‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 1Chapitre 50 sur 338 · ILES ET INSULAIRES · texte numérisé non relu

ILES ET INSULAIRES

vécu sans peine, mais la solitude en a fait pour eux un lieu d'horreur.

N° 12. Tristao d'Acunha.

Profondeurs en mètres.

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Les quelques habitants de l'île (64 en 1897) sont installés à proximité de Falmouth Bay,

bien exposés au soleil de midi.

De même que les insulaires, les gens des marais et des lacs peuvent se trouver complètement isolés, et, dans ce cas, ils conservent I 5*

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les vieilles coutumes pendant des siècles : les changements qui s'opèrent dans le monde extérieur s'accomplissent au loin sans les toucher. En exemple d'une de ces populations restées entièrement fidèles aux mœurs antiques, on peut citer la peuplade des Uru, voguant sur des radeaux dans le lac de Titicaca. Au commencement du dix-septième siècle, l'historien Herrera nous parle de ces hommes n'ayant, pour leurs demeures et les besoins de leur existence, d'autres matériaux que la tolora, c'est-à-dire les roseaux qui croissent et flottent en lits épais sur les baies peu profondes du lac. D'après des récits qui reposent probablement sur de simples jeux de mots, les Uru, dépourvus de tout orgueil de race, disaient jadis aux Quichua n'être pas des hommes, mais de simples « vermisseaux ».

Depuis trois siècles, la vie des Uru n'a certainement pas changé : ils gîtent encore sur des radeaux de totora, en des huttes basses, formées des mêmes roseaux et recouvertes partiellement d'argile. D'ordinaire, ils attachent leur embarcation soit à un rocher, soit à une touffe d'herbe sur le rivage, et ne se hasardent guère à distance, si ce n'est par un très beau temps. Alors, ils tendent leur voile, également tissée de joncs, et gouvernent très habilement le lit de roseaux qui leur sert de navire. Le fond de leur nourriture leur est aussi fourni par la totora, dont ils mangent la racine avec la chair des poissons et des oiseaux aquatiques. Ils vendent une partie de leur gibier aux Quichua et aux Aymara du rivage, mais jamais, nous dit Basadre, ils ne consentent à habiter de cabanes en terre ferme, ni à contracter d'unions avec d'autres que leurs contribules. Lorsqu'une mauvaise chance les oblige à marcher sur la rive, ils se balancent, roulent comme des hommes ivres.

Aux Etats-Unis même, où les forces industrielles modernes donnent au « civilisé » une véritable toute-puissance en fait de destruction, les Seminoles de la Floride ont pu échapper partiellement à la capture, au massacre par les soldats de l'Union, grâce aux marais, aux courants, aux terres molles des Everglades. Maintenant on visite leurs campements par curiosité en suivant de larges voies bien entretenues.

Si l'eau stagnante ou tranquille isole les hommes, l'eau courante les unit d'ordinaire. Les vallons fermés des montagnes, les forêts et les marécages, les îlots et les lacs sont des éléments conservateurs

dans l'histoire de l'humanité: les fleuves sont, en comparaison, les principaux agents de la vie par la navigation, par les progrès agricoles, les migrations de proche en proche et ce que l'on appelle du mot compréhensif de « civilisation ».

C'est en pensant aux conquêtes de toute nature, assurées à l'homme par le mouvement des rivières, qu'il faut répéter le mot de Pindare : « L'eau est ce qu'il y a de mieux » !

Telle a été l'influence capitale des eaux mouvantes sur l'histoire de l'homme — devenu lui-même mobile par l'effet de leur inconstance de niveau — que des penseurs, notamment Léon Metchnikoff, dans ses Grarids Fleuves historiques, ont négligé à tort tous les autres éléments du milieu dans leurs études sur le développement des nations. Pendant la période transitoire qui suivit les âges primitifs et qui embrassa les grandes périodes de civilisation déjà très avancée de l'Egypte et de la Potamie chaldéenne, de la Chine, de l'Indus et de la Gangâ, pour se terminer aux temps helléniques, ils n'ont vu que les fleuves comme agents essentiels du progrès humain.

Par l'effet de circonstances diverses dans le milieu géographique, certains cours d'eau, coupés de barrages naturels, ou bien obstrués d'herbes et s'étalant en marécages, se trouvent privés de leur rôle favorable à l'homme en tout ou partie de leur cours. Il en est que les populations de l'intérieur ne pouvaient aborder à cause des forêts à demi noyées ou des roselières impénétrables qui en défendaient les rives indécises, constamment modifiées par la lenteur des eaux et les oscillations du courant.

Encore un très grand nombre de rivières, surtout dans les régions tropicales à végétation touffue, sont forcément évités par les tribus riveraines, autres que les peuplades de bateliers: jadis, avant. que le travail d'aménagement de la planète eût commencé, la plupart des cours d'eau, même ceux qui eurent plus tard une influence majeure sur les destinées de l'humanité, tels le Nil et les fleuves jumeaux de Chaldée, d'Indoustan et de Chine, furent longtemps inabordables aux habitants des terres émergées.

Green cite l'exemple des rivières de l'Angleterre qui ont pris une importance si considérable dans l'organisme national et dont les riverains s'écartaient avec soin avant l'époque romaine et celle des peuples marins envahisseurs : les anciennes villes étaient bâties sur les

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collines de l'intérieur, loin des marais et des forêts qui bordaient les eaux courantes 1 . C'est ainsi que l'une des grandes cités du monde, Vienne, a longtemps fui les bords du Danube, presque jusqu'à nos jours. Sur les bords du Rhin sinueux, se tordant comme un serpent coupé, Schifferstadt, une « ville des bateliers », avait dû s'établir loin du fleuve même, sur une berge riveraine.

Le fleuve normal, tel qu'il se montrait çà et là en quelques pays privilégiés, et tel que l'homme l'a fait ailleurs en accédant à ses bords, est par cela même devenu le créateur des grands mouvements historiques. Il coule librement, d'un flot sinon égal, du moins continu, et ceux qui résident sur ses berges voient constamment passer les îlots d'écume, les herbes et les branches d'arbres entremêlées par le courant.

Comment l'esprit pourrait-il échapper à l'obsession de ce fleuve, vainqueur de l'espace et du temps, de cette eau profonde et large, coulant toujours, reflétant dans son miroir les générations, éternelle en apparence, immuable comme le destin, et pourtant si variée, si changeante par ses crues et ses décrues, ses vagues, ses ondulations et ses rides, le miroitement de ses rayons et la moire de ses ombres? D'où vient ce fleuve puissant? Les primitifs campés sur ses rivages ne pouvaient s'en faire aucune idée.

Quel fut le « mystère du Nil » et de tant d'autres fleuves dont les riverains ignoraient la provenance et qu'ils s'imaginaient, par conséquent, être sortis de l'urne d'un Dieu, ou bien être des dieux eux-mêmes? S'ils apercevaient des montagnes dans le lointain, ils y plaçaient naturellement l'origine du courant, mais non sous forme de simples sources ruisselant parmi les pierres : l'apparition de l'eau se faisait avec accompagnement de prodiges. C'est ainsi que l'épopée de Râmâyana nous montre la « divine Gangâ tombant des cieux sur la tête de Siva » ; puis, après avoir erré sur le crâne du grand Dieu, « plongeant à travers les trois mondes » et réveillant l'allégresse dans l'univers entier.

Ce fleuve où va-t-il ? Le primitif ne le sait pas davantage, mais l'onde qui toujours fuit appelle son regard, et il se sent entraîné à la suivre pour visiter avec elle les pays inconnus. Le courant le

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