ses plans, il eût pu fournir des armes à un concurrent moins scrupuleux.
De Beaucourt tressaillit.
— M'avez-vous cru capable d'une telle trahison? s'écria-t-il.
— Je n'ai point dit cela.
— Mais vous l'avez pensé... Ah! ne le niez pas, vous m'avez soupçonné !
— J'ai eu tort, dit Anna confuse, mais incapable de nier la vérité.
Élie fit un geste d'étonnement douloureux; puis se réprimant.
— Non, dit-il amèrement, vous avez bien fait. Une lâcheté est toujours probable, et il faut y croire jusqu'à preuve du contraire. Ah! vous avez déjà l'expérience de la vie, vous savez que la prudence, c'est soupçon!
— Mon Dieu, pardonnez-moi, dit Anna redevenue enfant et près de pleurer.
— Je devine qui vous a appris le but de mon voyage, continua Élie; j'aurais dû prévoir que ce médecin vous parlerait; car il m'avait promis le silence. Je voulais vous laisser tout ignorer, afin de vous épargner toute inquiétude ainsi qu'à votre père ; mais maintenant il faut que vous sachiez ! Pourvu seulement que vous veuillez me croire...
Et comme la jeune fille allait protester de sa confiance.
— Attendez, reprit-il, frappé d'une idée subite ; je puis heureusement vous prouver quel usage je compte faire des confidences de M. Severin.
Il chercha les lettres qu'il avait écrites à l'auberge de Peuzé et les présenta à Anna. Celle-ci parut hésiter.
— Faites-les lire à votre père, dit Élie, je viendrai demain les reprendre.
Il salua et disparut derrière les peupliers. Anna courut à sa chambre et lut ce qui suit :
A Antoine Larry, à Paris.
« Je reviens encore de la vallée, Antoine; j'ai revu M. Severin et sa fille. J'ai reçu de nouveau la confidence de leur bonheur, et je suis décidé à tout faire pour qu'il ne soit point troublé.
« Je vais écrire à mon oncle; il faut qu'il renonce à son projet. M. Severin ne peut vivre que sous les peupliers de son usine et au bruit de sa cascade; j'en ai acquis la certitude aujourd'hui; on tenterait en vain de le décider à rompre ce cercle de douces habitudes, et si M. Gaillot s'obstinait à le chasser d'ici, il s'élèverait entre eux un de ces terribles duels d'argent, dans lesquels le plus riche finit toujours par tuer le plus pauvre. C'est ce que je veux empêcher.
« Dans sa dernière lettre, M. Gaillot paraissait moins préoccupé de la spéculation sur les papeteries de Bretagne et me parlait d'autres affaires; je n'aurai donc point de peine, j'espère, à le détourner de cette entreprise.
« Il était temps que ma position près de M. Severin changeât; sa bienveillance me serrait le cœur : j'avais honte d'accepter une place dans cet intérieur paisible que je venais ravager; je me trouverais à moi-même l'air d'un traître déguisé qui se fait l'hôte de son ennemi pour le frapper plus sûrement. Ma nouvelle résolution m'a heureusement rendu ma propre estime. Aujourd'hui j'ai osé tout voir sans craindre que mes regards ne fussent des vols ; le soupçon ne pouvait plus m'atteindre ; je n'étais plus qu'un ami qui s'intéressait ou un curieux qui voulait s'instruire. Oh! la douce chose, frère, que de n'avoir rien à cacher.
« Puis, faut-il le dire, j'éprouve une joie d'enfant à penser que, grâce à moi, un orage aura passé sur deux EÉtes sans qu'elles le sachent. Je joue le rôle des bonnes fées qui payaient l'hospitalité qu'on leur accordait en réalisant un souhait ou préservant d'un malheur.
42 i/homme et l'argent.
« L'humanité m'attriste souvent, tu le sais; mais je suis content d'elle , aujourd'hui, peut-être parce que je suis content de moi ! . .. Et pourquoi? parce que j'aurais pu troubler deux existences et que je ne l'ai point voulu. Oh ! que nous avons de misérables vertus !
« Et cependant, j'aime tant ce que j'ai fait, que j'ai voulu m'en récompenser; je ne suis point retourné à la ville. Là-bas, on eût fait du bruit autour de ma joie, et il est un âge où le retentissement de la vie vous distrait de votre émotion, où il faut choisir le lieu et l'heure pour en sentir tous les tressaillements. Ici, du moins, rien ne me dérangera de ma rêverie; à ce soir, Antoine, je rappelle à moi mes chimères d'autrefois ; je donne fête dans mon âme à tous les fantômes de ma jeunesse!
« Je t'écris sur la gothique table de chêne d'une auberge de Bretagne, ayant à mes pieds de beaux enfants demi-nus qui me regardent avec élonnement. Je n'entends autour de moi que l'accent modulé et pénétrant du vieux celtique, car personne ici ne sait le français. Quoique entouré de gens qui parlent et qui agissent, je suis donc véritablement seul. Tu ne saurais croire, Antoine, combien cet isolement a de charme ; la langue, pour moi, est ainsi réduite au regard et au sourire, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus intelligent et à ce qu'il y a de plus doux.
« De ma place, j'aperçois le vallon encadré dans l'étroite fenêtre de l'auberge, et bien loin la blanche usine de M. Severin, dorée par le soleil couchant. Peut-être maintenant le père et la fille forment-ils là-bas quelque doux projet! peut-être, assis sous les clématites, parlentils de nouvelles fleurs à planter, de nouvelles ruches à
placer le long de la haie de sureau !... Oh ! que rien ne trouble leurs charmantes espérances; caché ici, je veille pour eux!
« Voici la lettre pour mon oncle, Antoine, je la renferme dans celle que je t'écris, tu la lui remettras toimême. Si, après l'avoir lue, il résiste, viens à mon secours. A tout prix, je ne veux pas qu'il s'établisse de concurrence entre lui et M. Severin; je sais trop quelles armes on emploie dans ces luttes acharnées.
« Les hommes d'argent sont égoïstes et durs; aussi le sort des autres n'entre-t-il jamais pour rien dans leurs calculs. Que leur importe de briser des existences si le gain est au bout? Ils vous plongeraient la main dans le cœur pour en retirer de l'or. Insensibles comme les idoles que l'on promène au bord du Gange, ils passent dans le char de la fortune sans s'inquiéter si la roue écrase un homme ou un pavé. Aucune position n'est sacrée à leurs yeux ; aucun droit n'est acquis : partout où coule de l'or, ils accourent et disputent la place. Lorsqu'un sauvage du Nouveau-Monde a soif et qu'il trouve une source où boit son frère, il ne cherche point à l'en écarter violemment, au risque de ne puiser après qu'une eau souillée de sang; il passe en silence et va remplir sa gourde à un autre rocher. Pourquoi ne sommes-nous pas aussi sages et aussi humains?
« Du reste , il faut empêcher cette entreprise à tout prix. M. Caillot n'a point à sa disposition, dans ce moment, tout l'argent nécessaire pour l'exécuter. Il compte sur les fonds que tu lui as confiés; retire-les-lui. De toute manière tu agiras prudemment; s'il les engage ici, tu
auras peine à les ressaisir de longtemps, et tu peux en avoir besoin dans quelques mois pour l'exécution de ton projet.
« 0- Antoine 1 quand accompliras-tu ce beau rêve? Que n'as-tu déjà fondé dans quelque creux de vallée, sur quelque coin de montagne, cette colonie où tu dois essayer les nouvelles lois d'une société meilleure ! Quand fa place sera trouvée, écris-moi; je veux aussi porter ma pierre à ce nouveau Parade t.
« Hélas ! tu ne sais point ce que je souffre dans la cage où le sort m'a enfermé. L'eau ni le grain ne manquent, mais il faut les recevoir du maître, et si la main donne largement, combien le cœur est avare!... Que ne sommes-nous encore au temps où l'on allait bâtir une cellule de ramées dans la solitude, et où Dieu envoyait les corbeaux du ciel pour vous nourrir !
« Adieu, le jour tombe, et il faut que ces lettres partent demain de bonne heure...
« Je ne sais encore quand tu me re verras. J'aime la Bretagne et je ne voudrais plus la quitter; mais je ne suis qu'un forçat en fuite. J'ai laissé ma chaîne dans votre bagne opulent, et l'un de ces jours il faudra que j'aille la reprendre. Alors, frère, ouvre bien tes bras pour me recevoir, car je serai triste pour longtemps !
« Elie. »
Lorsque Anna eut lu cette lettre, elle demeura quelques instants immobile et saisie; mais tout à coup la pensée qu'elle avait pu soupçonner Élie lui revenant, elle fondit en larmes.
Il y eut alors dans cette âme, qui avait douté un in-
stant, une réaction de confiance et d'admiration sans bornes. Sa reconnaissance pour de Beaucourt ne fut point proportionnée à ce qu'il avait fait, mais à ce qu'elle avait craint; et parce que, dans l'exagération de ses inquiétudes, son père lui avait semblé perdu, elle crut, en se sentant rassurée, que le jeune homme l'avait sauvé. Sa gratitude pour lui s'accroissait d'ailleurs du repentir de l'avoir accusé; elle se reprocha ses soupçons comme un crime, et se demanda de quelle manière elle pourrait les expier.
Dans les jeunes années, la reconnaissance paraît le plus doux de tous les sentiments, uniquement parce qu'il impose de nouveaux devoirs et de nouvelles affections : c'est alors l'âge des profusions d'amour, des heureuses idolâtries; on ne commence à redouter les bienfaits que lorsque le cœur, appauvri, n'est plus capable de les payer en tendresse. Anna éprouva une joie profonde à se sentir l'obligée d'Élie : elle avait ainsi quelqu'un de plus à aimer; c'était comme un parent ajouté à sa famille, comme un saint nouveau dans son paradis. Elle pensa au bonheur de reconnaître un jour, par quelque sacrifice, ce que le jeune homme avait fait pour son père, et, s'exaltant dans sa reconnaissance, elle se mit à rêver d'étranges aventures et de romanesques malheurs, dans lesquels elle renouvelait pour Élie tous ces grands dévouements qu'elle avait vu raconter dans les livres.
La nuit s'écoula au milieu de ces douces visions.
Le lendemain, lorsque de Beaucourt revint à l'usine, il trouva Anna assise près de la barrière du sentier. Elle se leva dès qu'elle l'aperçut, et lui tendit la main.
— Je vous attendais, dit-elle... pardonnez-moi !
— C'est à vous de me pardonner, répondit le jeune homme, puisque vous avez craint et souffert à cause de moi.
Il y eut un moment de silence embarrassé.
— Voici vos lettres, ajouta enfin la jeune fille ; merci de les avoir écrites et de me les avoir fait lire.
De Beaucourt les prit, et allait parler, lorsque Severin parut au détour du sentier.
— Ne lui parlez point de ceci, dit rapidement Anna; il ignore tout.
Élie n'eut point le temps de lui répondre; mais leurs regards se rencontrèrent, et tous deux baissèrent les yeux en rougissant.
Avant d'aller plus loin dans le récit, nous devons donner quelques explications indispensables sur cet Élie de Beaucourt que nous n'avons encore fait connaître au lecteur que par des faits sans importance et par les suppositions de Dubois.
Privé de sa mère, qui mourut quelques heures après l'avoir mis au monde, Élie avait été placé, fort jeune, dans un collège où son père sembla l'oublier complètement.
M. de Beaucourt, qui occupait une place importante
dans l'administration militaire, était à la fois un homme de l'ancien régime et de l'empire. Fonctionnaire habile et toujours prêt à exécuter l'ordre du maître, il était également cité pour sa politesse, sa gaieté et ses bonnes fortunes.
Malheureusement, cet homme, si aimable avec toutes les femmes, avait fait mourir la sienne de chagrin. Cette mort fut, du reste, pour lui une véritable délivrance; il put reprendre librement sa folle vie de garçon, la seule qui lui convînt. Voulant môme se débarrasser de tout ce qui lui eût rappelé son ancien esclavage, il obtint pour Élie une bourse gratuite dans un collège éloigné, et l'y envoya.
L'enfant y demeura sans voir son père et sans en entendre parler autrement que par quelques lettres fort rares, dans lesquelles M. de Beaucourt recommandait invariablement à son fils d'être docile, laborieux et dévoué à l'empereur : véritable morale de fonctionnaire, la seule qui fût alors importante pour réussir.
Cela durait depuis cinq ans, lorsque, un jour, le proviseur fit appeler Élie. Il lui parla doucement de la vanité des choses humaines, lui cita deux vers d'Horace sur la brièveté de la vie, et finit par lui annoncer que M. de Beaucourt était mort.
Élie s'attendait trop peu à cette nouvelle pour ne pas être vivement et douloureusement frappé : il chercha un coin solitaire pour pleurer sans être vu. Bien que son père ne lui eût jamais montré beaucoup de tendresse, il l'aimait de cet amour instinctif qu'a l'enfant pour ceux auxquels, tout petit, il a donné -quelques doux noms. Cependant sa douleur s'apaisa vite, comme toutes celles
qui n'ont point de racines dans le cœur. Rien n'était d'ailleurs sensiblement changé dans sa position, il ne se trouva guère plus orphelin que par le passé.
Elie grandit donc au collège, sans regretter les joies de la famille qu'il n'avait jamais connues, et arriva ainsi h sa dix-huitième année : c'était le terme fixé pour sa sortie.
Malheureusement M. de Beaucourt n'avait laissé à son fds que des dettes pour héritage. Gomme tuteur officiel des jeunes gens qui lui étaient confiés, le proviseur prit quelques informations sur les ressources que pourraittrouver Élie en sortant du collège, et lui demanda quels étaient ses projets.
— Je n'ai point de projet, répondit le jeune homme.
— Vous ne connaissez personne?
— Personne.
— Mais vous avez des parents?
— Un oncle, je crois.
— M. Gaillot?
— Oui, Monsieur.
— Je lui écrirai.
Le proviseur adressa effectivement une lettre à M. Gaillot, banquier à Paris, et reçut, au bout de huit jours, la réponse suivante :
« Monsieur,
« J'ai reçu votre lettre du 18 courant, dans laquelle vous m'apprenez que ma sœur, mariée en son vivant à M. Élie de Beaucourt, a laissé un fils, qui se trouve maintenant sans ressources. Si le jeune homme en question sait calculer, s'il a une belle écriture, un caractère
docile et une bonne constitution, je consens à le prendre chez moi comme commis. Il sera logé, vêtu et nourri. Veuillez lui transmettre ces propositions et me faire savoir s'il les accepte.
« J'ai l'honneur d'être, « Monsieur,
a Votre très-obéissant serviteur, Victor Gaillot.
Le premier mouvement d'Élie, après avoir lu la lettre de son oncle, fut de dire :
— Je n'irai pas.
— Réfléchissez, observa le proviseur, le monde ne ressemble point au lycée ; chacun n'y a point comme ici sa place marquée, son couvert mis et son lit préparé. Vous vous y trouverez sans appui, sans moyens d'existence. M, Gaillot se montre peu généreux pour un parent, mais un étranger le sera moins encore. Il vous oftre une situation provisoire... Essayez.
— Vous avez raison, dit Elie.
Et le jour même, il répondit à M. Gaillot une lettre ainsi conçue :
« Mon oncle,
« Je suis docile, bon calculateur et bien portant. J'accepte les conditions que vous me proposez : je serai chez vous le 8 août, à onze heures du matin.
« Élie de Beaucourt. »
Il avait cru écrire une lettre ironique; M. Gaillot ne
50 l'homme et l'akgent.
la trouva que précise, et jugea que son neveu devait être intelligent.
Au jour et à l'heure indiqués, Élie de Beaucourt se présenta à l'hôtel qu'occupait son oncle, rue Neuve-Coquenard, et fut reçu par lui plus cordialement qu'il ne l'espérait.
Autant les lettres du banquier étaient sèchement brèves , autant sa parole était diffuse et prodigue de formes amicales. Il embrassa Élie, et lui prenant la main :
— Nous ne nous connaissons pas encore, dit-il, mais j'espère que nous nous conviendrons. En attendant, allons déjeuner. Madame Gaillot nous tiendra compagnie par extraordinaire , elle vous attend avec une-j grande impatience. C'est une femme très-sensible, qui vous sait un gré infini d'être orphelin et vous aimera beaucoup, pourvu que vous soyez poli et pas trop gai. Je vous avertis de tout cela, parce qu'il est bon de se connaître quand on doit vivre ensemble. Mais on nous attend; venez.
Le banquier conduisit alors Élie à travers plusieurs pièces somptueusement décorées, et l'introduisit dans un petit salon où ils trouvèrent madame Gaillot.
Elle était à demi couchée sur une causeuse, la tête languissamment posée sur un de ses bras. Dès qu'elle aperçut de Beaucourt, elle jeta une exclamation plaintive et lui tendit la main :
— C'est Élie, dit-elle, mon cœur le reconnaît.
Le jeune homme fut touché de ce geste et du mot. Il était à un âge où tout ce qui a les dehors de la sensibilité émeut; il saisit la main que lui tendait sa tante, et
la pressa dans les siennes en balbutiant quelques paroles entrecoupées.
Madame Gaillot leva les yeux au ciel.
— Pauvre orphelin, dit-elle, ne crains rien, je le servirai de mère !
C'était la première fois qu'une femme s'intéressait à Élie; les larmes le gagnèrent : en le voyant pleurer, la femme du banquier porta elle-même son mouchoir à ses yeux, et pendant quelques instants on n'entendit qu'un bruit de soupirs.
M. Gaillot avait suivi toute cette scène avec un sourire sournois et réprimé; mais ses yeux ayant rencontré la table servie, changèrent aussitôt d'expression. Il s'approcha de la causeuse, prit Élie par la main, et le forçant à s'éloigner :
— C'est assez, lui dit-il à demi voix; je vous avais averti que votre tante était nerveuse; ces émotions lui font mal : ménagez son cœur. . . et venez déjeuner !
De Beaucourt obéit; mais madame Gaillot déclara qu'elle ne mangerait point, et se retira après avoir tendu la main au jeune homme.
^ Dès qu'elle fut sortie :
— Vous avez compris ma femme, lui dit le banquier; continuez, et tout ira bien.
L'émotion qu'avait éprouvée de Beaucourt, lors de sa première entrevue avec sa tante, le servit, en effet, merveilleusement près de celle-ci. Eulalie était une femme de trente-cinq ans, maigre, dolente et peu spirituelle, comme toutes les femmes qui font profession de sensibilité. Son père, riche marchand de bois, l'avait mariée, au sortir de pension, à M. Gaillot, alors banquier à Bourges, et qui, par suite de son mariage, était venu s'établir à Paris.
Madame Gaillot manquait de finesse; mais l'amourpropre est une seconde intelligence pour les femmes. Dès son entrée dans le monde, elle comprit que, pour y produire quelque sensation, il fallait s'y présenter avec une physionomie, et pouvoir faire ajouter à son nom une épithète qui le distinguât. Malheureusement elle ne pouvait prétendre à l'empire de la beauté ni à celui de l'esprit. Elle eût bien pu essayer la méchanceté, qui, dans la pratique, remplace avantageusement tout le reste ; mais Eulalie sentit qu'il y avait de ce côté trop de concurrents pour qu'elle sortît facilement de la foule : il ne lui restait donc à exploiter que la sensibilité, vague royaume éternellement ouvert aux laides et aux vieilles filles.
Cependant, pour devenir une femme distinguée, la
sensibilité ne suffisait pas; il fallait trouver un malheur sur lequel elle pût s'exercer, et qui vous donnât un caractère. Eulalie se rappela à propos que M. Gaillot l'avait épousée avec une dot, qu'il refusait parfois de la conduire au bal, et qu'il ne lui parlait jamais d'amour : aussitôt son malheur fut découvert; elle se fit femme iiicomprise.
Elle avait trouvé ainsi un cordon pour attacher son masque ; il ne la quitta plus, et finit par lui coller si bien au visage, qu'elle cessa de le sentir.
Du reste, son but fut atteint; elle se fit une réputation, elle eut un air dans le monde! toutes les disgrâces que la nature lui avait infligées devinrent même des avantages. Sa pâleur fanée ne sembla plus, à des yeux prévenus, que le cachet d'une touchante souffrance; sa maigreur prouva l'ardeur d'une âme qui dévorait son enveloppe terrestre ; la paresse de son esprit passa pour une^mélancolie discrète. Enfin, chacune de ses infirmités devint une beauté... par induction! Une fois acceptée pour femme sensible, sa laideur parut charmante.
Mais tout ce qui est affecté tient à tout ce qui est mauvais, et il est rare que les ridicules volontaires ne soient pas des acheminements aux vices. Madame Gaillot avait commencé par jouer la victime pour se faire une position; les consolateurs se présentèrent, et elle les accueillit... uniquement pour être conséquente et consolider sa personnalité.
M. Gaillot entrevit ce qui se passait sans vouloir rien approfondir; il avait depuis longtemps renoncé aux préjugés, non parce qu'il les avait reconnus faux, mais parce qu'il les avait trouvés gênants : ainsi que la plu-
part des hommes, ce qu'il haïssait en eux, ce n'était pas l'injustice, mais la règle. Atome né de cette poussière philosophique que le dix-huitième siècle a laissée après lui, c'était un de ces sceptiques intéressés qui se déclarent incrédules sans avoir examiné, et ne posent le doute à l'entrée de leur vie que comme une pierre d'attente pour l'immoralité.
La réputation de M. Gaillot n'avait pourtant jamais été comprise; il avait toujours montré la prudence et l'esprit de conduite qui constituent la probité des gens d'affaires. Mais il avait été si constamment heureux dans ses entreprises, qu'on le citait comme un homme fort habile, c'est-à-dire avec lequel il fallait prendre ses précautions 1 Dureste, on vantait son humeur facile, sa rondeur, et la franchise avec laquelle il donnait son dernier mot.
La bonhomie est, en affaires, la plus dangereuse des finesses, car c'est la seule contre laquelle on ne soit point prémuni. Le banquier, qui était réellement un homme supérieur dans sa spécialité , comme tous ceux qui se résignent à ne savoir qu'une chose, avait bien vite compris les avantages d'un pareil rôle ; aussi y persista-t-il de plus en plus : rien ne pouvait lui ôter sa bienveillance ni sa bonne humeur. Faisiez-vous des reproches, il répondait par une plaisanterie; en arriviez-vous aux injures, il vous frappait amicalement sur le ventre, en vous engageant à vous modérer. Vous n'étiez jamais tant son ami que le jour où il vous avait ruiné. Il serrait la main à l'associé contre lequel il devait plaider le lendemain, et reconduisait son débiteur jusqu'à l'escalier, en lui annonçant une contrainte par corps.
Étranger à tout ce qui n'était point trafic d'argent,
M. Gaillot était généralement ignorant; mais, dès qu'il s'agissait de spéculation, il devenait un homme de génie : rien alors ne pouvait l'arrêter, rien ne lui échappait. Il prévo)rait les intentions les plus cachées, découvrait la moindre fente par laquelle on pouvait voir dans une conscience, fléchissait la volonté la plus ferme, déjouait la ruse la mieux ourdie : ce n'était plus seulement chez lui intelligence, c'était un instinct qui l'éclairait à son insu, un flair qui le conduisait au gain comme le lévrier à la proie.
On comprend qu'avec un pareil caractère M. Gaillot s'inquiétait peu des inclinations romanesques d'Eulalie. Philosophe par dédain, il n'avait jamais cru devoir perdre du temps à garder l'honneur de sa femme ; peut-être, même, y attachait-il, au fond, peu d'importance. Il avait imposé à sa délicatesse de mari les mêmes bornes qu'à sa délicatesse de spéculateur. Pourvu qu'il n'y eût point de scandale, peu lui importait le reste ; il était de ces hommes dont la susceptibilité fait partie du domaine public et qui ne s'indignent qu'après tout le monde.
Placé entre deux natures si opposées, Élie avait d'abord éprouvé un peu de surprise et d'embarras ; cependant il n'avait pas tardé à revenir à lui : sans avoir vu au fond de ces deux âmes, il s'assura bien vite qu'il ne pourrait jamais sympathiser avec elles, et il se résigna à ne trouver dans la maison du banquier qu'un patronage utile pour son avenir.
Un autre, peut-être, se fut étonné d'obtenir si peu; mais Élie pouvait-il exiger d'un oncle plus qu'il n'avait reçu d'un père ? La délaissement dans lequel s'était écoulée son enfance lui avait d'ailleurs donné une expérience
précoce, en lui apprenant qu'il ne faut jamais compter sur un service ni le refuser. Puis, ce délaissement, au lieu de l'aigrir, l'avait amené à mieux sentir la nécessité d'une protection. Aussi, capable de supporter seul son fardeau, il ne repoussait cependant jamais la main qui cherchait à l'alléger. Il n'y avait en lui ni susceptibilité ni importance. La plupart des jeunes gens ressemblent à cet enfant qui, croyant ramasser une étoile dans l'herbe, ne trouva qu'un diamant, et le rejeta avec colère; si la vie ne répond pas à leurs vues, ils se cachent les yeux et demandent à mourir. Élie était plus calme, parce qu'il était plus fort. Les passions s'agitaient autour de sa raison avec une turbulence timide, semblables à des écoliers que surveille un œil sévère.
Plus qu'aucun autre pourtant, il aimait ces espérances ailées que nous envoyons vers l'avenir comme la colombe du déluge pour nous apporter un rameau vert; mais lorsque, frappées dans leur vol, elles tombaient à ses pieds, il les relevait mortes, sans s'abandonner au désespoir, regardait longtemps la blessure, et cherchait d!où le coup était venu. Du reste, peu de mots suffisent pour faire comprendre ce caractère : de Beaucourt était un homme qui voulait le bonheur parce qu'il se sentait capable d'en jouir, et qui le cherchait sans découragement ni relâche.
Il ne perdit donc pas à s'affliger le temps qu'il pouvait employer à réussir. Il fallait d'abord assurer sa position chez M. Gaillot : il s'acquitta avec tant de zèle et d'intelligence de toutes les affaires qui lui furent confiées, qu'il devint bientôt l'auxiliaire indispensable de celui-ci dans ses opérations les plus importantes. Enfin, dix an-
nées s'écoulèrent; et, au bout de ce temps, Élie de Beaucourt avait pris dans la maison du banquier la place d'un fils.
Beaucoup de causes contribuèrent à cette adoption : d'abord les services que le jeune homme rendait à M. Gaillot, la nécessité pour celui-ci d'avoir quelqu'un qui pût le remplacer; puis, et par-dessus tout peut-être, la noblesse d'Élie, l'élégance de sa personne et ses premiers succès dans le monde.
Il est rare, en effet, que les parvenus ne cherchent point, dans ceux qui les entourent, ce qui leur manque à eux-mêmes. Il y a chez les plus sordides et les plus lourds de ces marchands d'argent une inexplicable aspiration vers la distinction aristocratique. S'ils louvoient quarante ans entre la prison et le bagne, s'ils transforment péniblement en or la sueur du pauvre, les larmes des veuves, le sang du dissipateur; si, comme Schylock, ils coupent quelques livres de chair à quiconque est devenu leur débiteur, croyez-vous que ce soit seulement pour se faire riches et honorés?.. . non, c'est aussi, c'est surtout pour que leurs fils puissent un jour acheter quelque domesticité à la cour ou le droit d'être officiellement ridicules à la chambre des communes; c'est pour que leurs filles aient une dot qui suffise à redorer quelque écusson historique que le temps aura flétri !
Malgré sa supériorité, M. Gaillot n'était point tout à fait exempt de cette étrange maladie ; il aimait à entendre vanter la noblesse et l'esprit d'Élie, comme s'il eût rejailli quelque chose de ces éloges sur lui-même : il était lier d'être l'oncle d'un homme bien né, et il ne trouvait jamais assez d'occasions de le faire savoir à tous. Il avait
d'ailleurs conçu, en dernier lieu, un vaste projet (le lecteur le connaîtra bientôt!) dont de Beaucourt était la base, et qui pouvait l'élever aux premiers rangs de la finance, s'il réunissait.
Quant à madame Gaillot, elle avait déclaré, comme on le sait, dès l'arrivée d'Élie, qu'elle lui servirait de mère ; et cette adoption convenait trop bien à la personnalité qu'elle avait adoptée pour qu'elle y renonçât. Sa tendresse pour l'orphelin devint un nouvel attribut de son caractère, un effet ajouté au rôle qu'elle jouait. Elle se para de cette affection, elle la porta partout comme le militaire porte sa décoration; de sorte qu'à force d'aimer Élie, de parti pris, elle l'aima d'habitude.
Celui-ci se montra reconnaissant de la nouvelle position qui lui était faite, mais continua à conserver la même réserve vis-à-vis de M. et madame Gaillot. A mesure qu'il les avait mieux connus, l'abîme qui le séparait d'eux s'était élargi. Sans oser regarder de trop près dans leur vie, de peur de porter un jugement qu'il eût taxé lui-même d'ingratitude, il éprouvait des défiances qui devaient toujours empêcher un intime rapprochement. Il est certaines gens à qui il faut devoir beaucoup pour leur épargner son mépris et que l'on aime assez lorsqu'on se défend de les haïr.
Peut-être, du reste, cette fortune inattendue d'Elie fut-elle un malheur pour lui. Lié ainsi à des natures mauvaises par la reconnaissance (chaîne si lourde quand on la sent), il perdit, malgré lui, l'indépendance de ses vertus, l'ut réduit à ne les défendre que par le silence et à se montrer presque respectueux pour des vices qui lui étaient bienveillants. Puis, moins inquiet de son avenir,
il donna plus de temps à la rêverie, et sa tranquillité s'en altéra. Tant qu'il avait marché dans la vie en aventurier que nul ne guide et que personne n'atlend, il n'avait songé qu'à étudier la route et qu'à chercher à l'horizon un gîte douteux; mais un palais s'était tout à coup ouvert devant lui, comme dans les contes arabes; les maîtres lui avaient dit : «■ Reste près de nous, tout ceci sera un jour à toi. » Et alors il avait déposé son bâton de voyageur, il s'était assis sous les charmilles, et là, bercé par le bruit des feuilles, des sources murmurantes, il était devenu songeur : son âme, dégagée des soucis réels, s'était jetée dans d'énervantes mélancolies; son énergie, dépensée autrefois à vaincre des obstacles, s'était répandue en désirs vagues, en folles aspirations. Défendu par sa sagesse pendant qu'il avait cherché à se faire une trouée dans la bataille humaine, il était près maintenant de déposer cette armure qu'il trouvait trop pesante.
Cependant, si de Beaucourt était triste parfois, ii n'était point en apparence moins tranquille : on le disait heureux! c'était une mer qui s'assombrissait d'heure en heure, mais que l'on croyait calme parce qu'aucune houle ne l'avait encore sillonnée.
Les choses en étaient là au moment où Commence notre histoire.
M. Gaillot, qui était toujours occupé d'un grand nombre de projets, n'en adoptait aucun sans l'avoir longuement médité. Comme tous les hommes habitués à la chasse de l'argent, il faisait longtemps la quête, interrogeant le vent et flairant chaque voie avant de décider où il chercherait sa proie; car ce n'était point assez pour lui de prendre un bon chemin, il voulait être sûr de suivre le meilleur. Aussi rangeait-il toutes ses entreprises par ordre d'importance et d'avantages, s'occupanl d'abord des plus profitables, puis des moindres.
Or, au départ de son neveu, sa spéculation sur les papeteries de Bretagne n'avait que le troisième rang dans ses projets, et deux autres affaires le préoccupaient : malheureusement, le jour même où de Beaucourt lui écrivit, toutes deux venaient de lui échapper.
La lettre d'Élie ne pouvait donc arriver plus mal à propos.
Le banquier commença par s'irriter de ce nouveau désappointement; puis, comme il arrive toujours lorsqu'un fait contrarie nos espérances, il refusa d'y croire et accusa son neveu d'avoir mal vu.
A l'examen, d'ailleurs, aucun des obstacles signalés par celui-ci ne lui parut invincible, et, à force de chercher réponse à toutes ses objections par contradiction et
mauvaise humeur, il finit par se convaincre lui-môme que l'opération était excellente.
Cependant, c'était un homme trop prudent pour s'en tenir à une première impression. Il prit de nouveaux renseignements, fit de nouveaux calculs et résolut de se rendre en Bretagne, afin d'étudier lui-même, de plus près, les difficultés indiquées. Il voulait seulement, avant son départ, s'assurer les moyens d'exécuter immédiatement son projet, s'il y avait lieu.
Deux cent mille francs lui étaient nécessaires pour cela, et, comme Élie l'avait prévu, il avait d'abord compté sur Antoine Larry pour les lui procurer; mais celui-ci s'excusa en prétextant une acquisition prochaine; cette nouvelle difficulté ne fit qu'animer Gaillot, qui se décida à se tourner d'un autre côté.
Séparée de biens par contrat de mariage, Eulalie jouissait personnellement d'une fortune considérable ; il pensa que, s'il pouvait obtenir d'elle la somme dont il avait besoin, il y gagnerait les intérêts! Madame Gaillot s'était jusqu'alors refusée à toute complaisance de ce genre; mais, cette fois, l'occasion parut favorable au banquier ; il fit son plan d'avance et se rendit un matin chez sa femme.
La pendule du boudoir venait de sonner dix heures : enveloppée dans un peignoir de cachemire blanc et perdue au fond d'une large bergère, la femme incomprise effeuillait languissamment une rose du Bengale qu'elle avait trouvée sous sa main. Plus mélancolique encore que de coutume, elle levait de temps en temps, vers le plafond, un regard mourant en poussant de longs soupirs.
Il était difficile, au premier moment, de comprendre la cause de cette attitude désolée, carEulalie était seule, et nul ne pouvait la voir ni l'entendre, sauf l'épagneul endormi à ses pieds, qui relevait de temps en temps la tète avec un grondement irrité, lorsqu'elle gémissait trop haut. On eût pu croire qu'elle répétait une scène de sensibilité pour quelque représentation solennelle, si son talent acquis n'eût rendu une pareille étude inutile : il y avait, d'ailleurs, sous ces formes langoureusement affectées, un trouble véritable.
Madame Gaillot venait, en effet, d'éprouver un malheur qui n'était point nouveau dans sa vie, mais auquel une âme sensible s'accoutume malaisément; le confident de ses pensées, le consolateur de ses souffrances de femme venait de partir pour Lima sans avoir pris congé d'elle ! M. Gaillot n'était point étranger à ce départ. Nous avons déjà dit que le banquier redoutait par-dessus tout le scandale; or, une lettre du confident de sa femme étant venue, par hasard, en sa possession, il frémit à la pensée qu'elle eût pu tomber dans des mains indiscrètes. Sentant le besoin d'éloigner un ami si peu prudent, il obtint pour lui une mission lucrative et l'expédia brusquement au Chili. Madame Gaillot ne connaissait cette fuite que depuis deux jours, et n'avait pu encore s'habituer à la pensée d'une aussi humiliante trahison.
Il y avait déjà longtemps qu'elle était là, soupirant et s'agitant, lorsque le banquier entra. Eulalie ne parut point s'en apercevoir et resta douloureusement ensevelie dans ses coussins.
Gaillot s'approcha en jetant, sur elle un regard sournois au fond duquel perçait un méchant sourire.
— Vous êtes souffrante, Eulalie? demanda-t-i).
La femme incomprise fit, de la tête, un signe aftirmatif.
— Voilà qui arrive mal, reprit le mari, on donne la première représentation de Robert le Diable après-demain, et vous savez que nous avons une loge.
— Je n'irai pas.
— Tout Paris y sera; on s'arrache les places. Ce sera, dit-on, la représentation la plus brillante que l'on ait vue depuis le Siège de Corinthe.
— Je souffre trop...
— Vous avez deux jours pour vous guérir. Et comme elle ne répondait rien.
— A propos, ajouta-t-il, je ne sais d'où peut venir le redoublement d'affection de vos amies ; depuis hier elles se sont présentées toutes à l'hôtel pour vous voir; mais vous aviez fait défendre votre porte!.. Voici, du reste, leurs cartes : madame de Puimorin, madame Lenoir, madame Turpin, madame de Sérigny, madame Desforges... on dirait vraiment qu'elles se sont donné le mot.
Eulalie comprit sur-le-champ que le départ du jeune homme était connu, et que ses meilleures amies avaient voulu savoir comment elle supportait ce désappointement. Tout en se réjouissant d'avoir échappé aux épigrammes qui lui auraient été prodiguées sous forme de consolations, elle pensa avec effroi qu'il faudrait les subir un peu plus tard; or, madame Gaillot redoutait pardessus tout ces duels de femme dans lesquels l'esprit et la vivacité donne seuls l'avantage.
Cependant le banquier avait jeté les cinq caries de vi-
site dans une coupe d'opale qui en était déjà remplie.
— Ainsi, reprit-il, c'est chose convenue, nous irons à Robert le Diable. Pensez seulement à guérir votre migraine; il faut être présentable ce jour-là, d'autant que nous occupons une loge du fond... toute la salle nous verra. Faites donc en sorte, chère amie, de n'avoir point les yeux battus comme aujourd'hui... on dirait que vous avez pleuré. Du reste, nous serons à l'aise; il y aura une place vide dans la loge ; celle de ce cher Frédéric, à qui il a pris si subitement fantaisie de faire voile pour Lima.
Madame Gaillot se sentit rougir.
— J'ai dit que je n'irais point, Monsieur, s'écria-telle aigrement.
— Mais songez, ma chère, répliqua M. Gaillot avec douceur, que ce sera de la musique pour le cœur. . . de la musique allemande.
— Je hais la musique, le spectacle... je veux rester chez moi. Je ne veux plus voir personne, continua la femme incomprise de plus en plus exaspérée; on ne trouve partout que des méchants et des ingrats.
— Il faut prendre le monde comme le diable l'a fait, observa Gaillot.
— Non, Monsieur, désormais, je vivrai dans la solitude.
— Est-ce que vous le pourrez, ma chère? Il ne suffit pas de renoncer à ses connaissances, il faut encore qu'elles renoncent à vous, et cela n'arrivera jamais tant qu'il vous restera quelque fortune ou quelque crédit. Il y a certaine position où l'on ne peut pas plus fermer son salon que le roi ne pourrait fermer les Tuileries : à Paris, l'on ne s'appartient plus.
— Eh bien, je quitterai Paris.
— Pour la province, n'est-ce pas? Voilà un sage projet, et c'est grand dommage que notre usine de Penhoët ne soit point fondée.
Ce fut un trait de lumière pour madame Gaillot : elle comprit qu'il lui restait un moyen d'échapper en même temps à l'insultante curiosité de ses amies et aux malicieuses observations de la foule.
— Je l'avais oublié, dit-elle vivement ; vous deviez vous rendre sous peu en Bretagne pour cette affaire : vous pensez toujours à vous faire industriel?
— Plus que jamais, et si vous connaissiez mes plans...
Il s'interrompit ; puis, comme s'il eût été pris d'une crise de confiance :
— Vous avez jeté les hauts cris quand j'ai parlé d'établir des papeteries en Bretagne, continua-t-il; mais savez-vous à quoi je pense, Madame? À me placer à côté des Aguado, des Perrier, des Laffitte.
— Vous, Monsieur?
Le banquier s'assura par un regard que personne ne pouvait l'entendre, se rapprocha d'Eulalie, et s'asseyant près d'elle :
— Un nom qui ne se trouve qu'au bas des lettres de change, continua-t-il, n'est connu que dans les comptoirs. L'argent vous appuie, mais ne vous fait point; il faut occuper la curiosité publique, se mêler aux intérêts généraux. Trois millions gagnés dans les fournitures de la guerre d'Espagne me donneraient plus d'importance que six millions déposés dans les caves de la banque. Les grandes positions ne s'acquièrent, même pour nous,
gens de finances, que par notre contact avec les affaires publiques; on peut grappiller ailleurs, mais le champ de la politique est le seul où il soit véritablement possible de moissonner. Je l'ai enfin compris et veux y récolter une gerbe à mon tour. Je connais les choses et les hommes; qu'on me donne seulement une anse pour les prendre, je réponds du reste. Malheureusement je n'occupe ici, comme banquier, qu'un rang secondaire ; je ne suis qu'un homme riche parmi de plus riches... Gomment songerait-on à moi? Mais que je devienne le chef de quelque grande industrie dans une province, je sors de la foule; mon crédit se transforme en influence, j'assemble autour de moi des intérêts, c'est-à-dire du dévouement. Que j'aie avec cela un peu d'adresse, des actions dans quelques journaux, et je puis, sans peine, me faire nommer député.
— En effet, dit Eulalie, qui, dans tous les plans du banquier, ne comprit que ce dernier mot, dont sa vanité fut flattée.
— J'aurai alors, continua Gaillot, un pouvoir que le gouvernement devra se résigner à craindre ou à rallier. Il me ralliera ; mais, pour que ce soit à de bonnes conditions, il faut que j'aie un intermédiaire, des relations établies qui fassent de moi non-seulement un homme à prendre, mais un homme à utiliser. Ma position m'i?nposera; que j'aie, en outre, une alliance qui me recommande, et mon avenir est assuré : or, cette alliance, je l'ai trouvée!..
— En vérité ?
— Vous connaissez mes relations déjà anciennes avec M. de Beauregard. Le comte est bien en cour; le roi
aime et estime son caractère : or, il m'a confié la plupart de ses fonds, et je les ai fait valoir de manière à le satisfaire. Je puis compter sur sa bienveillance, mais ce n'est point assez; il faut que ma réussite devienne pour lui une affaire de famille. M. de Beauregard a justement une fille; Élie est noble.
— Et vous songez à les marier? s'écria Eulalie.
— C'est déjà chose presque faite.
— Quoi! M. de Beauregard consent?
— M. de Beauregard consentira à tout ce que voudra Elisabeth.
— Elle aime donc Élie?
— J'y fais mon possible.
— Mais lui?
— Je lui ai parlé de mademoiselle de Beauregard; il n'a refusé ni accepté; il en fait cas, et a le cœur libre; je n'ai donc rien à craindre.
— Ainsi, dit Eulalie, que les espérances dévoilées par M. Gaillot avaient éblouie, vous touchez à une réussite complète !.. et vous ne vous hâtez pas davantage ?. . vous ne partez pas sur-le-champ pour la Bretagne?
— Jecroismêmequejenepartiraipas,réponditGaillot.
— Pourquoi cela?
— Parce que le moulin que j'ai vu l'an dernier et que je comptais acheter ne peut l'être ; qu'il faudra faire de la concurrence à son propriétaire, qui est un fabricant habile, et qu'Élie me fait pressentir, dans sa dernière lettre, mille difficultés!..
— Votre présence les lèvera.
— Peut-être.
— Mais vous ne pouvez balancer. Monsieur, s'écria
68 < L'HOMME ET l/ARCliM.
madame Gaillot qui s'entlammait davantage à mesure que son mari devenait plus froid; il faut partir de suite!.. je vous accompagnerai!
Gaillot se leva :
— Nous verrons, dit-il avec indifférence; tout bien considéré, je renoncerai peut-être à cette spéculation... J'ai un autre projet qui peut me conduire également au but, mais plus vaste, plus hardi!.. Seulement, pour l'exécuter, il est indispensable que j'étende mes relations... Ne fermez plus votre porte à vos amies, Madame, je veux recevoir plus que jamais. Il faudra avoir trois dîners par semaine et un grand bal par mois... Pourquoi ce cher Frédéric est-il parti?. . Il était si précieux pour dresser les listes d'invitation et mettre les adresses ! . . Si vous voulez, nous commencerons dès demain ! . .
— Monsieur, dit Eulalie, vous pourrez recevoir seul vos invités, je ne descendrai point, au salon.
— Pourquoi donc?
— Je vous l'ai dit, parce que le monde me fatigue.
— Mais que voulez-vous alors ? s'écria le banquier.
— Je veux du repos; je veux que vous n'abandonniez pas une excellente affaire, uniquement pour me contrarier et ne pas faire avec moi un voyage que je désire .
Gaillot haussa les épaules.
— Mais c'est de vous, dit-il, qu'est venu le premier et le plus grand empêchement.
— De moi?
— Sans doute : pour que je suis gérant de cette opération, il faut fournir deux cent mille écus; je n'ai point cette somme disponible, et vous avez refusé d'en assurer même une partie sur votre dot,
i/homme et l'argent. 69
— Est-ce là ce qui vous arrête, Monsieur?
— Franchement, oui, c'est ce qui m'a fait penser à autre chose.
— Eh bien, j'assurerai deux cent mille francs comme vous me l'avez demandé.
— Vrai? dit Gaillot en la regardant.
— Je vous le promets.
Le banquier se frotta les mains.
— Allons! c'est dit, s'écria-t-il... Je fais toujours ce que vous voulez, ma chère; nous partirons après-demain pour la Bretagne.
Cependant Élie, qui n'avait reçu aucune réponse de son oncle, en avait conclu que M. Gaillot, occupé d'ailleurs, ne pensait plus à lui ni à la spéculation sur les papeteries.
