‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 1Chapitre 157 sur 338 · SERVILITÉ ET INDÉPENDANCE · texte numérisé non relu

SERVILITÉ ET INDÉPENDANCE

Il est de solides privilèges que se réservent les souverains et qui restent interdits au commun des mortels; mais ceux-ci ont toujours la ressource de singer leurs maîtres par des grimaces permises, repu tées de bon goût.

Un vieil instinct humain mène à la turpitude. (Hugo).

En même temps d'autres passions agissent dans des milieux différents et poussent à l'insurrection, suscitant l'héroïsme. Nulle part les circonstances ne sont identiques et par conséquent, les. résultats politiques de la lutte entre tel groupe d'hommes asservis à une volonté supérieure et tel autre groupe dont les membres conservent, à divers degrés, tout ou partie de leur volonté individuelle doivent varier dans tous les lieux et à tous les âges. Cependant, au point de vue spécialement géographique, il importe de savoir comment les formes politiques des sociétés correspondent normalement aux diverses formes terrestres dans l'évolution primitive de l'humanité, et l'on peut établir à cet égard des règles générales, qui prévalurent aussi longtemps que la constitution de grands Etats centralisateurs disposant de moyens de coercition formidables ne vint pas effacer les contrastes originaires.

Prenons, par exemple, un pays de montagnes, dont la population, forcément clairsemée, se répartit par faibles communautés en des vallées d'étendue peu considérable, bien limitées par des cluses de passage difficile et par des arêtes de rochers qu'obstruent souvent les neiges ou les glaces. En ces petits mondes fermés, chacun a son travail défini par les conditions mêmes du milieu, et les journées sont bien remplies : fenaison et engrangement, jardinage, coupe des bois, surveillance des bestiaux, fabrication des fromages sont les besognes qui s'imposent pendant toute la partie vivante de l'année, et, pour un grand nombre des natifs, le travail continue pendant la saison froide, grâce à l'émigration temporaire. La défense est facile, vu l'escarpement des roches et l'inaccessibilité des chemins, et, dans le cas où ces conditions n'empêcheraient pas les ennemis d'attaquer les montagnards, la tactique à suivre n'a rien de compliqué qui oblige ceux-ci à s'en remettre à un chef unique pour l'intérêt de la patrie minuscule.

Chaque individu, de par ses habitudes et la conduite de sa vie, a

266 l'homme et la TERRE. — FAMILLES, classes, PEUPLADES

volontiers confiance en soi-même : il peut bien s'entendre avec le « premier des pairs », avec le combattant reconnu de tous comme le plus vaillant ou le plus rusé, et cela même constitue pour celui-ci une certaine autorité effective en temps de péril public, mais que l'opinion ne sanctionnerait pas en temps ordinaire et qui est par conséquent presque nulle. Le danger du commandement ne prend un caractère de gravité redoutable que lorsque des tribus de montagnards dévalent en masse de leurs hauteurs pour faire la conquête des plaines basses et y fonder des empires, où ils changent, rapidement de mœurs et finissent par se perdre dans les nations ambiantes plus civilisées.

Les vallées de l'Himalaya et de l'Hindu-kuch, celles du Szelchuen, du Caucase, des Apennins, des Pyrénées, des Alpes occidentales offrent de très nombreux exemples de ces petites démocraties locales qui subsistèrent pendant des milliers d'années et dont plusieurs se sont maintenues sous des formes modernes. Dans la presqu'île de Malacca et les grandes îles indo-malaises, dans les îles chinoise de Haïnan et japonaise de Formose, les régions de l'intérieur, étoilant leurs vallées sur le pourtour d'un massif en forme d'épine dorsale, sont également, ou du moins étaient naguère, habitées de populations républicaines dont les institutions se déterminaient par la division des hautes terres en domaines distincts.

Toutefois l'architecture du massif ou de tout autre système de montagnes peut être de nature à faciliter la constitution d'un empire. Ainsi les bassins lacustres où se trouvent les villes de Tezcuco et de Mexico et qu'appuie tout un cercle de plateaux devaient par leur position même donner une grande prépondérance aux populations qui les habitaient, et celles-ci en profitèrent pour asservir les habitants des vallées divergentes, beaucoup plus faibles et sans cohésion naturelle. De même, les familles gouvernantes des Inca, auxquelles s'étaient soumises les nations des Aymara et des Quichua, vivant sur les hauteurs andines, entre les deux cordillères se trouvaient nanties, grâce à la forme du relief continental, d'une puissance d'attaque véritablement formidable, dont elles ne manquèrent pas d'user contre toutes les peuplades voisines habitant sur les pentes extérieures des monts, d'un côté le versant du Pacifique, de l'autre les forêts de l'Amazonie.

En Europe même, un pays de montagnes et de larges vallées in 1er-

Page 1