‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 2Chapitre 275 sur 364 · Gravure extraite de Au Pays du Bey, Juven, éditeur · texte numérisé non relu

Gravure extraite de Au Pays du Bey, Juven, éditeur

418 l'homme et la terre. — îles et rivages helléniques

l'imprévu des îlots, et l'accroissement de ses possessions d 'outre-mer diminuait proportionnellement ses forces au lieu de les augmenter. Elle ne put même empêcher les marchands grecs de pénétrer en Bétique dès le septième siècle avant l'ère vulgaire, puis çà et là en Maurétanie \

La situation géographique de Carthage avait une autre conséquence, celle dé forcer la République à recruter son armée parmi les mercenaires. Les Carthaginois proprement dits constituant une « sainte compagnie » ne pouvaient s'y trouver qu'en minorité infime, et même les-sujets immédiats de l'Etat punique, les Africains de la Byzacène et autres provinces voisines, ne représentaient dans la plupart des expéditions guerrières que la moindre partie des troupes : un ramassis de pillards recrutés sur tous les rivages, des aventuriers de toutes nations, tels étaient les éléments principaux dont les généraux carthaginois étaient obligés de se servir et qui pouvaient, au moindre insuccès, se retourner contre eux, si la cause de l'ennemi leur paraissait offrir quelque avantage. Le récit des guerres puniques sur les rivages et dans les îles de la Méditerranée a montré plus de trahisons que d'opérations de guerre proprement dites. Le grand art des chefs était surtout de savoir acheter les hommes et de les retenir. Il est vrai qu'un grand nombre des valets d'armée ou rameurs de galères n'avaient pas vendu directement leur liberté, mais qu'ils avaient été payés comme esclaves à des traitants : c'étaient des malheureux que l'on menait à coups de fouet, mais qui n'étaient guère plus sûrs que les mercenaires.

Les guerres de Sicile, qui durèrent deux cents années, mirent les Carthaginois en contact avec les cités grecques de l'île et déterminèrent plus tard le choc qui se produisit entre Rome et Garthage : ce fut donc là que devaient se jouer les destinées du monde. La Sicile, terre centrale de la Méditerranée, offrant, malgré les détroits, un chemin relativement facile de l'Europe en Libye, était, par sa position même, indiquée comme le lieu de rencontre, le champ clos où se déciderait pour ou contre Rome le problème de la domination sur toutes les contrées riveraines de la mer Intérieure. Du haut du ciel, le cratère

1. E. Lefébure, La Politique religieuse des Grecs en Libye, Bulletin de la Société as Géographie d'Alger.

o s* o fa

Eh

J5IMIGRA.TIONS SICILIENNES 421

de l'Etna, éclairant à la fois les deux mers de l'Occident et de l'Orient, marquait le lieu sacré où les dieux devaient prononcer entre les compétiteurs à l'empire universel.

Outre les avantages tout exceptionnels que sa position donnait à la Sicile, elle avait la fécondité de ses campagnes pour attirer les colons et les fixer au sol. Les pentes de l'Etna, aux cendres pénétrées de l'humidité des neiges fondues, forment un immense jardin circulaire, et, au-dessous des forêts de châtaigniers, les plaines et les plateaux de l'intérieur se déroulent en un champ de blé continu. Aussi la Sicile, encore plus que Cypre et que la Crète, fut considérée comme le lieu de naissance de Demeter, la « Divine mère », et le plus haut sommet des monts qui dominent Messine, à l'angle nord-oriental de la Sicile, porte encore le nom de la déesse, Dinna mare ou Àntinnamarê. La légende italique attribuait aux Sicules l'invention de l'agriculture. Ce que les Thraces avaient été pour la Grèce, les Sicules le furent pour l'Italie à laquelle ils donnèrent les céréales et la faucille, dénommée d'après eux sicula ou secula; peut-être même furent-ils les introducteurs du dieu des semailles et des moissons, du dieu porte-faux : Falcifer Saturnus ' .

A l'époque où les premiers colons grecs, il y a plus de vingt-cinq siècles, avaient débarqué en Sicile, l'île presque tout entière se trouvait en la possession des Sikèles ou Sicules, que les historiens archéologues s'accordent à considérer comme une nation immigrée d'Italie et très probablement très proche parente des Latins, à en juger par les mots qu'ils introduisirent dans la langue hellénique de Sicile s . Ces conquérants, établis dans le pays depuis cinq ou six siècles au moins, avaient refoulé les premiers aborigènes, les Sicanes, dans la direction de l'Ouest, de même qu'à leur tour, ils furent repousses dans le centre de l'île, lorsque les colonies helléniques s'établirent sur le littoral : il ne resta de l'ancienne domination des Sicules que le nom de « Sicile » donné à l'île « triangulaire » ou Trinacrie. Trop faibles malgré leur nombre pour pouvoir accepter la lutte contre des envahisseurs disposant d'armes en bronze et en fer, les Sicules se retirèrent sans leur avoir opposé grande résistance, et plus de deux siècles se passèrent avant qu'une tentative de

1. André Lefèvre, L'Italie antique, p. 9. — 2. G. Perrot, Revue des Deux Mondes, 1<* juin 1897.

revendication nationale éclatât contre les Grecs dans l'intérieur de la Sicile. A cette époque, un certain Duketios, profitant des dissensions' que la diversité des intérêts avait suscitées entre les républiques grecques, ioniennes et doriennes, essaya de fonder un royaume sicule : la capitale du nouvel Etat se plaça sous la protection des dieux nationaux ... dans le bassin d'un cratère effondré qui s'ouvre non loin du lac de Pergusa, vers le milieu des plaines orientales. Mais Duketios avait tenté œuvre trop haute, il succomba, et, depuis cette époque, les Sicules, graduellement assimilés par les maîtres hellènes, finirent par se croire eux-même d'origine hellénique. Tous les monuments du pays sicule, qui datent des derniers siècles de la domination grecque, n'ont rien qui les distingue de ceux du littoral de Syracuse et d'Agrigente. Les Sicules ont des monnaies grecques et parlent la langue de leurs maîtres. D'autre part, ceux-ci acceptent les légendes locales, incorporent dans la leur propre les langues indigènes» transportent Demeter à la place de quelque divinité locale dans la plaine d'Enna et montrent l'endroit où Proserpine disparut sous terre, ravie par le sombre Plu ton.

Ainsi mêlés avec des peuples qui, relativement à eux, pouvaient être considérés comme des aborigènes, les Grecs disposaient évidemment d'une très grande force de résistance contre, les marchands carthaginois, accompagnés de leurs mercenaires et de leurs esclaves. Unis entre eux, ils auraient facilement repoussé toute attaque, mais il arriva souvent que des tyrans de villes grecques firent appel aux Punièns pour les aider contre une république voisine ou contre leurs propres sujets. Dans ces conditions, Garthage ne pouvait guère accomplir en Sicile qu'une œuvre de destruction. Ainsi que le dit l'archéologue Dennis, les Grecs ont laissé les admirables ruines de Segeste (Egesta), de Syracuse et d'Agrigente, tandis que les témoignages les plus éloquents de la domination carthaginoise sont les sites désolés où s'élevaient Himera et Selinus. Cependant les générations de races et de langues diverses ne peuvent rester en contact pendant des siècles sans que des mélanges se produisent et que les civilisations respectives se rapprochent par des coutumes et des idées communes. Surtout à l'ouest de la Sicile* où la domination carthaginoise fut plus solidement établie qu'ailleurs, les types présentent des traits évidemment puniques, et mainte légende, mainte superstition ra-

Page 1