Cet oubli le charmait. Depuis l'explication qu'il avait eue avec Anna, celle-ci lui témoignait une affection à laquelle il trouvait chaque jour plus de prix. Comme toutes les jeunes filles élevées par un père, mademoiselle Severin jouissait de plus de liberté qu'on en accorde d'habitude à son âge. Persuadé que la confiance garde mieux que le soupçon, M. Severin ne l'avait jamais soumise aux jougs de convention sous lesquels nous tenons la vertu de nos filles à la chaîne. Il lui avait semblé,
"o l'homme et i/argent.
d'ailleurs, que trop de prudence éveillait des curiosités corruptrices, et qu'il était souvent plus dangereux de faire rêver au molif d'une précaution que de l'omettre. Anna suivait donc, sans empêchement, toutes les inspirations de sa conscience, n'ayant d'autre sauvegarde que son intelligence et sa pureté.
C'était assez pour la défendre du vice, mais non de la douleur. Au milieu de tous les obstacles que la nature et la société ont semés sur les pas de la femme, la seule condition de repos pour elle est de s'entourer de barrières que les passions ne puissent franchir. Incapable de s'approprier l'existence, elle doit, en quelque sorte, s'en défendre. Elle est toujours semblable à la Chinoise, dont les pieds ont été mutilés, et pour laquelle toute liberté est un leurre, tout espace ouvert une cause de chutes. En attendant que l'éducation ait donné aux femmes leur véritable place, malheur à celles qui brisent les laisses accoutumées; pour elles l'indépendance ne sera, comme la gloire, qu'un deuil éclatant du bonheur!
Surveillée par une mère et astreinte aux convenances du monde, Anna n'eût pu échanger avec Élie ses plus intimes rêveries. Elle n'eût point fait avec le jeune homme de longues promenades dans les saulaies, interrogeant des fleurs, parlant de l'avenir, ou marchant en silence à ses côtés au bruit de l'eau et des feuilles. Hélas 1 comment aurait-elle cru au danger?.. Tout était si pur dans sa vie et dans sa pensée ! Elle croyait ne rechercher Élie que parce qu'il savait exprimer ce qu'elle éprouvait elle-même; parce qu'à ses côtés la campagne était plus verte, le soleil plus joyeux, et qu'il lui complétait la création.
Souvent, lorsqu'elle revenait le soir, avec lui, le long du bois, écoutant les derniers chants des oiseaux et regardant les premières étoiles, elle sentait son cœur se fondre de tendresse. Alors elle eût voulu qu'Élie fût son frère, afin de pouvoir s'appuyer sur son bras en lui donnant la main; ses désirs n'étaient jamais allés plus loin! Elle ne savait pas, l'enfant! que tout amour arrive ainsi sous un faux nom de fraternelle amitié, et combien sont dangereuses pour la raison les hypocrisies du cœur !
Quant à Élie, il avait entrevu la vérité, mais il s'était hâté de fermer les yeux pour éviter l'examen et la réflexion. Tous les hommes ont des heures où la prudence importune : lassé de la route et du froid, on s'étend alors sous le premier rayon du soleil qui perce la nuée ; on s'abandonne à la douce langueur qui vient; et, si quelque passant nous avertit que c'est la mort, nous lui répondons : Qu'importe?
Mais Elie ne devait pas jouir longtemps de cette tranquillité trompeuse! Un soir, en revenant de Penhoët, il trouva une lettre de son oncle qui lui annonçait son arrivée, avec madame Gaillot, pour le lendemain.
Bien que le banquier ne s'expliquât pas sur les motifs de son voyage, Elie n'eut point de peine à les deviner. Toutes ses précautions se trouvaient déjouées; toutes ses espérances anéanties! A l'examen, M. Gaillot ne pouvait manquer de s'affermir dans sa résolution, et d'engager une lutte dans laquelle M. Severin devait, immanquablement succomber. Élie fut sur le point de retourner à Penhoët pour avertir celui-ci ; mais que pouvait faire cet avertissement? D'ailleurs, le jeune homme ne connaissait point au juste les intentions de son oncle.
II s'efforçait de croire, par instants, qu'une entreprise nouvelle l'amenait en Bretagne!.. L'arrivée du banquier dissipa ces dernières illusions!
M. Gaillot signifia à Élie qu'il venait avec la ferme volonté de mettre son projet à exécution, et que toutes ses mesures étaient prises en conséquence.
Cette déclaration atterra le jeune homme. Il connaissait trop bien la ténacité de son oncle pour songer à combattre une résolution que l'examen allait d'ailleurs affermir. Tout espoir lui sembla perdu, et il n'attendit plus rien que du hasard.
Cependant Eulalie, heureuse de se trouver à deux cents lieues de Paris, où l'on riait encore, sans doute, de sa dernière infortune, se montrait enchantée du voyage. Dès le lendemain de son arrivée, elle demanda à visiter la vallée où l'établissement devait être fondé; M. Gaillot, qui avait des renseignements à recueillir chez les banquiers de Brest et de Morlaix, pria Élie de la conduire.
C'était une de ces journées de septembre où le vent, embaumé par les genêts en fleurs et chargé d'une saveur marine, excite en nous une volupté fortifiante. Accoutumée à la tiède atmosphère des salons, madame Gaillot buvait cet air vivifiant comme une liqueur éthérée ; elle croyait le sentir pétiller dans sa poitrine ! Oubliant pour un instant les molles afféteries du boudoir, elle marchait légèrement; heureuse de livrer ses cheveux à cette brise dorée de soleil; indifférente aux regards qui pouvaient la suivre, riante, les nerfs détendus, rajeunie, et, par conséquent, meilleure.
En s'approchant du Stivel-Rimolou^ elle aperçut de
loin une jeune fille assise sous les bouleaux. C'était Anna, qui, pour promener sa colombe favorite, avait suivi, sans y penser, la route par laquelle Élie avait coutume de venir. A son aspect, le jeune homme rougit.
— Quelle est cette jolie enfant? demanda madame Gaillot.
— La fille de M. Severin.
— De celui qui ne veut point vendre son moulin?
— Précisément.
— La connaissez- vous?
— Oui.
En voyant Élie accompagné d'une étrangère, Anna s'était levée toute surprise et presque inquiète; mais, dès que le jeune homme lui eut présenté sa tante, en la nommant, le sourire reparut sur son charmant visage.
Elle s'inclina avec grâce devant madame Gaillot, et exprima timidement sa joie de la voir.
Gomme toutes les femmes sur le retour, madame Gaillot affectait une grande tendresse pour les jeunes filles, et ne manquait jamais de les traiter en enfants. Elle admira tout haut Anna, et lui fit beaucoup de caresses, ainsi qu'à sa colombe.
— Que c'est bien à vous , dit mademoiselle Severin , en s'adressant à Élie, d'avoir amené madame à Penhoët. . . Vous passez la journée au moulin, n'est-ce pas?
Élie regarda sa tante.
— Nous n'aurions point osé commettre cette indiscrétion, dit Eulalie ; notre intention est de voir la vallée, puis de repartir.
— Oh! restez, je vous en prie, Madame, s'écria l'enfant d'une voix caressante; mon père est absent, mais il
reviendra pour dîner, et il serait heureux de vous voir. . . Je vous conduirai moi-même dans le vallon; je vous montrerai ma volière et mes camélias!
Madame Gaillot parut hésiter.
— Notre voiture nous attend au village, observa-t-elle.
— J'y enverrai quelqu'un : mais, de grâce, ne refusez pas notre hospitalité...; vous ne voudriez pas nous faire ce chagrin, Madame?... Vous avez l'air d'être si bonne!
— Il est impossible de vous résister, dit Eulalie en lui prenant la main.
A leur arrivée au moulin, Anna fit servir des rafraîchissements. La femme du banquier s'étonnait de tout ce qui frappait ses yeux; elle s'extasiait de trouver tant de bon goût hors Paris. Quant à Anna, elle éprouvait l'orgueil joyeux d'une enfant qui fait depuis peu la femme de ménage, reçoit des étrangers et tient à leur montrer, sous un jour favorable, son empire.
On passa du salon au jardin. Là encore madame Gaillot fut ravie de la fraîcheur des charmilles, de la beauté du parterre, de la richesse de la petite serre couverte de chaume.
La jeune fille était toute fière de cet émerveillement : aussi la tante d'Élie ne pouvait-elle montrer un fruit mûr, admirer une fleur, sans qu'elle courût les cueillir : elle eût voulut faire passer le jardin tout entier dans la corbeille créole que madame Gaillot portait au bras; c'était la prodigalité d'une âme jeune et généreuse, qui ne jouit que de ce qu'elle donne.
Eulalie était dans l'enchantement; non qu'elle comprîttoute la grâce de cette bienveillance, mais son égoïsmc nonchalant s'en accommodait : n'ayant jamais connu que
les prévenances payées, elle comparait, sans y penser, l'empressement d'Anna aux soins inintelligibles de ses femmes de chambre, et s'étonnait de la différence.
Elle répondit donc aux attentions de la jeune fille avec un contentement que celle-ci dut prendre pour de l'affection.
La journée s'écoula en courses dans le vallon. On dîna sans M. Severin, et quand l'heure du départ arriva, Anna accompagna jusqu'à leur voiture ses deux hôtes, qu'elle avait chargés de ses fleurs les plus rares. Elle ne quitta le village qu'après avoir vu l'élégante calèche disparaître sur le chemin.
En route, madame Gaillot dit à Élie :
— Cette enfant est adorable.
— Vous n'avez vu encore que ses grâces, répondit le jeune homme; ce sera bien autre chose quand vous connaîtrez son cœur.
XÏI
Comme nous l'avons déjà dit, le banquier s'était rendu à Brest pour affaires. Élie put donc promener sa tante dans le Léonnais et lui en faire admirer les paysages. Mais, en quittant Penhoët, madame Gaillot avait promis à Anna de revenir; elle reçut bientôt une lettre de celle-ci qui lui rappelait sa promesse.
Elle se rendit de nouveau à la vallée, et rencontra cette fois M. Severin, dont la réception fut simple, mais pleine de cordialité : ces visites au moulin se répétèrent. Madame Gaillot trouva chaque fois le père et la fille plus prévenants, plus aimables.
Celle-ci, surtout, était inépuisable en complaisances affectueuses, reportant à la tante l'intérêt qu'elle n'osait témoigner à M. de Beaucourt; elle se faisait une occupation de deviner tous ses désirs et d'y satisfaire, heureuse de pouvoir confondre ainsi le jeune homme dans sa caressante sollicitude. Plus curieuse d'étudier madame Gaillot, elle eût bien vite aperçu les infirmités de cette âme indigente; mais que lui importait cette femme?... Elle ne la connaissait point; elle n'existait point à ses yeux : ce qu'elle cherchait dans madame Gaillot, c'était Élie; elle l'aimait comme tenant à lui, comme elle eût aimé un objet insensible qui le lui eût rappelé. Toutes ses tendresses à la femme du banquier étaient des espèces de fidéicommis qui ne passaient par la tante que pour arriver au neveu!
Madame Gaillot avait, par bonheur, trop peu de perspicacité pour deviner cette stratégie déjeune fille. Elle regarda tous les soins d'Anna comme adressés à elle seule, et sa vanité en fut flattée. Élie, qui s'aperçut des dispositions favorables dans lesquelles elle se trouvait, résolut d'en profiter.
La chose devenait pressante, car M. Gaillot pouvait arriver de jour en jour, et ne manquerait pas, sans doute, aussitôt son retour, de faire toutes les diligences nécessaires pour l'exécution de ses projets. Un soir donc qu'Eulalie revenait avec lui du vallon, plus ravie que
jamais dos prévenances dont elle avait été l'objet, il se hasarda à faire l'éloge d'Anna et de son père.
— Je voudrais ne jamais les quitter, dit madame Gaillot, et vivre avec eux loin d*un monde où les âmes tendres sont toujours méconnues.
— Mademoiselle Severin serait heureuse de vous entendre parler ainsi, observa de Beaucourt; elle vous aime tant!
— Vous croyez ?
— Son unique occupation n'est-elle pas de chercher ce qui peut vous plaire? Aujourd'hui encore, vous savez, ce cactus que nous avons admiré ensemble, le plus beau de la serre?
— Oui; eh bien?
— Je l'ai entendue donner l'ordre à Pierre de l'apporter lorsqu'il viendrait à Saint-Pol.
— Chère petite! s'écria madame Gaillot attendrie.
— Du reste, ajouta Élie, elle parle de vous à tout le monde. Hier, j'ai trouvé Dubois, un officier de santé du pays, curieux et bavard comme la Gazette des Tribunaux', qui m'a répété tout ce qu'elle lui avait dit de vous.
— Et quoi donc?
— Oh ! mille choses aimables sur vos manières distinguées... sur votre bonté...
— Pauvre enfant, murmura madame Gaillot les yeux aux ciel. Ah! elle me comprend.
— Malheureusement, ajouta Élie, toute cette belle amitié va s'évanouir au retour de mon oncle!
— Pourquoi cela?
— M. Severin refusant de vendre sa fabrique, nous
serons forcés d'en élever une à côté de la sienne el de
faire tout ce que nous pourrons pour le ruiner.
— Ah ! mon Dieu! mais c'est de la cruauté.
— C'est de la concurrence. Vous concevez bien, ma tante, que vous ne pourrez continuer à voir mademoiselle Severin.
— Mais, qui verrai-je alors ?
— Oh! il y a de la société dans le pays, répondit de Beaucourt en riant. Vous pourrez voir la femme du percepteur, que j'ai souvent rencontrée dans le vallon, où elle se promène en tricotant; la famille du juge de paix, qui parle fort bien bas-breton, et la fille du maire, qui, selon Dubois, est la première femme de l'arrondissement pour la gelée de groseilles et les conserves de cornichons !
— Fil l'horreur! s'écria madame Gaillot.
— Ah! vous rencontrerez difficilement une maison où l'on sache vous apprécier comme au moulin, continua le jeune homme : aussi n'aurez-vous à choisir qu'entre deux partis, retourner à Paris ou vivre ici dans l'isolement.
— Mais, ne pourrait-on éviter ces inconvénients? demanda Eulalie, que l'alternative présentée par son neveu contrariait singulièrement : si l'on offrait à M. Severin de bonnes conditions ?
— J'ai sondé ses intentions; il refuserait. C'était dans la prévoyance de tous ces embarras que j'avais écrit à mon oncle pour le dégoûter de celte affaire... d'autant que le succès m'en paraît difficile, et que les fonds qui y seront employés pourraient être exposés!...
— Est-ce vrai, Elie?
— Je le crains.
— Si j'en étais sûre!... Savez-vous que M. Gaillol m'a fait promettre d'engager deux cent mille francs de ma dot dans cette entreprise?
— Cette somme sera d'un grand secours, se contenta de répondre Élie.
— Mais, si je la perds ! . . . '
— Tout entière!... cela est peu probable... puis, dans tous les cas, il vaut mieux, pour mon oncle, qu'il en soit ainsi : quoi qu'il arrive, il sera sûr, du moins, de ne pas être poursuivi par son créancier.
Eulalie devint pensive.
— Après tout, ajouta le jeune homme, l'affaire sera peut-être meilleure que je ne la vois; mon oncle a des relations fort étendues, et, n'étant point obligé de vous payer l'intérêt des deux cent mille francs que vous lui avancez...
— Comment cela?...
— Je pense que vous ne lui enverrez point d'huissier aux échéances, répondit de Beaucourt en souriant.
Madame Caillot parut tout à fait inquiète. Les paroles de son neveu l'avaient éclairée ; elle comprit que ces deux cent mille francs ne seraient point prêtés, mais réellement donnés à M. Gaillot, qui, retranché derrière sa qualité de mari, pourrait refuser de s'en laisser dessaisir, sans qu'elle pût convenablement user de rigueur envers lui.
Or, Eulalie appartenait à une famille de commerçants, et parmi le petit nombre de principes qui lui avaient été inspirés dès son enfance se trouvait, en première ligne, celui de ne jamais compromettre sa fortune personnelle. C'était grâce à cette précaution que sa mère, qui était
une femme supérieure, avait réussi à rester dans l'opulence, tandis que son mari mourait à Sainte-Pélagie. Aussi, le jour de son union avec le banquier, et au moment des adieux et derniers conseils, cette femme sage l'avait-elle prise à part et lui avait-elle dit avec émotion :
— Aime ton mari, ma fille, mais surtout n'engage jamais ta signature pour lui !
Eulalie avait jusqu'alors suivi religieusement cette recommandation. Mais elle sentit tout à coup que son imprudente promesse allait détruire les garanties qui lui avaient été assurées par contrat de mariage, et elle ne songea plus qu'aux moyens de s'en dégager.
De Beaucourt, qui avait prévu ce changement de disposition, résolut d'en profiter.
La calèche venait de s'arrêter devant la porte de l'auberge ; il aida sa tante à descendre et monta avec elle à l'appartement qui leur servait de salon. Eulalie, toujours préoccupée, s'assit en silence.
— Je vois que j'ai eu tort, dit Élie, de vous parler de cette affaire; je vous ai attristée. Mais, depuis que je connais la famille Severin, je ne puis songer, sans douleur, au sort qui la menace. J'avais cru un instant que mon oncle renoncerait à ses projets ; ces deux cent mille francs l'auront sans doute déterminé.
Madame Gaillot poussa un soupir.
— Et cependant, ajouta de Beaucourt, il eût facilement trouvé ailleurs quelque entreprise aussi importante, plus sûre, et qui n'eût troublé aucune existence. Ah! si j'avais osé lui dire toute ma pensée !... lui parler de cet heureux intérieur dans lequel il va jeter la désolation ! .. .
l'homme et i/argent. 81
Mais mon oncle a trop l'habitude des affaires pour se laisser conduire par ces inspirations de cœur.
— Sait-il seulement ce que c'est qu'un cœur? murmura Eulalie en joignant les mains.
— J'ose vous dire tout cela à vous, ajouta Élie, parce que vous vous attendrissez sur ceux qui souffrent... que vous aimez cette pauvre famille.
— Mais, que puis-je faire pour elle? demanda Eulalie.
— Si vous essayiez de dissuader mon oncle.
— Il ne m'écouterait pas.
— Qui sait? n'êtes-vous pas, après tout, associée à l'entreprise? n'est-ce point grâce à vous qu'on peut l'exécuter?
Ce fut une révélation pour madame Gaillot.
— Vous avez raison, Élie, s'écria-t-elle, c'est moi qui serais coupable de tout le mal qui serait accompli, puisque j'en aurais fourni les moyens; je ne prêterai point la main à une telle cruauté, je ne permettrai point qu'on emploie ma fortune à ruiner une famille que j'aime. Je déclarerai à M. Gaillot, aussitôt son retour, qu'il ne doit plus compter sur les deux cent mille francs que je lui avais promis.
— S'il vous presse, pourtant...
Eulalie se détourna vers son neveu avec un geste plein de sentiment et dit, d'une voix majestueuse :
— Je n'obéis jamais qu'aux impressions de mon cœur, Élie; mon argent restera chez mon notaire!
— Venez, ajouta-t-elle, après un moment de silence; je suis contente de ma résolution î Je me sens plus tranquille; descendons au jardin.
82 L HOMME ET L AlldKNT.
À peine furent-ils sortis, qu'une porte vitrée s'ouvrit au fond de l'appartement, et M. Gaillot parut. Arrivé depuis une heure seulement, et occupé, dans une chambre voisine, à lire quelques lettres, il avait tout entendu!
Le complot préparé par sa femme et son neveu avait, au premier instant, excité la colère du banquier. Pendant qu'ils parlaient, il avait été plusieurs fois sur le point de se montrer ; mais la crainte de compromettre ses projets l'avait retenu.
Il sentit qu'un emportement maladroit donnerait à madame Gaillot trop d'avantages sur lui, et ne ferait que l'affermir dans sa résolution, s'il intéressait son orgueil à la résistance. Or, le banquier n'obéissait guère à un mouvement sans en avoir calculé les suites. Il n'aimait point ses passions pour elles-mêmes, mais pour ce qu'elles pouvaient rapporter. Il refoula donc sa colère au dedans, dès qu'il eut reconnu qu'il n'y avait rien de bon à en attendre, et chercha les moyens de tourner les nouvelles difficultés qu'on lui opposait.
Il eût pu à toute force, peut-être, trouver ailleurs l'argent que madame Gaillot se préparait à lui refuser; mais, outre qu'il eût fallu, pour cela, un Yoyage à Paris et de nouvelles démarches, il avait compté sur ces deux cent mille francs; il en avait fait son bLn en espérance, et
l'homme et i/argent. 83
ne point les recevoir alors c'était les perdre! Que penser, d'ailleurs, de sa finesse en affaires, s'il cédait ainsi? Exercé dans cette science de spéculation qui apprend à tricher sans dés pipés et à voler entre les articles du Gode, il sentait qu'il ne pouvait se laisser jouer par les caprices d'une femme et d'un jeune homme sans tomber dans le mépris de lui-même. Ce n'étaient point seulement ses intérêts, mais sa réputation qu'il s'agissait de sauver, et, comme le brigand de la ballade, il eût poignardé son père plutôt que de laisser croire qu'il ne savait pas assassiner!
On ne sait point assez quel orgueil les supériorités les plus mauvaises tirent d'elles-mêmes et combien l'esprit se complaît dans ses plus honteuses victoires. Le souffle de Satan soulève toute poitrine humaine; on veut être le premier d'abord, et si l'on ne peut être grand par le bien on se glorifie de l'être par le mal. On pare alors sa grandeur malfaisante d'adresse, de force, d'intelligence; on s'en fait une couronne, et, comme l'ange déchu, on s'écrie : « J'ai un royaume! »
Nous l'avons déjà dit, M. Gaillot était un homme remarquable dans son genre, et qui avait conscience de sa valeur. Débarrassé de toutes les délicatesses d'âme qui rendent la vie difficile, allant au but sans autre souci que de ne pas marcher sur les lois, il trouvait presque toujours des ressources inattendues dans ses défaites mêmes.
Il réfléchit longtemps, et son imagination rusée s'échaulïant peu à peu, il pensa que les deux cent mille francs promis autrefois par madame Gaillot ne suffisaient plus, et que la dot entière devait la dédomma-
ger de Ja peine nouvelle qu'il allait prendre. En conséquence, après avoir bien disposé son plan et vu le notaire, qui demeurait à quelques pas de l'auberge, il fit demander madame Gaillot.
Il y avait environ une heure que celle-ci se promenait avec son neveu dans le jardin, lorsqu'on vint l'avertir. Elle quitta Élie, monta au salon, où elle trouva le banquier marchant à grands pas, la tête baissée et les bras croisés.
A son approche il leva les yeux.
— Ah! vous voilà, Madame? dit-il d'une voix sombre. Et il recommença à marcher. Madame Gaillot s'arrêta
surprise.
— Ne m'avez-vous pas fait demander, Monsieur? ditelle sèchement.
Le banquier s'arrêta tout court et la regarda un instant en face.
— Oui, Madame, dit-il enfin; je veux vous parler... asseyez-vous.
Il poussa rudement un siège jusqu'à elle.
— Que signifie ceci? demanda Eulalie de plus en plus choquée.
Il lui montra le fauteuil; elle s'assit en haussant les épaules.
— Eh bien! Monsieur?
— Je vous savais prodigieusement sensible, Madame, dit le banquier en se contenant avec peine, mais non jusqu'à vous faire la consolatrice du premier venu.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire qu'il faudrait avoir de la prudence à défaut d'autre vertu, et ne pas laisser tomber aux mains du mari les lettres de l'amant.
— Monsieur! s'écria Eulalie en se levant à demi.
— La voilà, Madame, interrompit Gaillot, montrant un papier qu'il froissait entre ses doigts ; vous n'avez même pas la ressource du mensonge.
Eulalie devint pâle et tremblante.
— Une lettre, répéta-t-elle... une lettre... et de qui, Monsieur ?
— Vous me le demandez ! ne savez-vous donc pas le nom de celui qui vous a fait oublier votre devoir ?
Madame Gaillot chercha dans ses souvenirs.
— De celui qui a trahi ma confiance et abusé d'une position qui le rapprochait de vous?
Eulalie cherchait toujours.
— Avez-vous déjà oublié le seul homme qui ait compris votre cœur affligé? Je répète les mots de la lettre, Madame.
Madame Gaillot crut deviner de qui on lui parlait.
— Monsieur, balbutia-t-elle, ce soupçon est odieux... le ciel m'est témoin que M. Clary...
— Gomment, M. Clary, dit le banquier stupéfait, cette lettre est de M. Garnier, Madame!..
Eulalie baissa les yeux, honteuse de son erreur. Quant à M. Gaillot, il demeura un instant étourdi du coup ; mais reprenant bientôt toute sa présence d'esprit.
— Les explications sont dangereuses avec vous, Madame, dit-il amèrement; on en apprend plus qu'on ne prévoyait ! . .
Eulalie voulut répondre, mais ne trouvant rien à dire, elle se laissa tomber en arrière, ferma les yeux et essaya de s'évanouir. Le banquier ne lui en laissa pas le temps ; il lui saisit brusquement la main et la relevant de force :
— Pour Dieu ! Madame, s'écria-t-il, point de comédie ! Nous sommes seuls, un évanouissement n'attendrirait personne.
— Monsieur, vous me ferez mourir! dit Eulalie.
— Écoutez-moi d'abord : cette lettre ne peut laisser aucun doute sur vos relations avec M. Garnier; c'est une preuve complète, elle me suffira pour ce que je veux obtenir.
— Que comptez-vous donc en faire?
— La présenter aux juges, Madame!., oui, aux juges!.. Oh ! vous avez oublié qu'il y a des lois qui punissent l'adultère ! .
— Monsieur, s'écria Eulalie effrayée, vous ne pouvez vouloir un pareil scandale !
— Un scandale !.. il existe depuis longtemps, grâce à vous. Le mari n'est-il pas toujours le dernier à apprendre de pareils secrets? N'est-ce pas parce que tout le monde le connaît que vous avez quitté Paris avec tant d'empressement? Oh! je m'explique tout aujourd'hui! Non, non, en demandant aux tribunaux de vous punir, je n'apprendrai rien à personne.
— Mais, qu'espérez-vous de cet éclat?
— Ce que j'espère?., me venger! Avec cette lettre, je puis vous offrir une prison pour trois années et vous rejeter pour toujours au rang des femmes perdues ; car le monde, qui ferme les yeux sur les fautes impunies, vous repoussera le lendemain de votre condamnation.
— Monsieur, Monsieur, la colère et la jalousie vous égarent !
— Oh! pardonnez-moi, Madame, la colère serait inutile, et la jalousie ne peut naître là où il n'y a jamais eu
d'amour. Ceci est une question de chiffres et non de sentiment. Ce n'est point de mon honneur que je vous demande compte, c'est du ridicule dont vous m'avez couvert. Tant que vous avez respecté les convenances, j'ai fermé les yeux; mais aujourd'hui, vous compromettez mon nom, vous nuisez à ma considération, vous exposez mon influence et mon crédit, vous me faites jouer un rôle de niais au moment où je vais avoir besoin de sommes considérables...
— Ces sommes, j'ai offert de vous les fournir, interrompit Eulalie, heureuse de détourner ainsi l'explication.
— C'est une offre que je ne puis accepter maintenant, répondit Gaillot durement.
— Pourquoi cela? s'il est vrai que j'aie pu nuire à votre crédit, je suis prête à réparer ce tort. Ah ! je vous en conjure, Monsieur, cessons des débats cruels, puisque ce n'est pour vous qu'une question d'argent. Je suis riche, prenez dans ma dot et épargnez-moi vos reproches î
En prononçant ces mots, Eulalie se mit à pleurer.
— A quoi bon des pleurs, Madame? dit Gaillot; je n'y crois pas plus qu'à vos paroles.
Mais la douleur d'Eulalie était sincère, et ses larmes redoublèrent. M. Gaillot parut embarrassé, il commença à parcourir à grands pas le salon, s'arrêtant souvent devant la fenêtre; tout à coup il fit un mouvement brusque et s'approcha d'Eulalie.
— Essuyez ces larmes, dit-il; voici quelqu'un.
On frappa en effet à la porte du salon ; Gaillot cria d'ouvrir, et le notaire entra.
Il apportait au banquier différents actes que celui-ci
H8 l'homme et l'argent.
l'avait prié de dresser. M. Gaillot les prit pour les examiner ; mais à peine eut-il parcouru le premier des yeux qu'il le jeta sur la table avec un geste d'impatience. La lettre de M. Garnier, qu'il tenait à la main, tomba en même temps.
Eulalie s'en aperçut et fit un mouvement pour la saisir.
— Madame veut signer, dit le notaire en cherchant une plume.
Madame Gaillot le regarda.
— C'est l'acte relatif à la somme prise sur le fonds dotal, et dont Madame dispose en faveur de Monsieur...
— Je sais, dit Eulalie en s'approchant vivement de la table : donnez...
Elle prit d'une main la plume que lui présentait le notaire, et, posant l'autre sur la lettre de Garnier, elle signa vite, se leva et sortit précipitamment.
Alors le banquier, qui se tenait à quelques pas, fort occupé de lire les papiers qui lui avaient été remis, releva brusquement ses lunettes vertes ; il courut à la table, et, saisissant l'acte :
— Dix mille livres de rente gagnées aujourd'hui, s'écria-t-il ; elle a signé !
Suffisamment vengé de sa femme, Gaillot pensa un instant à reprocher sérieusement à son neveu l'espèce de complot qu'il avait formé contre lui; mais il n'avait point été sans reconnaître combien les principes d'Elie différaient des siens, et il savait que son autorité sur le jeune homme n'était point assez sûre pour qu'une explication ne pût la compromettre. Il sentait, d'ailleurs, la nécessité d'éviter toute querelle avec de Beaucourt au moment où celui-ci devenait une part si importante de ses projets, et où il pouvait avoir besoin de sa bonne volonté pour les mettre à fin.
Son espoir d'alliance avec la famille de Beauregard semblait, en effet, plus réalisable chaque jour.
A partir du moment où il y avait pensé, Gaillot n'avait point perdu cette idée de vue; il y avait subordonné toutes ses démarches et toutes ses résolutions. Ainsi qu'il l'avait dit à Eulalie, aucune difficulté sérieuse ne pouvait venir de la part du comte, entièrement soumis aux volontés de sa fille; tout dépendait donc de celle-ci.
Bien qu'Elisabeth eût toujours paru voir Élie avec plaisir, leurs relations n'avaient jamais dépassé les limites d'une bienveillance amicale. Gaillot songea à activer cette mollesse d'affection, non chez de Beaucourt, qui n'avait qu'à consentir, mais chez la jeune fille, dont l'amour pouvait seul tout faciliter. L'expérience lui avait
appris que, quel que fût leur âge ou leur caractère, toutes les femmes vivaient avec le même rêve, et qu'elles avaient toutes au fond du cœur un roman commencé dont elles attendaient jusqu'à la mort le héros, comme les Juifs attendent le Messie. Son plan fut dressé en conséquence. Lorsque Elie partit pour la Bretagne , il parla, chez le comte, de ce départ avec une certaine réserve et comme d'un éloignemeitf nécessaire. Un peu plus tard, il appuya sur l'inquiétude que lui inspirait la tristesse de son neveu, tristesse dont il laissa soupçonner la cause sans la nommer. Mademoiselle de Beauregard, dont la curiosité avait déjà été excitée, devint plus attentive. Un secret d'amour est, pour toute jeune fille, ce qu'un secret d'Etat est pour un roi : quelque chose qui touche à son domaine et intéresse son pouvoir. Elisabeth chercha, parmi les femmes que de Beaucourt avait connues, celle qui avait pu lui inspirer un attachemant si sincère ; elle tâcha de se rappeler tout ce qui était propre à l'éclairer; les paroles d'Élie, ses habitudes, ses préférences 1 .. . Elle s'étonna qu'on eût repoussé un cœur si bon, une intelligence, si élevée; et, par un retour naturel, elle se dit peut-être tout bas, en passant, qu'elle serait heureuse d'être aimée ainsi.
Élie devint, de cette manière, la préoccupation de toutes ses heures. Gaillot avait surveillé cette progression d'intérêt. Quand il jugea le cœur de la jeune fille assez éveillé, il laissa échapper quelques demi-confidences qui firent comprendre à Elisabeth qu'elle était elle-même l'objet de la muette passion du jeune homme.
On devine l'effet d'une pareille découverte sur une imagination déjà en mouvement! Il y eut pour Elisabeth
un moment de surprise, d'orgueil et d'enchantement qui l'enivra. Un amour si profond et si modeste la ramenait au monde romanesque rêvé par elle au couvent: il lui sembla qu'une bonne marraine venait de lui ouvrir un palais de fées, dans lequel toutes ses chimères étaient réalisées. Elle se reprocha de n'avoir pas mieux pénétré le calme apparent d'Élie; elle profita de son absence pour le parer de tous les mérites ; elle travailla enfin à l'aimer avec cette vaniteuse probité d'un cœur jeune qui ne veut pas se montrer en reste de sensibilité. Arrivé là, Caillot comprit qu'il ne devait plus rien hâter, et que l'absence ou les retards ne feraient qu'exalter un amour né de l'imagination. C'était alors qu'il avait songé à se rendre en Bretagne afin de presser l'accomplissement entier de son projet, dont la première moitié avait déjà si bien réussi.
Les difficultés qu'Élie venait de lui susciter, et qu'il avait si heureusement réussi à déjouer, l'engagèrent à tout terminer le plus tôt possible. Il résolut donc de ne faire aucun reproche à son neveu, mais de voir M. Severin dès le lendemain.
Cependant de Beaucourt, que nous avons laissé au jardin attendant le résultat de l'entrevue entre Gaillot et Eulalie, et comptant sur les promesses de celle-ci, se décida à remonter au salon, en voyant que sa tante ne revenait point. Il n'y trouva que son oncle, qui le reçut d'un air mécontent; madame Gaillot se trouvait indisposée et s'était enfermée : le jeune homme en conclut naturellement que l'explication ne lui avait pas été favorable, et toutes ses craintes lui revinrent.
Jusqu'alors il n'avait pu se résoudre à avertir M. Se-
vérin du danger qui le menaçait. Il avait toujours espéré quelque empêchement inattendu aux projets de son oncle. Il savait, par expérience, que la spéculation est une mer où tout change à chaque heure ; le vent, le soleil et le flot. Cependant, au point où les choses en étaient venues, il pensa qu'il était temps de prévenir le père d'Anna; en conséquence, il partit le lendemain pour Penhoët, dès le point du jour.
Mais, quelque diligence qu'il eût faite, l'industriel était déjà parti pour Taulé et Anna pour la ferme. Il se décida à rejoindre la jeune fille, en attendant le retour de M. Se vérin.
Le brouillard du matin venait de s'ouvrir comme un rideau dont les plis flottaient encore aux flancs des collines ; le vallon étincelait de lumière et de rosée ! les oiseaux secouaient leurs ailes en chantant sur les percéas, les troupeaux descendaient le long des bruyères fleuries ; les femmes se rendaient aux lavoirs, tenant leurs enfants par la main, et les meuniers se perdaient dans les chemins creux de la vallée" en répétant les sônes du Léonnais. De Beaucourt traversa les prairies, gravit le coteau et aperçut la ferme. Il longeait un mur en ruines tout brodé de lilas terrestres, lorsqu'un bruit de voix lui lit lever la tète; il se pencha vers une brèche demi-fermée par les sureaux et reconnut Anna.
Elle était debout au milieu de l'aire, tenant au bras une corbeille. Devant elle se trouvait un être dont Je jeune homme ne put, au premier instant, deviner l'espèce ni la forme. C'était quelque chose de vivant qui grouillait sourdement, à demi enfoui dans un de ces chariots sans fond où les enfants apprennent à marcher. A
un mouvement que fit Anna, la masse confuse s'agita; alors Élie put distinguer une sorte de corps enveloppé dans une longue soutane de toile à boutons de corne, puis une tête hideuse qui se dressa vers la jeune fille avec un gloussement fauve. Celle-ci présenta sa corbeille à l'idiot, qui y plongea les mains et les retira pleines de fruits.
Anna le regardait avec un sourire calme et doux. Il semblait qu'uniquement occupée de la joie du pauvre enfant, elle ne vît point sa laideur. C'est qu'en effet^ pour cette âme pleine d'une force naïve, rien n'était repoussant que le mal; elle trouvait le bonheur d'un autre toujours beau à regarder.
Lorsque l'idiot eut tout dévoré, il redressa sa tête difforme en grondant; ses bras et ses regards se tournèrent vers la corbeille avec une avidité brutale; mais Anna posa la main sur son front, et à l'instant ses mains tendues retombèrent, ses regards s'amollirent, sa crinière hérissée sembla s'abaisser; il se mit à s'agiter joyeusement en poussant des rires bizarres.
— Bien, bien, Iôan, dit la jeune fille, sois sage, et je reviendrai demain.
L'idiot battit des mains, ses yeux prirent une expression étrange; tous ses traits s'illuminèrent : on eût dit que le doux aspect d'Anna jetait un rayon dans les ténèbres de cette intelligence.
— Vous êtes bien trop bonne pour ce vaurien, s'écria tout à coup une paysanne qui sortait de la métairie.
Au son de cette voix, Iôan se replia sur lui-môme, et l'expression qui animait son visage s'éteignit subitement.
— Il faut être indulgent pour la pauvre créature,
Marguerite, dit Anna à la paysanne ; c'est Dieu aussi qui vous a donné cet enfant.
Et se rapprochant d'Iôan, elle lui passa de nouveau la main sur la tête en lui disant adieu; mais l'idiot ne bougea point. Ses traits demeurèrent immobiles et stupides, comme s'il n'eût point reconnu celle qui lui parlait; quelqu'un était venu se placer entre son soleil et lui.
Elie avait contemplé toute cette scène avec un profond attendrissement; il se trouva en face d'Anna au moment où elle franchissait Yéchalier de la métairie.
— Vous ici, monsieur de Beaucourtl dit la jeune fille avec une exclamation de surprise.
— Je vous cherchais.
— Oh! mille fois pardon de vous avoir forcé à venir si loin 1
— Félicitez-moi plutôt d'être venu et d'avoir pu voir ce que j'ai vu.
— Quoi donc?
— Vous transportez le royaume de Dieu sur la terre, et où vous êtes on peut dire véritablement : Bienheureux les pauvres d'esprit !
— Ahl vous avez vu l'idiot? mon pauvre Iôan?.. Oui, je l'aime !.. nous sommes nés, lui et moi, le même jour. Je m'imagine souvent qu'on lui a volé son bonheur pour me le donner, et que c'est pour cela qu'il est si affligé, moi si heureuse. Quand cette idée me vient, j'ai envie de pleurer. Je fais ce que je puis pour lui rendre la vie moins triste. A la ferme, on ne. l'aime point parce qu'ils disent qu'il ne leur sert à. rien!., comme s'il ne pouvait pas leur servir A être bons!.. J'ai souvent désiré
qu'Iôan fut mon frère, afin de pouvoir le soigner mieux.
Élie regarda la jeune fille, prit sa main et dit à demi voix :
— Comment ne pas vous aimer, Anna ! . .
Anna fit un mouvement : c'était la première fois que de Beaucourt l'appelait ainsi, et, sans qu'elle sût pourquoi, cette familiarité inattendue lui causa une joie mêlée de confusion : les yeux baissés et la rougeur au front elle continua à marcher en silence à côté d'Élie jusqu'au Stivel-Rimolou.
Enfin, au moment d'entrer tous deux dans l'étroit sentier qui conduisait au moulin, le jeune homme se rappela le motif de sa visite à Penhoët; il communiqua ses appréhensions à Anna, qui les partagea vivement, et tous deux se hâtèrent de regagner le moulin, où Severin devait être de retour.
Mais celui-ci était déjà averti du danger qui le menaçait, car la lutte venait de commencer entre lui et son adversaire.
M. Gaillot, qui était aussi parti de Saint-Pol de fort bonne heure, avait pris le chemin de la vallée sans se douter que son neveu le précédait. Lorsqu'il arriva au moulin, Élie venait de le quitter pour rejoindre Anna à la ferme, et le banquier rencontra dans l'avenue M. Severin qui arrivait de son excursion matinale. A peine se fut-il nommé, que le fabricant s'empressa de le faire entrer, en s'étonnant de ne point voir madame Gaillot et Élie.
— J'aurais dû effectivement les amener pour me servir d'introducteur, dit le banquier, car je suis le seul de la famille qui n'ai point l'honneur d'être connu de vous; mais je venais pour affaires.
— Je suis à vos ordres, Monsieur.
— Vous avez le temps de m'écouter?
— Parfaitement.
— Alors nous allons causer.
Gaillot s'assit sans façon dans le fauteuil que le fabricant lui avança, s'y mit à l'aise, aspira bruyamment une prise de tabac pour se donner l'air franc, et se renversant en arrière :
— Je viens vous proposer une affaire, M. Severin, dit-il d'un ton brusque.
Celui-ci s'inclina.
— Une affaire excellente, pour laquelle j'espère que nous nous entendrons.
— Je le désire, Monsieur.
— Je viens vous offrir d'acheter votre moulin.
M. Severin recula : quoiqu'il eût éprouvé une crainte vague dès les premières paroles de Gaillot, cette brusque proposition le saisit.
— Mais, je ne veux pas le vendre, Monsieur, répondit-il avec émotion.
— Je sais.... je sais.... vous l'avez déjà dit à mon neveu.
— Comment, M. de Beaucourt?...
— Était venu pour connaître vos intentions, traiter avec vous; mais c'est une tête romanesque, un garçon qui ne saura jamais faire fortune!... J'ai compris que pour conclure il fallait que je vinsse en Bretagne, et me voilà. J'aurais pu me cacher derrière quelque homme de paille, comme font la plupart des acquéreurs, employer des moyens détournés pour obtenir de meilleures conditions, faire marchander le moulin par des tiers...
— La chose eût été inutile...
— C'est ce que j'ai pensé : je suis rond en affaires, moi ; j'ai voulu me présenter loyalement, sans subterfuges, vous dire : J'ai besoin de votre moulin ; combien en voulez-vous? Tant. Voilà!... C'est comme cela que je traite!...
— C'est aussi ma manière, répondit Severin ; mais, je vous le répète, je ne veux pas vendre.
— Bien. ... dit Gaillot en riant; nous connaissons cela, pardieu! Est-ce qu'on veut jamais vendre une chose que
quelqu'un propose d'acheter? Seulement, l'envie peut venir... avec le temps..., et moyennant un prix convenable! Voyons, mon cher Monsieur, vous n'êtes pas marié à votre papeterie, après tout. Que gagnez-vous bon ou mal an... deux mille écus? plus ou moins? Eh bien, vous pouvez être plus riche sans travail, sans soucis : je vous offre du moulin cent cinquante mille francs payables à volonté !
— Je refuse, Monsieur : d'abord cette somme ne représente point la valeur de ma papeterie.
— C'est ma première offre, interrompit Gaillot.
— Fût-elle suffisante, je ne l'accepterais point.
— Et pourquoi?...
— Pourquoi, Monsieur! parce que de l'argent ne remplacerait point le bonheur que je trouve ici ; parce que tout ce qui m'entoure est familier à mon regard et met ma pensée à l'aise; parce que j'ai laissé dans chaque coin de cette habitation quelque chose de mon âme. Croyez-vous donc que l'on déménage ainsi à volonté ses souvenirs et ses habitudes? Ce sont de vieux meubles qui ont leurs places voulues, et qu'on ne peut déranger sans qu'ils tombent en poussière. Pourrais-je acheter ailleurs le passé que je laisserais ici ; les sentiers que j'ai parcourus quand j'étais jeune encore et qu'une femme s'appuyait sur mon bras; les endroits où nous nous sommes assis ensemble; le murmure de l'écluse, les chants des ouvriers, les rumeurs de la cascade : toute cette atmosphère enfin dans laquelle je vis depuis trente années? Ce n'est point en cheveux blancs que l'on peut recommencer à vivre, Monsieur, et l'on ne change point à mon âge la nourriture à laquelle on a accoutumé et ses
yeux et son âme. N'espérez donc point ébranler ma résolution, quoi que vous puissiez me proposer. Je suis heureux ici; puis-je désirer mieux que le bonheur?
Gaillot avait écouté le fabricant, les jambes croisées et en se balançant sur son fauteuil avec un sourire narquois. Lorsque M. Severin eut fini, il essuya ses lunettes, les remit, toussa trois fois, et dit, en mettant la main sur l'épaule du fabricant :
— Monsieur Severin... je vous donnerai deux cent mille francs !
— Vous me donneriez le double, que je refuserais, répondit celui-ci en se levant.
M. Gaillot le regarda tout surpris, et se leva à son tour en pliant les épaules.
— Alors, dit-il, il faut que vous ayez des raisons particulières qui vous empêchent de vendre.
— Je vous les ai fait connaître, Monsieur.
— Mais, de par tous les diables, vos souvenirs ne sont point attachés au pignon de votre moulin !... à six cents pas plus haut ou plus bas vous les auriez également sous la main ; et, d'ailleurs, des souvenirs ne valent pas deux cent mille francs ! En me vendant l'usine à ce prix, vous vous assurez à peu près le revenu que vous avez maintenant, sans être obligé de travailler. En définitive, vous ne broyez pas des chiffons pour votre plaisir personnel ; on n'est industriel qu'afin de gagner de l'argent...
