‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 2Chapitre 110 sur 364 · IRRIGATION ET CULTURE · texte numérisé non relu

IRRIGATION ET CULTURE

en désaccord avec cette théorie, inspirée par le désir qu'elle soit vraie, et ne s'appuyant dans l'histoire que sur une période du développement des Egyptiens. Avant qu'un roi se chargeât d'administrer la terre et de prélever la dîme des produits, il avait fallu qu'un peuple les créât; on avait commencé le travail bien avant qu'un maître eût cru nécessaire de diriger cette œuvre « au profit de tous n comme l'affirmait l'historien courtisan, ou plutôt à son profit personnel, ainsi que le constate l'histoire.

Sur les bords du Mississippi, sur ceux de 1' \mazone, de même que dans toutes les vallées fluviales où nous voyons les agriculteurs conquérir graduellement leurs jardins et leurs champs sur le marais primitif, nulle part nous ne constatons cette « unité de commandement » que se sont imaginée des théoriciens du pouvoir absolu. Les initiateurs de la grande conquête économique furent les familles dispersées qui, entre deux inondations, se hasardaient dans FLEUR DE LOTUS ' b as-relief égyptien les boues pour préparer le sol et lui dérober une récolte précaire.

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Une chose est certaine : l'expérience est mère de la science. Avant que les géomètres et les ingénieurs égyptiens eussent imaginé un ensemble de digues et de contre-digues, de canaux et de fiiioles, d'écluses et de vannes qui donnassent à l'aménagement de la vallée nilotique un caractère d'unité et qui permissent à un maître de se poser en régulateur général des eaux et des cultures, bien avant ces âges de longue pratique, transformée en routine sous la direction de fonctionnaires officiels, des essais de culture rudimentaire avaient été faits par milliers et par millions; des levées de terre avaient été dressées autour de champs sans nombre, et des fo,ssés d'égouttement avaient asséché d'année en année les flaques et les marais. C'est peu à peu, par la lutte contre les violences du fleuve et par l'utilisation de ses flots et de ses boues, que les riverains apprirent à résoudre le problème hydrologique et agricole dans son ensemble : maintenir au Nil un lit régulier, conduire et étaler. l'eau fécondante par des canaux et des nappes d'irrigation sur la plus grande surface possible ; régler la durée du séjour de l'eau dans chaque compartiment latéral; diviser le sol en un damier de cultures recevant successivement leur part d'inondation suivant un ordre régulier; faciliter l'écoulement par un système de canaux fonctionnant à rebours du mouvement d'amenée; construire des instruments d'usage facile pour tous les cultivateurs; établir les résidences sur des îlots artificiels supérieurs au niveau des crues; ce sont là des travaux immenses qui furent l'œuvre de longs siècles et que d'innombrables initiatives personnelles, unies à des ententes collectives, purent seules mener à bonne fin.

Sans doute, il dut y avoir fréquemment des conflits, car les intérêts immédiats des communautés ou des propriétaires isolés se trouvent souvent en désaccord, et de l'amont à l'aval, l'incurie où la malveillance causèrent parfois les plus grands désastres. Mais ces conflils pouvaient être évités ou du moins grandement amoindris par un sentiment d'équité provenant de la compréhension des intérêts majeurs; il dut s'organiser spontanément un conseil d'entente et de gérance commune, analogue à ceux que, dans toute société humaine, fait naître un danger imprévu ou permanent. C'est ainsi que se constitue tout droit entre les hommes par la recherche d'une égale répartition conforme aux intérêts de chacun. Dans les campagnes des

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