‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 2Chapitre 113 sur 364 · TYRANNIE PHARAONIQUE · texte numérisé non relu

TYRANNIE PHARAONIQUE

foulé par les troupeaux». Dans les villes, la plupart des ouvriers étaient également des serfs héréditaires, dont le travail aussi bien que le corps appartenaient au maître, et que l'on payait uniquement en pain et en blé ; dans les grandes occasions on ajoutait un peu d'huile à la pitance ordinaire. Mais, lorsque le paiement se faisait seulement chaque mois, la nourriture fournie par les maîtres était généralement consommée dans la première quinzaine, et les artisans, dépourvus de

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TRAVAUX AGRICOLES d'après UN BAS-RELIEF DU MUSÉE ARCHÉOLOGIQUE DE FLORENCE

toute ressource, devaient forcément jeûner ou voler des provisions dans les greniers publics et privés. Souvent aussi, ils se révoltaient, ou cherchaient par la grève à obtenir des salaires plus élevés. Puis, quand la mort les avait enlevés à l'existence misérable, on les jetait, cadavres anonymes, dans l'hypogée commun, après de très sommaires cérémonies, jugées suffisantes pour la tombe sans nom. Ainsi que l'a dit Maspero, en s'aventurant beaucoup trop dans le champ des prophéties — car une transformation pour le mieux a certainement lieu à l'époque contemporaine — , « l'Egypte peut changer de religion, de langue, d'origines, le maître peut s'appeler Pharaon, Sultan ou Pacha, le sort des fellâhin n'en sera pas moins toujours le même. »

Le musée de Turin contient un papyrus où Hatnekht, surveillant de travaux à Thèbes, a inscrit ce qui se passait autour de lui dans la 29 e année du règne de Ramsès III. Les plaintes des ouvriers, les quartiers enclos de murs, leur croyance absolue dans la bonté du Pharaon, « si seulement il savait leur misère ! », la facilité avec laquelle les fonc-

tionnaires les faisaient rentrer dans la sujétion, tout cela semble une description de quelque scène récente, par exemple de la situation des Cafres ou des Chinois dans les compoands du Goldrand au Transvaal. A trente-deux siècles de distance, nous sommes contemporains de ces travailleurs qui ne demandaient qu'à manger suffisamment pour remplir la tâche imposée. '

Un régime qui comporte pour règle fondamentale que le travailleur ne possédera pas en propre le produit de son travail ne peut reposer que sur la terreur, et telle était en effet l'essence même du gouvernement égyptien. Huit livres de la loi, toujours placés sous les yeux des juges, énuméraient les crimes que la mort du coupable pouvait seule expier. La qualification de crime digne de mort s'étendait de l'assassinat aux fautes qui sont actuellement considérées comme contraventions ou délits, ou même seulement comme simples péchés. Ainsi le mensonge et l'âpreté au gain pouvaient être punis de mort 1 .

En réalité, tout était punissable si le caprice du maître en jugeait ainsi. Il pouvait ordonner la mort, mais d'ordinaire il se contentait de faire couper le nez et les oreilles du délinquant ou de lui faire distribuer libéralement des coups de bâton. D'autre part, une savante organisation de la hiérarchie des fonctionnaires tenait aussi grand compte de leur vanité ; les Egyptiens étalaient leurs décorations avec la même puérilité que nos contemporains. Les uns portaient l'ordre du lion, récompensant le mérite guerrier; les autres très fiers encore, quoique moins bien lotis, ornaient leurs vêtements de l'ordre de la mouche, réservé au mérite civil 2 .

Le régime d'autorité absolue qui avait fini par prévaloir dans le gouvernement du peuple devait être également appliqué pour l'éducation des enfants. Au mode d'enseignement des premiers âges qui se fait par l'apprentissage de la vie, dans la liberté des champs, sous les yeux de la mère, des camarades et de la parenté, avait succédé l'école proprement dite, sous la direction d'un maître ayant une mission bien définie, celle de dresser des sujets obéissants. Le bâton était toujours dans la main de l'instituteur. « C'est sur le dos de l'enfant que se trouvent ses oreilles », disait un proverbe égyptien. L'école était souvent dite « la

1. Diodore de Sicile; — Ollivier de Beaur égard, Bulletin de la Soc. d'Anthrop. 16. x, 1890. — 2. Mariette; Fr. Lenormant.

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