— Pardonnez- moi, dit Severin en secouant la tête ; celui qui travaille sans autre but que le gain n'est point un industriel, mais un spéculateur ou un marchand. Le résultat qu'il cherche n'a que lui-même pour objet et ne profile qu'à lui. L'industriel véritable a de plus nobles
400 l'hommk et l'argent.
ambitions; il a reçu la mission de soumettre la matière à l'intelligence, de la transformer au profit des hommes, et d'en retirer tout ce que Dieu y a mis d'utilité : c'est lui qui, trouvant des ressources pour chaque besoin, a inventé les moyens de tisser la toile, de pétrir le froment, de presser le raisin; il soumet au frein les forces brutales de la nature, humanise la science en l'appliquant aux usages journaliers. Comme l'artiste, il aime son œuvre pour elle-même, et, avant d'en avoir calculé le profit, il la pare, la perfectionne, il y consacre toutes les puissances de sa pensée, lui donne tout ce qu'il peut de grâce, de force et d'opulence. Aussi, pour lui, Monsieur, l'argent n'est point le but unique, et son inclination parle même souvent plus haut que son intérêt.
Je devrais peut-être craindre le ridicule d'un tel aveu, ajouta-t-il, mais ce moulin je l'aime moins parce qu'il me fait vivre que parce que j'y ai tout fait; que je l'ai vu grandir et se former sous mes yeux : c'est mon enfant, mon poëme, j'y ai mis tout mon amour; s'il passait aujourd'hui en d'autres mains, j'éprouverais la même douleur que l'Arabe qui voit son coursier monté par un inconnu, ou que le vieux marin dont le vaisseau obéit à une volonté étrangère.
Le banquier écoutait sans trop comprendre ; la nouveauté des raisons qui lui étaient opposées mettait en défaut son éloquence apprise, et il avait l'air d'un avocat auquel on n'oppose aucun des arguments contre lesquels il a préparé une réplique. Puis, comme tous les gens d'une finesse trop raffinée, la franchise le déroutait : il ressemblait à ces vauriens qui s'égarent sur les grandes routes, parce qu'ils ne connaissent que les chemins de
t l'homme et l'argent. 101
traverse. Ne sachant donc que croire de ce que lui disait M. Severin, soupçonnant une ruse, que cependant il ne pouvait apercevoir, il se décida à passer outre et à en venir sur-le-champ à l'aveu complet de ses intentions.
Il s'avança donc vers la table, prit ses gants et son chapeau comme s'il eût voulu se retirer, et dit au fabricant avec bonhomie :
— Je n'insiste pas, mon cher Monsieur; ce qu'un Breton a dans la tête, Dieu ni le Diable ne le lui ôteraient!... Seulement vous me forcerez à élever une usine près de la vôtre.
— Vous en êtes le maître, Monsieur ; mais tous les désavantages seront pour vous; il faudra former votre établissement, créer vos relations, acquérir une expérience qui vous manque, et vous ne pourrez de longtemps fabriquer ni aussi bien, ni à aussi peu de frais qu'ici.
— Je le sais, dit Gaillot.
— Comment ferez-vous alors, Monsieur"?
— Je vous ruinerai, répondit le banquier en prenant une prise de tabac.
— Je ne vous comprends pas, Monsieur.
— C'est pourtant clair : vous fabriquez mieux que moi, j'en suis sûr d'avance; il faut donc que je me débarrasse de vous.
— Mais le moyen...
— Est des plus aisés. Combien pouvez-vous perdre ? cent, deux cents, trois cent mille francs?... J'en sacrifie le double, je vous écrase et je me rattrape ensuite de mes avances. Ce n'est pas plus compliqué que cela.
Et comme Severin paraissait douter :
— Voyez-vous, mon cher Monsieur, continua Gaillot, en province, vous n'entendez rien à la spéculation! Vous, par exemple, vous êtes un excellent fabricant, tandis que moi je ne suis jamais entré dans une papeterie; eh bien, si vous persistez à ne point me vendre votre usine, dans six mois j'en aurai une à deux portées de fusil, et dans un an je vous aurai enlevé tous vos acheteurs.
— Et puis-je savoir comment vous accomplirez ce miracle ?
— Avec de l'argent : c'est la baguette des fées à notre époque; il rend tout possible. J'imprimerai pour dix mille francs de prospectus et de réclames ; mes commis voyageurs irontoffrir mes papiers à trente pour cent audessous des vôtres : vous aurez beau lutter avec persévérance, inventer, perfectionner sans relâche; à chacune de vos découvertes je sacrifierai cinquante mille francs de plus, et, la bourse à la main, je ferai crier merci à votre génie.
Se vérin fut frappé.
— Vous pouvez avoir raison, Monsieur, dit-il; j'admets, si vous le voulez, cette victoire de l'argent sur l'homme : la publicité, la mode, la renommée sont ses esclaves et peuvent lui assurer l'avantage; mais que gagneriez-vous à un succès si chèrement acheté?... Vos sacrifices seraient trop grands pour que l'avenir puisse vous en dédommager.
— Qu'importe? De deux choses l'une : ou l'affaire reste bonne, alors on la garde pour soi ; ou elle devient mauvaise, et dans ce cas on la met en actions en se réservant une gérance avantageuse.
l'homme f.t l'argent. 103
Se vérin regarda Gaillot avec stupéfaction.
— Vous voyez donc, continua le banquier, que, quoi qu'il arrive, la première chose pour nous est de vous éteindre d'une manière quelconque. Les papiers de la vallée ont de la réputation, grâce à vous ; nous en profiterons une fois que vous ne serez plus là.
— C'est-à-dire que vous hériterez de mes dépouilles : c'est la conliscation après le meurtre.
— Allons donc, dit Gaillot en riant, c'est de la concurrence, et de la meilleure. En définitive, notre lutte tournera au profit de tous, puisque le bon marché qui nous ruinera enrichira les consommateurs; c'est un des principes élémentaires de l'économie politique : vous comprenez cela aussi bien que moi.
— Pardonnez-moi, Monsieur, dit Severin; je ne corn prends pas que, dans une grande famille, la ruine d'un frère soit le bonheur des autres ; je ne comprends pas qu'il soit bon d'être dépouillé, parce que vos voisins profitent de vos dépouilles. Quoi ! vous mettez le feu à ma maison, et parce qu'en la voyant près de s'abîmer je jette tout aux passants, vous dites que tout le monde a gagné à mon désastre? Mais sommes-nous des sauvages isolés ou des hommes associés? Là où un seul a été froissé dans ses intérêts et dans ses droits, n'y a-t-il pas un malheur public? Notre société ressemble-t-elle donc aux grèves de l'Afrique, où les tempêtes sont des espérances, les naufrages des bienfaits? N'y a-t-il ici-bas que du butin à partager, et l'équité n'est-elle rien? Ainsi le travail ne me donnera point le droit de vivre! Chaque jour, à chaque instant, un étranger pourra me forcer d'accepter un de ces duels où l'argent tue l'homme, et quand il
m'aura assassiné, les spectateurs emporteront les lambeaux de mon cadavre en criant : Voilà un heureux jour l Mais à part toute justice, cela est-il sage, cela est-il véritablement profitable? Ne consultez que les chiffres, j'y consens, puisque les économistes ont fait de notre société un grand corps sans âme dans lequel circule de l'arithmétique au lieu de sang; avez- vous réfléchi à tous les capitaux improductivement anéantis dans ces concurrences, à toutes les forces inutilement employées en chocs et en résistance, à toutes les ressources gaspillées par une exploitation sans prévoyance et sans liberté, à toutes les crises enfin qui arrivent tôt ou tard ruinant le crédit, dérangeant l'équilibre des richesses et rejetant au flot de la vie mille destinées qui se trouvaient au port? La concurrence, Monsieur!... Ohl je l'accepte en haine du monopole, comme nos pères acceptèrent les échafauds de 93 en haine de la tyrannie ; mais un jour viendra, je l'espère, où la loi et les mœurs mettront fin à cette terreur et où la véritable industrie ne sera pas impunément égorgée par le charlatanisme, l'intrigue ou la spéculation.
— Soit, dit M. Gaillot; mais comme alors nous n'aurons plus de papeteries à vendre ni à acheter, je m'en inquiète médiocrement. Je tiens à vivre de mon vivant, et pour cela je prends mon siècle tel qu'il est... Croyezmoi, Monsieur, évitons toute querelle ; vous tenez à votre usine, je comprends cela ; mais que diable ! j'en ai besoin moi, je vous en offre un bon prix, vous ne pouvez raisonnablement me la refuser. J'avais bien pensé d'abord à vous conserver comme directeur; vous seriez resté au moulin, cela vous eût convenu; mais nous n'en-
tendons pas les affaires de la même manière ; je veux diriger la papeterie à ma guise : il s'agit moins de faire de bons produits que de gagner le plus possible. Voyons, Monsieur, votre dernier mot?... Vous avez vu que j'allais droit au but, que je ne cachais rien; j'ai joué cartes sur table avec vous!...
— Cela est vrai, Monsieur, vous m'avez expliqué de quelle manière vous comptiez m'assassiner!...
— On ne peut pas y mettre plus de loyauté, faites comme moi ! . . . Vous avez à choisir entre une vie paisible ou une lutte dans laquelle vous succomberez immanquablement.
— Je choisis la lutte, Monsieur, dit Severin en faisant un pas vers la porte.
La figure de M. Gaillot, qui avait jusqu'alors conservé une expression ouverte, s'assombrit tout à coup. Certain que toute tentative près de Severin était désormais inutile, il déposa sa rondeur comme un habit de cérémonie qui ne pouvait plus lui servir: la bonhomie sembla fondre sur son visage et ses traits reprirent leur place.
— A votre gré, dit-il au fabricant d'une voix brève, je ne puis vous forcer à être sage ; cependant je vous laisse deux jours pour réfléchir â mes propositions.
— Je vous rends grâce, Monsieur.
— Je vais à Morlaix; après-demain je passerai par la vallée.
— C'est un long détour.
— Et j'aurai l'honneur d'entrer au moulin pour vous voir.
— Je n'y serai point, Monsieur.
Le banquier leva la tète, ses yeux rencontrèrent ceux
de M, Severin, et dans cet échange de regards il y eut, pour tous deux, une révolution complète : chacun d'eux comprit que l'autre était devenu et devait rester son ennemi.
— Alors, dit M. Gaillot en mettant son chapeau, le sort en est jeté, c'est la guerre.
— C'est la guerre, Monsieur.
Le banquier s'avança vers la porte ; tout à coup elle s'ouvrit et Anna y parut avec Élie.
— Vous ici, mon oncle? s'écria le jeune homme.
— Oui, dit Severin ; Monsieur venait pour terminer l'affaire qui vous avait amené en Bretagne et à laquelle nous devions, sans nous en douter, l'avantage de vous connaître; malheureusement nous ne nous sommes point entendus.
Et se tournant vers M. Gaillot :
— Je regrette, ajouta~t-il, d'avoir fait perdre tant de jours à Monsieur votre neveu et de vous avoir obligé vous-même à un voyage inutile; cependant j'y ai gagné une leçon qui, je l'espère, me profitera.
— Tâchez qu'elle ne vous coûte pas trop cher^ dit Gaillot en passant le seuil.
Severin ne répondit pas; mais, prenant sa fille par la main, il s'inclina devant les deux étrangers et rentra au salon avec Anna.
XYI
M. Gaillot apprit à son neveu, pendant la roule, ce qui s'était passé entre lui et M. Severin. Élie vit surle-champ combien sa position devenait fausse et quels soupçons sa conduite devait exciter dans l'esprit du fabricant. Le silence qu'il avait gardé jusqu'à l'arrivée de son oncle et ses assiduités au moulin pouvaient passer, en effet, pour un calcul d'espionnage; et quelles preuves donner de ses bonnes intentions? Le témoignage d'Anna? Mais, dans ce cas, M. Severin n'aurait-il point eu le droit de s'étonner qu'une pareille confidence eût été faite à sa fille, et, en appeler à Anna dans cette occasion, n'était-ce pas avouer une intimité qu'il eût été difficile d'expliquer?
De Beaucourt était dans la plus mauvaise de toutes les positions : trop avancé dans ses relations avec la jeune fille pour les révéler, trop peu pour en venir à une explication définitive. Il eut d'abord la pensée de se rendre au moulin et de tout raconter franchement à M. Severin ; mais la crainte de trouver le fabricant mal préparé à une semblable confidence le retint. Il ignorait jusqu'à quel point les débats avaient été poussés entre lui et son oncle et pour quelle part il y avait été mêlé. Les positions incertaines ont cela de fâcheux, qu'on n'en peut sortir tout droit comme on le fait des pins dangereuses; incapable de rien prévoir, on n'ose rien tenter. Élie crai-
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gnit que sa démarche, s'il se rendait à Penhoët, ne parût trop hardie ou trop solennelle ; un entretien, d'ailleurs, exposait à l'embarras, aux surprises; ne pouvant tout dire à M. Severin, il préféra lui écrire.
Le père d'Anna répondit, en termes généraux, qu'il acceptait ses explications et qu'il le déchargeait de toute responsabilité. Après avoir lu cette lettre, le jeune homme sentit que tout était rompu entre le fabricant et lui : il regretta alors de ne s'être point rendu à Penhoët, de n'avoir point provoqué une explication plus entière, mais il était trop tard; aucun ptétexte ne lui restait pour cette démarche, car M. Severin s'était placé, par sa lettre, dans cette position de froideur décente qui repousse toute nouvelle avance et dénoue poliment une liaison.
Trois jours se passèrent sans que de Beaucourt eût décidé ce qu'il devait faire; mais son oncle, qui craignait toujours de le voir susciter quelque nouvel obstacle, mit bientôt fin à ses incertitudes. Sa correspondance de Lyon venait de lui annoncer une faillite importante dans laquelle il se trouvait compromis; il saisit cette occasion, déclara à son neveu qu'il fallait partir sur-lechamp, et lui donna procuration pour débattre ses intérêts près des autres créanciers.
Elie obéit sans objections, intérieurement satisfait peut-être d'échapper, pour un instant, aux embarras de sa position, et bien décidé à tenter, au retour, une démarche près de M. Severin.
Celui-ci, de son côté, apprit avec plaisir le départ du jeune homme : sans l'accuser de ce qui arrivait (car Anna avait confirmé toutes les explications contenues
dans sa lettre), il ne pouvait s'empêcher de le rendre solidaire, au fond de son cœur, des projets de son oncle ; et tant qu'il l'avait su à Saint-Paul, il avait craint de sa part une avance qu'il lui eût été aussi difficile d'accueillir que de repousser; il n'en voulait point à Elie, mais il désirait l'éviter.
Quant à Anna, elle cherchait en vain à s'expliquer la conduite du jeune homme et celle de son père. Elle ne voyait pas comment les torts de M. Gaillot pouvaient rendre son neveu plus timide ou moins cher, et dans sa sublime équité d'enfant, elle avait dit d'abord : Pour quoi ne vient-il pas? Puis : Pourquoi n'allons-nous pas le chercher?
Le monde ne lui avait point encore appris ces susceptibilités orgueilleuses qui arrêtent les franches explications en perpétuant le doute. C'était une âme toute de face, sans arrière-pensées : elle comptait sur la loyauté d'Élie comme sur la sienne; qu'importait le reste?.. Lorsque, d'après la dénonciation de Dubois, elle avait vu, un instant, dans le jeune homme, un secret concurrent de son père, elle s'était indignée, et son cœur, qui déjà peut-être les unissait tous deux, s'était révolté à ce soupçon comme à une impiété; mais, depuis que de Beaucourt avait dissipé ses doutes, elle sentait, comme toutes les âmes nobles, le besoin d'expier son injuste accusation par une immense confiance.
Puis elle était sans inquiétude : dans sa naïveté, elle jugeait un concurrent redoutable selon ce qu'il valait, et autant Élie lui avait inspiré d'effroi, autant M. Gaillot lui en inspirait peu. Que craindre, en effet, d'une lutte dans laquelle toute la valeur morale se trouvait d'un
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seul côté ? Que pouvait le banquier contre son père, dont l'habileté était éprouvée, la probité connue, la clientèle assurée depuis longtemps? Croire seulement que le premier pût l'emporter, n'était-ce pas mettre en doute toutes les lois du bon sens ! et comment se défier de la logique à dix-sept ans?..
Cependant le départ d'Élie la frappa d'un douloureux étonnement. Pourquoi s'était-il échappé ainsi sans avertir, sans dire adieu? Elle commença à craindre que les débats qui se préparaient n'intéressassent son bonheur plus sérieusement qu'elle ne l'avait cru d'abord.
Les choses en étaient là, et il y avait quelques jours que de Beaucourt était parti, lorsque Dubois, dont le fabricant n'avait point reçu la visite depuis longtemps, arriva au moulin.
— Bonjour Severin, s'écria-t-il en apercevant celui qui sortait du séchoir; voilà un siècle que nous ne nous sommes vus.
Severin vint à sa rencontre et l'aida à descendre de cheval.
— J'ai présumé que vous étiez absent, dit-il à l'officier de santé.
— Et oui, pardieu! je viens des assises de Quimper.
— Comme témoin?
— Non, comme juré... Cela a duré vingt jours, mon cher!.. Comprenez-vous, vingt jours passés à entendre des avocats et des procureurs du roi se dire des injures... nous n'y tenions plus! Aussi nous avons jugé sommairement les dernières alfaires. Dureste, les débats ont été curieux, et j'ai appris des choses étonnantes sur quelques-uns de nos voisins; je vous conterai cela plus
tard... mais avant, j'ai à causer avec vous d'une chose qui vous intéresse.
— Entrons, alors.
L'officier de santé suivit Severin au salon.
— Eh hien, reprit-il, dès qu'ils furentassis, je nem'étais point trompé sur les projets de notre jeune Parisien.
— De qui? de M. de Beaucourt?
— Oui; son oncle est à Saint-Pol.
— Je le sais.
— Bah!
— Il est venu me voir.
— M. Gaillot?
— M. Gaillot; il m'a proposé d'acheter ma papeterie.
— En vérité?... Et vous avez refusé?
— J'ai refusé.
— C'est cela... alors il aura cherché ailleurs!...
— Il trouvera difficilement ce qu'il lui faut.
— C'est déjà trouvé.
— Comment cela ?
— Chutl murmura Dubois en regardant autour de lui; c'est pour cela que je suis venu!... J'ai voulu vous prévenir ! . . . Vous savez que je suis le médecin du père Leroi; je vais voir, tous les matins, son garçon qui s'est blessé en voulant voler des fruits chez la voisine, madame Deschamps; il y a quelques jours, comme j'allais entrer au salon, j'entends maître Lescop qui disait : « Ainsi vous êtes d'accord? Je n'ai plus qu'à faire l'acte de vente? — C'est cela, » répond une voix étrangère. Dans le même moment, la porte s'ouvre, et je me trouve face à face avec le banquier parisien, que reconduisait le père Leroi.
— Mais de quelle vente s'agissait-il?
— Ah! voilà !.. Vous comprenez que je n'ai rien dit à Leroi, parce qu'il faut qu'un médecin soit discret ; mais j'ai pris des informations, et j'ai su qu'avant-hier M. Gaillot et le notaire étaient venus à Penhoët avec un arpenteur.
— En effet, je me rappelle avoir vu, l'autre jour, plusieurs personnes dans les prairies.
— Qui appartiennent à madame de Sivray, dont Leroi est receveur, acheva l'officier de santé triomphant.
— Vous avez raison... mais il n'y a là nul emplacement convenable pour une papeterie.
— Non, répondit Dubois en clignant des yeux... Seulement, le moulin du vieux Kermarec est au-dessus.
— Il n'est pas à vendre.
— Depuis hier le Parisien l'a acheté.
— Vous êtes sûr?...
— J'en viens.
Severin resta pensif.
— De sorte, continua Dubois, que ce Gaillot a maintenant une belle chute d'eau et cinquante journaux de bonnes prairies... Savez-vous que ce sera un excellent emplacement pour une papeterie?
— Excellent! répondit Severin d'un air sombre.
— Mais, dites donc, reprit l'officier de santé en baissant la voix, il va vous faire tort cet homme. Est-ce que vous ne pourriez pas l'empêcher de s'établir?
— Par quel moyen?
— C'est juste, on ne peut pas!.,. Il est terrible pourtant que des étrangers viennent ainsi nous faire concurrence ! C'est comme ce jeune médecin qui est arrivé dans
l'homme et i/argent. 113
le pays, vous le savez?.. Eh bien, il y a des gens qui ont plus de confiance en lui qu'en moi... Un jeune homme qui pourrait être mon fils I Croiriez-vous, par exemple, que la femme de ce banquier, une espèce de tante Aurore, qui passe son temps à lire des vers sur la grève, l'a fait chercher dernièrement à Roscoff , pour une névralgie, tandis que j'étais là, moi, à deux pas d'elle?... C'est bien petit; mais je suis au-dessus de ces choses-là! je dédaigne les gens qui ne m'apprécient pas! Du reste, on dit que le mari est beaucoup plus raisonnable ; je dois le rencontrer chez madame Deschamps, qui m'a promis de me faire faire sa connaissance. A propos, ajouta-t-il après une courte interruption, vous ne direz pas que je vous ai parlé de tout ceci; je ne voudrais pas, voyezvous, que le père Leroi me crût capable d'une indiscrétion!... Un médecin... vous sentez?...
— Ne craignez rien, dit Severin lentement.
Dubois raconta encore au fabricant tout ce qu'il avait appris à Quimper, le questionna sur ce qui s'était passé dans la vallée depuis un mois, et finit par se rappeler une visite qu'il devait faire dans le voisinage pour s'assurer de la grossesse d'une nouvelle mariée.
<Hi l'homme et l'argent.
Dubois avait dit vrai. Il arriva bientôt à Penhoët un architecte, des ouvriers, et la construction de la papeterie de M. Gaillot commença.
Le vallon, naguère si calme, fut dès lors transformé en atelier; les peupliers tombèrent ; on fouilla les prairies ; les sentiers tapissés de mousse furent élargis et empierrés; des charpentes s'élevèrent où il y avait des ombrages, des murailles où il y avait des fleurs !
Severin et sa fille suivaient cette dévastation d'un regard désolé. Tous deux comprenaient qu'un mauvais génie était entré dans leur Éden ; mais ils gardaient le silence, comme font toujours ceux qui s'aiment en voyant venir un inévitable malheur.
L'inquiétude, d'ailleurs, n'était point la même chez tous deux. L'enfant ne se sentait menacée qu'à la tristesse de son cœur. Elle éprouvait cet affaissement de l'âme qui annonce la douleur, comme les affaissements du corps annoncent l'orage : sublime instinct des jeunes années, que l'expérience repousse plus tard et qu'elle remplace si mal !
Brusquement arrêtée dans un amour naissant. Anna se trouvait dans une de ces étranges situations où l'âme arrachée à son repos, sans être encore livrée à l'élan de la passion , demeure , pour ainsi dire , suspendue entre deux états. Tranquille comme autrefois, elle
n'eût rien prévu; forte d'une affection avouée, elle eût tout bravé (car l'imprévoyance et l'amour sont deux abîmes également profonds); mais elle était semblable à ces ombres des limbes qui ont à jamais quitté la terre sans être admises dans le ciel. Tout n'était en elle que trouble et confusion. Elle pleurait, non pour un malheur présent, non pour un bonheur perdu, mais pour un malheur à venir, pour un bonheur possible qu'elle ne connaissait pas!
Severin, au contraire, avait mesuré l'étendue du danger ; il ne pouvait sortir sans entendre le bruit des marteaux, le grincement des brouettes, les grelots des attelages; la vallée entière semblait en travail pour son concurrent; on eût dit qu'elle prenait à tâche de lui rappeler, par mille aspects, la guerre que M. Gaillot préparait et la ruine dont il était menacé : c'était comme le Frère, il faut mourir des trappistes sans cesse répété autour de lui par tous les objets.
Il sentit que ce perpétuel avertissement des progrès de son rival énervait son courage : pour y échapper, il interrompit ses promenades accoutumées; il se renferma au moulin, et, au lieu de s'épuiser plus longtemps en craintes stériles, se mit à chercher les moyens de résister au banquier.
Cette retraite et cette occupation lui furent salutaires. N'ayant plus toujours les yeux sur l'objet de son inquiétude, celle-ci lui sembla moins menaçante, et il put retrouver du repos. Un jour qu'il s'était levé plus calme que d'habitude , il monta à la chambre d'Anna , qu'il n'avait point visitée depuis longtemps : celle-ci était déjà sortie. Severin s'approcha de l'une des fenêtres qui avait
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vue sur le jardin, et aperçut la jeune fille debout près de la serre, occupée à arroser quelques arbustes précieux. La tète penchée pensivement et le bras à demi relevé, elle tenait encore son arrosoir suspendu au-dessus des fleurs sans s'apercevoir qu'il était vide. Le père la regarda quelque temps, le cœur gonflé d'orgueil et d'amour ; puis, comme si une pensée importune fût venue troubler sa douce contemplation, il passa la main sur son front et quitta le balcon.
Il allait descendre, lorsqu'on passant devant l'autre fenêtre, la seule qui donnât sur ce côté de la vallée, il s'arrêta tout à coup en tressaillant.
L'immense papeterie de M. Gaillot venait de lui apparaître au loin, entièrement achevée 1 . . .
Le premier mouvement fut tout de stupeur et presque d'épouvante! Severin n'en pouvait croire ses yeux. Depuis un mois qu'il avait perdu de vue l'usine rivale, et que toutes les sensations éprouvées en la voyant s'élever s'étaient trouvées suspendues, il avait oublié qu'elle continuait à grandir, et son apparition était pour lui quelque chose d'inattendu et de magique. C'était hier à peine qu'il l'avait aperçue sortant de terre, et maintenant elle était là, debout, éclatante de blancheur, parée de fleurs et de drapeaux, comme si elle eut d'avance célébré une victoire 1
Après l'avoir contemplée longtemps dans une muette désolation, Severin se rendit aux ateliers; mais deux fois, pendant le jour, il monta à la chambre de sa fille pour revoir son ennemie, et deux fois il descendit plus sombre. Enfin, le soir venu, il quitta le moulin et se dirigea vers les prairies avec précaution. Il suivait timide-
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ment la lisière des saules, regardant derrière lui et s'arrêtant au moindre bruit; il gagna ainsi la construction nouvelle, et y entra.
Le jour allait finir; mais sa dernière lueur pénétrait à travers les ouvertures de l'édifice et l'inondait d'une lumière éblouissante; on eût dit que le soleil lui-même voulait montrer à Severin la papeterie rivale dans toute sa splendeur. Le fabricant en examina toutes les parties avec un battement de cœur inexprimable. Aucune machine n'était encore en place, les aménagements même restaient à faire; mais il était facile à un homme du métier de reconnaître l'emploi projeté de chaque chose. Severin admira le luxe et la prévoyance qui avaient présidé à toutes les dispositions; il était évident qu'une intelligence exercée était venue au secours du banquier, et que celui-ci avait trouvé, pour de l'argent, l'expérience et l'habileté qui lui manquaient. Puis rien n'avait été ménagé! tout avait pu se bien faire sans mérite et sans peine, car on n'avait point eu besoin d'épargner la dépense! Ah! certes, l'intelligence humaine se révélait autrement haute et dominante chez Severin, où il avait fallu remplacer les ressources par des expédients et l'argent par du génie : mais qu'importait l'intelligence témoignée là où régnait seulement le résultat?
Le fabricant revint au moulin plus inquiet et plus sombre. Jusqu'alors il n'avait eu que les appréhensions d'un prochain combat, maintenant l'ennemi avait dressé sa tente devant lui, et le champ de bataille était choisi.
On parla bientôt partout de la nouvelle usine et des merveilles que l'on devait y voir. Dubois, écho fidèle de la rumeur publique, arriva au moulin pour en entretc-
nir Severin ; il revint ainsi tous les huit jours, apportant chaque fois une nouvelle alarmante. Tantôt c'était un projet d'accaparement de toutes les chiffes du pays que Gaillot avait communiqué à quelqu'un de sa connaissance, tantôt de nouvelles machines attendues d'Angleterre et avec lesquelles les frais de fabrication se trouvaient réduits de moitié, tantôt enfin une découverte achetée par le banquier, et qui lui permettrait de transformer en papier l'algue marine.
Puis venaient les conseils indirects, les lamentations officieuses ! ... A l'en croire, tout le monde s'étonnait que Severin eût refusé de vendre son moulin; on l'accusait d'imprudence, d'entêtement; ses amis les plus dévoués déploraient d'avance sa ruine. A tout cela le fabricant ne répondait rien : trop d'amertume eût débordé de son âme ! Il écoutait, les bras croisés, souriait avec une triste ironie ; et, quand Dubois avait fini, il parlait d'autre chose.
Cependant il n'était bruit dans le Léonnais que de la grande papeterie construite à Penhoët pour le banquier parisien. On venait de Morlaix, de Landerneau, de Saint- Pol pour la voir, et il était rare que l'on ne fît point la comparaison de l'humble usine de Severin et de son orgueilleuse rivale. Deux ou trois fois le fabricant entendit les curieux railler en passant son moulin couvert de chaume qui semblait se cacher honteux dans les peupliers !
Hélas! c'était la première insulte précédant et annonçant la défaite î
Mais pendant que tout était ainsi appréhension et tristesse chez Severin, voyons ce qui se passait chez le banquier.
Depuis son arrivée dans un pays où personne ne savait lire, Eulalie avait ajouté à son rôle de femme sentimentale celui de femme littéraire. On ne la voyait plus qu'un livre à la main ; elle en portait à la promenade, à table, à la veillée; c'était une partie essentielle de sa toilette.
Or, en province, il suffit d'avoir des livres pour être lettré, comme d'avoir un piano pour être musicien. Il ne fut bientôt question que de la banqaière de Penhoët. Toutes les personnes qui se piquaient de littérature dans l'arrondissement, tels que le receveur de l'enregistrement, le procureur du roi, la femme du sous-préfet, voulurent faire sa connaissance. Eulalie leur donna des fêtes qui établirent d'une manière irrévocable sa réputation d'esprit, et il se forma à Penhoët une sorte de club littéraire dont les initiés dansaient, chassaient, jouaient au billard et mangeaient force tartines de jambon, sous prétexte de commenter Lamartine.
Le jeune médecin de Roscoff devint bientôt un des membres les plus assidus de ces réunions, au grand scandale de Dubois qui n'y avait point été invité.
Cependant madame Gaillot, accoutumée aux distraclions de Paris, ne tarda pas à se lasser de ces plaisirs monotones et à parler de retour ; le banquier l'engagea à
patienter en lui laissant entrevoir que son grand projet était près de réussir.
— Si ce mariage a lieu, comme je l'espère, lui dit-il, tout devra changer pour nous, opinions , habitudes, relations; un autre monde nous sera ouvert; il faudra dépouiller jusqu'à nos souvenirs d'autrefois. Si vous retournez à Paris, tous les liens relâchés depuis notre départ vont se renouer, de sorte qu'ils se trouveront raffermis au moment même où nous devrons, de toute nécessité, nous en débarrasser. Il faudra alors des ruptures bruyantes qui amèneront des récriminations ou des haines ; nous aurons l'air de transfuges qui passent, d'un camp à l'autre. En restant ici, au contraire, nous brisons tout ce qui nous rattache au passé et nous faisons table rase dans notre vie. Nos vieux engagements se rompent par l'absence ; on nous oublie ; et quand nous retournerons, nous serons presque des nouveaux venus qui pourrons poser leur tente à volonté.
Eulalie avait compris ces raisons. Elle se plaisait à rêver un retour à Paris qui ne fût point seulement un retour, mais une élévation. Elle aimait à penser qu'au lieu de revoir un cercle connu, dont elle pouvait craindre les souvenirs et les railleries, elle entrerait dans un monde nouveau, où elle trouverait du moins la bienveillance tolérante d'un premier accueil. Son orgueil et sa poltronnerie se réjouissaient également de ce changement. Elle s'était donc armée de patience et avait résolu d'attendre les événements.
Cependant, les machines destinées à l'usine Gaillot se firent attendre; quand il fallut les placer, elles ne satisfirent point aux conditions convenues, et il en résulta
des discussions à la suite desquelles les mécaniciens anglais repartirent.
En arrivant de Paris, peu de jours après, Elie trouva son oncle dans un embarras extrême. Ils eurent ensemble un long entretien, à la suite duquel le jeune homme fut forcé de repartir pour l'Ecosse, afin de réparer, s'il était possible, l'échec essuyé. Severin et sa fille, qui avaient été absents pendant vingt-quatre heures, ne trouvèrent donc au retour que sa carte de visite.
Tous ces retards agirent sur l'opinion publique, d'abord si favorable au banquier. En voyant sa papeterie achevée, on avait espéré qu'elle serait bientôt en mouvement. Ces lenteurs commencèrent à surprendre, puis à indisposer. Tant qu'on avait cru au succès du Parisien, on l'avait admiré; mais au premier échec la malveillance habituelle aux provinciaux contre les étrangers reprit le dessus, et l'opinion, toujours esclave de la réussite et des apparences, se déclara en faveur de Severin.
Celui-ci l'apprit par Dubois, qui vint le voir. L'officier de santé avait perdu son air de condoléance; il arriva le sourire sur les lèvres et la figure épanouie comme un hortensia.
— Eh bien, vous savez, dit-il au fabricant en lui serrant la main, ses machines ont manqué !.. . Je vous avais toujours dit que vous aviez raison de ne pas céder : c'est un homme ruiné I
— Cette perte n'est pas si considérable, observa Severin.
— Cinquante mille franCs.
— C'est peu de chose pour lui.
— Laissez donc! il ne sait où donner de la tête.
— D'où le savez- vous?
— Hier, il était chez le baron ; il a joué au billard avec le père Lescop, une mazette à qui je rends des points... Le Parisien est très-fort; eh bien, il a perdu, tant il était préoccupé... j'ai su cela par le petit Leroi qui y était. Du reste, son neveu est en Angleterre.
— Je l'ignorais.
— La directrice des postes m'a montré des lettres adressées à M. Gaillot et timbrées de Manchester : j'ai reconnu l'écriture du jeune homme; il est allé sans doute commander de nouvelles machines.
— C'est une preuve qu'ils ne renoncent point à leurs projets.
— C'est-à-dire qu'ils jouent leur va-tout : je n'ai jamais eu bonne opinion, moi, de leur entreprise*
Severin sourit.
— Il me semble pourtant, dit-il, que vous en parliez, il y a un mois, avec un enthousiasme...
— Parce qu'ils m'avaient monté la tête t.. . Vous savez, ces Parisiens vous font toujours des contes de fées ! . . . Du reste, je ne serais pas fâché de voir la mine qu'il a maintenant 1 Je vais passer chez lui sous prétexte de savoir où en est son rhumatisme; car, après tout, je ne lui en veuxpas, moi, à ce cher M. Gaillot : je m'intéresse même à lui. Sans adieu, Severin; je viendrai vous raconter ce qu'il m'aura dit.
Bien que Severin n'attachât pas la même importance que Dubois aux obstacles rencontrés par M. Gaillot pour la mise en train de sa fabrique, ce retard lui fut favorable ; il put respirer, rassembler ses forces et s'accoutumer à l'idée de la lutte.
Puis, la réaction qui s'était opérée en sa faveur le soulageait. Le caractère le plus ferme reçoit plus vivement qu'il ne se l'avoue à lui-même ce contre-coup de l'opinion : c'est un courant que l'on peut remonter à force de courage, mais dont on aime toujours mieux suivre le fil. Severin espéra en voyant qu'on espérait pour lui.
De nouvelles machines arrivèrent à la papeterie Gaillot; mais il y eut encore des difficultés : le temps s'écoulait, et la roue de l'immense usine demeurait immobile ! Les railleries des passants, qui avaient été si cruelles au fabricant, ne s'adressaient plus à l'humble moulin, plein de rumeurs et (Je mouvement, mais à la grande papeterie, toujours silencieuse et morte. Severin finit par moins s'effrayer de ce spectre impuissant qui depuis si longtemps le menaçait en vain.
Il était d'ailleurs las de craindre, et l'âme humaine est ainsi faite, qu'à moins d'être brisée, elle ne peut demeurer longtemps dans la même attitude. Tant que le ressort lui reste, elle tend au mouvement, et plus un sentiment l'a violemment comprimée, plus elle se rejette avec force vers le sentiment contraire. Aussi est-il rare que la prolongation du danger n'engendre point l'imprévoyance; la continuité de la crainte, l'espoir.
Quant à Anna , sa tristesse avait d'autres causes qu'elle ne cherchait point elle-même à découvrir; elle s'y complaisait secrètement et se laissait bercer à cette souffrance nonchalante qui semble la prévision confuse d'un cœur prêt à s'éveiller.
Cependant le front de son père ne put s'éclaircir sans qu'elle le remarquât et sans que cette sérénité inattendue
ne se reflétât sur ses propres sentiments : devant la joie de ceux qu'on aime , tout devient riant et lumineux au fond du cœur. Un soir que Severin arrivait des ateliers, gai et causeur, elle vint s'asseoir sur ses genoux, et prenant sa tête grise à deux mains comme font les enfants:
— Que je suis heureuse, père, dit-elle; tu n'es plus triste, tu me souris comme autrefois.
— J'espère ! . . . répondit Severin ; je ne sais pourquoi, ni en quoi, mais j'espère!
— L'espoir, mon père, c'est la force et le succès!
— Dieu le veuille! car je ne saurais pas supporter une ruine qui t'atteindrait.
— Que dis-tu là? est-ce donc pour moi qu'il faut craindre la pauvreté? ma jeunesse n'est-elle point mon trésor, et ne suis-je pas riche partout où il y a des fleurs, de l'air et des oiseaux?
— La jeunesse ne suffit pas, dit Severin en secouant la tête, il faut acheter le droit d'en jouir. Dans la vie, on paye même ce que Dieu a donné à tous: les pauvres n'ont le loisir d'aimer ni les fleurs, ni l'air, ni les oiseaux! C'est parce que tu es jeune que j'ai peur de l'indigence pour toi I Plus nous pouvons embrasser, plus nous avons besoin de la puissance d'acquérir. A l'âge où l'on peut vivre, qui ne désirerait ce qui rend la vie heureuse? C'est quand les sources d'émotion sont taries, quand l'âme s'est éteinte, qu'on ne doit plus craindre la misère : à quoi nous serviraient alors des joies que nous ne pouvons plus sentir? La vieillesse nous a fermé le monde avant la pauvreté! Mais je te l'ai dit, Anna, j'espère, j'espère encore ! . . . peut-être ne succomberons-nous point.
Anna embrassa son père avec mille tendresses.
— Ah ! parle-moi ainsi, dit-elle ; tu me gonfles le cœur de joie! Non, non, tu ne succomberas point!
Et s'approchant de la fenêtre entr'ouverte, avec une audace riante :
— Qu'est-ce, après tout, ajouta-t-elle, que cette grande ennemie qui s'est dressée devant nous! Regarde; elle est toujours aussi muette : ce n'est qu'un fantôme qui veut nous faire peur.
— Ce fantôme peut s'animer, dit Severin.
— Qu'il parle donc, alors, s'il est vivant, s'écria Anna, de l'accent provocateur d'un enfant.
Presque au même instant, un murmure étrange se fit entendre!... Severin ouvrit brusquement la fenêtre et prêta l'oreille.
— Dieu te pardonne, Anna, s'écria-t-il, l'usine t'a entendue ; elle marche !
— Que dites- vous, mon père?
— Vois!
La jeune fille regarda dans la direction que son père lui indiquait du doigt, et aperçut en effet, dans l'obscurité, l'immense roue de la papeterie qui tournait lentement. Elle sentit les battements de son cœur s'arrêter !
Il y a des hasards auxquels l'à-propos donne une intention. Cette espèce de réponse de l'usine rivale , au défi qu'elle avait jeté, lui parut un avertissement fatal ; il faut n'avoir rien à craindre pour ne point être superstitieux. Severin, lui-même, se sentit oppressé : après avoir longtemps contemplé la nouvelle papeterie, il se détourna avec un soupir; ses regards tombèrent sur
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Anna, qui s'était assise à quelques pas et qui pleurait! Quand le cœur lutte contre l'inquiétude, la tristesse de ceux qui nous aiment confirme nos craintes et appuie nos pressentiments. En voyant les larmes de sa fille, Severin ne put retenir un mouvement de contrariété douloureuse.
— Les pleurs ne changent rien , Anna , dit-il avec impatience.
— C'est vrai, répondit la jeune fille; c'est vrai, mon père, pardonne-moi.
Elle essuya ses larmes, prit les mains de Severin et les embrassa.
— Je suis folle, ajouta-t-elle ; j'ai été saisie je ne sais pourquoi; cependant rien n'est changé depuis tout à l'heure, et tout à l'heure tu m'as dit que tu espérais! Ne m'en veux pas, père; je ne pleure plus, je suis tranquille !
En parlant ainsi, elle souriait avec effort et présentait son front à son père ; il y posa un haiser.
Mais tous deux feignaient en vain le calme ; leurs angoisses venaient de renaître.
Severin descendit le lendemain, dès le point du jour, à la galerie qui avait vue sur l'usine Gaillot; Anna y arriva presque au même instant. A la vue de son père, elle baissa les yeux et s'arrêta coofiise.
— Toi aussi !... lui dit-il en tendanL la main.
Elle se jeta sur son cœur, et ils restèrent embrassés jusqu'à ce que Severin eût dominé son émotion.
— Assez, enfant, dit-il avec douceur; ces attendrissements énervent et découragent; ne pleure pas, car ta joie est ma force, et maintenant c'est du courage qu'il
nous faut. Laissons Dieu décider de notre avenir et supportons le présent avec patience ; va soigner ta volière et tes fleurs, je descends au moulin.
XTX
Mais Anna s'efforça en vain de lui obéir ; l'impression qu'elle avait reçue était trop profonde pour s'effacer si vite. Son âme, d'ailleurs, n'attendait que l'occasion d'une douleur raisonnable et avouée ; toutes ses tristesses confuses s'y déchargèrent. Puis tout avait autour d'elle un morne aspect. Les pluies d'automne commençaient à inonder le vallon, la brise de mer sifflait tristement dans les saules à demi dépouillés, et le bruit de l'usine rivale retentissait sans cesse comme une menace.
Un mois entier s'écoula ainsi. Severin ne quittait presque plus ses ateliers. Le moment, décisif était venu pour lui, et des efforts qu'il tentait allait dépendre son avenir.
Il n'avait point revu M. Gaillot depuis le jour où il avait refusé ses propositions, et il pensait que tout était fini entre eux, lorsqu'un matin il le vit entrer l'air riant et délibéré.
Le fabricant fit un geste de surprise.
— Bonjour, voisin! s'écria le banquier d'un ton jovial. Vous ne m'attendiez pas, je parie.
— Il est vrai, dit Severin froidement.
— Ma foi, je passais devant le moulin ; je vous ai aperçu et je suis entré... en confrère !...
— En effet, observa le fabricant, nous sommes confrères, comme les soldats qui se tuent.
— A qui la faute?
Severin fit un mouvement.
— Du reste, s'empressa d'ajouter le banquier, ce qui est fait est fait. . . je ne viens pas parler du passé, mais vous souhaiter le bonjour... Que diable 1 parce que la même rivière fait tourner nos deux roues, ce n'est pas une raison pour nous traiter en ennemis. N'est-ce pas votre opinion? ajouta-t-il en voyant que Severin gardait le silence.
— Je ne traite personne en ennemi, Monsieur, répondit celui-ci.
— Je sais que vous êtes excellent, reprit le banquier avec bonhomie, aussi veux-je éviter tout sujet de discussion; et tenez, la preuve, c'est que je viens de faire changer pour vous la place de mes magasins.
— Pour moi?...
— Oui : l'architecte avait choisi, pour les construire, la petite butte des peupliers ; on avait même placé déjà les piquets de tracement, quand j'ai réfléchi que cette bâtisse vous enlèverait complètement la vue du vallon.
— Et vous avez changé d'emplacement?
— C'est-à-dire que j'en cherche un autre.
Severin regarda Gaillot avec un étonnement soupçonneux.
— Je n'y avais jamais pensé, dit-il; en effet, vous pouvez bâtir un rideau de pierre devant notre bel horion, nous ôter l'aspect des arbres et même du soleil.
— Dieu m'en garde !
— Vous en avez le droit, Monsieur.
— Pardieu! qu'importe le droit entre nous? On ne peut pas vivre ayant toujours le Code à la main! J'aurais aussi le droit de faire abattre votre charmante avenue de tilleuls.
— Comment cela ?
— Parce qu'ils ne sont point plantés à deux mètres de la limite qui sépare nos terres. Je pourrais même faire lioucher toutes les fenêtres que vous avez au levant, vu qu'elles ne se trouvent point à six pieds de mon domaine ; l'article 678 est positif. La source qui alimente votre fontaine et votre lavoir est dans mon terrain; vous ne l'avez acquise ni par titre ni par prescription , qui m'empêcherait de la garder chez moi ou de la détourner d'un autre côté? On n'aurait jamais fini, si on voulait faire valoir ses moindres droits.
