ECRITURE
de peuplade à peuplade et de nation à nation se compliquent des réactions qui se produisent dans son intelligence en lui suggérant des explications naïves de tous les faits du monde extérieur. L'enfant, homme ou peuple, ne saurait admettre la moindre hésitation quant à la causalité de tout ce qui frappe ses sens :
il exige une réponse à toutes les questions qui se posent devant lui : mais n'ayant encore aucune science positive, il doit, pour comprendre l'univers, se contenter des hallucinations de sa vue. des rêves incertains de sa pensée, des interprétations que lui donnent sa peur ou son désir :
il ne sait pas, mais il croit, et se sentirait irrité si l'on émettait le moindre doute sur l'objet de sa foi que partagent avec la même assurance les / amis et lescompagnonsdeclan, ' tous ceux qui se trouvent sous l'action d'un milieu identique.
Cet ensemble de croyances illusoires et d'espérances chimériques, ces légendes incohérentes sur le monde visible et invisible, ces récits primitifs que la tradition recueille et que la puissance de l'hérédité transforme en dogmes absolus
et extra-terrestre sont ce que l'on désigne sous le nom de « religion ». En haine de tel culte dominateur dont les interprètes puissants voulaient imposer les pratiques, même aux non-croyants, des écrivains ont cru pouvoir affirmer que certaines peuplades, vivant sans religion
PICTOGRAPHTE DES JUKAGUIEES
Un voyageur ayant pris rendez -vous avec des Jukaguires au confluent de la Kolyma et da Korkodon (Sibérie orientale) trouva, nou les indigènes, mais ce pictogramme gravé dansl'écorce d'un bouleau et il le lut ainsi : Cet été, quatre familles ont remonté le Korkodon (1) ; un homme (désigné par son signe totémique) est mort et fut enterré en 3. Les familles se sont établies plus haut en trois tentes ; puis deux d'entre elles, comprenant quatre pêcheurs, sont parties vers l'amont du Korkodon en deux grandes barques, tandis que les autres familles, ne comprenant que deux pêcheurs et n'ayant qu'une tente, ont remonté l'affluent Ras' socha (2).
27G l'homme et la terre. — FAMILLES, classes, peuplades
aucune, étaient complètement dépourvues de l'idée d'un au delà : que, simplement occupées des intérêts immédiats de leur vie journalière, elles se bornaient à rechercher leur bien-être matériel sans s'interroger sur les causes des phénomènes environnants, sans en poursuivre l'origine dans le monde inconnu. Il existerait, disent-ils, des peuples foncièrement irréligieux : tels les Ta-Ola ou « Hommes des Bois » que les deux Sarrazin ont découverts dans les profondeurs sylvestres de Gélébès.
Pour donner du corps à cette affirmation, on cite l'exemple de fouilles en des emplacements de villages préhistoriques, où nul objet ne paraît avoir servi aux cérémonies d'un culte : au milieu de tant d'outils, dont plusieurs eurent un usage encore inexpliqué, on n'en voit aucun qui semble avoir été employé par les prêtres pour faire apparaître des dieux secourables ou pour conjurer des génies mauvais. Quand même le fait serait incontestable et que les héritages légués par nos ancêtres n'eussent contenu — chose bien improbable — ni fétiches, ni amulettes, ni baguettes magiques , on ne serait pas autorisé à en conclure que l'homme primitif, simple machine à fonctions corporelles, n'était pas en outre sollicité par la curiosité de l'inconnu. Ignorer la cause d'un fait et néanmoins la supposer par imagination pure est un travers naturel à tous les hommes.
Mais sur quels témoignagnes s'appuie 7 t-on d'ordinaire pour avancer l'opinion que parmi les tribus qui vivent encore ou vivaient récemment en dehors de l'influence directe des blancs, plusieurs sont étrangères à toute idée religieuse? Sur ceux des missionnaires ou autres voyageurs chrétiens qui devaient avoir une tendance naturelle à considérer leur propre religion comme la seule réelle : lorsque, à l'énoncé de leurs croyances, catholiques ou protestants étaient accueillis par des rires de moquerie ou par un étonnement stupide, ils en concluaient aussitôt que leurs interlocuteurs n'étaient pas des êtres religieux. C'est ainsi que presque tous les peuples de civilisation non européenne furent jugés d'abord. Australiens, Gafres, Ilottentots, Polynésiens, qui pourtant ont une mythologie si complète et qu'il a été si utile d'étudier dans toutes les questions de mentalité comparée, ont été classés jadis parmi les peuples dépourvus de reli-
gion.
D'ailleurs, il est des sauvages qui aiment à écarter les questions