FBOSTON D UN TEMPLE A DAMAS
ruine définitive de la Syrie. Gc qui empêcha les Séleucides de pouvoir résister énergiquement à la puissance de Home, c'est qu'ils restaient étrangers parmi les peuples de leur domaine. Ils n'avaient pas su prendre racine dans le pays auquel ils commandaient. Grecs v et non Orientaux, ils continuaient à chercher leur point d'appui dans le monde grec : les troupes dont ils se servaient pour maintenir leurs sujets dans l'obéissance étaient composées de mercenaires venus d'Europe, Hellènes, Macédoniens ou Thraces. Ces immigrants, retenus dans leurs camps ou leurs forteresses, ne fondaient point de familles attachées au sol : pas
plus que leurs souverains, ils ne se naturalisaient: le « mariage de l'Europe et de l'Asie », qu'Alexandre avait fait célébrer symboliquement à Babylonc, n'était pas devenu réalité vivante. C'est ainsi que plus tard les Croisés, malgié leurs batailles victorieuses et leurs conquêtes, ne furent jamais dans leurs royaumes de Terre Sainte que des plantes déracinées. Lorsque Rome, devenue maîtresse de la Grèce, eut défendu l'exportation des soldats, la Syrie, de même que l'Egypte, se trouva sans armée, livrée d'avance aux proconsuls f . Elle leur laissait en héritage sa grande cité d'Antioche, qui, elle au moins, avait son originalité propre comme creuset de formation nouvelle pour tous les peuples de l'Orient.
Ptôlémée, auquel échut la satrapie de l'Egypte après la mort d'Alexandre, paraît avoir été d'une singulière adresse comme flatleur du clergé, par lequel'il voulait s'assurer la confiance du peuple asservi. Son premier souci fut de bâtir des temples absolument conformes au canon de l'architecture religieuse. Lorsque le mystère des hiéroglyphes était encore ignoré des voyageurs européens, ceux-ci, ne voyant absolument aucune forme grecque dans les monuments construits par ordre de Ptôlémée , s'imaginèrent que ces édifices étaient purement égyptiens. Il fallut le déchiffrement des inscriptions pour révéler que les temples d'Edfu, d'Esneh, de Dendcra, de Phikc n'avaient pas d'origine antique et que le constructeur en était le conquérant hellène, le roi même dont on voyait la statue agenouillée présentant la Vérité à la déesse Pacht. Sans doute le nouveau roi ne s'était pas donné la peine d'approfondir le sens précis des symboles figurés en son nom, il lui suffisait de les faire reproduire scrupuleusement et en abondance. Or c'est à lui et aux autres Ptolémées que l'Egypte doit le plus grand nombre des temples qui lui restent. Autant les Perses avaient été brutaux et imprudents en détruisant les édifices religieux des Egyptiens, autant les Lagides procédèrent avec adresse et respect à l'égard des vaincus.
Après avoir donné à ses sujets ample satisfaction religieuse, le premier Ptôlémée, représentant du milieu historique, s'occupa de se concilier ses compatriotes et compagnons les Grecs et les Macédoniens. 11 s'agissait de les transformer en Egyptiens, conformément à son
1 Michelet, Histoire romaine, tome II, page 59.
POLITIQUE DES PTOLEMEËS
■exemple, et de leur faire adorer lès mêmes dieux: rien d'ailleurs n'était plus facile, car les personnes divines, forces de la nature qui doivent leur forme à l'imagination des hommes, se modifient incessamment et changent d'attributs, comparables aux nuages qui s'amoncellent ou se dissolvent dans le ciel. Dieux grecs et dieux égyptiens se confondirent, de même que précédemment s'étaient unis on dédoublés tant de dieux solaires, tant de déesses des moissons ou de l'amour. La grande divinité
Cl. Bonfils
TEMPLE DE PHILJ3
que vit naître Alexandrie et à laquelle on éleva le temple le plus riche de la cité se trouva réunir en elle l'antique Phtah, le dieu de Memphis, son représentant d'origine asiatique, le bœuf Apis, puis le grand Osiris qui était à la fois le Soleil, le Ml, la fécondité des terres, et auquel on avait associé le mystérieux Hadès des Grecs, qui règne dans les profondeurs ténébreuses de la terre. Ce dieu complexe et multiple, Osirhapi ou Serapis, était suffisamment extensible pour se fondre par la suite avec autant de dieux nouveaux — Mithra, Jésus-Christ, le Verbe, le Paraclet -4- que pouvaient en réclamer le mysticisme ou la philosophie : dans ce vague infini, l'être et le non-être avaient égale ment leur place.
