CHANGEMENTS DE MILIEUX
venant de la nature inorganique est brutale, impérieuse, sans appel. Une explosion volcanique, un débordement fluvial, une invasion de la mer, les ravages d'un cyclone ont maintes fois forcé les habitants de tel ou tel pays à quitter la terre natale pour fuir vers des contrées hospitalières. Dans ce cas, le changement de milieu amène forcément des changements d'idées, une autre conception de la nature ambiante, une autre façon de s'associer aux cir constances, différentes du milieu précédent. Il se peut donc, malgré la catastrophe et tous les malheurs qui en sont la conséquence, que l'événement soit pour la population frappée une cause puissante de progrès. Sans doute, les individus ont souffert, ils ont peut-être perdu le produit de leur travail et leurs approvisionnements; mais que sont pareilles pertes en comparaison des acquisitions intellectuelles que peut donner l'adaptation à un nouveau milieu?
Parfois, il est vrai, le désastre entraine autre chose que des ruines matérielles : des peuplades ont été décimées ou même complètement exterminées par ces catastrophes de la nature et, dans ce cas, il faut que la tribu frappée se reconstitue à grand'peine; que, par une sorte de reviviscence dont elle trouve les traces ataviques en soi, elle revienne aux institutions du passé, et reprenne péniblement les mœurs antiques dans sa lutte pour la vie, lutte dans laquelle il est d'ailleurs possible que le groupe d'hommes menacés succombe définitivement. Dans l'éternel effort vers le mieux de l'existence et le bien-êlre. l'homme se trouve quelquefois le plus faible et régresse alors vers la sauvagerie primitive ;
KALMOUK DE LA TBANSBA1KALIE
128 l'homme et la terre. — TRAVAIL
d'autres fois, il triomphe des obstacles et progresse d'autant vers un état plus élevé.
Aux causes extérieures de changement provenant de la nature inanimée, s'ajoutent, chez les groupes humains, celles qui, proviennent du ressort donné à l'intelligence par l'enseignement mutuel, dont la forme ordinaire est le jeu. Le libre amusement, tel est l'un des plus grands éducateurs de l'homme'. Ce que nous appelons le jeu et que nous distinguons actuellement avec tant de soin du travail, fut, après la nourriture, la forme la plus ancienne de l'activité des hommes *. De même que la mère s'amuse en enseignant à son nourrisson le» mouvements, les gestes, les sons qui l'accommoderont graduellement à son milieu, de même les enfants et les jeunes hommes entre eux ressentent une joie profonde à faire dans tous leurs jeux la répétition de la vie.
Leur puissance d'imagination est telle que, seuls, ils éprouvent déjà du plaisir à se figurer et à jouer des scènes dont ils sont à la fois les acteurs, les patients, les spectateurs, mais combien plus grande est leur passion, avec quel zèle éperdu, avec quelle sincérité dans la fantaisie se livrent-ils à leurs jeux quand ils sont nombreux à y participer et que chacun a sou rôle dans le drame ou la comédie ! Ils sont alternativement chasseur et gibier, vainqueur et vaincu, juge et victime, coupable et innocent: ils passent par toutes les phases imaginables de l'existence, ils en éprouvent toutes les émotions, et, suivant les tendances naturelles de leur être, apprennent à développer telle ou telle de leurs qualités lectrices : ce qu'ils acquièrent a dans leur être des racines d'autant plus fortes que l'éclosion s'en est faite inconsciemment; ils s'imaginent alors volontiers être des créateurs. Il se produit chez eux comme une sorte de rythme entre la vie pratique ordinaire et la vie d'imagination que donne le jeu, et cette dernière existence semble souvent la plus réelle parce qu'on y jette toute sa force avec le plus d'intensité. Ce n'est pas la simple récréation, comme la pratiquent les gens usés, privés de leur ressort naturel, c'est la réalisation même de l'idéal d'enfance ou de jeunesse. Du reste, cet idéal de l'homme qui s'amuse ne diffère point de celui qu'il voit flotter devant lui dans le repos de sa pensée. Tel apprend dans ses jeux à rester libre,
1. Karl Groos, Die Spiele der Tiere ; Die Spiele der Menschen. — 2. G. Ferrero, Les Formes primitives du Travail.
jeux; exemple des animaux 129
bon, franc camarade; tel autre s'ingénie à commander ou s'habitue à servir. Dans les amusements comme dans la vie sérieuse, on voit des tyrans et des esclaves.
Même à son insu, l'homme, qu'il joue ou qu'il travaille, se laisse presque toujours entraîner par l'exemple d'autrui ; la plupart des spontanéités apparentes ne sont qu'imitation. Ainsi, l'historien doit le constater à l'origine même de l'humanité, le monde des animaux auquel nous appartenons et que nous continuons est devenu notre grand éducateur, il nous offre de précieux exemples pour tous les actes de la vie.
En premier lieu, la science par excellence, celle qui consiste à chercher et à trouver la nourriture, n'est-elle pas admirablement enseignée à l'homme par ses frères aînés, vertébrés et invertébrés? Si l'homme, animal lui-même, avait été en peine pour les arts de la cueillette, de la chasse et de la pêche, les exemples à suivre ne se pressaient-ils pas autour de lui? Sur la plage, les crabes et autres crustacés montrent les endroits du sable et de la vase où se cachent tels ou tels « fruits de mer » ; chaque animal allant à la glandée, à la fouille des racines, au viandis, à la pêche fut soigneusement observé par le famélique, et celui-ci essaya tour à tour les nourritures diverses, baies et fruits, feuilles et racines, bestioles et bêtes, qu'il voyait servir d'aliment à ses frères rapprochés. Bien plus, l'homme a pu demander à ses éducateurs l'art d'emmagasiner ses vivres pour les temps de disette : ce sont les termites, les fourmis, les abeilles, les gerboises, les écureuils et les chiens des prairies qui lui ont appris à se construire des silos pour y placer l'excédent de nourriture recueilli dans les saisons d'abondance; tel village de termites, construit avec une méthode architecturale bien supérieure à celle des villages humains de la contrée environnante, offre un ensemble merveilleux de galeries, de greniers, de séchoirs et de magasins qui constituent tout un monde 1 . Enfin, que de moyens thérapeutiques, feuilles, bois ou racines, le malade ou le blessé a-t-il vu d'abord employer par des bêtes î
Peut-être même est-ce également à l'exemple des animaux que l'homme dut en mainte contrée ses débuts en agriculture. D'après le naturaliste Mac Gee, le travail de la terre américaine en vue d'une