‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 1Chapitre 99 sur 338 · Viollet-le-Duc, Histoire de l'Habitation humaine, p · texte numérisé non relu

Viollet-le-Duc, Histoire de l'Habitation humaine, p

présentent et du travail qu'exige le façonnement. Le type curviligne, héritage du monde animal, est de beaucoup le plus fréquent : il rappelle les huttes de castor, les fourmilières et termitières, les nids d'oiseaux, de poissons, d'insectes, même les toiles d'araignée \

À ce type ancien de hutte, pour lequel il suffisait de courber des tiges disposées en cercle, de les attacher par le sommet, en manière de voûte primitive, et parfois de les empâter d "argile pour leur donner plus de consistance, succéda le type rectiligne, pour la réalisation duquel il fallait abattre des troncs d'arbre et les placer longitudinalement les uns sur les autres. Ce mode de construction présente le grand avantage de se prêter à tous les accroissements nécessaires : les « longues maisons » que construisaient les Iroquois et autres Indiens d'Amérique, ainsi que les édifices de même nature bâtis en maintes îles de la mer du Sud pour recevoir les jeunes gens ou les hôtes de la tribu, n'auraient pu guère s'édifier sous une forme différente. Mais là même où l'art du constructeur est assez développé pour donner aux cabanes toutes les formes voulues, l'esprit de conservation et la tradition de race suffisent pour maintenir de siècle en siècle les types héréditaires. L'Afrique est ainsi divisée en deux moitiés, d'ailleurs entremêlant leurs frontières : le groupe de pays aux cabanes rondes et la région des huttes angulaires \ D'autres contrées sont vouées soit au: dômes, soit aux pointes '. L'architecture des tombeaux obéit aux mêmes lois que celle des maisons : les morts sont censés avoir les habitudes des vivants'.

Outre ses forêts et ses brousses, la nature offre également ses cavernes aux contemporains pour qu'ils y établissent leur résidence. Pour l'homme, comme pour la bête, la grotte et l'abri évidé par l'érosion des eaux, au pied du rocher surplombant, sont des logis naturels tout indiqués. En certaines contrées, surtout dans les régions calcaires percées de galeries et d'antres ramifiés, toutes les populations étaient troglodytes : on eût pu traverser le pays sur de vastes étendues sans apercevoir un seul individu ; chacun avait disparu dans la profondeur des roches. Par le travail associé, les habitants de ces lieux obscurs les appropriaient à leurs besoins, en

1. Elie Reclus, Notes manuscrites. — 2. Probenius, Petermann's Mitteilungen, 1897 , page 265. — 3. Besset, Bull. Soc. Géogr., 4 e trim.l904. — 4. Elie Reclus, Notes manuscrites.

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barricadant l'entrée par des rocs ou des troncs d'arbres mobiles, en nivelant le sol, en brisant les saillies de la voûte.

Mais là aussi, nos ancêtres curent d'abord, soit à livrer bataille contre les fauves, soit à s'entendre tacitement pour le partage du domicile, la grotte étant une habitation aussi désirable pour les uns que pour les autres. Les archéologues y ont retrouvé maintes traces du changement de propriétaires. Quelques-uns de ces réduits souterrains constituent de véritables villes par le développement de leurs galeries : des tribus entières y trouvèrent asile avec leurs troupeaux, sans avoir rien ù craindre d'un siège, surtout quand elles disposaient de plusieurs portes de sortie, inconnues des assiégeants, et pouvaienl se ravitailler dans les campagnes. Mais aussi que de souterrains peu étendus devinrenl les sépultures de leurs habitants, lorsqu'un ennemi supérieur en nombre venait murer l'entrée de leur caverne pour les condamner à mourir de faim, ou bien allumer des feux de paille ou de feuilles humides pour les étouffer sous la fumée ! Ces atroces faits de guerre n'appartiennent pas exclusivement aux âges préhistoriques et, même de nos jours, c'est par des abominations de cetlc espèce que de prétendus civilisés ont augmenté leur halo de gloriole.

En temps de paix, les troglodytes ne sont pas toujours assurés de vivre tranquillement en leurs demeures rocheuses : l*cau qui suinte dans la pierre, en décorant le plafond de ses blancs pendentifs, rend certaines parties de la grotle inhabitables, tandis que d'autres, au toit fissuré, menacent de tomber à la moindre secousse de tremblement sismique. Mainte grotte, autrefois habitée, est actuellement inaccessible à cause des éboulis. D'autres sont exposées à l'envahissement des eaux. Telle est celle du Mas d'Azil, dans la France pyrénéenne, que traverse une rivière, la Rize (A ri se), parfois gonflée par les flots de crue jusqu'il i3 et \l\ mètres plus haut que l'étiage 1 . C'est ainsi que. par cinq fois, les hommes de l'âge du renne, installés dans la grotte, sur la rive gauche de l'Arise, furent expulsés par les inondations et durent fuir sur les hautes anfractuosités extérieures du rocher, à l'abri de quelque auvent naturel, les protégeant ù demi contre les intempéries.

Malgré tous ces inconvénients et dangers, les cavernes furent cer-

1. Ed. Piette, Bulletin de la Société <ï Anthropologie de Paris, 18 avril 1895.

tainement et sont encore au nombre des habitations les plus utilisées. En diverses grottes, les concrétions calcaires qui se sont déposées sur le sol primitif ont été creusées sur une épaisseur atteignant en plusieurs endroits jusqu'à 8 mètres, et celte masse énorme de déblais se trouvait formée en entier d'une brèche d'ossements, de débris, de bois carbonisés : c'est grâce aux fragments recueillis dans ces cavernes que les archéologues ont pu deviner, puis reconstituer les âges préhistoriques'.

Une fois installé sure de rocher, 1' jours accessible à beau, a su transfo lieu, niveler le sol à son aise, le creuser de rigoles pour l'écoulement des eaux, abattre les saillies pour ne pas se heurter contre elles , ouvrir à

droite et à gauche des chambres supplémentaires pour emmagasiner ses richesses ou loger les enfants et les amis. C'est encore le rocher qui lui fournissait les outils nécessaires à ce travail d'aménagement, ainsi que les dalles des escaliers, des couloirs et des salles. Certes, les progrès de la demeure, grâce à l'architecture en plein air, n'ont pas été de purs avantages : chaque amélioration s'achète par des inconvénients. Les troglodytes ont perdu à maints égards en quittant leurs antres pour s'installer dans les demeures artificielles exposées au soleil et au grand air. La grotte, tiède en hiver, délicieusement fraîche en été, offre certainement d'heureuses conditions d'hygiène que l'on retrouve en bien peu de maisons. Flinders Pétrie, jle fameux excavateur du sol égyptien, regretta souvent dans les palais d'Europe les salles du tom-

Photographie extraite de Sites et Monuments- MAISONS TAILLÉES DANS LE ROC A TRÔO (VALLÉE DU LOIR)

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