C'est un fait remarquable que Sérapis résume en son immensité divi -e les trois grands dieux, manifestation spéciale d'une seule et menu divinité, maîtresse de toutes choses. Impuissant à ressentir la même doration pour tous les dieux, l'esprit de la foule les personne liait en ti x is chefs de groupe : en eux se concentrait toute la ferveur de ioi qui me vte des humains. En ces trois personnes de Sérapis, ne peut-on voir symboliquement le dieu du Ciel, celui de la Terre et celui des Enfers ? V peut^on les assimiler également au Maître du Passé, au
Régulateur du Présent et au Détenteur des secrets de l'Avenir ? Les conceptions de la Divinité étant nécessairement flottantes comme le rêve, sans au cunc limite qui les précise, les attributs des personnes do la Trinité égyptienne devin, "n! sans peine ceux de la Trimourti -hindoue, Bra ma, le Créateur.
Vichnou, 1 Conservateur, Siva, le D slrucleur. Le caractère inc 5cis des personnes cotes es, qui de siècle en siècle et de peuple en peuple changent de noi i et d'attri buts, devait faciliter, soit la réduction, soit l'extension des « h postases » du dieu unique. C'est ainsi que, chez les anciens Juifs, la c ivinité se trouvait naturellement décomposée en deux personnages, \ mveh et son « parèdre ». adoré dans le même temple, sa femme représentée dans les textes torturés de l'Ancien Testament par le Houah, 1 Esprit, dont on a fait aussi le Saint-Esprit. De même, chez les Moabites, i ^ dieu Kamoch, qui présente tant de ressemblance avec le Yahveh des . uifs, avait A star Kamoch pour déesse parèdre. Puis, durant l'évolutioi du culte catholique, la Vierge Immaculée, « Mère de Dieu », ne s'est 'lie pas, en dépit du dogme officiel, jointe réellement, dans les prit -es des fidèles, aux trois personnes de la Trinité? Et même, n'est-elle ] is devenue, pour la majorité de ceux qui l'invoquent, la « Dame » pi -
ASTINOE : SPOETEIXB D'EAU ET LABOI7EEUE
Groupe en terre cuite datant de la période romaine.
THEOGONIE ALEXÀNDRINE
ANTINOE : LE LABOTTBAGE
Groupe en terre cuite.
excellence, la dominatrice des cieux, celle qui ouvre, toutes grandes, les portes du Paradis ?
Précurseurs de ceux des souverains constitutionnels modernes que les politiciens vantent pour leur habileté, les Ptolémées étaient fort ingénieux à flatter le peuple, mais ils se gardaient bien de lui laisser la moindre liberté : ils ignoraient complètement cette organisation spontanée de la cité qui avait fait la grandeur de la Grèce et qui s'était manifestée dans chaque ville par une assemblée où se discutaient les intérêts communs : la seule société délibérante qu'il leur .fallût
tolérer en apparence était celle des soldats macédoniens qui avaient, du moins théoriquement . conservé l'ancien droit national d'élire un nouveau roi et de juger les prisonniers d'Etat ; mais les Ptolémées écartèrent facilement ce danger en maintenant dans l'armée une stricte obéissance par l'enrôlement de très nombreux mercenaires bien payés, qui, au moindre signe, se seraient rués à l'écrasement des rebelles. La ville d'Alexandrie qui. par la science et l'activité intellectuelle, fut l'héritière d'Athènes, n'eut point comme elle ses libres assemblées et ses orateurs : o n nous dit que de grands « privilèges » furent accordés aux habitants,
AÏTTIlSrOÉ : BOTTVÏEB
Statuette en terre cuite.
392 l'homme et la TERRE. ILES et rivages helléniques
entr'autres celui de ne pouvoir être frappés qu'avec le bâton, tandis que la populace était battue .avec le fouet, la courbacbc .héréditaire que connaissent bien les fellàhin de nos jours 1 . Il n'y eut point de citoyens en Egypte, mais seulement des sujets ordonnés en une hiérarchie savante. Les papyrus de l'époque- donnent des listes internai nables de fonctionnaires qui se renvoient indéfiniment les actes et documents au détriment de la chose publique.
