‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 1Chapitre 113 sur 338 · ESPACEMENT DES VILLAGES · texte numérisé non relu

ESPACEMENT DES VILLAGES

de transhumance, entre les pâturages ras de la montagne et les prairies abondantes de la plaine, fixe les lieux de séjour temporaires ou permanents pour une partie de la population locale.

Celui qui sait lire a sous les yeux tout un cours d'histoire générale, aussi bien que mille histoires locales et particulières, en voyant une carte bien faite qui lui indique les positions respectives de chaque centre d'activité humaine : il saisit les rapports qui s'établissent de cause à effet et d'effet à cause entre les lieux de la montagne et ceux de la plaine, entre rive et île, estuaire et promontoire, oasis et vallée fluviale. Nulle étude n'est plus instructive que celle des points dont l'homme a tacheté la surface de la terre habitable; mais encore faut-il que la figuration de la surface planétaire soit parfaitement ressemblante, et qu'elle renseigne sur tout ce qui est de nature à influencer l'habitant dans le choix de son gîte : sinon, elle conduit à des explications fantaisistes que dément la réalité.

Dès que deux ou plusieurs groupes d'individus furent en relations mutuelles, le réseau des voies de communication commença, très fruste sans doute, très modeste à son origine, mais suffisant pour modifier quelque peu l'aspect de la nature, et surtout pour lui donner un charme tout particulier, une intimité très douce aux yeux de celui qui vit en elle, en connaît tous les mystères. Le sentier, nécessairement sinueux, à cause de l'inégalité des pentes, des obstacles, petits ou grands, parsemés dans l'espace à parcourir, serpente par courbes inégales, très allongées dans la plaine, courtes et brusques sur les déclivités, et le marcheur se plaît à le suivre, jouissant inconsciemment du rythme parfait des méandres qui se succèdent, s'harmonisant. par une géométrie naturelle, avec toutes les ondulations du sol. Par un accord tacite, s'accommodant à la loi du moindre effort, les pieds de chacun des passants contribuent à frayer la même voie; quand les conditions se maintiennent sans grand changement, le chemin garde immuablement son tracé de siècle en siècle, tandis que se succèdent les générations des peuples, conquérants et conquis. En certains endroits, les pluies, formant des mares temporaires, obligent le passant à tracer des sentes latérales qui se ramifient à l'infini en courbes élégantes. Ailleurs, sur des collines terreuses ou composées de roches friables, le chemin se creuse profondément comme un ravin entre des

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lalus herbeux, au-dessus desquels les arbres entremêlent leurs branches. En bas, à travers le ruisseau, des pierres, jetées de distance en distance, permettent au voyageur de passer a pied sec. Tous ces accidents divers, où l'homme retrouve son action sur la nature, ajoutent infiniment à la poésie de l'existence.

Les hommes n'avaient eu. en maints endroits, qu'à suivre les traces ou les indications des animaux pour établir le réseau des chemins. Dans les forêts tropicales, l'indigène utilisait simplement les trouées faites par l'éléphant, le tapir ou quelque grand fauve; dans l'île de Java, le volcan de Gédé, au-dessus de Buitenzorg, eût été inabordable si les rhinocéros n'avaient frayé de larges sentiers jusqu'au bord du cratère. Dans le désert, n'est-ce pas aussi en observant les pas des animaux qu'on trouve la direction des fontaines et celle des gués fluviaux ?

En mer, les insulaires eurent d'abord à guider leurs barques sur le vol des oiseaux pour alteindre d'autres terres, et telle arête de montagne fût restée infranchissable si la ligne constamment suivie par les volatiles migrateurs n'avait indiqué nettement la position du col. Pour les chemins de la mer. les matelots se réglaient aussi par le vol des oiseaux, de même que par les vents réguliers dans les parages d'alizés, de moussons et de brises alternantes. La mer, avant la période de la vapeur, qui rendit le navire indépendant, eut, comme la terre, ses voies historiques tracées sur le flot mouvant \

Les monuments les plus anciens du travail de l'homme sont les sentiers : en comparaison, les plus vénérables amoncellements de briques retrouvés dans la Chaldée ou sur les bords du Nil ne sont que des œuvres d'hier. Frayées par les pas de tous, et composées en réalité de mille variantes légèrement distinctes, qui ont fini par se confondre, ces pistes doivent emprunter tel défilé, telle courbe de la vallée, tel épaulement de la colline et se développent entre ces points fixes indiqués par le relief du sol. L'ingénieur le plus savant ne pourrait mieux faire, et le sentier tracé par lui n'aurait certainement pas l'art de s'accommoder pittoresquement à la nature en contournant ou en surmontant les obstacles par de gracieuses sinuosités.

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