Bien que tout cela eût été répété avec une indifférence affectée, Severin comprit que le banquier avait voulu lui prouver qu'il pouvait lui nuire ou lui déplaire, et qu'il venait de lui faire une menace indirecte sous forme de causerie. Il remercia donc assez sèchement M. Gaillot de ses dispositions bienveillantes.
— Comment! s'écria celui-ci; mais ce sont des égards naturels entre voisins et que l'on a l'un pour l'autre... à charge de revanche. Mais, à propos, ajouta-t-il, je veux vous demander votre avis.
— A moi ?
— Oui , sur un projet que je médite depuis quelque temps; cela ne vous dérange point?
— J'écoute, Monsieur.
Le banquier s'assit et déroula une carte.
— Reconnaissez-vous cela? demanda-t-il au fabricant.
— C'est le plan de la vallée.
— Eh bien ! voici ce dont il s'agit. Ma papeterie est là, comme vous voyez. J'ai un chemin allant à Penhoët, mais aucun se dirigeant vers le havre de Penzé, de sorte que je serai obligé de remonter la vallée pour redescendre ensuite, et gagner l'endroit où je compte embarquer tous mes produits; or, j'éviterais cet immense détour si je pouvais couper droit vers la route de^enzé.
— Ah ! fort bien ! dit Severin qui venait enfin de découvrir le but du banquier et la cause de sa bienveillance.
— Vous comprenez? demanda Gaillot.
— Parfaitement, Monsieur; vous voulez ouvrir une route à travers les prairies.
— Si c'était possible.
— Et comme il faut, pour cela, traverser celles qui m'appartiennent, vous venez m'en demander la permission?
— Que vous ne me refuserez pas, j'en suis sûr.
— A moins que je ne préfère perdre la vue de la vallée, l'eau de la fontaine, et avoir mes fenêtres bouchées au levant?
Le banquier parut un instant déconcerté; mais voyant le sourire ironique de Severin :
— Eh bien 1 soit, dit-il en secouant sa honte ; après tout, tolérance pour tolérance. Donnez-moi une servitude de passage, et je vous reconnais une servitude de vues. C'est un échange à faire; un oui ou un non, et tout est convenu.
— Pardon , Monsieur, dit Severin sérieusement; de-
l'homme et l'argent. 13i
puis que je vous vois, que je vous entends, les affaires me paraissent moins simples. Si je n'écoutais que mon premier mouvement, je vous répondrais par un refus; mais mon sort n'est pas seul engagé dans la lutte que nous avons commencée; je ne veux point me donner le tort d'une imprudence. Vous avez des avantages contre moi, et vous-même avez pris la peine de m'expliquerde quelle manière vous en useriez au besoin. Ce que je voudrais refuser, si j'étais libre, je l'accorderai peut-être par nécessité ; mais, avant de me décider, je veux réfléchir et prendre mes précautions.
Le ton de dédain calme avec lequel ces mots avaient été prononcés émut Gaillot malgré son impassibilité habituelle. Il balbutia quelques explications et finit par se lever en déclarant qu'il attendrait la réponse du fabricant.
L'embarras de celui-ci était extrême. Accorder au banquier sa demande, c'était lui donner un nouvel avantage, en rendant le transport de ses produits plus facile; le refuser, c'était s'exposer à voir le moulin transformé en une prison inhabitable. Ne sachant à quoi se décider, Severin monta à la chambre d'Anna.
Celle-ci était assise près de la fenêtre et chantait un air breton à demi voix. En apercevant son père, elle sourit et lui montra une chaise près d'elle.
— A la bonne heure, enfant, dit Severin en caressant ses cheveux, tu as retrouvé tes chants et ton sourire.
— Comment ne pas sentir son cœur s'épanouir devant cette campagne? dit-elle.
En effet, la vallée sortait des brumes du matin, éblouissante de rosée et toute diaprée par les feuillages d'au-
132 l'homme KT [/ARGENT.
tomne, tandis qu'une brise mourante apportait, par rafales, les senteurs des mélèzes.
Après avoir regardé quelques instants ce tableau, Sevérin se détourna vers la jeune fille :
— Que deviendrais-tu, lui demanda-t-il , si tu ne voyais plus ce paysage?
— Je serais bien triste, père.
— La joie est-elle donc pour toi dans les ombrages et le soleil?
'• — Je ne sais, mais quand je les vois, je chante malgré moi, comme les oiseaux. Je respire la gaieté dans cet air qui m'arrive des prairies, la vue de ces arbres, de ces fleurs, de ces nuages... je sens que ce n'est pas le bonheur mais c'est quelque chose qui aide â l'atteindre.
— Ainsi, tu ne pourrais t'en passer? dit Severin d'un air pensif.
— Sommes-nous donc menacés de la perdre? demanda vivement Anna.
— Non, enfant, non, dit-il d'une voix tendre; cela, du moins, je puis te le conserver.
Le soir même, il écrivit à M. Gaillot pour l'avertir qu'il consentait à tout.
l'homme et l'augent. 133
M. Gaillot était seul dans son cabinet, occupé à parcourir quelques lettres apportées de Paris par Élie qui venait d'arriver. Le jour commençait à tomber, et il allait sonner pour faire allumer sa lampe de travail, lorsqu'il entendit au dehors une rumeur, et presque au même instant une grande clarté illumina l'appartement.
Le banquier ouvrit vivement sa fenêtre ; Élie passait en courant, suivi de tous les ouvriers de la fabrique.
— Le feu ! cria-t-il à son oncle, en l'apercevant.
— Où cela?
— Chez M. Severin!
En effet, les flammes commençaient à paraître audessus du moulin. Le premier sentiment de Gaillot fut d'effroi ; mais, dès qu'il eut reconnu que le vent ne portait point du côté de son usine et qu'il n'avait, par conséquent, rien à craindre, un sentiment de joie lui succéda.
— Reste t cria-t-il à son neveu, je ne veux pas que tu t'exposes !
Mais Élie était déjà reparti avec les ouvriers et n'entendit pas.
— Ce garçon-là ne comprendra jamais rien aux affaires, pensa Gaillot ; et il quitta sa fenêtre avec impatience.
Cependant le besoin de secours était d'autant plus pressant au moulin que le fabricant se trouvait absent, ainsi qu'Anna. Le contre-maître, effrayé, ne savait ce qu'il devait faire, et le feu, qui s'était déclaré dans une dépendance, menaçait déjà l'édifice principal.
Élie prit sur-le-champ toutes les mesures nécessaires. Usant de son autorité, il donna des ordres, l'on cessa de discuter pour y obéir ; il distribua à chacun son rôle, ayant soin de se reserver le plus périlleux, et les efforts eurent enfin une direction.
Il y avait déjà quelque temps que l'on travaillait avec courage ; les flammes, resserrées dans un cercle à chaque instant plus étroit, retombaient sur elles-mêmes, lorsqu'un cabriolet arriva au galop à la porte du moulin ; c'était le fabricant et sa fille qui avaient aperçu de loin l'incendie.
— Où est le feu? demanda Severin au premier ouvrier qu'il rencontra.
— À la grange, Monsieur.
— En est-on maître ?
— On achève de l'éteindre.
Le fabricant courut à l'endroit désigné. Anna allait le suivre, lorsqu'elle aperçut Élie qui sortait du moulin.
— Ne craignez rien, s'écria le jeune homme, tout est fini!
— Grâce à vous, dit la jeune fille qui le voyait noir de fumée et les vêtements en lambeaux.
— A moi et à ces braves gens.
Dans ce moment, une grande rumeur se fit entendre; Severin revenait suivi des travailleurs. Tout le monde
parlait en même temps et toutes les voix répétaient le nom d'Élie.
— C'est lui qui a donné les ordres, disait l'un.
— Il est resté au milieu des flammes tant que l'incendie a duré, ajouta un second.
— Il a coupé lui-même la charpente qui allait communiquer le feu au moulin.
— Entendez-vous? dit Anna.
— Ces braves gens exagèrent, répondit Élie.
— Non, car ils étaient là; ils ont tout vu. Oh! comment vous remercier?
Elle voulut prendre les mains du jeune homme: mais elle s'écria tout à coup :
— Vous êtes blessé !
— Ce n'est rien, dit Élie; quelques brûlures!..
— Mon Dieu ! mais vous devez souffrir?
— Je ne pense qu'au bonheur de voir votre usine sauvée.
Anna le regarda avec une indicible expression de reconnaissance, et, soulevant tout à coup ses mains meurtries, par un mouvement pour ainsi dire involontaire, elle les effleura de ses lèvres. Élie poussa une exclamation de suprise; mais la jeune fille, confuse, s'était déjà enfuie vers son père.
Le banquier apprit en même temps la fin de l'incendie, et la part qui revenait à Élie dans cet heureux résultat. Or il savait que, s'il y a souvent avantage dans le monde à empêcher le bien, il faut toujours l'accepter et le louer une fois accompli : il félicita donc son neveu sur la réussite de ses efforts, et parut se réjouir avec lui de ce que la papeterie de Severin eût échappé aux flammes.
En y réfléchissant, il pensa môme qu'il pourrait tirer parti de cet événement et faire du dévouement du jeune homme l'occasion d'une réclame commerciale.
En conséquence, peu de jours après, les journaux de Bretagne publièrent l'article suivant, que le banquier eut soin de faire répéter par ceux de Paris :
« On s'est élevé avec raison, bien des fois, contre l'hostilité haineuse que la concurrence fait naître entre les industriels ou les commerçants. Pour beaucoup, en effet, la ruine d'un compétiteur est une cause de joie, et, s'ils n'y aident point, ils se gardent au moins de la prévenir.
« Heureusement qu'il est des âmes mieux faites, des intelligences plus élevées, chez lesquelles le sentiment du devoir domine les considérations d'intérêt ; nous venons d'en avoir un exemple sous nos yeux : le feu s'étant déclaré, il y a quelques jours, à Penhoët, dans la papeterie du sieur Severin, en l'absence de celui-ci, l'honorable M. Gaillot, qui vient d'établir, comme on le sait, une usine du même genre à peu de distance, s'est empressé d'y envoyer son neveu et ses ouvriers, et, à son retour, le sieur Severin a trouvé sa papeterie sauvée par le soins de son concurrent.
« Ainsi, non content de répandre l'industrie et les lumières dans notre pays qui a tant à apprendre, M. Gaillot y donne l'exemple de cette confraternité qui devrait toujours exister entre les hommes d'une même profession; il ne compte point, pour vaincre, sur un hasard malheureux, mais sur son habileté et son travail.
<r Cette confiance lui est, du reste, plus permise qu'à un autre. On sait, en effet, que l'honorable M. Gaillot,
qui a consacré à la création de son usine une partie de son immense fortune, y a introduit tous les perfectionnements découverts jusqu'à ce jour. Aussi sa papeterie l'emporte-t-elle sur toutes celles qui existent en France, pour la perfection et le prix peu élevé des produits, comme on peut s'en assurer en visitant le dépôt qu'il vient d'établir à Paris, rue de Seine, 24. »
Le banquier ne s'arrêta point à ce premier prospectus; il savait, par expérience (ce qu'ignorait Severin), que la, presse est, à notre époque, le seul instrument de succès et la seule source de crédit. Il avait calculé combien de fois il faut imprimer un mensonge pour en faire une vérité, et, connaissant la foule pour un peuple d'enfants que l'on conduit avec des promesses, il savait qu'il fallait agir près d'elle comme ces solliciteurs tenaces qui obtiennent par importunité ce que l'on refuserait à leur mérite.
Aussi eut-il recours à toutes ses relations, pour s'assurer une publicité favorable. La chose, du reste, fut facile, car, même au milieu des écrivains les plus loyaux et les plus sincères, se trouvent toujours quelques-uns de ces spéculateurs complaisants prêts à vendre le crédit du journal qui les nourrit, espèce de fraudeurs intellectuels qui s'enrichissent de critiques ou d'éloges passés en contrebande.
L'isolement dans lequel vivait Severin lui laissait ignorer toutes ces manœuvres, mais il en ressentit bientôt les effets : ses correspondants se montrèrent plus exigeants, les réclamations devinrent des reproches, les reproches (1rs menaces ; on lui parlait sans cesse de la papeterie Gaillot et des avantages qu'elle offrait, se fai-
438 l'homme et i/argent.
sant un titre à sa reconnaissance de ne les point accepter.
Le fabricant supporta ces ennuis avec impatience. Chaque jour, il découvrait une nouvelle ruse du banquier pour le perdre. Sa réputation et son crédit, jusqu'alors à l'abri, même de toute discussion, étaient compromis sourdement. A chaque voyage, Dubois lui rapportait quelque bruit fâcheux répandu sur son compte. Ses moindres démarches étaient épiées, ses actions les plus indifférentes interprétées; on empoisonnait l'air autour de lui ; on eût dit qu'un génie malfaisant présidait, depuis quelque temps, à sa destinée.
Rien ne l'avait préparé à ces tourments. Uniquement occupé de son industrie et de ses affections, étranger à toutes les haines, il avait jusqu'alors marché dans la vie, désarmé et comme dans un pays ami. C'était la première fois qu'il entendait des murmures malveillants, qu'il rencontrait des regards soupçonneux , et que la pensée de défense lui venait.
Or, c'est seulement quand on est jeune que l'on peut supporter l'injustice. Tout en nous est alors si* plein de force et de souplesse, que celle-ci nous plie sans nous briser. L'indignation sauve d'ailleurs du désespoir, on ferme son âme comme sa main, par un sentiment de défense et de colère, prêt à les rouvrir toutes deux au premier souris : mais, quand l'âge nous a accoutumés à la confiance et au repos, nous essayerions vainement la résistance de la jeunesse ; le cœur a pris son attitude, il reste ouvert à tous les coups de la calomnie; l'irritation prend la place de la force, le doute de la volonté, et l'on renonce à soi-même par dégoût des autres. Severin ne
put échapper aux conséquences de sa nouvelle position. Sa sérénité d'autrefois se changea en une tristesse amère; dès qu'il eut cessé de trouver autour de lui tous les visages bienveillants, il ne vit plus que des ennemis.
Or, qu'elles attaquent le corps où l'âme, les infirmités de la vieillesse sont incurables; elles grandissent avec lenteur, mais irrésistiblement, comme les ombres du soir, jusqu'à ce qu'elles aient tout absorbé. Les coups de son rival ne cessaient point d'ailleurs d'atteindre Severin, et d'autant plus douloureusement qu'il les sentait sans voir la main par laquelle ils étaient portés; car le banquier montrait autant de prudence que de méchanceté : sachant qu'une hostilité ouverte autorise les représailles, il n'avait garde de s'y hasarder. Ses attaques étaient adroites et cachées ; il tressait silencieusement autour de son concurrent des pièges invisibles, et Severin, qui se sentait enveloppé sans voir par quelle main, ne pouvait se défendre, se plaindre, ni se venger.
Le service signalé rendu par Élie à Severin avait naturellement amené un rapprochement entre eux. Celuici avait remercié le jeune homme avec effusion, et l'avait engagé à revenir au moulin, ce qu'il avait fait.
L'accueil du fabricant fut d'abord plein de cordialité; mais il se refroidit insensiblement. A mesure que les menées de l'oncle multipliaient son embarras, la présence de de Beaucourt éveillait en Severin mille émotions contraires : il ne l'accusait point, mais il souffrait de le voir, comme s'il eût apporté avec lui un air malfaisant. Puis, devant ce neveu de son ennemi, il était obligé de se surveiller avec trop de soin ; il fallait avoir toujours la main sur son cœur et sur sa pensée, de peur qu'un élan involontaire de mépris ne s'en échappât. Il sentait d'ailleurs que ses relations avec Élie aidaient Gaillot en masquant ses manœuvres. Antagoniste déclaré, le public l'eût observé; on se fût défié; sa haine connue eût fait douter de ses jugements : mais, loin de là, l'union apparente des deux familles disculpait d'avance le banquier : en voyant l'intimité du neveu, qui eût pu soupçonner l'oncle d'être un ennemi?
Ainsi tout tournait contre Severin. Il voyait le banquier préparer sa ruine, sans savoir que lui opposer. Placé dans une de ces situations où l'on n'ose bouger
L'HOMME ET L'ARCxENT. 141
parce que tout tremble, et que toucher à quelque chose c'est tout exposer, il attendait et tâchait de ne point perdre patience, lorsqu'une circonstance inattendue vint aggraver ses embarras.
Il y avait au moulin un homme dont nous n'avons encore rien dit, bien qu'il y habitât et qu'il y eût une certaine importance; c'était le contre-maître Pierre Lacour.
Envoyé de Normandie à Severin par un correspondant, il était d'abord entré dans la fabrique comme simple compagnon, et n'avait point tardé à s'y faire remarquer. C'était, en ell'et, un ouvrier habile et dont l'instruction, quoique élémentaire, avait été soigneusement appropriée à sa profession. Malheureusement on avait fait l'éducation de ses facultés, comme celle de ses mains, au seul point de vue de l'utilité. Cette déplorable direction, donnée, de nos jours, à tous les enseignements populaires, avait eu pour résultat d'en faire un ouvrier plus adroit que les autres, non un homme plus digne. Il avait acquis des connaissances sans perdre un seul vice : ceux-ci étaient simplement travestis et déplacés. Conséquent à l'éducation purement professionnelle et positive qu'il avait reçue, Pierre avait soumis au calcul ses mauvaises passions, échangeant celles qui pouvaient lui nuire contre d'autres plus profitables. La rapacité avait ainsi pris la place de la débauche, l'hypocrisie celle de la brutalité. Mais tout cela ne s'apercevait point au premier abord : c'étaient des vices disciplinés, une démoralisation qui avait l'air de l'ordre, parce qu'elle était soumise à l'arithmétique.
Au reste, Lacour était habile et laborieux : que pouvait-on lui demander de plus? Dans les rapports établis
4 42 l'homme et l'argint.
par notre société entre le chef et le travailleur, celui-ci n'est pas un homme, mais un outil; ce qu'on attend de lui, ce sont des produits et non des vertus : qu'importe à l'industriel l'élévation ou la bassesse de ces âmes?... elles n'ont aucune communication avec la sienne. Ces gens ne sont associés ni à sa pensée ni à ses espérances, ce sont des machines de chair qui représentent une force calculée!,., et cependant, quoi qu'on fasse, il vient un jour où ces machines prouvent qu'elles pensent! On a laissé ces malheureux se corrompre par l'ignorance ou par des douleurs injustes, et il arrive une heure où cette corruption tourne contre ceux qui l'ont permise ; on ne s'est occupé que d'aiguiser leur intelligence (parce qu'on voulait en faire un instrument), on a négligé d'élever leur âme, et, quand le moment est venu d'en appeler à cette âme, on trouve le vide ! . . .
Severin savait tout cela : bien des fois il avait déploré de ne rencontrer qu'une valeur industrielle dans les êtres qui l'entouraient ; mais il avait vainement tenté d'y remédier, son impuissance lui avait été bientôt constatée. Dieu n'a point voulu qu'un seul pût réparer le mal que tous ont commis, afin, sans doute, qu'il y eût un nouveau lien pour les hommes dans leur solidarité. La société subit, dans chacun de ses membres , la peine de l'erreur qu'elle a commise jusqu'au moment où elle vient à la reconnaître : aussi est-ce par miracle que l'on peut relever les individus, tant que la classe à laquelle ils appartiennent n'est point régénérée.
Le fabricant avait eu plus de preuves que tout autre de cette triste vérité, mais sans vouloir s'y rendre : il avait d'ailleurs trop pleinement conscience des torts de la so-
ciété envers le peuple pour ne point l'excuser; aussi ses ouvriers avaient-ils toujours été traités par lui comme des hommes, et il n'en était point auquel il n'ait rendu quelque service.
Mais Pierre surtout avait reçu, depuis dix ans, des témoignages nombreux de bienveillance. Établi au moulin avec sa femme et ses deux frères, il y commandait autant que Severin lui-même. Le fabricant s'était plu à lui donner cette autorité qui, à défaut de meilleur sentiment, devait le relever par l'orgueil. Il avait pensé que, si Pierre était beaucoup, il voudrait valoir quelque chose. Moins confiant, il se fût effrayé de cette abdication de son pouvoir, et il eût compris combien il est dangereux: de rendre nécessaire celui qui ne nous est attaché ni par l'intérêt ni par l'honneur.
Le caractère de l'homme rendait cette imprudence encore plus grave. Pierre était un envieux de la pire espèce, un envieux greffé sur un Normand. Câlin, rusé, timide en apparence, mais, au fond, hardi à tout, pourvu qu'il eût le temps de prendre ses précautions, il ne pouvait pardonner à Severin d'être sorti du peuple comme lui et d'être arrivé où il était. Il eût accepté pour supérieur un homme sorti d'une autre classe ; ce qui l'humiliait, ce n'était pas d'être resté ouvrier, mais que Severin ne le fût plus. Aussi recevait-il les bienfaits du fabricant comme les aumônes d'un frère aîné qui a réussi , avec plus d'humeur que de reconnaissance.
Quand l'infériorité n'est pas acceptée par raison ou dévouement, elle amène presque toujours la haine. Ce fut dune avec une joie secrète que Pierre vit M. Gaillot établir son usine rivale. Il continua pourtant, pen-
dant quelques mois, à travailler comme par le passé , et à seconder les efforts redoublés de Severin ; mais tout à coup son zèle se ralentit sans qu'on pût en deviner la cause : il se montra moins prompt, moins exact. Le fabricant, qui d'abord avait fermé les yeux, fut obligé d'en venir aux avertissements, et des avertissements aux réprimandes.
Pierre les reçut avec mécontentement , et continua à montrer la même négligence ; il semblait chercher tout ce qui pouvait nuire à Severin, et cela sans mystère, de parti pris. Deux ou trois fois déjà celui-ci lui avait fait comprendre que les choses ne pouvaient continuer ainsi ; mais ces leçons n'avaient rien changé à la conduite du contre-maître ; on eût dit qu'il prenait un méchant plaisir à éprouver jusqu'où pourrait aller la patience du fabricant.
Plusieurs considérations retenaient celui-ci. Le renvoi de Pierre lui eût été préjudiciable en toute occasion ; mais, dans le cas présent, il pouvait aggraver une position déjà dangereuse. Ce n'était point seulement le meilleur ouvrier de la papeterie, le seul qui pût former les autres et les diriger; c'était, de plus, le confident de tous les procédés que de longues recherches et une grande expérience avaient indiqués à Severin. En le chassant, il livrait au public mille découvertes, de peu d'importance chacune, mais dont l'ensemble lui donnait une supériorité réelle sur ses rivaux.
Cependant la mauvaise volonté et la négligence du contre-maître se révélaient plus clairement chaque jour. Uo matin, en descendant aux ateliers, Severin trouva la machine arrêtée, les cylindres à demi démontés et les
l'homme et l'argent. U5
cuves en réparation; il demanda avec surprise qui avait ordonné cette suspension de travaux, et apprit que c'était le contre-maître.
Il le fît appeler; mais Pierre était à Penzé, où il passait, depuis quelques jours, une partie de son temps ; le fabricant l'envoya chercher. Il arriva au bout d'une heure en chantant.
— Tu viens encore du cabaret? dit Severin.
— C'est possible, répond Pierre brusquement; qu'est-ce qu'il vous faut?
— Que signifie ce désordre des ateliers?
— Parbleu! ça signifie qu'on met tout en état.
— Mais, malheureux 1 ne sais-tu pas que nous avons des commandes qui doivent être livrées à la fin du mois, et qu'un jour de retard peut m'empôcher de tenir mes engagements.
— Je ne dis pas, mais c'est pas ma faute si les cuves ont besoin d'être réparées.
— Ne pouvais-tu attendre?
— Pour qu'on me dise plus tard que je ne veille pas au moulin.
— Il fallait m' avertir, au moins, prendre mes ordres 1
— Je ne savais pas que je ne pouvais plus rien faire tout seul.
Severin fit un geste d'impatience.
— En définitive , reprit-il , est-ce toi, d'habitude, qui t'occupes de faire réparer le moulin? Qui t'a permis d'arrêter les machines, d'amener ici des ouvriers? Saistu si je veux faire ces dépenses, si je le puis?
— Je ne vous savais pas gêné d'argent, répondit Pierre d'un air sournois.
146 r/ HOMME ET L'ARGENT.
— Que je le sois ou non, répliqua Severin blessé, tâchez de ne point oublier, une autre fois , que c'est moi qui suis le maître : faites tout remettre en place, et que l'on continue à travailler.
Le contre-maître murmura quelques mots inintelligibles et ne bougea point.
— M'avez-vous entendu? s'écria le fabricant irrité; obéissez sur-le-champ.
Pierre dénoua son tablier avec un geste de dépit et le jeta à terre.
— Faites faire tout vous-même, puisque vous êtes le maître .
— Prenez garde, Pierre, ma patience est à bout.
— C'est comme la mienne alors : rien ne vous contente depuis quelque temps; parce que vos affaires ne vont pas à votre idée, vous grondez toujours. Après tout, ce n'est pas ma faute, si la grande usine vous ruine !
Le coup avait porté, Severin devint pâle. Les ouvriers, dont la discussion avait attiré l'attention, avaient suspendu leur travail et écoutaient. Le fabricant comprit qu'un plus long débat compromettrait son autorité; il maîtrisa sa colère et montra la porte au contre-maître en lui ordonnant de sortir.
— Soit, dit l'ouvrier ; aussi bien il n'y a plus moyen d'y tenir. Vous voulez soutenir la concurrence de plus fort que vous, et vous ne permettez pas seulement de raccommoder vos outils et votre bicoque.
— Sortez! sortez! répéta Severin, qui sentait la colère l'emporter.
Il avait fait un pas vers Pierre ; celui-ci recula intimidé, balbutia quelques mots et disparut.
Severin passa sur-le-champ à son bureau, et calcula ce qui était dû au contre-maître. Comme il achevait, celui-ci entra.
— Voilà votre compte, dit Severin en lui montrant de l'argent et un papier.
— Faites excuse, répliqua Pierre d'un ton narquois ; il en faut deux autres.
Le fabricant, étonné, leva les yeux. Les deux frères Lacour étaient débouta la porte, tournant leurs casquettes d'un air embarrassé.
— Vous me quittez aussi? leur demanda-t-il.
— Un peu, répondit Pierre ; ils ont toujours eu l'habitude de manger à la même gamelle et de souper au même pain que leur aîné.
Severin ne lit aucune observation et solda les trois comptes.
Mais, quand il se trouva seul , il fut pris d'une sorte d'épouvante. Le départ des frères Lacour le laissait sans moyens d'effectuer les livraisons qu'il avait promises : les compagnons qui lui restaient n'étaient ni assez habiles ni assez nombreux pour remplir ce vide; il fallait faire venir de loin des ouvriers, attendre longtemps et s'exposer, de plus, à tous les mécomptes de pareils essais.
En réfléchissant à toutes les difficultés qui allaient résulter de sa rupture avec Pierre, il se reprocha presque de n'avoir pas supporté ses insolences. Du reste, la conduite de cet homme était inexplicable. Son renvoi devait être aussi fâcheux pour lui que pour Severin, car il n'avait pas moins besoin de son salaire que le fabricant de son travail; d'où lui étaient donc venus tant d'audace et tant de mauvais- vouloir?
En y réfléchissant, Severin se persuada qu'il avait agi sous l'empire de l'ivresse et de la colère et qu'il se raviserait bientôt. Il était difficile, en effet, qu'il trouvât ailleurs les mêmes avantages qu'au moulin : il devait le savoir! Redevenu calme, il se repentirait, sans doute, d'avoir sacrifié une position heureuse et acquise aux chances d'une recherche incertaine; il regretterait ce qui s'était passé et ferait tout pour rentrer en grâce.
Cette idée rassura un peu le fabricant. Pensant que sa fille pourrait être un intermédiaire utile pour ce retour, il quitta son bureau et monta au salon.
Il allait ouvrir la porte vitrée qui y conduisait, lorsqu'une voix étrangère frappa son oreille; il écarta le rideau pour savoir avec qui causait sa fille et s'arrêta devant le tableau qui s'offrit à lui.
Anna était debout près de la fenêtre, tenant à la main un peloton de soie, tandis qu'Élie, assis à ses pieds, lui prêtait ses bras pour dévidoir. Le jeune homme, la tête penchée en arrière, muet et le regard émerveillé, contemplait la jeune fille qui, demi-riante, demi-confuse, se plaignait de sa maladresse et se hâtait d'achever.
Il y a des instants où notre âme semble acquérir une lucidité inattendue : un geste, un coup d'oeil, nous révèlent tout à coup ce que nous n'avions jamais soupçonné; ce fut ce qui arriva à Severin. A la vue d'Élie et de sa fille se livrant ensemble à cette occupation familière, il fut frappé comme d'un trait de lumière. Il comprit, à l'instant même, ce que l'intimité de de Beaucourt et d'Anna pouvait avoir de dangereux, et la nécessité de les séparer lui apparut sur-le-champ comme une précaution à laquelle il eût dû songer plus tôt.
CependaDt la jeune fille venait d'achever, et de Beaucourt s'était levé à l'entrée de Severin.
Celui-ci serra, avec un peu d'embarras, la main que le jeune homme lui tendait : après sa querelle avec Pierre, la découverte qu'il venait de faire avait achevé de le troubler, et il se sentait le cœur plein de mécontentement et de tristesse.
— J'ignorais que M. de Beaucourt fut ici, dit-il.
— Je vous savais occupé au moulin, répondit Élie; je n'ai point voulu qu'on vous avertit.
— Vous avez eu tort!., d'autant que votre présence eût interrompu, prévenu, peut-être, un débat pénible.
— Qu'est-il donc arrivé ?
— Je viens de chasser mon contre-maître.
— Pierre nous quitte? s'écria la jeune fille.
— Avec ses deux frères.
— Est-ce possible?., et comment vas-tu faire, sans eux?
— Je ne sais.
Il y eut un moment de silence. Severin se promenait avec agitation : tout à coup un bruit de pas et de voix se fit entendre sous les fenêtres ; Anna souleva le rideau.
— Ah! mon Dieu! dit-elle, ils partent déjà.
— Qui? demanda Severin, en s'arrêtant.
— Les frères Lacour.
— C'est impossible; ils n'ont point eu le temps de faire leurs préparatifs ! . .
— Ils emportent pourtant tout ce qui leur appartient.
Le fabricant se pencha à la fenêtre.
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— Alors ils étaient prêts d'avance, dit-il stupéfait; mais quelle route prennent-ils donc ?
— Ils vont à la papeterie de M. Gaillot.
— En effet, observa Élie, j'ai entendu dire qu'on attendait trois ouvriers aujourd'hui.
Severin frappa le balcon avec emportement.
— C'est cela, s'écria-t-il, M. Gaillot a embauché les frères Lacour.
— Oh ! je ne puis le croire, Monsieur, dit Elie en rougissant.
— Et moi j'en suis sûr! je conçois maintenant ce changement dans la conduite de Pierre, ses négligences, ses inexactitudes : c'était une comédie arrangée. M. Gaillot voulait me forcer à le chasser lui et ses frères, afin de les prendre sans avoir l'air de me les enlever! Il y avait à cela pour lui triple avantage : m'ôter des ouvriers adroits, les acquérir à la nouvelle usine, et me voler, par leur moyen, mes secrets de fabrication. Oh ! cette affaire a été merveilleusement conduite, et votre oncle est un homme habile.
— Si les choses se sont passées ainsi, dit Elie profondément humilié, Dieu m'est témoin que je n'ai rien su, sans quoi je vous eusse averti.
— Pourquoi donc? Qu'on tente un ouvrier par l'espoir de quelques avantages, qu'on lui apprenne l'hypocrisie, qu'on en fasse un instrument de perte pour l'homme qui l'a comblé de bien pendant dix années, tout cela est permis et louable : c'est de la concurrence!.. Votre oncle ne vous l'a-t-il point appris ?
— Il ne m'a pas fait l'injure de me donner de pareilles leçons,, répondit de Beaucourt offensé; j'aime,
du reste, à espérer que les choses ne se sont point passées comme vous le supposez, Monsieur, et il ne dépendra point de moi que tout soit réparé : je vais voir mon oncle, je lui dirai...
— Dites-lui que je le méprise, interrompit Severin avec un éclat de colère.
Élie devint pâle, et Anna saisit vivement la main de son père.
Il y eut une pause.
— Monsieur, balbutia de Beaucourt avec effort, s'il est des actions que je ne puis défendre, il est aussi des reproches que je ne puis écouter.
Il fit un mouvement pour sortir : Severin l'arrêta.
— Pardon, dit-il, restez; je n'ai point achevé.
— Je reviendrai, répondit le jeune homme précipitamment.
— Non, il faut que je vous parle sur-le-champ.... Laisse-nous, Anna.
La jeune fille fit un mouvement.
— Laisse-nous, répéta le fabricant, d'une voix plus douce; tu reviendras tout à l'heure.
Elle hésita un instant, regarda de Beaucourt, son père, et sortit enfin lentement.
Après s'être promené quelques instants à grands pas, Severin s'arrêta devant Élie et lui tendit la main.
— Avant tout , dit-il , pardonnez-moi si je vous ai blessé ; je ne le devais point, et je ne l'ai pas voulu.
De Beaucourt lui serra la main avec effusion.
— Les torts de votre oncle ne sont pas les vôtres, continua Severin; je ne vous en rends pas responsable, et je voudrais trouver l'occasion de vous le prouver.
— Vous le pouvez.
— Gomment?
— En permettant que ces torts ne changent rien à nos rapports.
— Vous me prévenez, dit Severin; j'allais précisément vous prier de ne plus nous voir.
— Que dites-vous ?
— Ecoutez-moi ! Je vous estime, je vous aime, mais vous voyez ce qui se passe. À vous, je ne veux point en faire un mystère; je crains que ma ruine ne se prépare! Vous devinez si le sort d'Anna m'inquiète, si je me sens irrité contre celui qui remet ainsi en question l'avenir et le bonheur de mon enfant! Eh bien ! cette irritation me rend injuste : vous l'avez vu tout à l'heure. Malgré moi, je l'étends jusqu'à vous, étranger à toutes ces attaques; je vous sépare en vain de M. Gaillot dans mon cœur, ma colère vous confond. Mon injustice involontaire croîtrait avec mes inquiétudes, vous auriez à en souffrir chaque jour davantage, et nous finirions par une querelle qui nous brouillerait : croyez-moi, séparons-nous sans amertume, sans mécontentement, comme des amis qui se quittent : c'est le seul moyen d'épargner à moi des torts, à vous des ennuis.
— Ah ! je les supporterai tous plutôt que le chagrin de ne plus vous voir, s'écria Elie, si c'est là votre seule raison.
— Non, interrompit Severin avec une impatience affectueuse: il en est une autre plus grave. Accoutumé à ne voir qu'un enfant dans Anna, je me suis à peine aperçu que son âge la soumettait maintenant à de nouvelles convenances. Privée de mère, elle doit s'imposer
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une réserve plus sévère : l'excès de prudence est d'ailleurs un devoir pour moi ; vos assiduités seraient interprétées, on en chercherait la cause...
— Ah ! je puis l'avouer. . .
— Je ne vous le demande pas, interrompit vivement Severin; j'ai voulu vous donner mes raisons et non provoquer une explication. Pour moi, je vous le répète, vous n'êtes point solidaire de M. Gaillot, mais vous'devez l'être pour le monde. Hostile à l'oncle, on ne' croira pas que je puisse être l'ami du neveu sans qu'il y ait pour cela quelque raison particulière : je veux éviter des suppositions ridicules et dangereuses. Un autre ne vous eût peut-être point parlé ainsi ; il vous eût éloigné par la bouderie ou par la froideur : j'ai regardé ces détours comme indignesvde vous et de moi. C'est à votre raison, à votre honneur que j'ai voulu en appeler. De plus longues relations pourraient devenir pour tous une cause de chagrins; quelque douces qu'elles puissent être, brisons-les donc par prudence : si c'est un sacrifice, faites-le pour moi et je vous remercierai.
— Monsieur, dit Élie, plus triste qu'offensé , votre volonté est un ordre.
— Dites une prière.
— Ordre ou prière, vous serez satisfait.
Le jeune homme s'inclina et fit un mouvement pour sortir, Severin lui prit les mains.
— Adieu, monsieur de Beaucourt, dit-il avec attendrissement; quoi qu'il arrive, rappelez-vous que vous avez ici un ami.
En interrompant brusquement les assiduités d'Élie, le père d'Anna avait espéré prévenir une affection près de naître, mais il n'était plus temps ; sa précaution tardive eut précisément un effet contraire.
Tant que les deuxjeur.es gens avaient pu se voir et se parler, leur amour satisfait était demeuré un secret pour eux-mêmes; ils ne l'avaient point senti, parce qu'il s'était développé sans obstacle et qu'ils avaient pu le prendre pour une habitude. Les passions sont comme la mer, immobile tant qu'elle peut s'étendre et ne révélant sa force qu'au premier écueil.
Dès qu'Élie et Anna se trouvèrent séparés, ils comprirent combien ils étaient nécessaires l'un à l'autre. En ne voyant plus de Beaucourt revenir, la jeune fille devina facilement que cette rupture avait été imposée par Severin; elle voulut nécessairement s'expliquer cette défense; elle s'interrogea, et les questions qu'elle adressa, à ce sujet, à son esprit, finirent par être entendues de son cœur qui répondit 1
Ce fut pour elle une révélation aussi enivrante qu'inattendue. La jeunesse est pleine de ces suprises charmantes, de ces sources de joie qui s'ouvrent subitement en nous-mêmes : il y a l'instant où la jeune fille apprend qu'elle est belle, celui où l'homme apprend qu'il â du génie ; mais la plus douce de toutes ces heures est celle où, pour la première fuis, on comprend que l'on aimel
Ce n'est point alors une sensation qui se révèle à nous, c'est la vie même ; ce sont toutes les ivresses et toutes les souffrances, tous les tremblements et tous les espoirs ! Enchantement d'une seule découverte!... on sait que l'on aime, et c'est assez pour que tout change sur la terre; et c'est assez pour avoir une étoile à suivre, un but à atteindre, un nid à bâtir.
Le premier sentiment d'Anna et d'Élie, après avoir lu dans leurs propres cœurs, fut un bonheur sans mélange. Rapprochés, ils eussent peut-être surveillé et combattu un amour qui pouvait se trahir, mais rassurés par leur séparation, ils s'y livrèrent tous deux sans résistance; ils firent de cet amour l'objet de leurs silencieuses espérances : ainsi placé dans le domaine de la rêverie, il n'eut à subir aucun des chocs que la vie réelle inflige aux plus chaudes affections; il put grandir sans obstacle au milieu de la poésie de leurs chimères.
Élie avait été fidèle à sa promesse; il n'avait point reparu au moulin. Mais le soin même qu'il prenait de fuir Anna la rendait plus continuellement présente à sa pensée : pour n'être point exposé à lui parler, il la cherchait partout. Puis, la passion arrache toujours quelque concession détournée à la conscience : il avait promis d'éviter la jeune fille, mais non de cesser de la voir; aussi épiait-il, chaque matin, sa sortie, pour la suivre le long des haies de saules et d'acacias.
Gomme tous ceux qu'absorbe une pensée unique, Anna n'avait qu'une promenade (car l'habitude est un loisir donné à l'âme) ; ses pieds avaient appris le chemin du Stivel-Bimotou, et elle y allait sans avoir besoin d'y penser, abandonnée tout entière à sa rêverie. Élie
s'accoutuma à venir l'y attendre, caché par le rideau de noisetiers qui dominait la source. Un jour que la jeune fille avait été retenue plus tard au moulin, elle trouva, en arrivant, un bouquet de myosotis posé sur le bord de la fontaine; elle le prit, le regarda longtemps et s'en alla pensive. Le lendemain elle vint encore : de nouveaux myosotis étaient à la même place que la veille! A cette vue, Anna rougit; elle regarda autour.d'elle, ramassa les fleurs en hésitant, et laissant tomber à leur place celles qui s'étaient fanées à sa ceinture, elle s'enfuit confuse.
A partir de ce jour, la jeune fille trouva, chaque matin, au Stivel-Rimolou, le bouquet qu'Élie avait fraîchement cueilli pour elle; Élie, celui qu'elle avait porté depuis la veille. En amour, c'est le cœur seul qui donne à chaque chose son importance. Cet échange de fleurs devint pour tous deux une occupation pleines d'attentes inquiètes et de crises charmantes. Que de fois le jeune homme quitta la source le cœur désespéré, parce qu'Anna n'était point encore venue! Que de fois la jeune fille, retenue par l'orage qui inondait la vallée, demanda à Dieu, en pleurant, un rayon de soleil ! Que de courses secrètes à la fontaine, à travers les brumes et l'herbe mouillée! que de rhumes dont on cachait la cause, que de gronderies paternelles bravées en souriant! Mais, hélas, l'hiver allait venir, et alors adieu la mystérieuse correspondance; adieu les Heurs et le soleil!
Les inquiétudes de Severin s'étaient d'ailleurs réalisées. Le départ des frères Lacour l'avait empêché de satisfaire aux demandes de ses correspondants; la plupart saisirent cette occasion de le quitter pour Gaillot. De nouveaux ouvriers arrivèrent, mais ne purent rem-
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placer les anciens; il fallut en chercher d'autres à tout prix: et subir des conditions onéreuses : en industrie, les pertes naissent l'une de l'autre. Un point d'arrêt dans la prospérité est presque toujours une préparation à la ruine. La roue de fortune tourne sans cesse, entraînant avec elle toutes les destinées , et dès que l'on cesse de monter on commence à descendre.
Les efforts mêmes du père d'Anna pour soutenir la lutte devinrent de nouvelles causes de désastre pour lui. A mesure que ses dépenses s'accroissaient, il fallait réduire les profits. Le fabricant chercha en vain à raffermir ses relations par des voyages plus fréquents, des concessions toujours plus multipliées, chacune de celles-ci était un pas qui le rapprochait de l'abîme. Bientôt ses payements devinrent difficiles, et la complaisance de ses créanciers diminua en raison de sa gêne. La confiance aveugle dont on avait fait parade à son égard, tant qu'on avait été sûr de ne rien risquer, fit place à une exigence soupçonneuse. Il lui fallut calculer rigoureusement les moindres charges et les moindres ressources, balancer chaque jour sa caisse, tonneau des Danaïdes où rien ne restait. Il connut alors, pour la première fois, les angoisses du commerçant qui compte les jours, les heures, perd le sommeil à l'approche des échéances et attend la lettre d'un créancier comme on attend la balle d'un adversaire. Son front se rida et ses cheveux blanchirent dans ce duel terrible ! Combien de fois se reprocha-t-il de l'avoir entrepris et regretta-t-il de n'avoir point accepté les conditions de son adversaire ! ... Mais désormais toute trêve était impossible; il avait pris des engagements qu'il fallait remplir, compromis des capitaux qui ne lui ap-
parvenaient plus; quelle que fût l'issue du présent, il fallait y aller ; car la nécessité était là , criant comme l'ange vengeur : Marche! marche! Il fallait acheter par la défaite le droit de se reposer.
L'hiver s'écoula ainsi presque tout entier. Severin touchait au moment d'effectuer un remboursement considérable, et, malgré tous ses efforts, il n'avait pu réunir qu'une partie de la somme nécessaire. Espérant trouver à Morlaix les moyens de la compléter, il s'y rendit avec Anna qu'il se reprochait de laisser trop souvent seule au moulin ; mais toutes ses tentatives furent vaines. Après avoir essuyé de tous des refus durs ou polis , selon le degré de défiance qu'inspirait son crédit, il revint chercher sa fille qu'il avait laissée chez une amie et reprit avec elle la route de Penhoët.
Mais ses démarches infructueuses l'avaient retardé : il faisait déjà nuit depuis longtemps ; un ouragan de mer s'était élevé et le vent courait le long des landes avec des rumeurs pareilles à celles de l'Océan. Il y avait dans ces bruits quelque chose de si sombre, qu'Anna se sentit prise d'une terreur muette. La pluie tombait à torrents, et les arbres dépouillés, les chapelles solitaires, les croix isolées passaient rapidement devant les yeux des deux voyageurs comme des images funèbres et menaçantes. Des tourbillons de pluie, traversant par rafales les bruyères , venaient fouetter le cheval qui se dressait alors avec effroi, s'élançait de côté en hennissant, puis reprenait plus vivement sa course. Ces arrêts inattendus, suivis d'élans plus rapides, causaient chaque fois à la jeune fille un tressaillement d'épouvante.
Elle commençait pourtant à s'y accoutumer, lorsque
tout à coup le cheval fit un bond en arrière ; Severin ouvrit le rideau de cuir que l'orage l'avait forcé de fermer, et aperçut un cavalier qui lui barrait le chemin. Anna poussa un cri.
— Que voulez-vous? demanda le fabricant, en s'assurant des rênes et saisissant son fouet.