L'ère des Ptolémées fut pour l'Egypte une période d'enrichissement extraordinaire : par le commerce, Alexandrie devint réellement le centre du monde. Les Egyptiens, qui, pendant de longs siècles, avaient considéré la mer comme un domaine maudit, comme le royaume de Typhon, se trouvèrent être les dominateurs de la Méditerranée orientale ; même il leur arriva de commander dans la mer Egée: après l'annexion de Cyprc et de la Cyrénaïque, après le traité d'alliance étroite avec Rhodes, en l'honneur de laquelle le premier Ptolémée s'appela le « Sauveur, » après la destruction des flottes de corsaires, l'Egypte devint, non sans de très nombreuses vicissitudes d'ailleurs, la puissance maritime par excellence à l'est de la Sicile. La confédération des îles égéennes, dont Tenos était probablement le cheflieu, choisit Ptolémée Soter pour président et fit célébrer des fêtes en son honneur 2 . Athènes, la glorieuse Athènes, descendit même, par mendicité, jusqu'à la honte de se déclarer presque vassale de Ptolémée Plviladelphe, qui, en échange de ces bassesses, lui lit cadeau de 5o talents. C'est la triste aventure, lamentable lin d'Athènes, que G rote raconte avec indignation en terminant son Histoire de la Grèce* . Enfin Ptolémée Evergète ne fut-il pas nommé généralissime des flottes de l'Attiquc et de la ligue achéennei'
De l'Est, du Sud, convergeaient les chemins de caravanes pour subvenir à l'énorme trafic d'Alexandrie, par le bas Nil et les ports accoutumés de la mer 'Rouge, auxquels s'ajouta Bérénice, sous la même latitude que Syène ; on prit soin d*aménager des routes faciles à travers les solitudes des monfs^j arabiques » pour assurer aux richesses de l'Inde et de l'Afrique orientale une arrivée sûre dans les entrepôts d'Alexandrie. A cette époque, le canal navigable du Ml au golfe de Suez par le bassin des lacs Amers avait élé
1. J.-P. Mahaffy, The Empire of tke Ptolemies, p. 76 et suiv. —2. Th. Horaolle, Bulletin de la Soc.de Géographie de lEst. — 3. Ctïap. XCVI.
hégémonIe de l'égypte
parfaitement remis en état, et les navires remontant la mer Rouge pouvaient atteindre directement les basses terres de l'Egypte ; mais les marins qui voulaient éviter la dangereuse navigation dans les eaux parsemées de récifs s'arrêtaient plus au sud, soit au port de Myos Hormos, soit au havre de Bérénice, et utilisaient l'un ou l'autre des chemins désertiques qui complétaient la grande voie maritime.
N° 179. Monde connu d'Eratosthènes.
PARALLELE DE THULË
10 OOI
50 poo Stades.
8Cno
ic ooo Kilomètres
Ceci est une reconstitution de la carte qu'Eratosthènes dressa de l'œcumène mondiale, reconstitution établie au moyen des citations et critiques de Strabon, car ni les originaux, ni aucune copie des dessins géographiques antérieurs à l'ère vulgaire ne sont parvenus jusqu'à nous; les graphiques d'Hécatée, de Dicéarque, d'Hérodote, d'Ànaximandre sont perdus, de même que le texte dont Eratosthènes avait accompagné sa carte et le dessin joint à la Géographie de Strabon. — Bien qu'Eratosthènes ait commis quelques grosses erreurs dans les alignements et les distances, c'est à la fin du xvn c siècle seulement que l'on dessine la Méditerranée plus correctement que lui.
C'est exactement de même qu'agissent aujourd'hui les maîtres des mers : non contents de la porte triomphale où passe le canal de Suez, les Anglais travaillent maintenant de Kosseïr à Mombasa, tout le long du littoral de la mer Rouge et de l'Océan Indien, à s'ouvrir des chemins de fer d'apport à la grande ligne joignant la vallée du Nil au Cap de Bonne Espérance.
Et Ptolémée Philadelphe ne dressa-t-il pas, le premier, aux approches d'Alexandrie, le grand « Phare » d'après lequel tous les autres édifices du même genre ont été nommés?
■ILES ET RIVAGES HELLENIQUES
L'exploitation agricole de la féconde vallée du Nil par des millions de sujets dociles, et les bénéfices de l'immense commerce que valait à la résidence des Ptolémées le concours des marchands venus de toutes les parties du monde expliquent les prodigieux trésors entassés par les
souverains d'Egypte. Peut-être aussi doit-on ajouter aux sources du revenu, fourni par l'agriculture et le commerce, les lingots que les mines de la Nubie et même de l'Afrique méridionale auraient livré en grande quantité : l'on ne saurait s'expliquer, pense-t-on, la masse d'or contenue dans le trésor royal 1 si les bancs aurifères du Transvaal actuel et du pays de Machona n'avaient pas été alors connus et exploités. En effet, .d'après Appian.les « économies »
de Philadelphe, contenues dans les voûtes du palais,, s'élevaient à 740000 talents, ce qui représente près de trois milliards de notre monnaie 2 . Toutefois, les anciens auteurs étaient si vagues dans leurs affirmations et les étayaient si rarement de documents précis qu'il ne convient pas de citer ces chiffres en toute sécurité. Nous avons dit, d'autre part, que selon toute probabilité les communications entre les bassins du Zambèze et du Nil avaient déjà cessé au temps des Ptolémées.
Quoi qu'il en soit, les richesses des Pharaons leur permettaient amplement d'entretenir autour d'eux une foule de mercenaires, de payer à l'étranger une tourbe d'agents et de flatteurs, et de satisfaire à
1. Henry E. O. Neil, Scottish Geographical Magazine, 1886. — .2. A raison de 3800 francs par talent d'or.
PEIÏÏTtrRE GRECQUE
Panneau de bois recouvert de cire peinte datant du II e siècle de l'ère vulgaire et trouvé par Flinders Pétrie dans les tombes de Hawara.