SENTIMENTS MORAUX
être sûr de faire durer le cadavre dans l'attente de la résurrection future, il ne suffisait pas de l'embaumer, il fallait aussi le protéger contre les bêtes féroces, aux attaques desquelles le double front des montagnes désertiques l'exposait plus qu'en tout autre pays, il fallait le cacher sous des amas de pierres ou même dans le roc vif, il fallait aussi l'entourer de paroles magiques pour le défendre contre le mauvais sort et les méchants esprits, et c'est à quoi servait le Livre des
SARCOPHAGE D'UN SCRIBE ROYAL DE LA XIX e DYNASTIE
Musée du Louvre. Cl. Giraudon.
Morts, le recueil de formules que devaient réciter ou psalmodier les parents et les amis du défunt.
Tous les usages des temps historiques nous prouvent combien le riverain du Nil tenait à être religieusement « recueilli vers ses pères ' , et c'est à la réalisation de ce vœu que s'appliquait la plus forte part des revenus personnels. La momification des corps appartenant à quelque haute famille coûtait un talent, soit plusieurs milliers de francs en rrïonnaie moderne ; même le traitement des cadavres appartenant à la classe pauvre revenait à des sommes relativement considérables et prenait toujours soixante-dix jours réglementaires de préparation. Aussi les indigents, ceux qui n'avaient rien, qui ne pouvaient s'acheter les drogues, ni payer les ouvriers, ni disposer d'un caveau familial, ni même de quelques pieds carrés dans la nécropole commune, devaient également renoncer à l'espéranee de renaître dans une vie plus heureuse : ils périssaient tout entiers. Les prêtres étaient
EGYPTE
assez riches pour conserver par "multitudes les corps des animaux sacrés, ibis, vautours, éperviers, hiboux, chats, chacals, crocodiles et singes, souris et chauves-souris, serpents, poissons et scarabées, mais à nombre d'humains ce privilège était refusé. Toutefois, c'est par millions et par millions que les générations successives ont déposé leurs momies dans les hypogées de l'Egypte j en maints endroits, la poudre
que l'on foule aux pieds est en entier de la poussière humaine. C'est en ce sens surtout que l'on a pu dire de l'antique vallée du Nil : « Rien de profane en ce pays. Tout est sacré » \
Les archéologues constatent avec étonnement la prodigieuse importance qu'avait prise en Egypte cette industrie des embaumeurs qui occupait des ouvriers par centaines de mille. Ils ont essayé de se rendre compte de la quantité de produits immobilisés dans les tombeaux : étoffes communes et précieuses, liqueurs odoriférantes et antiseptiques, gommes, matières bitumineuses et substances chimiques, sans compter les amulettes, les charmes, les formules de conjuration, cousus ou placés dans les vêtements. Pour un seul cadavre on employait parfois des bandelettes ayant une longueur totale de « i ooo aunes » , et chacune d'elles avait été parfumée des drogues de l'Arabie Heureuse; l'entretien des morts absorbait les soins de plus de la moitié des vivants peut-être.
Mais l'histoire de la momification évolua comme toutes choses. Dans les premiers tombeaux, fouillés par Amélineau, sous les buttes d'Abydos, les squelettes sont placés dans une position accroupie, qui est l'attitude naturelle des indigènes, lorsqu'ils se reposent le