— Dieu soit loué! je vous cherchais, Monsieur, répondit une voix haletante.
— C'est M. de BeaucourL, s'écria la jeune fille. Severin reconnut, en effet, Élie qui venait de descendre de cheval et s'était approché du cabriolet.
— Pardonnez-moi de vous arrêter comme un voleur de grand chemin, dit-il; mais je viens du moulin, où j'ai appris que vous étiez à Morlaix : j'allais vous y rejoindre,
— Qu'est-il donc arrivé?
— N'avez-vous pas une traite de vingt mille francs à payer dans trois jours ?
Severin fit un geste de. surprise.
— Pardon, Monsieur, reprit vivement Élie; ma demande a l'air d'une indiscrétion impertinente, mais vous allez en comprendre la cause. Votre traite est souscrite en faveur des frères Durand de Brest?
— Il est vrai.
— Eh bien , elle sera demain passée au nom de mon oncle.
— Que dites-vous?
— Je viens de l'apprendre par hasard. M. Gaillot vous croit dans la gêne; il espère, en faisant protester cet effet, ruiner votre crédit sans retour. Il vient, en conséquence, d'écrire à Brest pour l'acquérir: il peut recevoir par le prochain courrier la réponse et la traite. J'ai voulu
vous avertir sur-le-champ, craignant que ce changement n'eût pour vous quelque importance.
— Une importance énorme , dit Severin troublé ; je vous remercie.
— Ainsi vous serez en mesure? demanda Élie.
— Je ne sais.
— Pardon encore une fois, reprit le jeune homme avec une émotion pleine d'intérêt, mais j'ai besoin de savoir que vous ne craignez rien ! . . . Ces vingt mille francs, vous êtes sûr de les avoir dans trois jours?
— Je suis sûr du contraire.
— Mais tout est perdu alors, s'écria de Beaucourl.
— Je le sais.
Élie parut atterré.
— Comment, reprit-il après un moment de stupeur, vous n'avez aucun moyen, aucun espoir?
— Je n'en avais qu'un, l'intérêt des frères Durand, qui auraient craint de compromettre leur créance en consommant ma ruine par des poursuites trop rigoureuses. J'espérais obtenir d'eux un délai; mais, maintenant que votre oncle a écrit pour leur proposer le transfert du billet, je n'ai plus rien à attendre.
— La lettre de M. Gaillot vient seulement d'être envoyée, observa de Beaucourt.
Severin réfléchit.
— Alors elle ne partira de Morlaix que cette nuit, ditil; les Durand la recevront demain assez tard... Si je pouvais la prévenir !..
— En partant à l'instant, la chose est possible.
— En effet, je puis obtenir un délai des deux frères, avant qu'ils n'aient reçu la proposition de M. Gaillot.
— En cas de refus, vous trouveriez même, peut-être, à Brest, les moyens de compléter la somme nécessaire.
— Vous avez raison, c'est ma seule ressource; mais il faudrait partir sur-le-champ.
Il regarda l'heure.
— Les diligences ne doivent point être passées encore.
— Pourvu que vous y trouviez place.
— Le plus sûr est de retourner à Morlaix les attendre.
— Vous n'en aurez pas besoin , car, si je ne me trompe, les voici.
On entendait, en effet, entre les rugissements de l'orage le roulement de deux lourdes voitures, et l'on voyait leurs fanaux briller au loin. Severin fit un mouvement pour quitter le cabriolet; mais tout à coup il s'arrêta :
— Je suis fou, s'écria-t-il; et Anna!... je ne puis la quitter ainsi.
— Pars, pars, mon père, dit la jeune fille qui jusqu'alors avait tout écouté dans un silence [plein de saisissement, tu n'as pas un instant à perdre.
— Mais toi, que vas-tu devenir?
— Ne connais-je point la route de Penhoët? Ne sais-je point conduire?
— Seule ainsi, la nuit... tu auras peur...
— M. de Beaucourt sera là.
Loin de rassurer Severin, cette raison parut le rendre plus indécis; le jeune homme s'en aperçut.
— Ne craignez rien, Monsieur, dit-il avec une simplicité expressive, je suivrai mademoiselle Anna à cheval et je lui servirai, non de compagnon, mais d'escorte; vous pouvez me la confier, je vous réponds sur mon honneur de ce précieux dépôt.
— Eh bien, soit, dit le fabricant en lui tendant la main; servez-lui de protecteur jusqu'au moulin. Je compte sur vous comme sur moi-même.
Élie s'inclina. Dans ce moment, les diligences arrivaient : Severin embrassa sa fille, prit la seule place qui restât, et la voiture partit.
XXIIÏ
Anna avait été si frappée par ce qu'elle venait d'apprendre et par le départ subit de son père, qu'elle fut quelques instants sans pouvoir songer à autre chose. En pensant au péril qui menaçait Severin, elle fut naturellement conduite à se rappeler le nouveau service qu'Élie venait de leur rendre, et elle en éprouva, au milieu de son trouble, une joyeuse reconnaissance. Elle n'eut cependant point la pensée de le témoigner au jeune homme. Nous remercions sans embarras les indifférents; mais nous sommes si accoutumés à parler dans notre âme à ceux que nous aimons, qu'il nous semble toujours qu'ils doivent y lire.
Quoique la pluie eût diminué, la nuit était toujours aussi sombre et le vent aussi furieux. Cependant la frayeur d'Anna s'était complètement dissipée. C'est qu'à côté de la voiture courait une ombre protectrice etbienaimée, un ange gardien avec lequel rien de fâcheux ne
pouvait arriver! Elle se taisait, tout entière à sa tendre confiance ; mais, dans la nuit, ses regards cherchaient sans cesse le jeune homme comme son guide et son étoile. Bercée par le mouvement de la voiture et le bruit de l'orasre, elle se sentait tomber insensiblement dans une sorte d'extase rêveuse, et se laissait aller à mille hallucinations charmantes. Exaltation joyeuse d'une âme novice qui, pour la première fois, se sent jetée hors des émotions et des habitudes de chaque jour! Car, qui peut dire le charme que trouve une jeune fille à se sentir dans une de ces positions involontaires dont elle peut goûter l'étrange té sans en avoir le repentir!
Ils arrivèrent ainsi à Penhoët. Le jardinier seul veillait encore; le bruit des chevaux le fit sortir; il reçut les rênes des mains d'Anna et conduisit la voiture aux remises.
La jeune fille s'était arrêtée sur le perron ; de Beaucourt voulut descendre de cheval pour prendre congé d'elle : mais les deux heures qu'il venait de passer sous l'orage avaient épuisé ses forces; le vent, ia pluie l'avaient glacé, et il sentait, depuis quelques instants, un frisson parcourir ses veines : à peine fut-il à terre, qu'un étourdissement le saisit: il chancela, étendit les mains e s'appuya à la balustrade du perron.
— Qu'avez-vous? mon Dieu! s'écria Anna en s'élançant vers lui.
Un nuage avait couvert les yeux du jeune homme, tout tournait autour de lui et il put à peine balbutier quelques paroles sans suite. Il se laissa conduire au salon en chancelant et y tomba sur un fauteuil. La jeune lille courut chercher de la lumière; elle revint presque
16i l'homme et l'argent.
aussitôt, s'approcha d'Élie et jeta un cri!... Il était évanoui!
Sa première pensée fut de demander du secours, mais le jardinier se trouvait aux étables, la servante était loin et endormie !.. Il eût fallu quitter de Beaucourt pour les appeler, et la chose était impossible.
Elle souleva la tête du jeune homme, toucha son front, ses cheveux, prit ses mains pour les réchauffer ; mais il demeura immobile. Anna fut saisie d'une douleur et d'une épouvante impossibles à exprimer. La pensée qu'Elie était mort traversa son esprit, et elle se laissa tomber à genoux en l'entourant de ses bras et poussant de grands cris.
Cependant ces étreintes semblèrent ranimer le jeune homme; ses lèvres s'agitèrent, il entr'ouvritles yeux et aperçut à ses pieds la jeune fille pâle, les mains jointes, qui le regardait sans oser faire un mouvement. Il sourit vaguement et fit un effort pour se redresser.
— Ce n'est rien, murmura-t-il à voix basse.
— Est-ce vrai, est-ce -bien vrai? dit Anna qui n'avait point quitté sa position.
— Je me sens mieux déjà.
— Oh ! mon Dieu ! répétez-le-moi, dit elle en pleurant de joie.
Elle prit ses mains avec un mouvement naïf et passionné.
— Ah! que vous m'avez fait peur! ajouta-t-ellc avecun sourire incertain.
Puis, voyant la pâleur d'Élie, ce sourire s'arrêta.
— Souffrez-vous encore? demanda-t-elle; vous tremblez.
— J'ai froid.
Elle se leva vivement, lira la fourrure qui l'enveloppait et la jeta sur les épaules du jeune homme. Dans ce brusque mouvement, un bouquet flétri s'échappa de son sein; de Beaucourt reconnut les fleurs qu'il avait cueillies la veille.
Il les ramassa et regarda la jeune fille, qui était restée debout, rougissante et les yeux baissés.
— Ne voulez-vous point me le donner ce soir? demanda-t-il d'une voix douce.
Elle cacha son visage dans ses mains.
— Anna, Anna, s'écria le jeune homme, pourquoi cette confusion, ces larmes?.. Vous m'avez compris depuis longtemps ; vous savez que je vous aime !.. Ne me l'avez-vous point permis ? dites-moi : ne le voulez-vous point?..
Elle lui jeta, à la dérobée, un de ces regards qui veulent parler et n'osent pas.
— Me suis-je donc trompé, continua Elie, ai-je pris de l'amitié pour une affection plus tendre? est-ce ainsi que je dois interpréter votre silence, Anna; se peut-il que vous ne m'aimiez?..
La main de la jeune fille vint l'empêcher d'en dire davantage ; il la couvrit de baisers.
— Oh! vous m'aimez! s'écria-t-il.
— Vous le savez bien, balbutfa l'enfant en se cachant sur son cœur.
Il l'entoura de ses bras et la tint un instant pressée contre lui, si heureux qu'il ne pouvait parler.
Dans ce moment, un coup retentit à la porte du moulin.
— On a frappé, s'écria Anna, en s'éloignant d'un bond.
— Guipent venir si tard? demanda Élie.
Elle courut à la fenêtre et regarda avec précaution.
— C'est M. Dubois.
— M. Dubois ! Je vous en conjure, n'ouvrez pas !
— Pourquoi cela?
: — On saurait que j'ai averti M. Severin, et une autre fois je ne pourrais lui être utile... Puis, que dirait cet homme, s'il nous trouvait ici seuls et si tard?
Anna regarda à la pendule, une heure allait sonner. On frappa de nouveau.
Il voit la lumière, observa la jeune fille.
De Beaucourt l'éteignit, et tous deux se trouvèrent dans une profonde obscurité. Ils gardèrent le silence pendant quelques instants; les coups devenaient plus faibles et plus rares ; ils cessèrent enfin complètement.
— Écoutez, reprit de Beaucourt à voix basse, le pas de son cheval s'éloigne !..
Anna retourna doucement à la fenêtre ; l'officier de santé était effectivement parti.
— Adieu, adieu! dit Élie en cherchant dans l'ombre la main de la jeune fille ; je ne puis rester plus longtemps. Je n'aurais pas dû venir... Je l'avais promis à votre père; mais il nous pardonnera; car dès son retour je lui dirai tout. Vous le voulez bien, n'est-ce pas ?
— Il me le demande! murmura -t-elle.
Ils étaient arrivés près de la porte, de Beaucourt l'ouvrit et se détourna encore vers Anna, -x Adieu, ange.
— Adieu, ami.
Ils se donnèrent un long baiser et la porte se referma.
Elie venait de prendre la bride de son cheval, lorsqu'une exclamation se fit entendre à quelques pas. Il se retourna brusquement et aperçut l'officier de santé arrêté dans l'avenue, et qui le regardait.
Il fit un mouvement pour aller à lui; mais, pensant que l'obscurité avait dû empêcher Dubois de reconnaître ses traits, il remonta vivement à cheval et s'élança au galop dans la vallée.
De Beaucourt venait de tout changer dans la vie d'Anna. Jusqu'alors leur amour n'avait été, aux yeux de la jeune fille, qu'un doux roman, que l'on invente pour soi-même et que l'on se raconte tout bas, l'aveu d'Élie en avait fait une réalité. Il ne s'agissait plus de confuses espérances, mais d'un bonheur certain et convenu. Il n'y a que les affections frivoles qui se plaisent dans le vague. Les véritables passions sont logiques: plus le but est possible, plus elles grandissent; car la réalité est la base la plus large et la plus sûre pour les sentiments comme pour les actions.
Dès que la pensée de s'unir à de Beaucourt ne fut plus seulement un rêve, mais un projet, Anna sentit son amour plus vif. Elle osa alors s'avouer tout ce qu'elle
trouvait d'aimable dans Élie, le compara aux autres hommes, compta les services qu'il leur avait déjà rendus! La première et la plus enivrante douceur d'un amour auquel on se laisse aller est peut-être cette revue des mérites de l'être aimé. On prolonge à plaisir un examen qui justifie notre préférence et la glorifie; on s'oublie dans cet inventaire d'une nature choisie, dont chaque vertu promet un bonheur; on se complaît à grandir et à parer une idole dont on sera bientôt le prêtre.
Quant aux obstacles qui pouvaient retarder leur union, la jeune fille ne se les cacha point, mais s'en inquiéta peu. Que sont des obstacles pendant les premières heures d'enivrement qui suivent un aveu? La joie est si grande, que l'on ajournerait le bonheur à un siècle ; son attente suffit! Quels étaient d'ailleurs ces obstacles? l'opposition de M. Gaillot? Il n'était pas impossible delà vaincre ; et, dans tous les cas, on pouvait la braver. La ruine qui menaçait Severin? De Beaucourt connaissait la situation du fabricant, et n'avait pas moins déclaré son amour. Que leur importait, en effet, la richesse? N'étaient-ils pas forts, laborieux? Ne pouvaient-Us faire, avec l'amour pour soutien, ce que d'autres faisaient par raison? Anna s'arrêta à peine sur cette difficulté, non qu'elle ignorât le prix de l'argent, mais l'indifférence de la jeunesse pour la fortune acquise est naturelle; ce n'est chez elle ni imprudence ni désintéressement, c'est l'expression de sa force et de son orgueil.
La nuit entière s'écoula, pour la jeune fille, dans une ivresse de joie; à peine le jour eut-il paru, qu'elle se leva et courut instinctivement à la galerie.
Le soleil commençait à se montrer derrière les col-
lines; les dernières étoiles pâlissaient au firmament, et quelques paysannes matinales se rendaient en chantant aux lavoirs. Anna traversa la galerie sans jeter un regard à ses fleurs aimées, et chercha des yeux la grande usine.
Les fenêtres d'Élie étaient ouvertes , mais le jeune homme ne s'y trouvait point.
Cependant les brumes du matin commencèrent à se lever ; on entendit bientôt tinter les grelots des attelages ; le son des cornes d'appel retentit au loin sur les bruyères, et les troupeaux descendirent en mugissant les sentiers ombragés de saules.
Anna, accoudée au balcon, ne voyait, n'écoutait rien. Ses regards et son âme étaient tournés vers cette fenêtre ouverte à laquelle Élie ne paraissait point... Où était-il donc? Comment n'avait-il pas deviné qu'elle viendrait là? Était-il déjà parti pour le Stivel-Rimolou? Elle hésita un instant, descendit et prit le chemin de la fontaine.
Elle s'avançait craintive le long des taillis, hâtant le pas par instants, puis s'arrêtant indécise. Elie était là sans doute ; comment l'aborder, et qu'allait-elle lui dire ? Elle venait de tourner le coteau; elle avança la tête avec précaution et regarda du côté de la source; personne ne l'y attendait 1
— Déjà reparti, pensait-elle en courant à la fontaine; et elie chercha des yeux le bouquet accoutumé : mais le bouquet n'y était pas; de Beaucourt n'était point venul
Anna regarda autour d'elle avec une surprise douloureuse. Qu'était-il donc arrivé? En toute autre occasion, elle eût pu excuser un oubli ou comprendre un retard; mais, ce jour-là, oubli et retard étaient impossibles à
expliquer. Elle regagna le moulin , en proie à mille inquiétudes.
À peine arrivée, elle courut de nouveau à la galerie. Pendant son absence, les croisées d'Élie avaient été fermées ; mais , à travers les vitres éclairées par le soleil levant, on apercevait des ombres qui passaient à chaque instant avec un empressement affairé. Bientôtl'une d'elles s'approcha de la fenêtre et ferma avec soin les rideaux.
Anna fut saisie d'un vague effroi.
Elle se rappela l'évanouissement de de Beaucourt, et se sentit froide jusqu'au cœur. Ne sachant comment vérifier ses craintes, et ne pouvant pourtant y rester livrée plus longtemps, elle allait descendre pour interroger à tout hasard les gens du moulin, lorsque Pierre Lacour parut au bout du chemin.
En apercevant la jeune fille, il arrêta son cheval qu'il avait mis au galop en sortant de l'usine, et portant la main à son chapeau de paille :
— M. Dubois n'est point au moulin? demanda-t-il.
— Vous cherchez un médecin? s'écria Anna.
— Oui.
— Pour qui donc?
— Pour M. de Beaucourt.
Elle jeta un cri et joignit les mains en pâlissant.
— Mademoiselle n'a pas vu le docteur? reprit Pierre, qui paraissait pressé.
— Non.
— Alors faites excuse.
Le contre-maître salua et remit son cheval au galop.
Anna était restée foudroyée. La pensée d'Élie malade
n'avait été pour elle qu'une de ces suppositions faites
plutôt pour s'en démontrer l'invraisemblance que pour y croire. En se voyant ainsi prise au mot, elle éprouva une indicible douleur. Rien ne nous donne mieux la mesure de notre propre attachement que le danger de ceux que nous aimons. Les affections médiocres y périssent parce qu'elles ne s'entretiennent que par le bonheur, mais les affections sincères se révèlent alors plus absolues. Anna comprit, aux affreuses angoisses qui la torturaient, combien de Beaucourt lui était cher. L'œil fixé sur sa fenêtre, attentive au moindre mouvement de ce fatal rideau qui lui dérobait tout ce qui se passait près du malade, la tête en feu et le cœur près de se briser, elle attendit le retour de Pierre Lacour.
Il arriva enfin suivi de Dubois, qu'il avait heureusement rencontré. La jeune fille espérait qu'en quittant l'usine, l'officier de santé entrerait au moulin, selon son habitude. Mais plusieurs heures s'écoulèrent sans qu'il parût, et elle apprit bientôt qu'il était reparti !
Cependant ses craintes augmentaient à chaque instant ; elle ne pouvait rester plus longtemps dans l'incertitude sur l'état d'Élie; mais quel moyen de s'en informer? L'hostilité qui s'était établie entre Gaillot et Severin avait gagné jusqu'aux moindres ouvriers du moulin, et toutes les relations de voisinage avaient été rompues. Enfin l'excès même de l'inquiétude rendit à Anna sa présence d'esprit, elle s'efforça de donner du calme à ses traits, un sourire à ses lèvres, et alla trouver la vieille servante qui l'avait élevée.
Après lui avoir demandé des conseils sur quelques travaux de ménage, l'avoir entendue raconter pour la millième fois dos détails de son enfance, elle lui apprit
472 l'homme et i/argent.
la maladie de M. de Beaucourt, lui parla d'un voyage projeté par le jeune homme pour l'achat de nouvelles machines qui devaient achever de ruiner Severin, et exprima un vif désir de savoir si sa maladie serait assez grave pour retarder ce voyage ou même l'empêcher.
La vieille servante prit un air entendu et sourit avec intelligence.
— Je comprends, dit-elle; mon maître n'aurait rien à craindre si le Parisien sortait de chez son oncle les pieds en avant ï...
Anna ne put retenir un mouvement d'horreur.
— Soyez tranquille, continua Marguerite en prenant un air mystérieux : ils ont beau faire les gentilshommes avec le monde, on ne s'inquiète pas de leur mépris, et je saurai tout à l'heure des nouvelles du malade.
Elle arrangea sa coiffe, releva la piécette de son tablier, mit ses sabots et prit le chemin de la grande papeterie.
Anna l'attendit longtemps, en proie à d'inexprimables angoisses. Lorsqu'elle revint enfin, il fallut subir le récit de tous les détours adroits qu'elle avait employés pour prendre des renseignements sans en avoir l'air.
— Enfin... enfin... demanda la jeune fille poussée à bout.
— Enfin le pauvre pécheur fera bien de penser cà son âme, répondit Marguerite.
— N'est-il donc plus d'espoir?
— Dieu peut toujours sauver un chrétien, observa la Bretonne.
— Et savez-vous ce qu'a dit M. Dubois?
— Il a dit qu'il reviendrait aujourd'hui.
— Mais il a dû avertir qu'il y avait du danger... nommer la maladie !
— Il vient un moment où toutes les maladies ont le même nom et s'appellent la mort, répondit la vieille femme du ton sentencieux habituel aux paysans bretons.
Anna n'en écouta pas davantage. Elle laissa là sa nourrice, s'enfuit dans sa chambre et se jeta le visage contre son lit pour étouffer ses sanglots.
Cependant, après la première crise de douleur, elle soupçonna qu'on avait pu lui exagérer la vérité ; elle résolut de s'en assurer à tout prix et quoi qu'il pût en arriver.
Dominant donc encore une fois sa douleur, elle se disposait à se rendre elle-même à l'usine, lorsque Dubois entra : à sa vue, elle poussa un cri de joie.
— Eh bien!... M. de Beaucourt? demanda-t-elle.
— Fort souffrant, répondit l'officier de santé. Mais, en voyant le geste désolé de la jeune fille, il se
hâta d'ajouter avec une intention marquée :
— Rassurez-vous, pourtant, il n'y a rien à craindre. Un éclair de joie illumina tous les traits d'Anna ; elle
leva sur Dubois un regard plein de bénédiction, et lui tendant involontairement la main :
— Soyez le bienvenu, dit-elle.
En même temps elle ouvrit la porte du salon et l'y (it entrer.
— J'aurais dû vous voir ce matin, reprit Dubois, mais d'autres malades m'attendaient; j'étais pressé. J'ai voulu du moins venir ce soir pour vous tranquilliser.
Et clignant l'œil avec une malicieuse bonhomie :
— Je sais, ajouta-t-il, quel intérêt vous prenez à tout ce qui concerne M. Élie.
Anna rougit : depuis qu'elle ne craignait plus, elle avait retrouvé sa prudence.
— Nos relations avec M. de Beaucourt ont toujours été amicales, répondit-elle simplement, et nous lui devons de la reconnaissance.
— Il est heureux, observa l'officier de santé, que l'on m'ait appelé à temps ; quelques heures plus tard, je ne répondais de rien... Mais je ne vois pas Severin !
— Mon père est parti pour Brest hier soir.
— Ah! fort bien! .. C'est aussi hier soir que M. de Beaucourt a attrapé sa pleurésie.
Et se levant :
— Conseillez-lui d'être plus prudent à l'avenir, ajoutat-il à demi voix ; il y a danger à courir la nuit comme il le fait.
— C'est un conseil qu'il vous appartient plus qu'à moi de lui donner, répondit Anna avec embarras.
— Pensez-vous qu'il ne l'écoutât pas plus volontiers venant de vous?...
Cette question était faite avec un sourire qui blessa la jeune fille.
— Quelle raison avez-vous de le croire ? démanda-telle, confuse, mais mécontente.
Dubois parut près de parler, puis s'arrêta tout à coup, comme s'il eût craint d'en trop dire.
— C'est une supposition... continua-t-il ; quoi qu'il en soit, M. de Beaucourt apprendra cette fois, à ses dépens, qu'on ne s'expose point impunémentau vent et à la pluie. . .
à moins qu'on n'en ait l'habitude... comme moi, par exemple, qui suis passé ici hier pendant l'orage... j'ai même frappé à votre porte, mais sans pouvoir me faire entendre.
— Il était si tard !
— Je vous ai donc dit que c'était de nuit ?
— Anna rougit et balbutia une réponse qu'elle ne put achever.
— Allons, il n'y a point de mal, continua Dubois en lui prenant la main. Quand j'ai vu qu'on ne m'ouvraitpas,
je suis parti et cela à arrangé tout le monde, n'est-ce
pas?
La jeune fille retira ses mains.
— Bien ! bien t s'écria Dubois avec un gros sourire, nous reparlerons de cela une autre fois !... il est temps que je parte. Demain, quoi qu'il arrive, je viendrai vous donner des nouvelles du malade.
— Il me suffit de savoir que M. Élie ne court aucun danger.
— Aucun ; car j'espère que la crise de cette nuit sera favorable.
La jeune fille releva vivement la tête.
— Elle pourrait donc ne point l'être? demanda-t-elle d'une voix altérée.
— En médecine, on peut répondre de peu de chose, observa Dubois.
— Et vous disiez qu'il n'y avait point de craintes à avoir !
— Aujourd'hui.
— Ainsi vous n'êtes pas sûr de le sauver?
— Je ne serai sûr de rien que demain.
— Ah! vous viendrez demain, n'est-ce pas? s'écria Anna, oubliant toutes ses précautions.
Dubois sourit en dessous et promit.
Ce que le médecin lui avait dit, en partant, pouvait donner autant d'espérance que d'effroi; mais, comme toutes les âmes aimantes, l'âme d'Anna rêvait d'abord et de préférence à ce qui devait l'affliger. Plus tard elle eût su qu'au milieu des plus cruelles angoisses il est possible de suspendre la sensation avec la pensée et de donner une trêve à l'âme; mais elle n'avait point encore appris cet art à! administrera douleur, triste science que donne l'âge. C'était sa première grande souffrance, et elle y employait toutes ses forces, elle s'y acharnait avec une sorte de probité farouche.
En proie à une fièvre ardente, elle parcourait, avec des prières et des sanglots, la galerie où elle s'était enfermée ; par instants, ses souffrances devenaient si insupportables, qu'oubliant tout le reste, elle s'écriait qu'elle voulait voir Élie ; elle courait à la porte, puis, près de sortir, elle hésitait honteuse, l'habitude reprenait le dessus, et elle revenait s'asseoir désespérée.
Le jour entier et la soirée passèrent ainsi.
Les rumeurs de la vallée avaient depuis longtemps
cessé, les lumières s'étaient éteintes, tout le monde dormait au moulin; enhardie par la nuit, et ne pouvant plus maîtriser son inquiétude, Anna descendit sans bruit et prit furtivement le chemin de l'usine.
L'heure et le lieu l'eussent effrayée en toute autre occasion, mais la pensée d'Élie l'absorbait complètement. Elle courait sans sentir la terre sous ses pieds, ni le vent mouillé qui lui frappait le visage. Elle franchit ainsi la prairie, tourna la cascade et se trouva en face de la grande papeterie.
La chambre d'Élie brillait seule au milieu du sombre édifice, la jeune fille resta debout les yeux fixés sur sa fenêtre. La nuit était brumeuse, les eaux de l'écluse gémissaient sourdement, et le vent agitait en se plaignant les arbres dépouillés. Elle sentit un frissonnement la parcourir : il lui sembla que cette tristesse de toute la vallée était un avertissement funeste. Elle joignit les mains avec un élan plein de ferveur et demanda à Dieu de voir encore Élie! S'il mourait elle était bien sûre do mourir; mais avant, elle voulait, au moins une fois, lui dire combien elle l'avait aimé I
Cette pensée s'empara d'elle si vivement, qu'elle résolut de profiter de l'arrivée de Dubois pour entrer, à sa suite, chez le malade. Une fois cette résolution prise, elle s'assit sur l'herbe avec une sorte de calme, croisa les mains et attendit.
Des ombres continuaient à passer devant les fenêtres éclairées : elle pensa alors que ceux qui veillaient là regrettaient peut-être leur sommeil et se plaignaient tout bas de leur fatigue, tandis qu'elle, elle eût donné la moitié de sa vie pour soigner Élie à leur place. Pourquoi
les affections les plus ardentes étaient-elles ainsi forcées de se cacher et demeuraient-elles inutiles? Pourquoi n'était-elle point la sœur du mourant, sa servante? Pourquoi n'avait-elle point le droit d'écouter son souffle, d'étudier ses regards, de compter les battements de ses artères ?
Ah ! il faut se trouver séparé de l'être que l'on aime et qui meurt, pour comprendre qu'il y ait encore une horrible douceur à le voir mourir! On l'entend du moins, on le touche, on le possède pendant ses derniers instants; son agonie est encore de la vie! Tandis que loin de lui vous ne jouissez ni de son sourire ni de sa parole; vous n'avez aucun des sublimes souvenirs de la dernière heure ; vous ne savez pas même à quel instant il a cessé de vivre, car l'absence, c'était déjà la mort.
Puis, tant de doutes vous viennent; tant de remords, souvent ! Qui sait ce qu'auraient pu des soins inspirés par le cœur? Qui peut connaître les miracles de l'amour?
— Si j'étais-là, il guérirait peut-être, se disait Anna.
Et, à cette pensée, toutes les félicités promises à leur amour lui apparaissaient vaguement, et une confuse espérance se glissait à son insu entre son désespoir.
Comme elle rêvait ainsi, étendue sur la terre humide, minuit sonna. La dernière vibration de l'heure venait à peine de mourir dans la vallée, lorsque tout à coup un cri doux et triste se fit entendre.
Anna tressaillit, se redressa et prêta l'oreille.
Le même cri se répéta, c'était l'oiseau qui annonce la mort.
La jeune fille fut saisie d'une indicible épouvante!
L'instinct de son cœur vint dans le moment réveiller toutes les superstitions de son enfance; elle se leva éperdue et se rapprocha de la fenêtre d'Élie; les lumières s'y agitaient en tous sens, elle vit des ombres s'empresser de courir; il lui sembla même entendre un bruit de voix.
— Il est mort! s'écria-t-elle en étendant les bras et en chancelant.
— Il est sauvé! dit quelqu'un derrière elle.
Elle se détourna, et aperçut Pierre Lacour le chapeau à la main.
— Faites excuse, dit-il, mais je vous ai reconnue à travers les vitres de M. de Beaucourt.
— Il est sauvé? répéta la jeune fille.
— M. Dubois vient de le dire; la crise est finie, M. Élie reconnaît maintenant tout le monde.
Anna ne put que joindre les mains pour remercier Dieu; ses forces l'abandonnèrent; elle chancela, et tomba assise sur le gazon. Pierre, effrayé, voulut la relever.
— Laissez, laissez, dit-elle, je suis bien, je suis heureuse !.. Il est sauvé !
Son cœur, jusqu'alors serré, par une douloureuse étreinte, battit plus à l'aise, ses nerfs crispés se détendirent ; elle sentit une sorte de langueur délicieuse couler dans toutes ses veines, et, baissant la tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes.
Lacour ne s'était point attendu à ce subit attendrissement et en fut tout saisi : la cuirasse d'égoïsme dont cet homme était enveloppé avait ses défauts comme toutes les cuirasses, ses vices n'étaient que des calculs appris
et ne lui avaient point ôté cette sensibilité physique qui cède à la contagion des pleurs ; il se sentit gagné par l'émotion d'Anna, et il y avait dans sa voix un tremblement qui n'était point joué lorsqu'il lui dit :
— Prenez garde, Mam'selle, M. Dubois va sortir. Anna fit un effort, et se leva avec l'aide du contremaître.
— Votre main brûle, dit celui-ci, vous êtes malade. Seigneur Dieu ! retournez chez vous et ne vous inquiétez plus de rien.
— Non, non, de rien... il est sauvé! répéta l'enfant, dont les pensées commençaient à devenir confuses.
— Dépêchons-nous, car on vient.
On entendait effectivement la voix de l'officier de santé que M. Gaillot reconduisait en causant.
La jeune fille comprit qu'il fallait l'éviter; elle se laissa conduire par Pierre jusqu'au moulin, monta à sa chambre et se jeta sur son lit presque sans connaissance.
Tant d'émotions l'avaient brisée. Elle passa le reste de la nuit dans une agitation fiévreuse qui ne s'apaisa que vers le matin. Lorsque Dubois se présenta pour la voir, on lui répondit qu'elle reposait ; il se retira de mauvaise humeur, persuadé que c'était un prétexte pour ne point le recevoir, et retourna chez M. Gaillot.
Gomme nous l'avions déjà dit, le jeune confrère de Dubois lui avait été longtemps préféré par Eulalie, et il n'avait rien moins fallu qu'une brouillerie survenue entre la sensible malade et le jeune médecin pour que l'officier de santé fût appelé à l'usine. Or, Dubois ne manquait de sens qu'au préjudice des autres, et, toutes les fois que son intérêt l'exigeait, il savait montrer du
tact et de la finesse : il comprit sur-le-champ que, s'il voulait profiter de la disgrâce de son concurrent et s'assurer une riche clientèle, il fallait, avant tout, se faire Lien venir de madame Gaillot; il crut en avoir découvert le moyen.
Il trouva au salon la femme du banquier qui déjeunait entourée de volumes de poésie. Quoiqu'ils fussent tous fermés, Dubois s'excusa de déranger sa lecture.
Eulalie reçut ses excuses avec une bienveillance nonchalante.
— Eh bien, notre Élie se trouve à merveille, dit-elle en montrant à Dubois un fauteuil ; depuis votre départ, il repose.
— J'en étais sûr, répondit l'officier de santé, sans quoi je ne l'aurais point quitté. J'aurais su l'arrondissement entier à l'agonie, que je ne serais point parti si j'avais cru vous laisser le plus petit sujet d'inquiétude.
— Ah ! vous avez un cœur, vous ! dit Eulalie en prenant l'air touché.
Dubois, s'inclina.
— Je tenais d'autant plus à une prompte guérison, ajouta-t-il, que je savais combien ses souffrances vous faisaient de mal à vous-même.
— Ah! docteur, il n'y a que Dieu qui pourrait le dire ! Je souffrais tant que, si sa maladie eût continué, j'étais décidée à partir aujourd'hui môme pour ne revenir qu'une fois tout terminé.
— Vous avez trop de sensibilité, Madame. Madame Gaillot soupira, en levant les yeux au ciel.
— Heureusement, reprit Dubois, que vos angoisses
auront été courtes. Dans quelques jours, M. de Beau-
court sera complètement rétabli, et son mal lui aura été utile s'il peut le rendre plus prudent.
— En effet, observa madame Gaillot, comprend-on rien à cette fantaisie d'aller courir la nuit et sous l'orage à travers la vallée ?
— Peut-être n'est-ce point sans motifs, observa Bubois avec intention.
— Et vous les connaissez? demanda Eulalie étonnée.
— Je le crains.
— Quels sont-ils?
Dubois regarda autour de lui avec mystère, approcha son fauteuil de celui de madame Gaillot et prit un air pénétré.
— Madame, dit-il à demi voix, je sais combien vous avez l'âme élevée; je veux vous confier un secret que le hasard m'a fait découvrir. J'avais d'abord eu l'idée d'en parler à M. Gaillot; mais il s'agit de choses que le cœur doit juger : j'ai pensé que je ne devais m'adresser qu'à vous.
Après cet exorde, l'officier de santé raconta à Eulalio son arrivée au moulin le jour de l'orage, les vains efforts qu'il avait tentés pour se faire ouvrir, et comment il avait vu Élie en sortir. II ajouta des détails sur son entrevue de la veille avec Anna et n'eut point de peine à convaincre madame Gaillot de l'amour des deux jeunes gens.
Celle-ci n'avait cessé, pendant tout ce récit, de pousser des exclamations et de joindre les mains en gémissant; cependant, qui l'eût étudiée se fût assuré qu'il y avait dans cette émotion plus de surprise que de douleur. Comme toutes celles qui ont failli, madame Gaillot voyait
l'homme et i/argent. 183
clans la chute d'une autre une justification pour ellemême, et s'en réjouissait à son insu. Elle trouvait là d'ailleurs l'occasion de se mêler à une intrigue romanesque; elle allait tenir dans sa main le sort d'une femme, jouer un rôle où elle pouvait poser à l'aise, c'était de quoi l'occuper et la distraire quelques jours.
Elle remercia vivement Dubois de sa confidence, lui recommanda la discrétion , moins par bonté que pour conserver le monopole du secret qu'il venait de lui révéler, et lui promit d'éclaircir cette affaire, dès qu'Élie serait assez bien pour pouvoir supporter une explication.
Dubois sortit enchanté, il venait de s'assurer la bienveillance de madame Gaillot et de s'établir dans son intimité en la mettant de part dans une indiscrétion.
Quant à la femme du banquier, elle attendit avec impatience le moment où elle pourrait avoir une explication avec son neveu, et elle prépara d'avance la scène qu'elle devait jouer.
Tel était le manque de distinction de cet esprit, qu'il n'avait pas même soupçonné un instant que la passion d'Élie pût être sérieuse. Élevée à Paris, Eulalie avait les mêmes préjugés que sa portière, qui appelait la campagne toute la France au delà des barrières ; la province était à ses yeux quelque chose de barbare, où l'on eût en vain cherché des gens comme il faut. Le modeste intérieur de Severin, comparé au luxe des hôtels pariri siens, lui avait fait regarder le moulin comme une chaumière et Anna comme une jolie paysanne, mieux élrvée que sa femme de chambre. L'amour de son neveu ne lui parut donc qu'une amourette justifiée par le
4 8i l'homme et l'argent.
voisinage, la liaison passagère d'un jeune homme élégant avec une grisette demeurant sur le même palier.
Aussi n'y attacha-t-elle de valeur qu'en apparence. Sure, au fond, que de Beaucourt était trop sensé pour prendre au sérieux un tel attachement, elle ne s'inquiéta pas un instant des obstacles qu'il pourrait apporter aux projets de M. Gaillot.
De Beaucourt se rétablit rapidement, ainsi que l'avait annoncé M. Dubois, et put bientôt quitter sa chambre.
Pierre Lacour n'avait pas manqué un seul jour de voir Anna et de lui faire connaître les progrès de la convalescence d'Élie. Il avait également averti celui-ci des inquiétudes de la jeune fille, il lui avait raconté tout ce qui s'était passé la nuit de cette crise qui devait décider de sa vie; mais, des deux côtés, il avait eu l'adresse de ne se montrer ni curieux ni indiscret ; il avait donné tous ces renseignements sans commentaires, sans questions, comme si, par une réserve délicate, il eût voulu faire croire qu'il n'avait rien deviné.
En y mettant plus d'intention, il eût averti les jeunes gens de se tenir sur leurs gardes et de ne point se livrer davantage, mais cette retenue leur ôta toute défiance. Ils laissèrent entrer dans leur secret, sans y penser, un tiers
qui ne faisait point sentir l'embarras de sa présence, et, rassurés par le peu d'importance que Pierre semblait se donner, ils s'en servirent comme d'instrument.
En tout ceci, le contre-maître n'avait point eu de plan arrêté; mais il avait suivi cet instinct rusé du paysan qui touche de si près à la profondeur. Il savait que toute la science des petits était de mettre les supérieurs dans leur dépendance; et sans décider encore ce qu'il ferait du secret des deux jeunes gens, il comprit que c'était une valeur en réserve dont il pourrait, un jour ou l'autre, toucher les intérêts.
Cependant, après de si cruelles angoisses, la jeune fille éprouvait un indicible besoin de revoir Elie, de s'assurer par ses yeux qu'il vivait et qu'il ne souffrait plus. Elle avait appris par Lacour qu'il commençait à sortir au milieu du jour et qu'il se promenait dans le parc : on donnait ce nom à un jardin anglais que M. Gaillot avait fait dessiner derrière l'usine, et dont les plantations ni les clôtures n'étaient encore terminées.
A l'heure indiquée, Anna se glissa le long des haies vives qui fermaient le jardin du côté des prairies, et regarda par les trouées que l'automne avait déjà faites; mais elle ne put rien apercevoir; de Beaucourt n'était, sans doute, point encore venu aussi loin. Elle remonta, en suivant la haie, jusqu'au point où celle-ci s'arrêtait inachevée, et regarda sans rien découvrir.
Le jardin était parsemé de massifs de saules conservés à dessein, et derrière lesquels Élic pouvait être caché. Les désirs d'Anna croissaient avec la difficulté de les satisfaire. Elle promena les yeux autour d'elle, inquiète et incertaine : tout était solitaire ; midi venait de sonner,
les ouvriers étaient absents, et elle avait vu la voiture de M. Gaillot partir pour Saint-Pol : de Beaucourt devait donc être seul au moulin, et nul autre que lui ne pouvait la voir î
Elle fit en tremblant quelques pas dans l'enclos, penchant sa tête à droite et à gauche, puis s'arrêta n'osant aller plus loin.
Tout à coup son nom retentit à quelques pas. Elle se détourna eiïrayée et se trouva en face d'Élie.
En le reconnaissant, elle ne put retenir un cri.
— Ah ! je vous cherchais t dit-elle, avec un élan de joie naïve.
— Je l'avais deviné, répondit le jeune homme tendrement en prenant ses mains qu'il couvrit de baisers.
Elle les retira avec inquiétude.
— Si l'on venait! balbutia-t-elle.
— À cette heure, nous n'avons rien à craindre.
— Quelqu'un peut traverser la prairie.
— Avançons de ce côté.
11 l'entraîna plus avant dans le parc, derrière une saulaie touffue, près d'un pavillon d'été encore en construction.
Il était si faible, qu'arrivé là, il fut obligé de s'asseoir.
La jeune fille, qui était restée debout devant lui, fut alors frappée de sa pâleur et remarqua les traces que la maladie avait laissées sur ses traits.
— Vous avez donc bien souffert? mon Dieu ! demanda-t-elle.
— Beaucoup, répondit Ëlie.
— Ahl je savais bien que j'avais raison d'avoir peur et de pleurer! dit-elle enjoignant les mains.
Alors elle raconta à de Beaucourt ses angoisses, avec ces réticences , ces interruptions , toute cette honte adorable d'une enfant qui veut tout dire et n'ose pas. Élie était au ciel.
— Consolez-vous, lui dit-il lorsqu'elle eut fini; vous ne souffrirez plus ainsi, Anna, car bientôt nous ne se-
ons plus séparés. Votre père sera de retour dans quelques jours, et il faudra bien qu'il consente à ce que nous soyons l'un à l'autre.
— Nous n'avons rien à craindre de mon père, dit Anna; mais votre oncle ?
— Mon oncle ne peut enchaîner ma volonté.
— Vous le fâcherez.
— Que m'importe !.. c'est avec vous que je veux vivre, non avec lui.
— Ainsi, dit tristement Anna, vous ne pourrez entrer dans notre famille sans perdre la vôtre; on vous accusera d'ingratitude à cause moi, et ma joie fera la douleur de ceux qui vous aimaient.
— Nul ne m'a aimé que vous, Anna; vous ne me rendrez point ingrat, car il n'y a jamais eu de reconnaissance dans mon cœur; vous- ne m'ôterez point ma famille, car je n'en ai pas.
Elle le regarda avec étonnement.
— Ah ! vous ne savez pas ce que c'est, reprit-il, que :cs adoptions dépourvues d'amour!.. Vous ignorez ce jue l'on souffre à jouer ainsi le rôle d'un fils sans droits, |ui reçoit les bienfaits comme une aumône ; à se trouver obligé à un respect qu'on ne peut ressentir, à traîner i]in >s soi une chaîne de reconnaissance qui vous emx'die de juger selon votre conscience. Ah ! que de fois
188 l'homme et l'ahgent.
je me suis reproché de vivre au milieu d'un luxe dont je connaissais la source!.. Que de l'ois, en voyant ce qui se faisait autour de moi, j'ai rougi de ma complicité passive 1.. J'étais là comme un pauvre oiseau élevé par hasard dans un nid de vautour ; je sentais qu'on me nourrissait de carnage et de dépouilles, et je n'avais point la force de m'envoler ailleurs. J'en cherchais vainement l'occasion, un point d'appui me manquait pour sortir de cet abîme... Béni soit Dieu de me l'avoir donné, Anna; ce sera votre amour qui m'aura sauvé. Ce qu'il eût été bon de faire, rien que pour mon devoir, je vais le faire pour mon bonheur. Je quitterai mon oncle pour trouver un véritable père, le vôtre, Anna! Nous irons ensemble à l'écart essayer quelque industrie assez humble pour n'exciter la cupidité de personne, et nous y gagnerons en sécurité ce que nous perdons en richesse. Ah! je suis impatient d'expier par le travail celte opulence usurpée dont j'ai eu la lâcheté de jouir si longtemps; je veux restituer h l'humanité la part de dépouilles que j'ai consommée dans mon oisiveté. Vous m'y aiderez. Je marcherai avec vous dans la vie, la main dans votre main, de front et d'un pas égal comme les frères d'armes de Lacédémone marchaient au combat !... Voyez, un autre eût pu vous offrir une destinée pleine de joyeux loisirs; et moi, je suis fier de vous en offrir une pleine de fatigue : il me semble que vous donner une tâche à remplir, une roule difficile à faire sans autre appui que mon bras , c'est rendre hommage à votre force, vous prouver que je vous respecte trop pour vous vouloir inutile.
