CHEMINS, MIGRATIONS DES PEUPLES
dit que le hasard avait présidé à Téparpillement des groupes ethniques, tant les migrateurs avaient su triompher de l'espace dans leurs voyages de conquête, de fuite ou de simple caprice. Toute la moitié occidentale de l'Ancien Monde fut le théâtre d'un mouvement analogue lors de la rupture de l'équilibre romain. Ne vit-on pas alors, dans les Gaules, dans la péninsule d'Ibérie, aux limites mêmes du désert africain, des peuples venus du Caucase et du Tian-chan ?
Ainsi le réseau des routes — ici sentes d'escalade dans les montagnes, ailleurs simples pistes sur la roche dure, ornières approfondies des chemins creux, rubans entremêlés dans l'herbe des steppes, chemins liquides de la mer effacés par le vent — enserrait le monde entier, et nos aïeux, ces rudes marcheurs, sans connaître exactement la position respective des lieux, n'en savaient pas moins la direction à suivre pour atteindre les pays merveilleux dont ils avaient entendu la légende ' .
D'ailleurs, les peuplades primitives de contrées nombreuses avaient dû certainement s'élever à des notions géographiques suffisamment précises. Les voyageurs modernes ont souvent rencontré des sauvages qui, pour leur expliquer la route à suivre, ont su parfaitement tracer sur le sable ou sur le papier des cartes, d'aspect très artistique parfois, avec direction des routes et distances approximatives. Les meilleures cartes des pays encore peu connus, celles qui renferment le plus de renseignements, sont dues à des indigènes, géographes sans le savoir. Les Aruacos, déjà mentionnés, se disent « fiers d'être des cartographes >•■, nous dit de Brettes ; les prêtres enseignent aux enfants la religion, la généalogie des familles et la géographie*. Un demi-siècle avant nous, presque toute la cartographie du Sahara, entre le Niger et les monts de l'Atlas, avait été faite par des nègres, des Arabes et des Touareg dessinant sur la pierre ou sur le sable 1 . Naguère, et peut-être encore de nos jours, les pilotes des Carolines et des îles Marshall possédaient des medos, véritables cartes composées de coquillages ou de cailloux représentant les îles, et de baguettes placées en divers sens pour indiquer l'équateur, le méridien, les journées de navigation, les courants et
1. Edmond Demolins, Les grandes Routes des Peuples. — 2. De Brettes, Bull. Soc. d'Anthropologie de Paris, n* 3, 1903, p. 335 et passim. — 3. Henri Duveyrier, Les Touareg du Nord.
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l'itinéraire à suivre 1 . Le détroit de Torres, parsemé d'écueils, est encore fort dangereux à parcourir, et le seul document que l'on possède pour se guider, notamment dans le détroit périlleux ouvert entre les îles de Mabuiag et de Buron, est dû à un navigateur indigène 2 .
Le trafic entretenait constamment les rapports, même entre tribus très sédentaires. Les échanges de denrées, de marchandises, de mythes et d'idées se sont toujours faits de peuplade à peuplade, non seulement par les prisonniers de guerre, dont la plupart finissaient par être plus ou moins des membres adoptifs de la tribu victorieuse, mais aussi par des tribus spéciales que leur travail utile protégeait efficacement dans tous leurs voyages. Même pendant les guerres d'extermination, ces francs voyageurs, hommes et femmes, avaient un caractère sacré, car toute coutume se transforme graduellement en rites religieux. De tout temps on connut ce que les ouvriers en quête de travail appellent maintenant le « grand trimard » \ et grâce à ces nomades se fit, plus qu'on ne croit, l'éducation du monde; de proche en proche, tout se transmettait, choses et pensées, d'un bout de la terre à l'autre 1 .
De nos jours, on ne peut que (difficilement se rendre compte de la part que prirent les tribus marchandes dans l'histoire de l'humanité, car les colporteurs et industriels errants ont singulièrement décru en importance comme porteurs de nouvelles depuis que les courriers, les estafettes, la poste, les télégraphes et les téléphones les ont remplacés ; ils ne représentent plus que la survivance méprisée ou même haïe d'une classe jadis vénérée ; mais autrefois ils eurent dans le développement de l'humanité une influence capitale, car c'est grâce à eux que les hommes apprirent leur parenté commune. Il fut un temps où ces passants, allant de peuple en peuple à travers la terre, représentaient par leurs allées et venues la circulation sanguine et nerveuse dans l'immense corps social. Ainsi que le fait très justement remarquer un missionnaire, parlant des mœurs si hospitalières des Mongols, comment n'accueillerait-on pas
1. Hernheim, Beitrag zur Sprache der Marshall Insein; — Kubary, Mitteilungen der geographischen Gesellschaft in Hamburg, 1880. — 2. Haddon, Report of the Antkr. Expédition to Torres Straits, vol. V, 1902, p. 60. — 3. Tramp- System, en anglais. — 4. A. F. Bandelier, The Gilded Man, 1893, p. 7.
COMMERCE ET FRANCS VOYAGEURS
avec joie l'étranger qui est à la fois un journal pour les nouvelles du dehors et un messager pour les salutations à transmettre et les cora-
N° 28. Carte esquimaude.
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