‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 1Chapitre 183 sur 338 · RECHERCHE DE LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

RECHERCHE DE LA VÉRITÉ

sacrifice de la Gène, l'innocence de l'Homme-Dieu passe au dévorant et le péché de celui-ci passe au dévoré 1 .

Ainsi toutes les religions actuelles, qui se présentent sous des formes si diverses et si compliquées en apparence, dérivent également de ce premier besoin qui tourmente le primitif : il a soif de comprendre, ou du moins d'avoir une explication, vraie ou fausse, des phénomènes de la nature, des problèmes de la mort et de l'au delà. Dans les esprits sincères ce besoin de savoir se présente sous une forme pure et donne une grande noblesse à l'évolution religieuse : la recherche de la vérité s'allie à la bonté du cœur et à la profondeur de la pensée. Aux temps anciens comme de nos jours, d'une manière peut être plus vague, mais non moins passionnante, des hommes éprouvaient le. sentiment obscur et lointain qu'il existait des causesgénérales déterminant les innombrables faits isolés et distincts 5 ; dans le chaos du fini ils sentaient un infini auquel ils voulaient donner un nom, et sous les mille manifestations duquel ils cherchaient un lien d'unité constituant une sorte de monotliéisme et de panthéisme à la fois. Une autre force agissait encore en l'homme pour en faire un être religieux, l'amour qui le portait vers tout ce monde extérieur vivant d'une vie analogue à la sienne, vers les sources et les ruisseaux, vers les arbres et les rochers, vers les monts et les nuages, vers le ciel resplendissant, l'aurore, le crépuscule, le large soleil et tous les astres disséminés dans l'espace.

L'évolution religieuse devait, par le développement même de ses causes, entraîner l'homme à une singulière illusion. Ab Jove principium, dit le proverbe. Rien de plus faux. Ce sont les hommes qui ont créé les divinités en faisant les chefs et les prêtres, en instituant des hiérarchies, en subordonnant les faibles aux forts, les pauvres aux riches, les naïfs aux astucieux, mais en armant aussi les opprimésdu sentiment de la révolte. La société imaginaire des cieux correspond à la société réelle de la Terre. Quand les nations eurent desrois visant à la monarchie universelle, elles créèrent du même coup le dieu souverain, trônant dans l'empyrée par-dessus les hommes et les génies. À toutes les oscillations de l'humanité répondait un mou-

1. Cari Vogt, Congtès de Bologne, p. 395. — 2. Max Millier, Origine et Développement de la Religion.

304 l'homme et la terre. — FAMILLES, classes, peuplades

vement de même nature dans le monde des dieux ; l'ascension et la décadence des maîtres de la Terre se doublaient dans l'espace de l'exaltation et de l'obscurcissement des divinités d'en haut, car l'imagination des hommes se modèle toujours sur la réalité.

Mais par l'effet de la persistance des institutions, de la durée des traditions, de l'accoutumance aux. pratiques héréditaires, tous ceux qui profitaient de l'ancien état de choses cherchaient à le prolonger au delà du temps normal, et c'est ainsi que rois, prêtres, et leurs parasites ont toujours apporté tant de zèle à maintenir les images que leurs prédécesseurs avaient créées dans les cieux, à perpétuer les cérémonies religieuses et toutes les conventions morales qui en dérivaient.

Le consentement unanime de millions et de millions d'hommes, pendant de nombreuses générations successives, a fini par donner à de vaines figurations comme une solidité concrète, et lors du danger, quand les maîtres ont recours aux dieux, leurs créatures, l'appel que les puissants de la terre menacés font aux puissants du ciel ne reste pas sans écho. L'ensemble de toute l'organisation politique et sociale à laquelle appartiennent les dieux constitue un tout solidaire, agissant et réagissant par toutes ses parties les unes sur les autres : les rois ayant intronisé les dieux, ceux-ci, par contre-coup, prolongent la durée des monarchies et des églises.

Toute religion se fait une éthique à son usage, ou plutôt elle prend dans le fonds commun à tous les hommes les règles de conduite qu'il lui convient de prescrire. Il en résulte naturellement que les interprètes de tout culte se croient volontiers les créateurs de la morale : et ils se l'imaginent d'autant mieux que sorciers et magiciens, expliquant à leur gré les volontés d'en haut, se sont également enhardis à devenir les exécuteurs de ces volontés : après avoir prononcé les peines, ils aiment à les appliquer ou à les faire appliquer par leurs fidèles. Justiciers par les paroles, ils tiennent aussi à l'être par les actes. Aux temps originaires de la vie des nations, avant que les phénomènes de dédoublement se fussent accomplis dans les fonctions sociales primitives, nous voyons d'ordinaire les autorités se confondre dans le même personnage, prêtre ou magistrat.

Mais, quoique s'imaginant par la pensée vivre en êtres supérieurs de nature divine, en dehors de la société ambiante, les magiciens et juges

Page 1