— Oh ! vous avez raison, vous avez raison, Élie; oui,
je veux prendre ma part de votre travail, porter mon brin de paille au nid que vous bâtirez. Ah! vous avez été bon pour votre Anna de la juger ainsi. Ne craignez rien, allez; jusqu'à présent, j'ai dépensé mes jours à arroser des fleurs, à courir dans la rosée et ci me parer; j'étais un enfant, je le sens; mais maintenant je veux être quelque chose dans la vie. Je veux aider à votre bien-être, c'est mon droit : je deviendrai simple, économe, laborieuse; je travaillerai toujours, pourvu que ce soit près de vous, que je puisse vous regarder et chanter quelquefois ; je serai votre ménagère et votre oiseau.
— Et moi, Anna, s'écria de Beaucourt enivré, je jure que tu seras ma seule ambition , que je n'envierai rien tant que j'aurai le trésor de ton amour!.. Oh ! je n'avais pas compris, avant ce jour, mon Dieu! que vous pouviez rendre la pauvreté plus belle que la richesse. Je ne savais pas ce que c'est que de gagner à force de veilles chaque plaisir de la femme aimée; d'agrandir lentement le cercle de ses jouissances, de lui préparer, à force de veilles, le rayon de soleil qui doit un jour réjouir son vieux cœur et dorer ses cheveux blancs. Ah! pourquoi faut-il remettre ce bonheur! Je tremble toujours qu'il ne m'échappe!... Ton père, au moins, n'y mettra pas d'obstacle?
— Ne veut-il pas, avant tout, que je sois heureuse? répondit l'enfant.
— Oh! oui, heureuse, reprit Élie en la serrant contre lui : il faudra bien que tu sois heureuse; je t'aimerai tant! Mais quand sera-t-il de retour? Il a terminé heureusement l'affaire qui l'avait appelé à Brest?
— Oui, mais de nouveaux embarras te menacent; il m'a écrit, ce matin, qu'il partait pour Paris.
— Pourvu qu'il y soit peu de temps, soupira Élie. Je crains tout retard. J'ai peur que M. Gaillot ne découvre nos projets avant le temps. Dieu sait quels moyens il emploierait pour empêcher une union qui peut nuire à ses plans et me ferait passer au camp ennemi; je le connais trop pour ne point le redouter : aussi ne l'avertirai-je qu'au moment où tout sera préparé et où il ne lui restera plus assez de temps pour inventer des obstacles ; jusque-là nous ne saurions avoir trop de prudence.
— Adieu alors, dit la jeune fille ; car on pourrait m'apercevoir ici, et tout serait perdu.
Élie voulut la reconduire vers la brèche par laquelle elle était entrée; mais il s'arrêta tout à coup en apercevant, à travers les arbres, quelqu'un qui venait à eux. Anna, effrayée, voulut fuir de l'autre côté; il l'avertit qu'elle ne trouverait point d'issue. Il y eut un moment de trouble et d'hésitation. Cependant madame Gaillot, car c'était elle, n'était plus qu'à quelques pas de la saulaie; il n'y avait aucun moyen de l'éviter. Les deux amants regardaient autour d'eux avec épouvante ; leurs yeux tombèrent en même temps sur le pavillon qu'on construisait : tous deux se le montrèrent par un même mouvement, et la jeune fille y courut.
A peine y était-elle entrée, qu'Eulalie parut à l'entrée du bosquet.
XXYII
— Encore au jardin? dit madame Gaillot, en apercevant de Beaucourt.
— J'ignorais votre retour, répondit Élie, et le grand :iir me fait du bien ; mais nous allons rentrer...
— Non, reprit-elle d'un ton languissant; il fait frais ici, et nous pourrons causer sans être interrompus : restons.
En parlant ainsi, elle s'avança vers un banc placé sous la fenêtre du pavillon et s'y assit.
— Vous paraissez tout à fait remis, dit-elle en regardant le jeune homme.
— Tout à fait.
— A la honne heure! Maintenant, Élie, si vous étiez sage, vous iriez achever votre convalescence chez quelque ami, à Brest ou à Morlaix.
— Pourquoi cela?
— Parce que l'air de Penhoët ne vous vaut rien.
— Qui peut vous le faire croire ?
Madame Gaillot soupira, et prenant la main du jeune homme.
— Élie, dit-elle d'un ton solennel, quoique vous soyez homme, je sais que vous comprenez les choses du cœur: écoutez-moi.
Elle regarda si personne ne venait, prit la pose d'une héroïne qui va commencer un récit, el continua :
— Depuis que vous nous connaissez, votre oncle et moi, vous vous êtes sans doute demandé bien des fois comment deux natures aussi opposées avaient pu s'unir : les circonstances seules ont été cause de ce fatal mariage...
Elle s'arrêta de nouveau, comme si les souvenirs l'eussent oppressée, et baissant les yeux avec cet inimitable modestie des femmes qui n'en ont pas :
— Elie, ajouta-t-elle d'une voix mourante, avant d'épouser votre oncle... j'avais aimé...
Elie, embarrassé, et ne sachant où elle en voulait venir, garda le silence.
— Oui, reprit Eulalie, qui, en voyant que son neveu ne lui donnait point la réplique, se décida à poursuivre; j'avais aimé... et j'avais cru être payée de retour... mais celui que j'avais distingué appartenait à une famille fière de sa noblesse : l'orgueil fit taire chez lui tout autre sentiment, et après une liaison de quelques mois... il partit ! . . L'éclat de cette rupture avait rendu mon mariage nécessaire : ce fut alors que M. Gaillot se présenta, Tout à mon désespoir, je me laissai marier...
Elle porta de nouveau son mouchoir à ses yeux ; mais Élie s'obstinait à se taire, et elle fut obligé de continuer.
— Je ne vous dirai pas ce que j'ai enduré dans cette union imprudente; je ne vous parlerai ni de la dureté, ni de l'égoïsme, ni de l'avidité de M. Gaillot.... il n'appartient point à une femme de se plaindre de celui dont elle porte le nom; son devoir est de souffrir en silence. Qu'il vous suffise de savoir que j'ai vingt fois désiré mourir : vous comprenez, Elie, combien il faut
i/hommf. f.t l'argent. 193
vous aimer pour vous faire de pareilles confidences.
— Je vous en remercie, ma tante, dit le jeune homme, qui cherchait toujours le but de ce préambule.
— Vous voyez ce qu'un premier amour peut entraîner de malheurs, continua Eulalie : un homme nous promet toutes les joies du cœur, puis nous abandonne ; et, livrées à notre douleur où à notre dépit, nous formons des liens qui nous pèsent plus tard !..
— En effet, dit de Beaucourt, qui, ne sachant que répondre, sentait le besoin ne se jeter dans les généralités sentimentales, que peut espérer la femme d'une vie dans laquelle elle débute par un désappointement?
— Oui, dit Eulalie, ce sont les affections rompues qui amènent les mauvais mariages; vous en convenez, Elie, et cependant vous exposez une malheureuse enfant à ce danger !
— Moi?
— Ne vous êtes-vous pas engagé dans un attachement que l'abandon devra suivre, et qui livrera, comme moi, une jeune fille désolée au premier mari qui se présentera?
— Que voulez-vous dire? s'écria de Beaucourt en se levant?
— Plus bas, plus bas , murmura madame Gaillot ; ménagez mes nerfs, je vous en prie. Asseyez-vous et ne criez pas ainsi... je ne suis point venue pour vous faire des reproches, mais pour vous donner des conseils.... surtout pas de feintes, mon cher; je connais vos relations avec mademoiselle Severin.
— Mademoiselle Severin ! dit Elie en rougissant; ne savez-vous pas que j'ai interrompu mes visites aumoulin?
194 l'homme et t/arc.ent.
— Le jour, peut-être, mais la nuit ?
De Beaucourt pâlit.
— Celle qui a précédé votre maladie, par exemple... Allons... pourquoi nier? On vous a vu sortir...
— Ah ! c'est Dubois, s'écria de Beaucourt : il m'aura reconnu !
— Oui, dit Eulalie en soupirant, les hommes oublient toujours quelques précautions!
— Mais ce misérable ne sait pas comment j'étais entré... Il n'y a dans tout ceci qu'un hasard.
— Appelez-vous aussi un hasard le désespoir de mademoiselle Severin, pendant que vous étiez en danger?
— Non, dit Élie en cessant toute feinte, il est vrai que nous nous aimons ; mais, cette nuit où Dubois m'a vu, son père me l'avait donnée à ramener. Je ne .suis entré que parce que j'ai failli m'évanouir sur le seuil. Nous ne nous sommes point aperçus que le temps s'écoulait.
Eulalie sourit.
— Ah ! Madame, s'écria Élie avec un geste d'indignation.
— Qu'avez- vous? dit madame Gaillot en rougissant légèrement; moi, je puis croire tout ce que vous voudrez, mais les autres?
— Cet homme a donc tout raconté ?
— Vous connaissez son indiscrétion.
— Ah! s'il parle, malheur à lui!
— Que ferez-vous? Une querelle confirmerait ses bavardages. Qui voudra croire, d'ailleurs, que le hasard seul vous a conduit au moulin, au milieu de la nuit, le jour même où M. Severin était absent; que vous y ve-
niez pour la première fois, que vous n'êtes entré que pour vous remettre d'un évanouissement?
— C'est vrai, mon Dieu ! c'est vrai!
— Je vous l'ai dit, il faut que vous quittiez Penhoët ; votre départ démentira les bruits qui pourraient se répandre, et, quant à cette jeune fille, je la verrai ; j'ai assez souffert pour savoir consoler : je lui ferai comprendre la nécessité d'une rupture.
— Une rupture ! répéta Élie étonné, et pourquoi?
— Parce que c'est le seul moyen d'empêcher que cette enfant ne soit perdue.
Elie regarda madame Gaillot.
— Mais je veux épouser Anna, ma tante ! s'écria-t-il.
— Vous? dit Eulalie stupéfaite.
— Ne vous ai-je pas dit que nous nous aimions?
— Mais vous êtes fou, Élie. Ne savez-vous pas que nous avons des projets!... Qu'un riche mariage est presque arrangé pour vous ! . .
— Que m'importe !
— Songez donc à votre nom, à votre position.
— Je songe à mon devoir.
— Cette petite n'aura rien... son père est ruiné.
— Grâce à mon oncle : n'est-ce point une raison de plus pour que je répare, autant que possible, un tel malheur?
— Nous n'y consentirons jamais !..
— Il me sera pénible de contrarier votre volonté, ma tante ; mais ma résolution est irrévocable.
Eulalie se leva hors d'elle.
— Mais c'est à n'y pas croire, s'écria-t-elle. Je ne vous comprends plus, Élie.
— Je vous comprends encore moins, ma tante : n'estce pas vous qui, tout à l'heure, flétrissiez ceux qui pouvaient rompre un attachement par ambition ou par orgueil ?
Madame Gaillot s'aperçut que son désir de poser l'avait rendue aussi maladroite que de coutume.
— Il ne s'agissait pas de mademoiselle Severin, balbutia-t-elle.
— Avez-vous donc deux morales et deux justices? s'écria Elle; ne m'avez-vous point tracé vous-même mon devoir en m'avertissant du danger que courait la réputation d'Anna ?
— Mais ne vous ai-je pas dit que tout pouvait s'arranger, que je me chargerais de tout?.. Je vous ai indiqué les moyens de rompre cette liaison... convenablement.
— En effet, dit Élie avec ironie, vous m'avez proposé de renoncer à mon amour après m'a voir prouvé que le monde ne pourrait croire à son innocence. Vous m'avez engagé à abandonner Anna en vous chargeant de lui faire une visite de condoléance pour la perte de son | honneur.
Eulalie, ne trouvant rien à répondre, se décida à faire de la dignité.
— Vous me manquez, dit-elle.
— Je me tais alors, répondit le jeune homme en s'in- j clinant.
Madame Gaillot fit quelques pas pour se retirer; mais elle s'arrêta tout à coup comme une actrice mécontente de sa sortie. Elle se détourna vers de Beaucourt, laissa tomber de ses lèvres le mot ingrat! et disparut parmi les saules avec un geste désolé.
À peine eut-il cessé de la voir, qu'EIte s'élança vers le pavillon. Il trouva Anna appuyée à l'angle du mur, les mains jointes et le visage inondé de larmes.
— Perdue !.. s'écria-t-elle à la vue du jeune homme.
— Non, dit-il exalté et la serrant sur son cœur, non; car maintenant... lu es ma femme !
Cependant Eulalie n'était pas sans inquiétude sur les suites de l'explication qu'elle venait d'avoir avec son neveu; elle eût dû deviner la tournure qu'avait prise celte explication ; mais en tout cela sa sottise avait été complice de son immoralité ! Elle résolut de raconter sur-le-champ à M. Gaillot ce qui s'était passé, afin qu'il pût prendre ses mesures et parer, s'il était possible, ce coup imprévu.
Or, Gaillot s'attendait d'autant moins à cette conlidence que tout semblait concourir au succès de son plan. Une lettre de M. de Beauregard, reçue quelques jours auparavant, lui ayant laissé entendre qu'il ne trouverait plus d'obstacles de ce côté, il n'avait songé qu'à en finir avec Severin, en prenant contre lui quelques nouvelles mesures.
Ces derniers coups étaient à peine nécessaires, car le père d'Anna n'avait plus aucun moyen d'échapper à sa
perte. Son voyage de Brest, qui avait pu la retarder de quelques jours, lui avait prouvé en même temps combien elle était imminente. C'était alors qu'il s'était décidé à partir pour Paris, ce refuge de tous les désespérés; mais il n'y avait trouvé que la confirmation de sa ruine. Après des efforts incroyables, il avait dû renoncera tout espoir et ne plus songer qu'à sortir pur de ce grand et inévitable naufrage.
- Au moment même où l'explication que nous avons précédemment rapportée avait lieu entre Eulalie et de Beaucourt, le banquier apprenait les démarches infructueuses de Severin, ainsi que son départ de Paris, et recevait l'assurance que le fabricant aurait cessé, dans quelques jours, d'être un concurrent pour lui.
Ainsi assuré de la réussite de tous ses projets, n'ayant plus rien à craindre ni à désirer, il pensa qu'il était temps de parler à de Beaucourt et de lui annoncer l'alliance qu'il lui avait préparée.
Il venait de replier lentement la lettre qui l'avertissait de la ruine définitive de son rival, et, l'œil brillant de joie, la bouche souriante, il allait descendre au jardin pour voir son neveu, lorsqu'il rencontra madame Gaillot qui rentrait.
— J'ai à vous parler, lui dit Eulalie.
— Moi aussi.
Ils gagnèrent une des allées les plus reculées, et madame Gaillot lui raconta tout ce qui s'était passé, à partir de la confidence de Dubois. Le banquier n'avait d'abord fait entendre que des exclamations de surprise et de dépit; mais quand Eulalie en fut venue à lui rapporter son entretien avec de Beaucourt, il ne put se contenir.
— Dieu vous confonde! s'écria-t-il ; vous avez toul perdu.
— Moi? dit Eulalie étonnée.
— Qu'aviez-vous besoin de lui parler de la fille de Severin, de le forcer à un aveu?... Ne fût-ce que par amour-propre, il s'obstinera maintenant.
— Est-ce donc ma faute s'il s'est épris de cette petite? répondit aigrement madame Gaillot.
— C'est de votre faute s'il la sait compromise par lui et pour lui; ce sont vos ridicules confidences qui lui ont montré ce mariage comme indispensable, qui lui en ont donné l'idée peut-être en y intéressant son honneur. Ne pouviez-vous me consulter ou vous taire? Avez-vous oublié que toutes les fois que vous vous mêlez d'une affaire vous la gâtez, que vous avez deux côtés gauches à l'esprit? Ne serais-je donc jamais délivré de votre mauvaise influence ? Vous me creusez des ornières partout où j'ai aplani la route; vous démolissez mon avenir à mesure que je le construis ; vous êtes mon mauvais génie, ma maladie, mon vice 1
En parlant ainsi, le banquier se promenait avec agitation, froissant la lettre qu'il avait à la main. Eulalie, pétrifiée, n'osait prononcer une parole ni faire un mouvement.
— Une affaire préparée de si loin, répétait M. Gaillot, conduite si heureusement!.. Echouer au moment où l'on n'a plus qu'à étendre la main pour atteindre le but!...
— Toul est-il donc véritablement désespéré ? hasarda Eulalie.
— Que puis-je faire ? parler du projet du comte à
Elie?.. 11 refusera; à son âge et avec son caractère, ou se trouve trop heureux de faire une sottise qui a un air de générosité : refuser mon consentement à son mariage? que lui importe ? il s'en passera. De toute manière, une rupture avec le comte est inévitable. Elisabeth pensera que je l'ai jouée et deviendra notre ennemie irréconciliable. M. de Beauregard voudra liquider, il faudra renoncer à une dot sur laquelle j'avais compté pour ma spéculation, abandonner toutes nos espérances, et cela au moment où je n'avais plus à craindre de concurrent, car Severin est perdu. Ses ressources sont épuisées, et j'ai en main assez de ses billets pour le forcer à faire faillite dans huit jours !.. Mais dans huit jours Élie sera fiancé à sa fille ! . . . Encore si vous ne l'aviez pas poussé à se déclarer!.. On peut faire renoncer quelqu'un à un amour qu'il n'a point avoué; il n'y met point d'amourpropre!.. D'ailleurs, on aurait pu l'éloigner, se débarrasser du père et de la fille, prendre ses mesures enfin ; mais maintenant, au point où en sont les choses, comment empêcher Élie de s'expliquer?... C'est impossible.
La voix de M. Gaillot avait baissé par degré en prononçant ces derniers mots; tout à coup il s'arrêta et tomba dans la rêverie. On eût dit qu'une idée de salut venait de traverser son esprit. Après un assez long silence, il releva la tète.
— Y a-t-il longtemps que vous avez quitté de Beaurourt? demanda-t-il.
— Quelques instants seulement.
— Sait-il que je suis revenu de Saint-Pol?
— Nullement.
— Alors je repars, dit le banquier en regagnant l'usine.
— Comment! s'écria Eulalie, dans un pareil moment, lorsqu'il faudrait tout employer pour le dissuader!... Mais c'est de la folie !
Gaillot revint sur ses pas.
— Au nom de Dieu, Madame, dit-il d'une voix impérieuse, laissez-moi faire ce que je jugerai convenable. Je ne vous demande que le silence. Ne dites point à du Beaucourt que vous m'avez parlé; ne cherchez point à combattre son projet; ayez mal aux nerfs pendant vingtquatre heures et ne quittez point votre chambre. Les choses sont déjà assez compromises, et tous mes efforts seront probablement inutiles; mais je veux lutter jusqu'au bout; je sais à peine encore moi-même ce que je ferai : il faut que j'aie le temps d'y penser à loisir, de m'y préparer. Ici, je puis être surpris par Élie, qui me déclarerait ses intentions et me forcerait à prendre surle-champ une attitude vis-à-vis de lui. L'important est de gagner du temps. Je vais me rendre à Penzé par le sentier du coteau; envoyez-y le cabriolet avec Lacour.
A ces mots, M. Gaillot quitta le jardin, laissant Eulalie étourdie et stupéfaite.
« Anna, quand vous recevrez cette lettre, je serai déjà loin de la vallée!.. Ne vous effrayez point pourtant, car cette absence, loin de retarder le jour de notre réunion, va, j'espère, le hâter.
« Du reste, jugez vous-même si je pouvais rester.
« Je venais de vous quitter, à peine remis du trouble où vous avaient jetée les paroles de ma tante ; sentant encore sur mes mains les traces de vos larmes, je regagnais l'usine, la tête en feu, le cœur plein, et songeant par quel dévouement je pourrais payer ce que vous veniez de souffrir pour moi. Oh! dans ce moment, j'aurais voulu donner ma vie entière pour vous acheter quelque grande joie. Je cherchai mon oncle, mais il n'était point encore de retour.
« J'allai m'asseoir à ma fenêtre pour l'attendre. Deux, heures s'écoulèrent dans une inexprimable impatience. Enfin, je reconnus son cabriolet qui tournait la vallée; mais Pierre s'y trouvait seul. Je l'appelai pour lui demander où était M. Gaillot.
« — Parti, me répondit-il.
« — Parti !
« — J'ai une lettre pour vous. »
« Je descendis en courant : il me remit le billet sui-
« Mon cher Élie,
a Aussitôt ma lettre reçue, rendez-vous à Morlaix et prenez, se soir même, le courrier de Paris.
« Je n'ai le temps de vous donner aucune explication. A votre arrivée vous trouverez, rue Coquenard, des lettres de moi qui renfermeront mes instructions. J'aurais voulu vous éviter la fatigue d'un voyage précipité, au moment d'une convalescence, mais il faut que je sois demain à Brest, et vous seul pouvez me remplacer à Paris.
« Il s'agit d'une affaire dont toutes mes opérations dépendent, et qui peut compromettre ma fortune, mon honneur même... Partez sur-le-champ... Un jour de retard peut entraîner ma ruine.
« J'ai arrêté votre place à Morlaix; le courrier passe à minuit.
« Tout à vous,
« Gaillot. »
« P. -S. Surtout pas un mot de ceci à qui que ce soit... même à votre tante... la moindre indiscrétion qui instruirait M. Severin peut me perdre. »
« Vous comprenez, Anna, ce que je dus éprouver à la lecture de cette lettre : je m'étais préparé à soutenir une lutte contre mon oncle, et il m'écrivait pour me demander un service ! Sa fortune était compromise, sa réputation en danger!., il fallait partir sur-le-champ, et cela au momenl même où vous veniez d'être frappée au cœur, où vous aviez oesoin de ma protection!
* Je demeurai un instant éperdu, ne sachant a quoi
me résoudre. Cependant le ^emps pressait; il fallait prendre une prompte décision. Je relus cette lettre; son vague et son désordre prouvaient le trouble de mon oncle en l'écrivant. Que faire ? Je n'avais plus le temps de l'avertir que je voulais rester : il comptait sur moi. Un retard pouvait le perdre : sa lettre le disait.
« J'hésitais encore, lorsqu'une réflexion me frappa. Dans la rupture inévitable qui se préparait entre mon oncle et moi, une seule pensée m'avait été douloureuse : j'allais le quitter son obligé. A ses yeux, comme aux yeux du monde, je jouais un rôle d'ingrat; or l'occasion m'était offerte de m'acquitter, au moins en partie, envers lui. Au lieu de rompre après des bienfaits acceptés, je pouvais rompre après un service rendu; et si, au moment de la séparation, il me reprochait ce qu'il m'avait donné, je pouvais lui rappeler ce que je venais de faire : je payais ainsi, à mes propres yeux, la dette que j'avais contractée; je mettais ma reconnaissance à l'aise et je rachetais ma liberté.
« Je vins à penser, en outre, qu'en partant je pourrais voir plus tôt votre père, lui tout avouer et obtenir de lui la sanction de notre amour. Je me dis que ce n'était, après tout, que quelques mauvais jours à franchir, et que je ferais mon devoir sans nuire à notre bonheur. Dès lors, Anna, je ne balançai plus.
« Quelques instants me restaient à peine. Je voulus d'abord courir au moulin pour vous voir, mais la crainte de ne point vous trouver seule et de ne pouvoir tout vous dire me' retint. Puis je pensai à l'heure avancée, à l'élonnement que causerait ma visite, aux interprétations qu'elle amènerait; j'eus peur enfin de faiblir ou de m'ou-
blier ou milieu des adieux : je préférai vous écrire.
« Je suis assis près de mon balcon, Anna; votre chambre est éclairée; je vous ai vue traverser tout à l'heure le fond de la galerie où vous cultivez vos fleurs ; vous êtes là, à quelques pas de moi; vous me voyez peut-être!.. Ah! pourquoi mes pensées ne peuventelles traverser l'espace qui nous sépare!
« Adieu, Anna aimée!.. Demain, lorsqu'en ouvrant votre fenêtre vous verrez la mienne fermée, et que vous saurez mon départ, n'ayez point le cœur triste ; car je reviendrai bientôt, et alors nous ne nous quitterons plus.
« Je laisse ici ma vie, mes espérances, mes souvenirs!.. Ceci n'est point une séparation, mais une courte attente imposée à notre bonheur. Employez ce temps, •Anna, à compter toutes les étoiles de notre ciel d'amour.
« J'ai reçu, en même temps que le billet de mon oncle, une lettre d'Antoine, cet ami dont je vous ai parlé tant de fois. Il vient enfin de trouver une solitude pour fonder sa colonie, et il nous y offre une place. C'est là que nous irons avec votre père, Anna; là, nous trouverons tous ces naufragés de la vie auxquels les souffrances du présent ont révélé les secrets de l'avenir, moines de notre siècle avec lesquels nous échangerons, à chaque rencontre, l'appel de la religion nouvelle : « Frères, il faut espérer! »
« On vient m'avertir que la voiture est prête, l'heure avance; il faut que je parte : encore une fois adieu! Je ne vous recommande point de penser à moi : on ne recommande pas à quelqu'un de vivre; mais, quoi qu'il
arrive pendant mon absence, ne vous affligez point, ne
craignez point, car je vous aime, et l'amour est plus fort que tout.
« Je confie cette lettre à Lacour, qui connaît déjà notre secret et paraît vous être dévoué.
« On m'appelle, Anna ; un dernier baiser sur tes mains, sur tes yeux!.. Oh! j'ai le cœur serré!.. Adieu, adieu !
« Élie. »
Deux heures environ après le départ d'Élie, un cavalier descendait avec précaution le chemin qui conduit de Moiiaixà la vallée. La nuit était profonde, et minuit venait de sonner. Au détour du chemin, un homme sortit tout à coup de dessous l'ombre des arbres, et le cheval effrayé fit un écart.
— C'est toi, Pierre ? demanda le cavalier qui n'était autre que M. Gaillot; est-il parti?
— Oui, Monsieur.
— Au reçu de mon billet?
— Une heure après, environ.
— Est-il allé au moulin?
— Non, mais il a écrit.
— A mademoiselle Severin ?
— A mademoiselle Severin.
— Au diable! Voilà qui gâte tout... son départ ne la surprendra plus : il lui aura expliqué... Et cette lettre a été envoyée?
— La voici.
— Bien! s'écria le banquier en la saisissant; tu es un garçon d'esprit, Lacour : je t'avais promis deux louis si tu les empêchais de se voir, tu en auras quatre.
— Merci, not' bourgeois, dit Lacour, en portant la
main à son bonnet de laine; mais Élie lui écrira de Paris.
— C'est probable. Ne connais-tu pas le facteur?
— Oui.
— Un ivrogne, je crois... il y aura un louis pour chaque lettre que tu m'apporteras.
— Quand on paye le port, il est juste qu'on ait la correspondance, dit Pierre en ricanant : le bourgeois peut être tranquille.
Le lendemain la jeune fille guetta en vain de Beaucourt à sa fenêtre; elle fit en vain le tour du jardin; Elie ne parut pas. Inquiète, elle se rendit au Stivel-Rimolou; il n'y était pas. Qu'était-il donc arrivé? Les émotions de la veille avaient-elles troublé sa convalescence et ramené une rechute? Cette pensée fit trembler Anna.
Elle attendit l'heure où les ouvriers quittaient le travail pour interroger Pierre Lacour; celui-ci avait prévu les questions de la jeune fille, et, instruit par le banquier, s'y était préparé.
Après quelques détours gauches et rapides, Anna lui demanda, en rougissant, des nouvelles de 1\I. de Beaucourt. Pierre la regarda avec un étonnement merveilleusement joué.
— Eh! Mademoiselle sait bien qu'il est parti, dit-il.
— Parti! s'écria Anna en tressaillant; quand cela?
— Hier soir.
— Pour où ?
— On ne me l'a pas dit.
— Mais il n'est pas allé loin? Il revient... bientôt, sans doute.
— Possible : cependant il a emporté ses malles, et le bourgeois a envoyé chercher les ouvriers pour faire repeindre sa chambre.
La jeune fille crut qu'elle rêvait.
— Mais sûrement, continua Pierre en baissant la voix, M. Élie ne s'est point en allé comme ça sans avertir Mademoiselle? Je croyais la chose convenue avec elle, vu qu'avant de faire ses paquets, il avait parlé longtemps à M. Gaillot et qu'ils avaient eu l'air de se disputer; même qu'en passant sous les fenêtres du salon j'ai entendu le bourgeois qui menaçait son neveu de le déshériter.
— Et après?
— Après, la querelle a cessé : ils ont encore causé un peu, puis M. Élie est parti; mais il avait l'air bien triste.
— Et il ne vous a rien dit, Pierre ?
— Rien, Mademoiselle.
Anna revint au moulin inquiète plutôt qu'effrayée. Le départ d'Élie, dans un pareil moment, et avec les circonstances que Pierre venait de rapporter, eût fait naître chez toute autre la pensée d'une rupture, mais Anna connaissait trop peu le monde et aimait trop de Beaucourt pour le soupçonner. La lâcheté d'un tel
abandon le lui faisait d'ailleurs regarder comme impossible. Dans sa généreuse naïveté elle pensait que plus on s'était mis à la merci de celui qu'on aime, moins on devait craindre son oubli; et n'avait-elle point tout sacrifié à Élie, et ne s'était-elle point perdue pour lui? Car, ne sachant où commencer la honte dans l'amour, et croyant défendu tout ce qu'on en cachait, Anna s'était appliquée, dans leur rigueur, les paroles de madame Gaillot. Son innocence même lui avait fait croire à sa faute et lui avait montré un droit dans un déshonneur qui n'existait pas. Liée ainsi dans sa pensée à de Beaucourt par un irréparable sacrifice, comment eùt-elle craint d'en être délaissée, à moins d'avoir renoncé à vivre et à aimer?
Elle ne vit donc dans cette espèce de fuite qu'un mystère qui l'épouvanta sans exciter sa défiance. Élie avait été forcé sans doute de partir subitement, mais il ne pouvait tarder à lui en expliquer la raison. S'il ne l'avait point vue, s'il ne lui avait point écrit, c'est que la chose lui avait été impossible. Une lettre viendrait bientôt tout éclaircir.
Elle attendit jusqu'au soir, puis le lendemain, puis le jour suivant sans rien recevoir. 6on étonnement et son inquiétude allaient toujours croissant d'heure en heure. Les douleurs les plus cuisantes ont leurs adoucissements, mais l'incertitude a cela d'horrible, qu'elle laisse tout supposer sans permettre aucune consolation. On reste comme suspendu entre toutes les tortures, les sentant chacune assez de temps pour en souffrir, trop peu pour y appliquer un remède. Ingénieuse à tromper sa raison, comme tous ceux qui craignent, Anna avait successivement invoqué toutes les suppositions qui pou-
vaient justifier ce retard; mais chaque heure qui s'envolait en détruisait une et rendait l'absence d'ÉIie plus inexplicable.
De ces angoisses longtemps combattues, la jeune fille passa, comme il arrive toujours, au désespoir. La souffrance ne nous élève qu'à la condition de rester inférieure à nos forces ; si elle les dépasse, elle nous corrompt. Le désespoir est comme ces abîmes du fond desquels on ne peut rien mesurer; une fois qu'on y est tombé, l'inégalité des âmes s'y efface; la plus haute et la plus vulgaire jugent de même à cette profondeur.
Aussi, le doute qui avait épargné Anna jusqu'à ce moment commença-t-il alors à l'assaillir. La prescience perverse qui dort dans le cœur le plus pur s'éveilla en elle ; elle comprit le mal à force de douleur, et, semblables à ces humeurs fétides que laissent couler les ulcères, les soupçons débordèrent de son cœur déchiré.
Une pluie fine tombait dans la vallée, les saules dépouillés laissaient voir au loin la rivière jaune ; la nuit allait venir, et quelques Pillawers attardés gravissaient seuls les sentiers glissants.
Tout à coup un voyageur parut au haut de la colline;
c'était Severin. Son regard plongea avidement dans Ja coulée ;'\\ aperçut les deux papeteries qui se dessinaient dans le brouillard, croisa ses mains sur son bâton de voyage et s'arrêta.
Tant qu'il avait été loin, son courage s'était soutenu ; mais, arrivé au bord de la vallée, il sentit le cœur lui faillir. Ses paupières se gonflèrent, son haleine devint plus pressée, et cette âme brisée jeta un cri qui mourut avant d'arriver sur les lèvres.
Du reste, cette émotion fut courte : le fabricant releva presque aussitôt, la tête, il dévora deux larmes près de lui échapper, son cœur sembla se refermer sur sa douleur, et il descendit la colline d'un pas ferme.
En y regardant avec attention, pourtant, on eût pu deviner peut-être dans ce stoïcisme moins de force que de prudence. Si Severin repoussait ses émotions, c'est qu'il se sentait impuissant à les combattre. Pareil à ces gens qui traversent un abîme sans le sonder, il s'efforçait de passer au-dessus de son désastre sans regarder au fond, de crainte que la profondeur ne l'étourdît. Sachant trop bien que le désespoir entre au cœur par le passage d'une seule larme, et qu'où a pénétré un flot de douleur tout est bien submergé, il avait pressé ses deux mains sur sa poitrine pour y emprisonner la plainte, et il marchait sans vouloir interroger sa douleur.
Cependant, lorsqu'il eut atteint Penhoët, et qu'il se trouva en face du moulin, cette fière résolution faiblit. A l'aspect du toit domestique, il éprouva une secousse in.teiue.ure; une bouffée brûlante fondit cette armure de glac;1 dont il avait entouré son cœur, l'image d'Anna
passa devant ses yeux et ses nerfs roidis se détendirent !
Sentant la terre moins ferme sous ses pieds il s'arrèla de nouveau, et s'appuya sur un des rochers qui bordaient le chemin : qu'allait-il dire à sa fdle, et comment lui annoncerait-il son désastre? Il repoussa vite cette question sans y répondre et secoua l'attendrissement qui commençait à s'emparer de lui. Mais il comprit à quelles épreuves il allait être soumis ; et il trembla de fléchir.
Comme il arrive toujours dans les circonstances extrêmes, il eût voulu, dès le moment où il avait su tout espoir perdu, voir son malheur accompli en entier, sa ruine consommée et se trouver déjà avec sa fille sans ressources et sans asile. Le trouble qu'il ressentit à l'aspect du moulin augmenta encore cette impatience. Il fut pris d'une de ces rages qu'éprouvent tous les désespérés à l'heure où le courage leur paraît trop difficile et qui leur donnent hâte de succomber, ne fût-ce que pour trouver du repos. L'idée de ne rentrer à la papeterie que sûr de l'étendue de son infortune, et de n'avoir ainsi qu'un coup à porter à Anna, s'empara de lui à l'exclusion de tout autre; il réfléchit que M. Gaillot avait en mains la plupart des obligations qu'il avait souscrites, et que sa liquidation dépendait, en définitive, de lui seul; il se trouvait justement vis-à-vis de la grande usine!... Il ralentit le pas et parut hésiter.
— Il faut que je connaisse mon sort, s'écria-t-il enfin.
Et, s'avançant vers la porte du banquier, il la poussa brusquement.
À peine se fut-elle ouverte, qu'une bouffée de douce chaleur, mêlée d'odeurs étrangères et suaves, vint ca-
resser son visage glacé par la brume du soir. Il regarda autour de lui et se trouva dans un vestibule somptueux entouré de fleurs rares. On entendait au loin une rumeur joyeuse, Severin se dirigea de ce côté.
Ce jour-là même, Gaillot donnait à dîner. La compagnie était nombreuse, les vins précieux circulaient, et la gaieté devenait plus bruyante, lorsqu'un bruit de voix qui se querellaient se fit entendre. Un valet, qui semblait vouloir arrêter quelqu'un , entra ; au même instant , Severin parut sur le seuil ; il était pâle et souillé de boue, et la pluie ruisselait de ses cheveux blanchis.
À sa vue, il se fit un mouvement parmi tous les convives. Gaillot, qui avait commencé une dissertation sur les vins qu'il faisait goûter, s'arrêta court et reposa son verre sur la table en pâlissant.
Tout entier à ses préoccupations, Severin ne remarqua point le trouble qu'avait excité sa présence. Il s'avança vers le banquier, comme s'il n'eût aperçu que lui.
— Il faut que je vous parle, Monsieur, dit-il d'un accent calme et profond.
Presque au même instant, ses yeux tombèrent sur les convives assis près de Gaillot , et il parut remarquer, pour la première fois, que celui-ci n'était point seul ; il se découvrit alors lentement, et laissant voir son front devenu chauve en quelques jours :
— Pardon I Messieurs, dit-il, j'ai dérangé votre joie.
— En effet, répondit le banquier qui s'était déjà remis, votre affaire n'est pas, je pense, si pressée qu'on ne puisse la remettre, et... si vous voulez nous tenir compagnie...
— J'attendrai, dit Severin en croisant les bras avec calme.
Gaillot sembla consulter du regard ses convives embarrassés, but pour se donner une contenance, et se décidant enfin :
— Allons, dit-il avec effort. . . puisque vous le voulez absolument!... je prie ces Messieurs de m'excuser...
Il se leva et passa avec le fabricant dans une pièce voisine.
— Je suis à vos ordres, dit-il en montrant à celui-ci un fauteuil.
Mais Severin resta debout. Gaillot, qui tenait à se donner l'air assuré, s'assit.
— Je viens confesser mon erreur et reconnaître votre supériorité, Monsieur, dit Severin.
— Comment ? demanda le banquier avec étonnement.
— J'ai refusé de vous croire quand vous m'avez averti que l'argent était plus fort que l'homme; j'ai voulu opposer mon intelligence à vos richesses, ma science à votre habileté; j'ai pensé qu'il fallait chercher le gain du travail dans le travail même, et que le seul moyen d'obtenir le succès était de le mériter !... J'étais un enfant, et ma ruine a puni ma crédulité.
— J'ai toujours regretté que, dans le principe, nous n'ayons pu nous entendre, dit M. Gaillot.
— C'est ma faute, Monsieur; j'aurais dû comprendre que nos industries, à nous autres gens de peu, ne vivaient que par votre tolérance, et que le jour où notre place vous faisait envie, nous n'avions qu'à prendre nos enfants par la main et partir. Les conquérants d'autrefois expropriaient le travailleur par le fer, vous l'expru-
priez par l'or. Le progrès est là. En soldant au lieu de bravos un avoué subtil, vous pouvez nous égorger au nom de la loi, car notre existence, notre repos, notre honneur, tout est à votre merci.
Mais qu'importe, après tout? ajouta-t-il en voyant que Gaillot ouvrait la bouche pour répondre ; ce qui est n'est mal que pour ceux qui en souffrent; et, comme parties intéressées, ceux-là ne doivent point être écoutés. Dans notre société, nous n'avons le droit de nous plaindre que de ce qui ne nous blesse pas ; aussi n'est-ce point pour discuter la légitimité de ma ruine que je suis venu, Monsieur, mais pour savoir jusqu'où vous voulez qu'elle aille.
— Je ne comprends pas bien comment je puis avoir une part si importante dans vos affaires.
— Oh ! de grâce, Monsieur, point de détour, dit Severin avec impatience, si ce n'est pour moi, que ce soit pour vous 1 songez que vos convives vous attendent et que chaque faux-fuyant laisse refroidir un plat. A quoi bon, d'ailleurs, celte dépense d'habileté contre moi? Ne m'avez-vous pas les poings liés et la gorge tendue à votre couteau ? A quoi vous servirait la ruse désormais? et quel escompte vous rapporterait le plus adroit mensonge? Ne voyez-vous pas que vous devez être franc, ne fût-ce que par économie de temps?
— Encore faudrait-il savoir ce que vous demandez, dit sèchement Gaillot.
— A la bonne heure... Voici, Monsieur. Vous avez pour quatre-vingt-dix mille francs de billets signés de moi; en exigeant leur payement aux échéances, vous pouvez me forcer à déposer mon bilan. Je sais que la
21G l'homme et l'argent.
faillite d'un concurrent est chose heureuse, c'est comme la mort d'un adversaire pour un duelliste; c'est, en même temps, une vengeance et un avertissement; puis, dans le commerce, la honte des autres vous tient lieu de bonne réputation. Elle vous rehausse par comparaison. C'est une ombre qui fait ressortir un honneur trop pâle peutêtre sans cela. Mais, dans cette circonstance, je ne puis faillir sans vous exposer à perdre une partie de votre créance; ce que je veux donc, c'est savoir si vous tenez assez à l'éclat de ma chute pour la payer aussi cher.
— J'entends, dit Gaillot, qui avait réfléchi pendant que Severin parlait ; vous voudriez faire votre liquidation à l'amiable, dans l'intérêt de votre réputation et de vos créanciers, que vous désirez payer intégralement?
— Et je le puis, Monsieur, en obtenant du temps.
— Je le sais. Vous avez pour soixante mille francs de produits fabriqués, trente-cinq mille francs de matières premières, cinquante-cinq mille francs de recouvrement à diverses époques; total, cent cinquante mille francs. En supposant que le moulin et les terres représentent une somme égale, votre actif l'emporte sur votre passif d'une vingtaine de mille francs.
— Yous êtes singulièrement au courant des affaires des autres, dit Severin stupéfait.
Gaillot fit un sourire narquois.
— C'est le seul moyen de bien connaître les siennes, répondit-il.
— Alors, Monsieur, vous voyez que je puis faire honneur à tous mes engagements.
— En estimant les terres et le moulin à cent cinquante mille francs!...
— On m'en a offert deux cent mille ! . . .
— Avant mon établissement, sans doute; mais maintenant, qui voudrait acquérir? Prendre votre place serait s'exposer au même sort que vous : car, moi, je reste là, et les conditions de la lutte ne changent point pour votre successeur.
— A moins que ses ressources ne soient égales aux vôtres, Monsieur.
— Alors mon intérêt est de l'empêcher de venir. La difficulté est vraiment là. Vous ne pouvez vous libérer qu'en vendant votre usine, et pour le faire avantageusement, vous me demandez du temps. Mais, si l'acheteur a peu d'argent, il ne se présentera point, parce qu'il ne pourrait soutenir ma concurrence; s'il en a beaucoup, c'est moi qui ne pourrai soutenir la sienne, et je dois l'éloigner. De toute manière, la vente est donc impossible pour vous ou dangereuse pour moi ; tandis que, si je vous mets en faillite, je sors de suite de cette incertitude, et je vous force à vendre immédiatement au premier venu, qui transformera votre usine en laminoir ou en moulin à farine.
— C'est juste, dit Severin, que le raisonnement du banquier avait paru frapper; je le vois maintenant, ce n'est pas seulement mon industrie que vous avez détruite, c'est l'instrument que vous avez brisé dans mes mains. Je croyais n'avoir perdu que la moisson, et vous me prouvez que, grâce à vous, le champ est devenu stérile. Que faire alors, Monsieur, de ce que vous m'avez laissé? Apprenez-moi, au moins, comment je puis consommer ma ruine sans nuire à personne. Il y a tant de movens de fausser sa parole, n'en connaissez-vous
aucun de la tenir? Puisque, de nos jours, la probité est plus difficile que le vol, conseillez-moi; mettez pour une fois votre habileté au service d'un ami qui voudrait payer ce qu'il doit, fallût-il vendre son sang jusqu'à la dernière goutte.
Le banquier laissa glisser vers Severin un regard sournois qui riait sous sa paupière.
— Il y aurait un moyen, dit-il; mais vous avez espéré sans doute sauver quelque chose dp ce naufrage, et il faudrait vous dépouiller complètement.
— Je suis prêt, Monsieur, dit le fabricant : dites, dites, que je sorte seulement de cet abîme d'incertitudes; que je puisse quitter la maison où j'ai été heureux trente années, le bissac de mendiant sur l'épaule, mais la tête haute et ne craignant la rencontre de personne : je ne demande point autre chose.
— J'achèterai votre moulin, dit Gaillot d'un ton indifférent.
— Yous! s'écria Severin en tressaillant.
— Pourquoi pas?
— Mais, que ferez- vous de deux papeteries?
— Ce sera un acheminement à en avoir davantage. J'ai calculé qu'aucun pays ne valait la Bretagne pour cette fabrication : cours d'eau, matières premières, économie de la main-d'œuvre, commodité du transport, tout m'y favorise. Vous avez ici vingt papeteries, mais qui manquent de capitaux; avant deux ans, j'aurai fait fermer celles que je n'aurai point achetées.
— Ah! je comprends, dit Severin; c'est un monopole qu'il vous faut : vous voulez être le fermier général d'une grande industriel... Vous avez commencé par
moi la ruine de vingt familles dont il vous faut le pain pour faire vernir vos équipages ; les sacrifices ne vous ont rien coûté, parce qu'il fallait que je servisse d'exemple : en écrasant d'abord le plus fort, vous avez pensé que les faibles se montreraient moins rebelles!... Mais, que n'exigez-vous que je publie moi-même ma ruine comme une leçon et un avertissement, Monsieur? Que ne me gardez-vous ici comme ces rois vaincus que les anciens conquérants conservaient en cage pour effrayer les autres? Voyons, que demandez- vous? qu'exigez-vous de moi? J'écoute.
Et le fabricant s'assit en croisant les bras sur sa poitrine, comme s'il eût voulu y comprimer l'indignation.
— Vous exagérez tout, dit Gaillot avec une fausse bonhomie ; je ne suis point si diable que vous me faites.
— Vos conditions, Monsieur? répéta le père d'Anna.
— Les voici : Vous avez hâte d'en finir, dites-vous ? eh bien , je vous propose de me substituer en votre lieu et place, et de me charger de votre liquidation, en vous assurant quittance générale de vos créanciers.
— En effet, dit Severin avec un sourire amer, vous pourrez obtenir des transactions que je n'oserais proposer, des atermoiements qu'on me refuserait; l'affaire, difficile pour moi, peut être profitable pour vous : je comprends.
— Acceptez-vous?
— J'acepte, Monsieur; ensuite?
— Je prendrai le moulin pour cent mille francs, qui seront imputés en déduction de ma créance.
— Prenez, Monsieur: il esl juste que le vaincu paye les frais de la guerre.
— Vous me reconnaîtrez la propriété exclusive des différentes machines de votre invention qui s'y trouvent.
— Soit, dit Severin, dont l'impatience devenait visible. Le cerf est abattu, il faut que la curée soit complète. Après les membres, le cerveau : tout vous appartient. Demandez des brevets pour ce que j'ai inventé ; faites de ces découvertes, qui m'ont coûté trente années d'études , les épingles d'un marché ; défendez-moi , même, d'en essayer d'autres; après l'instrument, prenezmoi la pensée : ne suis-je pas dans votre main, et ne vous ai-je pas dit que j'étais à votre merci?.. Allons, Monsieur, votre dernière condition?
— Vous devez la deviner, dit Gaillot avec une apparente simplicité ; vous êtes un fabricant trop habile pour que je ne craigne pas de votre part une concurrence directe ou indirecte, tant que nous serons l'un près de l'autre.
— Eh bien? demanda Severin.
— Eh bien... ce que je désire est sans doute d'accord avec vos projets...
— Enfin ?
— Enfin... je voudrais que vous prissiez l'engagement de partir sur-le-champ.
Severin se leva d'un élan.
— Assez... assez... dit-il d'une voix tremblante; j'ai tout écouté jusqu'ici avec calme, je me suis contenu, j'ai écrasé mon cœur sous mes poings pour l'empêcher de se révolter : vous m'avez demandé ma fortune, j'ai
donné; mon industrie, j'ai donné encore; mes découvertes, j'ai donné toujours, et cela ne vous suffit pas !.. Maintenant, vous osez me demander ma liberté... vous ne voulez pas même me laisser ce qu'on laisse au dernier mendiant, le droit de souffrir où il veut! Vous me chassez d'ici, vous ! vous qui êtes arrivé d'hier, qu'on ne connaît pas; qui n'avez fait jusqu'à présent que remuer des pierres, abattre des arbres et briser des existences; vous qui n'avez, dans ce coin de terre, que de l'argent, quand j'ai vu ceux que j'aime y naître ou y mourir! Ah! c'est trop; faites valoir vos droits, Monsieur : vos poursuites valent mieux que vos faveurs.
En parlant ainsi, Severin s'avançait vers la porte. Gaillot l'arrêta.
— Vous ne m'avez point laissé achever, dit-il.
— J'en sais assez.
— J'ai une autre proposition.
— Je ne veux point la connaître.
— Écoutez-moi, vousdis-je.
— Non.
— Mais...
— Adieu, Monsieur.
— A votre aise, s'écria Gaillot en le laissant aller. Vous ne voulez point m'entendre jusqu'au bout, vous vous emportez avant de m'avoir compris; faites!.. Une fois déjà vous avez rejeté mes offres, et vous voyez où ce refus vous a conduit. Je pouvais vous fournir un moyen de vous tirer d'affaire, de recommencer votre fortune... mais vous êtes le maître de vous perdre... puissiez-vous seulement, Monsieur, ne point vous repeu-
i,w22 l'homme et l'argent.
tir d'avoir volontairement condamné vô*tre fille à la misère.
A ces derniers mots, prononcés d'un accent sérieux, le fabricant, qui allait sortir, s'arrêta comme frappé au cœur. Il est des noms et des souvenirs qui, jetés au milieu des plus vives colères, les éteignent subitement. Le cœur de Severin était d'ailleurs pareil à une coupe pleine que le moindre choc fait déborder. Se défiant de lui-même, comme tous les malheureux, les sentiments ne faisaient que traverser son âme, et n'y trouvaient point d'attaches. La persévérance n'est que la continuité de l'espoir, et l'homme qui n'attend plus le succès Hotte à toutes les émotions du découragement ou de la crainte. En entendant le nom de sa fille, le gonflement d'indignation que la proposition du banquier avait soulevé chez lui retomba, et il fut saisi d'un attendrissement si profond qu'il se sentit près de pleurer.
Gaillot remarqua cette émotion.
— Allons, dit-il en prenant Severin par la main et le ramenant, point d'enfantillages; soyons calmes et entendons-nous une fois.
— Ce que vous faites est d'un homme sans cœur, Monsieur, dit le fabricant les yeux baissés et d'une voix plus triste qu'indignée. Quand je veux sortir, vous me jetez le nom de ma fille en travers de cette porte ; après vous être armé contre moi de mon malheur, vous vous armez de mes affections, vous en faites un moyen de transaction; vous me rappelez cruellement le sort qui menace une enfant que j'aime, pour m'enlever même le choix de mes douleurs!.. Eh bien, Monsieur, soyez content; vous m'avez enlevé jusqu'à la fierté du mal-
heur; vous aviez bien deviné qu'au souvenir de ma fille je serais sans force pour vous résister : c'était bien là le joint du cœur.
Il y avait dans l'accent de Severin une désolation si digne et une humilité si noble, que Gaillot en fut remué.
— Ecoutez-moi, monsieur Severin, dit-il en forçant le père d'Anna à se rasseoir; sur l'honneur, je veux vous adoucir le coup qui vous frappe, et j'en ai les moyens. La concurrence est une guerre où l'on tue son adversaire parce qu'il le faut, et non parce qu'on y prend plaisir. Tâchons de tomber d'accord, et tout est répa-rable. La condition de quitter le pays vous a blessé tout à l'heure, mais tôt ou tard ne faudra-t-il pas que vous vous y décidiez ? Qui vous retiendrait ici désormais ? Tout ce qui vous attachait à Penhoët va être perdu pour vous ; la vue même de ce que vous avez aimé vous rappellera perpétuellement votre changement de position : puis vous ne pouvez vivre ici sans fortune et sans industrie. Elèverez-vous une nouvelle usine? Ce serait vous préparer une nouvelle ruine. D'ailleurs, où trouver l'argent nécessaire? Il faudra donc que vous cherchiez ailleurs les moyens de vivre avec votre fille... Eh bien, je vous les oiïrc, moi ! . . Seulement, je vous le dis de suite et sans détour, il y a un sacrifice à faire : il faut, pendant quelques années, quitter la France...
Severin fit un mouvement.
— Oh I je sais que cette condition est dure, reprit vivement le banquier; mais aussi, songez qu'il n'est point question d'avantages incertains, mais de profits assurés d'avance : il ne s'agit pas seulement de vivre, mais d'acquérir plus que vous n'avez perdu, et de laisser
à votre fille une fortune qui peut assurer son bonheur,
— Et quelle est cette affaire, Monsieur?
— La direction d'une maison de consignation à la Nouvelle-Orléans. Dix mille francs vous sont assurés par les associés, outre une part dans les bénéfices. Je m'engage à vous prouver jusqu'à l'évidence que dix années suffisent pour rétablir convenablement vos affaires. Pensez-y donc, ajouta-t-il en voyant que Severin restait rêveur; je ne veux point vous surprendre; prenez quelques jours pour réfléchir.
— Non, dit le fabricant en se levant, au point où les choses en sont venues, à quoi sert la réflexion? c'est ouvrir dans son âme un champ de bataille sur lequel sentiments, rêves, pensées, se heurtent inutilement, et où la nécessité décide seule en dernier ressort. Que mon sort s'accomplisse!.. J'accepte, Monsieur.
Gaillot frappa ses mains l'une contre l'autre avec une exclamation de joie.
— Eh! allons donc! s'écria-t-il, à la bonne heure; dès demain, nous signerons nos conventions.
— Sur-le-champ, sur-le-champ, Monsieur, répondit Severin , dans la résolution duquel il y avait un peu d'égarement; je veux que tout se termine à l'instant même.
— Soit, dit le banquier; tout est clair et facile. J'avais fait un brouillon d'acte; vous allez voir s'il vous convient.
11 chercha dans un carton et en lira un papier qu'il lut à Severin. Il lui développa ensuite l'affaire relative au comptoir de la Nouvelle-Orléans en lui présentant les pièces à l'appui.
Severin suivait tout avec cette perspicacité profonde et rapide que donne l'exaltation. Il fit quelques observations qui frappèrent Gaillot par leur portée, obtint quelques modifications, relut les conventions qui étaient vraiment avantageuses, puis signa.
Le banquier signa après lui.
Ces débats s'étaient prolongés outre mesure; Eulalie fit prévenir M. Gaillot que sa compagnie s'inquiétait de sa longue absence.
— Adieu, Monsieur, dit Severin en se levant ; dans huit jours je serai au Havre, et prêt à partir.
Le fabricant sortit de l'usine de M. Gaillot dans un état d'exaltation difficile à exprimer.
Tant d'émotions l'avaient agité depuis quelques instants, un changement si prodigieux s'était accompli dans sa vie, entre le moment de son entrée chez le banquier et celui de sa sortie, qu'il savait à peine si tout cela n'était point un rêve. 11 se dirigea vers le moulin, la tête en feu et ne sentant point la terre sous ses pieds.
Mais un sentiment dominait en lui tous les autres, l'impatience d'instruire Anna. Semblable à un homme qu'écrase un trop lourd fardeau, il ne pensait qu'à se décharger de celle confidence. 11 eût voulu pouvoir crier
à sa fille, dans un seul mot, tout ce qui s'était passé, afin de n'y plus revenir. Devinant que cette nouvelle serait pour elle une vive douleur, et incapable de trouver un détour pour l'y préparer, il avait à la lui annoncer la même hâte que l'on éprouve à voir exécuter sur quelqu'un de cher une opération dangereuse, mais inévitable. Il pensait d'ailleurs qu'il était moins douloureux au cœur de se sentir écrasé d'un seul coup que de passer par toutes les crises de l'inquiétude, et que les malheurs étaient dans la vie des médecines amères qu'il était sage de boire d'un trait.
Lorsqu'il entra au moulin, la vieille nourrice Marguerite fut la première qui l'aperçut.
— Où est Anna? demanda-t-il sans lui donner le temps de rien dire.
Marguerite montra le salon ; il y courut.
La jeune fille se détourna au bruit que fit la porte en s'ouvrant, jeta un grand cri, et vint tomber dans les bras de son père. Severin, trop ému pour pouvoir parler, la tint serrée contre sa poitrine.
— Toi, toi, de retour... s'écria la jeune fille après les premiers baisers ; et sans m'avoir prévenue, sans m'avoir écrit!..
— Je n'en ai point eu le temps, dit Severin ; mais embrasse-moi encore... pauvre et aimée enfant.
Elle fut frappée de l'accent entrecoupé de son père, et remarqua ses traits altérés.
— Que tu es pâle ! dit-elle.
Severin s'assit sans répondre; Anna s'approcha avec une sorte d'effroi.
— Mon père! répéta-t-elie encore.
Elle s'arrêta, et ses regards interrogèrent Severin ; il l'attira sur ses genoux.
— Tu n'oses rien me demander, n'est-ce pas? dit-il, et pourtant... tu as du courage... Tu m'aimes bien?
— Ah! peux -tu douter...
— Non, je ne doutes pas,., mais, écoute-moi... et aie du courage...
Il l'approcha de son cœur.
— Je suis ruiné : il ne me reste plus rien, entendstu bien, rien que toi... Ce moulin ne m'appartient plus; tout ici est vendu à d'autres, il faut que je cherche un nouvel état pour nous faire vivre : on vient de m'en offrir un... c'est un emploi avantageux, niais qui nous force à aller bien loin d'ici... à la Nouvelle-Orléans.
— Dieu! s'écria Anna.
— Nous partirons dans quelques jours.
La jeune fille se dégagea des bras de son père.
— Dans quelques jours ! c'est impossible !
— Il le faut, Anna, hélas ! il le faut!
— Mon père, s'écria-t-elle en joignant les mains... ne pars pas... par pitié... Je ne puis point partir.
Le fabricant parut surpris.
— Qui peut te retenir ici désormais? demanda-t-il. Elle se laissa glisser à terre, et cacha sa tête sur les
genoux de son père.
— Qu'as-tu, Anna? s'écria celui-ci ému.
— Je l'aime!., murmura-t-elle.
Severin pâlit.
— Qui?., demanda-t-il d'une voix tremblante, Élie?.. La jeune fille se cacha davantage.
— Oh! ce malheur nous manquait... mais lui...
— Il m'aime aussi.
— Il te l'a dit?
— Oui, mon père... Il voulait me demander à toi... puis... il est parti, sans m'avertir.
— Raconte-moi tout, raconte-moi tout, dit Severin. La jeune fille lui répéta ce que Pierre Lacour lui
avait dit. Lorsqu'elle eut fini, il la pressa sur son cœur en soupirant.
— Pauvre et crédule enfant, dit-il, et tu n'as pas compris que M. Gaillot avait effrayé son neveu... qu'Élie a voulu te fuir... et qu'il ne reviendra pas?
Anna leva sur son père un regard éperdu.
— Il m'a promis, dit-elle.
— Il oubliera sa promesse.
— Que dis-tu?., mon Dieu!., mais il ne peut m'ahandonner maintenant.
— Comment?
— Je l'ai cru, moi... S'il ne revient pas...
— Eh bien?
— Je suis perdue ! . .
Severin se leva d'un bond.
— Perdue! s'écria-t-il; cela ne peut être... Tu es folle... parle... explique-toi!
Mais Anna, suffoquée de sanglots, ne pouvait répondre.
— Perdue! répéta Severin... Comprends-tu ce que tu dis là, malheureuse!.. Est-ce possible?..
La voix du fabricant avait pris un accent terrible ; la jeune fille, à genoux, tendit les mains vers lui, comme un naufragé qui s'abîme.
— Grâce, mon père! balbutia-t-elle.
— C'est donc vrai? s'écria Severin.
Et il leva les deux bras avec un geste fou, comme s'il eût voulu écraser cette enfant abattue à ses pieds ! Anna ferma les yeux, baissa la tète et attendit.
Mais il se rejeta tout à coup en arrière.
— Va-t'en, dit-il d'un accent étouffé; va-t'en!
Elle fit un effort pour se relever et retomba sans force.
Alors Severin regarda autour de lui comme un homme en délire, chercha la porte d'une main tremblante, l'ouvrit à tâtons et s'élança hors du salon.
Ne sentant, dans le premier instant, que le besoin d'échapper aux tentations d'une douleur furieuse qui l'eût porté à quelques violences, il sortit du moulin comme un insensé, courant devant lui sans savoir où il allait et sans s'apercevoir de la pluie qui tombait à torrents.
Cependant le premier transport s'apaisa bientôt. Il avait, depuis quelque temps, subi tant d'épreuves, que le malheur n'excitait plus en lui de longs étonnements; il avait fini par s'y accoutumer et par ressembler à ces plongeurs habiles qui, au plus profond du gouffre, gardent l'instinct du salut, et retournent vite reprendre haleine sous le ciel.
Quelque terrible que fût le coup qui venait de le frapper, son désespoir ne pouvait être de longue durée. Il y avait en lui une force native développée par cette rude gymnastique du malheur à laquelle il avait été soumis depuis quelque temps. Puis, au milieu du transport insensé dans lequel l'avait jeté l'aveu d'Anna, la vague pensée de la sauver avait surnagé. Sans avoir pleine conscience lui-même de cet instinct, il v avait obéi; et,
c230 l'homme et l'argent.
lorsque le premier nuage de douleur et de colère fut tombé de dessus ses yeux, il se trouva, pour la seconde fois, devant la porte de M. Gaillot.
La fête venait de finir, et les conviés avaient pris congé du banquier. Les salles étincelaient de bougies, quelques bouquets oubliés jonchaient les causeuses, et la flamme des cassolettes s'éteignait en répandant un dernier nuage parfumé.
Severin traversa d'un pas rapide le salon désert, alla droit au cabinet de M. Gaillot et l'ouvrit.
A la vue du fabricant, celui-ci fit un geste de surprise.
— Vous, à cette heure, mon voisin ! dit-il en se levant.
— Il faut que je vous parle, dit Severin en refermant soigneusement la porte derrière lui.
— Qu'est-ce donc ? Avons-nous oublié quelque chose dans l'acte?
— Quelque chose, en effet, Monsieur, et de plus grave que tout le reste.
— Quoi donc?
— Le mariage de M. de Beaucourt et de ma fille. Gaillot recula surpris.
— Comment! balbutia-t-il; que signifie?..
— Gela signifie que votre neveu est un lâche, Monsieur, répondit Severin d'une voix concentrée; que j'avais confié ma fille à son honneur, et que ma fille est déshonorée.
— Qui vous a dit?..
— Elle-même, tout à l'heure, à genoux et suffoquée de larmes!.. J'ai fui pour ne pas la tuer!.. Et cependant, de quoi est-elle coupable, elle ? d'avoir cru à la parole de l'homme qu'elle préférait, d'avoir eu amour et pitié ! car qui ne connaît les moyens employés par ces infâmes? des promesses, des prières, des larmes !.. Comment de crédules enfants résisteraient-elles? Savent-elles seulement ce qu'on leur demande? Quand elles le comprennent, elles sont déjà perdues!
— Permettez, permettez, monsieur Severin, balbutia Gaillot, qui cherchait évidemment, sans le trouver, un moyen de sortir d'embarras... Certainement, je prends part à votre douleur. . . Cependant, je veux croire mon neveu moins coupable que vous ne le supposez.
— Il épousera ma fille, dit Severin ; il le faut, Monsieur, il le faut.
— C'est ce dont j'aime à douter, car vous comprenez quelles difficultés... Il y a des convenances...
— Oh! je sais... je sais, s'écria le fabricant avec impétuosité : nous sommes trop pauvres, n'est-ce pas?... Pauvres, en effet; car ce que j'avais gagné avec le travail assidu de trente années-, vous me l'avez ravi en quelques jours! Mais, si l'indigence de ma fille la rendait indigne de M. de Beaucourt, pourquoi est-il venu vers elle? Est-ce nous qui l'avons cherché? Ne Jui ai-je pas
fait jurer sur son honneur qu'il ne reverrait plus Anna? Et il l'a revue pourtant, malgré sa promesse et en mentant à son honneur... Ahl maudit soit le jour où le hasard m'a fait rencontrer cet homme ! Ce jour, je me le rappelle encore, je m'en revenais joyeux et le cœur tranquille; je traversais nos landes fleuries en calculant nos espérances ; j'arrivais près de ma fille, qui m'attendait avec de douces et pures confidences 1 . . Deux années ne se sont pas encore écoulées, et, aujourd'hui, je suis venu ici, à pied, un bâton à la main, comme un mendiant; j'ai traversé vos salons somptueux, en me demandant combien de mes sueurs avaient payé chaque lumière et chaque parfum; j'ai accepté, en vaincu, les conditions que vous m'avez dictées; et quand, écrasé de tant de douleurs, je suis allé vers ma dernière consolation, vers ma fille, je l'ai trouvée déshonorée !
Severin s'arrêta ; l'émotion étouffait sa voix.
Gaillot s'agita sur son fauteuil, et toussa plusieurs fois pour ne pas perdre contenance.
— J'excuse ces reproches, dit-il; je les conçois... mais vous me permettrez de ne pas y répondre... Élie est absent.
— Où est-il? demanda brusquement Severin.
— Je ne pourrais le dire au juste... mais vous comprenez qlie ceci le regarde plus que moi; que je ne dois point prendre à sa place... il peut avoir des projets... des engagements.
— Des engagements! s'écria Severin en tressaillant; mais votre neveu est libre, Monsieur?
— Je ne sais, répondit le banquier avec hésitation.
— Que dites-vous?... Oh! ce serait horrible!... Mais
songez donc qu'il n'y a qu'un moyen de réparer sa faute; que si ce moyen était impossible... Oh! non, non; votre neveu est libre, Monsieur, n'est-ce pas?
— Il se rendait à Paris pour un mariage convenu depuis longtemps... dit Gaillot d'un ton contraint. Il est arrivé depuis plusieurs jours, et il doit être...
— Marié? cria Severin.
Gaillot baissa la tête : il y eut un moment de silence terrible; le fabricant s'était appuyé des deux mains à un fauteuil pour ne pas tomber.
— Marié, répéta-t-il enfin d'une voix sourde. Ainsi... il a déshonoré celte enfant sans amour, par passe-temps; la voilà perdue à jamais!.. Marié!.. Oh! malheur alors ! car, dans quelques jours, sa femme sera veuve ou ma fdle orpheline.
Il fit un mouvement pour sortir.
— Où allez-vous? dit Gaillot, qui commençait à être effrayé.
— M. de Beaucourt est toujours à Paris? demanda le fabricant.
M. Gaillot lui prit les mains.
— De grâce, écoutez-moi, monsieur Severin... Mon Dieu, je comprends votre douleur. . . je la partage. . . mais elle vous aveugle.... Du calme, je vous en conjure.... Voyons... En toute chose, il faut examiner la fin. Pourquoi songer à des violences qui ne peuvent remédier à rien? Vous connaissez la vie, monsieur Severin; vous savez que le sage accepte les malheurs irréparables. La vengeance est une folie déjeune homme; elle coûte toujours plus qu'elle ne rapporte. Que gagnera votre fille à un scandale qui achèvera de la perdre ?
— Oh! pardonnez-moi, Monsieur, dit Severin; je sais qu'on peut déshonorer une femme sans craindre la réprobation ; qu'il y ait des cœurs brisés, qu'importe au monde? Il raille la victime ! mais le sang coule, les* rires s'arrêtent, et on n'insulte plus à une honte cachée derrière un cadavre; l'opinion fait justice quand on meurt en l'invoquant : maintenant, on peut applaudir votre neveu d'avoir déshonoré ma fille; mais, quand il aura tué le père, il sera infâme.
— Qu'y aurez-vous gagné?..
— D'avoir fait mon devoir, Monsieur; d'avoir vengé la famille outragée!.. Ah! puisqu'il est des crimes que la loi ni le monde punissent, honte à qui les souffre! c'est la lâcheté des victimes qui fait la force des scélérats.
— Allons, dit Gaillot, qui comprenait peu les subtilités d'honneur dans lesquelles ne manque jamais de nous jeter une grande passion ; revenez à vous, votre tête s'exalte ! . . Qu'avez-vous besoin de moyens extrêmes pour étouffer cette affaire? L'absence n'est-elle point plus sûre que tout le reste? Ce qui s'est passé est secret, et vous quittez le pays dans quelques jours.
— Je ne pars plus, dit Severin.
— Réfléchissez, mon cher Monsieur; votre fille est jeune... vous pouvez compromettre son avenir par un éclat... tandis qu'une fois parti...
— Je ne pars plus, vous dis-je.
— Je conçois, je conçois, dit Gaillot d'une voix câline... dans le premier instant, on ne songe qu'à sa colère! mais demain vous serez plus calme... vous réfléchirez... Mes associés et moi comptons sur vous...
Vous avez signé un engagement... vous êtes trop galant homme pour ne pas le remplir.
— Que voulez-vous dire? s'écria Severin devenu attentif.
— Il faut donc que vous partiez... dit le banquier avec une apparence de franchise amicale ; vous vous y êtes obligé... et dans votre propre intérêt... je l'exigerais.
Le fabricant fut frappé d'un trait de lumière; il recula, et regardant Gaillot en face ;
— Vous saviez tout, dit-il; c'est vous qui avez fait partir M. de Beaucourt... il n'est pas marié!., tout ce qui s'est passé entre nous était une comédie préparée... Cet acte, ce dédit... oh t je comprends tout maintenant ! Vous vouliez m'avoir en votre puissance pour me forcer à m'éloigner. . . Mais c'est une surprise odieuse ! . . Vous ne vous servirez pas de cet acte, Monsieur... rendez-lemoi...
Il fit un pas vers Gaillot, et tendit la main avec un geste impérieux; mais le banquier avait retrouvé toute son audace, en voyant qu'il n'avait rien à ménager.
— Cela est impossible, répondit-il sèchement. Les yeux de Severin s'allumèrent.
— Monsieur, dit-il d'une voix contenue, mais qui tremblait de fureur, Monsieur, ne me poussez pas à bout, au nom du ciel! Depuis deux années, je n'ai pas éprouvé une souffrance qui ne soit venue de vous! Dans le monde, à mon usine, près de mon foyer, j'ai ressenti partout votre maligne influence!.. Vous avez obséda mes jours et mes nuits comme un mauv; !.. Vous avez mis le feu à mon paradis terrestre, vuiis m avez
chassé de toutes mes joies... et vous voulez encore me voler frauduleusement l'honneur!.. Oh! ne me poussez pas à bout, Monsieur, car vous ne savez pas quels rêves fous j'ai faits pendant ces dernières heures de désespoir ! Rendez-moi cet acte... rendez-le-moi... je le veux!
La voix de Severin s'était élevée à mesure qu'il parlait ; ses poings s'étaient fermés et ses yeux étincelaient; il s'avança vers le bureau de Gaillot.
— Prenez garde à ce que vous allez faire, Monsieur, s'écria celui-ci en voulant lui barrer le passage.
— Cet acte ! cria le fabricant.
Et il l'écarta avec violence. Gaillot tendit la main vers le cordon de la sonnette, mais Severin la lui saisit et la rabattant avec emportement :
— N'appelle pas, misérable ! dit-il, ou je ne réponds plus de moi.
Il y avait tant d'égarement dans les yeux de Severin, que Gaillot en fut épouvanté. Faisant un effort désespéré, il se dégagea de son étreinte, courut à la fenêtre et l'ouvrit en appelant du secours. La pensée qu'on allait venir et qu'il aurait la honte d'être arrêté traversa l'esprit de Severin et le rendit fou. Saisi d'une inexprimable rage, il se précipita vers Gaillot, le prit à la gorge et le renversa sur le balcon!.. Dans ce moment, ses regards tombèrent sur le gouffre obscur ouvert au-dessous; les immenses roues de la papeterie y tournaient avec un mugissement monotone et puissant; le père d'Anna eut un vertige!.. Ses mains se crispèrent, la balustrade fléchit sous les pas du banquier rejeté en arrière; elle allait céder lorsqu'un cri à ï assassin partit du dehors.
Ce cri terrible rappela Severin à lui-même; ses bra
se détendirent. Il regarda autour de lui comme un homme qui sort d'un rêve horrible, et portant les deux mains à son front avec un gémissement de douleur et de honte, il s'élança hors du cabinet de M. Gaillot.
On apprit, le jour même, que M. Severin avait été arrêté à Morlaix, au moment où il montait dans la diligence de Paris, comme coupable de tentative de meurtre sur la personne de M. François Gaillot. A cette nou. velle, Anna, dont la fièvre s'était emparée, voulut partir pour Morlaix; mais ses forces la trahirent; le délire la prit, et il fallut faire appeler Dubois, qui la déclara en danger.
A peine remis de l'effroi que lui avait causé la violence de Severin, Gaillot avait pensé au parti qu'il en pourrait tirer, et y avait vu un moyen de se débarrasser du fabricant pour quelques jours. Il déposa, en conséquence, sa plainte, en la faisant appuyer par Pierre Lacour, qui, témoin de la lutte, avait jeté le cri par lequel Severin avait été arrêté. Il intenta ensuite une action judiciaire pour l'exécution de l'acte signé par le père d'Anna, et demanda la mise en possession immédiate du moulin.
Sans assurer la réussite de ses projets, toutes ces mesures reculaient le dénoûment, et c'était alors son unique ambition. Il savait, par expérience, que gagner du temps c'était élargir le domaine des chances heureuses , et qu'il n'y avait d'important pour l'homme habile que la possibilité d'attendre l'occasion. Severin pouvait, d'ailleurs, se lasser de la lutte; Anna, déjà mourante, pouvait succomber ! La partie engagée était périlleuse sans doute, mais il n'était point impossible de la gagner; et l'important, pour l'heure, était de do miner le jeu.
Restait seulement à éloigner davantage Élie, qu'un hasard pouvait instruire de ce qui se passait à Penhoët, et dont le retour eût tout renversé.
Dès son arrivée à Paris, celui-ci avait couru rue Coquenard, à l'appartement de son oncle, espérant y trouver les explications qui lui avaient été promises, mais rien n'était encore arrivé; deux jours s'écoulèrent sans nouvelles.
Enfin il reçut une lettre de M. Gaillot qui lui donnait de longs et obscurs détails sur une affaire depuis longtemps en litige avec une maison d'Edimbourg, et à laquelle Élie n'avait jamais soupçonné l'importance que son oncle lui donnait tout à coup. Plusieurs démarches préliminaires lui étaient recommandées dans cette lettre, comme devant être faites sur-le-champ. De Beaucourt s'empressa d'exécuter les ordres du banquier, mais des obstacles imprévus s'élevèrent; il se trouva qu'il n'était point suffisamment autorisé, et que plusieurs pièces indispensables à la poursuite de la liquidation lui manquaient. Il fut obligé d'écrire à Penhoët. La réponse fut
prompte ; malheureusement elle ne levait qu'une partie des difficultés.
Ces retards calculés, qui donnaient le temps à Gaillot de prendre ses mesures, désespérèrent de Beaucourt. Il écrivit de nouveau à son oncle : cette fois encore, ]a réponse ne se fit point attendre, mais elle était imprévue.
Elle contenait tous les pouvoirs dont Élie pouvait avoir besoin, et l'injonction formelle de partir sur-le-champ pour Edimbourg, afin d'y traiter l'affaire directement avec les parties intéressées. « C'est le seul moyen de connaître ce que nous pouvons espérer, » observait Gaillot en terminant, « et de finir un débat qui peut entraîner pour moi d'incalculables résultats. » Suivaient les conditions auxquelles Élie était autorisé à transiger.
Ce nouveau voyage, en prolongeant son absence, contrariait tous les projets du jeune homme; cependant les mêmes causes qui l'avaient déterminé à partir pour Paris le décidèrent à ce nouveau sacrifice. Il annonça à Anna le retard apporté à son retour, joignit une lettre pour M. Severin, et écrivit à son oncle qu'il partait.
Cette nouvelle délivra le banquier de la crainte la plus pressante. Sûr maintenant que Severin, lors même qu'il serait libre, ne pourrait rejoindre de Beaucourt, il songea à précipiter le dénoûment qu'il avait jusqu'à ce moment suspendu.
Il ne laissa, toutefois, rien paraître de ses nouvelles espérances : sachant que le dernier coup allait décider de la partie, il comprit qu'il devait cacher ses cartes el jouer plus serré.
Il recommanda à Eulalie un silence absolu sur ce qui
s'était passé, et évita de répondre aux questions qui lui furent adressées.
Dubois lui-même ne fut point excepté de cette1 réserve; lorsqu'il voulut connaître la suite de sa confidence à madame Gaillot, la cause du départ d'Élie et les détails du débat qui avait eu lieu entre le banquier et le père d'Anna, il trouva bouche close. Toutes ses tentatives pour pénétrer plus avant furent inutiles , et on lui fit comprendre qu'il devait se résigner à n'en point savoir, à cet égard, plus que le vulgaire.
Cette discrétion indigna l'officier de santé : l'injustice qui froisse une vertu se sent toujours moins vivement que celle qui froisse un vice ; c'est l'endroit tendre de tout homme. En racontant à madame Gaillot ce qu'il savait, Dubois avait espéré donner une aide et une complice à sa curiosité; il avait évidemment droit à la confidence de tout ce qui devait suivre sa première découverte; méconnaître ce privilège, c'était nier l'évidence. N'était-ce point lui, en effet, qui avait donné le bout de fil conducteur pour pénétrer dans ce secret?... et maintenant qu'on y était entré, on le chassait en lui retirant le peloton tout entier ! Il y avait, dans une pareille conduite, une ingratitude et une défiance injurieuses.
Le mécontentement qu'en ressentit l'officier de santé se traduisit en importunités, auxquelles le banquier et Eulalie ne purent échapper qu'en évitant ses visites. Alors son irritation ne connut plus de bornes; il résolut de tout faire pour découvrir ce qu'on lui cachait. Un moyen restait seul à trouver : le hasard le lui fournit.
Un jour qu'il revenait de voir Anna, dont l'état était toujours aussi alarmant, il rencontra Pierre Lacour qui
se rendait à Penzé. Le contre-maître salua l'officier de santé, et la conversation s'engagea.
— Vous allez à Saint-Pol? demanda Pierre.
— Tout droit, mon garçon.
— Si M. Gaillot l'avait su, il eût pu vous charger de à»s lettres, qui sont pressées.
— Pour qui?
— Pour le notaire.
— Le père Marcel? Donne; il les aura ce soir. Lacour hésita un instant.
— Au fait, dit-il, le courrier ne les lui remettrait que demain... ; ce sera toujours ça de gagné.
Il tira un paquet de lettres de sa gibetière de cuir, et chercha celles qui étaient adressées au notaire.
Dubois s'appuya sur son cheval, en suivant du regard cette recherche. Tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur une adresse; il se pencha davantage et lut distinctement :
Monsieur Élie de Beaucourt,
Rue Neuve-Coquenard, 16, Paris.
— Voilà, dit Lacour en lui remettant ce qui était destiné au notaire.
Dubois prit les lettres et partit; mais ce qu'il venait de voir l'avait frappé : il était clair que de Beaucourt ne voyageait point en Italie, comme on en avait répandu le bruit, puisqu'on lui écrivait à Paris. Mais dans quel but les Gaillot avaient-ils fait ce mensonge? L'officier de
242 l'homme et l'ahgent.
santé crut le deviner; il entrevit un mystère curieux à éclaircir, réfléchit pendant toute la route : enfin, quand il arriva à Saint-Pol, son parti était pris.
Le soir même, il écrivit à Élie la lettre suivante :
« Mon cher malade,
« Connaissant votre obligeance, et venant d'apprendre, par hasard, que vous étiez à Paris, je m'adresse à vous pour un petit service que je vous prie de me rendre sans retard.
« Il s'agit de passer chez Sirhenry, coutelier, place de l'École-de-Médecine, pour lui réclamer douze lancettes qu'il doit m' expédier depuis un mois. Veuillez lui rappeler ce que je lui ai déjà écrit, que toutes les miennes sont hors de service, nos couteliers de province ne pouvant repasser convenablement de pareils instruments, et que j'ai, dans ce moment, trois femmes enceintes dont je recule la saignée, dans l'attente de son envoi.
« Rien de nouveau à Penhoët. Les violences déplorables auxquelles M. Severin s'est porté contre votre oncle n'ont porté aucune atteinte à sa bonne santé : soyez donc sans inquiétude. Ce pauvre Severin est, du reste, cruellement puni : on l'a arrêté, et sa fille, qui paraît atteinte d'un chagrin caché, est au plus mal : je ne sais encore si je pourrai la sauver.
« Adieu, mon cher Monsieur; excusez-moi de la peine que je vous donne, et croyez au dévouement
« de votre très-humble et très-obéissant médecin,
« Dubois.
« P. -S. Outre les douze lancettes, j'ai demandé un couteau pour amputations : quoique j'en sois moins pressé, rappelez-le à Sirhenry. »
Dubois relut ce qu'il venait d'écrire, et fut content du autour par lequel il instruisait Élie de tout ce qui s'était passé , sans en avoir l'air. M. Gaillot ne pourrait l'accuser d'indiscrétion, puisqu'il ne lui avait rien confié.
Cette lettre était à la fois adroite et prudente : il la mit donc à la poste et attendit le résultat.
Le même jour, Gaillot, averti que l'instruction n'avait point établi contre Severin de charges suffisantes pour qu'il y eût lieu à poursuivre, retira publiquement sa plainte : le fabricant fut, en conséquence, mis en liberté.
A peine sorti de prison, Severin courut à Penhoët, où il savait sa fille mourante.
Nous n'essayerons pas de raconter son entrevue avec Anna : comment donner idée, par la parole, d'une scène où les sanglots et les pleurs sont seuls à se répondre? Dès qu'il avait appris la maladie de sa fille, Severin avait tout oublié; sa colère s'était noyée dans sa douleur, et le premier cri qu'il jeta en la retrouvant fut un cri de pardon.
A la vue d'Anna, pâle et mourante, il avait senti jusqu'à quel point son amour l'emportait sur son orgueil et combien son enfant lui était encore précieuse, malgré sa faute ; mais, que l'on juge ce qu'il dut éprouver, lorsqu'au milieu des expressions de douleur et des aveux de la jeune fille, il crut entrevoir que cette faute môme n'existait pas, et qu'elle s'était calomniée elle-même par innocence! Éperdu, il l'interrogea de nouveau; il lui demanda le récit de ses entrevues avec de Beaucourt et reconnut qu'elle s'était crue perdue seulement pour l'avoir entendu dire à madame Gaillot.
Le courage du fabricant, qui avait résisté à tant de désastres, pensa succomber à la joie de cette découverte. Ivre de bonheur, il se pencha vers la naïve enfant et la
serra sur sa poitrine, en lui demandant pardon de l'avoir crue.
Puis, par un retour naturel, sa joie fit place à une affliction plus amère, lorsqu'il se rappela tout à coup le danger que courait Anna. La pensée de la perdre, au moment même où elle lui devenait plus chère par une nouvelle preuve de candeur et une injustice soufferte, le jetait hors de lui. Il se reprochait les émotions dangereuses auxquelles il venait de la livrer par ses questions, et il en excitait de nouvelles par la vivacité de son repentir. Il voulait en vain se comprimer; à chaque instant son cœur éclatait, mais en élans de tendresse et de douleur. Assis près d'Anna, comptant chaque aspiration, chaque battement de pouls, ses regards ne quittaient ce trésor que pour s'élever vers le ciel. Oh ! que de sourdes rages, pendant ces longues heures passées près de l'enfant mourante 1 Que de marchés insensés proposés à Dieu tout bas ! Que de révoltes impies suivies de repentirs sans bornes! Oh! combien toutes les afflictions supportées auparavant parurent alors misérables au père désolé ! Hélas ! l'abîme de la douleur est ainsi fait : à chaque chute nous croyons avoir atteint le fond, et un nouveau choc nous rejette bien loin au-dessous; car l'abîme a la profondeur de la vie elle-même, et nous tombons toujours !
Les souffrances d'Anna avaient changé plusieurs fois de caractère, sans permettre jamais de concevoir de sérieuses espérances. Un symptôme grave ne se dissipait que pour faire place à un autre : on eût dit qu'une lutte était ouverte entre toutes les infirmités humaines et cette puissante nature; les maladies se succédaient, comme
les bataillons d'une même armée assayant tour à tour la prise d'une forte ville.
Toutes enfin cédèrent; mais Anna s'était épuisée dans ce combat. Le mal, qui n'avait pu lui enlever assez de force pour la tuer, lui en avait trop enlevé pour qu'elle pût se remettre à vivre. Les souffrances avaient cessé ; la convalescence n'arrivait pas : la sève semblait à jamais tarie dans cette organisation ravagée.
Severin vit avec terreur cette espèce de mort vivante. Il savait que c'était ainsi que commençaient ces agonies de la jeunesse, prolongées, sans espérance, pendant de longs mois. Il chercha tous les moyens de réveiller la sensation dans sa fille; il l'entoura de ses fleurs aimées, de ses livres favoris ; il lui promit, pour l'avenir, des bonheurs impossibles; il se façonna au mensonge, pour relever, par l'espoir, ce front penché !
Anna souriait à tous ces efforts sans sortir de sa langueur; elle aimait ce qu'elle avait aimé, désirait ce qu'elle avait désiré (car toutes les grâces de la vie lui étaient restées, comme au soleil couchant toutes les teintes du matin); seulement on sentait que ce n'était point une aurore, mais un déclin.
Depuis qu'il savait la vérité, Severin ne soupçonnait plus Thonneur d'Élie, et, sans comprendre la cause de son départ subit, il voyait là un mystère auquel Gaillot avait sans doute part, et qui s'expliquerait lorsque le rétablissement de sa fille lui permettrait de s'en occuper. Ce rétablissement était donc son unique but, et depuis son retour au moulin il n'avait point songé à autre chose. Que lui importait, en effet, le reste maintenant? Sa ruine était accomplie ; de tout ce qu'il avait possédé, sa fille
était le seul bien qu'il pût sauver! Debout au chevet de son lit, couvant des yeux ce dernier trésor, ses jours et ses nuits se passaient là dans une perpétuelle alternative de peur ou d'espérance.
Un jour qu'Anna venait de fermer les yeux et semblait céder un instant au sommeil, Marguerite, effarée, vint avertir le fabricant que des hommes à mines sinistres avaient envahi la maison.
Severin, étonné, sortit et trouva des gens de justice, parmi lesquels il reconnut un avoué de Morlaix, appelé Lourdin, et renommé pour son habileté astucieuse.
En apercevant Severin, l'homme de loi s'avança à sa rencontre.
— Pardon, Monsieur, dit-il, en s'inclinant avec la froide politesse des gens de sa profession, je suis envoyé par M. Gaillot.
— Que veut- il? demanda brusquement Severin.
— Il désire entrer immédiatement en possession du moulin.
Le père d'Anna leva la tête avec étonnement.
— Et de quel droit, Monsieur?
— J'ai eu l'honneur de vous signifier en temps utile le jugement qui envoyait mon client en possession de votre papeterie, ainsi qu'un commandement de déguerpir, répondit Lourdin.
Severin se rappela, en effet, avoir reçu des papiers timbrés qu'il n'avait point lus.
— Or, le délai étant expiré, continua l'avoué, je viens faire exécuter le jugement.
— Ainsi, dit Severin, en promenant sur les hommes qui l'entouraient un regard où le mépris se mêlait à la
colère, vous êtes venus pour vous emparer de ma maison ?.. Et si je refuse de partir?
— J'en éprouverai un véritable chagrin, répondit Lourdin en s'inclinant ; mais ces Messieurs seraient alors obligés de donner force à la loi.
— Comment cela?
— En portant dehors tout ce qui vous appartient
— Et en me chassant moi-même ensuite, n'est-ce pas? Vous y êtes peut-être autorisés, Messieurs!.. je l'ignore. Il se peut qu'un article du Code permette de traiter l'homme ruiné comme une bête fauve qu'on jette hors de sa tanière ; il se peut que vous ayez droit d'entrer et de tout prendre sans être des bandits, grâce à ce morceau de papier que vous tenez là !.. Je connais peu les lois . . il n'y a guère que ceux qui veulent en abuser qui les étudient : mais qu'arriverait-il, dites-moi, si je refusais de croire à ce droit; si je courais à une arme pour défendre cet abri où repose mon enfant?... car ma fille sort à peine d'une maladie terrible. Monsieur ! . . Elle est là, couchée sans forces et sans voix, frappée à mort, peutêtre !
— M. Gaillot croyait, ainsi que moi, mademoiselle Severin en convalescence, observa l'avoué.
Pour toute réponse, le fabricant ouvrit la porte de la chambre d'Anna, et les regards de tous les spectateurs tombèrent sur le lit de la malade placé vis-à-vis.
Les yeux de la jeune fille étaient fermés, son corps droit et immobile. A voir le drap soulevé par ses pieds rejoints, ses bras roidis, et ses longs cheveux noirs soigneusement lissés sous une coiffe blanche, on eût dit une
morte déjà préparée pour le cercueil. Aucune trace de souffrance n'altérait pourtant ses traits : ils respiraient cette ineffable beauté des jeunes morts, au front desquels l'âme, en partant, semble laisser une empreinte de son innocence et de sa grâce. Sur ses joues flottait une sorte de fraîcheur lumineuse qui n'avait rien d'ici-bas ; on reconnaissait le fruit mûr pour le ciel et déjà détaché de la tige humaine !
Lourdin et ses gens demeurèrent muets d'une sorte d'admiration ; Severin contempla un instant sa fille avec une inexprimable pitié, puis refermant doucement la porte :
— Attendez que vos gens puissent mettre son cercueil dehors avec le reste, Monsieur, dit-il à Lourdin.
— Il paraîtrait, en effet, peu prudent de troubler maintenant le repos de votre fille, répondit l'avoué; du reste, il y a un moyen de tout concilier.
Il prit à part le fabricant.
— M. Gaillot a agi forcément en tout ceci , continua-til plus bas ; il n'a cessé de vouloir un arrangement et de vous le proposer. L'acte que vous lui avez consenti a été déclaré valable par les tribunaux ; nous pouvons exiger, dès aujourd'hui, que vous quittiez le moulin, dès demain que vous partiez pour la Nouvelle-Orléans, ou que vous payiez le dédit convenu. Nous avons sur vous tous les avantages ; mais nous sommes prêts à n'en point user : que votre fille prenne le temps de recouvrer la santé ; nous voulons bien ne pas demander l'exécution immédiate du contrat, sur la seule promesse renouvelée par vous de l'exécuter sans opposition après un délai fixé.
Je conçois ce nouveau détour, dit Severin avec dé-
dain; M. Gaillot veut, à tout prix, que je parte avec ma fille, et il espère m'y obliger par les persécutions. Vous croyez me forcer à regarder la fuite comme une délivrance; mais vous avez oublié, Messieurs, qu'il y a des souffrances si complètes, que les nouvelles tortures n'y ajoutent rien et s'y perdent : du haut de ma douleur, je sens à peine vos atteintes.
Et se tournant vers les hommes qui étaient là :
— Faites votre office, dit-il; je n'y apporterai point d'obstacles!... Quand la résistance est impossible, elle manque de dignité. Vous êtes les maîtres : videz cette maison, prenez ma fille telle que vous venez de la voir, et jetez-la avec le reste sur le chemin, sous la pluie et le vent du ciel; je m'assiérai près d'elle pour attendre qu'elle meure : les passants demanderont qui nous a mis là, et on leur apprendra vos noms !
Cela était dit d'un ton si noblement douloureux, que les hommes venus avec l'avoué en parurent eux-mêmes troublés. Quant à Lourdin, son désappointement était visible. La tournure qu'avaient prise les choses dérangeait évidemment ses prévisions, et à son embarras on pouvait croire que Gaillot l'avait envoyé plutôt pour effrayer le fabricant et le forcer à une transaction, que pour exécuter sérieusement l'arrêt obtenu contre lui.
Malheureusement, en le prenant au mot avec cette exaltation dédaigneuse, Severin venait de le mettre dans l'impossibilité de reculer. Il voulut parler de nouveau, mais un regard et un geste du père d'Anna lui imposèrent silence.
— C'est vous qui l'aurez voulu, diWil d'un ton contraint.
Et, se tournant vers ses gens, il leur donna ordre de commencer.
Ceux-ci descendirent et firent lentement leurs préparatifs.
Il y eut un assez long silence, pendant lequel Lourdin alla plusieurs fois à la fenêtre pour savoir si l'on transportait les meubles hors de la maison; enfin, semblant prendre une détermination subite :
— Il est impossible que vous nous obligiez à ces mesures extrêmes, Monsieur, dit-il à Severin; j'espérais que le temps et la réflexion vous auraient mieux disposé, je n'avais môme consenti à m'occuper de l'affaire que dans cette persuasion ; je ne puis me faire à l'idée d'employer contre vous les moyens de rigueur que nous donne la loi ; puisque vous persistez dans votre refus, je veux voir M. Gaillot, peut-être consentira-t-il à vous prouver encore une fois combien ses désirs d'accommodement sont sincères.
Lourdin salua le fabricant et sortit.
Tant qu'il avait été là, la fierté de Severin s\' • tenue sans effort : il sentait la présence d'un eniie.it.. et son âme avait pris d'elle-même une digne attitul . ; ;r. 's, lorsqu'il se trouva seul, son courage se détendit et s'affaissa. Il se rappela l'espèce de défi qu'il venait de jeter, et pensa avec épouvante à ce qu'allait devenir Anna, si on les forçait à quitter le moulin. Dans un moment d'exaltation et emporté par cet élan de la parole qui entraîne toujours l'homme ému au delà de sa pensée, il avait pu parler fièrement de ce renvoi et accepter, pour ainsi dire, le meurtre de sa fille comme un nouveau motif de honte pour les assassins ; mais, dès qu'il n'eut plus à soutenir devant un tiers l'orgueil de son malheur, il retomba dans toutes les angoisses de l'effroi paternel. Qu'allait décider le banquier, et que devait-il craindre ou espérer? Tandis qu'il agitait ces questions, la porte s'ouvrit, et Gaillot lui-même parut, suivi de Lourdin.
A sa vue, Severin fit un geste de surprise. Le banquier avait un air sérieux qui ne lui était point habituel.
— Je viens d'apprendre que votre fille ne pouvait quitter le moulin sans danger, Monsieur, dit-il d'un ton bref et mécontent.
— Gela est vrai, répondit Severin.
— Monsieur m'a prié de retarder la prise de possession; j'ai consenti à vous faire grâce de quelques jours.
Le fabricant tressaillit.
— Je n'ai point demandé de grâce, dit-il.
— Alors vous me payerez cette tolérance le prix que j'y ai mis.
— J'ai déclaré que cela était impossible.
— Il faut s'entendre pourtant , observa sèchement Gaillot; j'abandonne pour vous un droit, et vous me refusez un dédommagement; cette faveur est donc gratuite ; si ce n'est point là une grâce, dites-moi le nom que vous voulez lui donner.
— Vous m'indiquez vous-même, par cette explication, le parti que je dois prendre, Monsieur, répondit Severin blessé; je quitterai le moulin aujourd'hui.
— Et vous tuerez votre fille?
Le fabricant voulut répondre, puis s'arrêta.
Gaillot avait cru le pousser à bout en lui présentant cette alternative ; mais chez Severin l'amour était plus fort que l'orgueil. Son choix fut fait à l'instant.
— Monsieur, dit-il au banquier d'une voix concentrée, vc.-- • abusez lâchement de vos avantages; vous me frappez comme le bourreau, sans que je puisse éviter le coup ; vous me jetez une grâce au visage en m'avertissant que c'est une aumône!... je l'accepte néanmoins !..
— Vous pouvez en faire un droit en m'accordant en retour ce que je vous demande, observa Gaillot.
— Ah ! c'est ce que vous voulez ! dit vivement Severin , vous avez pensé qu'en poussant à bout ma fierté vous pourriez obtenir ce que j'avais refusé à la menace,
254 l'homme et i/argent.
et que je me résignerais à tout plutôt qu'en rester votre obligé.
— Je n'ai point eu cette espérance, dit Gaillot, rougissant d'avoir été deviné; je savais d'avance, Monsieur, que votre choix ne serait point douteux entre une faveur et un marché. Pourquoi payer par une concession ce qu'on est sûr d'obtenir pour rien? On injurie un bienfait afin de s'exempter de lareconnaissance,maison n'en profile pas moins. Grâce à votre fille, d'ailleurs, vous pouvez accepter ma pitié sans rougir. Sa maladie n'amïte-t-elle pas votre vanité?
— Vous m'avez sous vos pieds, Monsieur, ditSeverin dont le front était pâle et dont la voix tremblait; continuez; vous pouvez régler vous-même combien je dois endurer de mépris pour ce que vous m'accordez ; ma tendresse est plus grande que votre insolence. Amassez les humiliations, elles ne monteront jamais jusqu'à mon cœur; jamais vous ne me ferez regretter d'aimer assez ma fille pour tout supporter. Ne comptez donc ni sur ma colère, ni sur mon orgueil pour refuser un bienfait dont elle a besoin : qu'elle vive, c'est mon seul devoir, mon seul désir; crachez sur la main qui reçoit votre aumône, foulez sous vos talons ma misère, souffletez-moi de votre bienfait ; je suis prêt à tout, et je vous écoute.
Le fabricant avait prononcé ces mots les yeux baissés, immobile, les bras pendants; mais sa résignation était si noble et son humilité si majestueuse, que, dans ce moment, c'était lui qui semblait accorder une grâce et Gaillot qui semblait la recevoir !
Ce dernier faisait pourtant un effort pour répondre, lorsque la chambre d'Anna s'ouvrit, et la jeune fille pa-
rut à demi vêtue, les cheveux en désordre, pâle et les regards indignés.
A sa vue, Severin jeta un cri; mais elle courut à lui, et saisissant sa main :
— Venez, mon père, dit-elle, puisque nous ne sommes plus ici chez nous, je veux partir... venez...'
— Arrête, Anna, s'écria Severin... pourquoi es-tu venue?., reste... on nous permet de rester.
— Oui; mais je sais à quel prix! dit la jeune fille. Et se jetant sur le cœur de Severin :
— Ohl j'ai tout entendu, mon père... on vous a humilié... on vous a reproché l'abri que l'on accordait à votre fille, on vous a insulté!., et vous avez tout supporté à cause de moi; vous avez dit qu'on ne vous ferait pas regretter d'aimer votre enfant... 0 mon père, vous êtes bon comme Dieu ! . . mais je ne veux pas de leur grâce.
— Écoute-moi, au nom du ciel, écoute-moi, dit Severin effrayé et joyeux à la fois de l'énergie de la jeune fille.
— Non, non, je ne veux plus rester; j'ai retrouvé mes forces, mon père; je ne veux rien d'eux... si vous refusez de me suivre, je m'en irai seule... Oh! l'air m'étouffe ici... je suis bien, vous dis-je.
En parlant ainsi, elle entraînait Severin : celui-ci la regarda et fut frappé du changement qui s'était opéré dans tout son être. Ses yeux avaient repris leur éclat, le sang avait remonté à ses joues ; on eût dit que la vie, longtemps glacée en elle, venait de fondre à la chaleur d'une grande émotion et l'inondait de nouveau.
Il hésita un instant, puis saisissant sa main :
— Anna, dit-il avec une larme dans les yeux, ah! tu revis enfin !
— Je suis guérie, je suis forte, dit-elle; venez, mon père.
Severin passa un bras autour de la taille de l'enfant, et prenant ses deux mains dans les siennes :
— Eh bienl oui, dit-il avec exaltation, allons, ma fille, et sois bénie pour m'avoir épargné l'opprobre de recevoir quelque chose de cet homme.
Puis s'adressant à Gaillot :
— Vous le voyez, Monsieur, dit-il, les mourants aiment mieux se lever de leur couche que de recevoir votre hospitalité!.. Maintenant, prenez ce qui reste ici; j'emporte tout le bonheur de cette demeure, car l'ange qui la gardait me suit. Vous devez être content : à force d'intrigues, vous avez chassé un vieillard et une enfant du coin obscur qu'ils aimaient... ils vous le laissent, Monsieur, ils se retirent sans résistance et sans reproches : mais, partout où vous les rencontrerez désormais, vous passerez vite; partout où l'on prononcera leurs noms, vous baisserez les yeux, car vous vous rappellerez, malgré vous, votre lâcheté. Adieu, Monsieur; il y a quelques jours que je vous haïssais encore, mais maintenant je vous connais tout entier; vous ne valez même pas mon mépris ! . .
A ces mots, Severin se laissa entraîner par sa fille, et tous deux sortirent.
Lourdin et Gaillot se regardèreni un instant en silence, puis, d'un mouvement commun, ils s'approchèrent de la fenêtre.
Severin, la tête nue et soutenant la jeune fille chance-
lantc, descendait le perron au milieu des meubles dispersés et des gens de justice qui regardaient immobiles. Tous deux s'arrêtèrent à la dernière marche; ils promenèrent autour d'eux un long regard, puis, se serrant plus étroitement, ils se perdirent lentement derrière le coteau.
Comme ils venaient de disparaître, un cavalier, couvert de boue et de sueur, parut our le chemin de Morlaix et arriva au galop devant le moulin. A. la vue des meubles entassés devant le seuil, il arrêta court son cheval et leva la tête.
Gaillot jeta un cri d'étonnement, c'était Élie de Beaucourt.
• De Beaucourt avait reçu la lettre de Dubois au moment de partir pour Edimbourg; et, changeant à l'instant d'itinéraire, il avait pris en poste le chemin de la Bretagne.
Son arrivée inattendue renversa les dernières espérances de Gaillot. A peine eut-il appris ce qui venait de se passer au moulin, qu'il courut sur les pas de Severin.
Anna pensa expirer de saisissement et de joie en le
revoyant. Les premières questions éclaircirent tout ce qui s'était passé, en justifiant complètement Élie, et les menées de Gaillot pour séparer les deux amants parurent au grand jour.
Il en résulta, entre le banquier et son neveu, une explication violente, à la suite de laquelle ce dernier quitta l'usine et vint habiter Penzé avec Severin.
Près d'un mois s'écoula dans cette position. Le fabricant avait annoncé le mariage de sa fille avec M. Élie de Beaucourt; les formalités étaient remplies, le jour de la célébration indiqué et prochain. Malheureusement la santé d'Anna ne se rétablissait point.
Ranimée un instant par le retour d'Élie, elle était bientôt retombée dans une langueur qui semblait s'accroître à chaque instant. Dubois, interrogé plusieurs fois, avait toujours répondu vaguement. Cependant il y avait tant de calme, de bonheur et de repos dans cette étrange convalescence, que l'on ne pouvait se résoudre à s'en effrayer.
Aucune nouvelle inquiétude n'avait, du reste, troublé la joie des deux amants. M. Gaillot paraissait avoir renoncé à élever de nouveaux obstacles et gardait un silence de honte ou de désappointement. Son nom n'était jamais prononcé par eux, et ils espéraient en être oubliés comme ils s'efforçaient de l'oublier de leur côté, lorsque arriva opinément une lettre de lui qui demandait une entrevue à Élie et à Severin.
Ceux-ci se consultèrent, et, après quelques instants d'hésitation, indiquèrent un jour au banquier.
Gaillot arriva à l'heure désignée. Son abord fut inquiet et embarrassé; il craignait évidemment l'accueil
qu'il allait recevoir. Cependant, après un court instant d'incertitude, il parut faire un effort sur lui-même, et s'avançant avec une sorte de franchise confuse :
— Vous m'en voulez tous deux, dit-il, et vous avez raison ; je vous ai fait souffrir ! mais le mariage de mon neveu avec votre fille, Monsieur, contrariait tous mes désirs et tous mes projets; en m'eiïorçant de l'empêcher, j'ai cru servir Élie lui-même et travailler à son bonheur.
— L'affaire m'intéressait assez pour qu'il fût au moins prudent de me consulter, observa de Beaucourt.
— Soit, répliqua le banquier; mais je n'ai jamais aimé, moi : pouvais-je présumer qu'un attachement fût si difficile à rompre?
— Vous avez su pourtant la douleur de ma fille, et vous avez vu mon désespoir, dit Severin en secouant la tête.
— Alors la partie était engagée, je ne pouvais reculer sans avouer ce que j'avais déjà fait; l'embarras de revenir sur mes pas m'a poussé en avant... vous avez eu à vous plaindre de moi, je l'avoue.
— Etes-vous sûr que vous vous en fussiez aperçu si vous aviez réussi? demanda le fabricant d'un ton amer.
— Peut-être que non, Monsieur. Le succès comme l'extrême malheur aveuglent et rendent sans miséricorde; mais enfin, qu'il faille en faire honneur à ma conscience ou aux événements, ces torts, je les reconnais.
— Que ne pouvez-vous de même les réparer, soupira Élie.
— Je viens précisément pour vous le proposer.
Le jeune homme et le fabricant levèrent la tête avec surprise.
— Oui, continua Gaillot qui paraissait dans une veine de franchise et de bons sentiments ; au diable les finesses! voici ce dont il s'agit : l'essai que je viens de faire m'a prouvé que je ne pouvais me passer d'Élie. Depuis un mois que nous ne nous voyons plus, il me manque, je suis triste et gêné. Appelez ce besoin affection ou seulement habitude, n'y voyez même, si vous le voulez, que l'expression de l'intérêt personnel et le désir d'avoir près de moi quelqu'un dont je sois aussi sûr que de moimême; je constate un fait sans demander que vous lui donniez une explication favorable. Je veux donc que nos différends finissent, et c'est dans ce but que je suis venu vous voir. Je vais vous faire une proposition qui, je l'espère, lèvera toutes les difficultés.
— Nous vous écoutons , Monsieur, dit Severin avec une froideur défiante.
— La grande usine et le moulin réunis, et marchant d'accord, doivent donner de notables bénéfices, surtout s'ils sont bien conduits.
— Je le pense.
— Eh bien, je vous en donne la direction.
— A moi? s'écria Severin.
— A vous et à Élie, qui désormais doit naturellement partager vos travaux. Je ne vous aurais pas fait cette offre lorsque j'espérais encore empêcher l'alliance de nos deux familles; mais, maintenant, c'est chose faite, et je ne me suis jamais entêté contre ce qui était inévitable. Je tâche de tirer le meilleur parti possible, même de mes échecs. Or, je voulais deux choses : marier Élie à ma
fantaisie et le mettre à la tête des papeteries; le premier projet est au diable, je tâche de sauver le second.
— Et quels avantages y trouvez-vous? demanda le fabricant.
— Plusieurs: j'empêche une rupture qui me chagrine, j'évite un scandale, et j'assure le succès de mon entreprise, dont je partagerai, en définitive, les profits.
Le père d'Anna devint pensif : tout ce que le banquier venait de dire était tellement clair, qu'il était difficile d'en soupçonner la sincérité ; cependant la défiance de Severin l'emportait. Élie, de son côté, doutait encore, et tous deux gardaient le silence.
— Voyons, reprit Gaillot, après un moment d'attente ; je vous ai parlé sans phrases, et le cœur dans la main; jouez, comme moi, cartes sur table. Ma proposition vous est avantageuse, vous n'en pouvez douter; elle rétablit les affaires de M. Severin, lui rend ses habitudes et ses occupations; elle te prépare, à toi. Élie, un avenir indépendant; que vous faut-il de plus?
Et voyant que le fabricant hésitait toujours :
— Vous avez trop de bon sens tous deux, ajouta-t-il, pour écouter une petite rancune et pour me refuser, en vous unissant à vous-mêmes, comme des enfants qui boudent leur appétit. Les bonnes occasions ne sont point assez communes pour qu'on les rejette sans motif, Severin.
— Vous avez raison , Monsieur, dit Severin en rougissant légèrement de voir ses répugnances ainsi devinées; ce serait une puérile satisfaction d'amour- propre, et que l'on pourrait se donner, tout au plus , si le sort des êtres que l'on aime n'était point lié au vôtre î...
— Alors vous acceptez, dit Gaillot avec une bonhomie joyeuse.
— Peut-être, Monsieur, répondit le père d'Anna, que la rondeur du banquier persuadait malgré lui, mais qui résistait par souvenir; je veux connaître, d'abord, vos conditions.
— Je n'en ai point; vous les réglerez vous-même. Je vous demande seulement un mois ou six semaines pour établir le bilan de l'usine, désintéresser mes associés et vous remettre le tout. Pendant ce temps, votre fille achèvera de se rétablir ; nous ferons le mariage au printemps, puis je partirai pour Paris, où j'ai une nouvelle opération en vue; cela vous convient-il ainsi?
— J'y réfléchirai.
— Alors c'est une affaire conclue, car j'en passerai par tout ce qui vous conviendra. Dieu soit loué I nous en voilà sortis.
— Allons, Élie, ajouta-t-il en s'approchant de son neveu et lui tendant la main ; pardonne-moi, et oublions le passé.
— Je tâcherai, répondit le jeune homme.
Le banquier revint, le surlendemain, avec un projet de convention dans laquelle il semblait avoir pris à tâche de prévenir tous les soupçons. Le mariage d'Élie avec Anna y était stipulé comme base du contrat et condition première de son exécution; les avantages assurés à Severin et à son gendre (c'était ainsi que de Beaucourt était désigné) satisfaisaient à toutes les exigences; Severin lui-même ne trouva pas une seule objection à élever, et il signa ainsi qu'Élie. Gaillot partit enchanté.
Anna et de Beaucourt , heureux du changement qui
venait de s'opérer dans leur situation, descendirent au jardin pour parler de leurs amours ; le fabricant demeura seul.
S'il avait accepté la proposition de Gaillot, ce n'avait point été sans de longues hésitations. L'intérêt d'Élie et de la jeune fille, dont l'avenir l'effrayait, avait pu le décider à surmonter ses répugnances, mais non les détruire. Tout se réunissait en vain pour lui prouver la bonne foi du banquier en cette occasion ; une sorte d'avertissement intérieur protestait contre l'évidence elle-même. Que ce fût prévention ou instinct, il ne pouvait s'accoutumer à croire que quelque chose d'heureux lui vînt de ce côté. La bonhomie subite de Gaillot ne le persuadait point. Encore meurtri de la lutte, il épiait, avec inquiétude, cet ennemi réconcilié, cherchant à découvrir, sous chaque pli de son vêtement, une arme cachée. Était-il sûr que le banquier ne préparât point quelque piège? en reculant le mariage d'Anna et de son neveu jusqu'au printemps, n'avait-il point voulu gagner du temps? Mais, d'un autre côté, ce retard était rigoureusement indispensable pour la liquidation des papeteries. Gaillot n'en avait point fait une condition, pourquoi, dès lors, y chercher de coupables motifs ?
Severin était en proie à cette perplexité soupçonneuse, lorsque Dubois entra.
— De grâce, Severin, dit-il en entrant, ne laissez point Anna s'exposer ainsi au brouillard; je viens de la rencontrer au jardin, je l'ai forcée à rentrer.
— Comment l'avez-vous trouvée? demanda le fabricant.
— Elle pourrait être mieux.
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C'était la première fois que l'officier de santé exprimait une inquiétude sur la jeune fille; Severin en fut frappé.
— Vous n'avez jamais été franc avec moi, Dubois, dit-il d'un accent troublé.... vous croyez ma fille plus malade que vous ne le dites.
— Eh! savons-nous ce que nous devons croire nousmêmes? répliqua Dubois en haussant les épaules; l'important pour Anna, est d'éviter toute sensation vive... Elle n'a eu aucune émotion aujourd'hui?
— Vous me le rappelez, l'oncle d'Élie est venu.
— M.Gaillot?
— Oui.
— N'est-ce point pour un raccommodement?
— Précisément.
— Pardieu! s'écria Dubois en frappant ses mains l'une contre l'autre, je l'aurais parié.
Pourquoi cela ?
— A cause de la conversation de l'autre jour; voici la chose: vous savez que j'étais presque brouillé avec les Gaillot, depuis cette lettre écrite à leur neveu, pour des lancettes, et à la suite de laquelle il est arrivé subitement. Je n'y allais plus, lorsque, il y a huit jours, je reçois du banquier une invitation à dîner. Ma foi, cette brouillerie me fatiguait; vous me connaissez, j'aime à être bien avec tout le monde ; j'ai accepté.
— Eh bien?...
— Eh bien, j'ai été parfaitement reçu, car, au fond, ce sont de bonnes gens ; nous avons parlé de choses et d'autres, puis la conversation est tombée sur vous, et M. Gaillot s'est informé en grand détail de l'état de la
chère Anna. Il m'a fait mille questions sur sa maladie, sur l'époque de son rétablissement; il y mettait un intérêt extraordinaire.
Severin tressaillit.
— Et que lui avez-vous répondu? demanda-t-il à Dubois en le regardant fixement.
Celui-ci se troubla.
— Moi! dit-il, mon Dieu... ce que vous savez!...
— Dubois, s'écria Severin frappé d'un horrible trait de lumière, vous lui avez dit que ma fille était perdue !..
— Qui vous fait croire ?...
— J'en suis sûr, dites la vérité, je le veux, c'est un devoir pour vous.
— Je ne lui ai point caché, balbutia Dubois, que l'état de cette chère enfant était grave.
— Vous lui avez dit davantage ; au nom de Dieu, la vérité!... J'ai droit de vous la demander, moi... j'aurai la force de l'entendre. Vous lui avez exprimé des craintes... des craintes prochaines... Oh! parlez, mais parlez donc.
— Je lui ai seulement dit, ajouta Dubois, que, pour les affections comme celle de votre fille, on redoutait le retour du printemps...
— C'est cela, s'écria Severin, le printemps!... Il veut reculer le mariage jusqu'alors , parce qu'alors ma fille sera morte ! . . .
L'aveu arraché à l'officier de santé jeta Severin dans un désespoir impossible à exprimer. Ce coup était le dernier qui pût le frapper. Successivement dépouillé de ce qu'il avait aimé, par l'âge, la mort ou la ruine, il avait reporté sur sa fille toutes ces parts de tendresse désormais sans objet. À elle était venu tout l'héritage de ce cœur solitaire : vieux et triste, il ne comprenait plus la jeunesse ni la joie que par Anna; c'était d'elle que lui arrivait la lumière ; il vivait de son âme et non de lui-même.
En voyant le dépérissement lent et progressif de la jeune fille, depuis son retour, il avait bien ressenti de passagères terreurs ; deux ou trois fois même, saisi d'affreux pressentiments, il s'était dit que sa fille devait mourir; mais il ne s'était point arrêté à cette pensée. Il est des malheurs si grands, que l'esprit refuse de s'en assurer, et qu'on ne peut ni cesser de les craindre, ni se résigner à y croire.
La douleur de Severin, en apprenant la vérité, eut donc toute l'énergie d'une douleur inattendue; ce fut du délire ! Immobile, les yeux égarés et les bras tendus vers le ciel, il poussa contre Dieu les imprécations de tous les malheureux; il lui demanda compte de ses tortures; >1 nia sa justice, qui allait distribuant la souffrance aux
bons et la prospérité aux méchants : puis, passant de l'insulte à la supplication , il joignait les mains en demandant la guérison d'Anna, il se frappait la poitrine avec des explosions de repentir, il tombait à genoux et cherchait à se rappeler les prières de son enfance pour les balbutier.
Et, quand, las d'en appeler au ciel muet et sourd, il retombait au milieu des implacables impuissances de la terre, son âme épouvantée se reprenait au doute, à défaut d'ancre plus sûre; il se répétait que Dubois se trompait sans doute ; il accusait son ignorance ; il cherchait dans ses propres souvenirs des exemples qui pussent le rassurer sur sa fille et dont il lui fût possible de faire des espérances.
Mais, hélas 1 toutes les résistances du cœur étaient vaines : au premier examen de la raison, ces illusions, difficilement construites, s'écroulaient comme un palais de nuages.
Ces intermittences de désespoir amenèrent enfin le seul soulagement que Severin pût attendre : l'anéantissement. Son cœur, près d'éclater, s'engourdit dans une souffrance devenue confuse à force d'intensité; sa tête se troubla ; il éprouva une sorte de défaillance de tout son être, dans laquelle la douleur devint plus vague. Lorsqu'il sortit de cette langueur, son désespoir avait perdu sa première fougue, il était passé en lui; ce n'était plus un délire, mais une fièvre.
Ce fut alors seulement que le souvenir de Gaillot lui revint : toute sa conduite s'expliquait maintenant. En retardant le mariage de son neveu, il savait le rendre impossible, et, ce mariage n'ayant pas lieu, l'acte qu'il avait
contracté était annulé ! La première pensée de Severin fut de tromper son odieux calcul en hâtant le mariage ; mais comment expliquer aux amants ce changement inattendu? Puis n'était-ce pas leur préparer une séparation plus douloureuse et les rendre plus indispensables l'un à l'autre, au moment de se perdre? La mort ne leur paraîtrait-elle point plus horrible au milieu des premiers enivrements de la possession? Pourquoi ajouter le lien du bonheur à celui de l'amour quand l'heure arrivait de les briser tous? Comment Anna pourrait-elle alors mourir, comment Élie pourrait-il survivre ? Maintenant, du moins, ils n'avaient mis en commun que leur avenir. La vie n'était point commencée pour eux; ils l'attendaient; tous deux en étaient encore à ce rêve de jeunesse que l'on peut reprendre plus d'une fois; celui qui devait survivre ne garderait point les souvenirs poignants d'ivresses interrompues, de joies réalisées, puis ravies, mais seulement la réminiscence d'une belle vision envolée. Oh! pourquoi préparer de plus cuisants regrets, montrer un coin d'éden pour l'enlever si vite!... A quoi bon tendre la coupe des joies humaines à des lèvres qui ne devaient point la vider? Que ne pouvait-on plutôt séparer ces mains unies, découronner ces fronts de leurs espérances, défleurir la vie devant ces regards enivrés !
Dominé par ses pensées, Severin se décida à ne rien changer à ce qui avait été arrêté.
Mais ce n'était point assez , il fallait laisser aux deux amants ces derniers jours d'ignorance et de bonheur, leur cacher des angoisses qui eussent éveillé leurs craintes ! Severin rassembla ses forces, appela à lui tout son courage, et résolut ce sublime effort.
Aucune inquiétude n'avait, du reste, traverse la félicité d'Anna et d'Élie. Ne regardant rien, n'écoutant rien autour d'eux, ils allaient, portés sur leur amour et enveloppés dans leur atmosphère de joie, comme deux anges qu'un nuage entraîne doucement au milieu de la tempête.
Les journées se passaient à rappeler le passé, à raconter leurs impressions successives, à chercher l'heure où ils avaient commencé à s'aimer. S'exaltant dans ces ravissantes causeries, ils bâtissaient, en imagination, le nid qui devait bientôt les abriter; ils inventaient ensemble l'avenir, fournissaient tour à tour une tendre inspiration, une douce image, et ce poëme divin, composé à deux, grandissait devant leur pensée!
Puis c'étaient ces éternelles querelles des amants, où chacun veut se faire mauvais et petit pour grandir l'autre; ces idolâtries sans bornes où tout est appelé à rendre hommage à l'être aimé , et où la création entière lui sert d'ornement! temps délicieusement perdu, adorables oisivetés de la jeunesse que ne remplacent jamais les loisirs de plus tard ! Hélas ! qui eût voulu troubler de si célestes attentes, et prendre la mesure d'une tombe au milieu de tant d'espérances en fleurs?
Anna devenait plus faible chaque jour; mais ni elle ni Élie ne s'en apercevaient. Plongés dans une perpétuelle extase, ils avaient oublié toutes les choses de la terre et ne croyaient plus au malheur. On eût dit que Dieu voulait donner à la jeune fille, en dédommagement de la vie qu'il allait lui reprendre, toutes les joies idéales de l'amour. Aucune souffrance ne venait troubler son insensible agonie; elle se détachait de la vie comme le papil-
Ion de la chrysalide. La langueur même qui s'emparait de plus en plus de tout son être était pleine d'une volupté étrange.
— Je ne sais ce que j'éprouve, disait-elle à Élie, mais je ne sens plus mes pieds fouler la terre; je ne respire plus ; il me semble par instants qu'il me vient des ailes.
— C'est le bonheur I répondait Élie en souriant.
Et Severin, qui était là, souriait aussi; tandis que sa main, cachée dans sa poitrine, en meurtrissait convulsivement la chair.
Oh ! que de rages douloureuses il lui fallut déguiser ainsi ! que d'explosions contenues I Combien de fois il courut se renfermer seul pour décharger son cœur! Horrible torture que la vue de cet enivrement riant et calme qu'il fallait partager en apparence , car ce n'était point assez de serrer les dents sur ses sanglots, les paupières sur ses larmes, il fallait encore écouter les confidences d'avenir des fiancés, approuver leurs projets et y ajouter quelque chose!
Et, pendant que Severin jouait cette comédie horrible, le terme fatal approchait!... Déjà il ne comptait plus les jours d'Anna que par heure; chaque fois qu'elle quittait le lieu où il se trouvait, son regard éperdu la suivait comme pour un dernier adieu; chaque fois que la porte s'ouvrait plus vivement qne de coutume, il se levait en croyant entendre le cri : Votre fille est morte !
L'hiver finit ainsi. Gaillot avait prétexté quelques difficultés qui retardaient la liquidation; Severin ne fit aucune objection, et les deux amants prirent patience.
Mais, comme l'avait annoncé Dubois, les premiers
l'homme et i/argent. 271
jours de printemps ne tardèrent pas à faire sentir leur influence. La santé d'Anna déclina rapidement. Obstiné dans sa confiance, Élie ne vit dans ce progrès du mal que la passagère influence d'une saison nouvelle sur une organisation affaiblie. Mais le danger se révéla subitement à la jeune fille ; elle eut ce ressaut de tous les êtres qui approchent de l'abîme éternel, elle en sentit le vent glacé, et l'instinct de conservation qui saisit les mourants se réveilla chez elle. Jusqu'alors elle avait négligé les prescriptions de Dubois, elle commença à les suivre scrupuleusement; elle compta les battements de ses artères, et étudia toutes ses sensations. Elle interrogea même avec précaution l'officier de santé et son père : tous deux affectèrent une tranquillité qui la surprit sans la rassurer. Loin de là, son inquiétude alla croissant avec1» sa faiblesse. Ses lèvres pâlies ne souriaient plus; ses grands yeux noirs, toujours fixés sur Élie, se remplissaient parfois de larmes; un vague effroi l'oppressait.
De Beaucourt s'en aperçut et en fut glacé. Il questionna la jeune fille, parla de faire venir un nouveau médecin de Brest ou de Morlaix; Anna refusa; elle n'attendait déjà plus rien de la science ! Mais entourée d'êtres aimés que ses confidences eussent jetés dans le désespoir, elle avait besoin de quelqu'un à qui elle pût dire ses craintes et avec qui elle pût pleurer sur ses espérances. Près de périr, elle fit venir secrètement un prêtre.
Elle avait compté sur des consolations, des encouragements; elle s'attendait à entendre parler de quelque sublime échange assuré dans le ciel pour la jeunesse perdue et les joies ignorées, de quelque promesse de réunion future dans un monde affranchi du temps et de
la mort : le prêtre ne lui parla que du néant des attachements terrestres, de la justice sévère de Dieu et de la nécessité de ne songer qu'à lui seul ! Elle avait espéré qu'on lui jetterait un pont entre la terre et le ciel, et, au lieu de cela, on lui disait de choisir entre eux et de rompre avec l'un ou avec l'autre ! Elle refusa de faire ce choix et revint à ses premières terreurs.
Un soir qu'elle se trouvait plus languissante qu'elle ne l'avait jamais été, Gaillot arriva sans être attendu et annonça que les comptes relatifs à la liquidation touchaient à leur fin.
Severin regarda sa fille.
— En effet, dit-il douloureusement.
— Vous le saviez? demanda le banquier étonné. Le fabricant avait baissé la tête; il ne répondit pas. Gaillot s'assit et essaya de causer; mais une sombre
tristesse semblait les oppresser tous. Severin regardait à la fenêtre la pluie qui tombait fine et pressée, de Beaucourt était assis aux pieds d'Anna, et celle-ci, à demi renversée dans le fauteuil de son père, semblait lutter contre le sommeil.
Tout à coup le visage de la jeune fille devint plus pâle, son corps frissonna; elle étendit les bras comme si elle eût cherché un point d'appui dans le vide pour se reever.
Élie et Severin s'élancèrent vers elle.
— Qu'avez-vous, Anna? demanda le jeune homme avec effroi.
Elle se redressa, aidée de leurs mains.
— Élie!... mon père!... dit elle; oh! mon Dieu!... j'ai peur!...
— Un médecin, un médecin ! cria de Beaucourt.
— Non, restez... je veux vous voir.
Elle promena un instant de l'un à l'autre son regard flottant, et, l'arrêtant enfin sur Élie, elle jeta un cri, dans lequel toutes les puissances de son être s'étaient réunies :
— Je ne veux pas mourir I dit-elle.
— Mourir t répéta Élie éperdu, et la tenant enveloppée dans ses deux bras. Que parles-tu de mourir Anna?.. Toi, mourir 1 c'est impossible !
— N'est-ce pas?.. Oh ! non, je ne veux pas !.. Elle croisa les mains avec une ferveur égarée.
— Mon Dieu!., laissez-moi vivre... je suis si jeune. Je veux le rendre heureux... je l'aime tant, mon Dieu! Oh ! tu ne sais pas combien je t'aime, Élie... Élie ! je ne voulais pas te le dire maintenant... Élie!..
Elle laissa aller sa tête sur l'épaule du jeune homme avec une grâce amoureuse qui luttait contre la mort.
Celui-ci l'enveloppa de ses deux bras. Un instant, on n'entendit que leurs noms échangés d'un accent convulsif ; mais bientôt la voix expira sur les lèvres de la jeune fille.
De Beaucourt, épouvanté, se releva en chancelant et voulut, aidé de Severin, la porter sur son lit.
Alors elle se ranima, rapprocha sur son cœur les fronts de son amant et de son père, y déposa un baiser en murmurant d'inintelligibles paroles et retomba sur le fauteuil.
— Mon père. . elle se meurt ! cria Élie en tombant à genoux, foudroyé.
Il y eut un moment de terrible silence. Mais, tout à
coup, Severin, qui avait saisi la main de sa fille, la laissa retomber ; il se redressa égaré, et apercevant Gaillot qui regardait :
— Monsieur, dit-il en lui montrant Anna immobile, vous pouvez achever vos comptes maintenant!
Le glas ne tintait plus, l'église s'était vidée lentement, les cierges fumaient autour du catafalque banal : le service hebdomadaire de la mort d'Anna venait de finir.
Deux hommes en deuil, et pâlis par les larmes, montaient l'un des sentiers du coteau ; tous deux gardaient le silence et évitaient de se regarder, comme s'ils eussent craint qu'une parole ou qu'un coup d'œil ne fit encore éclater leur douleur.
Le père, surtout, semblait réunir toutes ses forces pour conserver le calme austère dans lequel il avait enveloppé sa souffrance.
Ils marchèrent ainsi jusqu'à ce qu'ils eussent gravi la colline et qu'ils fussent parvenus au carrefour marqué par un calvaire de granit.
Arrivés là, le plus vieux s'arrêta.
— Élie, dit-il d'une voix basse, mais ferme, c'est ici que les routes se séparent : je n'irai pas plus loin.
— Est-ce vrai"? demanda le jeune homme étonné.
— Oui, reprit Severin... l'heure de nous quitter est venue.
— Que dites- vous?
— Il le faut, Élie... je ne descendrai plus dans la vallée.
— Et pourquoi?
— Pourquoi!... Vous me demandez pourquoi?... Parce qu'elle a dévoré tout ce que j'aimais, parce que j'ai laissé des lambeaux de mon cœur à chacune de ses ronces, parce qu'elle est maudite et que je la hais.
Il s'arrêta à ces mots, comme honteux de son transport, joignit les mains, et abaissant les yeux sur le vallon :
— Ne savez-vous donc pas que tout mon passé est là ? reprit-il d'un accent gonflé de larmes. Hélas! une fois déjà je me suis arrêté à l'endroit où nous sommes, et la vallée m'apparut telle que nous la voyons aujourd'hui!.. Je venais tout lui confier, alors : ma pauvre richesse d'ouvrier parvenu, la femme aimée que je tenais par la main, l'enfant qu'elle portait!.. Il y a vingt ans de cela, Elie, et me voilà revenu à la même place, dépouillé de tout, comme un naufragé qui sort de l'abîme.
Il s'arrêta encore un instant, oppressé par ces souvenirs.
— Non, reprit-il enfin, je n'y retournerai plus !.. J'ai voulu vous reconduire jusqu'ici, Élie, mais pour vous faire mes adieux !
— Je ne vous quitte pas, s'écria de Beaucourt ; un
malheur commun nous lie : vous avez besoin de moi, et moi de vous, pour parler d'elle. Je vous suivrai partout; votre sort sera le mien.
— C'est impossible, Élie; vous avez une famille.
— Je n'ai plus que vous; sans vous, je serais mort déjà : je n'ai vécu que pour vous tenir lieu de fils. 0 mon Dieu ! avez-vous oublié qu'elle nous a serrés ensemble sur son cœur en expirant, qu'elle nous a réunis par un dernier baiser, qu'elle nous a légués l'un à l'autre? Oht je ne vous quitterai pas, car nous séparer serait outrager sa mémoire.
Severin fut ému ; il prit les deux mains du jeune homme et les serra dans les siennes.
— Pourquoi me rappeler ces souvenirs? dit-il attendri ; savait-elle, l'enfant, quelle carrière restait à chacun de nous? Elle nous a confondus dans sa dernière pensée d'amour, sans songer à autre chose. Ce que nous devons à sa mémoire, c'est de chercher la consolation; eh bien, pour cela, Élie, il faut que je parte, que je parte seul... votre vue ne ferait qu'entretenir ma douleur, en me rap pelant sans cesse le passé ; vous êtes une part de mes souvenirs, et je veux les laisser tous derrière moi. La place que vous occuperiez dans mon cœur me ferai remarquer davantage les autres vides.
— Ohl j'essayerai de vous consoler, dit le jeune homme.
— Consoler une douleur, c'est encore la rappeler, et je veux oublier que j'ai aimé, que j'ai vécut... Je veux chercher, loin d'ici, des lieux où rien ne me fera souvenir de ce que j'ai perdu, où je ne trouverai plus la même verdure, le même soleil, où je n'entendrai plus la
même langue !.. Je veux une existence nouvelle à apprendre, des fatigues, des dangers qui m'occupent assez pour que j'échappe à mon âme, et qui me fassent arriver au repos, d'une course, sans avoir le loisir de me rappeler.
— Et pourquoi ne chercherais-je point le même remède à ma douleur?
— Toi, tu es jeune et tu peux guérir; laisse les cœurs incurables briser violemment toutes les racines qu'ils ont encore dans le monde, laisse les vieillards désespérés faire le désert autour d'eux. Toi, lu es plongé dans la vie comme dans l'air; elle t'environne de toutes parts : tu ne peux t'en séparer. Larry t'attend dans sa paisible colonie; va le rejoindre : il a souffert; il saura te consoler. Là, tu dissiperas en actions ta douleur; tu aideras Antoine à faire le bien. Le bonheur est contagieux, et, à force de respirer celui des autres, qui sait... tu devien dras toi-même heureux, peut-être!..
— Que n'essayez-vous alors ce moyen pour vousmême? demanda Élie vivement. Vous connaissez les nobles projets de Larry, et vous les admirez: que ne leur accordez- vous l'appui de votre expérience? Ces jours que vous voulez disperser au loin, donnez-les à une noble cause; venez tenir notre drapeau d'avenir, vous martyr saint du passé.
Severin secoua la tête.
— Le drapeau des travailleurs ne doit point être porté par un mort, dit-il doucement; il faut qu'il marche en avant de votre jeunesse et de votre bonne volonté. Il n'y a point d'ardeur pour le bien sans croyance au bonheur, et moi je l'ai perdue! Que pourrait faire parmi vous,
enfants crédules et aimants, un vieillard désabusé dont le chagrin a mangé le cœur? Glacer vos enthousiasmes, faner vos espérances, vous empêcher d'être dévouJs et forts!.. En appeler à mon expérience, dites-vous? Ahl ne savez-vous donc pas que l'expérience des malheureux est seulement du désespoir?... Pour combattre près de vous, il faut avoir la douceur de l'agneau et le courage du lion, et moi j'ai la rage du tigre ! Je ne suis plus juste, je ne suis plus bon; je souffre, je hais, je maudis. Ahl ne m'appelez pas dans vos rangs : ce sont les cœurs ulcérés qui perdent les causes. Ma place n'est plus parmi les hommes 1 Je suis un lépreux qui appelle la solitude; que j'y trouve une place isolée pour m'étendre et mourir : je ne veux point autre chose désormais.
Et comme il vit que de Beaucourt allait répondre :
— N'insistez pas, dit-il avec une sombre énergie ; je vous promettrais aujourd'hui de rester, que demain le besoin de partir reviendrait. C'est une soif ardente que j'ai là... une folie peut-être; mais toute objection serait vaine : il faut que ma volonté s'accomplisse.
— Et où voulez-vous aller? demanda le jeune homme.
— Je ne sais encore : le hasard décidera. Je vais rejoindre un port; le premier navire qui partira pour une terre lointaine m'emportera. J'ai hâte de voir la France se perdre à l'horizon et d'entendre l'abîme gronder sous mes pieds. Mais je veux partir aujourd'hui même, et le temps marche... Adieu, Elie.
Il lui«tendit la main; de Beaucourt se jeta sur son sein.
— C'en est donc fait! s'écria-t-il, je vous perds aussi;
que vais-je devenir seul?.. En vous servant d'appui, je faisais encore quelque chose pour elle, je continuais à l'aimer en vous, mais maintenant !..
— Maintenant, dit Severin, aime-la dans tout ce qui est noble et bon; défends les faibles, soutiens les malheureux; qu'elle soit la conscience et l'ange gardien de ta vertu î Charge-toi de l'œuvre terrestre qu'elle n'a pu accomplir; ajoute au bien que tu devais faire celui qu'elle aurait fait elle-même. Que, grâce à toi, son nom soit connu et béni!.. C'est là une mission assez belle pour occuper toute une vie.
— Ah ! je veux l'accomplir, s'écria Elie.
Severin le garda quelque temps serré dans ses bras.
— Adieu, dit-il en posant ses lèvres sur le front du jeune homme; nous ne nous reverrons plus... Pense à elle... à moi... en quelque* lieu que je sois, dans le désert, ou parmi les hommes... tant que je serai vivant, il y aura un cœur occupé'de vous... une bouche qui murmurera vos deux noms.
— Mon père, ô mon père! cria Élie suffoqué de larmes.
— Oui, ton père, dit le vieillard, car je t'ai aimé presque à l'égal d'elle-même; oui, mon fils d'adoption!., sois heureux!
Il le pressa longtemps sur son cœur, puis s'élança brusquement dans le chemin ombreux qui se dirigeait vers Morlaix.
Élie l'aperçut encore pourtant lorsqu'il eut dépassé le bois de sapins.
Le vieillard s'y arrêta pour jeter un dernier regard sur la vallée.
Il se découvrit lentement devant cette tombe de tons ses amours, étendit les bras comme s'il eût voulu tout saisir dans un dernier embrassement, puis, baissant la tête, il disparut derrière la colline